XV

Les sacristains

Les coups de tonnerre retentissaient coup sur coup, chacun étant précédé d’un terrifiant zig-zag de feu. La pluie tombait à torrents et, dominant à peine le sifflement lugubre du vent, les cloches entonnaient d’une voix plaintive leur mélancolique prière en un triste tintement qui semblait une lamentation.

Les deux enfants que nous avons vus tout à l’heure causant avec le philosophe, se trouvaient au second étage de la tour. Le plus jeune, d’apparence timide malgré ses grands yeux noirs, essayait, de se coller contre son frère qui lui ressemblait beaucoup mais dont le regard était plus profond et la physionomie plus décidée; tout deux étaient pauvrement vêtus de costumes où abondaient les pièces et les reprises. Assis sur une poutre, ils tenaient en main chacun une corde dont l’extrémité se perdait au troisième étage, là-bas, plus haut, dans l’ombre. La pluie, poussée par le vent, arrivait jusqu’à eux et faisait vaciller la flamme d’un reste de cierge brûlant sur une grande pierre dont on se servait le vendredi-saint pour imiter le tonnerre en la faisant rouler dans le chœur.

—Tire ta corde, Crispin! dit le plus grand à son petit frère.

Celui-ci obéit et on entendit en haut une faible plainte qu’éteignit aussitôt un coup de tonnerre, répété par mille échos.

—Ah! si nous étions à la maison avec maman! soupira le plus jeune, je n’aurais pas peur.

L’autre ne répondit pas; il regardait la cire s’épancher et semblait soucieux.

—Au moins là, personne ne me traiterait de voleur! ajouta Crispin; maman ne le permettrait pas. Si elle savait qu’ils me battent...

Le plus grand détourna son regard de la flamme, leva la tête, saisit avec force la grosse corde qu’il tira violemment: on entendit une vibration sonore.

—Allons-nous toujours vivre ainsi, frère! continua Crispin. Je voudrais rentrer malade demain à la maison, avoir une grande maladie pour que maman me soignât et ne me laissât pas retourner au couvent! Alors ils ne m’appelleraient plus voleur et ne me battraient plus! Et toi aussi, frère, tu devrais être malade avec moi.

—Non! répondit l’aîné; cela nous ferait mourir tous; maman de peine, nous autres de faim.

Crispin ne répliqua point.

—Combien as-tu gagné ce mois-ci? demanda-t-il au bout d’un moment.

—Deux pesos; on m’a infligé trois amendes.

—Paye ce qu’ils disent que j’ai volé; ainsi on ne nous appellera plus voleurs; paye-le, frère!

—Es-tu fou, Crispin? Maman n’aurait pas de quoi manger; le sacristain principal dit que tu as dérobé deux onces, et deux onces font trente-deux pesos.

Le petit compta sur ses doigts jusqu’à trente-deux.

—Six mains et deux doigts! Et chaque doigt fait un peso, murmura-t-il ensuite tout pensif. Et chaque peso... combien de cuartos?

—Cent soixante.

—Cent soixante cuartos? Cent soixante fois un cuarto? Maman! Et combien est-ce cent soixante?

—Trente-deux mains, répondit le plus grand. Crispin s’arrêta un moment, regardant ses petites mains.

—Trente-deux mains! répétait-il; six mains et deux doigts et chaque doigt trente-deux mains... et chaque doigt un cuarto... Maman, que de cuartos! Un homme ne pourrait les compter tous en trois jours... et avec, on peut acheter des souliers pour les pieds, un chapeau pour la tête quand le soleil chauffe, un grand parapluie pour les mauvais temps, des vêtements pour toi et notre mère, des...

Crispin devint pensif.

—Maintenant, je regrette de ne pas avoir volé!

—Crispin! gronda son frère.

—Ne te fâche pas! Le curé a dit qu’il me tuerait à coups de bâton s’il ne retrouvait pas l’argent; si je l’avais pris, je pourrais le faire retrouver... si je dois mourir, au moins vous auriez eu des vêtements, maman et toi. J’aurais dû le voler!

Le plus grand se tut et tira sa corde: puis il répondit en soupirant:

—Ce que je crains c’est que notre mère ne se fâche après toi quand elle le saura.

—Le crois-tu? demanda le petit surpris. Tu diras qu’ils m’ont battu beaucoup, je lui montrerai les bleus qu’ils m’ont fait et ma poche déchirée: je n’ai jamais eu qu’un cuarto qu’ils m’ont donné à Pâques et le curé me l’a repris hier. Je n’ai jamais vu de cuarto plus beau. Maman ne croira pas que j’aie volé, elle ne le croira pas!

—Si le curé lui dit...

Crispin commença à pleurer, murmurant entre ses sanglots:

—Alors, va-t’en tout seul, je ne veux pas m’en aller; dis à maman que je suis malade; je ne veux pas m’en aller.

—Crispin, ne pleure pas! dit l’aîné. Maman ne le croira pas; le vieux Tasio a dit qu’un bon dîner nous attendait...

—Un bon dîner! Je n’ai pas encore mangé; ils ne veulent pas me donner à manger jusqu’à ce que les deux onces aient été retrouvées...

—Et puis, si maman semblait croire que tu as volé, tu lui dirais que le sacristain principal ment, que le curé qui l’écoute ment aussi; que tous mentent, qu’ils disent que nous sommes des voleurs parce que notre père est un méchant qui...

Mais une tête apparut sortant de l’ombre du petit escalier qui conduisait à l’étage principal et, comme si c’eût été celle de la Méduse, la parole se gela sur les lèvres de l’enfant. La tête était longue, sèche, avec de grands cheveux noirs; des lunettes bleues cachaient un œil borgne. C’était le sacristain principal qui faisait ainsi son entrée à la sourdine.

Les deux frères se sentirent trembler.

—Toi, Basile, je t’impose une amende de deux réaux pour ne pas tirer régulièrement, dit-il d’une voix caverneuse. Et toi, Crispin, tu resteras cette nuit jusqu’à ce que se retrouve ce que tu as volé.

