IV

Hérétique et flibustier

Ibarra était indécis. Le vent de la nuit qui, d’ordinaire dans cette saison, apporte quelque fraîcheur à Manille parut effacer de son front les légers nuages qui l’avaient un instant obscurci. Il se découvrit et respira longuement. Devant lui des voitures passaient comme des éclairs, des calèches de louage roulaient au petit pas, des promeneurs de toutes nationalités se coudoyaient. De cette marche inégale à laquelle se reconnaît de suite le distrait ou l’oisif, il se dirigea jusqu’à la place de Binondo, regardant de tous côtés comme s’il cherchait quelqu’un. Rien n’était changé: c’était la même rue avec les mêmes maisons blanches et bleues, les mêmes murs badigeonnés à la chaux et peints à fresque, imitant mal le granit; la tour de l’église montrait toujours la même horloge au cadran transparent; c’étaient les mêmes boutiques chinoises avec les mêmes rideaux sales et les mêmes tringles de fer; jadis, un soir, imitant les gamins mal élevés de Manille, il avait tordu une de ces tringles: personne depuis ne l’avait redressée.

—Comme le progrès est lent! murmura-t-il, et il suivit la calle de la Sacristia.

Les vendeurs de sorbets le suivaient en criant: Sorbeteee... Des lampions éclairaient encore les mêmes échoppes où des Chinois et des femmes vendaient des comestibles et des fruits.

—C’est merveilleux, s’écria-t-il, ni le Chinois ni la vieille femme n’ont changé depuis sept ans! On dirait que mon voyage en Europe est un rêve et ... Santo Dios! le pavé est toujours aussi mauvais que lors de mon départ.

En effet, la dalle du trottoir qui forme le coin des calles de San Jacinto et de la Sacristia était restée soulevée.

Tandis qu’il contemplait cette merveille de la stabilité urbaine dans ce pays de l’instabilité, une main se posa doucement sur son épaule: il leva la tête et reconnut le vieux lieutenant qui le regardait en souriant. Le militaire n’avait plus cette figure dure ni ces sourcils froncés qui le caractérisaient d’ordinaire.

—Jeune homme, lui dit-il, prenez garde! Souvenez-vous de votre père!

—Pardonnez-moi, mais il me semble que vous avez beaucoup d’estime pour mon père. Pourriez-vous me renseigner à son sujet? lui demanda Ibarra en le regardant.

—Ne savez-vous donc rien?

—J’ai interrogé D. Santiago, mais il ne veut pas me répondre avant demain. Si par hasard vous connaissez son sort, dites-le moi!

—Certainement, je le connais, comme tout le monde!... Votre père est mort en prison.

Le jeune homme recula d’un pas; son regard fixa le lieutenant.

—En prison? qui est mort en prison?

—Votre père! répondit le vieux soldat, non sans quelque surprise.

—Mon père!... en prison?... que dites-vous? savez-vous qui était mon père? êtes-vous...? et Crisóstomo saisit le bras du vieillard.

—Il me semble que je ne me trompe pas, reprit celui-ci, il s’agit bien de D. Rafael Ibarra?

—Oui, D. Rafael Ibarra... put à peine articuler le jeune homme défaillant.

—Je croyais que vous saviez tout! murmura le militaire plein de compassion, devinant ce qui se passait dans l’âme d’Ibarra. Je supposais que vous... mais quoi! vous avez du courage? Ici on ne peut être un honnête homme si l’on n’a pas été en prison.

—J’espère que vous ne vous moquez pas de moi, reprit Ibarra, d’une voix faible, après quelques instants de silence. Pourriez-vous me dire pourquoi il était en prison?

Le vieillard parut réfléchir:

—Je m’étonne beaucoup qu’on ne vous ait pas tenu au courant des affaires de votre famille.

—Dans la dernière lettre qu’il m’a adressée, il y a un an, mon père me recommandait de n’avoir pas d’inquiétude s’il ne m’écrivait pas car il était très occupé: il m’engageait à poursuivre mes études... et m’envoyait sa bénédiction.

—Mais alors, cette lettre, il vous l’a écrite peu de temps avant sa mort; voici bientôt un an que nous l’avons enterré dans son pays.

—Pour quel motif avait-il été arrêté?

—Rassurez-vous, ce motif ne touchait en rien à son honorabilité. Mais, accompagnez-moi, je dois aller au quartier, nous causerons en route. Appuyez-vous sur mon bras.

Ils marchèrent quelque temps en silence; le vieillard réfléchissait, il caressait sa barbiche et semblait lui demander de l’inspirer:

—Ainsi que vous le savez, commença-t-il, votre père était l’homme le plus riche de la province et si beaucoup l’aimaient et le respectaient, nombre d’autres, par contre, le haïssaient et lui portaient envie. Nous autres, Espagnols, qui venons aux Philippines, ne sommes malheureusement pas toujours ce que nous devrions être; je dis ceci aussi bien pour un de vos ancêtres que pour les ennemis de votre père. Les changements continuels, la démoralisation des classes dirigeantes, le favoritisme, le bas prix et la rapidité du voyage sont la cause de tout le mal: ici viennent tous les gens perdus de la Péninsule; s’il en est quelques-uns de bons, le pays a vite fait de les corrompre. Eh bien! votre père s’était fait de très nombreux ennemis, surtout parmi les curés et les Espagnols.

