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Il marchait incertain—il courait errant,
Sans se reposer—un seul instant.
Alaejos.
Sisa courait maintenant vers son pauvre logis; dans son cerveau s’était opéré ce bouleversement qui se produit dans notre être quand, au moment d’un grand malheur, nous ne voyons aucun recours possible et que s’enfuient toutes nos espérances. Il semble alors que tout s’obscurcisse en nous; si parfois quelque petite lueur brille au loin nous courons vers elle, sans nous inquiéter de savoir si le sentier n’est pas coupé par un précipice.
Cette mère voulait sauver ses fils; comment? les mères ne s’occupent guère des moyens quand il s’agit de leurs enfants.
Elle courait rapide, poursuivie par toutes sortes de craintes et de sinistres pressentiments. Auraient-ils déjà pris son Basilio? Où s’était enfui son Crispin?
Arrivée près de chez elle, elle distingua les casques de deux soldats dépassant la clôture de son jardin. On ne saurait décrire ce qui se passa en son cœur; elle oublia tout, et la brutalité de ces hommes qui n’usaient de ménagements qu’avec les riches, et ce qui pouvait advenir d’elle et de ses fils accusés de vol. Les gardes civils ne sont pas des hommes, ils n’écoutent pas les prières, ils sont accoutumés à voir couler les larmes, ce ne sont que des gardes civils.
Instinctivement Sisa leva les yeux au ciel: le ciel souriait d’une ineffable lumière, quelques petits nuages blancs, nageaient dans le transparent azur. Elle s’arrêta pour réprimer le frisson qui s’emparait de tout son corps.
Les soldats avaient abandonné sa maison; ils revenaient seuls n’ayant rien pris que la poule qu’elle engraissait. Elle respira et recouvra ses sens.
—Comme ils sont bons, quel bon cœur ils ont! murmura-t-elle, presque pleurant de joie.
Les soldats auraient brûlé la maison mais laissé ses fils en liberté qu’elle les aurait encore comblés de bénédictions.
Elle regarda de nouveau, cette fois avec des yeux reconnaissants, le ciel que sillonnait une bande de garzas, ces nuages gris et légers particuliers au ciel des Philippines, et, la confiance renaissant en son cœur, elle reprit son chemin.
En approchant de ces hommes terribles, la malheureuse s’efforça de regarder de tous côtés comme distraite; elle feignit de ne pas voir sa poule qui piaillait en criant au secours. A peine les avait-elle croisés qu’elle voulut courir, mais la prudence modéra ses pas.
Elle n’était pas encore éloignée qu’elle s’entendit appeler impérieusement. Tout émue, elle fit la sourde et continua sa route. Ils l’appelèrent de nouveau, mais cette fois avec un cri et une parole insultante. Elle se retourna, malgré elle pâle et tremblante. Un garde civil lui faisait des signes avec la main.
Machinalement, elle revint sur ses pas; elle sentait que sa langue se paralysait, que sa gorge se séchait.
—Dis-nous la vérité ou sinon nous t’attachons à cet arbre et te fusillons, dit l’un d’eux d’une voix menaçante.
La malheureuse ne put que regarder l’arbre.
—Tu es la mère des voleurs!
—La mère des voleurs! répéta Sisa sans comprendre.
—Où est l’argent que tes fils t’ont apporté cette nuit?
—Ah! l’argent...
—Ne nie pas, ce sera pire pour toi! ajouta le premier. Nous sommes venus pour arrêter tes fils; le plus grand s’est sauvé; où as-tu caché le petit?
Sisa respira.
—Señor, répondit-elle, il y a longtemps que je n’ai pas vu mon Crispin; j’espérais le trouver ce matin au couvent et c’est là seulement que j’ai appris que...
Les deux soldats échangèrent un regard significatif.
—C’est bon! s’écria l’un d’eux; donne-nous l’argent et nous te laisserons tranquille.
—Señor, supplia la malheureuse; mes fils ne volent pas, même quand ils ont faim; nous sommes habitués à souffrir. Basilio ne m’a pas apporté un cuarto; fouillez toute la maison et, si vous y trouvez un réal, faites de nous ce que vous voudrez. Les pauvres que nous sommes ne sont pas tous des voleurs.
—Alors, reprit lentement le soldat en fixant ses yeux dans les yeux de Sisa, viens avec nous; tes fils se décideront peut-être à se montrer et à rendre l’argent qu’ils ont pris. Suis-nous!
—Moi?... vous suivre? murmura-t-elle en reculant d’un pas et terrifiée, elle regardait les uniformes des soldats.
—Pourquoi pas?
—Ah! ayez pitié de moi! supplia-t-elle presque à genoux. Je suis bien pauvre, je n’ai rien à vous donner, ni or, ni bijoux; la seule chose que j’avais vous me l’avez déjà prise, c’est la poule que je pensais vendre... emportez tout ce que vous trouverez dans ma misérable cabane, mais laissez-moi, laissez-moi mourir ici en paix!
—En avant! tu dois venir, si tu ne nous suis pas de bon gré nous t’attacherons.
Sisa poussa une amère plainte. Ces hommes étaient inflexibles.
—Laissez-moi au moins marcher devant à quelque distance! supplia-t-elle, quand elle sentit qu’ils se saisissaient d’elle et la poussaient brutalement.
Les deux soldats s’émurent et causèrent entre eux à voix basse.
—Bien, dit l’un d’eux; comme d’ici à ce que nous soyons au pueblo tu peux t’échapper, tu seras entre nous deux. Une fois là tu pourras marcher devant à une vingtaine de pas, mais fais attention! n’entre dans aucune boutique, ne t’arrête pas. En avant et vivement!
Les prières furent vaines, vaines les raisons, inutiles les promesses. Les soldats répondaient qu’ils se compromettaient déjà suffisamment et lui accordaient trop de faveurs.