Crispin regarda son frère comme pour lui demander protection.

—Nous avons la permission... mère nous attend à huit heures, murmura timidement Basile.

—Tu ne t’en iras pas non plus à huit heures; tu resteras jusqu’à dix.

—Mais, señor, à partir de neuf heures on ne peut plus passer dans les rues, et la maison est loin.

—Est-ce que tu voudrais me commander? lui demanda l’homme irrité. Et, prenant Crispin par le bras, il chercha à l’entraîner.

—Señor, depuis une semaine nous n’avons pas vu notre mère! supplia Basilio, prenant son frère comme pour le défendre.

D’une gifle, le sacristain principal lui fit lâcher prise, puis il entraîna Crispin qui commença à pleurer, se laissa tomber à terre et cria à son frère:

—Ne me laisse pas, ils vont me tuer!

Mais le sacristain, sans s’occuper de sa résistance, l’entraîna brusquement et l’emporta dans les escaliers qu’il descendit, disparaissant dans les ombres...

Basilio restait muet. Il entendit dans l’escalier les heurts du corps de son petit frère contre les marches, un cri, des coups et des accents déchirants qui se perdirent peu à peu.

L’enfant ne respirait pas, il écoutait debout, les yeux grands ouverts, les poings serrés.

—Quand donc serai-je assez fort! murmura-t-il entre ses dents, et il descendit précipitamment.

Arrivé au chœur, il écouta avec attention: la voix de son petit frère s’éloignait rapidement et le cri: Maman! mon frère! s’éteignit tout à fait; il entendit une porte se fermer. Tremblant, suant, il s’arrêta un moment; mordant son poing pour étouffer un cri qui s’échappait de son cœur, il laissa ses regards errer dans la demi-obscurité de l’église. La lampe du chœur brûlait faiblement, le catafalque était au milieu, toutes les portes fermées, des grilles aux fenêtres.

Il remonta le petit escalier de la tour, ne s’arrêta pas au second étage où brûlait le reste du cierge et alla jusqu’au troisième. Là, il détacha les cordes qui assujettissaient les battants des cloches, puis redescendit tout pâle, les yeux brillants mais sans larmes.

La pluie commençait à s’apaiser et le ciel s’éclaircissait peu à peu.

Basilio noua les cordes, attacha une extrémité à un montant de la balustrade et, oubliant d’éteindre la lumière, il se laissa glisser dans l’obscurité.

Quelques minutes après, dans une des rues du pueblo, on entendit des voix, deux coups de feu retentirent; mais personne ne s’alarma et tout rentra dans le silence.

XVI

Sisa

La nuit est obscure, les voisins dorment en silence, les familles qui se sont souvenues de ceux qui n’étaient plus tranquilles et satisfaites s’abandonnent au sommeil, après avoir récité trois parties de rosaire avec requiem, la neuvaine pour les âmes et brûlé nombre de cierges en cire devant les images sacrées. Les riches et les puissants ont accompli leurs devoirs envers ceux dont ils ont hérité; demain ils entendront les trois messes que dit chaque prêtre, donneront deux pesos pour une autre à leur intention et ensuite achèteront la bulle d’indulgence des défunts. Il semble que la Justice divine est moins difficile à satisfaire que celle des hommes.

Mais le pauvre, l’indigent qui gagne à peine de quoi vivre et doit encore payer tous les directeurs, fonctionnaires, scribes et soldats pour qu’ils le laissent vivre en paix, ne dort pas avec cette tranquillité que se plaisent à célébrer les poètes courtisans qui n’ont pas souffert des âpres caresses de la misère. Le pauvre est triste et pensif. Cette nuit, s’il a peu récité, il a prié beaucoup, le cœur plein de douleur, des larmes plein les yeux. Il ne sait pas les neuvaines, il ignore les prières jaculatoires, et les vers, et les oremus composés par les moines pour ceux qui n’ont pas d’idées à eux, de sentiments qui leur soient propres; à peine s’il les comprend. Il prie dans la langue de sa misère; son âme pleure pour lui et pour les chers morts dont l’amour était son seul bien. Ses lèvres peuvent réciter des salutations, tout son être crie des plaintes et révèle des sanglots. Dis-nous, toi qui as béni l’indigence, dites-nous aussi vous, pauvres ombres tourmentées, est-elle suffisante la simple prière du misérable agenouillé devant une estampe mal gravée, à la lueur d’un timsin1, ou bien, par hasard, est-il nécessaire de brûler des cierges de cire devant des Christs sanglants, des Vierges à bouche petite, aux yeux de cristal et de faire dire des messes en latin que récite mécaniquement un prêtre indifférent? Et toi, Religion prêchée pour l’humanité qui souffre, as-tu oublié ta mission, ne te souviens-tu plus que tu es la consolation des opprimés dans leur misère, l’humiliatrice des puissants dans leur orgueil et n’as-tu plus de promesses que pour les riches, pour ceux qui peuvent te les payer!

La pauvre veuve veille entre ses fils qui dorment à son côté; elle pense aux bulles qu’il faut acheter pour le repos de ses parents et du mari défunt. «Un peso, dit-elle, c’est une semaine d’amours pour mes fils, une semaine de plaisirs et de joies, mes économies d’un mois, une robe pour ma fille qui grandit...»

—Mais il est nécessaire que tu les apaises ces feux, dit la voix qu’elle entendait prêcher, il faut que tu te sacrifies.» Oui, il le faut! Pour toi l’Eglise ne sauvera pas gratuitement les âmes chères, elle ne donne pas ses indulgences. Tu dois les acheter et, au lieu de dormir la nuit, tu travailleras. Ta fille, qu’elle continue à marcher à demi-dénudée; toi, jeûne; le ciel coûte cher. Malgré la divine parole, le ciel n’est pas fait pour les pauvres!

