Presque sur les rives du lac, au milieu de prairies et de rivières, est le pueblo de San Diego1. Il exporte du sucre, du riz, du café, des fruits ou bien vend à bas prix ces marchandises à quelque Chinois qui exploite la simplicité ou les vices des paysans.
Quand, par un ciel serein, les enfants grimpent au dernier étage de la tour de l’église qu’ornent les mousses et les plantes grimpantes, la beauté du panorama qui se déroule à leurs yeux leur arrache de joyeuses exclamations. Dans cet amoncellement de toits de nipa, de tuiles, de zinc et de cabonegro2, séparés par des vergers et des jardins, chacun sait retrouver sa petite maison, son petit nid.
Tout sert de repère, un arbre, le tamarin au feuillage léger, le cocotier chargé de noix, un roseau flexible, une bonga, une croix. Là-bas, c’est le rio, monstrueux serpent de cristal endormi sur le vert tapis, dont le courant est ridé de distance en distance par des fragments de rochers, épars dans le lit sableux. Ici, ce lit se rétrécit entre deux rives élevées où se cramponnent en se contorsionnant des arbres aux racines dénudées; là le courant se ralentit et les eaux s’élargissent et dorment. Plus loin, une petite maison construite tout au bord défie l’abîme, les eaux et les vents et, par ses minces étais, donne l’impression d’un monstrueux échassier qui épie le moment favorable pour se jeter sur le reptile argenté. Des troncs de palmiers, des arbres portant encore leur écorce, branlants et vacillants, unissent les deux rives et si, comme ponts, ils laissent à désirer, ce sont en échange de merveilleux appareils de gymnastique pour exercer aux équilibres. Plongés dans le rio où ils se baignent, les enfants s’amusent des angoisses de la pauvre femme qui passe, la tête chargée d’un lourd panier ou du vieillard tremblant qui laisse tomber son bâton dans l’eau.
Mais ce qu’il est impossible de ne pas remarquer, c’est ce que nous pourrions appeler une péninsule boisée dans cette mer de terre labourée. Il y a là des arbres séculaires, au tronc creusé, qui ne meurent que lorsque quelque éclair frappe leur cime hautaine; on dit qu’alors le feu se circonscrit et s’éteint à l’endroit même où il s’alluma; ailleurs sont des roches énormes que le temps et la nature ont revêtues d’un velours de mousse: la poussière se dépose couche par couche dans les creux de leur tronc, la pluie la fixe et les oiseaux apportent des graines. La végétation tropicale s’y développe librement: buissons, broussailles, rideaux de lianes entrelacées, passant d’un arbre à l’autre, se suspendant aux branches, s’accrochant aux racines, au sol et, comme si Flore n’était pas encore satisfaite, elle sème sur les plantes; des mousses et des champignons vivent sur les écorces crevassées et des plantes aériennes, hôtes gracieux, confondent leurs embrassements avec les feuilles de l’arbre hospitalier.
Ce bois était respecté: il était le sujet d’étranges légendes, mais la plus vraisemblable, et par suite la moins crue et la moins connue, paraît être la suivante.
Quand le pueblo n’était qu’un misérable amas de cabanes dans les rues duquel l’herbe croissait encore et où, la nuit, se risquaient les cerfs et les sangliers, arriva un jour un vieil Espagnol aux yeux profonds qui parlait assez bien le tagal. Après avoir parcouru et visité les divers terrains, il s’informa des propriétaires du bois dans lequel jaillissaient des eaux thermales. Quelques-uns se présentèrent qui tous prétendaient à cette propriété et le vieil Espagnol s’en rendit possesseur en échange de costumes, de bijoux et aussi de quelque argent. Ensuite, sans que l’on sût pourquoi ni comment, il disparut. Les gens du pueblo le croyaient déjà enchanté quand une odeur fétide qui partait du bois voisin fut remarquée par quelques pasteurs; ils cherchèrent et trouvèrent le cadavre du vieillard, putréfié, pendu à une branche de balitî3. Vivant, sa voix profonde et caverneuse, ses yeux creux et son rire muet inspiraient déjà une certaine crainte, mais maintenant, mort et suicidé, il troublait le sommeil des femmes. Parmi celles qui avaient reçu quelque chose de lui, il y en eut qui jetèrent les bijoux à la rivière et brûlèrent les costumes; après que le cadavre eût été enterré au pied même du balitî, personne ne voulut plus s’aventurer de ce côté. Un pasteur qui cherchait des animaux égarés de son troupeau raconta avoir vu des lumières; de jeunes gars allèrent voir et entendirent des plaintes. Un amoureux dédaigné qui, pour toucher le cœur de la dédaigneuse, s’était engagé à passer la nuit sous l’arbre, mourut d’une fièvre subite qui le prit le lendemain même de son exploit. D’autres contes, d’autres légendes couraient encore sur cet endroit.
Peu de mois s’étaient écoulés lorsqu’arriva un jeune homme, paraissant être un métis espagnol, qui dit être le fils du défunt; il s’établit en cet endroit, s’adonnant à l’agriculture et surtout à la culture de l’indigo. D. Saturnino était taciturne et de caractère violent, parfois cruel, mais très actif et très travailleur; il entoura d’un mur la tombe de son père que seul il visitait de temps en temps. Plus avancé en âge, il se maria avec une jeune fille de Manille de qui il eut D. Rafael, le père de Crisóstomo.
D. Rafael, dès sa première jeunesse, se fit aimer des paysans: l’agriculture importée et propagée par son père se développa rapidement; de nouveaux habitants affluèrent, de nombreux Chinois vinrent, le hameau fut promptement un village, il eut un curé indigène; puis le village se fit pueblo, le curé indien mourut et Fr. Dámaso le remplaça, mais toujours la sépulture et le terrain qui l’entourait furent respectés. Les enfants se risquaient parfois, armés de bâtons et de pierres, à courir dans les environs pour cueillir des goyaves et des fruits sauvages, papayas, lomboi4, etc.; il arrivait que, au moment où leur cueillette les occupait tout entiers ou bien lorsqu’ils contemplaient silencieux la corde se balançant sous la branche, une ou deux pierres tombaient on ne sait d’où; alors au cri: le vieux! le vieux! ils jetaient fruits et bâtons, sautaient en bas des arbres, couraient entre les roches et les buissons et ne s’arrêtaient qu’après être sortis du bois, tous pâles, les uns essoufflés, les autres pleurant, bien peu ayant le courage de rire.
