La barque de Martino. — St-Pierre-in-Gradus. — L'agrafe et l'étoile. — Porto Venere. — Le mal de mer. — Les provisions de voyage. — Relâche forcée. — Conserves et dragées. — La caraque d'Ingisberto. — Les Corses. — Jean de Rocca. — Bonifacio. — Le roi d'Aragon et la chaîne du port. — Jacques Benesia. — La Sardaigne. — Algeri. — Les belles juives. — Les doubles prunelles. — Les forbans. — Aristagno. L'île de Semolo. — Le cap de Carthage. — La Goulette. — Télégraphie moresque.
En repassant par Pise, notre chevalier laissa ses chevaux à un marchand de Florence, qu'il chargea de les vendre: ils étaient tellement harassés qu'en peu de jours, sur cinq, il en mourut trois.
Anselme loua, à Pise, une petite barque dont tout l'équipage se composait du patron, nommé Martino, qui était de Rappallo, avec un jeune garçon pour surcroît. Le chevalier se proposait de descendre l'Arno et de suivre ensuite la côte jusqu'à Gênes. Une tempête le retint deux jours à Livourne. Pour mettre son temps à profit, il alla voir, à deux milles de là, une grande et belle église appelée Saint-Pierre-in-Gradus. Suivant la tradition, elle aurait été fondée par le saint en personne, lorsqu'il vint d'Antioche avec ses disciples, et consacrée par saint Clément. On y remarquait une antique image de la Vierge, peinte sur mur: la robe de la sainte se rattachait sur la poitrine au moyen d'une agrafe semblable «à une pierre précieuse de la grosseur d'une fève, et dont l'éclat était si vif qu'on eût cru en voir jaillir une étincelle aussi brillante qu'une étoile.» Il n'est pas rare, en Italie, de voir des pierres précieuses orner d'anciennes peintures, et c'est sans doute ainsi que s'explique ce passage de l'Itinéraire.
Quoique la mer continuât à être bien agitée, Anselme, craignant de manquer l'occasion du départ pour la Barbarie, se décida à braver le gros temps. Rien n'est charmant comme de voguer, dans un frêle esquif, sur la surface unie de la Méditerranée, observant la transparence de son eau azurée et les roches poétiques de ses rives; mais la chose est tout autre quand le flot bondit et fouette le voyageur de son écume. Notre chevalier et ses compagnons ne laissèrent pas de remarquer, sur la côte qu'ils longeaient, diverses villes et divers ports, surtout Porto Venere, à propos duquel l'Itinéraire cite, sur l'embouchure de la Magra et l'ancien port de Luna, des vers de Lucain et de Perse; mais c'est sans doute au retour qu'ils sont revenus en mémoire au jeune écrivain, car il avoue qu'il était fort maltraité par le mal de mer, et rien ne s'accorde moins avec la poésie.
Les autres Flamands ne furent pas exempts de cette triste incommodité (nous voulons parler du mal de mer), et il faut dire que peu de personnes y échappent constamment et dans toute occasion. Les amples provisions dont le prudent Martino s'était muni pour ses passagers seraient restées intactes, s'il n'y avait fait honneur lui-même avec son second. Arrivé au point du jour à Rapallo, on fut forcé d'y chercher un abri; mais, enfin, après avoir encore relâché à Recco, le chevalier arriva à Gênes, le 2 mai, au bout de trois jours d'une pénible navigation.
Pendant ce nouveau séjour dans sa patrie d'origine, le sire de Corthuy continua à s'y voir comblé de prévenances par les hommes les plus distingués de Gênes. C'était à qui enverrait pour son usage, à bord de la caraque, l'un d'excellents vins, l'autre des conserves liquides, bonnes contre le mal de mer, celui-ci de la dragée et des confitures sèches, celui-là des bougies. Bref, de tout ce qui pouvait être utile à des navigateurs, ou même seulement contribuer à rendre le trajet plus agréable, rien ne fut oublié par leur prévoyante bonté, honorable à la fois pour eux et pour celui qui en faisait l'objet. Le vaisseau était, au surplus, muni de bombardes, d'arcs, de traits, de cottes de mailles, de cuirasses, monté de 110 hommes et commandé par un brave capitaine génois, Louis Ingisberto. On verra que les moyens de défense qu'il avait préparés ne devaient pas être inutiles.
Le 7 mai, tout était prêt pour le départ. Après avoir pris congé des nobles génois dont ils avaient reçu tant de marques de considération et de bienveillance, Anselme et son fils montèrent à bord avec la petite suite du chevalier. C'était une de ces belles soirées dans lesquelles la Méditerranée semble appeler les navigateurs. On déploya les voiles, et au bruit des salves d'artillerie, au retentissement des trompettes, le vaisseau quitta le port.
En cinglant vers Tunis, la caraque côtoya ces deux îles placées entre l'Europe et l'Afrique comme les débris d'une colossale jetée, œuvre des Titans: la Corse et la Sardaigne. On ne prévoyait guère les destinées de la première, ni que la France, s'emparant de ses âpres rivages, en recevrait des empereurs. Providence, ce sont là de tes coups! Désormais, ami ou ennemi, censeur ou admirateur passionné, quiconque verra poindre à l'horizon ces montagnes, y lira un nom livré à des jugements contraires, mais qui ne doit point périr.