Ces pensées prennent leur vol dans le demi-cercle qui sépare le sahig2, où est étendue l’humble natte, du palupu3, où est suspendu le hamac dans lequel se balance le petit enfant. La respiration du pauvre être endormi est régulière; de moment en moment il mâche sa salive et articule des sons inintelligibles: il rêve qu’il mange, qu’il satisfait enfin son pauvre estomac toujours affamé...

Les cigales continuent leur chant monotone et unissent leur note invariable aux fredonnements du grillon, caché dans l’herbe, ou de la courtillière qui sort de son trou pour chercher sa nourriture, tandis que le chacon4, peu craintif de l’eau, trouble le concert de sa voix fatidique et passe la tête par le trou d’un tronc délabré. Les chiens hurlent lamentablement dans les rues et le superstitieux qui les écoute est persuadé que les esprits et les âmes sont visibles pour les animaux. Mais ni les chiens ni les insectes ne voient les douleurs des hommes et cependant, hélas! le nombre en est immense.

A presque une heure de marche du pueblo, habite la mère de Basilio et de Crispin, femme d’un homme sans cœur qui passe son temps à fainéanter et à jouer au coq, tandis qu’elle s’efforce de faire vivre ses enfants. Le mari et la femme se voient rarement et ces entrevues sont toujours pénibles. Lui l’avait dépouillée de ses rares bijoux pour alimenter ses vices et, quand la malheureuse Sisa5 n’eut plus rien pour satisfaire à ses caprices, il commença à la maltraiter. Faible de caractère, douée de plus de cœur que de raison, elle ne savait qu’aimer et pleurer. Son mari était son Dieu, ses fils étaient ses anges. Lui, qui savait combien il était à la fois adoré et craint, se conduisait comme tous les faux dieux, il devenait de plus en plus autoritaire, barbare, cruel.

Quand Sisa, un jour qu’il paraissait plus sombre que jamais, lui demanda s’il consentait à ce que l’on fît de Basilio un sacristain, il continua à caresser son coq, ne dit oui ni non, et ne s’inquiéta que de savoir s’il gagnerait beaucoup d’argent. Elle n’insista pas cette fois mais, pressée par le besoin et voulant que ses enfants apprissent à lire et à écrire à l’école du pueblo, elle reparla de son projet. Son mari ne lui répondit rien encore.

Cette nuit-là, il pouvait être dix heures et demie ou onze heures, les étoiles brillaient de nouveau dans le ciel que la tempête avait éclairci; Sisa était assise sur un banc de bois, regardant quelques branches qui brûlaient à demi dans son âtre composé de pierres vives, plus ou moins régulières. Sur ces pierres était posée une petite marmite où cuisait du riz et, sur les cendres, trois sardines sèches, de celles que l’on vend à raison de trois pour deux cuartos.

Le menton appuyé sur la paume de la main, elle regardait la flamme jaune et débile que donnaient les roseaux, dont la braise fugitive se réduisait bien vite en cendres: un triste sourire illuminait son visage. Elle se souvenait de la naïve devinette de la marmite et du feu que Crispin lui avait un jour proposée. L’enfant disait:

Naupû si Maitim, sinulut ni Mapulà

Nang malaó y kumará-kará6.

Elle était jeune encore et l’on voyait qu’elle avait dû être belle et gracieuse. Ses yeux que, avec son âme, elle avait donnés à ses fils, étaient beaux, d’un profond regard ombragé de longs cils; son nez correct, ses lèvres pâles, d’un dessin élégant. Elle était ce que les tagals appellent kayumanging-kaligátan, c’est-à-dire brune mais de teint clair et pur. Malgré sa jeunesse, la douleur, parfois même la faim, commençait à creuser les joues pâlies; la chevelure abondante, autrefois l’ornement de sa personne, était encore soignée mais par habitude, non par coquetterie: un chignon très simple, sans aiguilles ni peignes...

Depuis plusieurs jours elle n’était pas sortie, restant chez elle pour achever le plus promptement possible un travail de couture dont on l’avait chargée. Pour gagner quelque argent elle avait manqué la messe ce matin; il lui aurait fallu perdre deux heures pour aller au pueblo et en revenir—la pauvreté force à pécher. Son travail terminé, elle le porta à celui qui l’avait commandé, mais il lui en promit seulement le payement.

Toute la journée elle avait pensé au plaisir qui l’attendait ce soir, elle savait que ses fils allaient venir et voulait les régaler d’un bon repas. Elle acheta des sardines, cueillit dans son jardin les tomates les plus belles, parce qu’elle savait que c’était le mets favori de Crispin; à son voisin, le philosophe Tasio, qui habitait à un demi-kilomètre, elle demanda un filet de sanglier et une cuisse de canard sauvage pour Basilio, puis, toute à son espérance, elle fit cuire le riz le plus blanc qu’elle ait elle-même pu choisir sur les aires; ce devait être pour les pauvres enfants un véritable repas de curés.

Mais par malheur le père arriva. Adieu le dîner! Il mangea le riz, le filet de sanglier, la cuisse de canard, les cinq sardines et les tomates. Sisa ne dit rien, heureuse de voir son mari satisfait; d’autant plus heureuse qu’aussitôt repu, il se souvint qu’il avait des enfants et demanda où ils étaient; la pauvre mère sourit; elle se promit de ne rien manger, car il ne restait pas assez pour trois, mais le père avait pensé à ses fils, cela valait plus pour elle que le meilleur des repas.

Puis il prit son coq et fit mine de s’en aller.

—Ne veux-tu pas les voir? demanda-t-elle tremblante; le vieux Tasio m’a dit qu’ils tarderaient un peu; Crispin sait déjà lire et... peut-être que Basilio apportera sa paie!

Cette dernière raison parut le toucher, il hésita, mais son bon ange triomphant:

—En ce cas, garde-moi un peso! dit-il et il partit. Sisa, restée seule, pleura amèrement; mais elle se souvint de ses enfants et sécha ses larmes. Elle fit cuire un peu de riz qui lui restait et prépara les trois dernières sardines: chacun en aurait une et demie.