1 Nous n’avons pu trouver aucun pueblo de ce nom, mais nous en avons vu beaucoup dans les mêmes conditions.—N. de l’Éd. esp.
2 Caryota urens.—N. des T.
3 Figuier banyan des Indes; cet arbre atteint des proportions gigantesques.—N. des T.
4 Papayas, Carica papaya, L.—Lomboi, Eugenia Jambolana, Lam.—N. des T.
Divisez et régnez.
Nouveau Machiavel.
Quels étaient les caciques du pueblo?
Ce n’était pas D. Rafael pendant sa vie, bien qu’il ait été le plus riche, qu’il ait possédé le plus de terres et que presque tous lui aient eu des obligations. Comme il était modeste et s’efforçait de retirer toute valeur à ce qu’il faisait, jamais un parti qui lui fut dévoué ne se forma au pueblo, et nous avons vu comment tous se levèrent contre lui aussitôt que sa fortune fut ébranlée. Serait-ce Capitan Tiago? Quand il arrivait, il est vrai qu’il était reçu en musique par ses débiteurs, ils lui donnaient un banquet et le comblaient de cadeaux, les meilleurs fruits couvraient sa table; si l’on chassait un cerf ou un sanglier, un quartier lui en était réservé; s’il trouvait beau le cheval d’un de ses débiteurs, une demi-heure après il le voyait dans son écurie; sans doute, on lui prodiguait toutes ces marques de respect et de dévouement, mais on riait de lui et, en secret on l’appelait Sacristan Tiago.
Serait-ce par hasard le gobernadorcillo? Celui-là était un malheureux qui ne commandait pas, il obéissait; il ne régnait pas, on régnait sur lui; il ne disposait pas, on disposait de lui; par contre, il devait répondre à l’Alcalde Mayor de tout ce qu’on lui avait commandé, ordonné, de tout ce dont on avait disposé pour lui, comme si tout était sorti de son idée; mais, ceci soit dit à son honneur, il n’avait ni volé ni usurpé cette dignité, elle lui coûtait cinq mille pesos et beaucoup d’humiliations et, étant donné ce qu’elle lui rapportait, il trouvait que c’était très bon marché.
Eh bien! mais alors, serait-ce Dieu?
Ah! le bon Dieu ne trouble ni les consciences ni le sommeil des habitants de San Diego; il ne les fait même pas trembler et il est certain que si, par hasard, en quelque sermon, on leur causait de Lui, ils penseraient en soupirant: Si seulement il y avait un Dieu!... Du bon Seigneur ils s’occupent peu; ils ont assez à faire avec les saints et les saintes. Pour ces braves gens Dieu semble un de ces pauvres rois qui s’entourent de favoris et de favorites; le peuple n’adresse jamais ses suppliques qu’à eux, jamais à lui.
San Diego était une sorte de Rome; non pas une Rome à l’époque où ce fripon de Romulus traçait avec une charrue l’emplacement des murailles, mais une Rome contemporaine où, au lieu d’édifices de marbre et de colisées, s’élèveraient des monuments de saualî1 et une gallera de nipa. Le curé, c’était le pape au Vatican; l’alférez de la garde civile, le roi d’Italie au Quirinal, le tout naturellement en proportion avec le saualî et la gallera de nipa. Ici, comme là-bas, des difficultés naissaient de cette situation, car, chacun voulant être le maître, trouvait que l’autre était de trop.
Fr. Bernardo Salvi était ce jeune et silencieux franciscain dont nous avons déjà parlé. Par ses habitudes et ses manières il se distinguait beaucoup de ses frères et plus encore de son prédécesseur, le violent P. Dámaso. Il était mince, maladif, presque toujours pensif, strict dans l’accomplissement de ses devoirs religieux et soigneux de son bon renom. Un mois après son arrivée, presque tous ses paroissiens se firent frères de la V. O. T.2 à la grande tristesse de sa rivale, la Confrérie du Très Saint-Rosaire. L’âme sautait de joie lorsqu’on pouvait admirer suspendus à tous les cous quatre ou cinq scapulaires, une corde à nœuds autour de toutes les ceintures, et toutes ces processions de cadavres ou de fantômes en habits de guingon. Le sacristain principal gagna un petit capital en vendant—ou en donnant comme aumônes, ainsi que cela doit se dire,—tous les objets nécessaires pour sauver l’âme et combattre le diable. On sait que cet esprit qui, autrefois se risquait à attaquer Dieu lui-même face à face et mettait en doute la parole divine, comme il est dit au saint livre de Job, qui emporta N.-S. Jésus-Christ dans les airs comme il fit depuis au Moyen-Age avec les sorcières et comme il continue, dit-on, à le faire encore avec les asuang3 des Philippines, se trouve aujourd’hui si faible et si honteux qu’il ne résiste pas à la vue d’un morceau d’étoffe où l’on a peint deux bras et qu’il craint les nœuds d’une corde. Ceci ne prouve rien sinon que le progrès s’accomplit aussi de ce côté et que le diable est réactionnaire ou tout au moins conservateur, comme tout ce qui vit dans les ténèbres.
P. Salvi, nous l’avons déjà dit, était très assidu à accomplir ses devoirs religieux; selon l’alférez, il l’était trop. Tandis qu’il prêchait—il aimait beaucoup à prêcher—on fermait les portes de l’église; il ressemblait ainsi à Néron qui ne laissait sortir personne tandis qu’il chantait au théâtre; mais lui le faisait pour le bien et Néron pour le mal des âmes. Il punissait le plus souvent d’amendes les fautes de ses subordonnés, mais frappait très rarement, ce en quoi il se différenciait encore beaucoup du P. Dámaso, lequel arrangeait tout avec des coups de poing et des coups de bâton qu’il distribuait en riant avec la meilleure bonne volonté. On ne pouvait lui en vouloir; il était convaincu que l’indigène ne se traitait qu’à coups de bâton; un frère qui savait écrire des livres le lui avait dit et lui l’avait cru, car il ne discutait jamais les choses imprimées: beaucoup pouvaient se plaindre de cette modestie.
Fr. Salvi frappait très rarement, mais, comme le disait un vieux philosophe du pueblo, ce qui manquait en quantité, abondait en qualité; de cela à lui aussi on n’aurait pu faire de reproches. Les jeûnes et les abstinences appauvrissaient son sang, exaltaient ses nerfs et, comme disait le peuple, le vent lui montait à la tête. Il en résultait que les épaules des sacristains ne distinguaient pas très bien un curé qui jeûnait d’un autre qui mangeait beaucoup.