Notre auteur, qui n'était pas dans de tels secrets, parle assez légèrement des habitants de cette île à jamais fameuse. C'est, dit-il, un peuple fier, sauvage, indomptable, retraçant, dans sa langue et ses mœurs, les Romains dont il descend: ils y exilaient des criminels et des malfaiteurs, et les Corses en imitent trop souvent les exemples. Le sire de Corthuy vit dans cette île, à 25 milles l'un de l'autre, les ports de Calvi et de Simarca; près de celui-ci s'élevait, à quelque distance de la mer, le château d'un Corse appelé Sigas, qui, «avec la valeur et la férocité propres à sa nation, dominait au loin sur des paysans et des marins répandus dans les montagnes, qu'il était presque impossible de dompter.» Plus loin, s'ouvrait le vaste golfe d'Ajaccio, dont l'entrée offre des rochers appelés sanguinaires par les marins. «Il y a,» ajoute l'Itinéraire, «plusieurs autres ports, mal habités, avec des territoires et beaucoup de demeures rustiques qui obéissent à un Corse nommé Jean de Rocca, le plus insigne forban qui infeste la mer.»
Il faut se souvenir que nos deux voyageurs étaient originaires de Gênes et puisaient leurs renseignements et leurs inspirations à la même source. En ce temps, la Méditerranée et ses îles appartenaient, sauf quelques exceptions, aux nations maritimes de ses rives, telles que les Catalans, sujets du roi d'Aragon, les Vénitiens, les Génois. Ceux-ci possédaient, en Corse, Bonifacio, «la plus grande ville de l'île, ceinte de bonnes murailles, avec une forte citadelle et un excellent port.»—«Souvent,» ajoute notre manuscrit, les princes voisins se liguèrent pour la leur arracher; mais tous leurs efforts vinrent échouer contre la valeur génoise.»
L'Itinéraire en cite, avec complaisance, un exemple: «Il y a environ cinquante ans, le roi d'Aragon, Alphonse, fit le siége de Bonifacio, par terre et par mer, avec des forces considérables. Les habitants, en proie aux horreurs de la famine, implorent des secours à Gênes. On leur envoie, en effet, sept grands vaisseaux chargés d'armes et de vivres; mais lorsque l'escadre arrive à l'entrée du port, elle la trouve barrée au moyen d'une forte chaîne de fer. L'amiral génois, par une inspiration héroïque, prend le vent et revient, toutes voiles dehors, donner contre la chaîne avec tant d'impétuosité qu'elle se brise. Entré ainsi dans le port, il força le roi d'Aragon à la retraite. Nous vîmes à Gênes un fragment de cette chaîne que l'on conserve comme un monument et un trophée d'un exploit si merveilleux.»
Ce fait, dont Sismondi ne parle pas, est confirmé par Petrus Cyrneus (de Rebus corsicis, lib. III). Selon lui, c'est Jacques Benesia qui rompit la chaîne: l'amiral était Jean de Campo-Fregoso, frère du doge Thomas que le baron de Corthuy venait de rencontrer à Rome.
La Sardaigne parut à nos voyageurs fertile en froment, riche en bétail et en chevaux excellents, habitée, enfin, par un peuple robuste, fier et courageux; mais le vin, l'air et l'eau y étaient également malsains. Après avoir longé quelque temps la côte occidentale de l'île, la caraque jeta l'ancre dans la rade d'Algeri, à cinq milles de cette ville.
On mit à la mer une chaloupe, où nos Flamands s'empressèrent de descendre pour aller visiter Algeri. C'était une petite ville, avec de bonnes murailles, peuplée principalement de Catalans qui s'adonnaient à la pêche du corail. Il y avait aussi beaucoup de juifs. Le chevalier et son fils allèrent voir le quartier de ceux-ci: il était clos de murs et muni de portes qui se fermaient chaque soir sur ses habitants. Parmi eux, nos voyageurs aperçurent quelques femmes dont la beauté les frappa. Le maintien de ces filles d'Israël était plein de noblesse et de décence, et l'éclat de leurs charmes était encore rehaussé par un costume aussi riche qu'élégant.
Il paraît qu'en les contemplant, l'auteur de l'Itinéraire ne craignait pas de rencontrer ces doubles prunelles dont on lui assura que des femmes sardes étaient pourvues, et qui, lorsqu'elles s'irritaient, d'un regard pouvaient donner la mort. En rapportant cette fable, Jean Adorne a soin d'avertir qu'il n'a vu aucune de ces femmes, et il ajoute naïvement qu'il se souciait peu d'en voir.
Anselme, après avoir parcouru la ville, s'apprêtait à rentrer dans la chaloupe; mais il découvrit, entre le rivage et la caraque, une barque pleine d'hommes armés qui semblait épier son retour. C'étaient des pirates qui étaient entrés dans le port pour s'emparer de lui et de ses compagnons. Pensant trouver protection auprès des magistrats, il alla leur demander main-forte; ce fut en vain, ils ne voulaient pas se commettre avec ces brigands. Notre chevalier ne savait à quel parti s'arrêter, quand d'autres embarcations paraissent.
Ingisberto avait aperçu la sinistre barque; se doutant de l'embarras des voyageurs, il avait mis à la mer deux grandes chaloupes, les avait munies de bombardes et y avait fait descendre quatre-vingts hommes bien armés. A l'approche de ce renfort, le sire de Corthuy quitte le rivage. Le clairon donne, des deux parts, le signal du combat. L'artillerie retentit au milieu de nuages de fumée. Enfin, les forbans sont mis en fuite, et nos Flamands remontent, comme en triomphe, sur leur vaisseau.
