La duchesse Isabelle et le comte de Charolois. — Les dames brugeoises dans leurs atours. — Le forestier armé chevalier sur le champ de bataille. — Que diable est-ce ceci? — La Vesprée. — Louis de la Gruthuse. — Metteneye. — Jean Breydel. — Adam de Haveskerque. — Le tournoi. — Anselme gagne le cor. — Marguerite. — Le court roman. — Anselme Adorne Forestier. — Les acclamations et les cris de mort.
Comme les romanciers, mais sans réclamer leurs autres privilèges, nous ferons franchir au lecteur un espace de quelques années et nous le conduirons, un certain jour de l'an 1444, qui était le 27 avril, sur le marché de Bruges.
Raconter l'histoire de ce forum flamand, ce serait faire celle de la ville. Nous avons vu le peuple s'y rassembler, sous les armes, pour exercer son orageuse souveraineté; nous verrons s'y dresser l'échafaud: maintenant une fête y attirait les curieux dont les flots pressés débouchaient de tous côtés. Un espace entouré de barrières, que gardaient des valets et des hérauts, restait seul libre au milieu. Les fenêtres et jusqu'aux toits des bâtiments étaient pleins de spectateurs. Les regards se tournaient tantôt vers le Cranenburch[14], où la duchesse vint prendre place avec son fils, aux applaudissements de la foule, tantôt vers une grande hôtellerie, à l'enseigne de la Lune, qui contenait l'élite des dames brugeoises, dans tout l'éclat de leur beauté proverbiale et d'atours si riches, qu'une reine jalouse les avait comparées à autant de reines.
Les douze croisées gothiques de l'édifice, ornées de draperies flottantes, encadraient des groupes variés de jeunes femmes et de demoiselles rivalisant entre elles d'élégance et de luxe. Là, vous eussiez aperçu ces coiffures de velours en fer à cheval, ces belles chevelures relevées en tresses, ou nattées, ces voiles transparents et légers, ces robes serrant à la taille, de velours vert, ponceau ou de quelque autre couleur éclatante, ces corsages d'hermine, ces manteaux de brocart rehaussé d'or, qu'on retrouve dans les tableaux de l'époque.
Parmi ces belles Brugeoises, l'une de celles pour lesquelles la journée préparait le plus d'émotions—et l'on verra bientôt à quel titre—portait le nom de Marguerite, alors fort en vogue, sans doute parce qu'il désigne une perle ou une fleur. L'étymologie, cette fois, n'était point en guerre avec la réalité, comme il arrive à quelques Blanche et à plus d'une Rose. Marguerite avait les qualités qui attirent et fixent l'affection: c'était, au surplus, une jeune orpheline, fille d'Olivier Van der Bank. Par sa mère, elle tenait aux de Baenst et aux Utenhove, qui possédèrent de beaux domaines et ont fourni plusieurs chevaliers[15]. Quelques mois, à peine, s'étaient écoulés depuis qu'Anselme Adorne, âgé de moins de vingt ans, l'avait conduite à l'autel.
Ce qui attirait Marguerite et tout ce concours, c'était le tournoi annuel de la Société de l'Ours-Blanc. Il ne se donnait point, à Bruges, de fête qui excitât plus d'intérêt. On trouve, dans les chroniques, au milieu d'annotations relatives aux troubles, aux guerres, aux plus grands événements, le retour périodique de ces jeux, soigneusement indiqué, en même temps que les noms des vainqueurs. Des prix étaient offerts à ceux-ci: c'était une lance, un cor, l'ours, souvenir d'un vieux récit et symbole de la Société; on ajoutait quelquefois un diamant.
Le combattant qui gagnait la lance prenait le titre de Forestier, en mémoire d'anciens princes dont l'existence est contestée, mais qui brillent dans les légendes. Il présidait au tournoi de l'année suivante; il soutenait son titre de primauté dans la lice et même dans les combats. C'est ainsi que près de Guinegate, Louis de Baenst, Forestier de Bruges, fut armé chevalier sur le champ de bataille.
Les tournois de l'Ours-Blanc remontent à l'année 1320, époque voisine des plus éclatants faits d'armes des Brugeois; mais depuis, le malheur des temps ayant interrompu ces chevaleresques exercices, ils furent rétablis, en 1417, par une commune résolution des magistrats, de la noblesse et des plus notables habitants.
Les principaux seigneurs aimaient à y paraître, et même les ducs de Bourgogne. Maximilien d'Autriche y reçut un si bon coup de lance, d'un aïeul de l'historien Despars, dont le casque figurait une tête de démon, que, ployant en arrière, le futur empereur s'écria: «Que diable est-ce ceci!»
Deux jours avant la joute, un officier du Forestier, précédé d'un héraut et accompagné des quatre plus jeunes membres de la Société, parcourait la ville, s'arrêtant aux hôtels des dames les plus distinguées, pour les inviter à la fête. Le lendemain elles assistaient à la Vesprée: une collation leur était offerte, et ainsi réunies, elles voyaient arriver les combattants étrangers. Lorsque, après s'être présentés avec les formalités d'usage, ils s'étaient retirés, le Forestier montait à cheval avec ses compagnons, et allait, en pompe, au bruit des instruments, souhaiter la bienvenue à ces hôtes, chacun en leur logis, leur offrant courtoisement armures et destriers.
Ces préliminaires avaient été remplis et le grand jour était venu. Les membres de la Société de l'Ours-Blanc, qui devaient prendre part à la lutte, se rassemblaient dans l'enceinte de l'abbaye d'Eechoute. Un soudain mouvement de la foule annonce leur approche: couverts d'armures brillantes et magnifiquement vêtus d'étoffe pareille, ils s'avancent, montés chacun sur un de ces chevaux de bataille que fournissait la Flandre, alors les plus renommés de l'univers; de riches caparaçons et des housses de soie, couvraient presque entièrement les robustes coursiers qui piaffaient et rongeaient le frein.