Il s’arrêta un instant et reprit:

—Quelques mois après votre départ, les difficultés commencèrent avec le P. Dámaso, sans que je puisse m’expliquer le véritable motif de leur brouille. P. Dámaso l’accusa de ne pas aller à confesse; il ne se confessait pas plus au temps où ils étaient amis, vous vous en souvenez! Et d’ailleurs, D. Rafael était un homme plus honorable et plus loyal que beaucoup qui confessent les autres et se confessent eux-mêmes: il se conduisait selon les principes d’une morale très rigide et me disait souvent, lorsqu’il m’entretenait de ses ennuis: Señor Guevara, croyez-vous que Dieu pardonne un crime, un assassinat par exemple, simplement parce que le criminel se sera dénoncé à un prêtre, c’est-à-dire à un homme qui a le devoir de garder le secret, et parce que la crainte de brûler en enfer lui aura dicté un acte de contrition? Ce serait un singulier mélange de hardiesse, de lâcheté et de honte. Je me fais une autre idée de Dieu: pour moi, il ne corrige pas un mal par un autre mal, et son pardon ne s’achète pas par de vaines pleurnicheries ni par quelques aumônes jetées à l’Église. Si j’ai assassiné un père de famille, si d’une femme heureuse j’ai fait une malheureuse veuve et d’enfants joyeux des orphelins abandonnés, serai-je quitte envers l’éternelle Justice parce qu’avant de me laisser pendre, j’aurai confié mon crime à un prêtre qui ne peut pas parler, donné de l’argent aux curés qui n’en ont guère besoin, acheté la bulle de pardon et pleurniché nuit et jour. Ainsi raisonnait votre père, et l’on ne peut dire qu’il ait jamais fait le moindre tort à qui que ce soit. Au contraire, il se préoccupait de racheter par ses bonnes œuvres certaines injustices commises par ses parents. Mais, pour en revenir à ses débats avec le curé, ceux-ci prirent rapidement un caractère dangereux. Le P. Dámaso le dénonça presque du haut de la chaire et, s’il ne prononça pas son nom, ce fut un miracle; mais, de lui, on pouvait tout attendre. Je prévoyais que tôt ou tard, les choses tourneraient mal.

Le vieux lieutenant fit une autre pause.

—Un ex-artilleur, chassé de l’armée à cause de sa brutalité et de son ignorance, parcourait alors la province. Comme il devait gagner sa vie et que, en sa qualité d’Espagnol, les travaux manuels qui pourraient nuire à notre prestige lui étaient interdits, il obtint, grâce à je ne sais qui, l’emploi de collecteur de l’impôt sur les véhicules. Le malheureux n’avait reçu aucune éducation, ce dont les indigènes s’aperçurent bien vite: pour eux, un Espagnol qui ne sait ni lire ni écrire est un phénomène. Tout devint prétexte à moqueries contre l’infortuné, on lui faisait payer en avanies de tout genre l’impôt qu’on lui versait; au bout de peu de temps, il n’était plus que le jouet de la risée publique. Il s’en aperçut et son caractère déjà brusque et méchant s’en aigrit encore. On faisait exprès de lui remettre les écrits à l’envers, il faisait semblant de les lire et signait où il voyait une place blanche en griffonnant quelques traits qui le peignaient tout entier. Les indigènes payaient, mais riaient; il se morfondait, mais recevait l’argent; dans cette disposition d’esprit, il en était arrivé à ne plus avoir de considération pour personne et votre père n’échangeait avec lui que de très rares paroles fort peu amicales. Un jour, tandis qu’il retournait pour essayer de le déchiffrer un papier qui lui avait été remis dans une maison indigène, un enfant de l’école se mit à faire des signes à ses camarades, à rire et à le montrer au doigt. L’homme entendit les rires et vit l’ironie dans les regards des personnes qui se trouvaient là. Perdant patience, il se retourna et poursuivit les enfants qui s’enfuirent en criant: Ba, be, bi, bo, bu! Fou de colère et impuissant à les attraper, il leur jeta son bâton qui en blessa un à la tête et l’étendit à terre. Il courut alors au pauvre petit et le frappa du pied; personne de ceux qui riaient n’eut le courage d’intervenir. Par malheur, votre père passait; indigné, il s’élança vers le percepteur, le prit par le bras et lui adressa les plus vifs reproches. Celui-ci qui, sans doute, voyait rouge, leva la main, mais votre père vit le geste et, avec cette force qui est l’apanage des petits-fils des Basques... les uns disent qu’il le frappa, les autres qu’il se contenta de le repousser; ce qui est certain, c’est que l’homme vacilla et tomba à quelques pas de là, donnant de la tête contre une pierre. D. Rafael releva tranquillement l’enfant blessé et le porta au tribunal. Quant à l’ex-artilleur, il rendait le sang par la bouche et ne reprit pas connaissance. Quelques minutes après, il expirait. Naturellement la justice s’émut, votre père fut arrêté. Aussitôt tous ses ennemis se découvrirent, les calomnies plurent de tous côtés, il fut dénoncé comme hérétique et flibustier1. Passer pour hérétique est toujours mauvais, et à cette époque où l’alcalde de la province faisait profession de dévotion—il récitait le rosaire à voix haute dans l’église afin que tous l’entendissent et récitassent avec lui—le cas était particulièrement dangereux; mais passer pour flibustier est pire encore et mieux vaudrait avoir sur la conscience le meurtre de trois collecteurs d’impôts sachant lire, écrire et raisonner. Ses rares amis l’abandonnèrent, on fit main basse sur ses livres et ses papiers. Tout l’accusa: son abonnement au Correo de Ultramar et à quelques autres journaux de Madrid, votre voyage en Europe, des lettres qu’on trouva chez lui, le portrait d’un prêtre qui avait été exécuté, je ne sais quoi encore. On alla jusqu’à l’incriminer parce que, comme descendant de péninsulaires, il faisait usage de chemises. A la place de votre père un autre eût été promptement remis en liberté, le médecin ayant déclaré que la mort du percepteur avait été causée par une congestion, mais sa fortune, sa confiance dans la justice, sa haine de tout ce qui n’était pas légal et droit le perdirent. Moi-même, malgré ma répugnance à implorer la grâce de personne, je me présentai au capitaine général—c’était le prédécesseur du gouverneur actuel. Je lui démontrai que ce ne pouvait être un flibustier, celui qui accueillait si généreusement tout nouvel arrivé d’Espagne, pauvre ou émigré, lui donnant l’abri et la nourriture, celui dans les veines de qui coulait le généreux sang espagnol, je lui répondis sur ma tête de son innocence, je pris à témoin ma pauvreté et mon honneur militaire, je ne trouvai qu’un accueil hostile; on me congédia brusquement tout en me traitant d’imbécile.

