VII

Idylle sur une terrasse

שיר חשירים1

Ce matin-là, tante Isabel et Maria Clara avaient été à la messe de bonne heure, la jeune fille élégamment vêtue, portant au bras un chapelet à gros grains bleus qui lui servait à demi de bracelet, la respectable dame munie d’un binocle pour lire son «Ancre de Salut» pendant le saint sacrifice.

A peine le prêtre était-il descendu de l’autel que la jeune fille voulut se retirer, ce qui causa à la bonne tante autant de surprise que de déplaisir, car elle croyait à sa nièce la plus grande piété et la supposait au moins aussi amie de la prière qu’une religieuse. Tout en se signant, tout en grommelant, elle se leva.

«Bah! croyez-moi, tante Isabel, le Bon Dieu qui connaît mieux que vous le cœur des jeunes filles me pardonnera bien,» lui avait dit Maria Clara pour couper court à ses sermons sévères mais toujours maternels.

Maintenant leur déjeuner est terminé; la jeune fille trompe son impatience en tissant une bourse de soie, pendant que la tante s’efforce de faire disparaître avec son plumeau les traces de la fête. Capitan Tiago examine quelques papiers.

Qu’un bruit quelconque monte de la rue, qu’une voiture passe, et Maria Clara frémit et son sein se soulève! Comme elle regrette son tranquille couvent, ses camarades aimées! Là, elle pouvait le voir sans trembler, sans se troubler. N’était-ce pas son ami d’enfance, le compagnon de ses premiers jeux; tout, jusqu’au souvenir de leurs passagères et puériles querelles, revenait à sa mémoire et charmait sa pensée. Je n’insiste pas; si tu as aimé, lecteur, tu comprendras; sinon, à quoi bon des explications? le profane n’entend rien à ces mystères.

—Je crois, Maria, que le médecin a raison, dit Capitan Tiago, tu as besoin d’aller à la campagne, tu es pâle, il te faut le grand air. Que préfères-tu, Malabon... ou San Diego?

A ce dernier nom, la jeune fille devint rouge comme un coquelicot. Elle ne put répondre.

—Et maintenant, il te faut aller au couvent prendre tes affaires et dire au revoir à tes amies. Isabel t’accompagnera.

Et, sans lever la tête il ajouta:

—Tu n’y retourneras plus.

Maria Clara se sentit au cœur cette vague mélancolie qui s’empare de l’âme quand on quitte pour toujours un lieu où l’on a été heureux; mais une autre pensée amortit aussitôt cette douleur.

—D’ici quatre ou cinq jours, quand tu auras une robe neuve, nous irons à Malabon... Ton parrain n’est plus à San Diego; le jeune Père que tu as vu ici cette nuit l’a remplacé comme curé du pueblo; c’est un saint.

—Je crois qu’elle préfère San Diego, cousin! observa la tante Isabel; de plus la maison y est plus confortable et c’est bientôt la fête.

Maria Clara aurait voulu embrasser sa tante, mais elle entendit s’arrêter une voiture et devint subitement très pâle:

—Ah! c’est vrai! répondit Capitan Tiago, et changeant de ton il ajouta: D. Crisóstomo!

Maria Clara laissa tomber l’ouvrage qu’elle avait dans les mains, elle voulut se remuer mais cela lui était impossible: un frémissement nerveux parcourait son corps. On entendit des pas dans l’escalier, puis une voix fraîche et mâle. Comme si cette voix avait possédé un pouvoir magique, la jeune fille surmonta son émotion et s’enfuit dans l’oratoire où étaient les saintes images. Les deux cousins se mirent à rire et, en entrant, Ibarra put entendre le bruit d’une porte qui se fermait.

Pâle, la respiration haletante, la jeune fille, comprimant son sein palpitant, s’approcha de la porte et tendit l’oreille. C’était bien sa voix, cette voix tant de fois entendue en rêve, cette voix tant aimée! il s’informait d’elle! Folle de joie, elle embrassa le saint qui se trouvait à côté d’elle; c’était Saint Antoine Abad! Heureux Saint Antoine, vivant ou sculpté en bois, toujours l’objet des plus charmantes tentations!

Ensuite elle chercha un observatoire, le trou de la serrure. Quand sa tante vint la tirer de sa contemplation, sans savoir pourquoi, elle se jeta au cou de la bonne dame et l’embrassa à plein cœur.

—Mais, grande sotte! qu’est-ce qui te prend? gronda la vieille en essuyant une larme.

Maria Clara honteuse se couvrit la figure de son bras arrondi.

—Allons, va te faire belle, va! ajouta la tante d’une voix caressante; pendant qu’il parle de toi avec ton père... viens, ne te fais pas attendre.

La jeune fille se laissa emmener comme une enfant et toutes deux s’enfermèrent dans leur chambre.

Capitan Tiago et Ibarra parlaient avec animation quand apparut la tante Isabel, traînant à demi sa nièce dont les regards errants se fixaient sur tout, excepté sur les personnes...