Parmi les confrères de l'Ours-Blanc, on remarquait Louis de Bruges, sire de la Gruthuse, qui fut prince de Steenhuse, comte de Wincester, chevalier de la Toison d'or et, dont nous aurons plus d'une fois l'occasion de parler; Pierre Metteneye ou de Mattinée, aussi distingué dans les armes que dans les tournois, qui porta la bannière de Bruges à la bataille de Brusthem et fut chevalier, seigneur de Marque, conseiller et chambellan du duc de Bourgogne; Jean Breydel qui devait ajouter à l'éclat d'un nom illustré, près de deux siècles auparavant, à la bataille des Éperons, par la valeur qu'il déploya lui-même devant Bude, sous l'héroïque bannière de Huniade; enfin l'époux de Marguerite, à son second début. Adam de Haveskerque était du nombre des combattants du dehors.
Tous avaient pris leur place, et l'on attendait impatiemment le signal. Il est donné: les coursiers s'élancent! Qui ne retrouve, dans sa pensée, une image de ce spectacle? Ces hommes couverts de fer, qui fondent l'un sur l'autre, ces montures puissantes, plus acharnées qu'eux au combat, les naseaux fumants, la crinière hérissée, faisant retentir le sol sous leurs pieds; ces nuages de poussière, à travers laquelle étincellent l'or et l'acier; ces lances qui se brisent et volent en éclats: tout cela a été vingt fois décrit. Parmi les spectateurs, la curiosité, l'attention étaient vives; quelquefois, un cri s'élevait de toutes les poitrines. Les dames, suivant des yeux les cavaliers dans leurs courses rapides, laissaient voir sur leurs traits mobiles les sentiments dont elles étaient agitées, les alternatives de crainte et d'espoir. Sur le jeune front de Marguerite vous eussiez lu toutes les phases du combat où Anselme était engagé. Enfin elle respire: mille voix proclament les vainqueurs. Anselme avait gagné le cor qu'il reçut des mains de la duchesse; la lance échut à Breydel; l'ours à d'Haveskerque.
Trois ans après, le futur baron de Corthuy conquit, à son tour, la lance, aux acclamations de la foule, dont, sur cette même place, les cris de mort devaient, un jour, l'accueillir. Ah! si l'avenir nous était connu, sous quel poids nous marcherions courbés!
Banquet de l'hôtel de ville. — La lance conquise. — Isabelle de Portugal et le comte de Charolois à la maison de Jérusalem. — Combat. — Le sire de Ravesteyn. — Joute de l'étang de Male. — Prouesses et portrait de Jacques de Lalain, le bon chevalier. — Corneille de Bourgogne. — Le casque enlevé. — Nouveau succès. — L'écu du Forestier. — Naissance de Jean Adorne. — Le parrain. — André Doria, prince de Melfi. — L'Arioste. — Les vingt-huit alberghi de Gênes. — L'hospitalité.
Il fallait d'autres épreuves pour montrer à tous que le jeune Forestier était digne de l'honneur qu'il avait conquis; mais d'abord des festins devaient célébrer sa victoire: il n'est guère de solennité où ils n'entrent pour quelque chose. Le premier fut donné le soir même par les magistrats, à l'hôtel de ville, élégant édifice construit sous les auspices de Louis de Male. Après le festin, on reconduisit Anselme, en grande pompe, à son logis; devant lui marchait un héraut, et il tenait à la main la lance, prix de sa prouesse, ornée d'une draperie aux couleurs du Forestier qu'il remplaçait.
Le lendemain, il donna le banquet chez lui; la duchesse de Bourgogne, son fils et tout ce que Bruges avait de plus grand, y assistaient. Nous pourrions assez facilement décrire les dressoirs, les entremets, les hanaps: il y a, pour ces occasions, un mobilier où chacun est libre de se pourvoir; mais nous craindrions de l'user. Il nous suffira de dire qu'après avoir fait à ses illustres hôtes les honneurs de sa table, Anselme revêtit de nouveau ses armes et parut en lice avec cinq cavaliers qui portaient, chacun, ses couleurs sur leur écu. Ainsi accompagné, il jouta contre Adolphe de Clèves, sire de Ravesteyn et quelques autres.
Le 1er mai fut signalé par un combat plus remarquable encore par le renom des chevaliers qui vinrent y rompre des lances. La lice était placée près de l'étang de Male. Le premier champion qui s'offrit fut le même Ravesteyn; puis parut un jeune seigneur qui réalisait l'idéal des romans de chevalerie. Choisi pour écuyer par le duc de Clèves, il n'avait pas tardé à signaler sa vaillance et avait emporté «le nom et le los pour le mieux faisant de tous ceux qui joutèrent à l'encontre de lui.» Il avait parcouru la France, l'Espagne et le Portugal, défiant les plus experts en fait d'armes, «non pour envie, haine, ne malveillance d'aucun, mais pour exaulcer et augmenter le noble estat de chevalerie et pour soi occuper.» Sa chevelure blonde, ses yeux bleus et riants, son teint frais et coloré, son menton sans barbe, n'annonçaient pas un si terrible combattant; mais la renommée, le précédant en tout lieu, proclamait le nom de Jacques de Lalain, le bon chevalier!
Anselme, impatient de se mesurer avec lui, se montra digne d'un tel adversaire; cependant, c'est surtout en joutant contre un troisième concurrent qu'il se distingua: celui-ci portait l'écu fleurdelisé de Bourgogne, traversé d'une barre. C'était, au dire d'Olivier de la Marche, «l'un des plus gentilshommes d'armes et un vaillant, sage et véritable capitaine.» Pour décrire cette rencontre, nous ne saurions mieux faire que d'emprunter quelques lignes au biographe de Jacques de Lalain, qui raconte de son héros une aventure semblable.