Le vieillard s’interrompit encore une fois pour reprendre haleine. Son compagnon silencieux l’écoutait sans le regarder.

—Votre père, reprit-il, m’avait chargé de toutes les démarches relatives à son procès. Je m’adressai au jeune et déjà célèbre avocat philippin A—, mais il refusa de se charger de la cause: «Je la perdrais, me dit-il, et ma plaidoirie serait le sujet de nouvelles accusations; moi-même, je pourrais être compromis. Voyez donc le señor M. C’est un orateur véhément et fécond, ayant ce grand avantage d’être péninsulaire et jouissant d’un très grand prestige.» Je suivis ce conseil, l’éloquent avocat accepta de défendre votre père et soutint cette cause de la façon la plus brillante et la plus grandiose. Mais les ennemis étaient nombreux, beaucoup d’entre eux inconnus et cachés n’étaient pas les moins redoutables. A peine son avocat avait-il réduit à néant une calomnie en mettant les calomniateurs en contradiction avec eux-mêmes et avec les faits, que de nouvelles accusations renaissaient aussitôt. On lui reprocha de s’être emparé injustement de beaucoup de terrains, on lui réclama des dommages et intérêts pour des torts imaginaires, on assura qu’il était en relations avec les tulisanes2 pour que ses plantations et ses troupeaux fussent respectés. Un an après l’arrestation de votre père, l’affaire était embrouillée de telle sorte que personne ne s’y retrouvait plus. L’alcalde dut quitter son poste; son successeur avait une grande réputation d’intégrité, mais, par malheur, il ne resta que quelques mois, et celui qui remplaça cet honnête homme avait pour les beaux chevaux un goût trop prononcé. Quant à votre père, les ennuis, les souffrances morales, les incommodités du régime de la prison, la douleur de voir tant d’ingrats se lever contre lui, altérèrent sa santé de fer; il tomba terrassé par cette maladie que la tombe guérit seule. Et, au moment où, en dépit de l’acharnement et de la puissance de ses adversaires, le procès allait être terminé, où il allait se retrouver libre enfin, absous de la double accusation d’assassinat sur la personne du percepteur et de trahison envers sa patrie, il mourut en prison, sans que personne de ceux qui l’aimaient pût se trouver à son chevet. Je n’arrivai que pour le voir expirer.

Le vieux lieutenant se tut. Ibarra n’avait pas prononcé une seule parole. La porte du quartier était devant eux, ils s’arrêtèrent.

—Jeune homme, ajouta le vieillard en lui tendant la main, Capitan Tiago vous donnera les détails, et maintenant bonne nuit! Il faut que je voie s’il n’est rien arrivé de nouveau.

Ibarra serra avec effusion cette main décharnée, et, toujours en silence, il suivit des yeux son vieil ami. Quand il l’eut perdu de vue, il se retourna lentement, aperçut une voiture et fit un signe au cocher.

—Fonda de Lala! articula-t-il d’un accent à peine intelligible.

—Ce doit être encore quelque échappé de l’Hospice, pensa le cocher en donnant un coup de fouet à ses chevaux.


1 On sait que le gouvernement espagnol qualifie de flibustier tout homme qui par la parole, la plume ou les armes, réclame des réformes.—N. des T.

2 Tulisanes, nom particulier des bandits des Philippines et que parfois les Espagnols appliquent aussi aux flibustiers.—N. des T.