Le seul adversaire de ce pouvoir spirituel à tendances de temporel était, comme nous l’avons déjà dit l’alférez. Le seul, car, selon ce que racontaient les femmes, le diable fuyait le saint prêtre parce qu’un jour, s’étant avisé de le tenter, il fut pris, attaché au pied d’un lit, flagellé avec une corde et ne fut mis en liberté qu’au bout de neuf jours.
Naturellement, celui qui malgré tout cela se déclarait encore l’ennemi d’un pareil homme en arrivait à avoir une renommée pire que les pauvres diables toujours dupés et battus, et l’alférez méritait son sort. Sa femme, une vieille philippine, poudrée et fardée, se nommait Da Consolacion; le mari et d’autres personnes encore lui donnaient un autre nom. L’alférez vengeait ses malheurs conjugaux sur lui-même en buvant comme un muid, sur ses subordonnés en commandant à ses soldats de faire l’exercice au soleil, lui restant à l’ombre, enfin, et c’était le cas le plus fréquent, sur sa femme en tapant sur elle à cœur joie. Certes, si la brave dame n’était pas une bête à bon Dieu pour décharger personne de ses péchés, elle ne devait pas moins lui éviter beaucoup de souffrances dans le purgatoire, si toutefois il y allait jamais, ce dont doutaient les dévots. Lui et elle, comme pour s’amuser, se battaient merveilleusement, donnant aux voisins des spectacles gratuits, concerts vocaux et instrumentaux à quatre mains, piano, forte, avec pédales, etc.
Pour contrarier le prêtre, l’officier, inspiré par sa femme, défendit que personne se promenât après neuf heures du soir. Da Consolacion prétendait avoir vu le curé, déguisé avec une chemise de piña et un salakot de nitô4 se promenant à toute heure de nuit. Fr. Salvi se vengea saintement: voyant entrer l’alférez dans l’église, il ordonna en secret au sacristain de fermer toutes les portes puis il monta en chaire et commença à prêcher jusqu’à ce que les saints eux-mêmes s’endormissent et que lui demandât grâce l’image de l’Esprit divin, la colombe de bois sculptée au-dessus de sa tête. Comme tous les pécheurs impénitents, l’alférez ne se corrigea pas pour cela; il sortit en jurant et, aussitôt qu’il put attraper un sacristain ou un domestique du curé, il le retint, le frappa, lui fit nettoyer le sol du quartier et celui de sa propre maison qui, grâce à cela, se trouva enfin présentable. Le sacristain, en allant payer l’amende que le curé lui avait imposée pour son absence en exposa les motifs. Fr. Salvi l’écouta silencieusement, garda l’argent, et aussitôt lâcha ses chèvres et ses moutons pour qu’ils pussent aller paître dans le jardin de l’alférez, tandis qu’il cherchait un thème nouveau pour un autre sermon beaucoup plus long et plus édifiant. Cependant tout cela n’empêchait nullement l’alférez et le curé, lorsqu’ils se rencontraient, de se donner la main et de se parler courtoisement.
Quand son mari cuvait son vin ou ronflait pendant la sieste, Da. Consolacion, ne pouvant se disputer avec lui, venait s’installer à la fenêtre, son cigare à la bouche, vêtue d’une chemise de flanelle bleue. Elle, qui ne pouvait supporter la jeunesse, dardait de là ses yeux sur les jeunes filles et les couvrait d’injures. Celles-ci qui la craignaient, s’enfuyaient toutes confuses sans pouvoir lever les yeux, pressant le pas et contenant leur respiration. Da. Consolacion possédait une grande vertu: elle ne s’était probablement jamais regardée dans un miroir.
Tels étaient les souverains du pueblo de San Diego.
Ce qui seul distingue l’homme de l’animal c’est le culte qu’il rend à ceux qui ne sont plus. Et chose étrange! ce culte semble d’autant plus enraciné chez les peuples qu’ils sont parvenus à un degré de civilisation plus élevé.
Les historiens racontent que les anciens habitants des Philippines vénéraient leurs ancêtres et les déifiaient; maintenant tout est changé: les morts doivent se recommander aux bons soins des vivants. Il paraît que les sauvages de la Nouvelle-Guinée gardent dans des boites les os de leurs morts et conversent avec eux; la plupart des peuples d’Asie, d’Afrique et d’Amérique leur offrent les plats les plus raffinés, ceux qu’ils préféraient lorsqu’ils étaient en vie, ils leur donnent des banquets auxquels les défunts sont supposés assister. Les Égyptiens leur élevaient des palais, les musulmans de petites chapelles, etc., mais le peuple qui semble être le maître en cette matière et avoir le mieux connu le cœur humain semble être les Dahoméens. Ces nègres savent que l’homme est rancunier, ils en concluent que rien ne peut mieux satisfaire le défunt que de sacrifier sur sa tombe ceux qui furent ses ennemis, et comme il est également avide de nouvelles, et ne doit savoir comment se distraire dans l’autre monde, on lui envoie chaque année un courrier sous la forme d’un esclave décapité.
Nos coutumes ne ressemblent en rien à celles de tous ces peuples. Malgré les inscriptions gravées sur les tombes, presque personne ne croit que les morts reposent en paix. Le plus optimiste revoit ses bisaïeuls brûlant encore dans le Purgatoire, où, si lui-même n’est pas définitivement condamné, il pourra leur tenir compagnie de nombreuses années.
Que celui qui nous voudrait contredire visite les églises et les cimetières du pays en ce jour de la fête des Morts, qu’il observe et il jugera. Mais puisque nous sommes à San Diego, entrons dans le cimetière de ce pueblo et visitons-le.
Situé à l’ouest, au milieu des rizières, ce n’est pas la ville, c’est le faubourg des morts: on y accède par un étroit sentier, poudreux les jours de soleil, navigable les jours de pluie. Une porte de bois, un entourage fait moitié de pierre, moitié de tiges de bambou et de pieux semble le séparer des hommes, mais non des chèvres du curé ni des porcs des voisins qui entrent et sortent pour explorer les tombes et égayer de leur présence cette triste solitude.