Corneille de Bourgogne, aurait dit Georges Chastelain dans son vieux langage, voyant notre Forestier «estre prêt, baissa sa lance et, autant que cheval peut courre, le laissa aller, et, d'autre part, Anselme férit son bon destrier de l'esperon, qui allait courant de si grande force que la terre sur quoy il marchoit, alloit tout tombissant: si s'acconsuivirent touts deux ès lumières des heaumes, et n'y eut celuy d'eux qui ne rompît sa lance, tant furent les coups grands et démésurez: mais celui que Corneille de Bourgogne reçut d'Anselme fut si merveilleux que, nettement, sans quelque blessure, il lui osta et porta le heaume dehors la teste et demeura à chef nud devant le hourt des dames, moult esbahy, comme celuy qui à grand peine sçavoit ce qui lui estoit advenu.»
On regarda comme un miracle que le bâtard de Bourgogne ne fut pas mortellement atteint. Si, suivant Chastelain, Jaquet de Lalain acquit «un si grand bruit» d'un coup semblable «que partout hérauts poursuivants, trompettes et plusieurs autres crioient Lalain! à haute voix,» ce ne dut pas être un médiocre honneur pour le jeune Adorne de reproduire ce coup célèbre sous les yeux du bon chevalier[16].
La même année, il jouta encore à Bruxelles, où il fit admirer sa prouesse, et à Lille où il demeura vainqueur. Un grand festin qu'à son retour il donna à la société de l'Ours-Blanc, servit à célébrer ce nouveau triomphe. Son temps d'exercice fut clos, à l'ordinaire, par le retour de la fête de l'Ours-Blanc, à laquelle il présida. Un mois après, un héraut à cheval, précédé d'une bande de musique, se rendait en pompe à l'hôtel de ville. Il y venait appendre, en souvenir du jeune et vaillant Forestier, l'écu armorié de trois bandes d'échiquier en champ d'or, avec la pieuse devise qu'on voit répétée sur les vitraux de Jérusalem:
PARA TUTUM DEO.
On a dit des exercices guerriers dont nous venons d'entretenir le lecteur, que c'était trop pour un jeu et pas assez pour tout de bon; ils l'emportaient cependant sur nos courses, parfois tout aussi périlleuses, mais qui mettent en jeu des qualités moins relevées; car celles d'un cavalier habile, et même téméraire, n'égalent point, il faut l'avouer, une hardiesse, une adresse et une vigueur peu différentes de ce qu'exigeait le champ de bataille.
Anselme, néanmoins, satisfait d'avoir fait ses preuves, ne parut plus que rarement dans la lice. D'autres soins l'occupaient; ceux de la famille se multipliaient pour lui avec les années. Déjà, lorsqu'il gagnait la lance, jeune époux, brillant champion, il était père. Ce fut en effet le 16 août 1444 qu'il reçut dans ses bras son premier né, qui devait être le compagnon et l'historien de ses voyages. Pour parrain, il choisit, entre tous, un Doria, tandis que dans le siècle suivant, un Doria proscrivit jusqu'au nom d'Adorno.
Ceux qui ont lu l'Arioste se rappelleront ces beaux vers:
Veggio che 'l premio che di ciò riporta
Non tien per se, ma fa alla patria darlo;
Con preghi ottien, che in libertà la metta
Dove altri a se l'avrià forse sojetta
.......................................
Questi ed ogn'altro che la patria tenta
Di libera far serva, si arrossisca,
Ne dove il nome d'Andrea Doria senta
Di levar gli occhi, in viso d'uomo ardisca[17].
La liberté dont André Doria dota Gênes était une savante et singulière combinaison d'éléments aristocratiques de toute origine, répartis entre vingt-huit maisons (alberghi), parmi lesquelles les Doria ne pouvaient être oubliés. André, lui-même, créé par Charles-Quint prince de Melfi, le fut plus encore dans sa patrie, par son mérite, ses services à l'appui des Espagnols. Pour les Adorno, leur puissance même faisait leur ostracisme, qui, pourtant, ne dura pas; mais leur branche alors la plus considérable, celle des comtes de Renda, demeura étrangère à Gênes.
Lors de la naissance de Jean Adorne, les relations des deux familles étaient bien différentes. Les Adorno et les Doria étaient ensemble en fort bons termes, et les derniers avaient, avec les Adorne de Flandre, des rapports réciproques d'hospitalité; cette vertu antique, qui a fort décliné depuis, eut le pas sur les liens du sang.
Gand et Constantinople. — Daniel Sersanders. — Mort de Corneille de Bourgogne et de Jacques de Lalain. — Le boucher Sneyssone. — Bataille de Gavre. — Mahomet II. — La croisade. — Pie II. — Louis XI et Charles le Téméraire. — Ligue du Bien public. — Bataille de Montlhéry. — Les deux chartreux. — Dernier voyage de Pierre Adorne. — Position d'Anselme à la cour. — Mariage du duc de Bourgogne et de Marguerite d'York. — La duchesse de Norfolk. — Les entremets mouvants. — Le pas d'armes de l'arbre d'or. — Portrait et costume de Charles de Bourgogne. — L'étrangère.
On trouverait ici une nouvelle lacune, que nous ne pourrions remplir que par des détails peu importants ou des conjectures, si nous n'avions à planter çà et là quelques jalons sur la route des événements.
