Entrée périlleuse. — Tristes réjouissances. — La visite du bord et les messagers ailés. — Sala-ed-din et Malek-el-Adel. — Le consul génois Pierre de Persi. — Les anges et la tortue. — Aspect extérieur de la ville. — Ravages du roi de Chypre. — Citernes. — Aiguilles dites de Cléopâtre. — Colonne de Dioclétien. — Les trois turbans. — Caravane de 20,000 chameaux. — La pomme du paradis terrestre — Disette. — Audience de l'émir. — Les Flamands rongés jusqu'à la moelle.

Enfin le jour paraît et vient éclairer la côte d'Égypte, mais la tempête ne s'apaisait point. On délibéra s'il fallait gagner le large ou tenter d'entrer dans le port d'Alexandrie; ce qui, par le gros temps et à défaut d'un pilote expérimenté, ne présentait pas peu de danger. «La fortune seconde le courage!» remarque notre auteur, et ce fut, selon toute apparence, la réflexion du chevalier brugeois; elle remporta sur de plus timides conseils.

Vers midi, le navire arrivait devant l'entrée du port: ce n'était qu'une passe étroite et peu profonde, semée d'écueils et de débris. Ceux-ci provenaient, disait on, d'antiques tours d'où jadis l'on tendait une chaîne pour la défense du port; ils étaient si considérables qu'ils formaient une petite île, et ce qui s'en laissait voir à la surface n'était pas le plus dangereux. Deux fois le navire heurta aux rochers ou à ces ruines: la secousse fut telle que nos Flamands en furent renversés, et il n'y avait personne à bord qui ne crût le vaisseau brisé.

Ce fut avec une joie bien vive qu'on vit paraître et s'approcher, à force de rames, des chaloupes portant quelques matelots des caraques génoises qui se trouvaient dans le port. Ils montèrent sur celle de Côme de Negri pour aider à la diriger, à carguer les voiles, à tirer les cordages, à jeter l'ancre. Après Dieu, ce fut à ces braves gens que le sire de Corthuy et ses compagnons durent leur salut.

Le jour même de son arrivée, il apprit une triste nouvelle. Il y avait à Alexandrie quelques vaisseaux turcs assez considérables; vers le soir, on vit les infidèles qui les montaient se livrer à de grandes réjouissances: ils mêlaient des cris de joie au son des trompettes et au bruit de leur artillerie, et circulaient en triomphe, dans des barques, pour narguer les chrétiens. Ces démonstrations d'allégresse avaient pour motif la prise de Négrepont, dont les Turcs venaient d'être informés par un bâtiment très-léger, poussé par un vent favorable. L'événement était si récent, qu'on fut tenté de croire que les puissances de l'enfer avaient aidé à la célérité du message.

Le navire de Côme de Negri ne tarda pas à recevoir la visite de quelques officiers de l'émir, gouverneur d'Alexandrie. Ils se firent donner, par écrit, le nom du capitaine et d'autres renseignements de cette nature; ils attachèrent ensuite des billets contenant ces détails sous les ailes de colombes qu'ils avaient apportées, et donnèrent la volée à ces messagers aériens. Aussitôt on les voyait s'élever et se diriger vers la maison de l'émir. Après avoir pris connaissance du message, cet officier le faisait passer, de la même manière, au Soudan qui résidait au Caire.

C'était le souverain de l'Égypte, ou plutôt le chef des Mamelucks auxquels obéissait la contrée. Les Fatimites, dont nous avons raconté l'établissement, ayant été renversés par le fameux Sela-eddin (Saladin), l'Égypte avait été gouvernée, après lui, par la postérité de son frère Malek-el-Adel. Cette dynastie avait pour force principale des esclaves achetés pour le service militaire, qui finirent par égorger leur maître et mirent l'un d'entre eux à sa place, l'an 1248. Telle fut l'origine du singulier gouvernement auquel la terre des Pharaons était soumise quand Anselme y aborda.