Au milieu de ce vaste enclos, un piédestal de pierre supporte une grande croix de bois. La tempête a plié la feuille de fer blanc où était peint le I. N. R. I. et la pluie a effacé les lettres. Au pied de la croix, comme sur le véritable Golgotha, s’amoncellent confusément des crânes et des os que le fossoyeur indifférent rejette des fosses qu’il vide. C’est là qu’ils attendront probablement, non pas la résurrection des morts, mais la venue des animaux qui les souilleront de leurs ordures. Alentour on remarque de récentes excavations; ici le terrain est creusé, là il forme un petit monticule. Partout croissent dans toute leur vigueur le tarambulo1 et le pandakaki2: le premier pour percer les pierres de ses baies épineuses, le second pour ajouter son odeur à celle du cimetière. Cependant quelques petites fleurettes nuancent le sol, fleurs qui, comme ces crânes entassés, ne sont connues que de leur Créateur: le sourire de leurs pétales est pâle et leur parfum est le parfum du sépulcre. L’herbe et les plantes grimpantes couvrent les angles, escaladent les murailles et les niches, habillant et embellissant cette laideur dénudée; parfois elles pénètrent par les fissures, œuvre des tremblements de terre, et cachent aux regards les vénérables cavités des tombeaux.
A l’heure où nous pénétrons dans ce champ de repos, les hommes sont occupés à chasser les animaux; seul, un porc, difficile à convaincre, se montre avec ses petits yeux à travers un grand trou de la muraille, il secoue la tête, lève en l’air le groin et semble dire à une femme qui prie:
—Ne le mange pas en entier, laisse-moi quelque chose!
Deux hommes creusent une fosse près du mur qui menace ruine; l’un, le fossoyeur accomplit son travail avec la plus complète indifférence; il jette de côté les vertèbres et les crânes comme un jardinier les pierres et les feuilles mortes; l’autre est préoccupé, il sue, il fume, il crache à tout moment.
—Oh! dit ce dernier, en tagal. Ne ferions-nous pas mieux de creuser en un autre endroit. Cette fosse-ci est trop récente.
—Toutes les fosses sont les mêmes, aussi récentes l’une que l’autre.
—Je n’en puis plus! Cet os sur lequel se trouve encore du sang... hem! et ces cheveux?
—Quelle femmelette! s’écrie l’autre en lui reprochant sa délicatesse. Il fallait te mettre commis du tribunal! Si tu avais déterré, comme moi, un cadavre de vingt jours, la nuit, par la pluie, sans lumière... ma lanterne s’étant soufflée...
Son compagnon ému le regarda.
—Le cercueil s’était décloué, le mort sortait à moitié... il sentait... je me vis forcé de le prendre sur mon dos... il pleuvait, nous étions mouillés tous deux, et...
—Brr! Et pourquoi l’as-tu déterré?
Le fossoyeur parut surpris.
—Pourquoi? Est-ce que je le sais? On me l’avait commandé.
—Qui te l’avait commandé?
A cette question, le fossoyeur recula d’un pas et examina l’indiscret des pieds à la tête.
—Écoute! tu es curieux comme un Espagnol; un Espagnol m’a fait ensuite la même demande, mais en secret. Je vais te répondre ce que je lui ai répondu: c’est le grand curé qui me l’avait commandé.
—Ah! et qu’as-tu fait du cadavre?
—Diable! si je ne te connaissais pas et ne savais pas qui tu es, je te prendrais pour un policier; tu me fais les mêmes questions que l’autre. Le grand curé m’avait ordonné de l’enterrer dans le cimetière des Chinois, mais comme le cercueil était pesant et que le cimetière des Chinois était loin...
—Non, non! ne creuse pas plus! interrompit l’autre avec un cri d’horreur, et jetant la pelle il sauta hors de la fosse; j’ai détaché un crâne et je crains qu’il ne me laisse pas dormir cette nuit.
Le fossoyeur, le voyant s’enfuir et faire des signes de croix, se mit à rire et reprit son travail.
Le cimetière s’emplissait d’hommes et de femmes, en habits de deuil. Quelques-uns cherchaient un instant la fosse, discutaient entre eux et, comme s’ils n’étaient pas d’accord, se séparaient, chacun s’agenouillant là où lui paraissait être le bon endroit; d’autres, ceux qui avaient des niches pour leurs parents, allumaient des cierges et se mettaient dévotement à prier. On entendait aussi des soupirs et des sanglots que, selon les cas, on s’efforçait d’exagérer ou de contenir. Et sur le tout, planait un vague ron-ron de orapreo, d’orapreiss et de requiem æternams.
Un petit vieux, aux yeux vifs, entra la tête découverte. A sa vue, beaucoup se mirent à rire, quelques femmes froncèrent le sourcil. Le petit vieux sembla ne faire aucun cas de ces démonstrations, mais il se dirigea vers le tas de crânes, s’agenouilla et pendant un instant, son regard chercha quelque chose parmi les os; ensuite, avec le plus grand soin, il écarta les crânes, l’un après l’autre et, comme s’il n’avait pas trouvé ce qu’il cherchait, son front se plissa, il remua la tête, regarda de tous côtés, puis enfin se leva et se dirigea vers le fossoyeur.
—Oh! lui dit-il.
Celui-ci leva la tête.
—Sais-tu où est une belle tête de mort, blanche comme l’intérieur d’une noix de coco, avec les dents au complet, qui se trouvait ici, au pied de la croix, sous ces feuilles?
Le fossoyeur haussa les épaules.
—Regarde, ajouta le vieillard, en lui montrant une pièce d’argent; je n’ai que cela, mais je te le donnerai si tu me la trouves.
Le brillant de la monnaie fit réfléchir l’homme; il regarda vers l’ossuaire et dit:
—Elle n’est pas là? Non? Alors je ne sais pas où elle peut se trouver.
—Tu ne sais pas? Quand ceux qui me doivent me paieront, je te donnerai plus, continua le petit vieux. C’était le crâne de ma femme, et si tu le trouves...
—Elle n’est pas là? alors je n’en sais rien! Mais si vous voulez je puis vous en donner un autre!
—Tu es comme la tombe que tu creuses! s’écria le bonhomme furieux, tu ne sais pas la valeur de ce que tu perds. Pour qui est cette fosse?
—Le sais-je, moi? Pour un mort! répondit l’autre avec humeur.