V

Une étoile dans la nuit obscure

Ibarra monta à sa chambre qui donnait sur la rivière, se laissa tomber sur un fauteuil et regarda l’espace qui se déroulait devant lui par la fenêtre ouverte. Sur l’autre rive, la maison qui faisait face, brillamment illuminée, retentissait des joyeux accords d’instruments dont les échos arrivaient jusqu’à lui. Si le jeune homme avait été moins préoccupé et plus curieux et qu’à l’aide de jumelles il eût examiné ce qui se passait dans cette atmosphère de lumières, il aurait admiré une de ces apparitions magiques, une de ces fantastiques visions qui, parfois, dans les grands théâtres d’Europe, accompagnées par les mélodies éteintes de l’orchestre, se dévoilent au milieu d’une pluie de lumières, d’une cascade d’or et de diamants, de toute la féerie des pompes orientales. C’est une jeune fille de beauté merveilleuse, svelte, parée du pittoresque costume des natives des Philippines, assise au centre d’un demi-cercle de courtisans de toutes conditions, de toutes races: Chinois, Espagnols, indigènes, militaires, curés, vieilles, jeunes, tous, enivrés de lumière et de musique, gesticulent, causent, discutent avec animation. Tout à côté de la jeune fille, s’est installé le P. Dámaso dont la figure souriante dénote qu’il n’eût pas changé sa place pour celle d’un bienheureux; Fr. Sibyla, Fr. Sibyla lui-même, daigne adresser la parole à la reine de cette fête dans les magnifiques cheveux de qui Da. Victorina arrange un diadème de perles et de brillants reflétant les splendides couleurs du prisme. Elle est blanche, trop blanche peut-être, ses yeux presque toujours baissés laissent voir lorsqu’elle les ouvre toute la pureté de son âme et, quand elle sourit, découvrant ses dents petites et ivoirines, la rose la plus brillante n’est plus que la plus vulgaire des fleurs des champs. Autour de son cou blanc et parfaitement arrondi, entre le tissu transparent de la piña1, clignotent, comme disent les Tagals, les yeux joyeux d’un collier de brillants. Un seul homme paraît insensible à cette attraction toute puissante de la lumière et de la beauté: c’est un jeune franciscain, grêle, décharné, pâle, qui de loin la contemple, respirant à peine, immobile comme une statue.

Mais Ibarra ne voit rien de tout cela. Un autre spectacle s’offre à sa pensée, s’impose à ses yeux. Quatre murs dénudés et sales enferment une étroite prison où par une grille serrée pénètre à peine un jour incertain; sur le sol humide et souillé, une natte; sur cette natte agonise un vieillard. Le moribond, terrassé par la fièvre, promène de tous côtés son regard défaillant; d’une voix entrecoupée il prononce un nom en pleurant. Personne ne l’assiste, d’instant en instant le bruit d’une chaîne, l’écho d’un gémissement traversent seuls les murailles du cachot. Et pendant ce temps, là-bas, au loin, un jeune homme rit, crie, chante, verse le vin sur les fleurs aux applaudissements joyeux de ses compagnons de fête! Hélas! ce jeune homme a sa taille et sa figure, le vieillard agonisant ressemble à son père et le nom que le prisonnier prononce en sanglotant, c’est le sien.

Une à une les lumières s’éteignent dans la maison en fête, on n’entend plus ni le bruit, ni les chants, ni la musique, mais à l’oreille d’Ibarra résonne toujours le cri angoissé de son père mourant. L’haleine profonde du silence a soufflé sur Manille et tout paraît y reposer dans les bras du néant; seul, le chant du coq alterne avec le tintement des horloges des tours et le mélancolique cri d’alerte de la sentinelle lassée; un quartier de lune apparaît éclairant de sa pâle lueur cet universel sommeil. Ibarra, lui aussi, fatigué peut-être de ses tristes pensées autant que de son long voyage, s’est endormi.

Seul, le jeune franciscain que nous avons vu tout à l’heure immobile et silencieux au milieu de l’agitation et du bruit de la fête, veille encore: le coude appuyé sur l’embrasure de la fenêtre de sa cellule, la tête pâle et émaciée posée sur la paume de sa main, il regarde au loin une étoile qui brille dans le ciel obscur. L’étoile pâlit et s’éclipse, l’astre des nuits perd sa faible lueur de lune décroissante, mais le moine ne bouge pas: immobile, il contemple au loin l’horizon perdu dans la brume de l’aurore, vers le camp de Bagumbayan, vers la mer encore endormie.


1 Étoffe faite avec la fibre de l’ananas piña (Bromelia ananas).—N. des T.

VI

Capitan Tiago

Que soit faite aussi ta volonté sur la terre!...

Tandis que nos héros dorment encore ou déjeunent, nous allons esquisser le portrait de Capitan Tiago; n’ayant jamais été de ses invités nous n’avons aucune raison pour le dédaigner en le passant sous silence.