A se voir ainsi, entre ses deux gardiens, elle se sentit mourir de honte. Personne il est vrai ne venait sur la route, mais et l’air? et la lumière du jour? N’est-ce pas le fait de la véritable pudeur de voir des regards de tous côtés? Elle se couvrit la figure de son mouchoir et marchant ainsi, comme une aveugle, elle pleura en silence sur son humiliation. Certes sa misère était grande, elle savait que tous, même son mari, l’avaient abandonnée, mais jusque-là elle s’était toujours considérée comme honorable et estimée: c’était avec compassion qu’elle regardait ces femmes aux toilettes scandaleuses que tous flétrissaient du nom de «femmes à soldats». Et voici qu’il lui semblait descendre sur l’échelle sociale à un degré inférieur encore à celui de ces malheureuses.
Des pas de chevaux résonnèrent: c’était une de ces petites caravanes d’hommes et de femmes qui, juchés sur de mauvais bidets, entre deux paniers pendus de chaque côté de l’animal, portent le poisson dans les pueblos de l’intérieur. Parmi ces voyageurs quelques-uns la connaissaient, soit pour lui avoir donné un peu de poisson, soit pour lui avoir demandé de l’eau lorsqu’ils passaient devant sa cabane. Lorsqu’elle fut près d’eux, il lui sembla qu’ils l’insultaient, qu’ils l’écrasaient, que leurs regards pitoyables ou dédaigneux traversaient son mouchoir et s’enfonçaient dans sa figure comme des dards.
La caravane s’éloigna, Sisa se sentit soulagée. Elle écarta un instant son mouchoir pour voir à quelle distance se trouvait le pueblo. Il restait encore à franchir quelques postes de télégraphe avant d’arriver au bantayan1. Jamais le chemin ne lui avait paru si long.
Au bord de la route croissait une cannaie très feuillue. Souvent à son ombre elle s’était reposée autrefois. Jeune fille, elle s’y arrêtait pour écouter les doux propos de son fiancé; il l’aidait à porter le panier plein de légumes et de fruits, elle le récompensait d’un sourire. Ah! comme tout ce passé était loin maintenant! le fiancé était devenu le mari, le mari... Le malheur avait frappé à sa porte et s’était pour toujours assis à son foyer.
Comme le soleil dardait ses plus chauds rayons, les soldats lui offrirent de se reposer. Terrifiée à l’idée de voir se prolonger encore son martyre, elle les remercia.
Ils étaient près du pueblo, la peur la saisit. Angoissée, elle regarda de tous côtés cherchant dans la nature un secours quelconque: de vastes rizières, un petit canal de navigation, des arbres rachitiques, c’était tout; pas un rocher, pas un précipice où pouvoir se briser. Pourquoi avait-elle suivi les soldats si longtemps? elle se le reprochait; près de sa pauvre maison, la rivière profonde, aux rives escarpées, semée de roches aiguës, lui aurait offert une mort si douce! Mais non! elle pensa à ses enfants, à son Crispin dont elle ignorait le sort, et dans cette nuit ce fut une lumière qui éclaira son âme. Résignée, elle murmura:
—Après!... après, nous irons habiter au plus profond des bois.
Elle sécha ses yeux, prit un air plus assuré et s’adressant à voix basse aux gardes:
—Nous voici maintenant au pueblo!
Son accent était indéfinissable; c’était à la fois une prière, un raisonnement, une plainte, une supplication, toute la douleur condensée dans une parole.
Les soldats eurent pitié: ils répondirent d’un geste. Rapidement elle les devança et s’efforça de marcher d’un pas tranquille.
Un tintement de cloches annonçait la fin de la grand’messe. Elle pressa le pas pour éviter la foule qui sortait de l’église: ce fut en vain.
Deux femmes qu’elle connaissait passèrent, l’interrogeant du regard; elle les salua avec un amer sourire; mais pour éviter de nouvelles mortifications elle baissa la tête et fixa ses yeux sur le sol, ce qui ne l’empêchait pas de trébucher contre les pierres du chemin.
A sa vue, on se retournait, on chuchotait, on la suivait des yeux; malgré qu’elle ne regardât rien, elle devinait, elle sentait, elle voyait tout.
Une femme qu’à sa tête nue, à sa robe jaune et verte, à sa chemise de gaze bleue, à son costume et à ses manières on reconnaissait comme faisant le bonheur de la soldatesque cria aux gardes d’une voix effrontée:
—Où l’avez-vous prise? et l’argent, l’avez-vous?
Sisa crut avoir reçu un soufflet: cette femme l’avait publiquement mise à nu. Elle leva la tête pour connaître d’un seul coup tout le sarcasme et toute la honte; les gens qui la montraient au doigt étaient loin d’elle, très loin même, mais cependant elle sentait le froid de leurs regards, elle entendait la méchanceté de leurs propos. Le sol se dérobait sous ses pieds.
—Par ici! lui cria un garde.
Comme un automate dont se brise le mécanisme, elle tourna rapidement sur ses talons et, sans rien voir, sans penser à rien, courut pour se cacher; une porte gardée par une sentinelle était devant elle; elle voulut y entrer; mais, plus impérieuse encore, une autre voix la détourna. Comme elle cherchait d’où venait cette voix, elle sentit qu’on la poussait par les épaules. Ses yeux se fermèrent, elle fit deux pas, puis les forces lui manquèrent et la malheureuse se laissa tomber sur le sol, d’abord à genoux, assise ensuite. Un sanglot sans larmes, sans cris, sans exclamations, l’agitait convulsivement.
C’était le quartier. Il y avait là des soldats, des femmes, des porcs, des poules. Quelques gardes raccommodaient leurs habits; une des femmes couchée sur le banc, la tête appuyée sur la cuisse d’un soldat, fumait et regardait vers le toit d’un air ennuyé; d’autres aidaient les gardes à laver leurs hardes, à nettoyer leurs armes, etc., fredonnant des chansons lubriques.
—Tiens, les poulets se sont sauvés, vous ne ramenez que la poule! dit l’une, sans que l’on pût savoir si elle faisait allusion à Sisa ou au malheureux volatile qui continuait à piailler.