—Comme la tombe! comme la tombe! répétait toujours le vieux avec un rire sec; tu ne sais ni ce que tu jettes ni ce que tu portes! Creuse, creuse!
Et se retournant, il se dirigea vers la sortie.
Le fossoyeur pendant ce temps avait fini sa tâche; deux monticules de terre fraîchement remuée et de couleur rougeâtre s’élevaient sur les bords. Tirant du buyo de son salakot, il se mit à le mâcher, en regardant d’un air stupide ce qui se passait autour de lui.
Au moment même où le petit vieux sortait du funèbre enclos, une voiture qui paraissait avoir fait un long trajet s’arrêtait à l’entrée du sentier; elle était couverte de poussière et les chevaux suaient et haletaient.
Ibarra en descendit, suivi d’un vieux domestique; il congédia le cocher d’un geste et se dirigea vers le cimetière, silencieux et grave.
—Ma maladie et mes occupations ne m’ont pas permis de revenir ici depuis le jour des obsèques de votre père, disait timidement le vieux serviteur; Capitan Tiago a dit qu’il se chargerait de faire élever une niche; mais j’ai planté des fleurs et une croix ouvrée par moi-même.
Ibarra ne répondit pas.
—Là-bas, derrière cette grande croix, señor, continua le domestique en montrant une encoignure, quand ils eurent franchi la porte d’entrée.
Ibarra était si préoccupé qu’il ne remarqua pas le mouvement d’étonnement de quelques personnes qui, le reconnaissant, suspendirent leur prière et le suivirent des yeux avec la plus grande curiosité.
Le jeune homme marchait, évitant soigneusement de passer sur les fosses que l’on reconnaissait facilement à un creusement du terrain. Autrefois, il les foulait aux pieds, aujourd’hui il les respectait, car son père gisait dans l’une d’elles. Arrivé de l’autre côté de la croix, il s’arrêta et regarda de tous côtés. Son compagnon restait confus et embarrassé; il cherchait des traces de pas sur le sol et ne voyait nulle part aucune croix.
—C’est ici? murmurait-il entre ses dents;... non, c’est là;... mais la terre est retournée!
Ibarra le regardait avec angoisse.
—Oui, continua le domestique; je me souviens qu’il y avait une pierre à côté; la fosse était un peu courte; le fossoyeur était malade et ce fut un aide qui dut la creuser; mais, demandons à celui-ci ce qu’il a fait de la croix.
Ils marchèrent vers le fossoyeur qui les observait curieusement; quand ils furent près de lui, l’homme les salua en retirant son salakot.
—Pourriez-vous nous dire quelle est la fosse, là-bas, qui avait une croix? demanda le domestique.
L’homme regarda l’endroit et réfléchit.
—Une grande croix?
—Oui, une grande, affirma avec joie le vieux serviteur en regardant significativement Ibarra dont la physionomie s’anima.
—Une croix ornée, attachée avec des lianes? demanda à nouveau le fossoyeur.
—C’est cela, c’est cela! faite comme ceci, et le vieillard traçait à terre un dessin en forme de croix byzantine.
—Et, sur la tombe, on avait parsemé des fleurs?
—Des lauriers-roses, des sampagas1 et des pensées! c’est cela! ajouta le domestique, tout joyeux, et il lui offrit un cigare.
—Dites-nous quelle est la fosse et où est la croix.
Le fossoyeur se gratta l’oreille et tout en bâillant répondit:
—La croix!... mais, je l’ai brûlée.
—Brûlée! et pourquoi l’avez-vous brûlée?
—Parce que le grand curé me l’a ordonné.
—Qui est le grand curé? demanda Ibarra.
—Qui? Celui qui frappe, le Père Garrote2.
Ibarra se passa la main sur le front.
—Mais, au moins, pouvez-vous nous dire où est la fosse? vous devez vous en souvenir.
Le fossoyeur sourit:
—Le mort n’est plus là! répondit-il tranquillement.
—Que dites-vous?
—Oui, ajouta l’homme avec un air ironique, à sa place j’ai mis une femme, il y a huit jours.
—Etes-vous fou? s’écria le domestique; il n’y a pas un an que nous l’avons enterré!
—C’est possible! mais il y a bien des mois que je l’ai déterré. Le grand curé me l’avait commandé, il m’avait dit de le porter au cimetière des Chinois; mais comme il pleuvait et que le mort pesait lourd...
Il ne put en dire plus; il recula terrifié à la vue de Crisóstomo qui s’élança sur lui, le saisit par le bras et le secouant rudement:
—Et, tu l’as fait? demanda-t-il, avec un accent indescriptible.
—Ne vous fâchez pas, señor; répondit-il, pâle et tremblant, je ne l’ai pas enterré avec les Chinois! Mieux vaut être noyé que parmi les Chinois, me dis-je à part moi, et j’ai jeté le mort à l’eau!
Ibarra lui mit les deux poings sur les épaules et le regarda longtemps avec une expression qui ne peut se définir:
—Tu n’es qu’un malheureux! dit-il, et il sortit précipitamment, foulant aux pieds os, fosses, croix, comme un aliéné.
—Voilà ce que les morts nous valent! Le Père Grand m’a donné des coups de bâton pour l’avoir laissé enterrer pendant que j’étais malade; maintenant, il s’en faut de peu que celui-ci ne me casse le bras pour l’avoir déterré. Voilà ce que c’est que les Espagnols! Je vais encore perdre ma place!
Ibarra marchait très vite, ses regards se dirigeaient au loin; le vieux domestique le suivait en pleurant.
Le soleil était près de se coucher; de gros nuages tapissaient le ciel vers l’Orient; un vent sec agitait les cimes des arbres et faisait gémir les roseaux.
Ibarra allait tête nue; de ses yeux ne jaillissait pas une larme, de sa poitrine ne s’échappait pas un soupir. Sa marche ressemblait à une fuite. Que fuyait-il? peut-être l’ombre de son père, peut-être la tempête qui s’approchait. Il traversa le pueblo, allant vers les environs, vers cette ancienne maison que depuis de longues années il n’avait pas habitée. Entourée d’un mur où croissaient diverses sortes de cactus, il semblait qu’elle lui fît des signes; les fenêtres s’ouvraient; l’ilang-ilang3 se balançait, agitant joyeusement ses branches chargées de fleurs; les colombes voletaient à l’entour du toit conique de leur pigeonnier placé au milieu du jardin.
