Nouvelles missions. — La consécration de la chevalerie. — Le Tasse et Alphonse d'Est. — Les compagnons de voyage. — Les adieux. — Les Visconti. — François Sforce. — La cognée du paysan. — Gabriel Adorno doge et vicaire impérial. — Usurpation violente de Dominique de Campo Fregoso. — Brillant gouvernement d'Antoniotto Adorno. — George, Raphaël et Barnabé Adorno, doges de Gênes. — Prosper Adorno et Paul Fregoso. — Attaque de René d'Anjou. — Gênes se soumet au duc de Milan.

De retour d'une ambassade dans laquelle l'ambassadeur avait été plus goûté que l'objet de sa mission, le nouveau baron de Corthuy fut pourtant jugé l'avoir remplie de manière à mériter que le duc de Bourgogne lui en confiât d'autres. Ce fut à l'occasion d'une course plus lointaine, objet des vœux et des rêves de la jeunesse d'Anselme, et à laquelle l'invitait encore la chevalerie qu'il venait de recevoir.

Le voyage de Terre Sainte, en effet, était une sorte de consécration de cette dignité: les croisades avaient été des pèlerinages armés, la visite aux lieux saints était une croisade sans armes, une exploration, une reconnaissance chez les infidèles. La dédicace de l'itinéraire assigne formellement ce but au voyage qu'Anselme allait entreprendre, et renvoie à Jacques III l'honneur de diriger l'expédition que les notions ainsi recueillies devaient servir à préparer. En ceci, notre chevalier usait, sans doute, de courtoisie, comme le chantre de Godefroid de Bouillon, lorsqu'il offrait à Alphonse d'Est le commandement sur terre et sur mer[28]; dans la réalité c'était plutôt Charles de Bourgogne qui se préoccupait des affaires d'Orient. Le sire de Corthuy fut chargé, par ce prince, de diverses négociations, et vraisemblablement aussi de recueillir des données sur les forces et les dispositions de quelques États musulmans.

Anselme était, d'ailleurs, stimulé, à la fois, par un désir curieux de voir et de connaître et surtout par la dévotion particulière de sa famille pour le divin tombeau. Le départ fut fixé au 19 février 1470. Le matin, la messe fut célébrée sur l'autel, orné des emblèmes du sacrifice du Calvaire, devant lequel on voit le mausolée du voyageur. Parmi les assistants, on remarquait deux Flamands d'honorables familles, Lambert Van de Walle et Pierre Rephinc (Reyphins), ainsi que Jean Gausin. C'était la suite du chevalier. Là se trouvaient aussi Antoine Franqueville, chapelain du duc de Bourgogne, le père Odomaire, moine de Furnes, et Daniel Colebrant, qui désiraient également faire route avec lui. Heureux s'ils ne s'en étaient point séparés! Les sept pèlerins de Palestine s'approchèrent ensemble de la table sainte dans un profond recueillement. La présence des religieux du Val-de-Grâce, auxquels appartenait la surintendance de la chapelle, ajoutait encore au caractère grave et imposant de la pieuse cérémonie; lorsqu'elle fut terminée, ils accompagnèrent Anselme jusqu'au seuil. Alors, se tournant vers eux: «Mes pères,» leur dit-il, «priez pour l'heureux succès de notre voyage et pour ceux que je vais quitter.»

Après avoir serré dans ses bras Marguerite, ses filles et ses fils, à l'exception de l'aîné qu'il devait rencontrer chemin faisant, et pris congé de ses hôtes, il monta à cheval, dans la cour du manoir, avec ses compagnons. Il traversa, sans incident remarquable, l'Artois, la Picardie, la Champagne, la Bourgogne et la Savoie, et arriva le 20 mars à Milan.

En ce moment, la Lombardie et la Ligurie obéissaient au même prince, bien qu'à des titres différents. Par un jeu singulier de la fortune, ces deux riches fleurons, tombés de la couronne impériale, dans la lutte du sacerdoce et de l'Empire, étaient échus au petit-fils d'un paysan de Cottignola.

A Milan, les Visconti s'étaient saisis, au xiiie siècle, du pouvoir, par la faveur du parti gibelin. Revêtus, par Adolphe de Nassau, du titre de vicaire impérial, et par Wenceslas, de la dignité ducale, ils avaient fini avec Philippe-Marie, dont la fille naturelle était mariée à François Sforza, fils de Muzio, célèbre condottiere.

A la mort du dernier duc, Sforce, qui se trouvait alors au service de Venise, passe sous la bannière milanaise, y ramène la victoire; puis, appuyé par son armée, il se fait reconnaître pour successeur des Visconti. C'était maintenant son fils qui régnait, et tous ces événements avaient tremblé suspendus à une cognée que Muzio, dans sa jeunesse, lança contre un arbre: «Si elle tombe,» se disait-il en lui-même, «c'est que le sort me destine à demeurer au village; si elle reste fixée dans le tronc, je me fais soldat!» Sa main ferme avait, sans doute, aidé à l'oracle et mania bientôt l'épée.

Tandis que les Visconti établissaient leur autorité en Lombardie et s'alliaient au sang des rois, Gênes fut gouvernée par des capitaines, puis par des doges perpétuels, établis, en 1339, pour satisfaire le peuple qui réclamait une magistrature protectrice.

A chacune de ces formes politiques répond une aristocratie également fondée sur ce qui fait la base réelle de toute aristocratie: l'exercice prolongé et comme héréditaire du pouvoir. L'une se composa principalement des Grimaldi et des Fieschi, des Doria et des Spinola, chefs, ceux-là des Guelfes, ceux-ci des Gibelins; dans l'autre, aucune famille n'égala les Adorno en puissance, si ce n'est peut-être leurs constants adversaires, les Campo-Fregoso.

Régulièrement parvenu à la première dignité de l'État, en 1363, et revêtu de celle de vicaire impérial, Gabriel Adorno fut renversé par Dominique de Campo-Fregoso, le fer et la flamme à la main; mais Fregoso ayant été déposé à son tour, un parent de Gabriel parvint quelques années après au trône ducal: c'était cet Antoniotto, fameux par son expédition contre les Maures, l'un des personnages les plus brillants et les plus distingués de l'histoire du temps. Parmi ses successeurs, on trouve son frère Georges, ses neveux Raphaël et Barnabé, Prosper et un second Antoniotto, tous deux comtes de Renda, celui-ci dernier doge perpétuel de Gênes. Avec son gendre, Girolamo Adorno, marquis de Pallaviccini et baron de Caprarica, l'un des héros de Lépante, devait finir cette branche en Italie.