Le chevalier, le lendemain de son arrivée, envoya à terre les lettres de recommandation que le sénat de Gênes lui avait fait remettre pour les négociants génois d'Alexandrie, et principalement pour le consul Don Pierre de Persi. C'était un vieillard circonspect et instruit, par une longue expérience, à se ménager auprès des habitants du pays. Il envoya un messager au baron de Corthuy pour l'inviter à venir loger au fondaco des Génois, en s'excusant sur sa position vis-à-vis du Soudan, de ce qu'il ne pouvait se rendre à bord lui-même; mais il offrait à nos Flamands la plus gracieuse hospitalité.

Dans ces entrefaites, ceux-ci s'amusaient à voir les matelots génois jeter leurs filets près du port; outre des poissons volants qu'on appelait des anges, ils prirent une belle tortue dont l'écaille fournit un bouclier assez grand pour tout homme d'armes.

Du navire, la ville, entourée de magnifiques murailles, avec de belles portes, et renfermant quantité de mosquées dont les minarets s'élevaient dans les airs, présentait un admirable aspect; mais au dedans elle portait la trace des ravages qu'elle avait éprouvés, notamment encore peu d'années auparavant, lorsqu'elle avait été saccagée par Pierre de Lusignan, roi de Chypre. Quelques quartiers avaient été épargnés, et l'on y voyait de belles maisons, entre autres celle de l'émir. En général, pourtant, on était peu difficile, en Égypte, en fait d'habitations. Il n'y avait guère que les mosquées et les palais des grands qui fussent construits en pierre; le reste l'était, d'ordinaire, en bois. Bien des gens même se passaient de demeure et couchaient devant la porte des maisons.

La ville d'Alexandrie a été presque entièrement bâtie sur des citernes destinées à recevoir l'eau du Nil, dans les crues de ce fleuve, et à la conserver. Nos voyageurs en admirèrent surtout trois ou quatre d'une grande profondeur et ornées de colonnes de marbre qui supportaient de doubles voûtes. Près de la maison de l'émir, on leur montra une pierre fort élevée, chargée de caractères antiques qu'ils ne pouvaient déchiffrer et semblable à l'aiguille qu'ils avaient vue à Rome, près de l'église Saint-Pierre. C'était, on le comprend, l'un des obélisques connus sous le nom d'aiguilles de Cléopâtre, quoique bien antérieurs à cette reine.

L'attention d'Anselme et de ses compagnons fut aussi appelée par une colonne colossale qu'ils allèrent contempler hors des murs; on leur dit qu'à son sommet avaient été déposés les restes d'Alexandre. C'est le monument que l'on désigne sous le nom de colonne de Pompée, mais qui en réalité fut élevé par Posidonius, préfet d'Alexandrie, en l'honneur de Dioclétien.

Il y avait à Alexandrie des chrétiens schismatiques qui ne se distinguaient des Maures que par la couleur de leur turban. Elle était bleue pour les premiers et jaune pour les juifs. Les Maures en portaient de blancs; mais ils ne pouvaient paraître à cheval dans la ville: c'était un privilége réservé aux Mamelucks. Les Maures de distinction montaient des mulets ou des ânes, les plus grands, suivant l'Itinéraire, qui soient au monde. Le père de Géramb ne vante pas seulement leur taille, mais encore leur allure et leur intelligence.

Malgré sa décadence et la tyrannie des Mamelucks, Alexandrie continuait à être, grâce à sa position, l'un des principaux entrepôts du commerce d'Orient. Le baron de Corthuy y vit arriver une caravane qui ne comptait pas moins de 20,000 chameaux. Un navire indien, portant des épiceries pour une valeur de 100,000 ducats, venait, à la même époque, d'entrer dans le port de Suez.

Nos voyageurs trouvèrent à Alexandrie beaucoup d'autruches, d'œufs de ces oiseaux et de gazelles, ainsi que des fruits excellents, surtout une sorte de banane d'une saveur chaude et d'un goût délicat, qui, en quelque sens qu'on la coupe, présente l'image d'une croix. Quelques-uns en faisaient la pomme du paradis terrestre.

Les fruits, du reste, n'étaient pas abondants: il régnait en ce temps à Alexandrie une grande disette de blé et de vivres de toute espèce. On était réduit souvent à se nourrir de viande de chameau; nos Flamands eux-mêmes en mangèrent à leur insu.

