XXIV

Dans le bois

Ce matin-là, le P. Salvi avait dit sa messe de bonne heure, de très bonne heure, et débarbouillé en quelques minutes une douzaine d’âmes sales.

La lecture de quelques lettres qui étaient arrivées dûment timbrées et cachetées sembla lui avoir fait perdre l’appétit, car il laissa refroidir complètement son chocolat.

—Le Père est malade, disait le cuisinier en préparant une autre tasse; il y a quelques jours qu’il ne mange pas; des six plats que je lui apporte, il n’en touche pas deux.

—C’est qu’il dort mal, répondit le valet de chambre; il a des cauchemars depuis qu’il a changé de lit. Ses yeux se creusent, il maigrit et jaunit de jour en jour.

En effet, le P. Salvi faisait peine à voir. Il n’avait pas voulu toucher à la seconde tasse de chocolat ni goûter aux gâteaux feuilletés de Cebú1; il se promenait pensif dans la vaste salle serrant dans ses mains osseuses quelques lettres qu’il parcourait par moments. Enfin il se décida à demander sa voiture, s’habilla et ordonna qu’on le conduisît au bois où se trouvait l’arbre fatidique, dans les environs duquel se donnait la fête champêtre.

Près du bois, le P. Salvi descendit de voiture et s’enfonça seul sous les ombrages.

Un sentier couvert traversait, avec beaucoup de détours, l’épaisseur du bois et conduisait à un ruisseau formé de diverses sources thermales, comme il en est beaucoup sur les flancs du Makiling. Les rives en sont ornées de fleurs sylvestres dont un grand nombre n’ont pas encore reçu de noms latins mais sont connues quand même des insectes dorés, des papillons de toutes tailles et de toutes couleurs, bleus et rouges, blancs et noirs, nuancés, brillants, bronzés, portant sur leurs ailes des rubis et des émeraudes, comme aussi des milliers de coléoptères aux reflets métalliques poudrés d’or fin. Le bourdonnement de ces insectes, le grésillement de la cigale qui retentit nuit et jour, le chant de l’oiseau ou le bruit sec de la branche morte qui tombe en s’accrochant de toutes parts troublent seuls le silence mystérieux.

Le prêtre erra quelque temps parmi les lianes épaisses, évitant les épines qui s’enfonçaient dans l’habit de guingon comme pour le retenir, les racines des arbres qui sortaient du sol et le faisaient trébucher à chaque pas. Tout à coup il s’arrêta: des éclats de voix fraîches, des rires arrivaient à ses oreilles; ces sons joyeux venaient du ruisseau et se rapprochaient de plus en plus.

—Je vais voir si je trouve un nid, disait une belle et douce voix, que le curé reconnaissait, je voudrais le voir sans que lui me vît; je voudrais le suivre partout.

Le P. Salvi se cacha derrière le tronc d’un gros arbre et écouta.

—C’est-à-dire que tu voudrais faire avec lui ce que le curé fait avec toi, puisqu’il te surveille continuellement? répondit une voix joyeuse. Prends garde, car la jalousie fait maigrir et creuse les yeux.

—Non, ce n’est pas par jalousie, c’est par pure curiosité! répliquait la voix argentine, tandis que la joyeuse répétait: Oui! jalouse, jalouse! et riait aux éclats.

—Si j’étais jalouse, au lieu de vouloir me rendre invisible, c’est à lui que je donnerais ce privilège pour que personne ne puisse le voir.

—Mais toi, tu ne le verrais pas non plus et ce ne serait pas bien. Le mieux, si nous trouvons le nid, sera que nous le donnions au curé; il pourra ainsi nous surveiller sans qu’on soit forcé de le voir, n’est-ce pas ton avis?

—Je ne crois pas aux nids de hérons, répondit l’autre voix; mais si jamais je devenais jalouse, je saurais surveiller et me faire invisible...

—Comment? comment? comme une Sœur surveillante peut-être?

Ce souvenir de pension provoqua encore un accès de gaieté.

—Tu sais comment on la trompait, la Sœur surveillante!

De sa cachette, le P. Salvi reconnut Maria Clara, Victoria et Sinang se promenant dans le ruisseau. Les trois jeunes filles, tout en marchant, regardaient la surface des eaux, cherchant le mystérieux nid de héron; elles allaient, mouillées jusqu’aux genoux, les larges plis des jupes de bain laissant deviner la gracieuse courbe de leurs jambes. Les cheveux déliés, les bras nus, le buste recouvert de chemises à grandes raies de couleurs claires, elles cherchaient l’impossible et cueillaient en même temps des fleurs et des plantes croissant sur les rives.

L’Actéon religieux, immobile et pâle, contemplait Maria Clara, cette pudique Diane; ses yeux brillant dans leurs sombres orbites ne se lassaient pas d’admirer ces bras blancs et bien modelés, ce cou élégant, cette gracieuse gorge: les pieds mignons et roses qui jouaient avec l’eau réveillaient dans son être appauvri d’étranges sensations et faisaient rêver son ardent cerveau.

Mais le petit cours d’eau faisait un coude et bientôt les roseaux épais cachèrent ces douces figures dont il cessa d’entendre les allusions cruelles. Ivre, chancelant, couvert de sueur, le P. Salvi sortit de sa cachette et regarda autour de lui avec des yeux égarés. Il restait immobile, ne sachant à quoi se résoudre, faisant quelques pas comme pour suivre les jeunes filles, mais bientôt se retournant il marcha le long de la rive afin de rejoindre le reste des invités.

A quelque distance, au milieu du ruisseau, il vit une sorte de bain, bien enclos, dont le toit était fait de roseaux feuillus; de là sortaient aussi de joyeux accents de jeunes filles; des feuilles de palmier, des fleurs, des banderoles ornaient cette tente légère. Plus loin, un pont de bambous; de l’autre côté de ce pont se baignaient les hommes, tandis qu’une multitude de serviteurs et de servantes s’empressait autour des kalanes improvisés, occupés à plumer des poules, à laver du riz, à rôtir des cochons de lait, etc. Sur la rive opposée, dans une clairière faite de main d’homme, beaucoup d’hommes et de femmes étaient réunis sous un toit de cotonnade, attaché en partie aux branches des arbres séculaires, en partie à des pieux nouvellement fichés en terre. Là causaient l’alférez, le vicaire, le gobernadorcillo, le lieutenant principal, le maître d’école, nombre de capitaines et de lieutenants ayant cessé leurs fonctions et même le père de Sinang, le Capitan Basilio, qui avait été l’adversaire de D. Rafael dans un vieux procès non encore terminé. Ibarra lui avait dit: «Nous discutons un droit, mais discuter ne veut pas dire être ennemis.» Et le célèbre orateur des conservateurs avait non seulement accepté l’invitation avec enthousiasme mais, de plus, envoyé trois domestiques à la disposition du jeune homme.