La conduite d'Anselme Adorne pendant l'action, son sang-froid, son courage, les félicitations mutuelles au retour, ses remercîments au capitaine, ses éloges aux braves qui venaient de combattre, ce sont là autant de circonstances sur lesquelles on pourrait s'étendre, mais qu'il faudrait deviner. Le plus souvent, dans l'Itinéraire écrit sous ses yeux, il s'efface, il s'oublie, ou ne paraît que pour exprimer, en peu de mots, un sentiment de confiance et de gratitude envers les puissances célestes. Un peu plus, chez lui, de préoccupation de soi-même et de cette forfanterie qui fait rarement défaut aux voyageurs, nous eût fourni des traits et des couleurs qui auraient animé notre esquisse.
Anselme quitta avec joie ce port inhospitalier. Il vit ensuite, sur la même côte, Bosa, puis Aristagno, la plus grande ville de l'île, avec un port très-fréquenté: elle appartenait à un marquis puissant, toujours en guerre avec le roi d'Aragon auquel obéissait la Sardaigne. C'était sans doute un successeur de Hugues Bassi, juge d'Arborée, dont il est question dans l'histoire des Républiques italiennes.
Après avoir passé devant la petite île montueuse de Semolo, où le roi d'Aragon se proposait de construire un château pour tenir en bride les barbaresques, la caraque arriva le 25 mai en vue du cap où fut Carthage.
A l'est s'ouvre un golfe, séparé par une langue de terre d'un lac avec lequel il communique par un étroit canal percé au travers de cette digue et qu'on nomme la Goulette. C'est au fond du lac qu'a été bâtie l'importante ville de Tunis, alors le siége principal de la puissance arabe.
A l'entrée du canal on voyait de vastes bâtiments, des châteaux et des tours élevées, construits par les Maures pour la défense de l'Afrique. Redoutant sans cesse quelque entreprise des chrétiens, ils tenaient constamment en cet endroit une garnison d'au moins dix mille hommes, qui faisait bonne garde. Dès qu'un navire entrait dans le golfe, un signal répété de château en château en portait rapidement la nouvelle jusqu'à Tunis.
La caraque d'Ingisberto ne manqua pas d'être signalée de la sorte. Aussitôt qu'elle eut jeté l'ancre, Anselme Adorne se rendit à terre, empressé de faire connaissance avec ce monde nouveau qu'ouvrait devant lui l'islamisme.
Le Fondaco des Génois. — Conteurs et bateleurs. — L'arsenal. — El Almoxarife major. — L'empire arabe. — Mahomet. — Les Ommiades et les Abassides. — Les Fatimites. — Les Morabeth et les Mohaweddin. — Almanzor. — Abdul-Hedi et les Arabes. — La Casbah. — L'audience du roi maure. — Portrait d'Othman ou Hutmen. — Maison moresque.
A son arrivée à Tunis, le baron de Corthuy alla loger, avec son fils et sa suite, au Fontigue (Fondaco) des Génois, situé, comme ceux des Vénitiens, des Pisans, des Florentins et des Catalans, hors de la ville, près de la porte orientale. C'étaient des espaces carrés, clos de murs, n'ayant qu'une porte d'entrée chacun, mais renfermant divers bâtiments où les négociants résidaient et exerçaient leur commerce. Les Fondachi des Vénitiens et des Génois étaient fort beaux; ils avaient tous leur église, et celle de Saint-Laurent, dans le Fondaco de Gênes, excita l'admiration de nos voyageurs.
Près de là était une vaste plaine où ils furent fréquemment témoins d'un spectacle curieux. Chaque jour, deux heures environ avant le coucher du soleil, les habitants de Tunis se rendaient en foule en ce lieu, les uns à pied, les autres à cheval, suivant la condition de chacun. Bientôt des groupes nombreux parsemaient l'esplanade. Au milieu de quelques-uns l'on voyait un homme qui, debout et tenant à la main une longue verge, racontait des histoires en les accompagnant de gestes analogues au récit. Les assistants exprimaient, par leur attitude, l'attention et l'intérêt avec lesquels ils écoutaient, «à peu près,» dit l'Itinéraire, «comme on voit, dans nos églises, les fidèles assemblés autour de la chaire, les yeux fixés sur le prédicateur, recueillir avidement ses paroles.» Dans d'autres endroits, des chanteurs se faisaient entendre, et chacun était escorté de deux hommes qui battaient des mains et recueillaient, dans leurs babouches, placées devant eux, les offrandes des auditeurs. Ailleurs c'étaient des musiciens; ils jouaient de la cornemuse et tiraient un son sourd de grands tambours fort larges. Il y avait des danseurs qui, moyennant une rétribution qu'ils payaient aux musiciens, se livraient, au bruit des instruments, à toutes sortes de gambades et de contorsions. On voyait encore des faiseurs de tours de force, experts dans leur art; car les Maures y étaient maîtres, comme à l'escrime, à la natation, aux échecs. Enfin, de jeunes garçons, de dix à douze ans, portaient en équilibre sur leur tête des cruches placées l'une sur l'autre, jusqu'au nombre de huit ou neuf.
Aux approches de la nuit, toute cette foule s'écoulait pour revenir le lendemain avec la même affluence.
A l'extrémité de cette plaine se trouvaient l'arsenal des galères et autres bâtiments de la marine royale. Il était environné de murs, avec deux portes, l'une du côté de la ville, l'autre donnant sur le lac.
Du Fondaco, les deux Adorne se rendirent chez le saab (seigneur), chargé de la levée des droits de douane sur les marchandises étrangères. Quoique Del Marmol Carvajal, dans sa Descripcion de Africa, n'attribue à ce dignitaire, qu'il appelle el Almoxarife major, que le huitième rang dans les officios principales de Corte, aucun des alcades ou officiers du roi n'avait, en ce temps-là plus de crédit. Le droit d'un dixième qu'il prélevait, mettait dans les coffres de son maître 170,000 doublons par an. Il avait, en outre, la police des étrangers.