Prosper était fils du doge Barnabé et fut contemporain d'Anselme; sa vie est pleine d'étranges vicissitudes. Quelquefois, pour mettre fin aux dissensions intérieures ou parer à un danger pressant, les Génois, au lieu d'un doge, prenaient un souverain étranger pour seigneur, en se réservant leurs libertés et une certaine indépendance. Gênes était ainsi tombée sous le protectorat de la France, lorsque, en 1461, un soulèvement éclate. Les Adorno et les Fregoso, un moment d'accord, se mettent à la tête du peuple. Les derniers avaient pour chef l'archevêque Paul Fregoso, prélat ambitieux, plus fait pour les armes que pour l'Église. Voyant les Adorno appuyés par toute la noblesse, il dissimule ses desseins, et Prosper est élu doge sans opposition.

Bientôt René d'Anjou vient attaquer Gênes avec une flotte qui portait six mille hommes d'élite. Les assaillants sont repoussés et taillés en pièces par l'archevêque uni au doge; mais, le même jour, les partisans des deux chefs se livrent une nouvelle bataille, et Prosper est forcé de s'éloigner.

Au bout de quelque temps, cependant, la tyrannie de Paul Fregoso devint si insupportable que Gênes, pour s'y soustraire, se soumit à l'autorité de François Sforce, duc de Milan, qui transmit ce riche héritage à son fils.

Prosper vivait, maintenant, retiré dans ses terres; mais il se trouvait pourtant à Milan au moment où le sire de Corthuy arriva dans cette capitale; peut-être cette rencontre avait-elle été concertée entre eux.

IV

La Lombardie.

Le comte de Renda. — Clémence Malaspina. — Galéas. — La cour de Milan. — Chasse au léopard. — Milan la Peuplée. — Les armuriers. — Il Duomo. — Le Lazareth. — I Promessi Sposi. — Le château. — Isgéric et Thomas de Portinari. — Le Père de la Patrie. — Pavie. — L'étudiant. — Les forts détachés. — La statue de Théodoric. — La châsse de Saint-Augustin. — La tour de Boëtius. — Le pont de marbre. — La Chartreuse. — Voghera.

C'était, pour le sire de Corthuy, une circonstance pleine d'intérêt que la présence à Milan de Prosper Adorno. Venus, l'un des bords de la mer du Nord, l'autre de ceux de la Méditerranée, ces deux hommes se trouvaient amis et comme frères, sans s'être vus jusque-là. L'aïeul de Prosper était petit-neveu d'Obizzo; les mœurs et les idées du temps rendaient de tels liens bien plus étroits qu'ils ne le sont de nos jours.

Descendu du trône ducal, Prosper n'en conservait pas moins, en Italie, une haute position. Comte de Renda, dans le royaume de Naples, seigneur d'Ovada et des deux Ronciglioni par investiture des ducs de Milan, allié par son mariage et celui de sa fille à deux des plus illustres maisons princières d'Italie, celles de Malespine et de Final, toujours chef, quoique absent, d'un parti puissant dans sa patrie, il eût pu goûter en paix l'otium cum dignitate, si vanté des anciens, s'il n'était pas ordinaire de regretter l'autorité suprême lorsqu'on en a été revêtu. Il n'avait garde pourtant de faire paraître un tel sentiment. Ce fut lui qui servit à notre chevalier d'introducteur auprès de Galéas, qu'il avait eu soin d'instruire des relations de famille dont nous venons de parler.

Le très-illustre duc, comme l'appelle l'Itinéraire de notre voyageur, était un modèle achevé de rapacité, de luxure et de perfidie; mais il savait cacher ses vices sous l'éclat d'une magnificence royale, l'élégance et la dignité des manières, l'éloquence de la parole. Il reçut le sire de Corthuy d'un visage riant et l'entretint de la façon la plus gracieuse. Il lui présenta sa cour[29], ajoute le même manuscrit, et lui accorda libre entrée auprès de sa personne, comme si le gentilhomme brugeois eût été l'un de ses officiers ou de ses chambellans. Plusieurs fois il le conduisit à ces chasses curieuses dont parle un autre voyageur, et auxquelles on employait des léopards; il voulut même défrayer entièrement Anselme pendant son séjour à Milan. Par un accueil si distingué, Galéas, ainsi que l'Itinéraire nous l'apprend, avait en vue de faire honneur à la fois au roi d'Écosse, au duc de Bourgogne et au nom d'Adorno. Il ne tarda guère, néanmoins, à user, envers Prosper, de rigueur et de perfidie; mais s'il y songeait déjà en ce moment, c'était un motif de plus pour qu'il le comblât d'égards, ainsi que tout ce qui lui appartenait.

Anselme ne pouvait rencontrer des circonstances plus favorables à l'accomplissement de la mission diplomatique que le duc de Bourgogne lui avait confiée; il s'acquitta de ce qui lui était recommandé dans ses instructions, et c'est tout ce que nous en savons.

Lors de la ligue du Bien public, Sforce avait prêté son appui à Louis XI, et Galéas s'était allié à ce monarque en épousant Bonne de Savoie; mais la duchesse de Savoie elle-même, propre sœur du roi de France, était maintenant d'intelligence avec le duc de Bourgogne, qui, sans doute, cherchait à attirer aussi le duc de Milan dans son alliance.

La mission du baron de Corthuy devait avoir trait à ces relations entre les deux cours ou à la ligue qui se formait contre les Turcs; mais, adressant le récit de son voyage au roi d'Écosse, il ne pouvait y révéler le secret de négociations étrangères au service de celui-ci. Toute naturelle qu'elle est, cette réserve diplomatique est à regretter pour l'histoire.

L'ex-doge ne se borna pas à produire son parent brugeois à la cour, il lui servit encore de guide officieux dans Milan. Cette ville, surnommée alors la peuplée, n'était point grande; mais elle avait de vastes faubourgs. Ses rues fangeuses (elles ne furent pavées que quelque temps après) fourmillaient d'habitants. Les artisans, surtout, y étaient nombreux et l'on entendait de tous côtés retentir sur l'enclume les marteaux employés à façonner les armes de guerre, les heaumes, les cuirasses, dont la fabrication formait, en ces lieux, la principale industrie.