Petit de taille, le teint moins foncé que celui de la généralité de ses compatriotes, de figure ronde et de corpulence satisfaisante, grâce à un embonpoint qui lui venait du ciel selon ses amis, du sang des pauvres au dire de ses détracteurs, Capitan Tiago semblait plus jeune que son âge. A l’époque où se passaient les faits que nous racontons, l’expression de son visage était toujours celle d’un homme parfaitement heureux. Son crâne arrondi, très petit, couvert de cheveux noirs comme l’ébène, allongé par devant, très court par derrière contenait beaucoup de choses, du moins le disait-on. Ses yeux petits, mais non obliques comme ceux des Chinois, conservaient toujours la même expression; le nez était fin et droit et, si sa bouche n’avait pas été déformée par l’abus du tabac et du buyo, dont le sapa1 en se réunissant sur une joue déformait la symétrie de ses traits, nous dirions qu’il ne se trompait pas en se croyant et en se faisant passer pour un bel homme. Mais, en dépit de cet abus, il conservait toujours ses dents parfaitement blanches, aussi bien les siennes propres que celles que lui fournissait un dentiste à raison de douze douros la pièce.

Il avait la réputation d’être le plus riche propriétaire de Binondo et l’un des plus importants hacenderos2 par ses terrains dans la Pampanga et à la lagune de Bay, mais surtout dans le pueblo de San Diego, terrains dont le revenu s’accroissait chaque année. Par ses bains agréables, sa fameuse gallera3 et les souvenirs qu’il en conservait, San Diego était son pueblo favori; il y passait environ deux mois tous les ans.

Il avait encore des propriétés à Santo Cristo, dans la calle de Anloague et dans la calle Rosario; l’exploitation de la traite de l’opium était partagée entre un Chinois et lui et il est inutile de dire qu’ils en tiraient de très grands bénéfices. Il avait l’entreprise de la nourriture des prisonniers de Bilibid et fournissait de zacate4 plusieurs maisons principales de Manille, moyennant contrat naturellement. Bien avec toutes les autorités, habile, souple, audacieux même, lorsqu’il s’agissait de spéculer sur les besoins des autres, c’était le seul et redoutable adversaire d’un certain Perez pour les adjudications des diverses charges et emplois que le gouvernement des Philippines confie toujours à des mains particulières. Ainsi donc, à ce moment, Capitan Tiago était un homme heureux, aussi heureux que peut l’être en ces pays un homme dont le petit crâne dénonce l’origine indigène: il était riche, il était en paix avec Dieu, avec le gouvernement et avec les hommes.

Qu’il fut en paix avec Dieu, on n’en saurait douter, cela faisait presque partie du dogme: on n’a pas de motif pour être mal avec Dieu quand on est bien sur la terre, qu’on ne lui a jamais rien demandé et qu’on ne lui a jamais prêté d’argent. Jamais il ne s’était adressé à lui dans ses prières, même dans ses plus grands ennuis; il était riche et son or priait pour lui; pour les messes et les prières, Dieu avait créé des prêtres puissants et orgueilleux; pour les neuvaines et les rosaires, le même Dieu, dans sa bonté infinie, avait créé, pour le salut des riches, de pauvres gens qui, pour un peso, sont capables de réciter seize mystères et de lire tous les Livres Saints, même la Bible hébraïque, pour peu que l’on augmente le prix. Si, dans une grande extrémité, il avait besoin d’un secours céleste et que ne se trouvait point à sa portée un cierge rouge de Chinois, il s’adressait aux saints et aux saintes qu’il vénérait particulièrement en leur faisant toutes sortes de promesses pour les convaincre de la justice de sa cause et du bien fondé de ses désirs. Mais celle à qui il promettait le plus et envers qui il tenait le mieux ses promesses était la Vierge d’Antipolo, Nuestra Señora de la Paz y de Buenviaje, car avec certains petits saints il ne se croyait pas tenu à beaucoup de ponctualité ni même de politesse; parfois, ses souhaits étant exaucés, il ne se souvenait plus de ses promesses; il est vrai que, lorsque l’occasion s’en présentait à nouveau, il ne dérangeait plus les malheureux saints qu’il avait trompés; Capitan Tiago savait que le calendrier en compte nombre d’inoccupés, ne sachant parfois à quoi passer leur temps dans le ciel.