Que se dirent ces deux âmes lorsqu’elles communiquèrent par le langage des yeux, plus parfait que celui des lèvres, langage donné à l’âme pour que le son ne trouble pas l’extase du sentiment? En ces instants, quand les pensées de deux êtres heureux se mêlent au travers des pupilles, la parole est lente, grossière, débile, elle est comme le bruit rauque et lourd du tonnerre comparé à l’éblouissante lumière et à la rapidité de l’éclair; elle exprime un sentiment déjà connu, une idée déjà comprise, et si on l’emploie, c’est que l’ambition du cœur qui domine tout l’être et qui déborde de joie veut que tout l’organisme humain, avec toutes ses facultés physiques et psychiques, répète le poème de joie qu’entonne l’esprit. A la question amoureuse que pose un regard qui brille ou se voile, seuls peuvent répondre les sourires, les soupirs et les baisers.

Et ensuite, lorsque le couple amoureux, fuyant le plumeau de la tante Isabel qui soulevait la poussière de tous côtés, se réfugia sur la terrasse et qu’ils purent causer en liberté, que se contèrent-ils avec des murmures dont vous frémissiez, petites fleurs rouges du cabello de angel2?

Le ciel était bleu, une fraîche brise agitait les feuilles et les fleurs et faisait frémir les cabellos de angel, les plantes aériennes et les multiples ornements de la terrasse. Le bruit d’un saguan3 qui troublait les eaux bourbeuses de la rivière, celui des voitures et des charrettes passant sur le pont de Binondo arrivait distinctement jusqu’à eux. Mais ils n’entendaient pas la voix trop faible de la tante Isabel qui leur disait tout bas:

—Vous êtes bien ici, là vous seriez surveillés par tout le voisinage.

D’abord ils ne se dirent que ces futilités douces et charmantes, si douces et si charmantes pour ceux qui les disent et les entendent, si insignifiantes pour les indifférents.

Elle est sœur de Caïn, c’est-à-dire jalouse; aussi demande-t-elle à son fiancé:

—As-tu toujours pensé à moi? ne m’as-tu pas parfois oublié dans tous tes voyages, dans tant de grandes villes où sont tant de belles femmes...?

Lui aussi est frère de Caïn, un peu menteur et sachant éluder les questions embarrassantes:

—Pourrais-je t’oublier? répondit-il en regardant comme extasié les noires pupilles de la jeune fille; pourrais-je manquer à un serment, à un serment sacré? Te souviens-tu de cette nuit de tempête où, me voyant seul pleurer près du cadavre de ma mère, tu t’approchas de moi, tu posas ta main sur mon épaule, ta main que depuis longtemps déjà tu ne me laissais plus prendre.

«Tu as perdu ta mère,» me dis-tu, «je n’en ai jamais eu...» et tu pleuras avec moi. Tu l’aimais et elle t’aimait comme une fille. Dehors la pluie tombait, les éclairs brillaient, mais il me semblait entendre une douce harmonie et voir sourire le visage pâli de la morte...! O si mes parents vivaient et pouvaient te voir maintenant! Alors moi je pris ta main et celle de ma mère, je jurai de t’aimer, de te faire heureuse quel que soit le sort que le ciel me réservât, et comme ce serment ne m’a jamais causé de regrets, aujourd’hui je le renouvelle. Pouvais-je t’oublier? Ton souvenir ne m’a jamais abandonné, il m’a sauvé des périls du chemin, il a été ma consolation dans la solitude où se trouvait mon âme en ces lointains pays; il a rendu impuissant le lotus d’Europe, la fleur d’oubli qui chasse de la mémoire de beaucoup de nos compatriotes les espérances et les malheurs de la Patrie! Dans mes rêves, je te voyais debout, sur la plage de Manille, regardant l’horizon lointain encore enveloppé dans la tiède lumière de l’aurore; j’écoutais un chant langoureux et mélancolique qui réveillait en moi des sentiments endormis et évoquait dans mon cœur l’image des premières années de mon enfance, nos joies, nos jeux, tout l’heureux passé que je vécus par toi lorsque tu étais à San Diego. Il me semblait parfois que la fée, le génie, l’incarnation poétique de cette Patrie, c’était toi, belle, simple, aimable, candide fille des Philippines, de ce beau pays qui unit les vertus d’un peuple jeune aux grandes qualités de la Mère Espagne, comme s’unissent en tout ton être la grâce et la beauté des deux races; et par là, l’amour que j’ai pour toi et celui que j’ai voué à ma Patrie se fondent en un seul... Pouvais-je t’oublier? Que de fois j’ai cru entendre le son de ton piano ou les accents de ta voix! En Allemagne, à la chute du jour, lorsque trop rarement les trilles variées du rossignol venaient charmer mon oreille, c’était ta présence qui inspirait le céleste chanteur. Si j’ai pensé à toi! la fièvre de ton amour donnait une âme aux brouillards et réchauffait les glaces de ces pays du Nord. En Italie, le beau ciel azuré, par sa limpidité et par sa profondeur me parlait de tes yeux, les gracieux paysages me redisaient ton sourire, comme les campagnes d’Andalousie, embaumées d’aromes, peuplées de souvenirs orientaux, remplies de couleur et de poésie, m’entretenaient de ton amour.