Le curé fut reçu avec respect et déférence par tous, même par l’alférez.

—Mais, d’où vient Votre Révérence? demanda celui-ci en voyant son visage plein d’égratignures et son habit couvert de feuilles et de morceaux de branches sèches. Votre Révérence serait-elle tombée?

—Non, je me suis égaré! répondit le P. Salvi en baissant les yeux pour examiner son costume.

On ouvrait des bouteilles de limonade, on partageait des cocos verts afin que ceux qui sortaient du bain pussent boire leur eau fraîche et manger leur chair tendre, plus blanche que le lait; les jeunes filles recevaient de plus un chapelet de sampagas, entremêlés de roses et de ilang-ilang qui parfumaient les chevelures dénouées. Elles s’asseyaient ou se couchaient dans les hamacs suspendus aux branches ou bien encore s’installaient pour jouer autour d’une large pierre sur laquelle on voyait des cartes, des échiquiers, de petits livres, des coquillages et de petites pierres servant de marques.

On montra le cadavre du caïman au curé, mais il parut distrait, son attention s’éveilla seulement lorsqu’en lui montrant la plus large blessure on lui dit que c’était l’œuvre d’Ibarra. Quant au pilote, célèbre quoique inconnu, il n’était plus là; avant l’arrivée de l’alférez il avait déjà disparu.

Maria Clara sortit enfin du bain, accompagnée de ses amies; fraîche comme une rose à son premier matin, couverte de rosée, des gouttelettes de diamant dans ses pétales divins. Son premier sourire fut pour Crisóstomo, pour le P. Salvi le premier nuage de son front. Celui-ci le remarqua mais ne soupira pas.

L’heure de manger était arrivée. Le curé, le vicaire, l’alférez, le gobernadorcillo et quelques capitaines avec le lieutenant principal s’assirent à une table que présidait Ibarra. Les mamans n’avaient pas permis qu’aucun homme prît place à la table des jeunes filles.

—Cette fois, Albino, tu n’inventes plus de voies d’eau comme dans les barques, dit Léon à l’ex-séminariste.

—Quoi? qu’est-ce que cela veut dire? demandèrent les vieilles.

—Señoras, cela veut dire que les barques étaient aussi peu trouées que ce plat, déclara Léon.

—Jésus, saramullo! s’écria en souriant la tante Isabel.

—Avez-vous appris quelque chose, señor alférez, sur le criminel qui a maltraité le P. Dámaso? demandait F. Salvi:

—De quel criminel parlez-vous? répondit l’alférez en regardant le moine au travers d’un verre de vin qu’il vidait.

—Comment? mais de celui qui avant-hier a frappé le P. Dámaso sur la route!

—Le P. Dámaso a été attaqué? interrogèrent diverses voix.

Le vicaire parut sourire.

—Oui, le P. Dámaso est au lit en ce moment. On croit que l’auteur de l’attentat est Elias, celui qui vous autrefois vous a jeté dans la mare, señor alférez.

L’alférez devint rouge de honte, à moins que ce ne fût d’avoir vidé son verre de vin.

—Mais je croyais, continua le P. Salvi avec une certaine ironie, que vous étiez au courant du fait; je me disais qu’alférez de la garde civile...

Le militaire se mordit les lèvres et balbutia une excuse quelconque.

A ce moment, une femme pâle, maigre, misérablement vêtue, apparut comme un spectre; personne ne l’avait vue venir, car elle s’avançait silencieuse et faisait si peu de bruit que, la nuit, on l’eût prise pour un fantôme.

—Donnez à manger à cette pauvre femme! disaient les vieilles dames; hé! venez ici!

Continuant son chemin, elle s’approcha de la table où était le curé; celui-ci tourna la tête, la reconnut et le couteau lui tomba de la main.

—Donnez à manger à cette femme! ordonna Ibarra.

—La nuit est obscure et les enfants disparaissent! murmurait la malheureuse.

Mais à la vue de l’alférez qui lui adressait la parole, elle prit peur et se mit à courir, disparaissant entre les arbres.

—Qui est-ce? demanda-t-on.

—Une malheureuse qui est devenue folle à force de craintes et de douleurs! répondit D. Filipo; il y a quatre jours qu’il en est ainsi.

—Ne serait-ce pas une certaine Sisa? demanda Ibarra avec intérêt.

—Vos soldats l’ont arrêtée, continua le lieutenant principal avec une certaine amertume; ils l’ont conduite à travers tout le pueblo pour je ne sais quelle histoire sur ses fils... que l’on n’a pu éclaircir.

—Comment? demanda l’alférez en se retournant vers le curé, c’est peut-être la mère de vos deux sacristains?

Le curé confirma d’un signe de tête.

—Ils ont disparu sans qu’on ait jamais recherché ce qu’ils étaient devenus! ajouta sévèrement D. Filipo en regardant le gobernadorcillo qui baissa les yeux.

—Cherchez cette femme! commanda Crisóstomo aux domestiques. J’ai promis de m’informer de l’endroit où sont ses fils...

—Ils ont disparu, dites-vous? demanda l’alférez. Vos sacristains ont disparu, Père curé?

Celui-ci vida le verre de vin qu’il avait devant lui et fit un signe de tête affirmatif.

—Caramba! Père curé, s’écria avec un rire moqueur l’alférez, qui se réjouissait à la pensée d’une revanche, quelques pesos de Votre Révérence sont perdus et vous réveillez aussitôt mon sergent pour qu’il les fasse chercher; vos deux sacristains disparaissent et Votre Révérence ne dit rien, et vous, señor Capitan... il est vrai aussi que vous...

Il n’acheva pas sa phrase mais éclata de rire en enfonçant sa cuiller dans la chair rouge d’une papaya sylvestre2.

Le curé, confus, troublé, répondit:

—C’est que je dois répondre de l’argent...

—Bonne réponse, révérend pasteur d’âmes! interrompit l’alférez, la bouche pleine. Bonne réponse, saint homme!