Nous avons vu que dans la grande salle était une petite porte cachée par un rideau de soie; elle conduisait à une petite chapelle, à un oratoire, accessoire obligé de toute maison philippine: là étaient les dieux lares de Capitan Tiago et, si nous nous servons de ce terme, dieux lares, c’est que la religion du maître de la maison se rapprochait en effet beaucoup plus du polythéisme que du monothéisme, auquel d’ailleurs il n’avait jamais rien compris. On y voyait des statues et des images de la Sainte Famille avec le buste, les mains et les pieds en ivoire, les yeux de cristal, de longs cils et des chevelures blondes et frisées, chefs-d’œuvre de la sculpture de Santa Cruz. Quatre tableaux à l’huile par les artistes de Paco et Hermita, représentaient des martyres de saints, des miracles de la Vierge, etc., Sainte Lucie regardant le ciel et portant dans un plat deux yeux avec cils et sourcils comme ceux qui sont peints dans le triangle de la Trinité ou sur les sarcophages égyptiens, Saint Pascal Baylon, Saint Antoine de Padoue, en habit de guingon5, contemplant les larmes aux yeux un Enfant Jésus en uniforme de capitaine général, avec tricorne, sabre et bottes, paraissant sortir d’un bal d’enfants de Madrid; cela, pour Capitan Tiago, signifiait que Dieu ajoutait à sa puissance celle d’un capitaine général des Philippines, les moines jouant toujours avec lui comme avec une marionnette. On voyait aussi un Saint Antoine Abad flanqué d’un cochon trottant à son côté, cochon qui, pour le digne Capitan, était aussi miraculeux que le saint lui-même; aussi ne se risquait-il pas à l’appeler cochon, mais créature du saint seigneur Saint Antoine; un Saint François d’Assises, avec sept ailes et un habit couleur de café, était placé au-dessus d’un Saint Vincent qui n’en avait que deux, mais, en échange, portait une trompette; un Saint Pierre martyr, dont la tête coupée avec une hachette de brigand était pendue au poing d’un infidèle agenouillé près de lui, faisait pendant à un Saint Pierre coupant l’oreille à un Maure, Malcus sans doute, se mordant les lèvres et se contorsionnant de douleur, tandis qu’un coq sasabungin6 chante et bat des ailes sur une colonne dorique; ce dont Capitan Tiago conclut que, pour être saint, il revient au même de couper les autres en morceaux ou d’être partagé soi-même. Qui pourrait énumérer cette armée d’images et dire les qualités et les perfections qui se trouvaient amassées là? Un chapitre ne suffirait pas! Cependant, nous ne pouvons oublier un beau Saint Michel en bois doré et peint, ayant presque un mètre de hauteur; l’archange, se mordant la lèvre inférieure, les yeux brillants, le front ridé, les joues roses, du bras gauche tient un bouclier grec et brandit de la main droite un kris comme ceux dont s’arment les sauvages de Jolo; à son attitude comme à son regard, on voit qu’il menace bien plus le dévot qui s’approche de lui que le démon cornu à longue queue qui enfonce ses crocs dans la maigre jambe de demoiselle de son vainqueur; aussi Capitan Tiago, craignant un miracle, se tient toujours à prudente distance. Car ce ne serait pas la première fois qu’une image, fût-elle aussi mal taillée que celles que fabriquent les charpentiers de Paete, se serait animée pour le châtiment et la confusion des pécheurs incrédules.

Capitan Tiago, un homme prudent et religieux évitait donc de s’approcher du kriss de Saint Michel.—Fuyons les occasions, se disait-il—je sais bien que c’est un archange, mais je ne m’y fie pas, non, je ne m’y fie pas.

Tous les ans, sans y manquer jamais, il prenait part avec un orchestre à l’opulent pèlerinage d’Antipolo. Alors il payait deux messes d’actions de grâces, puis il se baignait dans le batis, c’est-à-dire dans la célèbre fontaine où l’image sacrée elle-même s’était baignée. Là, près de cette même fontaine, Capitan Tiago mangeait du cochon de lait rôti, du sinigang de dalag avec des feuilles d’alibambang7 et d’autres mets plus ou moins appétissants. Les deux messes lui coûtaient environ quatre cents pesos, mais elles lui paraissaient encore bon marché en considération de la gloire qu’acquérait la Mère de Dieu par les roues de feu, les fusées, les bombes, les pétards ou bersos, comme on dit là-bas, dont elles étaient accompagnées; de plus, il calculait aussi les gros bénéfices que, grâce à ces messes, il était assuré de réaliser pendant le reste de l’année.

Mais Antipolo n’était pas le seul théâtre de sa bruyante dévotion. A Binondo, dans la Pampanga, à San Diego, quand il avait engagé de forts paris sur un coq, il envoyait au curé quelques pièces d’or pour des messes propitiatoires et, comme les Romains qui, avant une bataille, consultaient les augures en donnant à manger aux poulets sacrés, Capitan Tiago consultait aussi les siens avec les modifications de forme apportées par le temps et les nouvelles vérités. Il observait la flamme des cierges, la fumée de l’encens, la voix du prêtre, etc., et du tout cherchait à déduire son sort futur. Il était généralement admis que Capitan Tiago perdait peu de paris, encore ces rares pertes étaient-elles dues à ce que l’officiant était enroué, à ce qu’il y avait peu de lumières, à ce que les cierges contenaient beaucoup de suif ou à ce qu’une pièce fausse s’était glissée dans l’argent remis au curé, etc., etc. Le surveillant d’une confrérie lui avait assuré aussi que ces pertes étaient des épreuves auxquelles le ciel le soumettait pour mieux s’assurer de sa foi et de sa dévotion. Aimé des curés, respecté des sacristains, flatté par les marchands de cierges chinois et les artificiers ou castelleros, notre homme était heureux dans la religion de cette terre et des personnes de caractère et de haute piété lui attribuaient aussi une grande influence à la Cour céleste.

Qu’il fût en paix avec le gouvernement, pour difficile que la chose paraisse, on n’en doit pas douter. Incapable d’imaginer une pensée nouvelle et content de sa situation, il était toujours disposé à obéir au dernier des fonctionnaires, à offrir des jambons, des chapons, des dindons et des fruits de Chine en toute saison. S’il entendait médire des indigènes, lui qui ne se considérait pas comme tel, il faisait chœur et disait pire; si l’on critiquait les métis sangleyes8 ou espagnols, il les critiquait aussi parce qu’il se croyait déjà un pur Ibère. Il était toujours le premier à applaudir toute imposition nouvelle, surtout lorsqu’il flairait qu’elle devait être suivie d’un contrat avantageux pour lui. Il avait toujours des orchestres à sa disposition pour féliciter et aubader toutes sortes de gouverneurs, alcaldes, procureurs, etc., etc., aux jours de fêtes, d’anniversaires, pour la naissance ou la mort d’un parent, à quelque occasion que ce fût qui rompît la monotonie habituelle de l’existence. Il commandait alors des vers louangeurs, des hymnes dans lesquels on célébrait le suave et aimable gouverneur, le vaillant et intrépide alcalde qu’attend dans le ciel la palme des justes ou la palmeta9—et beaucoup d’autres compliments encore plus flatteurs.