A cela près, tout alla bien d'abord pour Anselme et ses compagnons. Confondus avec les Génois, ils n'étaient pas plus inquiétés que ceux-ci. Peu à peu cependant la nature et le but du voyage du chevalier s'ébruitent. L'émir en est informé et mande Anselme et son fils devant lui.

Ils obéissent à cet ordre. Le musulman alors leur signifie qu'ils ont à se pourvoir d'un sauf-conduit, et en fixe le prix à une somme exorbitante.

Le chevalier brugeois n'aimait pas à être pressuré, c'est un sentiment naturel; mais, de plus, il fallait qu'il ménageât des ressources sur lesquelles il avait comptées pour mener à bien son entreprise. «Seigneur,» dit-il à l'émir, «daignez considérer que si l'on nous dépouille de la sorte, les moyens d'accomplir notre dessein nous feront défaut: que pourrions nous mieux faire alors que d'y renoncer et de revenir sur nos pas?»

«—Ils parlent de fuir!» s'écrie le mécréant craignant qu'ils ne se dérobassent à ses rapines. «Que les gardiens des portes veillent sur eux et les empêchent de sortir.» Il fallut bien le satisfaire: encore, si c'eût été tout! Mais les officiers de l'émir, à l'exemple de leur chef, rongeaient, dit l'Itinéraire, nos Brugeois jusqu'à la moelle. A chaque instant c'était quelque nouveau fonctionnaire demandant de l'argent sous quelque nouveau prétexte, et quand ils avaient eu chacun leur tour, arrivaient d'autres musulmans, sans aucun caractère public, qui se donnaient pour des officiers de l'émir, afin d'avoir part au butin. Tous regardaient les chrétiens comme des ennemis qu'il y aurait eu conscience à ne point dépouiller.

«Maudite ville! ou plutôt maudite engeance!» s'écrie le jeune Brugeois. «Nous n'avions plus d'autre désir que d'en être bien loin, et nous hâtâmes de toutes nos forces le moment de notre départ.»

V

Le Nil.

L'escorte. — Les jardins du Soudan. — Rosette. — Fouah. — Combat de bateliers. — Aventure de nuit. — Rencontre. — Piété filiale de Jean Adorne. — Excellence de l'eau du Nil. — Les Mamelucks préfèrent le vin. — Beautés des rives du fleuve. — Navigation pénible. — Attaque des Arabes. — Les guides officieux. — Cani-Bey.—Les poissons gras.

Le sire de Corthuy quitta enfin Alexandrie le 2 août, trois heures avant le coucher du soleil. Lui, son fils, Van de Walle, Rephinc et Gausin, étaient montés, les uns sur des mules, les autres sur des ânes. Deux chameaux portaient les bagages et quelques provisions. Un juif, nommé Isaac, suivait comme interprète, et un Mameluck devait servir de guide jusqu'au Caire. Quatre autres Mamelucks, à cheval, armés d'arcs et de flèches, formaient l'escorte.

A la sortie de la ville, Anselme traversa les jardins du Soudan et y prit, avec sa suite, quelque nourriture. Pour échapper aux Bédouins qui infestaient les environs, on chevaucha ensuite, sans s'arrêter, toute la nuit et jusqu'au lendemain vers l'heure de midi, en suivant presque toujours la côte formée d'une belle plage sablonneuse. Les Mamelucks portaient souvent avec inquiétude leurs regards vers la mer, car les pirates étaient autant à redouter que les Arabes.

On arriva néanmoins sans accident à Rosette, où le chevalier loua une petite barque pour le transport de sept personnes seulement, son escorte ne devant pas aller plus loin. Il remonta ainsi le Nil jusqu'à Fua ou Foga (Fouah), admirant la beauté du fleuve dont les rives, ornées de bosquets dune verdure fraîche et brillante, et semées de nombreux villages, offraient l'image de la richesse et de la fertilité.