—Oui, la poule vaut toujours mieux que les poussins! ajouta-t-elle, quand elle vit que les soldats se taisaient.
—Où est le sergent? demanda l’un des gardes d’un ton fâché. A-t-on prévenu l’alférez?
Un haussement d’épaules fut la seule réponse qu’il obtint: personne ne voulait se déranger pour la pauvre femme.
Elle resta ainsi deux longues heures, à demi folle, accroupie dans un coin, la tête cachée dans les mains, échevelée. A midi l’alférez arriva; il commença par ne rien croire des accusations du curé.
—Bah! mesquines moineries! dit-il, et il ordonna que l’on rendît la liberté à la femme et que personne ne s’occupât plus de cette affaire.
—S’il veut retrouver ce qu’il a perdu, ajouta-t-il, qu’il le demande à son saint Antoine ou qu’il se plaigne au nonce! Voilà!
Sisa, qui pouvait à peine se mouvoir, fut donc conduite presque de force hors du quartier.
Lorsqu’elle se vit au milieu de la rue, elle partit rapide, se dirigeant vers sa maison, la tête découverte, la chevelure défaite, le regard fixe. Le soleil, alors au zénith, brûlait de tous ses feux; pas un nuage ne voilait son disque resplendissant; le vent agitait faiblement les feuilles des arbres, la route était déjà presque sèche; malgré la tempête de la veille, pas un oiseau ne se risquait à abandonner l’ombre des branches.
Enfin Sisa était arrivée. Emue, silencieuse, elle entra dans son triste logis, le parcourut, sortit, alla, vint de tous côtés. Elle courut ensuite chez le vieux Tasio, frappa à la porte; le vieux n’y était pas. La malheureuse retourna chez elle et commença à crier, à appeler: Basilio! Crispin! s’arrêtant à chaque instant, prêtant l’oreille avec attention. L’écho qui répétait ses appels, le doux murmure de l’eau dans la rivière voisine, la musique des roseaux agités par la brise étaient les uniques voix de la solitude. De nouveau elle appela, monta sur une hauteur, descendit dans un ravin; ses yeux errants prenaient une expression sinistre, d’instant en instant ils s’illuminaient de vifs reflets, puis s’obscurcissaient comme le ciel dans une nuit de tourmente; on aurait dit que la lumière de la raison, prête à s’éteindre, se ranimait et se mourait tour à tour.
Revenue chez elle, elle s’assit sur la natte où ils s’étaient couchés la nuit précédente et leva les yeux: au bout de l’un des roseaux de la cloison qui pendait près du précipice elle aperçut un morceau de la chemise de Basilio. Se levant, elle le prit et l’examina à la lumière du soleil: le morceau d’étoffe avait des taches de sang. Par hasard Sisa ne les vit pas: elle se baissa et continua à examiner ce débris du vêtement de son fils, l’élevant dans l’air, baigné des rayons embrasés: puis, comme si elle avait senti tout s’obscurcir et la clarté lui manquer, elle regarda le soleil en face, les yeux démesurément ouverts.
Enfin elle erra de côté et d’autre, criant, hurlant d’étranges sons; qui l’eut entendue aurait eu peur, sa voix avait un timbre que ne saurait donner le larynx humain. Lorsque pendant la nuit rugit la tempête et que, vertigineusement rapide, le vent bat de ses ailes invisibles une armée d’ombres qui le poursuivent, si vous vous trouvez dans un édifice ruiné et solitaire, vous entendez certaines plaintes, certains soupirs que vous savez être le murmure du vent battant les hautes tours et les murs délabrés; vous n’en êtes pas moins saisi de terreur et vous frémissez! eh bien, l’accent de cette mère était plus lugubre et plus terrible encore que ces sanglots inconnus retentissant dans les nuits obscures où rugit la tempête.
Le soleil se coucha, l’ombre la surprit. Peut-être le ciel lui accorda-t-il quelques heures de sommeil pendant lesquelles l’aile invisible d’un ange, caressant son visage pâli, emporta sa mémoire qui ne lui rappelait plus que des douleurs; peut-être que, tant de souffrances dépassant la résistance possible de l’humanité débile, la Mère Providence intervint, apportant sa plus douce consolation, l’oubli. Le jour suivant, Sisa vaguait souriante, chantant et conversant avec tous les êtres de la grande Nature.
1 Guérite.—N. des T.
Trois jours se sont écoulés, trois jours et trois nuits que les habitants de San Diego ont employés à commenter les faits qui s’étaient passés et à faire les préparatifs de la fête du pueblo.
Tout en savourant par avance les réjouissances futures, les uns médisaient du gobernadorcillo, les autres du lieutenant principal, ceux-ci des jeunes, ceux-là des vieux, il n’était personne qui ne dît son mot et beaucoup rejetaient la faute sur tous.
On commentait aussi l’arrivée de Maria Clara accompagnée de la tante Isabel. On s’en réjouissait parce qu’on l’aimait, mais en même temps que l’on admirait sa beauté on s’étonnait aussi des changements qui survenaient dans le caractère du P. Salvi.—«Il a des distractions nombreuses pendant le saint sacrifice; il ne nous parle presque plus; à vue d’œil il devient plus maigre et plus sombre», telles étaient les réflexions de ses pénitentes. Le cuisinier le voyait s’émacier de jour en jour et se plaignait du peu d’honneur qu’il faisait à ses plats. Mais ce qui soulevait le plus de murmures c’étaient les deux lumières que l’on voyait briller au couvent lorsque le P. Salvi était en visite... en visite chez Maria Clara! Les dévotes faisaient des signes de croix mais continuaient à jaser.
Personne ne s’occupait plus de la malheureuse Sisa ni de ses fils.