Mais le jeune homme ne s’arrêtait pas à contempler ces joies du retour à l’antique foyer: il clouait ses yeux sur la figure d’un prêtre qui s’avançait vers lui. C’était le curé de San Diego, le franciscain méditatif que nous connaissons, l’ennemi de l’alférez. La brise pliait les larges ailes de son chapeau; l’habit de guingon s’aplatissait et modelait ses formes, montrant des cuisses minces et quelque peu cagneuses. De la main droite il portait un bâton de palasan4 dont la poignée était d’ivoire. C’était la première fois qu’Ibarra et lui se voyaient.
Au moment où ils se rencontrèrent, le jeune homme s’arrêta un instant et le regarda fixement; Fr. Salvi évita le regard et parut plongé dans ses méditations.
L’hésitation ne dura qu’une seconde: Ibarra s’approcha rapidement du prêtre, l’arrêta en laissant tomber avec force la main sur son épaule et d’une voix à peine intelligible.
—Qu’as-tu fait de mon père? demanda-t-il.
Fr. Salvi, pâle et tremblant, pressentant les sentiments qui se peignaient sur le visage du jeune homme, ne put répondre: il se sentit comme paralysé.
—Qu’as-tu fait de mon père? répéta celui-ci d’une voix étouffée.
Le prêtre, pliant sous la main qui le tenait, fit un effort et répondit:
—Vous vous êtes trompé; je n’ai rien fait à votre père!
—Comment non? continua le jeune homme en pesant si fortement sur ses épaules qu’il le fit tomber à genoux.
—Non, je vous assure! ce fut mon prédécesseur, le P. Dámaso...
—Ah! s’écria le jeune homme, qui se frappa le front, lâcha le pauvre P. Salvi et se dirigea précipitamment vers sa maison.
Le domestique arrivait sur ces entrefaites, et aida le moine à se relever.
L’étrange petit vieux vaguait distrait par les rues.
C’était un ancien étudiant de philosophie qui, pour obéir à sa vieille mère, avait abandonné ses études, bien qu’il ne manquât ni de moyens ni de capacités; sa mère était riche et l’on disait qu’il avait du talent. La bonne femme craignait que son fils ne devînt un savant et oubliât Dieu, aussi lui donna-t-elle à choisir entre devenir prêtre ou quitter le collège de San José. Lui, qui était amoureux, prit ce dernier parti et se maria. Veuf et orphelin en moins d’une année, il chercha une consolation dans les livres et, par eux, se délivra de la tristesse, de la gallera et de l’oisiveté. Malheureusement ses études l’absorbèrent à l’excès, ses achats de livres furent trop répétés, sa fortune dont il délaissa le soin se fondit peu à peu et un jour vint où il se trouva complètement ruiné.
Les gens de bonne éducation l’appelaient Don Anastasio ou Tasio le philosophe; les autres, qui formaient la majorité, Tasio le fou, à cause de ses idées peu communes et de l’étrange façon dont il agissait envers ses concitoyens.
Comme nous l’avons déjà dit, la soirée menaçait d’une tempête; quelques éclairs illuminaient de leur lumière pâle le ciel couleur de plomb, l’atmosphère était pesante et l’air extrêmement chaud.
Le philosophe Tasio paraissait avoir oublié déjà le crâne de sa chère morte; il regardait maintenant avec un sourire les nuages obscurs.
Arrivé à la porte de l’église il entra et, s’adressant à deux petits garçons, l’un de dix, l’autre de sept ans environ:
—Venez-vous avec moi? leur demanda-t-il. Votre mère vous a préparé un dîner de curés.
—Le sacristain principal ne nous laisse pas sortir avant huit heures, señor! répondit le plus âgé. J’attends de toucher ma paye pour la donner à notre mère.
—Ah! et où allez-vous?
—A la tour, señor, sonner les cloches pour les âmes!
—Vous allez à la tour? mais faites attention! ne vous approchez pas des cloches pendant l’orage.
Puis il sortit de l’église, non sans avoir regardé avec pitié les deux pauvres gamins qui montaient les escaliers.
Tasio se frotta les yeux, regarda une autre fois le ciel et murmura:
—Maintenant, je serais désolé que la foudre tombât.
Et, la tête basse, il s’en alla pensif vers les alentours de la bourgade.
—Entrez-vous un instant? lui dit en espagnol un homme accoudé à une fenêtre.
Le philosophe leva la tête et vit une figure, paraissant âgée de trente à trente-cinq ans, qui lui souriait.
—Que lisez-vous là? demanda Tasio en montrant un livre que l’homme tenait à la main.
—C’est un livre d’actualité: Les peines que souffrent les âmes bénies du Purgatoire! répondit l’autre toujours souriant.
—Hombre, hombre, hombre! s’écria le vieillard sur des tons de voix différents, et il entra dans la maison; l’auteur doit être un homme bien malin.
En haut de l’escalier, il fut reçu amicalement par le maître de la maison et sa jeune femme. Lui s’appelait D. Filipo Lino et elle Da. Teodora Viña. D. Filipo était le lieutenant principal des cuadrilleros1 et le chef d’un parti presque libéral, si l’on peut lui donner ce nom, et s’il est possible qu’il y ait des partis dans les pueblos des Philippines.
—Avez-vous rencontré au cimetière le fils de D. Rafael, qui vient d’arriver d’Europe?
—Oui, je l’ai vu comme il descendait de voiture.
—On dit qu’il y allait chercher le tombeau de son père... Le coup doit avoir été terrible!
Le philosophe haussa les épaules.
—Ne vous intéressez-vous pas à ce malheur? demanda la jeune femme.
—Vous savez que j’ai été l’un des six qui ont accompagné le cadavre, c’est moi qui me présentai au capitaine général quand je vis qu’ici tout le monde, même les autorités, se taisait devant la profanation dont il avait été victime; et vous savez que je préfère honorer un homme que j’estime pendant sa vie qu’après sa mort.
—Alors?
—Vous savez, señora, que je ne suis pas partisan de la monarchie héréditaire. Par les gouttes de sang chinois que ma mère m’a transmises, je pense un peu comme les Chinois: j’honore le père pour le fils, non le fils pour le père. Que chacun reçoive la récompense ou le châtiment de ses œuvres, mais non pas de celles des autres.
—Avez-vous commandé une messe pour votre défunte épouse, comme on vous le conseillait hier? demanda la femme en changeant de conversation.
—Non! répondit le vieillard en souriant.