Anselme et Prosper allèrent voir ensemble la belle cathédrale gothique, en marbre blanc, «qui,» porte l'Itinéraire, «n'aurait point sa pareille en Italie si elle était achevée.» (On sait qu'elle ne l'est point encore.) Ils visitèrent aussi la vieille basilique de Saint-Ambroise, où, comme le rapporte un autre Père avec des circonstances intéressantes[30], l'illustre prélat échappa à la persécution d'une impératrice, et dont il osa barrer l'entrée à un empereur teint du sang de ses sujets; le fameux lazareth, construit par François Sporza, auquel s'attache, pour notre génération, le souvenir de Mansoni, qui l'a décrit dans ses Promessi sposi; enfin, le château, élevé également par Sforce. Ce château en renfermait deux, ornés de tours, de figures diverses: un homme à cheval pouvait monter, partout, jusqu'au sommet des bâtiments.

A l'exemple de la cour, plusieurs des principaux habitants firent fête à notre Flamand. Don Isgéric de Portinari, d'une honorable famille de gonfaloniers, facteur de la maison de Médicis auprès du duc de Milan, lui offrit un magnifique festin. Ces facteurs menaient de front la politique et le commerce. Un frère d'Isgéric, don Thomas de Portinari, fort lié avec Anselme Adorne, exerçait les mêmes fonctions auprès de la cour de Bourgogne. Ce fut lui qui fournit à Charles le Téméraire les 100,000 florins qui furent donnés à Sigismond d'Autriche sur le nantissement du comté de Ferrette. L'Itinéraire qualifie Isgéric de facteur de Côme de Médicis. Le Père de la Patrie était mort cependant, mais son grand nom couvrait la jeunesse de Laurent et Julien, ses petits-fils.

Malgré l'accueil qu'il recevait à Milan, Anselme avait hâte de partir. Au bout de quatre jours, il se dirigea, par Benasco, vers Pavie; là, sous le statulum, espèce de scapulaire à longs plis qui distinguait les élèves des universités d'Italie, l'attendait, avec une bien vive impatience, un jeune compagnon qui allait être chargé par lui de tenir le journal de leur commun voyage et, au retour, d'en écrire la relation.

C'était Jean, son fils aîné; après avoir pris ses degrés, à Paris, dans la Faculté des arts, c'est-à-dire des lettres, il avait étudié le droit à l'université de Pavie sous les maîtres les plus fameux, pendant près de cinq années. Le lecteur trouvera en lui un jeune homme d'un naturel heureux, d'un caractère facile, sensible aux beautés de la nature, instruit pour son temps, ainsi que le montrent son goût pour les recherches etnographiques et ses citations des poëtes: nous ne sommes pas sûr qu'il n'y mêle point parfois les inspirations de sa muse. Point de voyageur moins vantard, plus naïf même, lorsqu'il ne s'agit que de lui, et pourtant, dans sa relation, son dévouement filial éclate par quelques traits racontés avec une aimable simplicité. Moins ambitieux qu'attaché à sa famille, il dut passer loin d'elle la plus grande partie de ses belles années.

Il y avait bien longtemps déjà qu'il en était séparé; on peut juger de la joie qu'éprouvèrent le père et le fils à se revoir! Jean en ressentait une non moins vive d'être associé au voyage du sire de Corthuy, et il en exprime sa gratitude en prose et en vers:

«Jamais,» écrivait-il, «je n'oublierai un tel bienfait joint à tous ceux dont m'a comblé un si tendre père, et je m'écrie, dans un transport de reconnaissance:

«Tant que battra mon cœur et quand la main cruelle
Du sort aura brisé la trame de mes jours,
D'un si précieux don, la mémoire immortelle,
Dans mon âme, vivra toujours[31]

Ces vers et leur traduction pourraient être meilleurs; mais ils expriment des sentiments qui valent mieux que de beaux vers.

On pense bien que Pavie et son université ne sont pas oubliées dans la relation rédigée par Jean Adorne: elle contient, à cet égard, des détails qui ne sont point sans intérêt, mais qui ne peuvent entrer dans le cadre que nous avons choisi. Nous nous bornerons à quelques traits. La pureté de l'air, l'abondance d'une eau fraîche et limpide, la propreté des rues, concouraient à faire de Pavie un séjour agréable et sain. Son enceinte était défendue par des tours carrées, bâties en brique; nos voyageurs jugèrent qu'on les avait fait si hautes et si massives autant pour contenir les habitants que pour aider à la défense. L'idée des forts détachés, ou du moins le reproche qu'on leur adressait, date, comme on voit, de loin.

On remarquait encore, à Pavie, la cathédrale, d'antique architecture. Devant le portail, au centre d'un parvis carré, s'élevait une statue équestre, en bronze, emportée jadis de Ravenne comme un trophée. L'on supposait qu'elle représentait Théodoric, roi des Goths. L'église du monastère des Augustins, qui renfermait les restes du saint évêque d'Hippone et ceux de Boëtius, la tour où cet homme célèbre fut enfermé par ordre de Théodoric et où il écrivit le livre de la consolation, attirèrent aussi l'attention du sire de Corthuy, sous la conduite de son fils; mais ils tombèrent d'accord que les deux merveilles de Pavie étaient un pont de marbre fort long et couvert, jeté sur le Tésin, et un magnifique château construit par Galeas. «Il est carré, avec une tour à chaque face,» est-il dit dans l'Itinéraire. «Un homme d'armes peut parvenir, à cheval, jusqu'au sommet du bâtiment sans baisser sa lance. En arrière du château, s'étend un vaste parc environné de murailles et divisé, par d'autres murs, en compartiments dont chacun est réservé à une espèce différente d'animaux sauvages et renferme un bassin d'eau vive où ils viennent se désaltérer. La plus belle chartreuse que nous ayons vue, soit en Italie, soit ailleurs, s'élève au milieu des ombrages de cette royale solitude.»

Ce ne fut pas sans émotion que Jean Adorne quitta Pavie, où il avait passé cinq années. Les professeurs et les élèves de l'université lui firent un affectueux cortége jusqu'à un mille de distance. Là, sur les bords du Pô, que le chevalier avait à franchir pour se rendre à Gênes, son fils et les amis dont il se séparait, probablement pour toujours, échangèrent leurs adieux.

