Les rapports assuraient encore que la garde du Directoire était à vendre; que les conjurés étaient assurés du concours des mécontents de Suisse, de Belgique et de Hollande. En Franche-Comté, on tenait Besançon par la complicité des chefs qui y commandaient. L'action de Précy s'étendait de Lyon jusque dans la Haute-Auvergne. Le mouvement était imminent en Provence; il favoriserait les efforts des alliés en Italie. Six mille hommes, répandus entre Digne, Gap et Sisteron, attendaient des ordres. On leur annonçait une escadre anglaise, qui devait débarquer, à Fréjus ou à Antibes, des munitions et de l'argent. Dans le comtat d'Avignon, des soulèvements analogues se préparaient. Ils avaient pour objectif la citadelle du Pont-Saint-Esprit.

«Depuis Schaffhausen jusqu'à Dusseldorf, on a placé à distance des hommes adroits qui instruisent de tout et dont plusieurs se sont déjà ménagé des accès auprès des états-majors; on fait circuler dans les armées des pamphlets et des chansons contre les gouvernants. Dans chaque département, il existe une association capable de s'emparer de l'autorité au moment où de grands coups frappés aux frontières assureront les moyens d'opérer une crise décisive à Paris.»

Pour une petite part de réalité, il y avait dans ces rapports une grande part d'exagération. Inconsciemment ou à dessein, leurs auteurs dénaturaient la vérité. De quelques faits isolés, ils tiraient des considérations générales; par des accidents, ils jugeaient l'ensemble. Parlant des insurrections partielles du Languedoc et de Provence, ils montraient le Midi en armes. L'existence de quelques bandes de déserteurs, brigands de grands chemins et chauffeurs, était interprétée comme une preuve du refus de l'armée «de servir un gouvernement régicide et oppresseur». À la faveur de plans qui n'existaient que sur le papier, ils prédisaient la chute de la République, le succès final du parti du roi[90].

Comment, à la distance où il se trouvait des événements, Louis XVIII aurait-il discerné ce que contenaient d'inexact ou d'exagéré les récits qui lui arrivaient de ses agents? Ces récits ne concordaient-ils pas avec d'autres faits dont il ne pouvait mettre en doute la réalité? N'était-il pas vrai que le gouvernement du Directoire tombait en pourriture, et que le prétendant avait trouvé un membre de ce gouvernement disposé à se vendre à lui? N'était-il pas vrai que trois généraux, après avoir abandonné le service de la République, travaillaient pour sa cause? N'était-il pas vrai que, presque partout, les armées républicaines reculaient devant les armées des puissances coalisées, que la Hollande et la Suisse s'étaient insurgées, qu'en Italie, les soldats de la France résistaient vainement à Souvarof et à Mélas, chaque jour rapprochés des frontières?

Lorsque tant de faits semblaient annoncer un profond changement dans les affaires de l'Europe, pourquoi Louis XVIII n'aurait-il pas ajouté foi aux affirmations de ses agents? Elles répondaient à ses indomptables espérances; elles apportaient un appui à sa foi dans une meilleure destinée; il les acceptait comme l'expression rigoureuse de la vérité.[Lien vers la Table des Matières]

VII
LES PLANS DE DUMOURIEZ ET DE WILLOT

Tandis que le mauvais vouloir des alliés transformait en déceptions quotidiennes les espérances que Louis XVIII avait fondées sur le succès de leurs armes, Dumouriez, retiré à Ottensen, dans le Holstein, non loin d'Hambourg, attendait qu'on l'appelât à Mitau. Impatient et anxieux, il se plaignait du silence du roi. Il s'était abstenu, il est vrai, de lui écrire, malgré les conseils de Fonbrune. Il attendait, pour le faire, que l'Angleterre eût donné son adhésion au plan danois, qui lui avait été soumis, au mois d'octobre précédent, par le prince Charles de Hesse. Mais il estimait que ses offres de service ne méritaient pas un accueil moins favorable que celles de Pichegru et de Willot. Il s'étonnait du peu d'empressement qu'on mettait à les accepter. Il s'étonnait de même de l'indifférence des Anglais à son égard. Le colonel Anstrutter, envoyé par eux au prince de Hesse afin de conférer avec lui, était reparti après un séjour de trois mois en Danemark et en Allemagne. Rentré à Londres en février, il n'avait plus donné de ses nouvelles. En fait, la négociation était donc suspendue. La confiance de Dumouriez dans l'efficacité de ses projets ne s'était pas affaiblie pour cela; mais il se demandait s'ils se réaliseraient jamais. C'est alors que lui fut fournie l'occasion de se rattacher à une combinaison nouvelle, pour laquelle il s'enthousiasma comme il s'était enthousiasmé pour la première[91].

Toujours désireux de secouer la domination française, les Belges attendaient en vain les effets des promesses faites à leurs députés par le cabinet de Saint-James, au commencement de 1798. On leur avait promis des munitions, des armes, un corps de troupes, fourni par la Prusse, la coopération des mécontents de Hollande. Aucun de ces engagements n'était encore exécuté. Tout l'effort des Anglais semblait être acquis aux Hollandais. Ils préparaient une expédition destinée à délivrer les Pays-Bas. Un corps de vingt-trois mille hommes devait se porter sur la Hollande, y être rejoint par dix-sept mille Russes. Cette armée, sous le commandement du duc d'York, avait pour objectif l'expulsion des Français.

Déçus, se croyant abandonnés, les Belges avaient déjà demandé à Dumouriez, ils lui demandèrent de nouveau s'il consentirait à se mettre à leur tête. Dumouriez ne répondit pas sur-le-champ à cette proposition. Mais il en donna connaissance à Fonbrune. Ce dernier n'avait cessé de plaider à Hambourg, auprès de Thauvenay, la cause de Dumouriez, de supplier le roi de ne pas décliner les offres du général. Il avait fait également connaître à Saint-Pétersbourg que Dumouriez était l'auteur de plans grandioses, dont l'exécution hâterait la fin des malheurs déchaînés sur l'Europe par la Révolution. La démarche des Belges devint sous sa plume un thème facile, sur lequel il renouvela les sollicitations qu'il avait adressées à Thauvenay pour être transmises à Mitau. De son côté, Dumouriez se décida à écrire à Saint-Priest. Soit que ses projets eussent été jugés efficaces, soit qu'on craignît de le rebuter, il obtint une réponse. Elle porte la date du 11 juin 1799 et la signature du comte de Saint-Priest. En voici le texte:

«M. de Fonbrune, de son propre mouvement et sans aucune provocation, a dit à M. de Thauvenay connaître, par ses rapports avec vous, votre disposition sincère de revenir au roi et de le servir avec zèle. Il a ajouté que vous étiez appelé par les Belges insurgés pour les commander et qu'on pouvait compter sur vous. M. de Thauvenay en a rendu compte, et le roi lui a ordonné de vous faire savoir, par le même M. de Fonbrune, que Sa Majesté agréerait votre soumission dès que vous la lui auriez faite directement. Voilà, Monsieur, le point auquel nous sommes demeurés jusqu'à l'arrivée de la lettre que je viens de recevoir de vous. Je n'ai point hésité à la mettre sous les yeux du roi, qui accepte votre hommage, vos promesses. Il vous reste à en remercier Sa Majesté, en les lui renouvelant directement par une lettre.

«S'il s'agissait d'un concert entre le général Pichegru et vous, il faudrait en avoir l'agrément du ministère britannique, parce que c'est lui qui fait les frais des opérations de ce général. Au reste, s'il agit en Suisse, vous serez bien peu à portée de vous concerter ensemble, du moins jusqu'à ce que vos plans, qui ne sont pas connus, aient acquis un certain développement.

«Le roi sait gré à M. de Fonbrune d'avoir servi à la manifestation de vos sentiments; mais vous n'avez pas besoin d'intermédiaire, et notre connaissance de trente-cinq ans autorise du reste un commerce direct entre nous. Je ne dissimule pas ma véritable satisfaction de voir un homme tel que vous embrasser la cause de son légitime souverain et se dévouer à son service.»

Le langage de Saint-Priest comblait les vœux de Dumouriez. Certain, maintenant, que ses offres étaient agréées en principe, il n'hésita plus à s'adresser directement au roi, à lui envoyer l'hommage de sa soumission et l'exposé de ses plans. Le roi lui répondit le 15 juillet: «J'ai reçu, Monsieur, les assurances de votre dévouement, non seulement avec satisfaction, mais avec confiance, et je suis convaincu que nous n'aurions pas tardé si longtemps à nous entendre, si j'avais pu, au mois de septembre 1792, obtenir la permission ou, pour mieux dire, l'avantage de vous attaquer, l'épée à la main, dans votre camp. La cocarde blanche eût alors promptement remplacé celle que vous ne portiez qu'à regret, et nous ne gémirions pas sur des erreurs et des malheurs irréparables. Mais pourquoi rappeler des souvenirs trop douloureux? Votre zèle, vos talents, peuvent du moins encore être fort utiles à l'État, et je compte sur eux. J'espère aussi un bon succès de la négociation que vous avez entreprise, et jusque-là j'approuve votre réserve. Soyez persuadé, Monsieur, de tous mes sentiments pour vous.»