—Quel malheur! s’écria-t-elle avec un véritable chagrin; on dit que jusqu’à demain dix heures les âmes vaguent libres, attendant les bonnes œuvres des vivants, et qu’une messe dite ces jours-ci équivaut à cinq les autres jours de l’année ou même à six, comme disait ce matin le curé.
—Holà! c’est-à-dire que nous avons un délai gracieux dont nous devons profiter?
—Mais, Doray! intervint D. Filipo; tu sais bien que D. Anastasio ne croit pas au Purgatoire.
—Comment je ne crois pas au Purgatoire? protesta le vieillard, se soulevant à demi sur son siège. J’y crois tellement bien que je sais même quelque peu son histoire!
—L’histoire du Purgatoire! s’exclamèrent, pleins de surprise, les deux époux. Voyons! racontez-nous la?
—Ne la savez-vous pas? ne commandez-vous pas des messes à son intention, ne parlez-vous pas des peines qu’on y souffre? Bon! voici qu’il commence à pleuvoir, et il semble que cela va durer; nous n’aurons pas le temps de nous ennuyer, répondit Tasio; et il médita un moment.
D. Filipo ferma le livre qu’il avait à la main, Doray s’assit près de lui, disposée à ne rien croire de ce que le vieux Tasio allait dire. Celui-ci commença ainsi:
—Le Purgatoire existait bien longtemps avant la naissance de N.-S. Jésus-Christ; il devait être au centre de la terre, selon le P. Astete, ou dans les environs de Cluny, d’après le moine dont nous parle le P. Girard. Mais l’endroit est ici ce qui importe le moins. Eh bien, qui donc brûlait dans ces feux allumés depuis le commencement du monde? Car la philosophie chrétienne nous prouve leur existence très ancienne, puisqu’elle nous dit que Dieu n’a plus rien créé après qu’il se fût reposé.
—Le Purgatoire pourrait avoir existé in potentia, mais non in actu! objecta le lieutenant.
—Très bien! Cependant je vous répondrai que quelques-uns en ont eu connaissance comme existant in actu; l’un de ceux-là fut Zarathustra ou Zoroastre, qui écrivit une partie de l’Avesta et fonda une religion qui a certains points de contact avec la nôtre; ce Zarathustra, selon les savants, existait huit cents ans au moins avant Jésus-Christ.
Je dis au moins car Gaffarel, après avoir examiné les témoignages de Platon, de Xanthe de Lydie, de Pline, d’Hermipos, et d’Eudoxe, le croit antérieur à notre ère de quinze cents ans. Qu’il en soit ce que l’on voudra, il est certain que Zarathustra parlait déjà d’une espèce de Purgatoire et donnait les moyens de s’en délivrer. Les vivants pouvaient racheter les âmes de ceux qui étaient morts en état de péché, en récitant des passages de l’Avesta, en faisant de bonnes œuvres, mais à la condition que celui qui priait fût un parent jusqu’à la quatrième génération. Tous les ans, cinq jours étaient consacrés à l’accomplissement de ce devoir. Plus tard, quand cette croyance se fut répandue dans le peuple, les prêtres de cette religion y virent l’occasion d’un grand commerce et exploitèrent
«ces prisons profondément obscures où règne le remords», comme avait dit Zarathustra. Ils établirent alors que, pour le prix de un derem, il paraît que c’était une monnaie de peu de valeur, en pouvait épargner à une âme un an de tortures; mais, comme dans cette religion il y avait des péchés qui coûtaient de 300 à 1000 ans de souffrances, le mensonge, la mauvaise foi, le manquement à une parole donnée, par exemple, etc., il en résultait que les voleurs empochaient des millions de derems. Ici vous voyez déjà quelque chose qui ressemble à notre Purgatoire, bien qu’il faille tenir compte de la différence des religions.
Un éclair, suivi d’un retentissant coup de tonnerre, fît lever la tête à Doray qui dit en se signant:
—Jésus, Marie, Joseph! je vous laisse! je vais brûler la palme bénite et allumer les chandelles de pardon.
La pluie commença à tomber à torrents. Le philosophe Tasio poursuivit, tandis qu’il regardait s’éloigner la jeune femme:
—Maintenant qu’elle est partie, nous pouvons parler sur ce sujet plus raisonnablement. Doray, bien qu’un peu superstitieuse est bonne catholique et je n’aime pas arracher la foi du cœur; une foi pure et simple ne ressemble pas plus au fanatisme que la flamme à la fumée, que la musique à un charivari: les imbéciles et les sourds peuvent seuls s’y tromper. Entre nous, nous pouvons dire que l’idée du Purgatoire est bonne, sainte et raisonnable; elle continue l’union entre ceux qui furent et ceux qui sont encore; elle oblige à une plus grande pureté de vie. Le mal est dans l’abus qui s’en fait.
Mais voyons maintenant comment a pu passer dans le catholicisme cette idée qui n’existait ni dans la Bible ni dans les Saints Évangiles. Ni Moïse ni Jésus-Christ n’en font la plus petite mention et l’unique passage que l’on cite des Macchabées est insuffisant, sans compter que ce livre fut déclaré apocryphe par le concile de Laodicée et que la Sainte Église Catholique ne l’admit que longtemps après. La religion païenne non plus n’avait rien qui y ressembla. Le passage tant cité de Virgile: Aliæ panduntur inanes2, qui donna occasion à Saint Grégoire le Grand de parler des âmes opprimées et que Dante amplifia dans sa Divine Comédie, ne peut être l’origine de cette croyance. Ni les brahmanes, ni les boudhistes, ni les Égyptiens qui donnèrent à la Grèce et à Rome leur Caron et leur Averne, n’avaient non plus rien qui ressemblât à cette idée. Je ne parle pas ici des religions des peuples du Nord de l’Europe; celles-là, religions de guerriers, de bardes et de chasseurs mais non de philosophes, si elles conservaient encore leurs croyances et jusqu’à leurs rites, même christianisées, n’ont pu accompagner les hordes de leurs fidèles aux sacs de Rome ni s’asseoir au Capitole: c’étaient des religions de brumes qui se dissipaient au soleil du midi.—Donc, les chrétiens des premiers siècles ne croyaient pas au Purgatoire; ils mouraient avec cette joyeuse confiance de voir aussitôt Dieu face à face. Les premiers pères de l’Église qui semblent le mentionner, furent S. Clément d’Alexandrie, Origène et S. Irénée; peut-être avaient-ils été influencés par la religion de Zarathustra qui, alors, florissait et était très répandue dans tout l’Orient, car nous lisons très fréquemment des reproches adressés à l’orientalisme d’Origène. S. Irénée voulut en prouver l’existence par le fait que Jésus-Christ était resté «trois jours dans les profondeurs de la terre», trois jours de Purgatoire, et il en concluait que chaque âme devait y rester jusqu’à la résurrection de la chair, bien que cette assertion semble être contredite par le Hodie mecum eris in Paradiso3. S. Augustin parla aussi du Purgatoire, mais, s’il n’affirme pas son existence, il ne la croit pas cependant impossible, en supposant que dans l’autre vie pourraient se continuer les châtiments que nous recevons en celle-ci pour nos péchés.