Crisóstomo Ibarra avait télégraphié du chef-lieu de la province pour saluer la tante Isabel et sa nièce, mais sans leur expliquer la cause de son absence. Beaucoup croyaient qu’on l’avait arrêté à cause de sa conduite envers le P. Salvi dans l’après-midi de la Toussaint. Mais les commentaires changèrent de ton lorsque, le soir du troisième jour, on le vit descendre d’une voiture devant la petite maison de sa fiancée et saluer courtoisement le prêtre qui s’y rendait lui aussi.
C’était un délicieux petit nid parmi les orangers et les ilang-ilang. Nous y retrouvons les deux jeunes gens accoudés à une fenêtre d’où l’on voyait le lac. Des fleurs et des plantes grimpantes, s’enroulant autour des roseaux et des fils métalliques disposés pour les recevoir, répandaient à l’entour leur ombre fraîche et leur parfum léger.
Ils causaient: leurs lèvres murmuraient des mots plus doux que le bruissement des feuilles et plus parfumés que l’air tout imprégné des aromes du jardin. C’était l’heure où les sirènes du lac, profitant des ombres du crépuscule rapide, sortaient des flots leurs têtes rieuses pour admirer et saluer de leurs chants le soleil moribond. Ibarra disait à son amie:
—Demain, avant que l’aube paraisse, ton désir sera satisfait. Je disposerai tout dès cette nuit pour que rien ne manque.
—Alors j’écrirai à mes amies pour les inviter. Fais en sorte que le curé ne vienne pas!
—Pourquoi?
—Parce qu’il semble qu’il me surveille. Ses yeux creux et sombres me font mal; quand il les fixe sur moi, j’ai peur. Quand il me cause il a une voix... il me parle de choses si extraordinaires, si incompréhensibles, si étranges... un jour il m’a demandé si je n’avais pas rêvé à des lettres de ma mère; je crois qu’il est à moitié fou. Mon amie Sinang et Andeng, ma sœur de lait, disent qu’il est un peu... atteint, parce qu’il ne mange pas, ne se baigne pas et vit constamment dans l’ombre. Arrange-toi pour qu’il ne vienne pas.
—Nous sommes forcés de l’inviter, répondit Ibarra pensif. Les habitudes du pays nous y obligent; il vient chez toi et, de plus, sa conduite avec moi a été pleine de noblesse. Quand l’Alcalde l’a consulté sur l’affaire dont je t’ai parlé, il n’a eu que des louanges pour moi et n’a pas fait la moindre réclamation: mais je vois que tu es contrariée; je prendrai soin qu’il ne puisse nous accompagner.
On entendit des pas légers: c’était le curé qui s’approchait, un sourire forcé sur les lèvres.
—Le vent est frais, dit-il, quand on a pris un rhume on le garde jusqu’à ce que revienne la chaleur. Ne craignez-vous pas de vous refroidir?
Sa voix était tremblante et son regard fixé au loin se détournait des jeunes gens.
—Au contraire, la soirée nous paraît agréable et le vent délicieux! répondit Ibarra. En cette saison nous avons notre automne et notre printemps; quelques feuilles tombent, mais les bourgeons poussent.
Fr. Salvi soupira.
—Je trouve très belle la réunion de ces deux saisons sans qu’intervienne l’hiver glacé, continua Ibarra. En février les branches des arbres fruitiers bourgeonnent, en mars déjà nous aurons les fruits mûrs. Viennent les mois de chaleur, nous irons ailleurs.
Fr. Salvi sourit. La conversation s’engagea sur des sujets indifférents: le temps, le pueblo, la fête; Maria Clara chercha un prétexte et se retira.
—Puisque nous parlons de la fête, dit Ibarra, permettez-moi de vous inviter à celle que nous donnerons demain matin. C’est une fête champêtre que nous organisons entre amis.
—Et, où se fera-t-elle?
—Près du ruisseau qui serpente dans le bois voisin, à côté du balitî: aussi nous lèverons-nous de bonne heure pour que le soleil nous rejoigne en route.
Le moine réfléchit, puis répondit:
—L’invitation est très tentante et je l’accepte pour vous prouver que je ne vous garde pas rancune. Mais je ne pourrai m’y rendre qu’après avoir rempli mes devoirs. Vous êtes heureux d’être libre!
Quelques minutes après, Ibarra partit pour s’occuper de la fête du lendemain. La nuit était déjà très obscure.
Dans la rue, un homme s’approcha qui le salua respectueusement.
—Qui êtes-vous? lui demanda le jeune homme.
—Vous ne connaissez pas mon nom, señor. Je vous attends depuis deux jours.
—Que me voulez-vous?
—Personne ne prend pitié de moi parce que l’on dit que je suis un bandit, señor. Mais j’ai perdu mes fils, ma femme est folle et tout le monde prétend que je mérite mon sort.
Ibarra examina rapidement l’homme et lui demanda:
—Que voulez-vous en ce moment?
—Implorer votre pitié pour ma femme et pour mes enfants.
—Je ne puis m’arrêter. Si vous voulez me suivre, vous me direz en route ce qui vous est arrivé.
L’homme le remercia, et tous deux disparurent bientôt dans les ténèbres des rues où l’éclairage faisait presque entièrement défaut.
Les étoiles brillaient encore à la voûte de saphir et, dans les branches, les oiseaux n’avaient pas terminé leur sommeil que déjà une troupe joyeuse parcourait les rues du pueblo se dirigeant vers le lac, à la faible lueur de ces torches de goudron, que l’on appelle communément huepes.
C’étaient cinq jeunes filles, marchant d’un pas rapide, se tenant par les mains ou par la ceinture, suivies de quelques vieilles dames et de servantes portant gracieusement sur leur tête des paniers remplis de provisions, de plats, etc. A voir leurs figures où rit la jeunesse, où brille l’espérance, à contempler leurs abondantes et noires chevelures flottant au vent et les larges plis de leurs vêtements, nous les prendrions pour des divinités de la nuit s’enfuyant à l’approche du jour, si nous ne savions pas que ce sont Maria Clara et ses quatre amies: la joyeuse Sinang, sa cousine, la sévère Victoria, la belle Iday, et la pensive Neneng qui représente la beauté modeste et tremblante.