La lettre royale fut expédiée à Thauvenay avec l'ordre de la faire tenir à Dumouriez. Thauvenay désirait se mettre en relation avec lui. Par l'intermédiaire de Fonbrune, il lui demanda un rendez-vous, quelque part où le secret de leur rencontre pût être gardé. Dumouriez désigna la petite ville d'Elmshorn, sur les bords de l'Elbe, à une égale distance de leurs résidences respectives. C'est là, dans une auberge, qu'après divers contretemps, ils se rencontrèrent le 17 août 1799.

Les détails de leur entrevue sont conservés dans la lettre que Thauvenay envoya à Mitau le lendemain. Chacun d'eux arriva de son côté: Thauvenay seul, Dumouriez accompagné du chevalier de Gasp, un de ses parents, émigré français au service du Danemark. Ils se firent servir à déjeuner dans une chambre, et restèrent ensemble durant trois heures. Dumouriez lut et relut «avec attendrissement» la lettre du roi. Il fit le récit des circonstances qui, jusque-là, l'avaient empêché d'agir d'après les sentiments de son cœur:

—Nous devrions avoir de grandes espérances, dit-il. Mais je crains toujours que les puissances (et en particulier l'empereur de Russie) n'aient pas les intentions que nous pourrions souhaiter.

—Moi, objecta Thauvenay, ce que je redoute le plus, ce sont les factions de l'intérieur, et surtout la faction d'Orléans.

Il mettait brusquement le doigt sur la plaie en exprimant le grand grief des émigrés contre Dumouriez. Mais celui-ci protesta avec énergie:

—Soyez sûr, et assurez-en le roi de ma part, que la prétendue faction d'Orléans n'existe pas, du moins dans le cœur du duc d'Orléans, avec qui je continue à être en rapports. Quelques intrigants subalternes abusent, à son insu, de son nom. Je conviens que c'est un malheur. Aussi, j'ai un plan de rapprochement que je proposerai au roi. Je suis convaincu que Sa Majesté répondra avec bonté. Je rendrai publique cette réponse, dont la publicité écrasera ce parti d'intrigants.

Il ajouta que lorsque le prince et ses deux frères reviendraient de la Havane, «s'il les trouvait gâtés,» il les surveillerait, et qu'au besoin il se battrait contre eux. Après cette boutade, il passa à ses projets, en insistant surtout sur celui qui devait faire du Danemark l'instrument des royalistes, et qu'il n'abandonnait pas, bien que le prince de Hesse parût croire que les victoires des alliés enlevaient à ce plan toute utilité. Il excita l'admiration du crédule et naïf Thauvenay, en lui décrivant les mouvements d'un corps anglo-danois, fort de quarante mille hommes, dont lui-même commanderait l'avant-garde, qui débarquerait sur un point de la côte normande, non loin de Cherbourg. Les Anglais devaient rester en Normandie, les Danois marcher sur Paris.

—L'Angleterre est disposée à agir, dit-il encore. M. de Woronzof, l'ambassadeur de Russie à Londres, pressenti par le ministre de Danemark, fait espérer l'agrément du tsar. Il ne resterait alors qu'à mettre la Prusse en mouvement, et sans doute ce ne serait pas difficile, quoique cette puissance se soit rapprochée du gouvernement de la République. Elle ne l'a fait que contre son gré. Il insista aussi sur la nécessité, pour Louis XVIII, d'abandonner Mitau, de se rapprocher du centre des opérations qui se préparaient.—Qu'il vienne dans le Holstein, il sera bien reçu.

Cet entretien avait lieu à table. Mais Dumouriez, tout à son sujet, ne mangeait pas. Thauvenay lui en fit l'observation.

—Il en est des grandes jouissances comme des grandes douleurs, répondit-il; je ne puis manger.

Il se lança ensuite dans de longs discours qu'il se proposait de faire entendre au roi. Enfin il demanda un chiffre pour communiquer librement avec Mitau. Thauvenay lui promit de présenter sa requête à Saint-Priest. Les deux hommes se séparèrent enchantés l'un de l'autre.

Quelques jours après, le général écrivit à l'agent du roi une lettre consacrée uniquement à la défense du duc d'Orléans: «Je l'aime parce qu'il est vertueux, brave et vrai. Il a vécu dans une honorable pauvreté. Il a voyagé ignoré, inconnu, errant, par conséquent sans relations, en Suisse, dans les montagnes des Grisons, en Danemark, en Norvège, en Laponie, en Finlande et en Suède. De là, il est passé dans les États-Unis d'Amérique, où il réside depuis un an. Quand, par qui, avec qui, comment aurait-il pu, d'aussi loin et sans argent, intriguer, comploter avec les scélérats de Paris, qui emploient son nom peut-être[92]

Thauvenay, aussitôt après l'entrevue, s'était empressé d'en rendre compte au roi. Cette fois, le prétendant ne mit plus en doute ni la sincérité du repentir de Dumouriez et de sa soumission, ni l'efficacité de ses projets.

Vers la fin de ce même mois d'août, le général Willot arrivait à Hambourg venant d'Angleterre. Après avoir perdu son temps à Londres pendant de longs mois, il avait obtenu enfin, du cabinet de Saint-James, l'autorisation de passer sur le continent. Mais, de ses nombreuses sollicitations, accueillies d'abord avec faveur, c'était la seule à laquelle il eût été fait droit. Pour les autres, on était resté sur la réserve. On l'avait engagé à s'entendre avec Pichegru, à se mettre aux ordres de Wickham, à attendre que les circonstances, en se modifiant, permissent d'utiliser ses talents. Mais les circonstances seraient-elles jamais meilleures qu'à ce moment où la marche victorieuse des alliés semblait si bien faite pour justifier et seconder une insurrection à l'intérieur de la France? Willot ne le pensait pas. Aussi, cherchant à vaincre les difficultés que lui créaient les hésitations, les lenteurs de l'Angleterre, rêvait-il de recourir aux bons offices de la Russie.

En arrivant à Hambourg, il écrivit à Mitau. Il demandait au roi d'intervenir en sa faveur auprès du tsar. Le roi s'empressa d'accéder à sa demande. Le 9 septembre, il s'adressait en ces termes à Paul Ier: «Votre Majesté Impériale ne penserait-elle pas qu'il pourrait être avantageux de permettre au général Willot, d'après son vœu, que je connais plus particulièrement, d'aller s'offrir au prince italique Souvarof[93], pour le moment où il pourra se rendre utile dans la Provence et le Languedoc? Indépendamment de l'intérêt général que Votre Majesté Impériale prend à tout mon royaume, le sort des provinces méridionales, et en particulier de Marseille, ne peut être indifférent au grand-maître de Malte. C'est spécialement à ce titre que je lui demanderais de rapprocher de ces contrées le général Willot, que les royalistes, qui y sont en grand nombre, connaissent déjà avantageusement et désirent avec ardeur.»

En attendant le résultat de ses demandes, Willot, à Hambourg, vivait très retiré. Il voyait peu les émigrés. Dans ses rares rapports avec Thauvenay, il témoignait d'une extrême retenue[94]. Seul le prince de La Trémoïlle eut raison de sa discrétion. Louis de La Trémoïlle, venu accidentellement à Hambourg, après avoir joué vingt fois sa vie pour servir, dans Paris, les intérêts du roi, connaissait Willot. Leurs relations dataient des journées antérieures au 18 fructidor, des intrigues royalistes, dans lesquelles ils s'étaient rencontrés. Willot s'ouvrit à lui avec abandon de ses perplexités, de ses craintes, de ses espérances. À la suite de l'un de ces entretiens qu'ils avaient fréquemment ensemble, La Trémoïlle lui offrit de le mettre en rapport avec Dumouriez. Willot accepta[95].

Dès leur première entrevue, les deux généraux se confièrent les opérations qu'ils préparaient l'un et l'autre. C'est ainsi que Willot apprit qu'avant qu'il eût songé à recourir aux bons offices de la Russie, Dumouriez les avait déjà sollicités. Quoiqu'il n'eût encore reçu de Mitau aucune réponse à cet égard, il reconnut qu'il serait sage de chercher d'un autre côté ses moyens d'action. Dumouriez fortifia sa conviction en lui révélant le plan danois et ce que lui-même attendait de la Russie pour la réussite de ce plan. L'idée de s'adresser à l'Autriche sortit de ces conférences. Les armées autrichiennes occupaient l'Italie du côté de Turin, de Gênes et de Nice. Il leur était aisé de faciliter l'entrée de Willot dans le midi de la France. Dumouriez et Willot pensaient que les Impériaux ne s'y refuseraient pas, surtout si l'Angleterre appuyait les démarches de Willot.