Ibarra voulut intervenir mais, faisant un effort sur lui-même, le P. Salvi reprit:

—Et savez-vous, señor alférez, ce que l’on dit à propos de la disparition de ces enfants? Non? Eh bien! demandez-le à vos soldats!

—Comment? s’écria l’interpellé, abandonnant son ton joyeux et moqueur.

—On dit que la nuit où ils ont disparu on a entendu des coups de feu!

—Des coups de feu? répéta l’alférez en regardant les personnes présentes.

Celles-ci firent un mouvement de tête affirmatif.

Le P. Salvi reprit alors lentement avec un sourire cruel et sarcastique:

—Allons, je vois que vous ne savez pas arrêter les criminels, que vous ignorez ce que font les vôtres, mais que vous voulez vous faire prédicateur et apprendre aux autres leur devoir. Vous devez connaître le refrain:

«Le fou en sait plus chez lui...»

—Señores, interrompit Ibarra qui avait vu pâlir l’alférez; à propos de tout cela je voudrais savoir ce que vous pensez d’un projet que j’ai formé. Je pense confier cette folle aux soins d’un bon médecin et, avec votre aide et vos conseils, rechercher ce que sont devenus ses fils.

Le retour des domestiques, qui n’avaient pu retrouver la folle, acheva de rétablir la paix entre les deux adversaires, en donnant un nouveau tour à la conversation.

Le repas était terminé; tandis que l’on servait le café et le thé, jeunes gens et vieillards se dispersèrent en divers groupes. Les uns prirent les jeux d’échecs, les autres les cartes, mais les jeunes filles, curieuses de savoir leur destinée, préférèrent poser des questions à la Roue de la Fortune.

—Venez, señor Ibarra! criait Capitan Basilio, un peu plus gai que d’ordinaire. Nous avons un litige qui dure depuis quinze ans; il n’y a pas de juge à la cour qui le résolve; nous allons voir si nous pourrons le terminer aux échecs?

—A l’instant et avec grand plaisir! répondit le jeune homme. Dans un moment, car l’alférez prend congé de nous!

Aussitôt l’officier parti, tous les vieillards qui comprenaient le jeu se réunirent autour des deux partenaires; la partie était intéressante et attirait même les profanes. Les vieilles dames cependant préférèrent se grouper autour du curé pour converser avec lui des choses spirituelles; mais le P. Salvi ne jugeait ni l’endroit ni l’occasion convenables pour de tels entretiens, aussi ne faisait-il que de vagues réponses et ses regards tristes et quelque peu irrités se fixaient un peu partout excepté sur ses interlocutrices.

Les deux joueurs commencèrent avec beaucoup de solennité.

—Si la partie ne donne pas de résultats, l’affaire est oubliée, c’est entendu! disait Ibarra.

Au milieu de l’action, Ibarra reçut une dépêche télégraphique; ses yeux brillèrent, il devint pâle, mais il la mit intacte dans son portefeuille, sans rien dire, sans même regarder le groupe de la jeunesse qui, entre des rires et des cris, continuait à interroger le destin.

—Echec au Roi! dit le jeune homme.

Capitan Basilio n’eut d’autre ressource que de cacher son Roi derrière la Reine.

—Echec à la Reine! redit encore Ibarra en la menaçant avec sa tour alors qu’elle ne restait défendue que par un pion.

Ne pouvant couvrir la Reine ni la retirer à cause du Roi qui était derrière, Capitan Basilio demanda un moment pour réfléchir.

—Très volontiers! répondit Ibarra; j’avais précisément quelque chose à dire en ce moment même à quelques-unes des personnes présentes.

Et il se leva en accordant un quart d’heure à son adversaire.

Iday avait le disque de carton où étaient inscrites les 48 demandes, Albino le livre des réponses.

—C’est un mensonge, ce n’est pas vrai! criait Sinang à demi en larmes.

—Qu’as-tu? lui demandait Maria Clara.

—Figure-toi, je demande: «Quand aurais-je de la raison?» et celui-là, ce curé manqué, lit dans le livre:

«Quand les grenouilles auront du poil!» Qu’en dis-tu?

Et Sinang faisait la moue à l’ancien séminariste qui riait encore.

—Qui t’avait commandé de faire cette question? lui dit sa cousine Victoria. Elle ne méritait pas une autre réponse.

—Demandez quelque chose, vous! dirent-elles toutes à Ibarra en lui présentant la Roue. Nous avons décidé que celui qui aurait reçu la meilleure réponse recevrait un cadeau des autres. Toutes nous avons déjà demandé!

—Et qui a eu la meilleure réponse?

—Maria Clara, Maria Clara! répondit Sinang. Nous lui avons fait demander bon gré mal gré: «Son amoureux est-il fidèle et constant?» et le livre a répondu...

Mais toute rouge, Maria Clara lui ferma la bouche avec sa main et ne la laissa pas continuer.

—Alors, donnez-moi la Roue! dit Crisóstomo souriant.

Il demanda: «Sortirai-je bien de mon entreprise actuelle?»

—Voilà une vilaine demande! s’écria Sinang.

Ibarra retira le doigt et, suivant son numéro, on chercha la page et la ligne.

—«Les songes sont des songes!» lut Albino.

Ibarra sortit le télégramme et l’ouvrit en tremblant.

—Cette fois votre livre a menti! s’écria-t-il plein de joie. Lisez:

«Projet d’école approuvé, autre jugé en votre faveur.»

—Que signifie ceci? criait-on.

—Ne disiez-vous pas que vous deviez faire un cadeau pour la meilleure réponse obtenue? demanda-t-il d’une voix tremblante, tandis qu’il partageait soigneusement le papier en deux morceaux.

—Oui! oui!

—Eh bien! ceci est mon cadeau, dit-il en donnant une moitié à Maria Clara; je dois élever dans le pueblo une école pour les garçons et pour les filles; cette école sera mon offrande.

—Et cet autre morceau?

—Celui-ci je le donnerai à qui aura obtenu la plus mauvaise réponse!

—Alors, à moi! cria Sinang.

Ibarra lui donna le papier et s’éloigna rapidement.

—Qu’est-ce que cela signifie? demanda-t-elle.

Mais l’heureux jeune homme était déjà loin et retournait poursuivre la partie d’échecs.

Fr. Salvi s’approcha, comme distrait, du joyeux cercle de la jeunesse. Maria Clara séchait une larme de joie.