Il passait pour user assez volontiers de ce pouvoir aux dépens de leur bourse; mais notre chevalier était si bien recommandé qu'il ne rencontra chez le saab que l'accueil le plus obligeant. Ce seigneur fit montrer à nos voyageurs sa maison qui était l'une des plus somptueuses. Toutes celles des personnages considérables consistaient en de grands édifices quadrangulaires, construits en marbre blanc, avec des toits en terrasse. Au centre était une cour entourée d'une galerie. Ces bâtiments présentaient, au dehors, un aspect triste et uniforme: tout le luxe d'architecture et de décoration était réservé pour l'intérieur.
De chez le grand almoxarif, nos voyageurs furent conduits chez le roi «le plus puissant, le plus riche et le plus élevé en dignité d'entre les princes maures.»
Son royaume, en effet, était le plus important débris, gouverné encore par des Arabes, de l'empire qu'avait fondé Mahomet, moins en subjuguant leur foi qu'en enflammant leur ardeur guerrière en même temps que leurs sens. Ce n'était pas la modeste et féconde semence destinée à devenir un grand arbre; ce fut une flamme qui s'étendit en peu de temps, d'un côté, dans les profondeurs de l'Inde, de l'autre, jusque dans la péninsule Ibérique. Une domination si vaste devait se diviser; le signal en fut donné par la lutte entre deux dynasties qui tenaient, l'une et l'autre, à la famille de Mahomet: les Ommiades et les Abassides. A l'avènement de ceux-ci, un rejeton de l'autre branche se réfugia en Afrique et de là en Espagne, où il fonda un État indépendant. Plusieurs chefs l'imitèrent en Barbarie: la postérité de l'un d'eux, Mahadi, qui se prétendait issu de Fatime, fille du prophète, conquit l'Égypte. Un gouverneur de Kérouan s'empara également de la souveraineté et prit Tunis pour capitale.
Deux siècles et demi plus tard, des réformateurs qui se faisaient appeler saints (Morabeth) fondèrent un empire dont Maroc fut le siége et dont Tunis reconnut la suzeraineté; mais après avoir étendu leur domination sur l'Espagne, ils furent renversés par les Mohaweddin[40], autres sectaires et fondateurs d'une dynastie nouvelle. A celle-ci appartenait Almanzor qui transporta à Tunis le siége de sa puissance; cette ville, sous l'un de ses successeurs, étant tombée entre les mains des Arabes indépendants, un alcade du roi maure, nommé Abdul-Hedi, parvint à leur faire abandonner leur proie en leur payant tribut, et sa postérité régna dans la ville qu'il avait rachetée.
Le roi auquel Anselme Adorne allait être présenté et que son itinéraire désigne sous le nom d'Ottoman, tandis que Del Marmol l'appelle Hutmen II, descendait d'Abdul-Hedi et fut l'un des monarques les plus puissants et les plus sages de sa race.
Son autorité était reconnue depuis le royaume de Tlemescen, qu'il avait soumis cinq ans auparavant, jusque près d'Alexandrie, où commençaient les États du soudan d'Égypte. Il possédait l'île de Gerbi, autrefois conquise par Antoniotto Adorno, mais retombée depuis au pouvoir des Maures; elle avait 100,000 habitants et rapportait au roi de Tunis 20,000 ducats par an. Les revenus de ce prince étaient évalués à un million de doublons ou ducats.
Il habitait, pendant la plus grande partie de l'année, un magnifique château situé dans la partie occidentale de la ville, et appelé, dans l'Itinéraire, Casabé (Casbah). C'est, sans doute, le Bardo des voyageurs modernes, que le prince de Pukler-Muscan décrit comme une petite ville entourée d'un carré de remparts élevés dont les angles sont flanqués de tours et d'ouvrages avancés. C'est là que le chevalier brugeois fut admis à l'audience du monarque africain.
Ottoman[41] ou Hutmen était d'une taille élevée et d'une figure noble. Son teint était brun, sa barbe épaisse; mais ses traits n'avaient rien de dur: ils exprimaient la bonté et l'intelligence. Il écoutait attentivement, parlait peu et avec sagesse.
On disait qu'il observait scrupuleusement la loi de Mahomet et qu'il rendait la justice avec une grande impartialité. Telle était la régularité qui présidait à la distribution de son temps, qu'il avait assigné un emploi à chaque jour de la semaine et ne s'écartait jamais de cet ordre. Fils d'une Andalouse enlevée à ses parents qui habitaient Valence, il ne haïssait point autant les chrétiens que la plupart des gens de sa secte et de sa nation. Lui-même, il avait une épouse née dans la religion chrétienne, outre les six cents concubines qui peuplaient son sérail.
Lorsque le roi eut congédié Anselme et Jean Adorne, ils furent présentés à ses fils, famille qu'attendait une tragique destinée; car l'assassinat est la voie sanglante par laquelle deux petits-fils d'Hutmen montèrent successivement au trône, qu'il laissa à l'un de ses fils.
Après leur visite au palais, nos voyageurs furent conduits, par ordre du saab, dans toute la ville; peu d'étrangers ont eu l'occasion de la voir à cette époque avec autant de détail.
Bazars. — Mosquées. — Les restes de sainte Oliva. — Le faubourg appelé Rabat. — La garde chrétienne. — La ville des tombeaux. — Ce qui rend les femmes belles. — Le manchot, écrivain public. — Le sauf-conduit. — Carthage. — Dangers de la pêche. — Visite au camp arabe. — Fêtes du Baïram. — Peste et brigands.