Nous voyons, aux deux bouts de l'Europe, deux grandes villes aux prises, chacune, avec un puissant adversaire: l'une, jeune, fière de sa prospérité et de son exubérance de vie et de force; l'autre, vaste, magnifique, mais courbée sous le poids des années et qui n'était plus que l'ombre d'un grand nom, nominis umbra. Nous voulons parler de Gand et de Constantinople.
Le siége de Calais, tumultueusement levé par les Gantois, avait laissé, entre eux et Philippe le Bon, des ferments d'aigreur. C'était un feu qui, à Bruges, avait promptement éclaté; à Gand, il couvait sous la cendre. Une demande d'impôt alluma l'incendie. Daniel Sersanders, d'une des quatre familles principales du patriciat gantois[18], connue plus tard sous le titre de marquis de Luna, fut accusé d'avoir excité la résistance de ses compatriotes et condamné au bannissement. Il tenait de près à Anselme Adorne dont il venait d'épouser la sœur.
Vainement Sersanders chercha-t-il, lui-même, à calmer l'effervescence populaire; la guerre éclate, guerre fatale à de nobles cœurs. Corneille de Bourgogne y périt, ainsi que Jacques de Lalain, et, dans les rangs opposés, un adversaire digne de tous deux, ce vaillant boucher de Gand, qui, blessé aux jambes, combattait les genoux en terre, défendant toujours sa bannière, jusqu'à ce qu'ils tombassent ensemble, également sanglants et déchirés.
Le mouvement brugeois et le mouvement gantois furent, l'un et l'autre, isolés; s'ils eussent été combinés, Philippe le Bon, brouillé avec l'Angleterre et toujours suspect au suzerain, eût eu fort à faire. Ce fut une résistance locale, que le duc eut soin de ne provoquer que successivement. Le peuple s'émut néanmoins chaque fois, dans les deux villes; mais les magistrats et les principaux purent le contenir, dans celle qui n'était pas en cause. Une colonne gantoise se présentant devant Bruges, en trouva les portes fermées. Philippe dut surtout ce résultat, si important pour lui, à La Gruthuse, capitaine de la ville, qui alla ensuite rejoindre l'armée ducale. Il faut lire, dans le bel ouvrage de M. Kervyn de Lettenhove, le récit de cette lutte cruelle, terminée par le désastre de Gavre. Là, 16,000 Gantois jonchent le champ de bataille de leurs cadavres, ou en comblent l'Escaut. Impuissants à faire triompher leur cause, ils l'entouraient de leur mort, comme d'un dernier rempart qui étonnait encore la victoire.
Vers ce temps, l'Europe, qui voyait sans beaucoup s'émouvoir les progrès de la puissance ottomane, est tout à coup réveillée par une effroyable nouvelle. Il y avait eu autrefois un État qu'on appelait un monde[19], préservé par les Fabius, agrandi par les Scipions, changé en empire par les Césars, et, tout ce qui en restait, tenait dans les murs d'une ville, investie par Mahomet II, à la tête de 250,000 hommes. Il pénètre dans la place; le dernier des Constantin tombe en combattant; le croissant brille sur le dôme de Sainte-Sophie et le Turc a son siége en deçà du Bosphore[20]! On dit qu'à ce lamentable récit, Nicolas V chancela, comme jadis Héli, sur le siége pontifical, et qu'il mourut du coup dont elle l'avait frappé au cœur.
L'émotion fut grande dans la chrétienté. La guerre sainte est prêchée; Philippe s'y prépare: c'était encore, dans l'opinion publique, la plus glorieuse des entreprises. Elle excitait vivement les esprits; mais elle ne remuait plus les âmes dans leurs plus intimes profondeurs. Pie II, de ses derniers regards, vit se dissiper cette croisade qu'il avait en vain réchauffée du feu de son zèle et de son éloquence.
L'Occident avait d'autres soins. Louis XI était monté sur le trône[21] et la lutte s'engageait entre lui et l'héritier de Philippe le Bon. Rapprochés par l'asile que Louis avait trouvé, comme dauphin, dans les États de la maison de Bourgogne, Charles et lui avaient appris, dès lors, à se haïr l'un l'autre. Aussi était-il difficile de se montrer plus différents par les qualités personnelles. Charles déploya celles de l'homme de guerre, excepté la prudence. Il aimait en tout l'éclat et s'irritait contre les obstacles. Juste, accessible, capable de bons sentiments, il outrait jusqu'à ses vertus, et devenait cruel quand l'orgueil et la colère l'emportaient. Louis savait montrer, à l'occasion, du sang-froid et du courage; mais il n'envisageait que le succès. Modeste dans son extérieur, rusé, narquois, il semblait accepter l'outrage, mûrissait et savourait la vengeance. Indiscret quelquefois, ou trop confiant dans sa propre finesse, il cédait à propos, gagnait à tout prix ceux qui pouvaient le servir et attendait son jour. Alors il agissait avec une vivacité qui allait jusqu'à la pétulance.
Lorsqu'il commença à régner, Philippe le Bon gouvernait encore. Charles arrache son père vieillissant à l'influence des Croy, le fait entrer dans la ligue du Bien public, conduit en France une armée et débute, à Montlhéry, par une victoire douteuse, mais que confirment les résultats; véritable mesure des succès militaires. (1465.)
Cette année, Anselme perdit l'oncle dont nous avons parlé, et il portait encore le deuil de son père. Pierre Adorne, devenu veuf, s'était retiré dans la chartreuse du Val-de-Grâce, près de Bruges, que cette famille contribua à orner. Il y trouvait un de ses fils. Ce dut être un assez touchant spectacle de voir le jeune homme accueillir le vieillard au seuil de ce dernier asile, dont leur tombe, à tous deux, ne serait qu'une continuation, ou plutôt une heureuse délivrance; car ils ne voyaient dans la mort qu'une rayonnante immortalité. Au père venant chercher la paix du cloître, le fils en pouvait enseigner les austérités. Pierre en donna à son tour l'exemple et partit pour son dernier voyage, avec la foi et la piété qui lui avaient inspiré les deux autres.