Elles bavardaient avec animation, riaient, se pinçaient, se parlaient à l’oreille et ensuite lançaient en fusées les éclats de rire.
Mais, à leur rencontre, s’avançait un groupe de jeunes gens portant de grandes torches de roseaux; ils marchaient presque sans bruit au son d’une guitare que Sinang, toujours moqueuse, compara à une «guitare de mendiant».
Quand les deux groupes se rencontrèrent, c’étaient les jeunes filles qui avaient pris un air sérieux et grave comme si elles n’avaient jamais appris à rire; au contraire, les hommes parlaient, saluaient, souriaient et faisaient six questions pour obtenir la moitié d’une réponse.
—Le lac est-il tranquille? Croyez-vous que nous aurons beau temps? demandaient les mamans.
—Ne vous inquiétez pas, señoras, je sais très bien nager, répondit un grand garçon, sec et mince.
—Auparavant, nous aurions dû entendre la messe! soupirait tante Isabel en joignant les mains.
—Il est encore temps, señora. Albino qui est un ancien séminariste peut la dire dans la barque, répondit un autre en désignant le grand sec.
Celui-ci, qui avait une bonne physionomie de fourbe, entendant ce propos, prit aussitôt un air componctueux, caricature parfaite du P. Salvi.
Sans rien perdre de sa gravité, Ibarra prenait part à la gaieté de ses compagnons.
Mais on était au bord du lac: des cris de surprise et de joie s’échappèrent involontairement des lèvres des femmes. On voyait deux grandes barques, réunies entre elles, pittoresquement ornées de guirlandes de fleurs et de feuilles avec des étoffes bouillonnées de diverses couleurs; de petites lanternes de papier pendaient alternant avec des roses, des œillets, des fruits, piñas, kasuy, platanos, goyaves, lanzones1. Ibarra avait apporté des nattes, des tapis, des coussins et, avec le tout, formé de commodes et moelleux sièges pour les dames. Les tikines2 et les avirons étaient également décorés. Dans la barque la mieux parée se trouvaient une harpe, des guitares, des accordéons et une corne de carabao; dans l’autre brûlait un feu de kalanes3 de boue; on préparait du thé, du café et du salabat4 pour le déjeuner.
—Ici les femmes, là les hommes! disaient les mamans en s’embarquant. Allons! restez tranquilles, ne remuez pas ou nous allons chavirer.
—Faisons le signe de la croix! disait tante Isabel.
—Et nous allons rester ici toutes seules? demanda Sinang en faisant la moue. Nous seules... Aïe!
Cette exclamation avait pour cause un pinçon opportun dont l’avait gratifiée sa mère.
Lentement les barques s’éloignaient de la plage, reflétant dans le miroir du lac les multiples lumières de leurs lanternes. A l’orient apparaissaient les premières teintes de l’aurore.
Un silence relatif régnait. La séparation établie par les vieilles dames semblait avoir pour effet de dédier la jeunesse à la méditation.
—Fais attention! dit à voix haute Albino à un autre jeune homme; appuie bien sur l’étoupe qui est sous ton pied.
—Comment?
—Parce que l’eau pourrait entrer; cette barque est pleine de trous.
—Aïe! nous coulons! s’écrièrent les femmes épouvantées.
—N’ayez pas peur, señoras! reprit le séminariste pour les tranquilliser. Votre barque est très sûre, elle n’a que cinq trous et ils ne sont pas très grands.
—Cinq trous! Jésus! Voudriez-vous nous noyer?
—Pas plus de cinq, señoras, grands comme cela! et il leur montrait le petit rond formé par son pouce et son index réunis. Refoulez bien les étoupes pour les boucher.
—Mon Dieu! sainte Marie! l’eau entre déjà, s’écria une vieille.
Il y eut un petit tumulte, les unes poussaient des cris, les autres se préparaient à sauter à l’eau.
—Assurez bien les étoupes, là! continuait Albino en montrant l’endroit où étaient les jeunes filles.
—Où donc? où donc? nous ne savons pas! Par pitié venez nous montrer ce qu’il faut faire! imploraient les femmes tremblantes.
Il fallut que cinq jeunes gens passassent dans l’autre barque pour rassurer les mères effrayées. Singulier hasard! un endroit dangereux se trouvait à côté de chaque jeune fille; du côté des vieilles dames pas une voie d’eau ne menaçait la sécurité commune. Et plus singulier hasard encore! Ibarra avait dû se placer près de Maria Clara, Albino près de Victoria, chacun près de sa préférée. La tranquillité revint régner du côté des prévoyantes mères; mais de ce côté seulement.
L’eau était complètement tranquille, les champs de pêche peu éloignés, l’heure très matinale, aussi fut-il décidé d’abandonner les avirons et de se mettre à déjeuner. L’aurore illuminant déjà l’espace, on éteignit les lanternes.
La matinée était belle, la lumière qui tombait du ciel et celle que reflétaient les eaux faisaient briller la surface du lac; de là une clarté illuminant tout, ne produisant presque pas d’ombres, une clarté fraîche, saturée de couleurs, comme on en devine parfois dans quelques marines.
Presque tous étaient joyeux, ils respiraient la légère brise qui commençait à s’élever; les vieilles dames elles-mêmes, toujours surveillant et grondant, riaient et se divertissaient entre elles.
—Te souviens-tu, disait l’une d’elles à la Capitana Ticá, du temps où nous étions encore jeunes filles et où nous allions nous baigner dans la rivière? Nous descendions le courant dans de petites barques faites d’écorce de platane, nous emportions des fruits et des fleurs parfumées. Nous portions chacune une petite bannière où se lisaient nos noms...
—Et quand nous revenions à la maison, ajoutait l’autre sans la laisser terminer, nous trouvions les ponts de bambou détruits et nous étions forcées de passer les ruisseaux à gué... les brigands!