Tunis avait une enceinte carrée, de fortes murailles, avec six portes et des tours fort rapprochées l'une de l'autre. Autour de la ville s'étendaient de vastes faubourgs qui, ne laissant point de vide entre eux, lui donnaient en réalité une étendue bien plus grande.
Un lieu particulier était assigné à chaque métier, et chaque sorte de marchandise se vendait dans un marché spécialement désigné à cet effet. On portait le nombre des mosquées à deux cent soixante, toutes à peu près de même forme. Elles étaient carrées, laissant au milieu un espace à ciel ouvert qu'entourait une galerie, avec un rang de colonnes en dedans: de chaque mosquée s'élevait d'ordinaire une tour haute et très effilée.
Les chrétiens ne pouvaient pénétrer dans ces temples; mais ils se racontaient que dans le principal on voyait encore une grande cloche apportée dans les anciens temps, et qu'au sommet d'une autre mosquée plus petite, que nos voyageurs virent près de là, on conservait les restes de sainte Oliva. Les Maures, ajoutait-on, n'osaient y toucher, car quelques-uns, s'y étant hasardés, leur main impie s'était à l'instant desséchée.
Voici maintenant d'autres détails assez curieux: La partie de la ville la plus agréable, la plus ouverte et où se trouvaient les plus belles habitations, était un faubourg qui s'étendait à l'ouest du palais. Là, sur la droite, non loin de la résidence royale, plusieurs quartiers environnés de murs et munis de portes formaient un assemblage qu'on appelait Rabat. Ils étaient habités par des chrétiens: pour la langue, l'aspect, les manières, vous eussiez dit des Maures; transportés dans le pays depuis longtemps, ils en avaient pris les habitudes sans abandonner leur foi.
De grands priviléges leur étaient assurés. Leur église avait cloches et carillon. Ils ne payaient aucun tribut. Loin qu'on osât les insulter, ils commandaient aux autres. Trois d'entre eux portaient le titre d'alcades et avaient sous leur dépendance, non seulement d'autres chrétiens, mais des bourgs et des villages habités par les Maures.
Ces chrétiens, appelés de Rabat, du lieu de leur résidence, composaient la garde du roi. On les voyait toujours rangés autour de lui dans ses courses et ses expéditions, et personne, pas même ses fils, n'avait un plus libre accès auprès de lui.
Pour se distinguer des musulmans, ils portaient, au lieu de turban, un capuchon à la manière allemande. Leurs femmes avaient adopté en tout le costume mauresque et assistaient aux fêtes de la cour. Le roi, trouvant en elles une modestie qui manquait, dans ce pays, au reste de leur sexe, leur témoignait des égards particuliers.
Ces chrétiens avaient été amenés à Tunis par Jacob Almanzor; Charles-Quint les y trouva. Tous le suivirent en Europe: «Se passaron todos a Europa y se derrimaron per muchas partes donde el Emperador le dio algunos entretenimientos.» (Descripcion de Africa, t. III, fol. 240 et seq.)
Il s'en fallait que les juifs fussent traités aussi favorablement qu'eux: ils étaient accablés d'impôts, et on les eût lapidés s'ils avaient osé prendre le costume des Maures.
Au nord de Tunis s'élève une montagne que l'Itinéraire du chevalier appelle Sillogt. En l'apercevant, il pensa d'abord découvrir près de la capitale de la Barbarie une autre cité considérable. Ce qui produisait cette illusion, c'était une multitude de tombeaux dont le penchant de la montagne était couvert. La ville en était entourée; mais c'était de ce côté surtout que les Maures qui jouissaient de quelque fortune faisaient construire des sépultures en forme de petits pavillons et ornées de coupoles.
Nos voyageurs, pendant leur séjour à Tunis, eurent l'occasion de remarquer l'estime dans laquelle les habitants tiennent l'embonpoint des femmes: «C'est à ne pas y croire,» dit Jean Adorne dans l'Itinéraire, «mais nous l'avons vu de nos yeux: quand un Maure prend femme, il la tient renfermée dans une chambre pour la faire convenablement engraisser. Ce régime réussit tellement à quelques-unes, que c'est à grand'peine si, à leur sortie, elles peuvent passer par la porte.»
Un autre fait étrange attira l'attention de nos Flamands: ils virent un chérif, ou descendant de Mahomet, dont la profession était d'écrire des placets pour tous ceux qui avaient besoin d'en adresser au roi: or, cet infatigable écrivain était né sans mains et les bras même lui manquaient. Il faut supposer qu'il écrivait avec le pied.
Le saab ne se borna point à fournir à Anselme et à ses compagnons les moyens de voir librement Tunis, il lui procura encore un sauf conduit du roi, qui, comme on le verra, leur fut à tous d'un grand secours; il était écrit en langue mauresque sur un papier satiné et conçu en ces termes:
«Louange à Dieu!
«A nos alcades de terre et de mer, qui notre présent haut mandement verront, salut!
«Faisons savoir qu'ils aient à respecter la Noblesse du chevalier militaire du roi des Écossais, Anselme Adorne de Flandre, arrivé sur le vaisseau de Louis Ingisberto; à l'honorer dans sa personne, ses biens, ses actions et tout ce qui lui appartient, en sorte qu'on voie l'effet de la présente recommandation et que chacun s'efforce de lui faire produire son fruit. Quiconque oserait en agir autrement, qu'il songe à quels châtiments il s'expose. Salut à vous tous!»
«Écrit par haut commandement, le 5e jour du jubilé de l'an 874.»