Dans les nuits de lune, de cette somnolente lune d’Europe, je me demandais, voguant dans une barque sur le Rhin, si je ne pourrais pas tromper ma fantaisie pour te voir apparaître entre les peupliers de la rive, assise sur le rocher de la Lorelay ou bien chantant au milieu des ondes, dans le silence de la nuit, comme la jeune fée des consolations chargée d’égayer la solitude et la tristesse de ces vieux châteaux ruinés. J’errais par les bois peuplés des fantastiques créatures, filles des poètes, remplis des mystérieuses légendes des générations passées; je prononçais ton nom, je croyais te voir dans la brume s’élevant du fond de la vallée, je croyais t’écouter dans le murmure des feuilles et, quand les paysans revenant du travail faisaient entendre au loin leurs refrains populaires, il me semblait que ces accords s’harmonisaient avec mes voix intérieures, qu’ils chantaient pour toi, qu’ils donnaient une réalité à mes illusions et à mes rêveries. Parfois, je me perdais dans les sentiers des montagnes et la nuit qui, là-bas, descend très lentement, me trouvait encore vaguant, cherchant mon chemin entre les pins, les hêtres et les chênes; si quelque rayon de lune se glissait entre les branches touffues, je croyais te voir au milieu du bois comme une ombre vague, tour à tour paraissant à la lumière et se cachant dans les épaisses ténèbres des profonds taillis!

—Je n’ai pas voyagé comme toi, je ne connais rien de plus que ton pueblo, Manille et Antipolo, répondit-elle en souriant, car elle croyait jusqu’au moindre mot tout ce qu’il lui avait raconté, mais depuis que je t’ai dit adieu, que je suis entrée au couvent, toujours je me suis souvenue de toi et, bien que mon confesseur me l’ait souvent commandé et que cela m’ait valu nombre de pénitences, jamais je n’ai pu t’oublier. Je me souvenais de nos jeux, de nos querelles quand nous étions enfants. Tu choisissais les plus beaux sigüeyes4 pour jouer au siklot, tu cherchais dans la rivière les cailloux les plus ronds et les plus fins, ceux qui s’ornaient des plus belles couleurs, pour jouer au sintak5; tu étais très lourd, tu perdais toujours et, pour châtiment, je te donnais le bantil6 avec la paume de la main, pas fort, car j’avais pitié de toi. Au jeu de la chouka7, tu étais très tricheur, plus encore que moi, et tout cela finissait par des brouilles. Te rappelles-tu ce jour où tu te fâchas pour de bon? J’en eus alors beaucoup de peine, mais depuis, lorsqu’au couvent ces souvenirs me revenaient à la mémoire, je souriais, je te cherchais pour nous disputer encore... et faire la paix ensuite, et je ne te trouvais pas. Nous étions encore des enfants; avec ta mère, nous allions nous baigner dans le ruisseau, à l’ombre des roseaux. Sur les rives, croissaient des fleurs et des plantes nombreuses, dont, fier de la science que déjà tu acquérais à l’Athénée, tu me disais les noms étranges en latin et en castillan. Je ne t’écoutais pas; j’étais trop occupée à poursuivre les papillons et les libellules dont le corps, fin comme une épingle, brille de toutes les couleurs de l’arc-en-ciel, de tous les reflets de la nacre, qui pullulent, se mêlent, se poursuivent parmi les fleurs. Parfois, avec la main, je voulais surprendre et saisir les petits poissons qui se glissaient rapides entre la mousse et les cailloux de la rive. Toi, tu n’étais plus là; quand tu revins, tu m’apportas une couronne de feuilles et de fleurs d’oranger que tu posas sur ma tête en m’appelant Chloé; tu t’en étais fait une autre pour toi avec des plantes grimpantes. Mais ta mère prit ma couronne, la broya avec une pierre et en mélangea les débris avec le gogo8 dont elle devait se servir pour laver notre chevelure: les larmes jaillirent de tes yeux et tu lui reprochas de ne rien comprendre à la mythologie:—«Sot! répliqua ta mère, tu verras comme vos cheveux sentiront bon!» Moi, je ris, tu te fâchas de mes rires et ne voulus plus me parler de la journée; ta rancune me donna à mon tour envie de pleurer. De retour au pueblo, comme le soleil était très ardent, je cueillis des feuilles de sauge croissant au bord du chemin et te les donnai pour que tu les misses dans ton chapeau afin d’éviter les maux de tête. Tu me fis comprendre par un sourire ta reconnaissance de cette attention, alors je te pris la main et, bien vite, nous étions réconciliés.

Ibarra souriait de bonheur; il ouvrit son portefeuille, en tira un papier dans lequel étaient enveloppées quelques feuilles noirâtres, desséchées, mais parfumées encore.

—Tes feuilles de sauge! répondit-il au regard qu’elle tournait vers lui; c’est là tout ce que tu m’as donné!

A son tour, elle sortit rapidement de son corsage une petite bourse de satin blanc.

—Fi! dit-elle en lui donnant une chiquenaude sur la main; on ne touche pas! c’est une lettre d’adieux.

—Est-ce celle que je vous ai écrite avant de partir?

—M’en avez-vous écrit d’autres, Señor mio?

—Et, que te disais-je alors?