Le soir du même jour, après avoir traversé Voghera, que le comte de Verrina tenait en fief du duc de Milan, notre voyageur et ses compagnons arrivèrent à Tortone.

V

Gênes-la-Superbe.

Tortone. — Souvenir de Frédéric Barberousse. — Le château de Blaise d'Assereto. — L'épée d'Alphonse le Magnanime. — Bruges et Gênes. — Les montagnards de l'Apennin. — Saint Pierre d'Arena. — Les maisons de campagne. — Jacques Doria. — Fêtes et banquets. — Dîner de famille. — Les belles Vénitiennes. — Aspect de Gênes et de Damas. — Les môles. — Pourquoi Gênes est surnommée la Superbe. — Caractère des Génois. — Les trois classes d'habitants. — Causes de la supériorité de la marine génoise. — Une négociation délicate. — Les galères à vapeur.

Tortone avait un assez bon château. Sa cathédrale dressait son campanille au sommet d'une montagne sur laquelle une partie de la ville était bâtie; le reste occupait la plaine et avait été construit par les ordres du duc de Milan pour réparer les désastres de guerres de Lombardie, au temps de Frédéric Barberousse.

Près de Tortone coule la Scrivia. Anselme, après avoir passé cette rivière, vint dîner à Serravalle où, comme ce nom l'indique, se resserrent les gorges de l'Apennin. Sur le sommet d'une montagne voisine de ce village qui s'étendait en longueur au fond de la vallée, les tours crénelées d'un château fort annonçaient noblement aux deux Adorne leur patrie d'origine, dont ils avaient atteint le territoire. C'était le château de Blaise d'Assereto à qui Serravalle fut donné par la République pour prix de ses exploits.

Le plus brillant fut la victoire navale de Ponza, remportée par les Génois sur Alphonse Ier, roi d'Aragon. Le monarque lui-même, forcé de rendre son épée, voulut la remettre à un Giustiniani, parce que le titre de prince de Chio appartenait à cette maison génoise.

De tels souvenirs ne trouvaient pas notre chevalier indifférent. En dépit des deux siècles qui s'étaient écoulés depuis l'établissement de sa famille aux Pays-Bas, où elle s'était complétement naturalisée, il associait encore, aussi bien que son fils, Gênes à Bruges et à la Flandre dans ses affections. Ils confessent hautement leur attachement pour la patrie de leur ancêtre Obizzo et ne savent même si ce sentiment ne les aveugle point dans les jugements qu'ils portent sur Gênes.

De Serravalle jusqu'à cette dernière ville, ce n'étaient que villages suspendus au penchant des montagnes ou s'étendant à leurs pieds. L'aspect de quelques-uns annonçait l'opulence; tous abondaient en population. Nos voyageurs ne pouvaient se lasser d'admirer l'air dispos et joyeux de ces montagnards, la beauté et la douceur de leurs compagnes.

Parvenus à une longue rue bordée de hautes et somptueuses maisons de marbre, ils demandèrent si c'était là Gênes. On leur répondit que ce n'était qu'un village appelé Saint-Pierre d'Arena; il pouvait cependant passer pour un faubourg, car une distance de trois milles seulement le séparait de Gênes, et l'intervalle était rempli par quantité de maisons de campagne qu'on voyait s'élever de tous côtés.

Ce n'était pas un des moindres ornements de Gênes que ces riches et riantes demeures, semées sur les montagnes qui l'environnent, dans un rayon de 3 à 4 milles. On eût moins dit des habitations de particuliers que des palais et des châteaux. Tout autour s'étendaient des jardins délicieux, pleins de fruits que les Génois débitaient dans tous les pays du monde, ou des vignobles cultivés avec un art particulier. Ces maisons de plaisance excédaient en nombre celles que nos voyageurs virent près de Florence, dans la vallée de l'Arno. Les premières, réunies, eussent formé une ville plus grande que Gênes, et lorsqu'on était en mer et que l'on appercevait cet assemblage de constructions où brillait un art merveilleux, on croyait contempler une ville immense et magnifique.

Enfin Gênes s'offrit aux regards des deux Adorne, et ils se réjouirent d'appartenir, par leurs ancêtres, à une si belle et si noble cité. En arrivant, le baron de Corthuy envoya sa suite loger dans une hôtellerie où furent également placés ses chevaux; pour lui, il descendit, avec son fils, chez Jacques Doria. Ce seigneur leur fit l'accueil le plus cordial et s'acquitta noblement envers eux des devoirs de l'hospitalité qui unissait les deux familles. Cette grande maison de Doria, les Spinola, les d'Oliva, les Adorno, s'empressèrent, à l'envi, à fêter nos Flamands. Paul Doria, parrain de Jean Adorno, Ambroise Spinola et d'autres membres de cette illustre maison, Antoine d'Oliva, plusieurs Adorno, leur offrirent de somptueux festins. Une magnifique argenterie couvrait les dressoirs et les tables; mais l'un des Adorno avait entouré la sienne d'un plus gracieux ornement: toutes les dames de sa maison s'y trouvaient réunies, et pour la bienvenue de cousins arrivés de si loin, elles rivalisaient d'atours aussi riches qu'élégants. Cette politesse nous rappelle celle dont Jérôme Adorno, frère du second Antoniotto, fut l'objet, à son arrivée à Venise, de la part de Paul Jove. Le célèbre écrivain s'empressa de le prier à dîner, avec douze dames vénitiennes des plus renommées pour leur beauté.

Dominique Adorno, fils de celui qui avait donné au sire de Corthuy une si aimable fête, et d'autres membres de la même maison servirent de guides à nos voyageurs. On les fit monter à la tour qui s'élève sur un rocher, à l'entrée du port. De là ils apercevaient Gênes s'étendant en amphithéâtre sur le penchant de l'Apennin, le long du golfe que forme en cet endroit la Méditerranée: «Nous ne nous souvenons pas,» dit leur itinéraire, «d'avoir vu aucune ville, si ce n'est Damas en Syrie, qui, du dehors, offre un plus agréable aspect.»