Lorsque, après avoir visité Fouah, il rentre dans sa barque, une scène étrange frappe ses regards. Des matelots inconnus viennent assaillir les siens; les uns et les autres élèvent d'assourdissantes clameurs; ils luttent, ils s'agitent, ils s'efforcent de se précipiter mutuellement dans le fleuve. Enfin, au grand déplaisir du Chevalier, la victoire demeure aux nouveaux venus. Poussant la barque loin de la rive, ils se mettent aussitôt à ramer. La nuit régnait; l'interprète gardait le silence; Anselme et ses compagnons ne savaient où on les conduisait, ni ce qu'ils allaient devenir.

La lune se lève enfin, et, à sa clarté, ils distinguent un gros vaisseau vers lequel leur embarcation se dirigeait. Elle l'atteint; les matelots s'emparent de leurs effets, qu'ils transportent sur ce bâtiment et contraignent nos voyageurs à y monter. Pour cette fois, ils se croyaient vendus et livrés. Quelle fut leur surprise, en arrivant à bord, d'y retrouver les négociants africains avec lesquels ils avaient fait route sur la caraque de Côme de Negri! Ceux-ci vinrent aussitôt au-devant du chevalier, et lisant sur le visage des Flamands l'inquiétude qui les agitait: «Ne craignez rien,» leur dirent-ils. «Ces mariniers n'en veulent ni à votre liberté, ni à vos richesses. Ils prétendent seulement vous conduire au Caire, au même prix qu'auraient reçu vos matelots; c'est un privilège qu'ils tiennent du Soudan.

Malheureusement, le vaisseau était déjà tellement chargé que c'est à peine si nos voyageurs y trouvèrent place. Il fallait d'ailleurs se déranger pour le dernier d'entre les mécréants. Les deux Adorne se trouvèrent relégués, avec Lambert Van de Walle, dans un espace à peine suffisant pour une seule personne, et après avoir chevauché toute la nuit précédente et ensuite, sous les rayons d'un soleil brûlant, la moitié de la journée, le chevalier brugeois ne pouvait encore goûter aucun repos. Jean souffrait plus de le voir dans cette situation que de la gêne de la sienne. Il avait aperçu une chaloupe amarrée au vaisseau; résolu de s'y retirer, quoiqu'elle fût, comme on va le voir, en bien mauvais état, il fait un signe à Van de Walle. Tous deux se lèvent doucement, abandonnent la place à Anselme et descendent dans la chaloupe, où ils eurent de l'eau jusqu'à la ceinture.

Ils n'en éprouvèrent pourtant aucun mauvais effet, non plus que de la quantité d'eau du Nil dont ils étanchèrent leur soif: l'Itinéraire en fait honneur aux vertus merveilleuses de cette eau. «Un peu trouble,» y est-il dit, «comme celle du Tibre, dès qu'on la laisse reposer, elle devient claire comme du cristal... elle est nutritive, digestive, si salubre qu'elle détruit tout vice intérieur.» Jean Adorne termine cet éloge par déclarer qu'il n'est pas de breuvage qu'il préfère.

Ce n'était point l'avis de quelques Mamelucks qui se trouvaient sur le navire: durant la nuit, ils s'emparèrent du vin de Malvoisie dont le chevalier s'était muni pour en faire usage lorsqu'il traverserait le désert. Nos voyageurs voulurent réclamer: «Quelle audace,» s'écrient en les menaçant ces larrons hypocrites, «d'oser transporter devant nous du vin, pour en boire!»

Ces contrariétés étaient adoucies par les égards que témoignaient au sire de Corthuy les Maures de distinction en compagnie desquels il naviguait: les femmes surtout, avec la délicatesse de sentiments et la bonté compatissante propres à leur sexe, cherchaient à encourager et à consoler nos Flamands. Ils éprouvaient, du reste, un plaisir toujours nouveau à contempler les rives du fleuve, qui, à mesure qu'ils avançaient, se couvraient de bourgades de plus en plus nombreuses et plus considérables. Chacune avait un moulin servant à puiser l'eau du Nil pour l'irrigation des terres voisines, et mû par des bœufs dont la beauté égalait la grosseur.