—Beaucoup de mensonges, des excuses de mauvais payeur! répondit-elle souriante et laissant voir que ces mensonges n’avaient rien qui lui fût désagréable. Reste sage! je te la lirai, mais je supprimerai tes galanteries pour ne pas te faire trop souffrir.

Et levant le papier pour cacher sa figure elle commença:

«Ma...», je ne te lis pas ce qui suit parce que c’est un mensonge! et, des yeux, elle parcourut quelques lignes. «Mon père veut que je parte malgré toutes mes prières.—Tu seras un homme, m’a-t-il dit, tu dois apprendre à penser à l’avenir et aux devoirs qu’il t’impose. Tu dois apprendre la science de la vie, que ta patrie ne peut te donner, afin de pouvoir lui être utile un jour. Si tu restes à mes côtés, à mon ombre, dans cette atmosphère de préoccupations journalières, tu ne sauras jamais regarder au loin, et le jour où je te manquerai, tu te trouveras comme la plante dont parle notre poète Baltazar «crue dans l’eau, quand l’eau lui manque ses feuilles se flétrissent peu à peu, un instant de chaleur achève de la dessécher.» Vois! tu es presque un jeune homme et tu pleures encore!—Ce reproche me fut sensible et je confessai alors à mon père mon amour pour toi. Il se tut, réfléchit et me posant la main sur l’épaule, me dit d’une voix tremblante:—Crois-tu que toi seul saches aimer, que ton père ne t’aime pas aussi, qu’il ne lui coûte rien de se séparer de toi? Il y a peu nous avons perdu ta mère. Déjà je m’approche de la vieillesse, de cet âge où l’on cherche l’appui et les consolations de la jeunesse, et cependant, j’accepte ma solitude, je cours le risque de ne plus te revoir! Mais d’autres pensées plus hautes doivent guider ma conduite... Pour toi, l’avenir s’ouvre, il se ferme pour moi; tes amours naissent, les miennes se meurent; le feu bout dans ton sang, le froid pénètre dans le mien et c’est toi qui pleures, c’est toi qui ne sais pas sacrifier le présent à un lendemain utile pour toi et pour ton pays!—Les yeux de mon père se remplirent de larmes, je tombai à genoux à ses pieds, je l’embrassai, lui demandai pardon et lui dis que j’étais prêt à partir...»

L’agitation d’Ibarra la força d’interrompre cette lecture; le jeune homme était devenu très pâle, il allait et venait d’un côté à l’autre.

—Qu’as-tu? es-tu malade? lui demanda-t-elle.

—Tu m’as fait oublier que j’ai des devoirs à remplir et que je dois partir de suite pour le pueblo: demain est la fête des morts!

Maria Clara se tut. Elle fixa sur lui ses grands yeux songeurs et, cueillant quelques fleurs:

—Va! lui dit-elle d’une voix émue, je ne te retiens plus. Dans quelques jours nous nous reverrons. Dépose ces fleurs sur la tombe de tes parents.

Quelques minutes après, tandis que Maria Clara s’enfermait dans l’oratoire, Crisóstomo accompagné de Capitan Tiago et de la tante Isabel descendait l’escalier.

—Faites-moi le plaisir de dire à Andeng qu’elle prépare la maison, que Maria Clara et Isabel vont arriver. Bon voyage! dit Capitan Tiago à Ibarra qui montait dans la voiture et s’éloignait dans la direction de la place San Gabriel.

Puis, voyant Maria Clara pleurant et priant aux pieds d’une image de la Vierge:

—Allons! lui dit-il pour la consoler, brûle deux cierges de deux réaux chacun, l’un au seigneur saint Roch, l’autre au seigneur saint Raphaël, patron des voyageurs! Allume la lampe de Nuestra Señora de la Paz y Buenviaje, car les tulisanes sont nombreux et mieux vaut dépenser quatre réaux de cire et six cuartos d’huile que leur payer une grosse rançon.


1 Le Cantique des Cantiques.—N. des T.

2 Cabello de angel (tête d’ange) ou Cidra cayote, cucurbitacée, Cucurbita citrulus.—N. des T.

3 Aviron fait d’une seule pièce de bois.—N. des T.

4 Petits coquillages (Cypræa moneta), servant de monnaie comme les cauries. On en exporte beaucoup au Siam.—N. des T.

5 Sintak et Siklot, jeux d’enfants.—N. des T.

6 Gage payé par le perdant qui doit recevoir des coups sur les bras.—N. des T.

7 Jeu philippin pour deux personnes fait d’une pièce de bois percée de trous où l’on jette de petites pierres.—N. des T.

8 Savon fabriqué avec la racine triturée de l’Entada scandens, Benth. ou de l’Entada purseta (mimosées).—N. des T.

VIII

Souvenirs

La voiture d’Ibarra parcourait une partie du faubourg le plus vivant de Manille; ce qui le rendait triste la nuit précédente le faisait sourire, malgré son chagrin, à la lumière du jour.