Le plan militaire de ce dernier fut soumis à un examen approfondi. La brillante imagination de Dumouriez y ajouta, le modifia, le transforma. Il fallait, selon Willot, profiter des dispositions des provinces méridionales pour y former une armée insurrectionnelle. Cette armée obligerait le Directoire à de nouveaux efforts, accroîtrait ses embarras et ses dangers, l'obligerait à diviser son attention et ses ressources, à éparpiller les forces militaires qu'il rassemblait pour résister aux alliés. Dumouriez, qui reconnaissait à Willot «de la probité, du talent, du courage», et qui le tenait «pour un ennemi de Bonaparte», approuvait ses idées. Mais, à son avis, il fallait un secours étranger.

—On eût hésité à l'accepter contre la République, disait-il; on l'acceptera contre Bonaparte.

Il raisonnait dans l'hypothèse du prochain retour de ce général encore en Égypte. Il prévoyait que les troupes royales et les alliés auraient à se mesurer avec lui. À son avis, l'attaque devait se produire sur les côtes de Provence, au moment où les Impériaux menaceraient les frontières d'Italie. Tandis que Précy soulèverait les Lyonnais, Willot apparaîtrait dans le Midi «avec de l'argent». Dès qu'il s'y serait recruté des partisans, il y serait rejoint par six mille Basques qu'il disait disposés à répondre à son appel et par trois mille soldats étrangers placés sous le commandement d'un général français. Cette petite armée débarquerait aux Martigues. Le long des côtes, une flottille protégerait ses opérations. Le duc de Berry, parti de Naples avec de l'artillerie légère et des munitions, viendrait occuper le port de Cette pour assurer les communications avec l'Italie et l'Espagne. Il débarquerait à son tour, unirait ses forces à celles de Willot. Ils se porteraient sur le Pont-Saint-Esprit, où ils s'empareraient de la citadelle, pousseraient ensuite jusqu'à Saint-Étienne pour tendre la main aux Lyonnais. Alors on tiendrait tout le Midi. Comme en même temps, le comte d'Artois se serait emparé de Saint-Malo et de Lorient, Dumouriez de Cherbourg, Pichegru de Besançon, le gouvernement républicain cerné de toutes parts serait perdu.

Avec la précision de son esprit, son expérience des choses militaires, Dumouriez voyait dans l'exécution de ce plan, savamment combiné, un moyen certain d'en finir avec les ennemis du roi, de rétablir celui-ci sur son trône et d'épargner à la France une invasion étrangère, car il suffirait que les alliés restassent sur les frontières sans les franchir, quoique sans cesser de les menacer, pour mettre les pouvoirs républicains à la merci de l'insurrection royaliste.

À ces vues, Willot, encore qu'il les eût inspirées et qu'il les partageât, présentait deux objections, l'une purement stratégique, l'autre tirée de raisons d'une autre nature, dont l'expression était comme un écho de son patriotisme affaibli ou aveuglé. Il ne voulait pas opérer le débarquement aux Martigues, «une crapaudière sans enceinte,» et Dumouriez lui conseillait alors de débarquer à Arles, où lui, Willot, comptait des partisans. Puis il répugnait à admettre dans sa petite armée autre chose que des Français:

—Mais, si vous n'avez que des Français, s'écriait Dumouriez, vous recommencerez la chouannerie, et nous devons l'éviter, car c'est elle qui a tout perdu.

Il n'en fallait pas davantage pour dissiper les répugnances de Willot. Il se déclara prêt à combattre. Il ne s'occupa plus que de se ménager l'appui de Wickham auprès de la cour d'Autriche. Il quitta Hambourg pour se rapprocher de l'agent anglais, qui résidait en Suisse, et de Pichegru avec lequel il voulait aussi se concerter.

En engageant Willot à rechercher le concours de l'Autriche plutôt que celui de la Russie, Dumouriez avait eu surtout en vue d'écarter un rival qui pouvait, en manœuvrant sur le même terrain que lui, entraver son action, lui susciter des difficultés. Mais il le poussait dans une voie funeste et stérile. Le cabinet de Vienne, on l'a déjà vu, se souciait peu des Bourbons. Sa politique avait pour base unique le désir de conquérir l'Italie et de s'agrandir en Allemagne. Il avait donné, il devait donner encore trop de preuves de son indifférence, en ce qui touchait les intérêts de la dynastie de Louis XVIII, pour qu'il fût politique de compter sur son appui.

Dumouriez raisonnait avec plus de sagesse quand il détournait Willot de s'adresser à la Russie. Quoique animé de sentiments plus bienveillants pour le roi légitime que l'Angleterre et l'Autriche, le tsar ne croyait pas plus que ces deux puissances à l'opportunité d'une intervention des royalistes avant la victoire des armées alliées. À son avis, Louis XVIII devait entrer en France derrière ces armées et non à leur tête. Pénétré de cette conviction, il résistait aux instantes sollicitations du roi, qui rêvait d'imiter Henri IV et de conquérir son royaume. Pour les mêmes causes, et bien qu'il eût été averti des dispositions et des desseins de Dumouriez, il ne se pressait pas d'en tirer parti. Il était encore moins disposé à permettre au général Willot de rejoindre le corps de Souvarof. Son silence en fournissait la preuve à Louis XVIII, dont la lettre en faveur de Willot restait sans réponse.

Dumouriez n'en persistait pas moins dans l'espoir d'être traité favorablement. Il activait ses démarches. Il avait supplié Louis XVIII d'être auprès de Paul Ier l'interprète de son désir. Il s'était fait présenter par Thauvenay au comte de Mouravief, ministre de Russie à Hambourg. Il s'efforçait d'intéresser ce diplomate à sa cause. Il le voyait fréquemment, l'entretenait de ses projets. Pour gagner sa confiance, il lui communiquait les renseignements que, par Fonbrune ou d'Angély, il recevait sur ce qui se passait chez Reinhart, le ministre de la République française. Il employait encore d'autres influences. Mme de Beauvert, qui vivait avec lui, écrivait à son frère Rivarol pour obtenir qu'il contribuât «à tirer Dumouriez de son obscurité[96]». Mais cette activité se déployait sans profit.

À la fin d'octobre, Dumouriez recevait de Saint-Priest une nouvelle lettre datée du 6 du même mois, en réponse aux siennes et qui met en lumière le véritable caractère des relations de Louis XVIII avec Paul Ier.

«Il faut voir notre inconcevable position pour la comprendre, écrivait Saint-Priest, et je ne pourrais sûrement vous dépeindre à quel point nous sommes entravés ici. Mais croyez sur ma parole qu'on ne nous communique de Pétersbourg que des vues générales, encore avec parcimonie, parce qu'il ne nous est permis d'avoir personne sur les lieux pour y parler de nos affaires[97], et que tout est borné à des lettres directes entre les deux grands personnages, dont l'un doit sacrifier des détails pour être lu et obtenir des réponses très sommaires. Il est étonnant que, malgré tant de réticences, nous ne puissions mettre en doute la bonne et sincère intention du tsar de rétablir le roi sur son trône le plus tôt possible. Il y serait déjà probablement, si la cour de Vienne n'avait préféré d'aller pied à pied pour s'assurer de l'Italie et se mettre à l'abri d'un revers. Actuellement qu'elle possède toute la partie septentrionale, elle veut avoir le temps de pétrir la pâte qu'elle a sous la main, afin de s'arrondir à sa guise en Italie, et probablement en Allemagne, en revenant à l'échange de la Bavière contre les Pays-Bas. C'est en conséquence, qu'elle voudrait remettre au printemps l'entrée en France. Mais il faut espérer que Souvarof ira plus vite en Suisse qu'elle ne le présume et que la saison se prêtera à ses efforts, quoiqu'il y ait peu d'apparence de succès cette année. Dieu sait comment Willot pourra pénétrer jusqu'au général russe. Nous avons écrit à Saint-Pétersbourg, mais sans grand espoir qu'on y fasse attention.»

Saint-Priest conseillait donc à Dumouriez d'écrire directement à l'Empereur de Russie pour se mettre à ses ordres et de l'avertir qu'il envoyait à Louis XVIII copie de sa lettre, ce qui permettrait à ce dernier de l'appuyer: «Sans cela, ajoutait Saint-Priest, nous ne pouvons pas nous servir de vous ouvertement, crainte qu'on le trouve mauvais à Pétersbourg, car il faut que vous sachiez qu'on veut bien s'occuper de nous, mais qu'on nous traite comme des enfants qu'on soigne sans leur faire part des moyens ni les consulter sur le choix... Je dois vous dire, pour ajouter à nos embarras, que celui du manque d'argent n'est pas petit. Nous espérons à une ressource prochaine, et elle viendrait à temps pour votre voyage de Russie, s'il avait lieu. Mettez toute votre adresse à faire naître à l'Empereur l'envie de vous voir, mais n'y mettez du nôtre que ce qu'il faut pour montrer que vous êtes dévoué à la cause royale sans paraître entrer dans nos vues d'opérations.»