Le troisième jour, le vaisseau faillit sombrer avec tout ce qu'il portait, tant il était chargé et délabré. Pour l'alléger, on fit, à plusieurs reprises, descendre les passagers à terre. Il leur fallut même suivre quelque temps le navire, marchant nu-pieds, à la manière des Maures, sur une terre durcie par l'ardeur du soleil et pleine de plantes épineuses, et sous un ciel brûlant. Plusieurs, pour échapper à ce supplice, entraient dans l'eau jusqu'aux aisselles.

Plus loin, le bâtiment fut attaqué par un parti d'Arabes: l'engagement fut vif, et ce ne fut pas sans efforts qu'on parvint à les repousser. Qu'aurait-ce donc été si le chevalier les avait rencontrés, dans sa petite barque? Il admira comment la Providence lui faisait trouver son salut dans un incident qu'il avait d'abord envisagé sous un jour bien différent.

Enfin le soir de cette journée aventureuse, qui était le 7 août, il arriva au Caire, appelé, dans son Itinéraire, la nouvelle Babylone. Il loua immédiatement des ânes pour se rendre chez Cani-Bey, trucheman du Soudan, chez qui il devait loger, car les Francs n'avaient point en cette ville de fondaco. Chemin faisant, il rencontra trois Maures qui l'abordèrent poliment et lui firent comprendre qu'ils avaient charge d'escorter les Francs ou Latins à leur arrivée dans la ville, afin de les mettre à l'abri des insultes du peuple. Cette attention délicate, dont il prévoyait le résultat le plus certain, lui parut un peu suspecte. En effet, «ils mentaient, les drôles!» écrit avec une amusante vivacité l'étudiant de Pavie: c'était encore là une ingénieuse invention pour alléger l'escarcelle des voyageurs.

Tel était le mot d'ordre général; le Mameluck qui les avait accompagnés depuis Alexandrie et le juif Isaac en étaient si pleins, qu'ils coururent annoncer en ces termes au trucheman l'arrivée de ses hôtes: «Voici! nous t'apportons des poissons bien gras; mange-les!»

Ce message rendit le bon Cani-Bey tout joyeux; il accueillit les Flamands avec une tendresse qui témoignait du plaisir qu'il prendrait à les dévorer. Ceux-ci se promirent cependant d'y mettre ordre, et il dut se borner à les traiter en brebis qu'il avait à tondre de près.

VI

Le Caire.

Les truchemans. — Zam-Beg. — La femme de Cani-Bey. — Le dîner maigre. — Visite à Naldarchos. — Ses inquiétudes au sujet des progrès des Turcs. — Les habitants du Caire. — 20,000 morts par jour en temps de peste. — Maisons des principaux de la ville. — Chameaux, ânes et mulets. — Girafes. — Lions domestiques. — Éclairage. Le palais. — Les pyramides. — Matarieh. — Le baume.—Le sycomore.

Les truchemans étaient, au Caire, une espèce de magistrats chargés de la police des étrangers. Ils avaient toutefois mission de les protéger et de leur servir de guides et d'interprètes, et recevaient d'eux une rétribution fixée d'ordinaire à 5 séraphs, monnaie d'or qui répondait au ducat et valait 25 médines d'argent[45].

Outre Cani-Bey, il y avait encore trois truchemans, qui ne tardèrent pas à faire visite au chevalier. Heureusement, leur chef, nommé Zam-Beg, connaissait la maison d'Adorne et en avait reçu de bons offices lorsque Raphaël occupait le trône ducal. Il supplia Cani-Bey de considérer nos Flamands non comme des Francs, mais comme ses amis particuliers. Il se fit, de plus, un plaisir de leur faire voir ce que le Caire offrait de remarquable et de leur fournir tous les renseignements qu'ils pouvaient désirer.

Ces services, pourtant, ne furent pas gratuits. Zam-Beg reçut 20 ducats; Cani-Bey, de son côté, en exigea 7 ou 8, outre divers profits qu'il savait se ménager. Du reste, il témoignait à ses hôtes toutes sortes d'égards. Sa maison était égayée par une femme, jeune et belle, qu'il avait et qui conversait librement avec eux.