L’animation qui bouillait de toutes parts, tant de voitures au galop courant en tous sens, les charrettes, les calèches, les Européens, les Chinois, les indigènes, le mélange des costumes, les vendeuses de fruits, les commissionnaires, le débardeur à demi-nu, les échoppes de victuailles, les auberges, les restaurants, les boutiques, jusqu’aux chariots traînés par le bœuf carabao indifférent et impassible qui semble se distraire par des dissertations philosophiques tout en tirant de lourds fardeaux, le bruit, le roulement des voitures, le soleil lui-même, une certaine odeur particulière, les couleurs bigarrées, tout réveillait dans sa mémoire un monde de souvenirs endormis.

Ces rues n’étaient pas encore pavées. Aussi le soleil brillait-il deux jours de suite, elles se convertissaient en une poussière qui recouvrait tout, transperçait tout, attaquait la gorge et les yeux des passants; au contraire, pleuvait-il une journée, c’était un marais où la nuit se reflétaient les lanternes des voitures qui, à cinq mètres de distance, éclaboussaient les piétons sur les trottoirs étroits. Que de femmes avaient laissé leurs souliers brodés dans ces vagues de boue! En ce moment des forçats en file étaient occupés à damer les rues; la tête rase, vêtus d’une chemise à manches courtes et d’un caleçon tombant jusqu’au genou, leurs effets marqués de chiffres et de lettres bleues, ils portaient aux jambes des chaînes à demi-enveloppées de chiffons sales afin d’atténuer le frottement et peut-être aussi le bruit du fer. Ils travaillaient, attachés deux à deux, grillés par le soleil, énervés par la chaleur et la fatigue, harcelés et rossés par l’un d’entre eux qui, armé d’une verge, se consolait en maltraitant à son tour ses malheureux camarades. C’étaient des hommes de haute taille, de physionomie sombre que n’éclairait jamais la lueur d’un sourire; cependant, leurs yeux brillaient quand la verge sifflait et tombait sur les épaules ou bien quand un passant leur jetait le bout d’un cigare à demi mâché et déroulé: celui qui était le plus près le ramassait et le cachait dans son salakot1: les autres, immobiles, regardaient les passants avec une expression étrange. Ibarra croyait entendre encore le bruit qu’ils faisaient en broyant la pierre pour remplir les vides du pavé et le tintement léger des chaînes pesantes rivées à leurs chevilles enflées. Il se rappelait avec émotion une scène qui avait blessé son esprit d’enfant: c’était une après-midi, le soleil laissait tomber d’aplomb ses rayons les plus chauds. A l’ombre d’un tombereau de bois gisait un de ces hommes; il était inanimé, les yeux encore entr’ouverts; les autres silencieux, sans un signe de colère ou de douleur, arrangeaient patiemment—selon ce qui passe pour être le caractère des indigènes—une civière de roseaux. «Aujourd’hui toi, demain nous», semblaient-ils dire entre eux. Autour d’eux, sans se soucier de rien, chacun allait et venait; les femmes passaient, regardaient et continuaient leur route, le spectacle était trop commun pour attirer l’attention, sa fréquence endurcissait les cœurs; les voitures couraient, reflétant dans leur caisse vernie les rayons du soleil qui brillait dans un ciel sans nuages. Lui seul, enfant de onze ans, arrivant de son pueblo, ressentit une émotion profonde et ne dormit pas la nuit suivante.

L’excellent et honorable pont de bateaux, ce pont bien philippin qui faisait tout son possible pour être utile malgré ses imperfections naturelles et s’élevait ou s’abaissait selon les caprices du Pasig, ce brave pont qui plus d’une fois avait été maltraité et détruit par le fleuve, n’existait plus.

Les amandiers de la place San Gabriel toujours chétifs et malingres, n’avaient pas grandi.

La Escolta lui parut moins belle, bien qu’un grand édifice orné de cariatides eût remplacé les anciennes Camarines2. Le nouveau Pont d’Espagne appela son attention; à l’endroit où se termine la Escolta et où commence l’île du Romero, les maisons espacées sur la rive droite de la rivière parmi les roseaux et les arbres lui faisaient se souvenir des fraîches matinées où il passait là en barque, se rendant aux bains de Ulî-Ulî. Il rencontrait de nombreuses voitures tirées par de magnifiques attelages de petits chevaux nains; dans ces voitures se prélassaient des employés se rendant à leur bureau sommeillant encore à demi, des militaires, des Chinois infatués et ridicules, de graves moines, des chanoines, etc. Dans une élégante victoria, il crut reconnaître le P. Dámaso, sérieux, le front plissé, mais la victoria fila rapide; d’une voiture découverte où il était accompagné de sa femme et de ses deux filles, Capitan Tinong le salua amicalement.

Le pont dépassé, les chevaux prirent le trot vers la promenade de la Sabana. A droite la fabrique de tabacs de Arroceros faisait entendre le bruit des cigarières frappant les feuilles. Ibarra ne put s’empêcher de sourire en se rappelant cette odeur forte qui, vers cinq heures de l’après-midi, saturait le Pont de Bateaux et lui donnait la nausée lorsqu’il était enfant. Les conversations animées, les plaisanteries bruyantes emportaient son imagination vers le quartier de Lavapiés à Madrid, vers ses émeutes de cigarières si fatales aux malheureux guindillas3.