La vieille expérience de Saint-Priest donnait à ses avis une autorité à laquelle Dumouriez se serait rendu sans hésiter, si déjà, obéissant à sa propre inspiration, il ne les avait devancés. Quand il reçut la lettre que l'on vient de lire, il en avait remis une à Mouravief à l'adresse du tsar. Mouravief s'était empressé de l'expédier à Saint-Pétersbourg. Le roi, qui en avait reçu copie, l'appuya dans les termes suivants:

«Le général Dumouriez m'a fait passer, comme il l'annonce à Votre Majesté Impériale, copie de la lettre qu'il a pris la liberté de lui écrire. C'est à la sagesse de Votre Majesté Impériale à juger si la proposition qu'il fait d'aller se mettre à ses pieds est convenable, et si son accès auprès de la cour de Danemark, ses liaisons avec le prince Charles de Hesse, ses connaissances militaires et politiques en général, celles qu'il possède en particulier sur le théâtre de la guerre actuelle, et les partisans que sa réputation est en état de lui faire, peuvent le rendre utile au succès de la cause que Votre Majesté Impériale défend avec tant de grandeur d'âme. Mais je ne puis me refuser à lui rendre le témoignage qu'il invoque. Je crois son retour à ses devoirs d'autant plus sincère qu'il a été volontaire et nullement provoqué. J'en ai consigné la preuve dans la lettre qu'il cite avec beaucoup trop d'éloges; je l'ai mandé dans le temps à Votre Majesté Impériale, et je le lui répète bien volontiers aujourd'hui.»

Malheureusement pour la cause du roi, ces lettres arrivèrent à Saint-Pétersbourg en même temps que de très graves nouvelles du théâtre de la guerre. Dans la journée du 19 septembre, le général Brune, chargé de défendre la Hollande contre les quarante mille Anglo-Russes que commandait le duc d'York, les avait chassés de leur position d'Alkmaer, en leur faisant subir de terribles pertes, bloqués dans les dunes et si rigoureusement enserrés de toutes parts, qu'il ne leur restait d'autre issue qu'une capitulation[98].

Six jours plus tard, le 26 septembre, sur un autre point de l'Europe, à Zurich, Masséna mettait en déroute les armées de Russie et d'Autriche, placées sous les ordres de Korsakof. Puis, tirant admirablement parti de ces avantages, il s'était porté à la rencontre de Souvarof, qui arrivait d'Italie; il lui avait infligé une sanglante défaite, vengeant ainsi les récents échecs de nos armes à la Trebia et à Novi, et changeant la face de la guerre.

Douloureusement surpris par ces revers inattendus, Paul Ier, qui croyait Souvarof invincible, les avait attribués à la mauvaise foi de ses alliés autrichiens. Sous l'empire de sa colère, il s'était brusquement décidé à rappeler ses armées, à déserter la coalition. Ses ordres venaient de partir quand lui parvinrent la lettre de Dumouriez et celle du roi. Il ne pouvait être en ce moment question d'y répondre. Loin d'accorder sa protection aux généraux de Louis XVIII, il ne cherchait qu'à se désintéresser des hostilités engagées contre la France. «J'ai fait la guerre pour l'honneur et pour la bonne cause, écrivait-il le 21 octobre au prince de Condé, en lui ordonnant de ramener ses troupes en Wolhynie. Mais je cesse dès que je m'aperçois que mes efforts, au lieu de rétablir le repos et la paix, produiraient de nouveaux malheurs, en favorisant les desseins d'un allié ambitieux et insatiable. Mais, pour abandonner à son mauvais sort la maison d'Autriche, je n'en reste pas moins l'ami et l'allié fidèle du roi d'Angleterre. Je prévois d'avance combien le contenu de cette lettre fera de la peine à Votre Altesse Sérénissime. Mais, en servant la cause des souverains, je ne dois pas perdre de vue la sûreté et le bonheur de l'empire que je gouverne, dont je saurai rendre compte à Dieu et à tous mes sujets.»

Les dispositions que révélait cette lettre n'étaient pas faites pour laisser croire que le tsar donnerait suite aux ouvertures de Dumouriez. S'il retirait à la coalition son influence et l'appui de ses armes, ce n'était pas, on devait le supposer, pour favoriser des conspirations ou des intrigues, ni pour abaisser son intraitable orgueil jusqu'à servir par des moyens cachés, presque honteux, la cause qu'il abandonnait avec éclat. Sa décision constituait donc pour cette cause un désastre non moins redoutable que celui des armées impériales. Elle enlevait au roi son appui le plus sûr, le plus loyal, le plus désintéressé. Elle donnait carrière aux ambitions des autres alliés. Elle rendait à brève échéance la paix inévitable.

Il est au moins étonnant que Louis XVIII, en ce moment critique, alors que tout semblait irréparablement compromis, ait puisé dans ses appréhensions mêmes l'énergie d'une suprême tentative en faveur de Dumouriez. Il la fit cependant. Une nouvelle lettre de lui alla porter à Paul Ier la preuve de ses irréductibles espérances; et ce qui n'est pas moins fait pour surprendre, c'est qu'à cette démarche, au succès de laquelle le roi ne croyait peut-être pas, Paul fit droit aussitôt. Il donna l'ordre de mander Dumouriez à Saint-Pétersbourg, et d'en avertir Louis XVIII, à qui cet avis rendit courage. On le devine dans la lettre, touchante à force d'être naïve, qui manifestait sa reconnaissance: «L'attention que Votre Majesté Impériale veut bien donner au projet du général Dumouriez réveille mes espérances, puisque ce projet ouvre un nouveau champ aux généreuses intentions de Votre Majesté Impériale, et ce qui vient de se passer à Paris ne fait que me donner une nouvelle ardeur de me montrer digne de la décoration qui nous est commune. Je laisse à la sagesse de Votre Majesté à juger s'il ne serait pas à propos de mettre son frère d'armes Louis XVIII en présence du consul Bonaparte.»

Paul Ier n'exauça pas plus la prière nouvelle de «son frère et cousin» qu'il n'avait exaucé les précédentes sur le même objet. Le roi, dépouillé de toute initiative, de tout moyen d'action, n'osant plus compter sur la réalisation des plans de Willot, se résigna à attendre les effets du voyage de Dumouriez et ceux de la mission de l'abbé de La Marre et de Royer-Collard auprès du général Bonaparte, dont, au même moment, on venait d'apprendre le retour d'Égypte; il avait, à l'improviste, débarqué le 9 octobre à Fréjus, et, le 16 du même mois, il était arrivé à Paris. Quoique le roi n'accordât qu'une médiocre confiance aux pourparlers qu'il espérait voir ses agents engager avec lui, il y attachait encore quelque prix. Il n'y renoncerait qu'après s'être assuré que le héros des Pyramides était irréductible.

Peut-être aussi, se flattait-il encore que le tsar n'abandonnerait pas la coalition où l'Autriche s'efforçait de le retenir. C'est le 13 novembre que l'ambassadeur autrichien en Russie, le comte de Cobenlz, avait fait connaître à sa cour la décision de Paul Ier. Il recevait aussitôt l'ordre d'agir pour modifier la volonté du tsar. Mais ce dernier, excité par les plaintes de Souvarof contre les généraux autrichiens, résistait à toutes les tentatives de Cobenzl. Dans ses lettres à Colloredo, Cobenzl déplorait les maladresses commises par ces généraux. Il demandait à son gouvernement de se prêter aux fantaisies et aux caprices du tsar. Le 10 décembre, il écrivait: «À présent, sa grande marotte est l'ordre de Malte. Quelque ridicule, quelque illégal que soit tout ce qui s'est passé ici à cet égard, je crois qu'il n'y a pas à hésiter un instant pour nous d'y adhérer complètement, et de nous faire même un mérite de notre complaisance. Il est surtout essentiel d'éviter avec le plus grand soin qu'il ne se passe rien, ni dans les pays héréditaires, ni partout où nous pouvons avoir de l'influence, de contraire aux intentions maltaises de Russie.» En même temps, sur le conseil de Cobenzl, l'Autriche hâtait le mariage d'un de ses archiducs avec une des filles de Paul, pour rétablir l'alliance politique compromise. Mais ces efforts furent vains. Cobenzl usa son influence sans profit. En moins de six semaines, il ne lui restait rien de la faveur dont il avait joui auprès du tsar, et sa situation devenait si précaire, qu'il demanda son rappel en disant: «La vie que je mène tient d'un exilé, d'un prisonnier ou d'un proscrit.»