—Ils auront bon appétit, pensait-elle, la route est longue et les estomacs affamés n’ont pas de cœur.

Attentive à tout bruit, nous la trouvons écoutant les plus légers bruits de pas; forts et nets, c’était Basile; légers et inégaux, Crispin.

La kalao7 avait déjà chanté deux ou trois fois dans le bois depuis que la pluie avait cessé, mais ses fils n’arrivaient pas.

Elle mit les sardines dans la marmite pour qu’elles ne se refroidissent pas, puis s’approcha de l’entrée de la porte pour regarder sur le chemin. Pour se distraire, elle fredonna à voix basse; sa voix était belle et, quand ses fils l’entendaient chanter «kundiman8», ils pleuraient sans savoir pourquoi. Mais ce soir, sa voix tremblait et les notes paresseuses sortaient avec peine de ses lèvres.

Elle suspendit son chant et fouilla l’obscurité de son regard. Personne ne venait du côté du pueblo, on n’entendait rien que le vent secouant les larges feuilles des platanes dont l’eau tombait en grosses gouttes.

Regardant dehors pour la seconde fois, elle vit devant elle un chien noir; il semblait chercher quelque chose sur le chemin. Sisa eut peur, elle ramassa une pierre et la jeta au chien qui s’enfuit en hurlant lugubrement.

Sisa n’était pas superstitieuse, mais elle avait entendu parler si souvent des pressentiments et des chiens noirs que la terreur la saisit. Elle ferma précipitamment la porte et s’assit à côté de la lumière. La nuit favorise les folles croyances et, facilement, l’imagination peuple de spectres l’obscurité des deux.

Elle pria, invoqua la Vierge, Dieu lui-même, pour qu’ils prissent soin de ses fils, surtout de son petit Crispin. Puis distraite de la prière par son unique préoccupation, elle ne pensa plus qu’à eux, se rappelant les manières de chacun, ces manières qui lui paraissaient si douces, dans toutes leurs actions comme pendant leur sommeil. Mais de nouveau, elle sentit ses cheveux se hérisser, ses yeux démesurément s’ouvrirent: illusion ou réalité, elle voyait Crispin debout, près de l’âtre: c’était là qu’il s’asseyait pour babiller avec elle. Maintenant il ne disait rien; il la regardait avec de grands yeux pensifs et souriait.

—Mère, ouvre-moi! ouvre-moi, mère! disait au dehors la voix de Basilio.

Sisa frémit et la vision disparut.


1 Mot chinois désignant la mèche d’une petite lampe.—N. des T.

2 Parquet fait de tiges de roseaux.—N. des T.

3 Faîtage du toit.—N. des T.

4 Lézard habitant les maisons indigènes des Philippines et remarquable par son cri qui répète plusieurs fois le mot toco.—N. des T.

5 Diminutif de Basilisa, Narcisa, et d’autres noms de même terminaison.—N. des T.

6 Le noir s’assit, le rouge le regarda; un moment s’écoula et le cocorico retentit.—N. des T.

7 Buceros hydrocorax.—N. des T.

8 Réponds-moi.—N. des T.

XVII

Basilio

La vie est un songe.

Basilio eut à peine la force d’entrer; tout trébuchant, il se laissa tomber dans les bras de sa mère.

Un froid inexplicable s’empara de Sisa lorsqu’elle le vit arriver seul. Elle voulut parler, mais ne trouva pas de mots; elle voulut embrasser son fils mais ne trouva pas non plus de forces; pleurer et parler lui étaient également impossibles.

Cependant, à la vue du sang qui baignait le front de l’enfant, elle recouvra la voix et cria d’un accent qui semblait annoncer la rupture d’une corde de son cœur:

—Mes enfants!

—Ne crains rien, maman! lui répondit Basilio; Crispin est resté au couvent.

—Au couvent? Il est resté au couvent? Vivant? L’enfant levant ses yeux vers elle.

—Ah! s’écria-t-elle, passant de la plus grande angoisse à la plus grande joie. Elle pleurait, embrassant son fils, couvrant de baisers son front ensanglanté.

—Crispin vit! tu l’as laissé au couvent... et pourquoi es-tu blessé, mon fils? Tu es tombé.

Elle l’examinait soigneusement.

—En emmenant Crispin, le sacristain principal me dit que je ne pourrais sortir avant dix heures, et comme il est très tard, je me suis échappé. En traversant le pueblo, deux soldats me crièrent: qui vive? je me mis à courir, ils firent feu et une balle m’effleura le front. Je craignais qu’ils ne me prissent et ne me fissent nettoyer le quartier à coups de bâtons comme ils l’ont fait avec Pablo qui en est encore malade.

—Mon Dieu! mon Dieu! murmura la mère tout émue; merci, tu l’as sauvé!

Et tandis qu’elle cherchait des mouchoirs, de l’eau, du vinaigre et de la charpie, elle ajouta:

—Un doigt de plus et ils te tuaient, ils tuaient mon fils! Les gardes civils ne pensent pas aux mères!

—Tu diras que je suis tombé d’un arbre, personne ne doit savoir que l’on m’a poursuivi.

—Et pourquoi Crispin est-il resté? demanda Sisa après qu’elle eut soigné son fils.

Celui-ci la regarda un instant, puis l’embrassa, puis enfin lui raconta peu à peu l’histoire de l’argent volé; mais cependant il ne lui parla pas des tourments que l’on infligeait à son petit frère.

La mère et l’enfant confondirent leurs larmes.

—Mon bon Crispin, accuser mon bon Crispin! C’est parce que nous sommes pauvres et que les pauvres doivent tout souffrir! murmura Sisa en regardant, les yeux pleins de larmes, le tinhoy1 dont l’huile finissait de brûler.

Ils restèrent un moment ainsi sans rien dire.