Le jardin botanique chassa ces agréables souvenirs. Le démon des comparaisons le replaça devant les jardins botaniques d’Europe où, pourtant, il faut dépenser tant de patience, tant de soins et tant d’argent pour qu’une feuille pousse et que s’ouvre le calice d’une fleur; il revit même ceux des colonies, tous riches, bien soignés et ouverts au public. Puis il détourna son regard vers la droite et l’antique Manille, encore enfermée dans ses fossés et ses murailles, lui fit l’effet d’une jeune anémique affublée d’un costume datant des beaux jours de son aïeule.

Au delà, la mer immense se perdait au loin!...

—Là-bas, de l’autre côté, est l’Europe! pensait le jeune homme, l’Europe et ses belles nations en perpétuel mouvement, recherchant le bonheur, faisant tous les matins de nouveaux rêves dont elles se détrompent au coucher du soleil... toujours heureuses au milieu de toutes les catastrophes! Oui, là-bas, par delà la mer infinie, sont les véritables patries spirituelles, bien qu’elles ne condamnent pas la matière et qu’elles ne se flattent pas d’adorer uniquement l’esprit...!

Mais il vit devant lui la petite colline du camp de Bagumbayan4 et toute autre pensée s’enfuit de son imagination. Le monticule isolé, près de la promenade de la Luneta, attirait seul son attention et s’imposait à ses méditations.

Il pensait à l’homme qui avait ouvert les yeux de son intelligence, qui lui avait appris à distinguer le bon et le juste. Les idées qu’il lui avait inculquées ne constituaient pas un lourd bagage, mais ce n’étaient pas de vaines répétitions de banales formules; c’étaient des convictions qui n’avaient pas pâli à la lumière des plus ardents foyers du Progrès. C’était un vieux prêtre... ce saint homme était mort là!...

A toutes ces apparitions il répondait en murmurant à voix basse:—Non, malgré tout, d’abord la Patrie, d’abord les Philippines, filles de l’Espagne, d’abord la patrie espagnole! Non, ce qui ne se peut empêcher ne saurait ternir la gloire de la Patrie!

Il passa indifférent devant la Hermita, Phénix en bois de nipa, qui renaissait de ses cendres et étalait de nouveau ses maisons blanches et bleues couvertes de toits de zinc peints en rouge. Son attention ne fut pas non plus éveillée ni par Malate, ni par le quartier de cavalerie, ni par les arbres qui lui font face, ni par les habitants, ni par leurs petites maisons de nipa dont les toits plus ou moins pyramidaux ou prismatiques ressemblent à des nids cachés parmi les platanes et les bongas5.

La voiture roule toujours. Elle croise un chariot tiré par deux chevaux dont les harnais d’abaka6 décèlent l’origine provinciale. Le charretier fait de son mieux pour voir le voyageur qu’emporte le brillant attelage et passe sans dire un mot, sans un salut. Parfois, la longue et poudreuse chaussée, baignée par l’éclatant soleil des tropiques, s’anime du pas lent et lourd d’un carabao pensif traînant un pesant tombereau dont le conducteur, juché sur sa peau de buffle, accompagne de son chant monotone et mélancolique le strident grincement des roues frottant sur l’énorme essieu; parfois aussi c’est le bruit sourd des patins usés d’un paragos, ce traîneau des Philippines, embarrassé parmi la poussière et les flaques d’eau de la route. Dans les champs, paissent les troupeaux parmi lesquels de blancs hérons se promènent gravement, quelques-uns tranquillement se posent sur le dos de bœufs somnolents, savourant béats les herbes de la prairie; au loin sautent et courent les juments, poursuivies par un jeune poulain bouillant d’ardeur, livrant au vent sa longue et abondante crinière, hennissant et frappant la terre de ses puissants sabots.

Laissons le jeune homme rêver endormi à moitié dans la voiture qui l’emporte. Animée ou mélancolique, la poésie de la campagne ne le distrait pas de ses pensées. Ce soleil qui fait briller les cimes des arbres et courir les paysans dont le sol échauffe et brûle les pieds à travers leurs épaisses chaussures; ce soleil qui arrête la paysanne à l’ombre d’un amandier ou d’un bouquet de gigantesques roseaux et la fait penser à des choses vagues et inexplicables, ce soleil n’a plus d’enchantement pour lui.

Tandis que, chancelant comme un homme ivre, la voiture roule sur le terrain accidenté, qu’elle passe sur un pont de bambous, qu’elle monte la côte rude ou descend la pente rapide, retournons à Manille.


1 Chapeau fait de roseaux et de fibres d’anajao, Coripha minor.—N. des T.

2 La Escolta est une des principales rues de Manille et la plus commerçante; il y a quelques années, on donnait le nom de Camarines à certains vieux bâtiments, d’un seul étage, d’aspect délabré, où étaient établies de petites boutiques tenues par des Chinois.—N. des T.