Il n'y avait donc rien à attendre de ce côté. Mais Louis XVIII s'en était pas positivement averti, et ses espérances, quoique bien ébranlées, s'alimentaient encore de tout ce que pouvait produire d'imprévu la situation compliquée et confuse dont, à la distance où il se trouvait des événements, il ne pouvait se rendre compte que d'une manière imparfaite. Un nouvel événement allait tout à coup détruire de fond en comble ses dernières illusions. Dans les derniers jours de novembre 1799, on apprenait à Mitau que le 9 du même mois (dix-huit brumaire), Bonaparte avait vengé les victimes du dix-huit fructidor, en arrachant le pouvoir aux mains débiles qui le détenaient, et en fondant, sur les ruines du Directoire et du Corps législatif, un gouvernement dont il s'était proclamé le chef.[Lien vers la Table des Matières]

VIII
LE CONSEIL ROYAL ET SA MISSION

Chargé du paquet qu'il devait remettre à l'abbé de La Marre, le marquis de Rivière avait quitté Mitau le 20 décembre pour se rendre en Angleterre. Mais, quand il était arrivé à Londres, de La Marre ne s'y trouvait plus. Reconnaissant l'impossibilité de s'occuper utilement dans cette capitale des affaires du roi, il avait pris le parti de passer en France. Rivière n'avait donc pu s'acquitter de son message; il avait même dû renoncer à le faire parvenir à son destinataire, ayant appris qu'après un séjour de quelques semaines à Paris, celui-ci s'était mis en route pour la Russie. Par suite de ce contretemps, les lettres, les instructions et les pouvoirs élaborés avec tant de soins se trouvaient sans emploi immédiat. En fait, on n'en parla plus, la course de l'abbé de La Marre auprès du roi les ayant, comme on va le voir, rendus inutiles.

C'est à la fin de janvier 1800 qu'il débarquait à Mitau, où il avait fait une apparition au mois de février de la précédente année. Il y revenait pour soumettre au roi de nouveaux projets dont ses passages en Angleterre et en France, ses conversations avec des royalistes, ses observations personnelles, lui avaient démontré la nécessité.

En Angleterre, il avait constaté de nouveau l'incapacité et l'étourderie des entours de Monsieur, leur morgue, leur vanité, leurs indiscrétions, leurs rivalités, leurs défiances envers les meilleurs serviteurs du roi, leur incessant besoin de tout savoir, de tout absorber, de tout diriger; leur prétention à imposer leur volonté à tous les émigrés résidant en Angleterre, à imposer une défense absolue à ceux qui songeaient à rentrer en France; leur dédain pour l'autorité royale, qu'au fond de la Russie, le roi, disaient-ils, ne pouvait exercer et qu'il devait abandonner entièrement à son frère.

Parmi les plus agités et les plus dangereux de ces personnages, il citait Mgr de Conzié, évêque d'Arras, dont les propos, révélateurs de son imprévoyance, des folles ardeurs de son royalisme, compromettaient à tout instant Monsieur, qui lui avait accordé sa confiance. Il confirmait ce que l'on ne savait que trop à Mitau, c'est qu'il existait à Londres, grâce à la faiblesse de Monsieur et sous son patronage, un parti d'opposition toujours appliqué à contrecarrer les vues personnelles du roi, à dénigrer ses agents, à entraver les mesures qu'il ordonnait de son propre mouvement, sans avoir pris au préalable l'avis de son frère. C'est ainsi qu'au moment où le roi négociait en Russie pour être autorisé à marcher à la tête de l'armée de Souvarof, qui devait opérer en Suisse, Monsieur, dans le but de s'y faire envoyer, négociait de son côté avec l'Angleterre, bien qu'il eût été antérieurement convenu que c'est dans les provinces françaises de l'Ouest qu'il s'efforcerait d'aller.

Quand de La Marre était arrivé à Londres, il avait constaté avec surprise et regret que le secret du projet concernant Bonaparte, et dont Monsieur seul avait reçu la confidence avec l'instante prière de ne le communiquer à personne, était soupçonné et naturellement blâmé pour cet unique motif qu'il n'avait pas été préparé à Londres. L'évêque d'Arras prétendait qu'on n'y pouvait donner suite sans prévenir les ministres anglais, lesquels étaient, selon lui, «les véritables ministres de Louis XVIII.» Du reste, il désapprouvait ces tentatives. Un gentilhomme émigré, lié d'ancienne date avec Talleyrand, ayant écrit à ce ministre républicain pour essayer de le gagner au roi, et ayant commis l'imprudence de confesser cette démarche à Monsieur, Mgr de Conzié, averti par le prince, était intervenu pour contrecarrer et décourager le négociateur, auquel il avait reproché de vouloir se faire «recruteur de Bonaparte». L'abbé de La Marre s'était attristé de ces nouveaux témoignages de la division du parti royaliste. Mais il n'avait pu qu'en gémir avec son ami Cazalès, revenu à Londres après l'échec de sa mission en Suisse.

Heureusement, le spectacle plus rassurant qui s'était offert aux yeux de l'infatigable abbé, à son arrivée à Paris, avait atténué les fâcheuses impressions qu'il rapportait d'Angleterre. À Paris, il semblait bien que, depuis brumaire, les royalistes fussent devenus plus prudents et plus sages. Les agents royalistes, employés avant et après le dix-huit fructidor, avaient disparu. De ce personnel dont le roi avait eu tant à se plaindre, il ne restait guère en activité que Sourdat et Valdèné, auxquels leur zèle persévérant avait fait pardonner leurs imprudences, et encore n'allaient-ils plus être employés qu'à de minces besognes. La Villeheurnoy et l'abbé Brottier avaient payé de la déportation l'honneur d'avoir servi le roi. Le reste s'était dispersé. La force des choses, les circonstances, une chance heureuse, avaient mis les affaires de la monarchie entre les mains d'hommes honorables, appartenant à l'élite sociale, qui s'en occupaient avec le plus pur désintéressement et avec d'autant plus de profit pour la cause, qu'ils ne s'étaient pas compromis dans les intrigues royalistes.

Mis en rapport avec eux par l'intermédiaire de Royer-Collard dit Aubert, l'abbé de La Marre s'était promptement convaincu que leur situation dans le monde les rendait dignes, non moins que leurs qualités morales, de l'entière confiance du roi. Persuadé maintenant que les maux du pays ne pourraient être réparés que par la restauration des Bourbons, ils avaient, de concert avec l'envoyé de Louis XVIII, examiné et discuté les moyens d'y disposer la France; ils étaient tombés d'accord sur la nécessité d'organiser à Paris un conseil royal composé seulement de trois ou quatre membres qui ne seraient connus que du roi, et sur l'opportunité de démarches à tenter, non seulement auprès de Bonaparte, mais encore auprès de certains personnages occupant des places importantes dans la République consulaire. Royer-Collard s'était chargé de rédiger ces projets, de manière qu'ils pussent être soumis à Louis XVIII, et l'abbé de La Marre d'aller à Mitau les lui communiquer.

Néanmoins, toujours circonspect et tenant à prouver au roi qu'ils n'émanaient pas de lui seul, il avait exigé qu'un délégué spécial lui fût adjoint, qui l'accompagnerait en Russie et y parlerait au nom de ceux auxquels il convenait d'en laisser l'initiative. Ce délégué des royalistes de Paris se nommait Mézières. Son rôle, dans la pratique, n'apparaît pas bien clairement. Néanmoins les documents, quoiqu'ils parlent peu de lui, le désignent. Ils établissent qu'il se présenta à Mitau en même temps que de La Marre. Par l'un ou par l'autre, probablement par tous les deux, le roi fut bientôt au courant du plan des personnages qu'il appelait déjà «ses agents de Paris».

Avec son ministre le comte de Saint-Priest, et son ami le comte d'Avaray, il consacra plusieurs jours à l'examen des papiers apportés par l'abbé. Les motifs qui nécessitaient la formation du conseil royal, les objets dont ce conseil aurait à s'occuper, les conditions en lesquelles il s'en occuperait, y étaient longuement exposés et développés.

«Il faut renverser le gouvernement et lui substituer le gouvernement monarchique. Après avoir fait proclamer le roi, il faut gouverner jusqu'à son arrivée. Les hommes qui travaillent à la restauration ne suffiront pas à gouverner. Il faut donc un conseil pour le moment présent et un conseil pour le moment à venir. Il faut également des pouvoirs relatifs au changement qu'on veut opérer; il en faut qui se rapportent au moment où ce changement aura été effectué. Deux pouvoirs nécessitent deux instructions aussi distinctes que le double but qu'on se propose d'atteindre. Les premiers doivent renfermer tout ce qui est nécessaire pour négocier dignement et utilement; les seconds, tout ce qui sera utile pour gouverner provisoirement. Il y aurait trop de dangers et nulle espèce d'avantages à tout confondre.»