—Oui! disait la Capitana Ticá, mais je préférais mouiller ma jupe que de me découvrir le pied; je savais que dans les buissons de la rive étaient cachés des yeux qui nous observaient.
Les jeunes filles qui entendaient cette conversation se faisaient des signes et souriaient.
Seul un homme restait silencieux, étranger à toute cette gaieté: c’était le pilote. Jeune, de formes athlétiques, ses grands yeux tristes et le sévère dessin de ses lèvres donnaient à l’expression de sa physionomie un caractère intéressant que renforçaient encore ses longs cheveux noirs retombant naturellement, sans artifice de toilette, sur un cou robuste; une chemise sombre, de toile grossière, laissait deviner des muscles puissants et nerveux et ses bras nus maniaient comme une plume une large et lourde rame qui lui servait de timon pour guider les deux barques.
Maria Clara avait plusieurs fois surpris son regard attaché sur elle: il détournait aussitôt les yeux, contemplant l’horizon, les montagnes, les arbres de la rive. Elle eut pitié de sa solitude et, prenant quelques galettes, les lui offrit. Avec une certaine surprise il la regarda, mais ce regard ne dura qu’une seconde; prenant une galette, il refusa les autres en remerciant d’une voix à peine perceptible.
Personne ne s’occupa plus de lui. Les rires joyeux, les plaisirs des autres jeunes gens ne le déridaient pas; même les éclats de gaieté de la rieuse Sinang ne le faisaient pas départir de sa gravité.
Le premier déjeuner terminé, on continua l’excursion vers les enclos de pêche.
Il y en avait deux, placés à une certaine distance l’un de l’autre; tous deux étaient la propriété du Capitan Tiago. On distinguait de loin quelques hérons posés parmi les roseaux de la rive; de ces oiseaux blancs, que les tagals appellent kalauay5, volaient de ci de là, rasant de leurs ailes la surface des eaux, remplissant l’air de stridents croassements.
Maria Clara suivait du regard les hérons qui, lorsque les barques s’approchèrent, s’enfuirent dans la direction des montagnes voisines.
—Ces oiseaux ont-ils leurs nids dans ces montagnes? demanda-t-elle au pilote, bien moins peut-être pour le savoir que pour faire parler ce silencieux.
—Probablement, señora, répondit-il, mais jusqu’ici personne encore n’a vu leurs nids.
—N’ont-ils pas de nids?
—Je suppose qu’ils doivent en avoir, sinon ils seraient bien malheureux!
Maria Clara ne remarqua pas l’accent de tristesse avec lequel le jeune homme avait fait cette remarque.
—Alors?
—On dit, señora, que les nids de ces oiseaux sont invisibles et qu’ils ont la propriété de rendre également invisible celui qui les a en son pouvoir; de même que l’âme ne peut se voir que dans le brillant miroir des yeux, ce ne doit être que dans le miroir des eaux que ces nids se peuvent contempler.
Maria Clara devint pensive.
Mais on était arrivé au baklad6; le vieux marinier attacha les embarcations à un roseau, tandis que son fils se disposait à monter sur le bord de l’enclos pourvu de son panalok, c’est-à-dire de la ligne avec la poche de filet.
—Attends un instant, dit à ce dernier la tante Isabel, il faut disposer le sinigang pour que les poissons sortant de l’eau puissent être mis dans la marmite.
—Quoi! bonne tante Isabel, s’écria le séminariste, ne voulez-vous pas que le poisson puisse rester au moins un instant hors de l’eau.
Malgré sa figure blanche et joyeuse, Andeng, la sœur de lait de Maria Clara, était renommée comme bonne cuisinière. Elle prépara de l’eau de riz, des tomates et des camias7; quelques jeunes gens qui peut-être voulaient mériter ses sympathies l’aidaient dans ces préparatifs. Les autres jeunes filles épluchaient les cœurs de citrouilles, les pois et coupaient les paayap8 en petits morceaux longs comme des cigarettes.
Pour tromper l’impatience de ceux qui désiraient voir comment les poissons, vivants et frétillants, sortiraient de leur prison, Iday prit la harpe; non seulement elle touchait très bien de cet instrument mais de plus elle avait une très jolie main.
La jeunesse applaudit, Maria Clara l’embrassa; la harpe est l’instrument dont on joue le plus dans cette province, surtout dans ces occasions.
—Chante, Victoria, chante la Chanson du Mariage! demandèrent les vieilles dames.
Les hommes protestèrent et Victoria, qui avait fort bonne voix, se plaignit d’être enrouée. La Chanson du Mariage est une belle élégie tagale où sont peintes toutes les tristesses et toutes les misères de la vie de ménage sans aucune de ses consolations et de ses joies.
Alors, Maria Clara fut à son tour sollicitée.
—Toutes mes chansons sont tristes, dit-elle.
—Cela ne fait rien, lui répondirent ses compagnes.
Elle ne se fit plus prier, prit la harpe et d’une voix vibrante, harmonieuse et pleine de sentiment, chanta ces couplets:
«Les heures sont douces dans la patrie
Où est l’ami, quand brille le soleil.
La vie, c’est la brise qui souffle sur ses campagnes,
La mort y est douce, plus tendre y est l’amour.
»D’ardents baisers jouent sur les lèvres,
Lors du réveil sur le cœur d’une mère;
Les bras cherchent à ceindre le cou,
Et les yeux en se regardant se sourient.
»La mort est douce pour la patrie
Où est l’ami, quand brille le soleil;
Morte est la brise, pour qui n’a pas
Une patrie, une mère, un amour.»
La voix s’éteignit, le chant cessa, la harpe devint muette... on écoutait encore: personne n’applaudit. Les jeunes filles sentaient leurs yeux se remplir de larmes, Ibarra paraissait contrarié; quant au jeune pilote, immobile, il regardait au loin.
Mais un fracas retentit, semblable au bruit du tonnerre. Les femmes poussèrent un cri et se bouchèrent les oreilles. C’était l’ex-séminariste Albino qui, de toute la force de ses poumons, soufflait dans la corne de carabao, appelant tambulî9. Il n’en fallut pas plus pour ramener le rire et l’animation et sécher les yeux larmoyants.