«Ce qui est écrit ci-dessus est vrai; la main du roi l'a voulu.»
Cette lettre fut écrite par le chancelier et signée par Hutmen au moyen d'un caractère tracé à la plume, de sa main; mais on n'y apposa point son sceau, la coutume des Maures différant en cela de celle des princes chrétiens.
Muni d'un si précieux document, le sire de Corthuy commença à visiter, avec ses compagnons, les environs de Tunis.
Ils allèrent admirer les débris de Carthage et surtout les ruines du gigantesque aqueduc qui conduisait à cette ville célèbre l'eau douce dont elle manquait. «On se refuserait à croire,» dit l'Itinéraire, «que des hommes aient entrepris de tels travaux, si l'on ne voyait encore aujourd'hui, sur une longueur de plus de trente milles, les restes de ces murs élevés, de ces arches colossales.»
Un autre intérêt, plus vulgaire, attirait encore nos Flamands sur cette plage où chaque caillou est un fragment de l'antiquité: c'était le plaisir de la pêche, qui pensa leur devenir fatal. Un jour qu'ils s'y livraient en compagnie du patron de leur caraque, ils voient tout à coup cingler vers eux, à force de rames, une barque pleine de Maures armés jusqu'aux dents. Le péril était grand, la résistance vaine: la perspective la plus riante qui se présentât aux chrétiens ainsi surpris à l'improviste, était de ramer, le reste de leurs jours, sur les galères des mécréants. Heureusement, un cavalier de la suite du roi vient à passer sur le rivage. Le sire de Corthuy lui montre le sauf-conduit. Le cavalier, qui devait être un personnage considérable, lit avec respect, ordonne aux Maures de se retirer, et la barque s'éloigne, laissant les chrétiens étonnés de leur délivrance, tant tout cela s'était passé rapidement.
Enhardi plutôt que rebuté par cette aventure, dont pourtant le dénoûment eût pu être bien différent, Anselme étendit ses excursions jusque dans un rayon de vingt milles autour de Tunis. Il se hasarda même dans les campements des Arabes, à la solde du roi. «Ce sont,» porte l'Itinéraire, «des hommes intrépides et d'excellents soldats; mais, tout en recherchant et en achetant leur alliance, on redoute leur mobilité et leur soif du pillage, en sorte qu'on se garde bien de les admettre dans la ville. La politique du roi est de contenir les Arabes les uns par les autres; s'ils s'unissaient, c'en serait fait de sa puissance.» C'est encore ainsi que se soutient aujourd'hui celle des princes musulmans dans le nord de l'Afrique. Lorsqu'ils ont repoussé l'attaque de tribus hostiles, la grande affaire est de hâter le départ des auxiliaires auxquels la victoire est due[42].
Dans l'intervalle des promenades curieuses auxquelles nos voyageurs se livraient, leur bonne fortune voulut qu'ils pussent assister à une grande fête des Maures, celle d'Abraham dans son camp, ou plutôt du Baïram. Le roi y présida en personne, et elle fut solennisée avec beaucoup de pompe et d'éclat.
Le plan du sire de Corthuy était, en quittant Tunis, de se rendre par terre en Égypte, afin de traverser toute la contrée qui obéissait à Hutmen II; mais on lui représenta si vivement les dangers d'une semblable entreprise, qu'il dut y renoncer. Le pays était tellement infesté d'Arabes maraudeurs et d'autres brigands, que les Maures eux-mêmes n'osaient y voyager, et, pour surcroît, la peste étendait de tous côtés ses ravages. Ainsi, quoique à regret, il se décida à reprendre la mer, après un séjour de trois semaines à Tunis, pendant lequel il avait vu ce que la Barbarie offrait de plus remarquable.
Trois religions sur un vaisseau. — Susa. — Les regards dangereux. — Monastir. — Un miracle des Morabeth. — La barque changée en rocher. — La flotte de saint Louis. — La Sicile. — Jugement sur les habitants. — Palerme. — Le palais. — Vêpres Siciliennes. — Bourrasque. — Le sancte parole. — Malte. — La Morée. — Siége de Négrepont. — Les Turcs sont plus près qu'on ne pense. — Les janissaires. — L'île de Candie. — Les faucons. — Encore une tempête. — Dangers que courent les voyageurs.
La caraque d'Ingisberto ne se dirigeait point vers le Levant. Anselme prit place sur un bâtiment plus considérable, commandé par Côme de Negri, qui leva l'ancre le 17 juin.
Il y avait à bord une centaine de Maures, des deux sexes. Les uns étaient des marchands auxquels appartenait une partie de la cargaison, d'autres des pèlerins qui se rendaient à la Mecque. Parmi ces Maures était un Grenadin qu'Anselme retrouva en Égypte et prit pour interprète; mais il n'eut guère à s'en louer. Le bâtiment portait aussi des juifs. Trois cultes ennemis voguaient ainsi paisiblement ensemble, à l'ombre du pavillon génois, et trois jours fériés étaient successivement solennisés sur le même navire: le vendredi par les musulmans, le samedi par les juifs, et le dimanche par les chrétiens.
Le vaisseau relâchant à Susa, l'ancienne Adrumetum, selon Falbe, on conduisit Anselme et ses compagnons hors des portes de la ville, voir diverses ruines et notamment celles de sept grandes citernes auxquelles ils trouvèrent un aspect imposant. Dans la ville même, on leur montra des voûtes sous lesquelles les Génois salaient le thon; ils en avaient affermé la pêche dans tout le royaume.