—As-tu mangé? Non? il y a du riz et des sardines sèches.

—Je n’ai pas mangé, mais je n’ai pas faim; donne-moi de l’eau, je ne veux rien de plus.

—Si, mange, reprit la mère avec tristesse; je savais que tu n’aimais pas les sardines sèches, je t’avais préparé autre chose, mais ton père est venu, mon pauvre enfant!

—Mon père est venu? demanda Basilio, et instinctivement il examina la figure et les mains de sa mère.

La question de son fils peina Sisa qui comprit quelle était la pensée de l’enfant; aussi s’empressa-t-elle de répondre.

—Oui, il est venu et il a demandé après vous; il voulait vous voir; mais il avait très faim. Il a dit que si vous étiez de bons enfants il reviendrait vivre avec nous...

—Ah! interrompit Basilio, et ses lèvres se contractèrent avec déplaisir.

—Mon fils! reprit-elle.

—Pardonne-moi, mère! ne sommes-nous pas bien nous trois, toi, Crispin et moi? Mais tu pleures; je ne dis rien.

Sisa soupira.

—Tu ne manges pas? Alors couchons-nous, car il est déjà tard.

Sisa ferma la porte de la hutte et couvrit avec de la cendre la braise qui restait encore pour conserver un peu de feu. L’homme fait de même avec les sentiments de l’âme, il les couvre de cette cendre de la vie qui s’appelle l’indifférence, pour que ne les étouffent pas les rapports quotidiens avec ses semblables.

Basilio murmura ses oraisons et se coucha près de sa mère qui priait agenouillée.

Il avait froid, il avait chaud; il chercha à fermer les yeux en pensant à son petit frère qui espérait dormir cette nuit dans le sein de sa mère et, maintenant, tremblait de peur dans un coin obscur du couvent.

Ses oreilles lui répétaient les cris du pauvre petit tels qu’il les avait entendus dans la tour, mais la nature confondit bientôt ses idées et le génie du sommeil descendit sur ses yeux.

Il vit une sorte d’alcôve où brûlaient deux cierges. Le curé, un jonc à la main, l’air sombre, écoutait le sacristain principal qui lui parlait dans une langue étrangère avec des gestes horribles. Crispin tremblait et tournait de tous côtés des yeux pleins de larmes, comme s’il cherchait quelqu’un pour le protéger ou un endroit pour se cacher. Le curé se retournait vers lui et l’interpellait irrité, le jonc sifflait. L’enfant courait se cacher derrière le sacristain, mais celui-ci le prenait et l’exposait à la fureur du curé; le malheureux frappait des poings, des pieds, criait, s’attachait au sol, se roulait, se levait, fuyait, glissait, tombait et parait les coups avec ses mains que, blessées, il cachait vivement en hurlant. Basilio le vit se tordre, frapper le sol de la tête: il vit, il entendit siffler le jonc! Désespéré, son jeune frère se levait; fou de douleur, il se ruait sur ses bourreaux et mordait le curé à la main.

Celui-ci poussait un cri, laissait tomber le terrible jonc; le sacristain principal prenait un bâton, en frappait un coup sur la tête de l’enfant qui tombait assommé; le curé, le voyant blessé, lui donnait un coup de pied, mais le pauvre petit ne se défendait plus, il ne criait plus; roulé sur le sol comme une masse inerte, il laissait une trace humide2...

La voix de Sisa le rappela à la réalité.

—Qu’as-tu? pourquoi pleures-tu?

—Je rêve... Mon Dieu! s’écria Basilio couvert de sueur en se blottissant près de sa mère. C’était un rêve; dis-moi, maman, n’est-ce pas que ce n’était qu’un rêve et rien de plus!

—Qu’as-tu rêvé?

L’enfant ne répondit pas. Il s’assit pour essuyer ses larmes et éponger la sueur qui coulait de son front. Dans la pauvre cabane, l’obscurité était complète.

—Un rêve, un rêve! répétait Basilio à voix basse.

—Raconte-moi ce que tu as rêvé, je ne puis dormir! dit la mère quand son fils revint se coucher.

—Eh bien! dit-il à voix basse, je rêvais que nous étions en train de glaner... dans un champ où il y avait beaucoup de fleurs... les femmes avaient des paniers pleins d’épis... les hommes avaient aussi des paniers pleins d’épis... et les enfants aussi! Je ne me rappelle plus, mère, je ne me souviens pas du reste!

Sisa n’insista pas; elle n’attachait aucune importance aux songes.

—Mère, j’ai projeté quelque chose ce soir, dit Basilio après quelques minutes de silence.

—Quel est ce projet? demanda-t-elle à son fils, humble en tout, même devant ses enfants à qui elle croyait plus de bon sens qu’à elle-même.

—Je ne voudrais pas être sacristain.

—Comment?

—Écoute, maman, ce que j’ai projeté: Le fils du défunt D. Rafael est arrivé aujourd’hui d’Espagne, il sera aussi bon que père. Eh bien! demain, va chercher Crispin, touche ma paye et dis que je ne serai pas sacristain.