Ce qui suivait, c'était la constitution du premier de ces conseils. Il eût été sans doute préférable qu'un seul homme eût pu réunir toutes les qualités nécessaires pour mériter et obtenir les pouvoirs du roi; on se serait rapproché davantage des formes monarchiques, on eût évité les dissentiments et les indiscrétions. «Mais, après avoir longtemps cherché, il a fallu renoncer à cette idée simple. Nous avons cru, du moins (c'est Royer-Collard qui parle), que le nombre de trois était suffisant, et que, soit qu'il s'agît de conspirer, soit qu'il s'agît de négocier, il serait dangereux de l'excéder. Le premier doit être un homme considérable, le second réunir la naissance aux talents; le troisième pourra suppléer à l'illustration par de grands moyens et une bonne réputation.»

Le maréchal de camp, marquis de Clermont-Gallerande, émigré rentré, l'un des défenseurs des Tuileries au 10 août, connu par son dévouement à la monarchie, semble tout indiqué pour présider le conseil; il conviendrait mieux à ce poste que le duc de Rohan-Chabot, dont le nom a été prononcé. Clermont-Gallerande compte de plus nombreuses relations dans Paris; il a un salon très fréquenté. Pour occuper la seconde place à côté de lui, on pourrait désigner, soit l'ancien avocat général au parlement, Dambray, soit le capitaine de vaisseau, comte de Fleurieu, qui fut ministre de la marine en 1790, et, pour occuper la troisième, André Jourdan, député des Bouches-du-Rhône aux Cinq-Cents, ou le savant Quatremère de Quincy, qui a fait partie de la même assemblée, et qui n'échappa que par miracle, comme son collègue, aux proscriptions de fructidor. Les hommes que recommande Royer-Collard ont tous donné des gages à la monarchie. Quant à lui, il se réserve pour la place de secrétaire du conseil, dirigera les correspondances, rapportera les affaires et se fera le centre où tout viendra aboutir.

Il dresse en même temps une liste de personnes qui s'occupent activement des affaires du roi, et qu'il considère comme de précieux collaborateurs. Sur cette liste figurent: Peuchet, employé jadis par le comte de Montmorin, «homme à expédients, auteur d'un dictionnaire du commerce qui deviendra classique;»—Béquei, premier procureur général syndic dans la Haute-Marne, député à la Législative, où il siégeait au côté droit, honoré de la confiance de Louis XVI et de Mme Élisabeth, «ami du consul Le Brun;»—Beugnot, premier procureur général syndic dans l'Aube, ayant, lui aussi, fait partie de la droite dans la Législative. «On lui a fait refuser la légation de Berlin. Il est conseiller d'État, fort lié avec Beurnonville, Macdonald et Talleyrand. Il regarde Macdonald comme très propre à jouer un grand rôle et croit l'y amener;»—l'écrivain Fievée, auteur de divers écrits qui ont fait sensation, «excellent esprit, président de la section du Théâtre français en vendémiaire;»—les frères Chéron: l'aîné, membre du côté droit de la Législative, le cadet, aussi dévoué et plus capable; «par eux, on a l'abbé Morellet; d'André les regarde comme des hommes supérieurs;»—Brousse des Faucherets, officier municipal de Paris, «homme très répandu et très influent;»—Turot, secrétaire général de la police, républicain converti qui a déjà rendu des services aux royalistes, appelé probablement à de grands emplois, «consent à être nommé au roi, ne doit pas être jugé par ce qu'il fera ou ce que pourront dire de lui les journaux; très lié avec l'évêque d'Autan, Mme de Staël et Bonaparte; a refusé la place de commissaire pacificateur dans la Vendée;»—Le Vacher du Plessis et Cayet, membres de la municipalité de 1791: le premier, président de la section de l'Arsenal en vendémiaire; le second, accusateur public avant le dix-huit fructidor; et enfin Desportes, ancien maître des requêtes, constamment occupé du service de Sa Majesté. On espère aussi se renforcer du baron de Partz, de l'Assemblée législative, «qu'on dit extrêmement capable et très influent.»

Tels étaient les concours que Royer-Collard offrait à Louis XVIII. Il demandait, en même temps qu'un témoignage de confiance pour lui, un témoignage de satisfaction pour eux. Il faisait remarquer qu'ils s'offenseraient si on leur offrait un traitement. Tous ou presque tous avaient figuré dans la Révolution. Mais, loin que ce pût être un inconvénient, c'était un avantage; les gens du pouvoir se défieraient moins d'eux que s'ils affichaient des relations trop intimes avec des royalistes marquants. Aucun d'eux ne voulait être connu, surtout en Angleterre.

Sur ce point spécial, Royer-Collard écrivait encore:

«Je suis chargé de déclarer expressément que nous ne voulons rien avoir à faire avec les agents du roi, quels qu'ils soient, qui résideraient en Angleterre. Nous avons une extrême confiance en M. de Cazalès. Mais, si Sa Majesté jugeait convenable de le charger de ses affaires ou de l'adjoindre à ceux qui en sont chargés, nous ne communiquerions point avec lui tant qu'il serait à Londres.

«Deux motifs nous font une loi de cette déclaration. D'abord, nos principes: nous ne pouvons croire à la bonne foi des Anglais; nous voyons que dans toutes les missions qu'ils donnent, ils n'emploient que des gens incapables, indiscrets et qui n'ont que de l'intrigue pour tout mérite. En second lieu, nous nuirions essentiellement au service de Sa Majesté, parce que tout ce qui vient par l'Angleterre est suspect à Paris et qu'il suffit, pour se discréditer, de paraître avoir des relations avec les ministres de la Grande-Bretagne. Nous déclarons que nous ne voulons même pas être amalgamés avec les agents qui pourraient être nommés par les personnes qui ont la confiance du roi en Angleterre. Enfin, nous demandons expressément de ne leur être nommés ni même indiqués en aucune manière.»

Bien que personne plus que le roi ne fût en situation de comprendre et de partager les défiances exprimées dans cette lettre, elles lui parurent d'abord excessives. Telle n'eût pas été son opinion s'il avait eu déjà connaissance d'un événement survenu à Paris à la veille du dix-huit brumaire, mais qu'il ignorait encore au moment où il conférait avec l'abbé de La Marre, et dont ce dernier n'avait pu l'entretenir puisqu'il l'ignorait aussi. À la fin de 1798 ou dans le courant de 1799, trois royalistes qui se trouvaient en France: le chevalier de Coigny, le baron Hyde de Neuville et le comte de Crénolles, avaient entrevu la possibilité de prendre la revanche du dix-huit fructidor, en renversant le Directoire. À cet effet, ils avaient élaboré tout un plan basé surtout sur la certitude qu'ils croyaient fondée, de la complicité de plusieurs ministres, de divers membres des Anciens et des Cinq-Cents, voire d'une partie de la garnison de Paris. Ce plan réalisé, ils auraient jugé, d'après les circonstances, si l'on pouvait proclamer sur-le-champ la royauté ou s'il était plus sage de conserver provisoirement les apparences républicaines. En ce cas, ils eussent composé de royalistes le Directoire, les assemblées, les administrations. Pichegru, auquel, à son insu, ils destinaient le premier rôle dans cette opération eût été mis à la tête du Directoire. Bientôt après, on eût rappelé le roi.

Quand les auteurs de ce complot, analogue à celui qu'avait déjoué le coup de force de fructidor, l'eurent mis sur pied, deux d'entre eux, Hyde de Neuville et Crénolles, partirent pour Londres afin de soumettre leur projet à Monsieur, et de lui demander les pouvoirs les plus étendus, les fonds nécessaires au succès de leur entreprise, ainsi que le concours de quelques centaines de chouans. Monsieur communiqua le projet au cabinet anglais. Pitt et lord Grenville l'approuvèrent, consentirent à verser vingt mille livres sterling, avec promesse d'en donner encore autant.

À ce moment, Monsieur, tenu par voie indirecte au courant des premières tentatives auxquelles se livraient, sans prendre conseil de lui, Royer-Collard et ses amis, voyait avec regret se former à Paris un nouveau groupe royaliste qui déclarait ne vouloir obéir qu'au roi. Jaloux de conserver l'influence qu'on lui disputait au profit de son frère, il trouva, dans le consentement donné par les ministres anglais au projet Coigny, une occasion favorable pour la ressaisir. À sa demande, et sous prétexte de veiller à l'emploi des fonds, Coigny et Hyde de Neuville furent autorisés à former avec des hommes de leur choix un comité, dit Comité anglais, qui ne relèverait que de Monsieur ou du commissaire Wickham. Le 12 novembre, Hyde de Neuville et Crénolles repartaient pour la France, abondamment pourvus d'argent et de pouvoirs. Mais, pendant qu'ils négociaient à Londres, Bonaparte avait fait ce qu'ils voulaient faire. Lorsque les agents débarquèrent en Normandie, le Directoire et les conseils n'existaient plus; les plans de Coigny se trouvaient anéantis. Ne restait debout que celui du Comité anglais, qui allait se constituer avec la mission de tirer, sous la surveillance du gouvernement britannique, le meilleur parti possible des événements qui venaient de s'accomplir.