Dans cette excursion, nos Flamands ne furent pas peu surpris de voir les femmes les regarder à visage découvert, tandis qu'à l'approche d'un Maure, elles se voilaient précipitamment. Les Génois établis à Suse attribuaient cette conduite différente à une cause bizarre que nous rapportons ici à ce titre: ces femmes, prétendaient-ils, craignaient que les regards des musulmans ne les rendissent mères, et elles n'attribuaient pas tant de puissance aux yeux des chrétiens. Un voyageur de la fin du dernier siècle[43] remarque que les Grecques prenaient le voile des femmes turques lorsqu'elles allaient dans les quartiers des musulmans. Les chrétiens n'attachant pas à l'usage du voile les mêmes idées de décence que ceux-ci, les femmes de cette partie de la Barbarie croyaient, sans doute, ne point blesser la modestie en se laissant voir des premiers.
A dix milles de Suse, Anselme vit Monastir, petite ville en grande vénération chez les Maures, parce qu'elle était presque toute peuplée de saints (Morabeth). Près des murs s'élèvent deux rochers qui attestent leur puissance.
Un jour entrèrent dans le port deux barques pleines de pirates bien armés. Déjà les habitants s'attendaient à voir leurs richesses livrées au pillage, leurs femmes et leurs filles arrachées de leurs bras, à tomber eux-mêmes sous le cimeterre ou à être traînés en captivité. Au milieu de la consternation générale, les Morabeth paraissent; ils s'avancent sans armes sur le rivage, ils étendent les mains vers les barques. A l'instant celles-ci demeurent immobiles et se changent en ces masses de pierre, dont la forme retrace encore celle des bâtiments qu'elles ont remplacés.
Telle est la légende à laquelle la configuration singulière de ces rochers avait donné naissance. Suivant une description du prince de Pükler Muscau, qui semble s'y rapporter, ils ont été percés, on ne sait dans quel but, d'une foule de grottes et de passages qui les font ressembler à des ruches. Il y a sur la côte d'Égypte, près d'Alexandrie, des excavations de ce genre où les habitants du pays viennent chercher la fraîcheur: peut-être les grottes dont il est ici question ont-elles été pratiquées, jadis, pour le même usage.
Poursuivant sa course, le vaisseau de Côme de Negri toucha encore à cette île riante de Pantanalea ou Pantanaria, qui arrêta la flotte de saint Louis par le charme de ses jardins délicieux.
Le sire de Corthuy fit voile ensuite pour la Sicile: on lui en dépeignait les habitants sous des couleurs peu flatteuses. «Les insulaires,» lui disait-on, «ne valent jamais rien, mais les Siciliens sont les pires.» Anselme ne trouva pas qu'une accusation si générale fût fondée: ayant abordé à Palerme, il lia connaissance avec plusieurs Siciliens qu'il trouva d'une probité, d'une délicatesse au-dessus de tout soupçon, et qui joignaient à la noblesse des traits, à une taille assez élevée, la douceur des mœurs et l'agrément des manières.
C'est à Palerme que les anciens rois de Sicile, d'origine normande, tenaient leur cour. L'on voit encore dans cette ancienne capitale leurs tombeaux, ainsi que leurs ordonnances inscrites sur des colonnes byzantines, en grec et en arabe; monument curieux du mélange des races comme des vicissitudes politiques. Au temps où Anselme visita cette ville, le palais n'était déjà plus habité que par un vice-roi. Comme la Sardaigne conquise par Alphonse IV, comme Semolo, Pantanaria, Malte, l'île appartenait aux rois d'Aragon. Elle s'était donnée à Pierre III, lorsque des vêpres sanglantes, vengeant le malheureux Conradin, ou plutôt punissant la licence des Français, eurent sonné, en Sicile, la fin de la courte domination de la maison d'Anjou. Le roi actuel s'appelait Jean; il était fils d'Alphonse V, surnommé le Magnanime, l'un des plus brillants personnages de l'histoire du temps.
Près de la Sicile, nos voyageurs éprouvèrent une affreuse tempête: après les avoir fait tournoyer, par trois fois, autour de Pantanaria, elle finit par les pousser en pleine mer. On n'apercevait plus la côte; les marins ne savaient où l'on était ni ce qu'on allait devenir. Ils invoquaient tous les saints, et n'oubliaient, dans leurs vœux, aucun des lieux accoutumés de pèlerinage. Le soir, un chant religieux, s'élevant du navire, se mêlait au bruit des flots et de l'orage: c'était un cantique que les matelots génois entonnaient en chœur et qu'ils appelaient le sancte parole[44].
On erra ainsi au hasard pendant six jours. Enfin la mer se calma. Après avoir touché Malte, on passa en vue de la Morée que le lion de St-Marc disputait encore au croissant.
Nous avons déjà noté le démembrement de l'empire arabe sous les Abassides. L'invasion des Mogols, conduite par Dschengis-Khan (roi des rois), en compléta la ruine: Houlakou, petit-fils du conquérant, foula aux pieds de ses chevaux le dernier calife de Bagdad. Fuyant le joug des vainqueurs, des Turcomans s'étaient dirigés vers l'Asie Mineure. Othman les rassembla, sut rallumer leur fanatisme et leur ardeur guerrière, et fonda, à Pruse en Bythinie, un État que ses successeurs étendirent rapidement jusqu'aux bords du Danube.
Ébranlé, en 1402, par une nouvelle invasion de Tartares, que conduisait Timur ou Tamerlan, il se raffermit sous Morad ou Amurat II, et devint plus formidable que jamais sous son fils, Mahomet II, qui mit fin à l'empire d'Orient par la prise de Constantinople, en 1453.