Aussitôt que je le pourrai, j’irai voir D. Crisóstomo et je le supplierai de me prendre comme gardeur de vaches ou de carabaos, je suis assez grand pour cela. Crispin pourra continuer à apprendre chez le vieux Tasio, qui ne frappe pas et est très bon, meilleur que ne le croit le curé. Qu’avons-nous à craindre du Père? Peut-il nous faire plus pauvres que nous ne le sommes? Crois-moi, mère, le vieux est un brave homme; je l’ai vu souvent à l’église quand il n’y avait personne; il s’agenouillait et priait. Crois-moi! Que perdrai-je à n’être pas sacristain? On gagne peu et, encore, tout ce que l’on gagne sert à payer des amendes! Tous en sont là. Je serai berger, et en soignant bien les animaux qu’il m’aura confiés, je me ferai aimer de mon maître; peut-être qu’il nous laissera traire une vache pour prendre le lait; Crispin aime beaucoup le lait. Qui sait! peut-être nous fera-t-il cadeau d’une petite génisse s’il voit que je me comporte bien; nous la soignerons et l’engraisserons comme notre poule. Dans le bois je cueillerai des fruits et je les vendrai au pueblo avec les légumes de notre potager, et ainsi nous aurons de l’argent. Puis je disposerai des lacets et des pièges pour prendre des oiseaux et des chats sauvages, je pêcherai dans la rivière et, quand je serai plus grand, j’irai à la chasse. Je pourrai aussi couper du bois pour le vendre ou le donner au maître des vaches, et ainsi il sera content de nous. Quand je pourrai labourer, je lui demanderai de me confier un bout de terrain pour semer de la canne à sucre ou du maïs et tu n’auras plus besoin de coudre jusqu’à minuit. Nous aurons des habits neufs à chaque fête, nous mangerons de la viande et de grands poissons. Et cependant je vivrai libre, nous nous verrons tous les jours et prendrons ensemble nos repas. Et puisque le vieux Tasio dit que Crispin a beaucoup de facilité, nous l’enverrons étudier à Manille et je travaillerai pour lui. N’est-ce pas, ma mère? Il sera docteur. Qu’en dis-tu?

—Qu’en puis-je dire sinon que tu as raison! répondit Sisa en embrassant son fils.

Elle remarqua que, dans ses projets d’avenir, l’enfant ne tenait pas compte de son père et pleura silencieusement.

Basilio, poursuivant ses projets, parlait avec cette confiance propre à la jeunesse qui ne voit rien de plus que ce qu’elle veut voir. Sisa disait oui à tout, tout lui paraissait bien. Le sommeil cependant redescendait de nouveau peu à peu sur les paupières fatiguées de l’enfant et, cette fois, le Ole-Luköie dont nous parle Andersen déploya au dessus de sa tête son beau parasol orné d’allègres peintures.

Il se voyait pasteur avec son petit frère; ils cueillaient dans le bois des goyaves, des alpay3 et d’autres fruits encore; ils allaient de branche en branche, légers comme des papillons, ils entraient dans les cavernes et en admiraient les parois brillantes; ils se baignaient dans les sources et le sable était comme de la poudre d’or, les pierres comme les brillants de la couronne de la Vierge. Les petits poissons les saluaient et leur souriaient; les plantes inclinaient vers eux leurs branches chargées de monnaies et de fruits. Ensuite, il vit une cloche pendue à un arbre, avec une longue corde pour la mettre en branle; à la corde une vache était attachée, entre ses cornes était un nid d’oiseaux, et Crispin était dans la cloche qui se mit à sonner...

Mais la mère, qui n’était plus à l’âge des insouciants sommeils et n’avait pas couru pendant une heure, ne dormait pas.


1 Petite lampe d’argile.—N. des T.

2 Songe ou réalité, nous ne savons pas que ceci soit arrivé à aucun franciscain; du Père augustin Piernavieja, on raconte quelque chose de semblable.—N. de l’Éd. esp.

3 Nephelium glabrum, Noronh.—N. des T.

XVIII

Ames en peine

Il était sept heures du matin quand Fr. Salvi acheva de dire sa dernière messe: les trois avaient été expédiées en une heure.

—Le Père est malade, disaient les dévotes; il n’a pas officié avec la lenteur élégante qui lui est habituelle.

Il se dépouilla de ses ornements sacerdotaux sans dire une parole, sans regarder personne, sans faire aucune observation.

—Attention! chuchotaient les sacristains; sa mauvaise humeur augmente. Les amendes vont pleuvoir, et tout cela par la faute de ces deux enfants!

Il sortit de la sacristie pour monter au presbytère sous le perron duquel l’attendaient sept ou huit femmes assises sur un banc et un homme qui se promenait de long en large. En le voyant venir elles se levèrent, une femme se leva pour lui baiser la main, mais le religieux fit un tel geste d’impatience qu’elle s’arrêta net.

—Il aura perdu un réal Kuriput1? s’écria, d’un ton moqueur, la femme vexée d’une telle réception. Ne pas donner la main à baiser à la zélatrice de la confrérie, à la sœur Rufa! voilà qui ne s’est jamais vu!

—Il n’a pas siégé au confessionnal, ce matin! ajouta sœur Sipa, une vieille édentée. Je voulais me confesser pour communier et gagner les indulgences...

—Oh! moi, répondit une jeune femme de physionomie candide, j’ai gagné trois indulgences plénières et je les ai appliquées à l’âme de mon mari.

—Vous avez eu tort, sœur Juana! dit Rufa offensée. Une plénière suffisait pour le sortir du Purgatoire; vous ne devez pas prodiguer les saintes indulgences, faites comme moi.

—Je me disais: plus il y en aura, mieux cela vaudra! répondit en souriant l’innocente sœur Juana. Mais dites-moi, qu’est-ce que vous en faites?

Sœur Rufa ne répondit pas immédiatement; d’abord elle demanda un buyo, le mâcha, regarda son auditoire attentif, cracha, puis enfin se décida à parler tout en suçant encore un peu de tabac.

—Je ne gâche jamais un jour du Paradis! Depuis que j’appartiens à la confrérie, j’ai gagné 457 indulgences plénières et 760.598 années d’indulgences simples. Je marque tout ce que je gagne, parce que j’aime à tenir mes comptes en règle ne voulant pas tromper personne ni être trompée moi-même.

Sœur Rufa fit une petite pause et continua à mâcher son tabac; les femmes la regardaient avec admiration, mais l’homme qui se promenait s’arrêta et lui dit un peu dédaigneusement.

—Eh bien, moi! dans cette année seulement, j’ai gagné quatre plénières et cent ans d’indulgences de plus que vous, sœur Rufa, et cependant j’ai fort peu prié.

—Vous en avez gagné plus que moi? plus de 689 plénières et de 994.856 années? répéta sœur Rufa sans cacher son dépit.