Jusque vers ce temps, Anselme avait fréquemment rempli des fonctions civiques, surtout celles de capitaine de l'un des six quartiers de Bruges. Son nom ne reparaît plus ensuite dans les fastes communaux pendant un laps de huit années; il fallait que d'autres occupations lui fussent survenues. Nous avons vu la mère du comte de Charolois, Isabelle de Portugal, le traiter avec une faveur marquée, et le jeune prince associé à ces témoignages de bienveillance et de distinction; lorsque Charles prit en main les rênes des affaires et qu'ensuite il succéda à Philippe le Bon, en 1467, la carrière politique d'Adorne dut s'en ressentir. Si le titre militaire qu'il portait sous la duchesse Marie montre qu'il servit la maison de Bourgogne de son épée, les négociations diplomatiques dont il allait être chargé, l'accueil qui l'attendait dans plusieurs cours, font voir qu'il occupait, dès à présent, un rang distingué à celle de Charles. Cette position lui assignait une place dans les cérémonies et les fêtes auxquelles le troisième mariage du duc donna lieu[22]. Ce prince épousait Marguerite d'York, sœur d'Édouard IV, femme à l'âme virile, réservée à un rôle politique important. Elle descendit à l'Écluse, et le mariage se fit à Dam, deux endroits aussi solitaires et aussi paisibles aujourd'hui, qu'ils furent alors pleins de bruit, de foule et d'éclat.
Nous n'entreprendrons pas de décrire ce concours de grands et de «tant d'autres chevaliers et nobles hommes,» ces pompes, ces magnificences, après Olivier de la Marche qui dans sa lettre «à Gilles du Mas, maistre d'hôtel de monsieur le duc de Bretaigne, a recueilly grossement et» ajoute-t-il avec trop de modestie, «selon son lourd entendement, ce qu'il a veu en cette dicte feste.» Que pourrions-nous dire de plus ou de mieux que lui, de l'entrée de la duchesse à Bruges, par la porte de Sainte-Croix, «de sa noble personne vestue d'un drap d'or blanc, en habit nuptial,» des dames qui suivaient sa litière, les unes sur de blanches haquenées, les autres dans de riches chariots, et surtout de «la duchesse de Nolfolck qui estoit une moult belle dame d'Angleterre?» Comment renfermer dans le cadre que nous avons choisi, la vive peinture de ces banquets qui furent donnés dans une salle construite exprès, tendue d'une tapisserie toute d'or, d'argent, de soie, «où estoit compris l'avénement du mistère de la Toison d'or;» des trois entremets mouvants: la licorne chargée d'un léopard qui présenta au duc une fleur de Marguerite; le lion portant une bergère; le dromadaire «enharnaché à la manière sarrasinoise;» enfin du pas d'armes,[23] de l'arbre d'or, avec son nain, son géant enchaîné, ses blasons, ses pavillons, ses emprises, ses grands coups?
Le duc se montra, à cette occasion, dans un appareil que nous allons décrire, après avoir donné une idée de sa personne. Ce prince n'avait point hérité de la taille élevée du fondateur de sa maison; mais il était, comme lui, robuste et membru. Le sang méridional de sa mère paraissait à la noire chevelure qu'il tenait d'elle; il avait les yeux bruns, le nez aquilin, le menton légèrement proéminent. Il parut, monté sur un cheval «harnaché de grosses sonnettes d'or, lui vestu d'une longue robe d'orfaverie, à grandes manches ouvertes, la dicte robe fourrée de moult bonnes martres.» C'est dans cet habillement «moult princial et riche» qu'il se rendit, entouré de ses chevaliers et gentilshommes, de ses archers et de ses pages, à l'hôtel où il devait assister à la joute. Les spectateurs ne formaient pas la partie la moins animée du spectacle; tels étaient leur nombre et leur empressement, que non seulement le pourtour de la lice, mais les maisons et les tours d'où l'on pouvait l'apercevoir, étaient encombrés de curieux.
L'entrevue de Péronne, l'expédition contre Liége, et le désastre de cette cité belliqueuse et infortunée, sont des faits historiques que nous ne pouvons qu'indiquer; nous avons à en raconter un bien moins important, mais qui devait avoir une tout autre influence sur l'avenir d'Anselme.
Certain jour de l'année 1469, un long cortége s'arrête devant Jérusalem: c'est ainsi qu'on nommait l'ensemble de bâtiments dont nous avons déjà parlé plus haut. On voyait des écuyers, des serviteurs; bientôt on aperçoit une jeune étrangère dont les traits nobles et doux portaient une empreinte de fatigue et de tristesse; à ses côtés paraissaient un vieillard et un chevalier, tous deux de mine haute et fière.
Cette visite n'était pas inattendue: Anselme et Marguerite avaient revêtu leurs habits de cour et s'empressent d'accueillir ces nobles hôtes avec les égards dus à leur rang et à leur malheur. Pour trouver l'explication de cet incident, il faut nous transporter dans une autre contrée où nous verrons bientôt Anselme se rendre; c'est une époque dans sa destinée.
L'Écosse au XVme siècle. — Meurtre de Jacques Ier. — Exécution de Douglas et de son frère. — Alain Stuart et Thomas Boyd. — Un comte de Douglas poignardé par Jacques II. — Le roi tué devant Roxbourg. — Marie de Gueldre. — Minorité de Jacques III. — Kennedy, évêque de St-André. — Ligue entre les Boyd et d'autres seigneurs. — Lord Boyd, grand justicier, s'empare de la personne du roi. — Thomas Boyd et Marie Stuart. — L'Ile d'Arran érigée en comté. — Ambassade en Danemark. — Les Boyd cités au parlement. — Alexandre Boyd décapité. — Lord Boyd, le comte et la comtesse d'Arran se réfugient à Bruges.