—Diantre soit de S. Augustin! s’écria D. Filipo; n’était-il pas satisfait de ce que nous souffrons ici-bas qu’il en voulut la continuation?
—Donc, les choses allaient ainsi: les uns y croyaient, les autres n’y croyaient pas. Malgré que S. Grégoire en soit déjà arrivé à l’admettre dans son de quibusdam levibus culpis esse ante judicium purgatorius ignis credendus est4, rien sur ce sujet ne fut définitivement établi jusqu’à l’année 1439, c’est-à-dire huit siècles après, dans laquelle le concile de Florence déclara qu’il devait exister un feu purificateur pour les âmes de ceux qui sont morts dans l’amour de Dieu mais sans avoir satisfait encore à la justice divine. Enfin, le Concile de Trente, sous Pie IV en 1563, dans la XXVe session, rendit le décret du Purgatoire qui commence ainsi: Cum catholica ecclesia, Spiritu Sancto edocta, etc5, où il est dit que les secours des vivants, les prières, les aumônes et autres œuvres pieuses et surtout et avant tout le sacrifice de la messe, sont les moyens les plus efficaces de délivrer les âmes. Les protestants n’y croient pas, ni non plus les pères grecs, car ils cherchent au moins à leurs dogmes un fondement biblique quelconque et disent que le délai pour le mérite ou le démérite se termine à la mort et que le Quodcumque ligaberis in terra6 ne peut dire usque ad purgatorium7, mais à cela on pourrait répondre que le Purgatoire étant au centre de la terre tombe naturellement sous la domination de S. Pierre. Mais je n’en finirais pas si je devais répéter tout ce qui s’est dit sur ce fait. Un jour que vous voudrez discuter avec moi là-dessus, venez chez moi et là nous ouvrirons les livres et nous parlerons librement et tranquillement. Maintenant, je m’en vais; je ne sais pourquoi cette nuit la piété des chrétiens permet le vol—les autorités laissent faire—et je crains pour mes livres. Si on devait me les voler pour les lire, je ne dirais rien, mais je sais que beaucoup voudraient les brûler par charité pour moi et ce genre de charité, digne du calife Omar, est terrible. Il en est qui, à cause de ces livres, me croient déjà damné...
—Mais je suppose que vous croyez à la damnation? demanda en souriant Doray qui revenait en apportant dans un petit brasero des feuilles sèches de palme répandant une fumée insupportable mais un agréable parfum.
—Je ne sais pas, señora, ce que Dieu fera de moi, répondit le vieux Tasio tout pensif. Quand je serai près de mourir, je m’abandonnerai à lui sans crainte: il fera de moi ce qu’il voudra. Mais il me vient une idée.
—Laquelle?
—Si les seuls qui se puissent sauver sont les catholiques et si, comme disent beaucoup de curés, cinq sur cent d’entre eux à peine y réussissent, les catholiques ne formant, à en croire les statistiques, que la douzième partie de la population de la terre, il serait donc vrai qu’après des milliards et des milliards d’hommes damnés pendant les innombrables siècles qui précédèrent la venue du Sauveur, maintenant, après qu’un fils de Dieu est mort pour nous, il ne pourrait échapper aux flammes éternelles que cinq âmes sur douze cents? Oh! certainement non! je préfère dire et croire avec Job: Seras-tu sévère contre une feuille qui vole et poursuivras-tu de ta colère un épi desséché? Non! une telle prédominance du mal est impossible, le croire c’est blasphémer!
—Que voulez-vous, la justice, la pureté divine...
—Oh! mais la justice et la pureté divine voyaient l’avenir avant la création! répondit le vieillard tout ému en se levant. L’homme est un être secondaire et non nécessaire et ce Dieu ne devrait pas l’avoir créé si, pour faire un heureux, il lui fallait en condamner des centaines à une éternité de souffrances, et pourquoi? pour des fautes originelles ou des erreurs d’un moment? Non, si vous êtes sûr de cela, étouffez alors votre fils endormi; si cette croyance n’était pas un blasphème contre un Dieu qui doit être le Suprême Bien, le Moloch phénicien qui se nourrissait de sacrifices humains et de sang innocent, dans les entrailles de bronze duquel étaient brûlés vivants les petits enfants arrachés au sein de leurs mères, cette divinité horrible et sanguinaire serait à côté de lui une douce jeune fille, une amie, la mère de l’Humanité!
Et rempli d’horreur, le fou ou le philosophe—comme on voudra l’appeler—sortit de la maison, courant dans la rue malgré la pluie et l’obscurité.
Un éclair éblouissant, accompagné d’un épouvantable coup de tonnerre remplissant l’espace d’étincelles meurtrières, illumina le vieillard qui, les mains tendues vers le ciel, criait:
—Tu protestes! Je sais que tu n’es pas cruel, que toi seul dois être appelé le Bon!
Les éclairs redoublaient, la tempête devenait de plus en plus furieuse...
1 Cuadrilleros, membres de la Sainte-Hermandad, (Fraternité) sorte de milice formée sous Isabelle la Catholique, pour la poursuite des brigands et des hérétiques.—N. des T.
2 Les autres sont suspendus dans les espaces vides.—N. des T.
3 Aujourd’hui tu seras avec moi en Paradis.—N. des T.
4 Il faut croire que le Purgatoire existe avant le jugement pour les fautes légères.—N. des T.
5 Avec l’Église catholique, enseignée par l’Esprit-Saint, etc.—N. des T.
6 Ce que tu auras lié sur la terre.—N. des T.
7 Jusqu’au Purgatoire.—N. des T.