Aussitôt le rire cessa, toutes et tous devinrent muets. Le curé regarda les jeunes filles sans se risquer à prononcer une parole; elles de leur côté gardaient le silence, attendant qu’il parlât.

—Qu’est-ce que ceci? demanda-t-il enfin en prenant le petit livre qu’il feuilleta.

La Roue de la Fortune, un livre de jeu, répondit Léon.

—Ne savez-vous pas que c’est un péché de croire à ces choses? dit-il, et avec colère il déchira les feuillets.

Tous poussèrent des cris de surprise et de chagrin.

—C’est un péché plus grand encore de disposer de ce qui n’est pas à soi contre la volonté du propriétaire! lui répliqua Albino en se levant. Père curé, cela s’appelle voler, et Dieu et les hommes condamnent le vol.

Maria Clara joignit les mains et, les yeux humides, contempla les restes de ce livre qui l’avait faite si heureuse.

On s’attendait à ce que Fr. Salvi répondît à Albino. Il n’en fit rien, il regarda tourbillonner les feuilles dispersées les unes dans le bois, les autres dans l’eau, puis s’en alla chancelant, la tête dans les mains. Il s’arrêta quelques secondes encore pour parler avec Ibarra, puis celui-ci l’accompagna jusqu’à l’une des voitures disposées pour amener ou reconduire les invités.

—Il fait bien de s’en aller ce rabat-joie! murmurait Sinang. Il a une figure qui semble dire: Ne ris pas, car je connais tes péchés!

Depuis qu’il avait fait son cadeau à sa fiancée Ibarra était si content qu’il commença à jouer sans réfléchir, sans s’occuper de l’état des pièces.

Il en résulta que, bien que le Capitan Basilio en fût déjà réduit à se défendre difficilement, la partie, grâce aux nombreuses fautes commises par le jeune homme, devint égale; il n’y avait ni perdant ni gagnant.

—Nous sommes quittes, nous sommes quittes! disait joyeusement Capitan Basilio.

—Nous sommes quittes, nous sommes quittes! répéta le jeune homme, quel que soit l’arrêt que les juges aient pu rendre.

Tous deux se donnèrent une poignée de mains avec effusion.

Au moment où ils célébraient ainsi cet arrangement qui mettait fin à un procès depuis longtemps fastidieux pour les deux parties, l’arrivée soudaine de quatre gardes civils et d’un sergent, en armes, baïonnette au canon, troubla la joie et répandit l’effroi parmi les femmes.

—Tout le monde tranquille! Feu sur qui bouge! commanda le sergent.

Malgré cette brutale fanfaronnade, Ibarra s’approcha de lui.

—Que voulez-vous? demanda-t-il.

—Nous cherchons un criminel nommé Elias, qui vous servait de pilote ce matin, répondit le militaire menaçant.

—Un criminel? le pilote! vous devez vous tromper!

—Non, señor, cet Elias est accusé d’avoir levé la main sur un prêtre...

—Ah! et ce serait le pilote?

—Lui-même, selon ce qu’on nous a dit. Vous admettez à vos fêtes des gens de bien mauvaise renommée, señor Ibarra.

Celui-ci le regarda des pieds à la tête et lui répondit avec un souverain mépris.

—Je n’ai pas de comptes à vous rendre de mes actes! A nos fêtes, tout le monde est bien reçu et vous-même, si vous étiez venu, vous auriez trouvé un siège à notre table, comme votre alférez qui, il y a deux heures, était encore avec nous.

Et ceci dit, il tourna les épaules.

Le sergent se mordit les lèvres et, voyant qu’il n’était pas le plus fort, il ordonna à ses hommes de rechercher de tous côtés, jusque dans les arbres, le pilote dont ils avaient le signalement sur un papier. D. Filipo lui disait:

—Remarquez bien que ce signalement convient aux neuf dixièmes des naturels; faites attention aux faux pas!

Les soldats revinrent enfin, disant qu’ils n’avaient rien vu qui pût paraître suspect: le sergent balbutia quelques paroles et s’en alla comme il était venu, en garde civil.

La joie renaquit peu à peu, ce fut une pluie de questions, une abondance de commentaires.

—C’est cet Elias qui a jeté l’alférez dans une mare! disait Léon pensif.

—Comment cela? qu’était-il arrivé? demandèrent quelques curieux.

—On dit qu’au mois de septembre, par une journée très pluvieuse, l’alférez se rencontra avec un homme qui portait du bois. La route était inondée, il ne restait qu’un passage étroit, à peine suffisant pour une personne. Il paraît que l’alférez, au lieu de retenir son cheval, piqua des éperons, criant à l’homme de retourner sur ses pas. Celui-ci qui ne voulait ni marcher inutilement à cause de la charge qu’il avait sur le dos ni s’enfoncer dans la mare, poursuivit sa route. Irrité, l’alférez voulut le frapper, mais l’homme prit un morceau de bois et le jeta à la tête du cheval avec une telle force que la pauvre bête tomba, déposant le cavalier au milieu de l’eau. On ajoute que l’homme poursuivit tranquillement son chemin sans s’occuper des cinq balles que, de la mare, l’alférez, aveuglé par la colère autant que par la boue, lui envoya l’une après l’autre. Comme l’homme était entièrement inconnu de lui, on supposa que ce devait être le célèbre Elias, arrivé dans la province depuis quelques mois, venu on ne sait d’où et qui s’était déjà fait connaître des gardes civils de quelques pueblos par de pareils faits.

—C’est donc un tulisan? demanda Victoria tremblante.

—Je ne le crois pas, car on dit qu’il s’est battu contre les tulisanes un jour qu’ils avaient attaqué une maison.

—Il n’a pas la figure d’un malfaiteur! ajouta Sinang.

—Non, mais son regard est très triste, je ne l’ai pas vu sourire de la matinée, répondit pensive Maria Clara.

L’après-midi se passa ainsi, l’heure était venue de retourner au pueblo.

Aux derniers rayons du soleil mourant, tout le monde sortit du bois en passant en silence près de la mystérieuse tombe de l’ancêtre d’Ibarra. Puis les conversations redevinrent gaies, vives, pleines de chaleur, sous ces branchages peu accoutumés à tant de bruit. Les arbres paraissaient tristes, les lianes se balançaient comme pour dire: Adieu, jeunesse! Adieu, rêve d’un jour!