Il est fâcheux que l'itinéraire d'Anselme Adorne soit si sobre de détails sur les divers voyages qu'il fit en Écosse: ce n'était pas la contrée la moins curieuse ni la moins sauvage de celles qu'il visita: quelques plaines souvent dévastées par les incursions des Anglais et les querelles des grands; des montagnes, des îles, où ne pénétraient ni le costume, ni les mœurs de la civilisation; un peuple guerrier et mobile, des chefs puissants et ambitieux, mélange de grandeur, d'astuce et de férocité; un sol, pour ainsi dire, miné de haines, d'embûches, de trahisons: tel est, en quelques traits, le tableau que l'auteur nous eût laissé.
S'il eût voulu y jeter des groupes de figures, il eût pu montrer, sur différents plans, Jacques Ier, assailli, dans son logis, par une troupe de seigneurs et cruellement massacré sous les yeux de la reine; Chricton, chancelier pendant le règne suivant, attirant à la table de Jacques II, encore enfant, le jeune comte de Douglas avec son frère, et les faisant traîner tous deux au supplice; Alain Stuart égorgé, pour une vieille querelle, par Thomas Boyd; celui-ci assailli par le frère d'Alain et périssant dans une vraie bataille; un autre Douglas poignardé de la propre main du roi qu'il bravait, et achevé par les courtisans: épisodes dont la mémoire était encore fraîche et qui caractérisaient la contrée, ses mœurs, sa situation politique.
Le trône relevé par l'héroïque Robert Bruce, s'était ensuite comme affaissé sous ses descendants; deux de ses successeurs avaient été prisonniers des Anglais. Une branche cadette des Stuarts, issus de Bruce par les femmes, avait usurpé le pouvoir sur la branche aînée de cette maison. L'Écosse, livrée à l'anarchie féodale, était devenue, suivant l'expression d'un contemporain, une caverne de brigands, quand Jacques Ier, sortant de la tour de Londres, prit en main le pouvoir et l'affermit avec une vigueur qui allait jusqu'à la barbarie. Comme ce père assassiné, Jacques II, quand il fut en âge de régner, lutta, et même, ainsi que nous l'avons vu, le poignard à la main, contre la puissance des grands et travailla à affermir la sienne, ainsi qu'à améliorer le triste sort de la nation; mais il mourut, dans sa trentième année, devant Roxburg, atteint par un éclat d'une pièce grossière d'artillerie qu'il voyait pointer[24].
Sa belle et courageuse veuve, Marie de Gueldre, releva, par sa présence et ses discours, la valeur des assiégeants et emporta la place. La couronne tombait, de nouveau, sur la tête d'un enfant, Jacques III, prince faible, qu'on a sévèrement jugé, parce qu'il poursuivit l'œuvre de son aïeul et de son père avec moins de résolution et d'énergie, et qu'il avait des goûts trop retirés et trop délicats pour son rang, son pays et son temps.
Dans ses premières années, l'Écosse fut gouvernée, en paix et avec prudence, par l'évêque de St-André, l'illustre Kennedy, allié au sang royal, et l'un des hommes les plus pieux et les plus éclairés du temps. Son frère, principalement commis à la garde du roi, partagea ce soin avec sire Alexandre Boyd, que recommandaient son habileté dans les armes et d'autres qualités chevaleresques. La santé du prélat déclinant, lord Kennedy songea à s'affermir dans sa position en s'unissant avec Boyd et le grand chambellan, lord Fleming, par un de ces traités trop fréquents en Écosse, par lesquels des seigneurs se liguaient pour pousser ou maintenir l'un d'eux au pouvoir, renverser un rival, ou même répandre son sang. Dans cet acte secret, on nomme parmi les adhérents des contractants, lord Hamilton et Patric Graham, dont nous parlerons plus bas. Graham, demi-frère de l'évêque et son successeur, était déjà titré de Bisschop of Sanctander[25], ce qui fait présumer que Kennedy, voyant approcher sa fin, avait résigné cette dignité. Ce dernier mourut l'année suivante (1466).
Sûrs de ne pas rencontrer d'opposition sérieuse de la part des lords Fleming et Kennedy, mais comptant surtout sur leur propre audace, les Boyd, dont le chef était Robert, récemment élevé à la pairie et revêtu des fonctions de justicier, se présentent à l'improviste, s'emparent de la personne du roi, le conduisent à Édimbourg, où ils assemblent le parlement, et persuadent au jeune monarque de ratifier publiquement le coup hardi qui faisait de lui, désormais, un instrument de leur grandeur.
Lord Boyd se fait nommer gouverneur du roi et des princes; ce n'était point assez pour son ambition. Il avait un fils doué de qualités fort distinguées; au témoignage d'un Anglais contemporain, Thomas Boyd était non-seulement robuste, agile, excellent archer, mais noble dans ses manières, bon, affable, généreux. Robert sut lui ménager des entrevues avec la sœur aînée du roi, qui avait été auparavant destinée à l'héritier de la couronne d'Angleterre. Marie Stuart—elle portait ce nom qu'une reine, du même sang, devait rendre si célèbre—joignait également, aux grâces de sa personne, les qualités de l'esprit et un cœur fait pour s'attacher vivement. Les deux jeunes gens conçurent une mutuelle affection. La puissance des Boyd écarta les obstacles, et Thomas devint l'heureux époux de la princesse qui lui apporta, comme apanage, outre de nombreux domaines, l'île d'Arran, érigée à cette occasion en comté. Lord Boyd se fit encore donner, à lui-même, la place de grand chambellan, qui était devenue vacante et avait des attributions fiscales et lucratives.