—Veux-tu nous rendre sourdes, païen? lui cria la tante Isabel.
—Señora, répondit-il avec solennité; j’ai entendu parler d’un pauvre sonneur de trompette qui, pour avoir joué de son instrument, s’est marié avec une noble et riche demoiselle.
—C’est vrai, le Trompette de Säckingen! ajouta Ibarra qui ne pouvait se dispenser de prendre part à la conversation.
—Vous l’avez entendu? continua Albino, eh bien, je veux voir si je serai aussi heureux.
Et de nouveau, il se mit à souffler avec plus de force encore dans la corne résonnante, approchant particulièrement la trompe des oreilles des jeunes filles qui, moins gaies, s’étaient assises. Naturellement, il y eut un petit soulèvement; les mères le firent taire à force de coups de pied et de pinçons.
—Aïe! Aïe! disait-il, en se frottant les bras, qu’il y a loin des Philippines aux rives du Rhin! O tempora, o mores! Pour le même acte, on décore les uns, aux autres on donne des sambenitos10.
Toutes riaient, même Victoria; cependant Sinang disait à voix basse à Maria Clara:
—Tu es heureuse toi! moi aussi je chanterais bien, si je pouvais!
Enfin, Andeng annonça que le bouillon était prêt à recevoir ses hôtes.
Le jeune fils du pêcheur, monta alors sur la resserre ou bourse de l’enclos de pêche, placée à l’extrémité la plus étroite. Là, si les malheureux poissons avaient su lire et comprendre l’italien, on aurait pu écrire le Lasciate ogni speranza voi ch’entrate11, car ils n’en sortaient que pour mourir. C’était un espace presque circulaire d’environ un mètre de diamètre, disposé de telle façon qu’un homme pût se tenir debout sur la partie supérieure afin de retirer les poissons avec un petit filet.
—J’aimerais pêcher à la ligne comme cela, disait Sinang tout heureuse.
Tous étaient attentifs. Déjà quelques-uns croyaient voir frétiller et s’agiter les poissons et briller leurs étincelantes écailles: le jeune homme abaissa le filet, rien n’en sortit.
—La resserre doit être pleine, dit Albino à voix basse, depuis cinq jours on ne l’a pas visitée.
Le pêcheur retira la ligne: pas plus que le filet aucun poisson ne l’ornait; l’eau retombant en abondantes gouttes, où se jouait le soleil, semblait rire d’un rire argentin. Un cri de désappointement s’échappa de toutes les bouches.
La même opération répétée obtint le même résultat.
—Tu ne connais pas ton métier! dit Albino en grimpant auprès du jeune homme, et il lui arracha le filet des mains. Regarde, maintenant! Andeng, ouvrez la marmite!
Mais Albino ne fut pas plus adroit, le filet était toujours vide. Tous commencèrent à rire.
—Ne faites pas de bruit, vous chassez les poissons, dit-il. Ce filet doit être troué.
Mais toutes les mailles étaient intactes.
—Laissez-moi faire! lui dit Léon, le fiancé d’Iday. Celui-ci s’assura bien de l’état du cercle, examina le filet et, satisfait, demanda:
—Êtes-vous sûr qu’on n’a pas visité l’enclos depuis cinq jours?
—Nous en sommes absolument sûrs; la dernière fois c’était pour la vigile de la Toussaint.
—Mais alors! ou le lac est enchanté, ou je vais tirer quelque chose.
Léon plongea sa ligne, mais l’ennui se peignit sur sa figure. Il regarda un moment silencieux la montagne voisine, puis promena l’hameçon dans l’eau: il ne le retira pas, mais murmura à voix basse:
—Un caïman!
—Un caïman!
Le mot courut de bouche en bouche au milieu de l’épouvante et de la stupéfaction générales.
—Que dites-vous? lui demanda-t-on.
—Je dis qu’un caïman est pris là, affirma Léon qui enfonçant dans l’eau le manche de la ligne ajouta:
—Écoutez ce son? ce n’est pas le sable, c’est la peau, la peau épaisse, l’épaule du caïman. Voyez le mouvement des roseaux! c’est lui qui se démène car il est enroulé sur lui-même, attendez... il est grand: son corps mesure une palme au plus de large.
—Que faire? demanda-t-on.
—Le prendre! dit une voix.
—Jésus! et qui le prendra?
Personne ne s’offrait à descendre dans l’abîme. L’eau était profonde.
—Nous devrions l’attacher à notre barque et le traîner en triomphe, dit Sinang; il a mangé nos poissons à notre place!
—Je n’ai pas encore vu de caïman vivant! murmura Maria Clara.
Le pilote se levant, prit une longue corde et monta agilement sur l’espèce de plate-forme. Léon lui céda la place.
Excepté Maria Clara, personne jusqu’alors ne l’avait regardé; maintenant on admirait sa svelte stature.
A la grande surprise de tous et malgré les cris, il sauta dans la resserre.
—Emportez ce couteau! lui cria Crisóstomo en tirant une large lame de Tolède.
Mais déjà l’eau un instant troublée redevenait calme et l’abîme se fermait mystérieux.
—Jésus, Marie, Joseph! criaient les femmes. Nous allons avoir un malheur!
—Ne craignez rien, señoras, leur disait le vieux marinier; s’il y a quelqu’un dans la province qui puisse en venir à bout, c’est lui.
—Comment s’appelle ce jeune homme? demanda quelqu’un.
—Nous l’appelons le Pilote: c’est le meilleur que j’ai vu; seulement il n’aime guère le travail.
L’eau s’agitait; il semblait que dans les profondeurs un combat se fût engagé. Tous se taisaient, contenaient leur respiration. Ibarra, d’une main convulsée, serrait la poignée de son couteau aigu.