Tout ce que les mœurs de ces chrétiens avaient, pour elle, d'étrange, la divertissait extrêmement. Un vendredi, ils voulurent avoir du poisson à leur repas. L'embarras était d'expliquer leur désir à la gentille ménagère. Le jeune Adorne prit un papier et y traça, de son mieux, la figure d'un poisson. Elle suivait des yeux, avec curiosité, ce travail nouveau pour elle, et avant même qu'il ne fût terminé: «Samphora!» s'écria-t-elle—c'était le nom d'une esclave qui parut aussitôt et à qui elle ordonna d'aller acheter du poisson;—puis elle s'empara du papier et elle le montrait à tout venant, surtout aux amies qui lui rendaient visite, avec une joie et une admiration naïves.

Cani-Bey conduisit le baron de Corthuy et ses compagnons chez l'un des principaux officiers du Soudan. C'était une sorte de chancelier ou de secrétaire, appelé Naldarchos. Après leur avoir demandé d'où ils venaient et quel était le but de leur voyage, il les questionna minutieusement sur les progrès de la puissance du Grand Seigneur, laissant percer, à cet égard, tout autant d'inquiétude qu'on en ressentait parmi les chrétiens. Naldarchos se fit ensuite présenter les lettres de l'émir d'Alexandrie pour s'assurer du payement du tribut; puis il congédia nos voyageurs.

Tantôt ils parcouraient la ville avec Zam-Beg, tantôt ils s'y hasardaient seuls, nu-pieds et pauvrement vêtus du costume des chrétiens d'Orient. Ce déguisement ne les mettait pas à l'abri des insultes, ni même des mauvais traitements; pourtant ils se trouvèrent plus en sûreté au Caire que dans le reste de l'Égypte: le peuple leur parut, en général, plus doux et plus humain que partout ailleurs dans ce pays; mais il n'y avait guère plus à se fier aux chrétiens dits de la ceinture, ou d'autres sectes séparées de l'Église, qu'aux Maures.

Le Caire, suivant M. de Géramb, compte encore aujourd'hui environ cinq cent mille habitants; c'était alors l'une des villes les plus grandes, les plus riches et les plus peuplées du monde. Le sire de Corthuy voulut savoir de Zam-Beg quelles étaient son étendue et sa population. «Il y a vingt ans,» répondit-il, «que je suis au service du Soudan, et pendant tout ce temps je n'ai cessé d'habiter cette ville; pourtant, il m'arrive quelquefois de me trouver dans des quartiers qui me sont tellement inconnus que, pour m'en retourner chez moi, il me faudrait demander le chemin. Quant à la population, tout ce que j'en sais, c'est que, l'été dernier, la peste enlevait, par jour, de vingt à vingt-deux mille personnes.»

S'étant mis un jour en route deux heures avant le lever du soleil, c'est à peine si vers midi nos voyageurs avaient traversé le Caire dans toute sa longueur; encore couraient-ils plutôt qu'ils ne marchaient, à côté du trucheman qui les accompagnait à cheval.

La ville était presque aussi large que longue; pourtant, sa plus grande dimension était dans la direction du Nil, le long duquel elle est bâtie. Sur la rive de ce fleuve s'élevaient les plus belles maisons; mais c'était à l'intérieur surtout qu'elles étaient riches et ornées. Les murs étaient revêtus de marbre; les pavés offraient d'admirables mosaïques. Les salles basses n'étaient éclairées que par une ouverture circulaire dans la voûte, et l'on y trouvait des bains de marbre. Aux pièces supérieures, il y avait des fenêtres en saillie, garnies de treillis en bois, peints de diverses couleurs. C'est là que, comme suspendus dans l'air, les habitants se reposaient, dans les chaleurs de l'été. Les maisons les plus somptueuses avaient même des espèces de tours bâties en bois et terminées en terrasse, où l'on allait prendre le frais.

La ville n'avait point d'enceinte; mais chaque quartier avait ses murs et ses portes. Deux d'entre eux rappelèrent à nos voyageurs le Châtelet et le Petit-Port de Paris.

Les mosquées étaient fort nombreuses, ornées de marbre poli et accompagnées de hautes tours au sommet desquelles brillait le croissant.