Toute cette description de Gênes est un morceau curieux, plein de détails importants pour l'histoire. Nous devons nous borner à quelques extraits:

«Gênes a deux enceintes qui datent d'époques différentes. Cette ville renferme beaucoup de maisons de marbre, avec des perrons de même matière et des portes de fer, ainsi que d'admirables églises. Il y a dans chaque quartier une fontaine où l'eau est conduite par des aqueducs construits avec art, pour se distribuer ensuite de tous côtés par des tuyaux.»

«Le port est vaste et profond: les immenses caraques génoises, semblables à des citadelles flottantes, peuvent s'y rassembler en nombre presque infini et s'y placer jusque contre les môles qui les protégent; formés d'arches nombreuses, ils offrent l'aspect de ponts s'avançant dans les flots. On en compte trois, dont deux construits en marbre et un en pierre. Le plus considérable est terminé par un édifice en forme de portique, avec une tour qui fait face à celle dont nous avons parlé: toutes deux servent, la nuit, de fanaux aux navigateurs qui entrent dans le port ou qui en sortent.»

«Si quelque chose dépare une si belle cité, c'est le peu de largeur et de régularité de ses rues; mais ce défaut n'est pas sans avantage: une semblable disposition des rues, jointe à celle des maisons, qui sont comme autant de châteaux, rend Gênes la ville d'Italie la plus difficile à dompter, parce qu'elle ne peut être facilement courue et saccagée par les gens de guerre. De là ce surnom de Superbe qui veut dire fière et intrépide.»

«La population de Gênes est presque innombrable. Les habitants sont graves, modestes, réservés, mais prompts de la main et sans peur à l'occasion. Ils sont divisés en trois classes. La première est celle des Capellaires ou chefs de la cité, ainsi nommés parce qu'ils ont accoutumé d'être les ducs de Gênes, les chefs et les princes de l'État. Il y en a de quatre maisons: les Adorno, les Campo-Fregoso, les Guarco et les Montaldo[32]. Après viennent les nobles qui sont en grand nombre, mais parmi lesquels les Spinola, les Doria, les Fieschi et les Grimaldi tiennent le premier rang. La troisième classe comprend tout le peuple, fort nombreux et très-porté aux séditions.

«Tous les habitants d'un même lignage résident dans une même rue[33]; ils ont une église commune, ainsi qu'une loge, c'est-à-dire une galerie, où ils se réunissent soit pour y converser, soit pour traiter d'affaires.

«La puissance des Génois vient surtout de leur marine. Aucune nation ne l'emporte sur eux en ce point: les côtes, appelées les deux rivières, leur fournissent d'excellents matelots, sobres, adroits, habitués à la mer dès l'enfance, tandis que la plupart des autres peuples emploient sur leurs vaisseaux des mercenaires étrangers, moins prêts à agir de concert dans le moment du danger, moins alertes, moins expérimentés.»

Ce point n'était point indifférent au baron de Corthuy; car, après s'être rendu à Rome et y avoir obtenu l'autorisation requise alors pour visiter le pays des infidèles, il comptait revenir s'embarquer à Gênes et faire voile de là vers la Barbarie. Franqueville et les autres qui s'étaient joints au chevalier, sans être proprement de sa suite, s'effrayaient d'un aussi long circuit et se proposaient de suivre la route ordinaire des pèlerins de Terre-Sainte, c'est-à-dire de prendre place, à Venise, sur les galères qui en partaient tous les ans pour cette destination, le jour de l'Ascension.

Ils regrettaient cependant vivement d'avoir à se séparer d'Anselme, dont les qualités nobles et attachantes semblent avoir toujours produit cet effet sur ses compagnons. Plus d'une fois ils avaient porté la conversation sur les avantages de la voie qu'ils allaient suivre et les périls qui attendaient le chevalier dans celle à laquelle il donnait la préférence; voyant qu'ils ne parvenaient point ainsi à ébranler sa résolution, ils eurent recours à un autre moyen. Ils allèrent trouver le jeune étudiant de Pavie et le prièrent avec instance de faire valoir leurs raisons auprès de son père. Jean eut beau s'en défendre; pressé, obsédé par eux, il finit par promettre de leur servir d'intermédiaire.

Il était fort embarrassé; car, au fond, il préférait de beaucoup voir, chemin faisant, la Corse, la Sardaigne, la Barbarie, la Sicile, l'Égypte. Cependant il fallait tenir parole. Son père le voit venir à lui, de l'air un peu gêné d'un ambassadeur à son début: c'étaient les premières armes du jeune homme dans la diplomatie: «Que veut dire ceci? De quoi s'agit-il?» A cette question Jean répond par l'exposé le plus consciencieux des motifs qu'il était chargé de faire valoir en faveur de la direction de Venise. Le chevalier, comme c'était son habitude, l'écoutait avec bonté. Quand le fils eut fini, le père, tout en exprimant des regrets, eut bientôt expliqué qu'il ne pouvait changer un plan mûri et arrêté dans sa pensée. Les périls l'effrayaient peu: il était venu les chercher; ce sont eux qui forment et instruisent les hommes[34].

—«Ah! mon père,» s'écrie aussitôt l'étudiant de Pavie, dégagé de ses devoirs de négociateur, «que vous me comblez de joie! Plus notre course embrassera de pays divers, plus je serai heureux de vous accompagner!»

Restait encore à choisir, pour le trajet, entre les grands vaisseaux et les galères. Anselme consulta à cet égard les nobles Génois qui lui témoignaient tant de bienveillance. «En hiver, lui dirent-ils, les galères sont préférables; dans les gros temps, elles gagnent facilement le port, tandis que les grands vaisseaux sont forcés de tenir la pleine mer pour ne point se briser à la côte. En été, au contraire, ceux-ci conviennent mieux, parce qu'ils offrent aux passagers plus d'espace et de commodité.» En conséquence, le sire de Corthuy retint sa place, pour lui et sa suite, sur une caraque du port de quatorze mille canthares (quintaux), qui devait faire voile pour Tunis dans les premiers jours de mai.

Jean, néanmoins, témoigne quelque regret de cette décision: il n'était point à l'abri du mal de mer. Sur les galères, dit-il, on ressent moins le mouvement des vagues. Nous y sommes revenus: l'on voyage de nos jours sur des galères dont les rames sont mues par le feu et l'eau, deux ennemis dont le génie de l'homme a fait deux esclaves.

VI

De Gênes à Rome.