3 Guindilla, dans le calo de Madrid équivaut à sergot ou flic dans l’argot parisien.—N. des T.

4 Lieu où se font les exécutions. Rizal y fût fusillé.—N. des T.

5 Bonga, Areca catechu, L. C’est avec la noix de bonga que se fait le buyo.—N. des T.

6 Ou abaca, chanvre de Manille, fabriqué avec le tronc d’une des nombreuses variétés de bananiers dont le fruit n’est pas comestible, mais dont l’écorce renferme un filament semblable à celui de l’aloès. Cette plante atteint de 4 à 5 mètres de hauteur, sans compter le développement des feuilles. Elle appartient à la classe It. Escandria, ordre Monoguna, genre Musa. Les variétés aujourd’hui connues sont en grand nombre (René Menant). On en fait un très grand commerce.—N. des T.

IX

Choses du pays

Ibarra ne s’était pas trompé. C’était bien le P. Dámaso qu’il avait vu dans une victoria se dirigeant vers la maison dont lui-même venait de sortir.

Maria Clara et la tante Isabel se disposaient à monter dans une voiture rehaussée d’ornements d’argent quand le moine arriva.

—Où alliez-vous? leur demanda-t-il; et, au milieu de sa préoccupation, il donnait de petites tapes légères sur les joues de la jeune fille.

—Nous allions au couvent, chercher mes effets, répondit celle-ci.

—Ah! ah! c’est bien! nous allons voir qui sera le plus fort, nous allons voir... murmura-t-il distrait en laissant là les deux femmes quelque peu surprises. Et la tête basse, il gagna l’escalier d’un pas lent et monta.

—Il prépare quelque sermon et probablement il l’apprend par cœur! dit la tante Isabel; monte, Maria, nous arriverons trop tard.

Nous ne saurions dire si le P. Dámaso préparait un sermon, mais son attention devait être absorbée par des choses bien importantes, car il ne tendit pas la main à Capitan Tiago qui dut faire une demi-génuflexion pour la baiser.

—Santiago! lui dit-il tout d’abord, nous avons à causer très sérieusement; allons dans ton bureau.

Capitan Tiago se sentit inquiet; il ne put répondre, mais obéit et suivit docilement le gigantesque prêtre qui, derrière lui, ferma la porte.

Tandis qu’ils s’entretiennent en secret, voyons ce qu’est devenu Fr. Sibyla.

Le savant dominicain n’était pas au presbytère; de très bonne heure, sitôt sa messe dite, il s’était mis en chemin vers le couvent de son ordre situé à l’entrée de la ville, près de la porte qui, selon la famille régnante à Madrid, porte tour à tour les noms d’Isabelle II et de Magellan.

Sans s’occuper de la délicieuse odeur de chocolat ni du bruit des tiroirs et des monnaies qui venaient de la procuration et répondant à peine au salut respectueux du frère procureur, Fr. Sibyla monta, traversa quelques couloirs et des doigts frappa à une porte.

—Entrez! soupira une voix.

—Dieu réserve la santé à Votre Révérence! dit en entrant le jeune dominicain.

Assis dans un grand fauteuil, on voyait un vieux prêtre décharné, quelque peu jauni, semblable à ces saints que peignit Rivera. Les yeux se creusaient dans leurs orbites profondes couronnées de sourcils épais qui, toujours contractés, augmentaient encore l’éclat des prunelles moribondes.

P. Sibyla le regarda ému; les bras croisés sur le vénérable scapulaire de saint Dominique. Puis il inclina la tête et, en silence, parut attendre.

—Ah! soupira le malade, on me conseille l’opération! l’opération, à mon âge! oh! ce pays, ce terrible pays! Tu vois ce qu’il fait de nous tous, Hernando!

Fr. Sibyla levant lentement les yeux, les fixa sur la physionomie du malade.

—Et qu’a décidé Votre Révérence? demanda-t-il.

—De mourir! Puis-je faire autre chose? Je souffre trop, mais... j’ai fait souffrir beaucoup... je paye ma dette! et toi? comment vas-tu? qu’apportes-tu?

—Je venais vous parler de ce dont vous m’aviez chargé.

—Ah! et qu’y a-t-il à ce propos?

—On nous a raconté des histoires, répondit avec ennui le jeune moine qui s’assit et détourna le regard; le jeune Ibarra est un garçon prudent; il ne me paraît pas bête, mais je le crois un brave homme.

—Tu le crois?

—Les hostilités ont commencé hier soir.

—Ah! et comment?

Fr. Sibyla raconta brièvement ce qui s’était passé entre le P. Dámaso et Crisóstomo.

—De plus, ajouta-t-il en concluant, le jeune homme se marie avec la fille de Capitan Tiago dont l’éducation a été faite à la pension de nos sœurs; il est riche, il ne voudra pas se faire d’ennemis et compromettre à la fois son bonheur et sa fortune.

Le malade remua la tête en signe d’assentiment.

—Oui, tu as raison, avec une telle femme et un tel beau-père, il est à nous corps et âme. Si, au contraire, il se déclare notre ennemi, tant mieux!

Fr. Sibyla regarda le vieillard avec surprise.

—Pour le bien de notre sainte corporation, s’entend, ajouta-t-il en respirant avec difficulté; je préfère les attaques aux louanges et aux adulations des amis... il est vrai que ceux-ci sont payés.

—Votre Révérence croit-elle cela?

Le vieillard le regarda attristé.