Et maintenant, à la lueur rouge de gigantesques torches de roseaux, au son des guitares, laissons-les suivre leur chemin vers le pueblo. Les groupes se font moins nombreux, les lumières s’éteignent peu à peu, les chants s’affaiblissent et cessent, les guitares deviennent muettes à mesure qu’ils s’approchent des demeures des hommes. Reprenons le masque que nous portons d’habitude, entre frères!


1 Cebú, l’une des îles de l’archipel des Philippines. N. des T.

2 Carica papaya, L.—N. des T.

XXV

Chez le philosophe

Le lendemain matin, Juan Crisóstomo Ibarra, après avoir visité ses terres, se rendit chez le vieux Tasio.

Dans le jardin régnait une complète tranquillité, les hirondelles qui voletaient autour du toit faisaient à peine de bruit. La mousse recouvrait le vieux mur où grimpait une sorte de lierre qui encadrait les fenêtres. Cette maison paraissait la maison du silence.

Ibarra attacha soigneusement son cheval à un poteau et, marchant presque sur la pointe du pied, il traversa le jardin, proprement et scrupuleusement entretenu, monta les escaliers et, comme la porte était ouverte, entra.

En premier lieu, il vit le vieillard penché sur un livre dans lequel il paraissait écrire. Sur les murs, des collections d’insectes et de feuilles, des cartes et de vieilles planches, supportant des livres et des manuscrits.

Le vieillard était si absorbé par son travail qu’il ne remarqua l’arrivée du jeune homme qu’au moment où celui-ci, ne voulant pas le troubler, allait se retirer.

—Comment? vous étiez là? demanda-t-il en regardant Ibarra avec un certain étonnement.

—Ne vous dérangez pas, répondit celui-ci, je vois que vous êtes très occupé...

—En effet, j’écrivais un peu, mais rien ne presse, je suis satisfait de me reposer un instant. Puis-je vous être utile en quelque chose?

—Très utile! répondit Ibarra en s’approchant; mais...

Et il jeta un regard vers le livre qui était sur la table.

—Comment! s’écria-t-il surpris, vous vous occupez à déchiffrer des hiéroglyphes?

—Non! répondit le vieillard en lui offrant une chaise; je n’entends rien à l’égyptien pas plus qu’au copte, mais je comprends quelque peu le système d’écriture et j’écris en hiéroglyphes.

—Vous écrivez en hiéroglyphes! et pourquoi? demanda le jeune homme qui doutait de ce qu’il voyait et entendait.

—Pour qu’on ne puisse pas me lire en ce moment.

Ibarra le regarda fixement se demandant si, en effet, le vieillard n’était pas un peu fou. Il examina rapidement le livre pour s’assurer de la vérité et vit, très bien dessinés, des animaux, des cercles, des demi-cercles, des fleurs, des pieds, des mains, des bras, etc.

—Et pourquoi donc écrivez-vous si vous ne voulez pas être lu?

—Parce que je n’écris pas pour cette génération, j’écris pour les âges futurs. Si les hommes d’aujourd’hui pouvaient me lire ils brûleraient mes livres, le travail de toute ma vie; par contre, la génération qui déchiffrera ces caractères sera instruite, elle me comprendra, elle dira: «Nos aïeux ne dormaient pas tous dans la nuit de leur temps.» Le mystère de ces curieux caractères sauvera mon œuvre de l’ignorance des hommes comme le mystère et les rites étranges ont protégé beaucoup de vérités contre les destructives classes sacerdotales.

—Et, en quelle langue écrivez-vous?

—Dans la nôtre, en tagal.

—Les signes hiéroglyphiques peuvent servir?

—N’était la difficulté du dessin qui exige du temps et de la patience, je dirais qu’ils servent mieux que l’alphabet latin. L’antique égyptiaque a nos voyelles, notre o qui n’est que final et n’a pas la valeur de l’o espagnol, étant une voyelle intermédiaire entre o et u; il a aussi le véritable son de l’e; on y trouve notre ha et notre kha qui n’existent pas dans l’alphabet latin dont se sert l’espagnol. Par exemple, dans ce mot mukhâ—ajouta-t-il en montrant le livre—je transcris plus exactement la syllabe avec cette figure de poisson qu’avec la lettre h latine qui, en Europe, se prononce de tant de façons diverses. Pour une autre aspiration moins forte, par exemple dans ce mot hain, où la lettre h est plus douce, je me sers de ce buste de lion ou de ces trois fleurs de lotus, selon la quantité de la voyelle. Bien plus, j’ai le son de la nasale, impossible à rendre par l’alphabet latin espagnolisé. Je vous assure que si ce n’était la difficulté du dessin qui doit être parfait, il y aurait avantage à adopter les hiéroglyphes, mais cette difficulté même m’oblige à être concis et à ne rien dire de plus que ce qui est juste et nécessaire; d’ailleurs ce travail me tient compagnie quand s’en vont mes hôtes de la Chine et du Japon.

—Quels hôtes?

—Ne les entendez-vous pas? mes hôtes, ce sont les hirondelles. Cette année il en manque une: elle doit avoir été prise par quelque mauvais gamin chinois ou japonais.

—Comment savez-vous qu’elles viennent de ces pays?

—Très simplement: il y a quelques années, avant leur départ, je leur attachai à la patte un petit papier avec le nom des Philippines en anglais, parce que je supposais qu’elles ne devaient pas aller très loin et l’anglais se parle dans toutes les régions environnantes. Pendant plusieurs années, mon petit papier n’obtint pas de réponse; dernièrement je le fis écrire en chinois; lorsqu’elles revinrent ici, en novembre dernier, deux portaient d’autres petits papiers que je fis déchiffrer; l’un était en chinois et apportait un salut des rives du Hoang-ho; le second, suivant l’avis du Chinois que je consultai, était écrit en japonais. Mais je vous entretiens de choses indifférentes et ne vous demande pas en quoi je puis vous être utile.

—Je venais vous parler d’une affaire importante, répondit le jeune homme; hier après-midi...

—A-t-on pris ce malheureux? interrompit le vieillard avec intérêt.

—Vous parlez d’Elias? comment savez-vous qu’on le recherchait?

—J’ai vu la Muse de la garde civile.

—La Muse de la garde civile? Quelle est cette Muse?