Quelque temps après son mariage, le comte d'Arran partit, en ambassade, pour Copenhague; il allait y terminer une négociation relative au mariage de Jacques III avec Marguerite, fille du roi Christiern, union qui mettait fin à des différents entre la Norwège et l'Écosse, et assura à celle-ci la possession des Orcades et des îles Shetland. Cette ambassade, utile au royaume, paraît avoir été funeste aux Boyd. Les nobles voyaient avec jalousie tant d'honneurs, de puissance, de richesses, s'accumuler dans une famille; parmi eux, lord Hamilton devait être d'autant plus blessé du brillant mariage de Thomas Boyd, qu'il avait espéré, lui-même, obtenir la main de la princesse, sous le dernier règne. Le chancelier Evandale, homme habile et prudent, était au fond peu flatté de se trouver réduit à un rôle tout à fait secondaire, et, enfin, Jacques III, avançant en âge, commençait à se lasser d'une tutelle qui ne lui laissait que le titre de roi. On profita de l'absence de son beau-frère, pour pousser le jeune monarque à une résolution que la présence du comte eût peut-être prévenue.
Jacques convoque le Parlement, le 22 avril 1469, et y fait citer les Boyd. Robert, affrontant l'orage, comparaît avec la fierté et l'appareil d'un puissant vassal, escorté de ses partisans et d'hommes d'armes; mais la bannière royale est déployée contre lui: on l'abandonne, il fuit et gagne l'Angleterre. Son frère, retenu par une maladie, est arrêté et périt sur l'échafaud. Lord Boyd et le comte d'Arran sont condamnés par coutumace et leurs biens confisqués.
Ainsi, en un moment s'était écroulé tout cet édifice de grandeur et de puissance, si hardiment élevé. Celui qui, pendant près de trois ans, avait été le maître du royaume, n'était plus qu'un fugitif, et l'époux de la princesse d'Écosse, un proscrit comme lui! Rang, fortune, pouvoir, le comte a tout perdu; mais Marie Stuart n'est point changée: elle revêt un déguisement, elle quitte furtivement la cour de son frère, elle se jette dans une barque et rejoint son mari sur le vaisseau qui le portait, ou sur la terre étrangère. Quelle entrevue et qu'il serait difficile d'en exprimer l'amertume et le charme!
Avant même que la mort tragique de sire Alexandre n'eût mis le sceau à leur infortune, lord Boyd, le comte et la comtesse arrivaient ensemble à Bruges, y demander un asile au duc du Bourgogne[26]. C'était l'usage que de tels hôtes fussent logés chez les plus considérables d'entre les habitants. C'est ainsi qu'Anselme Adorne reçut à la maison de Jérusalem les illustres exilés avec toute leur suite.
Ils trouvèrent, chez le gentilhomme brugeois, les prévenances les plus obligeantes et les plus courtoises. Bientôt charmée de cet accueil et des qualités de leur hôte, la princesse obtint, du duc de Bourgogne, qu'Anselme se rendit en Écosse avec une mission relative à cet incident. Telle est la tradition, et c'est aussi ce que l'on peut conjecturer en le voyant, peu après, partir pour une contrée où l'attendaient les faveurs les plus marquées et les dernières rigueurs du sort.
Arrivée à Édimbourg. — Portrait de Jacques III. — Anselme créé baron de Corthuy, chevalier de St-André et conseiller du roi d'Écosse. — Le chancelier Evandale. — Négociation sans résultat possible. — Le roi veut séparer sa sœur du comte d'Arran. — Résistance de la princesse.
Arrivé à Édimbourg, Anselme ne tarda pas à être présenté à Jacques III. Il vit un beau jeune prince, âgé seulement de dix-sept ans: sa taille était élevée et bien prise; il avait les cheveux noirs, le teint brun et, avec la face alongée des Stuart, une physionomie douce et intelligente. Il se plaisait au luxe des vêtements, des armes, des joyaux, et aimait avec passion l'architecture, la sculpture, la musique. Ce goût pour des arts dédaignés de ses farouches vassaux devint plus tard une des causes de ses revers.
Anselme le partageait; il venait d'une ville renommée pour son école de peinture, d'une cour qui ne l'était pas moins pour sa politesse et sa magnificence. Entre cette cour et celle d'Edimbourg, les relations politiques n'étaient pas, il est vrai, bien intimes: les rois d'Écosse cherchaient, d'ordinaire, dans une étroite alliance avec la France un appui contre les intrigues et les entreprises des Anglais, et s'étaient montrés plus favorables à la maison de Lancastre qu'à l'autre Rose. Charles le Téméraire, au contraire, ligué avec Édouard contre Louis XI, venait d'épouser Marguerite d'York; mais d'importants rapports liaient, toutefois, l'une à l'autre l'Écosse et la Flandre, et Jacques, par sa mère, Marie de Gueldre, tenait de prés au puissant duc de Bourgogne.
A ces divers motifs de sympathie ou d'égards se joignaient les qualités personnelles de l'envoyé et celle d'hôte d'une princesse d'Écosse; sur ce point Jacques pensait en roi: il ne tarda pas à le faire paraître. Son premier abord avait quelque chose de froid et de contraint; mais le gentilhomme brugeois n'en reçut pas moins, de lui, l'accueil le plus gracieux et le plus honorable. Quelque temps après, on vit Édouard IV, en remontant sur le trône d'Angleterre, nommer comte de Wincester le sire de la Gruthuse, chez lequel il avait été logé à Bruges; Jacques, de son côté, voulut témoigner sa royale gratitude de l'asile que sa sœur avait trouvé chez Anselme Adorne.