—Rappelle-toi bien ceci! répondit-il, la respiration entrecoupée. Notre pouvoir durera tant qu’on croira en lui. Si l’on nous attaque, le gouvernement se dit: on les combat parce qu’on voit en eux un obstacle à la liberté, donc conservons-les.

—Et si le Gouvernement prêtait l’oreille à nos ennemis, si parfois...

—Il ne le fera pas!

—Cependant si, entraîné par la cupidité, il en arrivait à vouloir pour lui ce que nous avons amassé... s’il se trouvait un homme hardi, un téméraire...

—Alors, gare à lui!

Tous deux gardèrent le silence.

—D’ailleurs, continua le malade, nous avons besoin qu’on nous attaque, qu’on nous réveille; cela nous découvre nos défauts et nous améliore. Les louanges exagérées nous trompent, nous endorment; au dehors, elles nous rendent ridicules, et le jour où nous deviendrons ridicules, nous tomberons comme nous sommes tombés en Europe. L’argent alors ne rentrera plus dans nos églises, personne n’achètera plus ni scapulaires, ni cordes de pénitence, ni rien, et quand nous cesserons d’être riches, nous ne pourrons plus convaincre les consciences.

—Bah! nous aurons toujours nos fermes, nos plantations.

—Nous perdrons tout comme nous avons tout perdu en Europe! Et le pire est que nous-mêmes travaillons à notre propre ruine. Par exemple: cette soif démesurée de gain qui nous fait chaque année élever arbitrairement le prix de nos terrains; cette soif de gain qu’en vain j’ai combattue dans tous les chapitres, cette soif nous perd! L’Indien se voit obligé d’acheter à d’autres des terres qu’il trouve aussi bonnes sinon meilleures que les nôtres. Je crains que nous ne commencions déjà à baisser. Dieu aveugle ceux qu’il veut perdre. Il est temps, le peuple murmure déjà, n’augmentons pas encore le poids dont nous lui pesons sur les épaules. Ta pensée était bonne; laissons les autres arranger là-bas leurs affaires, conservons le prestige qui nous reste et puisque, d’ici peu, nous devons comparaître devant Dieu, lavons-nous les mains... Que le Dieu des miséricordes ait pitié de nos défaillances!

—De sorte que Votre Révérence croit que le revenu...

—Ne parlons plus d’argent! interrompit le vieillard avec une certaine aversion. Tu disais que le lieutenant avait menacé le P. Dámaso...!

—Oui, Père! répondit en souriant à demi Fr. Sibyla. Mais je l’ai vu ce matin et il m’a dit qu’il était fâché de ce qui s’était passé hier soir; que le Xérès lui avait monté à la tête, qu’il croyait qu’il en avait été de même pour le P. Dámaso.—Et la menace? lui demandai-je en plaisantant. «Père curé, me dit-il, je sais accomplir ma parole quand elle n’entache pas mon honneur; je ne suis pas, je n’ai jamais été un délateur et c’est pourquoi je ne suis que lieutenant.»

Après avoir parlé de diverses choses insignifiantes, Fr. Sibyla se retira.

En effet, le lieutenant n’avait pas été à Malacanan1, mais le capitaine général n’en avait pas moins appris ce qui s’était passé.

Comme il s’entretenait avec ses aides de camp des allusions que les journaux de Manille y faisaient sous forme de discussion entre des comètes et des apparitions célestes, un de ses jeunes officiers lui rapporta la sortie du P. Dámaso, non sans charger un peu les couleurs tout en se servant d’une forme plus correcte.

—De qui le savez-vous? demanda Son Excellence en souriant.

—De Laruja, qui le racontait ce matin à la rédaction.

Le capitaine général sourit de nouveau et il ajouta:

—Langue de femme, langue de moine, cela ne blesse pas! Je veux vivre en paix le temps qui me reste à passer ici et je ne tiens pas à m’attirer des histoires avec ces hommes en jupes. Bien plus! je sais que le provincial s’est moqué de mes ordres; pour punir ce moine je lui avais demandé de le changer de paroisse, eh bien! il l’a envoyé dans un autre pueblo meilleur. Ce sont là des moineries, comme nous disons en Espagne!

Mais quand Son Excellence se trouva seule, elle cessa de sourire.

—Ah! si le peuple n’était pas si stupide, comme on les briderait mes Révérences! dit-il. Mais chaque peuple mérite son sort et nous ne faisons que ce que fait tout le monde.

Entre temps, Capitan Tiago achevait sa conférence avec le P. Dámaso ou, pour mieux dire, venait de recevoir ses ordres.

—Et maintenant tu es averti! disait le franciscain en s’en allant. Tout cela aurait pu être évité si tu m’avais consulté auparavant, si tu ne m’avais pas menti quand je t’ai demandé ce qu’il en était. Tâche de ne plus faire de bêtises et aie confiance en son parrain!

Capitan Tiago fit deux ou trois tours dans la salle, réfléchissant et soupirant. Puis, subitement, comme s’il lui était survenu une bonne pensée, il courut à l’oratoire et éteignit immédiatement les cierges et la lampe qu’il avait fait allumer pour la sauvegarde d’Ibarra.

—Il est encore temps et le chemin est bien long! murmura-t-il.


1 Palais du Capitaine général des Philippines.—N. des T.