Ces intrigues avaient échappé à la perspicacité de Royer-Collard, comme à celle de l'abbé de La Marre durant son séjour à Paris. C'est sur des faits antérieurs et non sur celui-ci que se fondait leur défiance envers tout ce qui venait de Londres. De La Marre n'avait donc pu parler au roi ni du projet Coigny ni du Comité anglais. Le roi n'en savait pas davantage, son frère ayant jusque-là négligé de l'avertir. C'est, en effet, le 15 novembre seulement, que le comte d'Artois se décida à lui écrire et à lui raconter ce qui s'était passé. Sa lettre fut confiée au capitaine Popham, que le gouvernement anglais envoyait en courrier à Saint-Pétersbourg. Mais, forcé par les glaces de l'Elbe à faire un immense détour par la Norvège, Popham n'arriva en Russie qu'au commencement de mars, et le roi ne fut instruit du projet qui avait pour but de le remettre sur le trône que quatre mois après les événements qui en avaient rendu l'exécution impossible.

Très mécontent de n'avoir pas été averti plus tôt, il le fut plus encore d'apprendre l'existence de ce comité anglais formé sans son aveu. Son mécontentement était d'autant plus légitime qu'alors qu'il ne pouvait obtenir pour ses propres agents de subsides de l'Angleterre, elle en comblait les agents de Monsieur ou ceux qui avaient, comme le général de Précy, la faveur du commissaire Wickham. En vue d'un soulèvement de la ville de Lyon, qui devait coïncider avec l'expédition du général Willot dans le midi, Précy avait reçu cinquante-six mille louis, et on venait de verser vingt mille livres sterling au Comité anglais; seuls, les agents nommés par le roi n'obtenaient rien. C'était toujours le même système, ce système contre lequel le roi ne cessait de protester et qui consistait à lui rendre son trône sans lui permettre de travailler à le conquérir, pour se réserver sans doute la possibilité de ne l'y laisser remonter qu'au prix de conditions onéreuses et humiliantes.

Il convient d'ailleurs de mentionner dès maintenant, pour n'avoir plus à y revenir, que le Comité anglais, durant sa très brève existence, ne fit rien qui vaille, gaspilla une part des fonds qui lui avaient été remis, dut rembourser le reste, et, après avoir envenimé les dissentiments du parti royaliste, ne servit en réalité que de pièce à conviction contre les agents qui furent arrêtés plus tard, encore que tous ces malheureux n'en eussent pas fait partie.

On ne le voit se manifester qu'en une circonstance, quelques semaines après le dix-huit brumaire. Par ses soins, le 21 janvier 1800, un drap mortuaire fut étalé durant la nuit sur la façade de la Madeleine; on y avait attaché une affiche imprimée contenant le testament de Louis XVI, et au-dessous une déclaration de Monsieur, portant qu'il prenait pour règle de conduite les sentiments exprimés dans le dernier écrit de son frère. À propos de cette «pasquinade», que les gazettes apportèrent à Mitau, d'Avaray écrivait avec amertume:

«Qu'est-ce qu'une pareille démarche—des souvenirs aussi poignants—quand le résultat n'est qu'un vain spectacle pour quelques badauds que vingt dragons dissipent? Encore, ne puis-je m'empêcher de craindre que la farce du drap mortuaire ne serve de prétexte à la dilapidation de l'argent donné par l'Angleterre pour un meilleur usage. Tant pour le velours, tant pour le satin, tant pour l'imprimeur, tant pour les placardeurs; total: vingt mille livres sterling. Ce n'est pas le premier compte de cette nature que les agents choisis par l'Angleterre lui auront rendu.»

Nous nous sommes attardés à ces incidents parce qu'ils aideront à comprendre pourquoi, si Louis XVIII avait d'abord considéré comme un peu exagérées les défiances manifestées par Royer-Collard à l'égard de l'Angleterre, il eut lieu ensuite de se féliciter de s'être formellement engagé à ne faire connaître ni à son frère, ni au gouvernement anglais, le nom des membres de son conseil royal, ne faisant exception que pour le président, et pourquoi, ayant pris cet engagement, il se fit un point d'honneur de le tenir. Ayant, dans ses conférences avec l'abbé de La Marre, cédé sur ce point essentiel, il devait, à plus forte raison, céder sans difficulté sur tous les autres.

Il consentit à accorder à ses nouveaux agents tous les pouvoirs qu'on lui demandait pour eux. Il reconnut qu'ils ne devaient élever ni laisser s'élever aucune discussion sur la forme de la monarchie, mais qu'il fallait les laisser libres d'adhérer aux conditions «résultant des idées qui dominaient en France depuis vingt ans», et qui leur paraîtraient compatibles avec son honneur «comme avec les lois fondamentales sur lesquelles reposent son autorité et le bonheur de son peuple». En s'en référant simplement à ces lois fondamentales, le roi ne se liait en aucun sens. Royer-Collard lui avait écrit que cette disposition, qu'il considérait comme nécessaire, s'appliquait bien plus aux temps qui précéderaient la restauration qu'à ceux qui la suivraient. «Quelques engagements que le roi contracte avec la volonté de les tenir, il est bien vraisemblable qu'ils seront rompus par la force des choses.»

Le roi adhérait aussi à ce qu'on proclamât en son nom qu'il ne distinguerait point entre ses serviteurs du dehors et ceux du dedans, et que, loin de permettre que les places occupées pendant la Révolution devinssent un sujet de reproche, elles seraient plutôt un titre de faveur lorsqu'elles auraient été acceptées dans l'intention de le servir et de diminuer la rigueur des lois révolutionnaires.

Il résulte de cet ensemble de concessions qu'il était de plus en plus disposé à sacrifier aux circonstances les déclarations comminatoires qu'il avait faites jadis. C'était, en réalité, un blanc-seing qu'il donnait à Royer-Collard. Il y ajouta le droit de recruter pour le mieux, de concert avec de La Marre, les membres de son conseil, en en maintenant toutefois la présidence au marquis de Clermont-Gallerande, s'il consentait à l'accepter. Une autre question se posait. Encore qu'il fût convenu que les membres du conseil royal de Paris ne seraient pas nommés à Londres, il était nécessaire d'établir un lien entre lui et Monsieur, afin de le mettre à même de recourir, le cas échéant, aux bons offices de ce prince auprès du gouvernement britannique. Royer-Collard proposait de désigner pour cette fonction le baron d'André. Réfugié en Allemagne depuis le dix-huit fructidor, d'André formait, avec le président de Vezet et le général de Précy, l'agence de Souabe où siégeait à l'occasion l'abbé de La Marre. Entre les membres de l'agence et Royer-Collard régnait la plus étroite union; il les considérait comme des hommes graves, prudents et sûrs. Le président de Vezet était déjà dans le secret; il n'y avait aucun inconvénient à y mettre d'André, en lui confiant la mission d'être le porte-paroles du conseil royal de Paris auprès de Monsieur. Le roi souscrivit sans hésiter à cette proposition.

Quant aux ressources pécuniaires à créer au nouveau conseil, à défaut des subsides anglais sur lesquels il eût été téméraire de compter, il était autorisé, si ces subsides étaient définitivement refusés, à contracter un emprunt de deux millions au taux de cinq pour cent, remboursable deux ans après la restauration. Le banquier Baboin s'était engagé à trouver des prêteurs. Enfin, achevant d'exaucer les demandes de Royer-Collard et de l'abbé de La Marre, le roi consentait à les mettre en état de négocier, en écrivant lui-même à Bonaparte et à divers hommes influents, ou, si la négociation échouait, de provoquer un vaste soulèvement intérieur. À cet effet, il octroyait des pouvoirs au général Pichegru, au général Willot, qui s'étaient formellement déclarés pour lui, aux chefs de l'Ouest, de l'Est et du Midi.

Les écrits rédigés à la requête de de La Marre forment un gros volume. On y trouve les instructions les plus détaillées, des pouvoirs positifs ou éventuels, des lettres pour Bonaparte, le consul Le Brun, le général Moreau, le marquis de Clermont-Gallerande, de Fleurieu, Benezech, l'ancien ministre de l'intérieur, le baron d'André, la marquise de Pracomtal, amie de Le Brun. On la remercie de s'être offerte pour parler à son ami. À Clermont-Gallerande et à Fleurieu, on demande de faire partie du conseil, au premier de le présider.

La lettre de Bonaparte donna lieu à quelques discussions. Le roi proposait d'utiliser celle qu'il avait envoyée par le marquis de Rivière à l'adresse de Berthier. Mais de La Marre, à qui la minute en fut communiquée, la trouva trop longue. Le roi y substitua celle-ci:

«Depuis longtemps, Général, vous devez savoir que mon estime vous est acquise. Si vous doutiez que je fusse susceptible de reconnaissance, marquez votre place; fixez le sort de vos amis. Quant à mes principes, je suis Français; clément par caractère, je le serais encore par raison.