—La femme de l’alférez, que vous n’avez pas invitée à votre fête. Hier matin on a appris dans le pueblo l’histoire du caïman. La Muse de la garde civile, qui a autant de pénétration que de méchanceté, supposa que le pilote devait être le téméraire qui avait jeté son mari dans la mare et frappé le P. Dámaso; et, comme elle lit les dépêches que doit recevoir l’alférez, à peine celui-ci fut-il rentré chez lui, ivre et sans jugement, que, pour se venger de vous, elle envoya le sergent avec des soldats, afin de troubler la joie de votre fête. Prenez garde! Eve était bonne sortie des mains de Dieu... Da. Consolacion, elle, est méchante et l’on ne sait de quelles mains elle est venue. La femme, pour être bonne, doit avoir été au moins une fois ou jeune fille ou mère.

Ibarra sourit légèrement et, tirant quelques papiers de son portefeuille, répondit:

—Mon défunt père vous a parfois consulté en quelques occasions et je me souviens qu’il n’a eu qu’à se féliciter d’avoir suivi vos conseils. J’ai commencé une entreprise dont il importe d’assurer la réussite.

Et Ibarra le mit brièvement au courant du projet d’école qu’il avait offert à sa fiancée, déroulant à la vue du philosophe stupéfait les plans qu’on lui avait renvoyés de Manille.

—Pourriez-vous me dire quelles sont les personnes à qui je dois m’adresser en premier dans le pueblo pour leur demander leur appui et assurer le succès de l’œuvre? Vous connaissez bien les habitants; moi, j’arrive et suis presque étranger dans mon pays.

Le vieux Tasio examinait avec des yeux pleins de larmes les plans exposés devant lui.

—Ce que vous allez réaliser était mon rêve, le rêve d’un pauvre fou! s’écria-t-il tout ému; et maintenant le premier conseil que je vous donne est de ne jamais venir me consulter.

Surpris, le jeune homme le regarda.

—Parce que, continua-t-il avec une amère ironie, toutes les personnes sensées ne tarderaient pas à vous prendre aussi pour un fou. Ces gens-là croient que tous ceux qui ne pensent pas comme eux sont des insensés, ils me tiennent pour tel et je les en remercie, car le jour où on voudrait bien voir en moi un homme raisonnable, malheur à moi! on ne tarderait pas à me priver de la petite liberté que j’ai achetée au prix de ma réputation. Le gobernadorcillo passe auprès d’eux pour un sage parce que, n’ayant rien appris qu’à servir le chocolat et à souffrir les mauvaises humeurs du P. Dámaso, il est maintenant riche, a le droit de troubler la petite vie de ses concitoyens et parfois va jusqu’à parler de justice. «Voilà un homme de talent, pense le vulgaire; voyez, de rien il s’est fait grand!» Pour moi, la fortune et la considération ont été mon héritage, j’ai fait des études; mais maintenant je suis pauvre, on ne m’a pas confié le plus ridicule des emplois, et tout le monde de dire: «C’est un fou; il n’entend rien à la vie!» Le curé m’a donné le surnom de philosophe et laisse entendre que je suis un charlatan faisant étalage de ce qu’il a appris sur les bancs des universités, quand précisément c’est là ce qui me sert le moins. Peut-être ont-ils raison, peut-être suis-je véritablement le fou, eux sont-ils les sages? Qui pourrait le dire?

Et le vieillard secoua la tête comme pour éloigner une pensée importune, puis il continua:

—La seconde chose que je puisse vous conseiller est de consulter le curé, le gobernadorcillo, toutes les personnes qui ont une position; ils vous donneront des conseils mauvais, inintelligents, inutiles, mais consulter ne signifie pas obéir; il suffit que vous ayez l’air de les suivre et que vous fassiez constater que vous travaillez selon leurs indications.

Ibarra réfléchit un instant, puis répondit:

—Le conseil est bon mais difficile à suivre. Ne pourrais-je apporter d’abord mon idée, sans que sur elle se reflète une ombre? Le bon ne peut-il se faire un passage à travers tout? La vérité a-t-elle besoin d’emprunter des vêtements à l’erreur?

—Personne n’aime la vérité toute nue! répliqua le vieillard. C’est bon en théorie, facile dans le monde idéal que rêve la jeunesse. Voyez, le maître d’école s’est en vain agité dans le vide; cœur d’enfant qui veut le bien et ne recueille que le sarcasme et les éclats de rire. Vous me dites que vous êtes étranger au pays; je le crois. Dès le premier jour de votre arrivée, vous avez commencé par blesser l’amour-propre d’un prêtre qui, parmi le peuple, passe pour un saint, et parmi les siens pour un savant. Dieu veuille que ce petit fait n’ait pas décidé de votre avenir! Ne croyez pas que, parce que les dominicains et les augustins regardent avec mépris l’habit de guingon1, le cordon et l’indécente sandale, parce qu’un grand docteur de Saint-Thomas a un jour rappelé que le pape Innocent III avait qualifié les statuts de cet ordre de plus convenables pour des porcs que pour des hommes, tous ne se donnent pas la main pour affirmer ce que disait un procureur: «Le frère-lai le plus insignifiant a plus de pouvoir que le gouvernement avec tous ses soldats». Cave ne cadas2. L’or est très puissant. Le veau d’or a plusieurs fois chassé Dieu de ses autels depuis le temps de Moïse.

—Je ne suis pas aussi pessimiste et la vie dans mon pays ne me semble pas présenter autant de périls, répondit Ibarra en souriant. Je crois ces craintes un peu exagérées et espère pouvoir réaliser tous mes projets sans rencontrer de grande résistance de ce côté.

—Oui, s’ils vous tendent la main; non, s’ils vous la refusent. Tous vos efforts se briseront contre les murs du presbytère sans que le moine s’en inquiète, sans faire remuer son cordon ni secouer son habit; l’alcalde sous un prétexte quelconque vous déniera demain ce qu’il vous a concédé aujourd’hui; aucune mère ne laissera son fils fréquenter votre école et le résultat de tous vos efforts sera uniquement négatif; vous n’aurez réussi qu’à décourager ceux qui par la suite auraient voulu à leur tour se consacrer à de généreuses entreprises.

—Malgré tout, reprit le jeune homme, je ne puis croire à ce pouvoir; et encore, en le supposant, en l’admettant aussi considérable que vous le dites, j’aurai toujours de mon côté le peuple intelligent, le gouvernement qui est animé des meilleures intentions, qui regarde de haut et veut franchement le bien des Philippines.