La rivière du Levant. — Tableau de cette côte. — La maison du Bracco. — Les châtaigniers. — Ferramula. — Vins exquis. — La Spezzia. — Passage de la Magra. — Sarsana. — Antoniotto Adorno et Louis de Campo Fregoso. — Pise. — Les ponts de Bruges. — Il duomo. — Images des villes sujettes. — Le baptistère. — La tour penchée. — Il Campo Santo.—Rome.

Le sire de Corthuy quitta Gênes le 6 avril, dans l'après-dînée, et se dirigea vers Pise par la rivière du Levant. On n'y trouvait point alors ces excellentes routes sur lesquelles on est aujourd'hui si légèrement emporté; le chemin était inégal et rocailleux. Les gros chevaux de Flandre du chevalier et de sa suite gravissaient péniblement des pentes si raides et si raboteuses. On arriva tard à Recco.

Le lendemain, nos voyageurs, après avoir traversé Rapallo, vinrent dîner à Chiavari, petite ville que son tribunal rendait florissante en y attirant les marins de la côte et les habitants des montagnes. Ils passèrent ensuite par Sestri, sur le rivage de la Méditerranée.

Toute cette route est riche en délicieux aspects. Là, ce sont des montagnes dont les flancs, changés en terrasses qui s'élèvent par étages, montrent aux yeux du voyageur la vigne, le figuier, le citronnier, entremêlés dans une confusion charmante. Ici, l'on voit des champs fertiles dont les clôtures sont formées d'aloès. Quelquefois la vue plonge dans le creux de vallons tout plantés de pâles oliviers au milieu desquels on distingue, çà et là, des habitations à demi cachées parmi les arbres, ou des campanilles champêtres qui en dominent les têtes arrondies. Plus loin, on découvre la côte profondément découpée, tantôt s'enfonçant en golfes, tantôt s'avançant en promontoires, et, sur quelques-uns de ceux-ci, les blanches maisons d'un bourg se dessinant nettement sur le fond bleu de la mer. En d'autres endroits, réfléchissant l'éclat du jour, elle étale une surface éblouissante qui paraît s'étendre au delà des bornes de la vue. De temps en temps, on voit poindre au loin une voile qui se penche sous le souffle du vent. S'il vient à fraîchir, poussant devant lui les nuages, on voit cette mer, si riante et si belle, se rembrunir tout à coup, comme le front d'une femme aimée qui s'irrite, et des bouillons d'écume parsèment le sombre azur.

Nos Flamands admiraient ces tableaux variés et nouveaux. Le soir ils arrivèrent à Casa di Labracco (del ou dello Bracco), hameau formé de quelques pauvres cabanes où les châtaigniers des environs leur fournirent le pain qu'ils mangèrent à leur repas et la litière de leurs chevaux.

Le 8, ils rencontrèrent près de Matarana une montagne escarpée dont il fallait franchir les sept sommets, également âpres et sauvages. Un petit village, placé au bas de la montée, annonçait, par son nom de Ferra mula, la précaution qu'il fallait prendre avant de commencer l'ascension. Nos Brugeois ne furent pas peu surpris d'apprendre qu'aux pieds de ces montagnes, qui semblaient si arides, on recueillait des vins célèbres alors dans tout l'univers par leur douceur et leur parfum.

Le chevalier dîna ce jour-là à Borghetto et vint passer la nuit à la Spezzia. Il espérait continuer sa route le lendemain matin; mais les pluies qui régnaient depuis quelques jours avaient tellement enflé la Magra, qui sépare la Ligurie de la Toscane, qu'il craignit d'abord d'être arrêté au bord de cette rivière. Il la franchit néanmoins, dans l'après-dînée, sur une barque et traversa Sarsana, patrie de Nicolas V dont nous avons raconté la fin. Cette ville, annexée au duché de Gênes par Antoniotto Adorno, avait été donnée, par le duc de Milan, à Louis de Campo Fregoso qui la vendit pour 37,000 florins à la République de Florence. Anselme, après avoir passé par Massa et Lavanza, et couché à Pietra Santa, arriva pour dîner à Pise, où il donna deux jours de repos à ses chevaux fatigués.

Nos voyageurs eurent ainsi le temps de parcourir la ville. L'Arno y est large et profond; on le traversait sur plusieurs magnifiques ponts de marbre, «voûtés,» dit l'Itinéraire, «comme ceux de Bruges.» Ils trouvèrent les rues de Pise spacieuses et agréables, et les maisons qui les bordaient élevées et assez belles; mais c'est surtout la cathédrale et le Campo Santo qui attirèrent leur attention.

Dans l'église, ils remarquèrent des châteaux en bois, artistement sculptés et peints, suspendus aux voûtes de la nef. Ils représentaient autant de villes, autrefois sujettes de Pise; à son tour, elle l'était devenue de Florence, et ce trophée d'une ancienne puissance n'était plus qu'un monument de l'instabilité des choses humaines.

Le chevalier et ses compagnons admirèrent fort les colonnes de marbre torses ou curieusement sculptées, et de diverses couleurs, qui ornent extérieurement cette cathédrale, ainsi que ses portes de bronze et une figure de la Vierge, en marbre blanc, qui en surmonte la façade occidentale. Ils trouvèrent le campanille fort agréable à voir; mais l'Itinéraire ne parle pas de son inclinaison[35] qui probablement n'était point alors aussi apparente qu'aujourd'hui. Dans le baptistère, ce qui les frappa, ce furent les fonts en porphire, la statue de bronze doré de Saint-Jean et les pavés en mosaïques où sont représentées d'admirables histoires. Le Campo Santo leur parut semblable aux cloîtres d'Italie, formés d'une galerie qui entoure un vaste préau. «Tant d'histoires merveilleuses y sont peintes ou sculptées,» dit Jean Adorne dans l'Itinéraire de son père, «qu'il nous eût fallu des jours entiers pour voir en détail tout ce que ces lieux offrent de curieux.» Le jeune écrivain compare entre eux le Campo Santo de Pise et ceux de Paris, de Rome et de Jérusalem, qu'il avait également visités, et donne la palme au monument toscan.