Celui ci est appelé de nouveau auprès du roi. On peut se représenter, dans une salle majestueuse du palais de Holy-Rood, le jeune prince, vêtu avec la magnificence qu'il affectionnait et environné de ses frères, de ses principaux conseillers, d'une cour fière et brillante. Anselme, un genou en terre, reçut des mains de Jacques III les éperons, le baudrier, l'épée de chevalier. C'était ainsi que, vingt ans auparavant, lorsqu'à l'occasion du mariage de Jacques II avec la belle Marie de Gueldre, deux Lalain et le sire de Longueville joutèrent contre deux Douglas et un parent du lord des Iles, le roi, voulant faire honneur aux champions, leur conféra la chevalerie avant le combat. Elle avait, en Écosse, tant de prix, qu'on la considérait comme une condition essentielle du sacre des souverains; en Flandre, elle donnait droit au préfixe de M'her ou Mer, réputé si honorable qu'il se plaçait quelquefois même devant le nom des princesses[27]. Les femmes des chevaliers étaient appelées dames, tandis que celles des simples gentilshommes étaient seulement demoiselles.
Suivant l'intitulé de l'itinéraire et un manuscrit de famille, les insignes que le nouveau chevalier reçut de la main du roi, comprenaient le collier de son ordre, qui était celui de Saint-André, ainsi qu'on le voit dans Lesley. Cet historien rapporte que Jacques V, lorsque Charles-Quint, Henri VIII et François Ier lui eurent envoyé, l'un, la Toison d'or, l'autre, la jarretière, le troisième, l'ordre de Saint-Michel, fit représenter au-dessus de la porte de son palais les armoiries de ces trois monarques, avec les colliers de leurs ordres et de celui de Saint-André, propre à l'Écosse.
La bienveillance et la munificence du roi ne se bornèrent point, envers Anselme Adorne, à l'élever au rang de ses chevaliers; il lui donna en même temps l'investiture de la baronie de Corthuy, Corthvy ou Cortwick, à laquelle l'intitulé de l'itinéraire joint celle de Tiletine. Mais toutes ces faveurs, on ne le verra que trop, devaient être chèrement payées. A la pompeuse cérémonie assistait un hôte non invité, la fatalité des Stuart. Jacques III et ses deux frères étaient, tous trois, réservés à une mort violente, aussi bien que le nouveau chevalier. Le duc d'Albany devait périr dans un tournoi, le comte de Mar, en captivité; le roi, ainsi qu'Anselme, sous le poignard d'un assassin, et les auteurs futurs de ce double attentat étaient rangés peut-être autour d'eux.
Anselme Adorne fut aussi conseiller du roi d'Écosse, circonstance assez singulière, puisqu'il n'est pas moins avéré qu'il servit également la maison de Bourgogne. Le système féodal admettait ces complications; nous ignorons, toutefois, si ce titre ne fut pas simplement honorifique et s'il fut conféré alors, ou dans une autre occasion. On ne confondra pas ces marques de munificence royale avec les faveurs trop légèrement prodiguées, dans la suite, par Jacques III. Ce n'est qu'environ huit années après, quand il eut atteint sa majorité de 25 ans, que, plus libre dans ses actions, il irrita les esprits par la manière imprudente dont il plaçait sa bienveillance. Maintenant, il était dirigé par lord Evandale et d'autres sages conseillers et entouré de tout ce que l'Écosse avait d'illustre.
Il est encore à remarquer, à l'honneur du nouveau baron de Corthuy, que, placé dans une situation délicate, entre la sœur et le frère, il s'est conduit avec tant de loyauté et de prudence, qu'il reçut constamment des marques d'estime de tous deux. Si néanmoins, comme il y a lieu de le croire, il avait charge d'aplanir les voies au retour de la princesse, avec son mari, il dut bientôt s'apercevoir de l'inutilité de cette tentative. Le roi était entouré de ceux qui avaient préparé la chute des Boyd, concouru à leur condamnation, partagé leurs dépouilles, et qui auraient eu à redouter leur vengeance; il se souvenait, lui-même, avec un sentiment pénible, de l'espèce de contrainte morale qu'ils avaient exercée sur lui, du soin qu'ils avaient pris de le tenir éloigné des affaires. Il lui avait fallu, sans doute, un violent effort pour se décider à se soustraire à leur ascendant et à renverser leur puissance; mais il n'avait point fait ce pas pour reculer.
Le mariage de sa sœur, en particulier, arrangé dans l'intérêt de cette famille, lorsqu'il était trop jeune pour y donner un consentement sérieux, le blessait profondément. Il conservait de rattachement pour Marie et la voyait, à regret, partager le sort d'un proscrit; mais c'est en la détachant de celui-ci qu'il voulait la rendre à une position plus digne d'elle. Le baron de Corthuy ne put obtenir d'autre réponse sur ce point, que de pressantes instances pour que la princesse revînt orner la cour de son frère, en abandonnant Thomas Boyd à sa mauvaise fortune.
Il n'était point rare, en Écosse, de voir casser le mariage des grands sous divers prétextes; c'est ainsi que le duc d'Albany, frère du roi, répudia sa première femme pour épouser, en France, une fille du comte de la Tour d'Auvergne et entra bientôt en négociation, pour la remplacer éventuellement par une princesse anglaise. Rien, pourtant, ne pouvait être alors plus loin de la pensée de Marie que de rompre ses nœuds; l'idée seule en eût été, pour elle, plus douloureuse que l'exil.
Nous verrons ailleurs l'issue de cette lutte entre le cœur d'une femme et la volonté d'un roi.