Il fut pendant deux ans gobernadorcillo de la riche association des métis, malgré les protestations de beaucoup qui le prenaient pour un indigène. En résumé, les deux phrases chrétienne et profane le définissaient très exactement: «Heureux les pauvres d’esprit!» et «Heureux ceux qui possèdent!» Et l’on pouvait aussi lui appliquer celle-ci que quelques-uns trouvent être une équivoque traduction du grec: «Gloire à Dieu dans les cieux et paix sur la terre aux hommes de bonne volonté!» Plus loin, la suite de cette histoire nous apprendra qu’il ne suffit pas que les hommes aient bonne volonté pour vivre en paix! Les impies le prenaient pour un fou, les pauvres le disaient impitoyable, cruel, exploiteur de la misère et ses inférieurs, despote et tyran.

Et les femmes? Ah! les femmes! des rumeurs calomnieuses bourdonnaient dans les misérables cabanes de nipa10 et l’on assurait avoir entendu des plaintes, des sanglots mêlés aux vagissements d’un petit enfant. Plus d’une jeune fille est montrée au doigt malicieux des voisins; elle a le regard indifférent et le sein flétri. Mais rien de tout cela n’ôte le sommeil à Capitan Tiago; aucune femme ne trouble sa paix; seule, une vieille le fait souffrir, une vieille qui lui fait concurrence en dévotion, à qui de nombreux curés ont décerné d’enthousiastes louanges, comme il n’en n’avait jamais obtenu dans ses meilleurs jours. Entre Capitan Tiago et cette veuve, héritière de frères et de neveux, existait une sainte émulation qui concourait au bien de l’Église, comme la concurrence entre les vapeurs de la Pampanga concourt au bien du public. Capitan Tiago donnait-il un bâton d’argent enrichi d’émeraudes et de topazes à une Vierge quelconque, aussitôt Doña Patrocinio en commandait un autre d’or et de brillants à l’orfèvre Gaudinez; qu’à la procession de la Naval, Capitan Tiago ait élevé un arc avec des façades de toile bouillonnée, avec des miroirs, des globes de cristal, des lampes, des lustres, aussitôt Doña Patrocinio en élevait un autre avec quatre façades, deux colonnes plus hautes encore, et des ornements et des pendeloques en bien plus grande quantité. Alors, il revenait à ses habitudes, à sa spécialité, aux messes avec bombes et feux d’artifices et Doña Patrocinio n’avait plus qu’à se mordre les lèvres avec ses gencives, car, excessivement nerveuse, elle ne pouvait supporter l’ébranlement des cloches et moins encore la détonation des pétards. Elle prenait sa revanche en payant un beau sermon au plus fameux chanoine de la cathédrale et la lutte continuait ainsi ad majorem Dei gloriam. Les partisans de sa vieille ennemie ont pleine confiance qu’à sa mort elle sera canonisée et que Capitan Tiago lui-même sera contraint de la vénérer devant les autels; notre ami ne demande pas mieux, à la condition qu’elle se fasse canoniser bientôt.

Tel était à cette époque Capitan Tiago.

Quant au passé, il était fils unique d’un marchand de sucre de Malabon, suffisamment riche, mais si avare qu’il ne voulut jamais dépenser un sou pour l’instruction de son fils. Aussi ce fut le domestique d’un bon dominicain, homme très vertueux, nommé Santiaguillo, qui s’efforça de lui enseigner tout ce qu’il pouvait et savait de bon. Lorsqu’il allait avoir la joie d’être appelé logico par ses amis, c’est-à-dire quand il allait commencer l’étude de la logique, la mort de son protecteur, bientôt suivie de celle de son père, mit fin à ses études et il dut s’adonner tout entier aux affaires. Il se maria avec une jeune fille de Santa Cruz, qui l’aida à faire sa fortune et lui fit partager sa situation sociale. Doña Pia Alba ne se contenta pas d’acheter du sucre, du café et de l’indigo: elle voulut semer et récolter. Le nouveau couple acquit des terrains à San Diego et c’est de ce temps que dataient ses relations avec le P. Dámaso et D. Rafael Ibarra, le plus riche capitaliste du pueblo.