Anselme quitta Pise le 12 avril après midi. Il alla rejoindre à Poggio Bonzi, que l'Itinéraire appelle Pungebuns, la route directe de la Lombardie vers Rome, passant par Sienne et Viterbe[36]. Enfin, le mercredi de la semaine sainte, 18 avril, il aperçut à l'horizon, parmi les ondulations du terrain, une longue ligne de clochers et de grands édifices... C'était Rome!

VII

Paul II.

Rome ancienne et Rome moderne. — Charles-Quint et les Barberini. — L'audience du pape. — Pierre des Barbi. — Ligue contre les Turcs. — Borso d'Est. — Office du jeudi saint. — Les sept églises. — Le banquet. — Le cardinal de St-Marc. — Cortége du jour de Pâques. — Le sire de Corthuy délégué pour porter le dais. — Les grandeurs déchues et les ruines. — Les despotes de Morée. — La reine de Bosnie. — Alexandre Sforce. — Le sénateur de Rome. — Anselme Scott. — Messe pontificale. — Viva Papa Paolo! — Deuxième audience. — Départ.

La Rome qu'Anselme visita n'était point celle que l'on voit aujourd'hui. De la nouvelle église de Saint-Pierre, la tribune seule (l'abside) commençait à s'élever de quelques pieds au-dessus du sol. Saint-Jean-de-Latran attendait son portique, le Corso ses palais, le Vatican Raphaël; la Trinità di Monti n'était point commencée; le vieux Capitole portait déjà l'église de Sainte-Marie (Ara Cœli) et le palais sénatorial, construit par Boniface IX; mais il n'avait ni ses degrés, ni ses colonnes, ni ses trophées. En un mot, la Rome de Léon X et de Jules II n'était pas encore venue se placer à côté de la Rome antique.

Celle-ci, au contraire, avait moins subi l'outrage du temps, des guerres et des architectes. L'artillerie de Charles-Quint et les Barberini n'avaient point hâté l'œuvre des siècles, et des restaurations nécessaires, mais cruelles, n'avaient encore ni étayé de murs neufs l'Arc de Titus ou l'Amphithéâtre Flave, ni arraché des flancs du vieux géant les arbres et les buissons qui le ceignaient de leur verdure.

Le baron de Corthuy et le jeune Adorne, tout plein encore de souvenirs classiques, furent saisis d'admiration à la vue de «ces ruines colossales, de ces étonnants débris d'édifices écroulés, qui font voir assez quelle fut la splendeur dont ils ne sont que de faibles restes, et remplissent l'âme d'étonnement et de regrets.»

Toutefois, ils avaient sous les yeux un spectacle plus merveilleux que celui de l'ancienne grandeur romaine: un vieillard, assis sur ces ruines, impuissant par les armes, faible comme prince, envoyant, au loin, des ordres non moins respectés que ceux qu'appuyaient autrefois les légions. Aussi nos voyageurs répétaient-ils avec un poëte chrétien:

Rome, qui mis jadis les peuples sous ta loi,
Ton empire est plus grand: tu règnes par la foi[37].

Dès le lendemain de son arrivée, Anselme, accompagné de son fils, fut admis auprès du souverain pontife, dont ils baisèrent tous deux le pied; mais aussitôt que le chevalier se fut acquitté de ce pieux devoir, le saint-père lui tendit la main qu'il baisa également[38]. Ce pape était Pierre des Barbi, de Venise, connu, depuis son avénement, sous le nom de Paul II.

Son premier soin fut de chercher à réaliser le projet de guerre sacrée auquel Calixte III (Alphonse Borgia) et Pie II (Æneas Sylvius, de la maison de Piccolomini) avaient vainement consacré leurs efforts. On lui reproche de s'être laissé distraire de cette vaste entreprise par les intérêts particuliers du saint-siége; mais les progrès toujours croissants des Turcs, qui envahirent, en 1469, la Croatie et assiégeaient Négrepont, vinrent remplir l'Italie d'effroi. Paul, alors, s'appliqua à la pacifier et à la réunir dans une ligue générale qui fut, en effet, conclue par l'entremise de Borso d'Est, duc de Modène et de Reggio, et publiée le 23 décembre 1470. Le pape s'occupait également à exciter à la défense de la chrétienté l'Allemagne et son indolent empereur, Frédéric III. Le roi d'Aragon et le grand maître de Rhodes devaient s'unir aux confédérés, et, du fond de la Perse, Hassan-al-Thouil ou Ussum Cassan tendait la main à l'Occident.

Le duc de Bourgogne avait une part dans ces négociations. Sa politique, du reste, s'accordait assez avec celle du pontife, s'il faut en juger par la conduite de celui-ci dans les affaires d'Espagne et de Gueldre; Paul, en effet, déjoua les plans de Louis XI par une bulle qui reconnaissait les droits d'Isabelle au trône de Castille, et concourut à armer Charles contre Adolphe de Gueldre qui avait détrôné son père.

Ces objets, et surtout les négociations avec la Perse, ne furent pas étrangers, sans doute, aux entretiens qu'eut le souverain pontife avec le baron de Corthuy. Paul II l'accueillit avec une distinction particulière. Dans cette première entrevue, Sa Sainteté lui accorda, pour lui-même et sa famille, d'amples faveurs spirituelles. Elle lui annonça ensuite qu'elle voulait avoir avec lui un plus long entretien et lui assigna, à cet effet, une seconde audience pour le jour de Pâques.

C'est le jeudi saint que la première avait eu lieu; ce jour-là, le baron et Jean Adorne assistèrent aux offices célébrés par le pape, les cardinaux, les archevêques, les évêques et tout le clergé. Ils virent aussi le souverain pontife laver les pieds à douze pauvres, vêtus de blanc, et les servir à table, avec les cardinaux.

Le lendemain, nos Flamands visitèrent les sept églises de Rome, c'est-à-dire les quatre basiliques majeures: Saint-Jean-de-Latran, Saint-Pierre-du-Vatican, Saint-Paul et Sainte-Marie-Majeure, et les trois basiliques mineures, qui sont: Saint-Sébastien, Sainte-Croix-en-Jérusalem et Saint-Laurent.

Le samedi saint, ils se rendirent, à cheval, au palais pontifical, où Anselme entendit la messe célébrée par le souverain pontife; après quoi, le cardinal de Saint-Marc le conduisit, ainsi que son fils, à un repas auquel Sa Sainteté les avait fait inviter. «Ce cardinal,» porte l'Itinéraire «est fort aimé du pape et à juste titre; car, outre qu'il est également de la maison de Barbi, c'est un prêtre pieux et d'une vie très-sainte.»