Dix ans après, cependant, les Vénitiens, grâce à la supériorité de leur marine, avaient arraché aux Turcs la Morée et avaient coupé l'isthme par un retranchement; il ne fallait que le défendre pour conserver cette belle presqu'île aussi longtemps que Venise demeurait maîtresse de la mer. Un lâche général abandonna, avant même qu'il ne fût attaqué, le mur qui protégeait la Morée, pour chercher ceux d'une forteresse derrière lesquels il se croyait plus en sûreté. Les Vénitiens ne conservèrent que quelques places dans le Péloponèse, outre plusieurs îles qu'ils possédaient avant leur récente invasion.
Parmi ces îles, l'une des plus considérables était celle de Négrepont, voisine de l'Attique et qui leur servait de place d'armes. Furieux du dégât qu'ils portaient de là sur le territoire conquis par les Turcs, Mahomet II jura de se venger. Sa volonté créa une flotte. Lui-même, il vint en personne attaquer Négrepont, à la tête d'une formidable armée, en même temps que ses vaisseaux couvraient la mer.
Pendant que le chevalier brugeois passait près du théâtre de ces événements, la croix flottait encore sur les murs de l'ancienne Chalcis. Trois assauts furieux avaient été vaillamment repoussés. Une flotte puissante, que la république avait rassemblée à la hâte, avait forcé l'Euripe. La brave garnison, qui n'avait d'alternative que la victoire ou la mort, puisait une énergie nouvelle dans la vue de ces vaisseaux libérateurs.
.... si quæ fata aspera sinant!
Victor Pisani, Charles Zeno, Lazare Moncenigo, François Morosini, que n'étiez-vous sur cette flotte!.... C'était Nicolas Canale qui la commandait.
Le moment était plein d'émotion pour la chrétienté; on comprendra facilement celle de nos voyageurs. Elle se révèle par la vivacité avec laquelle la prise de Corinthe et le siége de Négrepont sont racontés dans l'Itinéraire. Après avoir amèrement déploré la perte du Péloponèse, Jean Adorne, qui exprimait autant les sentiments de son père que les siens, semble accuser la torpeur de l'Europe. «Songeons,» dit-il, «que par un bon vent un jour de navigation conduit du promontoire de Tarente au Péloponèse: les Turcs sont plus près qu'on ne pense! Qu'attendons-nous pour unir nos efforts afin de refouler ces barbares avec une énergie égale à leur fureur?»
La réflexion était fort opportune et montrait une perspicacité qui manquait à bien des hommes d'État de l'époque: dix ans n'étaient pas écoulés, que les Turcs emportaient et saccageaient Otrante, au grand effroi de l'Italie et à l'ébahissement de tout le monde.
Ce qui peut surprendre aujourd'hui, c'est que les progrès des Turcs étaient dus, en grande partie, à leur «discipline. Il y a surtout dans leur armée,» dit notre auteur, «un corps spécial de vingt à trente mille hommes exercés à tous les stratagèmes de guerre. C'est dans l'ombre et le silence qu'ils agissent souvent et portent les coups les plus sûrs.» Cette description doit se rapporter aux janissaires, quoique, dans l'origine, ce corps, formé par Amurat Ier de jeunes captifs chrétiens, ne fût que de 12,000 hommes. Après avoir été la force et les maîtres de l'État, ces janissaires sont tombés, non sous les balles de ses ennemis, mais sous les coups d'un sultan. Il a déposé le turban; la Turquie fait contrepoids dans l'équilibre européen, et les fils des croisés teignent de leur sang, pour la défense de ce chancelant empire, les promontoires de Crimée.
Vers la pointe méridionale de la Morée est l'île de Sapienza, où les vaisseaux venaient d'ordinaire se ravitailler et prendre un pilote. Côme de Négri crut pouvoir s'en dispenser, ce qui faillit avoir pour nos voyageurs les conséquences les plus fatales.
Le 12 juillet, ils touchèrent à l'île de Candie; elle appartenait encore aux Vénitiens, jusqu'à ce que les infidèles la leur vinssent arracher. Échue au marquis de Montferrat, lors du partage de l'empire grec, après la prise de Constantinople par les Latins, elle avait été cédée par lui à la République. Cette île fournissait des cyprès pour la construction des navires. La sauge y était tellement abondante qu'on en chauffait les fours. On y récoltait encore d'excellents vins, appelés de Malvoisie, des blés et les plus beaux fruits. Outre Candie, capitale de l'île, mais plus riche que grande, il y avait bon nombre d'autres villes et de châteaux. La population, composée surtout de Grecs et, en partie, de Vénitiens, était considérable.
Au sud de l'île de Candie sont celles de Gosa et d'Antigosa, célèbres alors pour leurs faucons; les rois et les princes étaient jaloux de s'en fournir.
En se dirigeant vers Alexandrie, nos voyageurs éprouvèrent une nouvelle tourmente, plus terrible que celle à laquelle ils avaient échappé. Jamais ils n'avaient vu la Méditerranée s'agiter avec tant de furie. La nuit vint ajouter à l'horreur de leur situation. On ne savait à quelle distance l'on était du port, et la côte d'Afrique étant fort basse, on craignait d'y donner sans l'apercevoir. Si du moins l'on s'était pourvu d'un pilote habitué à ces parages! Il ne restait d'autre parti à prendre que de courir, à l'aventure, des bordées. Ainsi ballottés sur une mer bouleversée et mugissante, nos Flamands conservaient peu d'espoir de salut. Jean Adorne avoue franchement qu'une froide sueur l'inondait, tant ils voyaient de près la mort.