La lutte semblait prendre fin. La tête du jeune homme apparut, saluée de cris joyeux; les yeux des femmes étaient pleins de larmes.
Il grimpa sur la plate-forme, tenant d’une main l’extrémité de la corde, puis il tira fortement.
On vit alors le monstre; la corde le liait autour du cou et sous les extrémités antérieures, il était grand, ainsi que l’avait annoncé Léon, tacheté; sur ses épaules croissait une mousse verte qui est aux caïmans ce que les cheveux blancs sont à l’homme. Il mugissait comme un bœuf, frappait de la queue les roseaux, s’y accrochait et ouvrait une gueule noire et terrible, découvrant des crocs longs et acérés.
Le pilote le hissait seul; personne ne songeait à l’aider.
Lorsque la bête fut hors de l’eau, le jeune homme mit le pied dessus, ferma d’une main robuste les redoutables mâchoires et essaya d’attacher le museau avec de forts nœuds. Le reptile tenta un dernier effort, arqua son corps, battit le sol de sa puissante queue et, s’échappant, s’élança d’un saut dans le lac, hors de l’enclos, entraînant son dompteur. Le pilote était un homme mort; un cri d’horreur sortit de toutes les poitrines.
Rapide comme l’éclair, un autre corps tomba à l’eau: à peine eut-on le temps de voir que c’était Ibarra. Si Maria Clara ne s’évanouit pas, c’est que les indigènes des Philippines ne savaient pas encore s’évanouir.
Les eaux se colorèrent, se teignirent de rouge. Le jeune pêcheur sauta à son tour dans l’abîme, le bolo12 à la main, son père le suivit. Mais à peine disparaissaient-ils qu’Ibarra et le pilote remontaient à la surface, cramponnés au cadavre du caïman. Le ventre blanc du reptile était lacéré et le couteau d’Ibarra cloué dans sa gorge.
Il est impossible de décrire la joie générale; tous les bras se tendirent pour tirer, les deux jeunes gens de l’eau. Les vieilles dames étaient à demi-folles, elles riaient, elles priaient, elles pleuraient. Andeng oublia que son sinigang avait bouilli trois fois; tout le bouillon se répandit sur le feu et l’éteignit. La seule qui ne put dire un mot fut Maria Clara.
Ibarra était indemne; le pilote n’avait qu’une légère égratignure au bras.
—Je vous dois la vie! dit-il à Ibarra que l’on entourait de manteaux de laine et de tapis.
La voix du pilote avait un timbre particulier; elle semblait nuancée d’ennui.
—Vous êtes trop intrépide! répondit Ibarra; une autre fois vous ne tenterez plus Dieu!
—Si tu n’étais pas revenu!... murmura Maria Clara encore pâle et tremblante.
—Si je n’étais pas revenu et que tu m’aies suivie, répondit le jeune homme en complétant sa pensée, au fond du lac j’aurais été en famille.
Ibarra n’oubliait pas que c’était là que gisaient les restes de son père.
Les vieilles dames ne voulaient pas aller au second baklad; pour elles le jour avait mal commencé, il ne pouvait manquer d’arriver d’autres malheurs, mieux valait s’en aller.
—Et tout cela parce que nous n’avons pas entendu la messe!
—Mais, quel malheur avons-nous eu? répondit Ibarra. Le seul à plaindre dans l’affaire, c’est le caïman.
—Ce qui prouve, conclut l’ex-séminariste, que dans toute sa vie pécheresse jamais cet infortuné reptile n’a entendu la messe. Jamais on ne l’a vu parmi tant de caïmans qui fréquentent l’église.
Les barques se dirigèrent donc jusqu’à l’autre baklad. Andeng dut préparer un autre sinigang.
La matinée s’avançait; la brise s’élevait et commençait à agiter les vagues qui se plissaient autour du caïman, soulevant «des montagnes d’écume où étincelante brille, riche en couleurs, la lumière du soleil», comme dit le poète P. A. Paterno.
La musique résonna de nouveau: Iday jouait de la harpe, les hommes de l’accordéon et de la guitare avec plus ou moins de régularité; le meilleur était Albino qui grattait son instrument absolument à faux, perdait la mesure à chaque instant ou bien oubliait quelques principales mesures et passait sans transition à un autre air absolument distinct.
Le second enclos fut visité sans confiance; beaucoup s’attendaient à y trouver la femelle du caïman; mais la nature est moqueuse et le filet sortit toujours plein.
La pêche terminée, on se dirigea vers la rive.
Là, à l’ombre de ce bois d’arbres séculaires qui appartenait à Ibarra, près du ruisseau cristallin, on devait déjeuner parmi les fleurs, sous des tentes improvisées.
La musique résonnait dans l’espace; la fumée des kalanes s’élevait joyeuse en tourbillons légers; l’eau chantait dans la marmite bouillante. Le cadavre du caïman tournait de tous côtés, tantôt présentant son ventre blanc et déchiré, tantôt son dos tacheté et ses épaules moussues. L’homme, favori de la Nature, ne s’inquiétait guère de tant de fratricides.
1 Kasuy, Anacardium occidentale, L.; lanzones, fruit du Lancium domesticum. Jac.—N. des T.
2 Gouvernails.—N. des T.
3 Fourneaux, fogones.—N. des T.
4 Mélange d’eau, de miel et de gingembre dont on fait usage contre la toux.—N. des T.
5 Kalaycaguay, nom indigène d’une poincillade des Philippines.—N. des T.
6 Enclos de pêche.—N. des T.
7 Fruits de l’Averrhoa Carambola L.—N. des T.
8 Ficus payapa.—N. des T.
9 Air qu’on joue sur la corne du même nom.—N. des T.
10 Casaque jaune que l’Inquisition faisait revêtir à ses condamnés pour les auto-da-fé.—N. des T.
11 «Vous qui entrez, laissez toute espérance.» Inscription placée par le Dante au-dessus de la porte de l’enfer.—N. d. T.
12 Sorte de sabre, à lame courte et large, ressemblant au machete.—N. des T.