—Le gouvernement! le gouvernement! murmura le philosophe en levant les yeux vers le plafond. Pour grand que soit son désir d’élever le pays pour son bien propre et celui de la Mère-Patrie, pour généreux qu’ait été l’esprit des rois catholiques dont se souviennent encore dans leurs méditations quelques fonctionnaires, le gouvernement ne voit, n’écoute, ne juge rien de plus que ce que le curé ou le provincial lui donne à voir, à entendre ou à juger; il est convaincu qu’il ne repose qu’en eux, que s’il se soutient, c’est parce qu’ils le soutiennent, que s’il vit, c’est parce qu’ils consentent à le laisser vivre et que le jour où ils lui manqueraient, il tomberait comme un mannequin qui a perdu son point d’appui. On effraye le gouvernement avec la menace de soulever le peuple, le peuple en lui montrant les forces du gouvernement; et tous deux font comme les peureux qui prennent leurs ombres pour des fantômes et leurs voix pour des échos. Tant que le gouvernement ne s’entendra pas avec le pays, il ne se délivrera pas de cette tutelle; il vivra comme ces jeunes imbéciles qui tremblent à la voix de leur précepteur dont ils mendient la condescendance. Le gouvernement ne songe à aucun avenir robuste, c’est un bras, la tête est le couvent; par cette inertie il se laisse traîner d’abîme en abîme, son existence propre n’est plus qu’une ombre, elle disparaît, et débile, incapable, il confie tout à des mains mercenaires. Comparez donc notre système gouvernemental avec ceux des pays que vous avez visités...

—Oh! interrompit Ibarra, c’est beaucoup dire; contentons-nous de voir que notre peuple ne se plaint pas, ne souffre pas comme celui d’autres pays, et cela, grâce à la religion et à la mansuétude de nos gouvernants.

—Le peuple ne se plaint pas parce qu’il n’a pas de voix, il ne se meut pas parce qu’il est en léthargie, et si vous dites qu’il ne souffre pas, c’est que vous n’avez pas vu le sang de son cœur. Mais un jour vous le verrez et vous l’entendrez; alors malheur à ceux qui basent leur force sur l’ignorance et sur le fanatisme, malheur à ceux qui ne règnent que par le mensonge et travaillent dans la nuit, croyant que tous sommeillent! Quand la lumière du soleil éclairera le néant de toutes ces ombres, il se produira une réaction épouvantable: tant de forces comprimées pendant des siècles, tant de venin distillé goutte à goutte, tant de soupirs étouffés, se feront jour et éclateront... Qui donc alors les paiera ces comptes que, de temps en temps, présentent les peuples et que nous conserve l’histoire en ses pages ensanglantées?

—Dieu, le gouvernement et la religion ne permettront pas que ce jour arrive jamais! répondit Ibarra, impressionné malgré lui. Les Philippines sont religieuses et aiment l’Espagne, les Philippines sauront ce que la nation espagnole a fait pour elles. Il y a des abus, oui; il y a des défauts, je ne les nie pas; mais l’Espagne travaille pour préparer des réformes qui les corrigent, elle mûrit des projets, elle n’est pas égoïste.

—Je le sais, et c’est là le pire. Les réformes qui viennent d’en haut s’annulent dans les sphères inférieures grâce aux vices de tous, au désir avide des fonctionnaires de s’enrichir en peu de temps et à l’ignorance du peuple qui consent à tout. Les abus, ce n’est pas un décret royal qui peut les corriger, lorsqu’une autorité jalouse ne veille pas à leur exécution, lorsque la liberté de la parole qui permettrait de dénoncer les excès de pouvoir des petits tyrans n’existe pas; les projets restent des projets, les abus des abus, et cependant le ministre, satisfait de son œuvre, s’endort tranquille et content de lui. Bien plus, si par hasard un personnage venant occuper un haut poste veut faire montre d’idées grandes et généreuses, immédiatement il s’entend dire—tandis que par derrière on le traite de fou: Votre Excellence ne connaît pas le pays, Votre Excellence ne connaît pas le caractère des Indiens, Votre Excellence va les perdre, Votre Excellence fera bien de se confier à Machin et à Chose, etc., etc. Et comme effectivement Son Excellence ne connaît pas le pays que jusqu’alors elle avait cru en Amérique, que de plus elle a, comme tout homme, ses défauts et ses faiblesses, elle se laisse convaincre. Son Excellence se souvient aussi que, pour obtenir son poste, il lui a fallu peiner beaucoup et souffrir plus encore, que ce poste elle le détient uniquement pour trois ans, qu’elle se fait vieille et qu’il lui faut abandonner les quichotteries pour ne penser qu’à son avenir; un petit hôtel à Madrid, une petite maison de campagne et une bonne pension pour faire figure à la cour, voilà ce qu’elle est venue chercher aux Philippines. Ne demandons pas de miracles, ne demandons pas que celui qui vient ici comme étranger pour faire sa fortune et s’en aller ensuite, s’intéresse au bien du pays. Que lui importent la reconnaissance ou les malédictions d’un peuple qu’il ne connaît pas, qui ne lui rappelle rien, où il n’a ni espérances ni amours? Pour que la gloire nous soit agréable, il faut que son bruit résonne aux oreilles de ceux que nous aimons, dans l’atmosphère de notre foyer ou de la patrie qui doit conserver nos cendres; nous voulons que cette gloire s’asseye sur notre sépulcre pour réchauffer de ses rayons le froid de la mort, pour que nous ne soyons pas complètement réduits au néant, pour qu’il reste quelque chose de nous. Celui qui vient ici pour diriger nos destinées ne peut rien se promettre de tout cela et, pour comble, il quitte le pays au moment où il commence à connaître son devoir. Mais nous nous éloignons de la question.

—Non pas, avant d’y revenir il est nécessaire d’éclaircir certaines choses, interrompit vivement le jeune homme. Je puis admettre que le gouvernement ne connaisse pas le peuple, mais je crois que le peuple connaît encore moins le gouvernement. Il y a des fonctionnaires inutiles, mauvais, si vous voulez, mais il y en a aussi de bons; si ceux-là ne peuvent rien faire c’est parce qu’ils se trouvent en présence d’une masse inerte, d’une population qui ne s’intéresse que très peu à ses affaires. Mais, je ne suis pas venu pour discuter avec vous sur ce point; je venais vous demander un conseil et vous me dites de commencer par courber la tête devant de grotesques idoles...

—Oui, je le répète: ici, il faut baisser la tête ou la laisser tomber.