«Non, le vainqueur de Lodi, de Castiglione et d'Arcole, le conquérant de l'Italie et de l'Égypte ne peut pas préférer à la gloire une vaine célébrité. Cependant, vous perdez un temps précieux. Nous pouvons assurer la gloire de la France. Je dis nous, parce que j'aurai besoin de Bonaparte pour cela, et qu'il ne le pourrait pas sans moi.

«Général, l'Europe vous observe, la gloire attend, et je suis impatient de rendre la paix à mon peuple[99]

Au consul Le Brun, le roi écrit:

«Quelle que soit leur conduite apparente, des hommes tels que vous, Monsieur, n'inspirent jamais d'inquiétude. Vous avez accepté une place éminente, et je vous en sais gré. Mieux que personne, vous savez ce qu'il faut de force et de puissance pour faire le bonheur d'une grande nation. Sauvez la France de ses propres fureurs; vous aurez rempli le premier vœu de mon cœur; rendez-lui son roi, et les générations futures béniront votre mémoire. Vous serez toujours trop nécessaire à l'État pour que je songe à acquitter par des places importantes la dette de mon aïeul et la mienne.»

La lettre à Moreau prouve que c'est à ses services militaires que le roi fait appel et qu'il a prévu le cas où Bonaparte refuserait de jouer le rôle de Monck.

«Général, vos talents militaires vous ont acquis mon estime. Votre conduite généreuse envers les défenseurs d'une cause qui, au fond du cœur, est la vôtre, ne vous a pas donné moins de droits à ma confiance. Elle ne sera pas trompée, j'en suis certain. Vous n'oublierez pas que, de tous les partis de la France, c'est votre parti qui a le mieux mérité de son roi. C'est au nom de la gloire que je vous parle. Mais vous ne pouvez douter de ma reconnaissance aux importants services que j'attends de vous.»

Suivent d'autres lettres sans nom de destinataire, destinées soit à des généraux, soit à des fonctionnaires civils. C'est la même langage que dans les précédentes. Les agents du roi les utiliseront, s'il y a lieu, en les remettant à qui ils voudront. Celle qui est adressée à Royer-Collard clôt la série; elle est bien faite pour le payer de ses peines.

«Je trouve enfin un moyen sûr de vous faire parvenir, Monsieur, les témoignages de ma satisfaction pour le zèle et le dévouement sans bornes avec lequel vous me servez. La première récompense que je puisse vous en donner est de vous fournir les moyens de me servir encore plus utilement, et je crois atteindre ce but par la place importante à laquelle je vous destine. Je charge le comte de Saint-Priest de transmettre par votre organe la liste que m'a remise de votre part l'abbé André, avec lequel je vous recommande un accord plus intime que jamais.»

Une lettre adressée au duc de Berry compléta le travail auquel, durant plusieurs jours, s'était consacré le roi, secondé par ses fidèles collaborateurs. Le jeune prince était encore à l'armée de Condé. Mais il gémissait de son inaction, brûlait de combattre en quelque poste périlleux. La lettre de son oncle allait le combler de joie, en lui révélant, sous le sceau du secret, qu'il était destiné à figurer en tête de l'expédition, qu'avec le concours de l'Angleterre, le général Willot préparait dans le midi de la France: «Je lui envoie aujourd'hui les pouvoirs militaires pour commander en mon nom; je lui adjoins en même temps un commissaire civil avec mes pouvoirs sur cette partie. Mais tous ces moyens sont peu de chose, et le principal ressort manquerait si l'un de nous ne lui imprimait la vie et le mouvement. Willot le sent et vous désire pour chef de l'entreprise. Je suis bien sûr, mon cher enfant, que vous en ressentirez autant de joie que moi-même.»

Des pouvoirs, des lettres et des diverses instructions que l'abbé de La Marre emportait en quittant Mitau, le 23 février 1800, il résulte que c'est un vaste plan d'ensemble, qu'avec l'aide de Royer-Collard, il était chargé de mettre sur pied, et que ce plan avait pour but principal la formation, à Paris, d'un conseil pourvu de tous les moyens pour négocier, soit avec Bonaparte, soit avec des personnages importants, en vue du rétablissement de la monarchie, ou pour renverser par les armes le gouvernement consulaire, proclamer le roi et gouverner jusqu'à son arrivée.

Il ne semble pas toutefois qu'à Mitau, on se soit illusionné sur ce qu'on pouvait attendre du jeune général qui captivait en ce moment l'attention admirative de l'Europe. En confiant à l'abbé de La Marre la lettre que Louis XVIII envoyait à Bonaparte, d'Avaray lui dit mélancoliquement:

—C'est un billet très cher, joué à une loterie de fort peu d'espérance.

Quant au roi, lorsque son courageux messager vient prendre congé de lui, il le charge tout spécialement de recommander à ses agents la prudence et couronne l'entretien par ces mots:

—Qu'ils n'oublient pas que dans les conditions où ils vont se trouver, il faut aller à la vague.

Du reste, il ne devait jamais regretter sa démarche. Plus tard, après l'échec, lorsque la victoire de Marengo d'une part, et d'autre part l'attentat de nivôse, auront détruit le terrain sur lequel reposaient ses fragiles espérances, il écrira: «Je fis ce que je devais en écrivant au Corse. Un nouveau Monck pouvait être caché derrière un soldat de la Révolution, et Bonaparte n'était pas souillé des derniers crimes.»

L'abbé de La Marre était parti le 23 février. Dans le courant de mars, le roi reçut de son frère le compte rendu de l'affaire Coigny-Hyde de Neuville. Comme dans ce compte rendu Monsieur faisait à peine allusion au comité anglais formé par ses soins, et déclarait que les pouvoirs et l'argent qu'il avait remis à Hyde de Neuville n'étaient destinés qu'à organiser, contre le Directoire, d'après le plan du chevalier de Coigny, une contre-partie du dix-huit fructidor, le roi ne trouva dans la lettre de son frère d'autre motif de regrets que l'insuccès de ce plan. Tout en le déplorant, il sut gré à ce gentilhomme d'avoir tenté de le remettre sur son trône; il lui pardonna de ne l'avoir pas consulté, et d'autant mieux qu'au dire de Monsieur, cet insuccès ne l'avait pas découragé. «Je connaissais sa façon de penser et ses relations constantes avec notre malheureux frère, mandait-il au comte d'Artois. Mais je ne croyais pas que par caractère, il fût porté à se mettre en avant. N'importe, il mérite notre confiance; il ne s'agit plus que de concilier ce que vous avez fait depuis quatre mois avec ce que j'ai fait depuis.»

Le roi partait de là pour révéler à son frère la formation du Conseil royal, en lui avouant qu'il avait choisi pour le présider le marquis de Clermont-Gallerande, sans savoir d'ailleurs si celui-ci accepterait cet honneur. S'il le refusait, Coigny était un président tout trouvé; si Clermont-Gallerande acceptait, il serait toujours possible d'introduire Coigny dans le conseil, ou, tout au moins, de faire savoir aux agents qu'il possédait toute la confiance du roi. «Voilà ce que j'ai trouvé de mieux pour tirer parti de deux bonnes choses.»

En finissant, le roi faisait allusion à l'aventure du drap mortuaire, étalé sur la façade de la Madeleine; il la jugeait aussi sévèrement que d'Avaray: «Il est fâcheux qu'une arme aussi puissante que celle que vous aviez donnée ait été aussi faiblement et aussi inutilement employée qu'elle l'a été le 21 janvier dernier: si la harangue d'Antoine n'eût pas fait brûler les maisons des conjurés, la mort de César eût affermi la République.»

Cette lettre porte la date du 6 avril. Mais déjà, le 23 mars, au reçu de celle de son frère, Louis XVIII avait fait écrire par d'Avaray à l'abbé de La Marre, afin de lui faire part de ses intentions relativement au chevalier de Coigny, et de l'engager à remplir de son nom l'un des blancs laissés sur la liste du Conseil royal. D'Avaray insistait sur ce point, que le chevalier de Coigny, outre qu'il était muni des pouvoirs de Monsieur et de la confiance actuelle de Sa Majesté, avait joui de celle de Louis XVI, et que son séjour continuel à Paris pouvait le mettre en état de servir utilement. En exécutant les ordres du roi qu'il lui avait lui-même suggérés, le fidèle mais trop impatient d'Avaray ne prévoyait pas l'explosion de colère qu'ils allaient provoquer parmi les agents de Paris, qui se voyaient invités, à peine en fonctions, à admettre parmi eux un agent de Monsieur, au mépris de la promesse formelle qui leur avait été faite de ne dévoiler sous aucun prétexte leur mission aux émigrés d'Angleterre.[Lien vers la Table des Matières]