Le manque d’héritier dans les six premières années de mariage faisait presque de cette soif de richesses une ambition blâmable et, cependant, Doña Pia était svelte, robuste et bien formée. En vain elle fit des neuvaines, visita, sur le conseil des dévotes, la Vierge de Caysasay à Taal et prodigua des aumônes; en vain dansa-t-elle à la procession, en plein soleil de mai, devant la Vierge de Turumba à Pakil; rien ne réussit jusqu’à ce que Fr. Dámaso lui eût conseillé d’aller à Obando; là, elle dansa à la fête de saint Pascal Bailon et lui demanda un fils. On sait qu’à Obando est une Trinité qui donne des fils ou des filles au choix: Nuestra Señora de Salambau, sainte Clara et saint Pascal. Grâce à ce sage conseil, Doña Pia se sentit enfin mère... Hélas! comme le pêcheur dont parle Shakespeare et qui cessa de chanter dès qu’il eut trouvé un trésor, elle perdit la gaieté et plus jamais on ne la vit sourire.—Caprices! disaient les gens, et Capitan Tiago lui-même. Une fièvre puerpérale mit fin à sa tristesse, laissant orpheline une belle enfant que tint sur les fonts Fr. Dámaso; et, comme saint Pascal n’avait pas donné le fils qu’on lui avait demandé, la fillette fut nommée Maria Clara en l’honneur de la Vierge de Salambau et de sainte Clara; ainsi fut châtié par le silence l’honorable saint Pascal Bailon.

L’enfant grandit grâce aux soins de la tante Isabel, cette bonne vieille de politesse monacale que nous avons déjà vue; la plus grande partie de l’année, elle habitait San Diego à cause de son climat salutaire et P. Dámaso lui faisait toujours bon accueil.

Maria Clara n’avait pas les petits yeux de son père; ainsi que ceux de sa mère, les siens étaient grands, noirs, assombris par de larges cils; joyeux et rieurs quand elle jouait, tristes, profonds et pensifs quand elle ne souriait pas. Dès l’enfance sa chevelure bouclée était presque blonde; son nez, de correct profil, n’était ni effilé ni camus; la bouche, avec les agréables fossettes des joues, rappelait celle de sa mère, petite et gracieuse; sa peau avait la finesse du lys et aussi sa blancheur, et ses parents bavards trouvaient le trait de parenté de Capitan Tiago dans les oreilles petites et bien modelées de Maria Clara.

La tante Isabel attribuait ses manières demi-européennes aux envies de Doña Pia; elle se rappelait l’avoir vue souvent, dans les premiers mois de la grossesse, pleurer devant saint Antoine; une autre cousine de Capitan Tiago était du même avis, seulement elle différait dans le choix du saint; pour elle, c’était la Vierge ou saint Michel. Un fameux philosophe, cousin de Capitan Tinong, et qui savait l’Amat11 par cœur, cherchait l’explication de ce fait dans les influences planétaires.

Maria Clara, idole de tous, grandit entre des sourires et des amours. Les moines eux-mêmes lui faisaient fête quand, aux processions, ils l’habillaient de blanc, sa chevelure abondante et bouclée entremêlée de jasmins et de lis, deux petites ailes d’argent et d’or enracinées aux épaules du costume et, à la main, deux colombes blanches, attachées avec des rubans bleus. Elle était si joyeuse ensuite, elle avait un babil si candidement enfantin que Capitan Tiago, fou d’amour, passait son temps à bénir les saints d’Obando et à conseiller à tous l’achat de belles sculptures.

Dans les pays du soleil, à treize ou quatorze ans l’enfant se fait femme, comme le bouton de la nuit éclot en fleur à la première aurore. À ce moment de transition plein de mystères, elle entra sur les conseils du curé de Binondo au couvent de Santa Catalina, pour recevoir des sœurs la sévère éducation religieuse. Ce fut avec des larmes qu’elle se sépara du P. Dámaso et de son unique ami, seul compagnon des jeux de son enfance, Crisóstomo Ibarra, qui lui aussi partit bientôt pour son voyage en Europe. Là, dans ce couvent où l’on ne communiquait avec le reste du monde qu’à travers une double grille, et encore sous l’œil vigilant de la Mère-Surveillante, elle vécut sept ans. D. Rafael et Capitan Tiago, chacun avec leurs vues particulières et comprenant la mutuelle inclinaison des jeunes gens, concertèrent l’union de leurs enfants. Cet arrangement, conclu quelques années après le départ du jeune Ibarra, fut accueilli avec une même allégresse par deux cœurs battant aux deux extrémités du monde, placés en des conditions aussi dissemblables qu’était grande la distance qui les séparait.


1 Buyo mâché.—N. des T.

2 Propriétaires fonciers.—N. des T.

3 Lieu où se livrent les combats de coqs. V. le chap. XLVI.—N. des T.

4 Herbe à fourrage, zacate ou talango, Russelia junceum?—N. des T.

5 Étoffe de coton fabriquée aux Indes.—N. des T.

6 Coq déjà armé d’un éperon.—N. des T.

7 Sinigang, potage fait de poisson cuit à l’eau et assaisonné de quelques fruits acides. Dalag (Ophiocephalus), poisson pullulant dans les rivières, les lacs et les marais, envahissant dans la saison des pluies les rizières et les champs inondés. Alibambang, Bauhinia malabarica Roxb.—N. des T.

8 Sangleyes, marchands ambulants chinois.—N. des T.

9 Palmeta, férule; le jeu de mots se comprend de lui-même.—N. des T.

10 Nipa fruticans. Burm. On appelle aux Philippines casas de nipa les maisons indigènes dont les toits sont faits de la large feuille de cet arbre.—N. des T.

11 Du nom de Torres Amat, archevêque de Tarragone, auteur d’une traduction de la Bible.—N. des T.