—Ou baisser la tête ou la laisser tomber? répéta Ibarra pensif. Le dilemme est dur! Mais pourquoi? Est-il donc impossible de concilier l’amour de mon pays et l’amour de l’Espagne? est-il nécessaire de s’abaisser pour être bon chrétien, de prostituer sa conscience pour mener à bonne fin un projet utile? J’aime ma patrie, les Philippines, parce que je leur dois la vie et mon bonheur, parce que tout homme doit aimer sa patrie; j’aime l’Espagne, la patrie de mes aïeux, parce que malgré tout les Philippines lui doivent et lui devront leur bonheur et leur avenir; je suis catholique, je conserve pure la foi de mes pères, mais je ne vois pas pourquoi je devrais baisser la tête quand je puis la lever et me livrer à mes ennemis quand je puis les abattre.

—Parce que le champ où vous voulez semer est au pouvoir de vos ennemis et que, contre eux, vous n’avez pas de force... Il vous faut d’abord baiser cette main qui...

Mais le jeune homme ne le laissa pas achever et, révolté, il s’écria:

—Baiser leur main! vous oubliez donc que parmi eux sont ceux qui ont tué mon père, qui l’ont arraché de son sépulcre... mais moi, son fils, je ne l’oublie pas et, si je ne le venge pas, c’est que je veux respecter le prestige de la Religion!

Le vieux philosophe baissa la tête.

—Señor Ibarra, répondit-il lentement, si vous conservez ces souvenirs, souvenirs dont je ne puis vous conseiller l’oubli, abandonnez l’entreprise que vous commencez et cherchez un autre moyen de travailler au bonheur de vos compatriotes. Une telle œuvre demande un autre homme parce que, pour porter la tête haute, il ne suffit pas d’avoir de l’argent et de la volonté; dans notre pays il faut encore de l’abnégation, de la ténacité et de la foi; le terrain n’y est pas préparé: on n’y a encore semé que de l’ivraie.

Ibarra comprit la valeur de ces paroles, mais il ne devait pas se décourager; le souvenir de Maria Clara était dans son cœur; il lui fallait réaliser son offrande.

—Votre expérience ne vous suggère-t-elle que ce dur moyen? demanda-t-il à voix basse.

Le vieux Tasio lui prit le bras et le conduisit à la fenêtre. Une fraîche brise soufflait, avant-courrière du vent du Nord; devant eux s’étendait le jardin, limité par le grand bois qui servait de parc.

—Pourquoi devons-nous faire ce que fait cette tige débile, chargée de boutons et de fleurs? dit le philosophe, en montrant au jeune homme un superbe rosier. Le vent souffle, il le secoue et lui s’incline, comme pour cacher sa précieuse charge. Si la tige se maintenait rigide, elle se romprait, le vent disperserait les fleurs et les boutons mourraient avant d’éclore. Le coup de vent passé, la tige se redresse orgueilleuse, portant son trésor. Qui l’accusera pour avoir plié devant la nécessité? Voyez là-bas ce gigantesque kupang3 qui balance majestueusement son feuillage aérien où l’aigle fait son nid. Je l’apportai du bois alors qu’il n’était encore qu’une plante débile; avec des roseaux dépouillés, je soutins sa tige pendant plusieurs mois. Si je l’avais apporté grand, fort et plein de vie, il est certain qu’il n’aurait pas vécu; le vent l’aurait secoué avant que ses racines eussent pu se fixer dans le terrain, avant que celui-ci se fût affermi autour de lui et ne lui eût assuré la subsistance nécessaire à sa grandeur et à sa stature. Ainsi finirez-vous, plante nouvellement transplantée d’Europe dans ce sol pierreux, si vous ne cherchez un appui et ne consentez pas à vous diminuer. Vous êtes dans de mauvaises conditions, seul, élevé; le terrain tremble, le ciel annonce la tempête et la coupe des arbres de votre famille a prouvé qu’elle attire l’éclair. Combattre seul contre tout ce qui existe, ce n’est pas du courage, c’est de la témérité; personne ne blâme le pilote qui se réfugie dans un port à la première rafale de la tourmente. Se baisser quand siffle une balle n’est pas de la couardise; ce qui est mauvais, c’est de la défier pour tomber et ne plus se relever.

—Et ce sacrifice produirait-il les fruits que j’espère? répondit Ibarra. Croirait-on en moi? Le prêtre oublierait-il son offense? M’aiderait-on franchement à répandre l’instruction qui dispute aux couvents les richesses du pays? Ne peuvent-ils feindre l’amitié, simuler la protection, et en dessous, dans l’ombre, combattre mon projet, le ruiner, le blesser au talon pour le faire tomber plus promptement encore qu’en l’attaquant de front? Etant donnés les précédents que vous supposez, on peut tout attendre!

Le vieillard resta silencieux, réfléchit quelque temps, puis enfin répondit:

—Si cela arrive, si l’entreprise s’écroule, vous vous consolerez en pensant que vous aurez fait tout ce qui dépendait de vous; de plus, votre tentative n’aura toujours pas été vaine; quelque chose aura été gagné: vous aurez posé la première pierre, lancé la première semence. Et puis, si la tempête se déchaîne, il se peut que quelque grain germe quand même, survive à la catastrophe, sauve l’espèce de la destruction et serve ensuite de semence aux fils du premier semeur mort à la tâche. L’exemple donné peut en enhardir d’autres qui ne craignent que de commencer.

Ibarra pesa un instant toutes ces raisons, examina sa situation et comprit qu’avec tout son pessimisme le vieillard avait raison.

—Je vous crois! s’écria-t-il en lui serrant la main. Ce n’était pas en vain que j’étais venu chercher un bon conseil. Aujourd’hui même j’irai m’en ouvrir au curé qui, après tout, peut être un brave homme car tous ne sont pas comme le persécuteur de mon père. Je dois de plus l’intéresser en faveur de cette malheureuse folle et de ses fils: je me confie à Dieu et aux hommes.

Il prit congé du vieillard et, montant à cheval, partit, suivi du regard par le pessimiste philosophe qui murmurait:

—Attention! observons bien comment le destin va conduire le drame commencé dans le cimetière.

Cette fois, le sage Tasio se trompait: le drame avait commencé bien longtemps auparavant.


1 Uniforme des franciscains.—N. des T.

2 Prends garde de tomber.—N. des T.

3 Kupang ou Copang, Mimosa peregrina.—N. des T.