Le jour de Pâques, Anselme se rendit de nouveau au palais pontifical; il venait grossir le pompeux cortége de princes et de grands qui devaient escorter le pape jusqu'à Saint-Pierre. Comme ambassadeur du duc de Bourgogne, il était délégué par ce prince pour porter le dais de Sa Sainteté; sept autres seigneurs lui étaient associés dans cet office.

Paul II était âgé d'un peu plus de cinquante ans; mais il conservait des traces de la noblesse et de la beauté qui avaient distingué ses traits: il s'avançait majestueusement sous le dais, escorté de cardinaux, d'archevêques, de prélats et d'autres personnages éminents. Ce qui, au point de vue historique, donnait surtout de l'intérêt à ce cortége, ce sont les grandeurs déchues qu'on y voyait réunies, débris refoulés dans la ville des ruines par le cimeterre de Mahomet II.

C'est ainsi qu'on remarquait là, selon l'Itinéraire, les deux frères du brave et malheureux Constantin, qui portaient le titre de Despotes de Morée. Suivant plusieurs auteurs, l'aîné, Thomas Paléologue, était mort en 1465, laissant deux fils et une fille, d'une grande beauté, qui épousa un grand-duc de Russie. Pourtant, c'est un témoignage de visu que celui de nos voyageurs. Près de ces princes paraissait avec son fils la reine de Bosnie, autre objet de controverse sous un autre rapport; car, d'après une inscription donnée par Ciacconius[39], elle était veuve de Thomas, roi de Bosnie, tandis que Sismondi la fait veuve de l'infortuné Étienne que le sultan avait fait décapiter ou, selon d'autres, écorcher vif, après l'avoir engagé, par de perfides promesses, à lui livrer ses forteresses. Le cortége comprenait encore deux ducs allemands et Alexandre Sforce, oncle de Galéas et seigneur de Pesaro.

Après avoir raffermi par la victoire de Troja le trône de Ferdinand, roi de Naples, exercé la charge de lieutenant général de ce souverain, puis de grand connétable du royaume, et porté le titre de duc de Sora, il était maintenant général des troupes pontificales ou capitaine de l'Église romaine. A ses côtés marchait le sénateur de Rome, de la maison de Gonzague, fils de Jean-François II du nom, créé marquis de Mantoue par l'empereur Sigismond; puis venaient don Louis de Campo-Fregoso, noble Génois, revêtu à trois reprises de la dignité ducale, mais forcé autant de fois à descendre du trône, par sa propre famille et sa faction, enfin les ambassadeurs de quantité de princes, notamment celui du roi d'Écosse. Ce seigneur portait un nom auquel, de nos jours, les lettres ont prêté plus d'éclat que n'en peuvent donner les dignités: il s'appelait Scott; son prénom était Anselme.

A la messe, qui fut célébrée par le pape, le chevalier brugeois fut admis, avec tous ces personnages illustres, à la communion sous les deux espèces. Ils reçurent, chacun, l'hostie des mains de Sa Sainteté qui leur fit ensuite présenter le calice par un cardinal. Après avoir bu le vin consacré, chacun donnait à ce prince de l'Église le baiser de paix, sur la joue gauche. La messe terminée, le souverain pontife fut porté sur le portique de Saint-Pierre, du haut duquel il bénit le peuple assemblé, après avoir fait proclamer une bulle d'indulgence. On annonça en même temps que, dorénavant, l'année du jubilé reviendrait de vingt-cinq en vingt-cinq ans et qu'ainsi il aurait lieu en 1475. Le peuple accueillit cette publication avec une grande joie et fit retentir l'air du cri de: Viva papa Paolo!

Le pape retourna ensuite, avec son cortége, au palais. Arrivé devant la porte de sa chambre, il fit signe de la main à Anselme Adorne d'approcher. Lorsque celui-ci eut obéi, Paul II lui donna sa bénédiction et la permission de visiter les lieux saints et les terres des infidèles outre mer; puis, prenant un riche agnus Dei, tout brillant de pierreries, il le passa de ses mains autour du cou du chevalier.

La permission qu'Anselme venait d'obtenir, était requise sous peine d'excommunication. En 1302, Clément V avait même interdit tout commerce avec les infidèles.

A peine nos voyageurs étaient-ils arrivés à Rome, qu'il fallut songer au départ. La caraque génoise sur laquelle ils avaient arrêté leurs places devait sous peu avoir complété sa cargaison, et alors au premier vent favorable, ces navires mettaient à la voile sans attendre les passagers. Tout retard, chaque jour de planche, comme on le dit maintenant, eût été pour les armateurs une perte trop considérable.

L'ambassadeur d'Écosse, qui, pendant le séjour du baron de Corthuy à Rome, s'était montré pour lui plein de prévenances, avait aussi le dessein de se rendre en Palestine et désirait vivement accomplir avec lui ce voyage; mais ayant encore quelques apprêts à faire, il crut pouvoir, sans inconvénient, différer son départ de peu de jours. Le chevalier ne voulant pas mettre au hasard l'exécution de son plan, quitta Rome avec sa suite, le lundi de Pâques.

Une nombreuse troupe d'amis escorta les deux Adorne jusqu'à trois milles hors de Rome. Là, on se sépara, Anselme Scott, Franqueville, Odomaire, ainsi que le sire de Corthuy et son fils, mêlant à leurs adieux le vœu de se retrouver dans leur voyage. Vains souhaits! L'ambassadeur d'Écosse, arrivé à Gênes deux jours après le départ de la caraque, prit la route de Venise. Il monta, avec Franqueville, Odomaire et Colebrant, sur les galères des pèlerins, où des gens de tous pays, entassés dans un étroit espace, s'infectaient mutuellement de leur haleine. Là, ils prirent le germe de l'affreuse contagion à laquelle ils succombèrent tous quatre.

Ainsi, la constance d'Anselme Adorne dans ses desseins et son mépris pour les dangers lui épargnaient l'un des plus redoutables de ceux auxquels son entreprise l'exposait en un temps où l'on était loin de voyager avec la facilité et la sécurité qu'on rencontre, de nos jours, dans des courses bien plus lointaines.

VIII

Corse et Sardaigne.