—Mais oui, huit plénières et cent quinze années de plus, et tout cela en quelques mois! assura l’homme au cou de qui pendaient des rosaires et des scapulaires crasseux.

—Ce n’est pas étonnant, fit la Rufa, s’avouant vaincue, vous êtes le maître et le chef de la province!

L’homme sourit flatté:

—En effet, il n’est pas étonnant que je gagne plus d’indulgences que vous; je puis presque dire que, même en dormant, j’en gagne.

—Et qu’en faites-vous? demandèrent quatre ou cinq voix à la fois.

—Bah! répondit l’homme avec un geste de souverain mépris, je les dépense par ci par là!

—Il n’y a pas de quoi vous en vanter! protesta la Rufa. Vous irez vous-même au Purgatoire pour avoir gâché des indulgences. Sachez que chaque parole inutile se paie par quarante jours de feu, d’après ce que dit le curé; chaque bout de fil par soixante, chaque goutte d’eau par vingt! Vous irez au Purgatoire!

—Je saurai bien en sortir, répondit le frère Pedro avec une confiance sublime. J’ai retiré du feu tant d’âmes, j’ai fait tant de saints! Et de plus, à l’article de la mort, je puis gagner encore, si je veux, sept plénières et ainsi, même mourant, me sauver moi-même et en sauver d’autres!

Ceci dit, il s’éloigna orgueilleusement.

—Cependant, vous devriez faire comme moi, reprit sœur Rufa; je n’en perds pas un jour et je tiens bien mes comptes. Je ne veux tromper personne, mais je ne veux pas non plus qu’on me trompe.

—Que faites-vous donc? demanda la Juana.

—Eh bien! il faut imiter ce que je fais. Par exemple: supposez que je gagne une année d’indulgences; je la marque sur mon cahier et je dis: Bienheureux Père Señor saint Dominique, faites-moi la grâce de voir si dans le Purgatoire il y a quelqu’un qui ait précisément besoin d’une année, ni un jour de plus, ni un jour de moins. Puis je joue à pile ou face; s’il retourne face, non; s’il retourne pile, oui. Supposez qu’il sorte pile, j’écris reçu; s’il sort face? alors je retiens l’indulgence et je fais ainsi des petits groupes de cent ans dont j’ai toujours l’emploi. Il est malheureux qu’on ne puisse faire avec les indulgences ce que l’on fait avec l’argent: les prêter à intérêts, on pourrait sauver plus d’âmes. Croyez-le, faites comme moi.

—Mais, je fais mieux que cela! répondit sœur Sipa.

—Comment mieux? mais c’est impossible, mon système ne peut pas être perfectionné!

—Écoutez-moi un moment et vous serez convaincue, ma sœur! reprit sévèrement la vieille Sipa.

—C’est à voir, écoutons! dirent les autres.

Après avoir toussé un peu cérémonieusement la vieille s’expliqua ainsi:

—Vous savez très bien qu’en récitant le Bendita-sea-tu-Pureza et le Señor-mio-Jesucristo, Padre-dulcisimo-por-el-gozo2, on gagne dix ans pour chaque lettre...

—Vingt!—Non, pas tant!—Cinq! dirent quelques voix.

—Un an de plus ou de moins, cela ne fait rien! Maintenant, quand un domestique ou une servante me casse une assiette, un vase ou une tasse, je lui fais ramasser tous les morceaux et pour chacun, même pour le plus petit, le coupable doit me réciter le Bendita-sea-tu-Pureza et le Señor-mio-Jesucristo-Padre-dulcisimo-por-el-gozo; les indulgences qu’il gagne ainsi je les applique aux âmes du Purgatoire. Chez moi, il n’y a que les chats qui ne savent pas ces prières.

—Mais ces indulgences ce sont vos servantes qui les gagnent, ce n’est pas vous, sœur Sipa, objecta la Rufa.

—Et mes tasses, et mes plats, qui me les rembourse? Elles sont contentes de les payer de cette façon et moi aussi. Je ne les frappe pas, mais pas un éclat, pas une pincée...

—Je vais faire comme vous!—Et moi aussi!—Et moi! disaient les femmes.

—Mais si l’assiette ne s’est cassée qu’en deux ou trois morceaux, vous ne gagnez pas grand chose! observa encore l’obstinée Rufa.

—Vous croyez! répondit la vieille Sipa; non seulement je les fais prier aussi, mais de plus ils recollent les morceaux et je ne perds rien.

Sœur Rufa ne sut plus que dire.

—Permettez-moi de vous soumettre un doute, dit timidement la jeune Juana. Vous autres, señoras, vous comprenez très bien toutes ces choses du Ciel, de l’Enfer et du Purgatoire... j’avoue que je ne suis qu’une ignorante.

—Parlez!

—J’ai vu souvent dans les neuvaines et dans les autres livres cette recommandation: Trois Pater noster, trois Ave Maria et trois Gloria Patri...

—Eh bien?

—Je voudrais savoir comment on doit les dire: est-ce trois Pater noster de suite, trois Ave Maria de suite et trois Gloria Patri de suite, ou trois fois un Pater noster, un Ave maria et un Gloria patri?

—Cela doit être ainsi: trois fois un Pater noster...

—Pardonnez, sœur Sipa, interrompit la Rufa; on doit réciter autrement: on ne doit pas mêler les mâles avec les femelles; les Pater noster sont les mâles, les Ave Maria les femelles et les Gloria sont les fils.

—Hé! pardonnez, sœur Rufa, Pater noster, Ave Maria et Gloria sont comme du riz, de la viande et de la sauce; c’est un seul mets pour les saints...

—Vous êtes dans l’erreur! Voyez un peu: vous qui priez de cette façon vous n’obtenez jamais ce que vous demandez!

—Et vous, parce que vous priez autrement, vous ne retirez rien de vos neuvaines! répliqua la vieille Sipa.

—Que dites-vous? dit la Rufa en se levant; il n’y a pas longtemps, j’ai perdu un petit cochon, j’ai fait une prière à saint Antoine et je l’ai retrouvé; peu après je l’ai vendu un bon prix, voilà!

—Oui, c’est pour cela que votre voisine dit que vous avez vendu un petit cochon qui lui appartenait.

—Quoi! l’effrontée! Alors je suis comme vous...?

Pedro dut intervenir pour rétablir la paix; on ne se souvenait plus des Pater noster, on ne parlait que des cochons.

—Allons, allons, il ne faut pas se brouiller pour un cochon, mes sœurs! Les saintes Écritures nous en donnent un exemple: les hérétiques et les protestants n’ont pas renié N.-S. Jésus-Christ qui avait jeté à l’eau un troupeau de porcs qui leur appartenait, et nous qui sommes chrétiens, et de plus frères du Très saint Rosaire, nous devrions nous fâcher pour un petit cochon? Que diraient de nous nos rivaux, les frères du Tiers-Ordre?

Toutes se turent, admirant la profonde sagesse du maître et craignant les moqueries des frères du Tiers-Ordre. Lui, satisfait de tant d’obéissance, changea de ton et poursuivit:

—Le curé va bientôt nous appeler. Il faut lui dire quel prédicateur nous choisissons parmi les trois qu’il nous a proposés hier: le P. Dámaso, le P. Martin ou le vicaire. Je ne sais si ceux du Tiers-Ordre ont déjà choisi; il faut décider.

—Le vicaire... murmura timidement la Juana.

—Hem! le vicaire ne sait pas prêcher! dit la Sipa, le P. Martin vaudrait mieux.

—Le P. Martin! s’écria une troisième avec dédain; il n’a pas de voix; le P. Dámaso, voilà celui qu’il faut.

—C’est cela, c’est cela! dit la Rufa. Le P. Dámaso sait très bien prêcher, lui. On dirait un acteur, c’est cela!

—Mais nous ne le comprenons pas! murmura la Juana.

—C’est parce qu’il est très profond! Pourvu qu’il prêche bien...

Sur ces entrefaites, Sisa entra portant une corbeille sur la tête; elle dit bonjour aux femmes et monta les escaliers.

—Puisque celle-là monte, montons aussi! dirent-elles.

Sisa sentait battre son cœur avec violence; elle ne savait que dire au curé pour apaiser sa colère ni quelles raisons lui donner pour défendre son fils. Ce matin, aux premières lueurs de l’aurore, elle était descendue au potager cueillir les plus beaux de ses légumes qu’elle avait placés dans une corbeille entre des feuilles de platane et des fleurs. Comme elle savait que le curé aimait la salade de pakô3, elle en avait été chercher sur les bords de la rivière. Puis, parée de ses plus beaux vêtements, la corbeille sur la tête, sans réveiller son fils, elle était partie pour le pueblo.

S’efforçant de faire le moins de bruit possible, elle monta les marches lentement, écoutant attentivement si, par hasard, elle n’entendait pas une voix connue, fraîche, enfantine.

Mais elle ne rencontra ni n’entendit personne et s’en fut droit à la cuisine.

Là, elle regarda de tous côtés; les domestiques et les sacristains la reçurent froidement. Elle salua, c’est à peine s’ils lui rendirent son salut.

—Où pourrai-je laisser ces légumes? demanda-t-elle sans paraître offensée.

—Là... où vous voudrez! répondit le cuisinier sans se déranger de son travail; il plumait un chapon.

Sisa plaça en ordre sur la table les aubergines, les amargosos, les patolas, les zarzalidas4 et les tendres branches de pakô. Puis, par dessus, elle étendit les fleurs, sourit à demi et demanda à un domestique qui lui paraissait plus aimable que le cuisinier:

—Pourrais-je parler au Père?

—Il est malade, lui répondit cet homme à voix basse.

—Et Crispin, savez-vous s’il est à la sacristie?

Le domestique la regarda surpris:

—Crispin? répondit-il en fronçant les sourcils. N’est-il pas chez vous?

—Basile est bien à la maison, mais Crispin est resté ici, reprit Sisa; je veux le voir...

—Oui, fît le domestique; il est resté, mais ensuite... ensuite il s’est sauvé, en volant toutes sortes de choses. Le curé m’a envoyé ce matin de bonne heure au quartier pour en prévenir la garde civile. Les gardes doivent être partis chez vous pour chercher les enfants.

Sisa ne voulait pas entendre, elle ouvrit la bouche, mais ses lèvres se remuèrent vainement, aucun son n’en sortit.

—Allez avec vos fils! ajouta le cuisinier. On voit bien que vous êtes une femme fidèle; les enfants sont le portrait de leur père! Prenez garde, le petit pourrait bien le dépasser!

Sisa étouffa un amer sanglot; à bout de forces, elle se laissa tomber sur un banc.

—Ne pleurez pas ici! lui cria le cuisinier. Vous savez que le Père est malade, ne le dérangez pas! Allez pleurer dans la rue.

La pauvre femme descendit l’escalier presque de force, en même temps que les sœurs qui murmuraient et bavardaient sur la maladie du curé.

La malheureuse mère cachait sa figure dans son mouchoir et comprimait ses larmes.

Dans la rue, elle regarda autour d’elle indécise, puis comme si elle avait pris une résolution subite, s’éloigna rapidement.


1 Kuriput, mesquin, avare.—N. des T.

2 Bénie-soit-ta-Pureté et Mon-Seigneur-Jésus-Christ, Père-très-doux-pour-la-joie.—N. des T.

3 Hemionitis incisa, espèce de chou originaire de la Chine que Baillou nomme pak-choï.—N. des T.

4 Amargoso, Momordica balsamino, dont le fruit s’emploie à la confection du potage. Patola, Luffa ægyptica Mill.; son fruit est très apprécié aux Philippines. Zarzalida ou salsalida, Mollugo subserrata.—N. des T.