Six à sept mille chameaux étaient employés constamment à porter par toute la ville l'eau du Nil, enfermée dans des outres. Dans chaque quartier, on trouvait des ânes et des mulets, couverts de tapis et de belles housses, que chacun pouvait louer. Les femmes les montaient à califourchon, comme les hommes. Nos voyageurs virent au Caire des girafes et plusieurs lions domestiques: ceux-ci se promenaient par les rues sans qu'on y fit grande attention, tant la chose était ordinaire.

La nuit, le Caire était éclairé par des lampes qui brûlaient devant les maisons des principaux habitants et les boutiques des apothicaires.

Le château était bâti sur un rocher peu élevé. Renfermant le palais du Soudan, qui était magnifique à l'intérieur, et les quartiers des Mamelucks attachés particulièrement au service de ce souverain, il présentait l'aspect d'une petite ville.

Après avoir vu tout ce que le Caire offrait de plus remarquable, le chevalier fit, avec ses compagnons, quelques excursions dans les environs. Ils allèrent d'abord visiter les ruines de Memphis, «en face du Caire, sur l'autre rive du Nil, vers le désert qui sépare l'Égypte de l'Afrique;» mais ce qui, entre ces restes de l'antiquité, attira le plus leur attention, ce furent «des monuments de forme pyramidale, parmi lesquels il y en a deux qui étonnent par leur hauteur, leur masse et la dimension des pierres employées à leur construction.» Il s'agit, on le comprend, des pyramides de Giseh et spécialement de celles de Chéops et de Chephrem, hautes, l'une de 428 pieds 8 pouces, l'autre de 398 pieds. On dit au sire de Corthuy que c'étaient là les greniers de Pharaon; mais il jugea, avec plus de raison, que les pyramides devaient avoir servi de tombeaux. Des vers latins qui y avaient été tracés, mais que le temps avait effacés en partie, le confirmèrent dans cette opinion.

Le 14 août, nos Flamands, montés sur des ânes et accompagnés de leur trucheman, allèrent visiter un domaine du Soudan, nommé Matalea ou Matarieh, l'ancienne Héliopolis. «C'est,» porte notre manuscrit, «le lieu où Joseph se réfugia avec la Vierge sainte et Jésus, et dans l'endroit qu'ils ont habité croît le baume: il découle naturellement des feuilles d'un arbuste grêle et peu élevé.» Selon Breidenbach, c'était un endroit enchanteur, tout parfumé de l'odeur des baumiers et des fleurs, tout brillant de verdure et offrant à profusion les plus beaux fruits. Là s'élevait un palais magnifique, des fenêtres duquel on jouissait de la vue et des parfums de ces jardins délicieux. Ils renfermaient un sycomore, encore existant aujourd'hui, sous l'ombrage duquel la sainte famille se reposa, suivant la tradition; près de cet arbre vénérable est une fontaine à laquelle on donne une origine miraculeuse.

Peu d'années après la visite que le sire de Corthuy et Breidenbach, son contemporain, firent à Matarieh, les baumiers périrent, le palais fut négligé, et quand Pierre Martyr le vit, il commençait à tomber en ruines. Aujourd'hui, l'ancienne Héliopolis est un mauvais village où l'on ne voit que des masures et des débris.

Le chevalier se hâta de retourner au Caire, où il devait être témoin, le même jour, d'une fête bien remarquable qui allait être célébrée avec une pompe et une magnificence extraordinaires.

VII

Les Mamelucks.

Les Soudans. — Le Calife du Caire. — Caiet-Bey. — Insolence des Mamelucks. — Leur caractère. — L'île de Rondah. — Le Mékias. — Portrait du Soudan. — Son cortége. — Costume des Mamelucks. — Signes de distinction parmi eux. — Gondole magnifique du Soudan. — Flottille de 1,200 barques. — Génuflexions. — Collation. — Signal de couper la digue.

Le Soudan d'Égypte, que nous allons voir paraître, passait encore pour le plus grand des princes musulmans, quoique les progrès des Turcs rendissent, de jour en jour, cette prééminence plus douteuse. Il avait, selon notre manuscrit, de trente à quarante mille Mamelucks sous ses ordres. La Syrie lui obéissait comme l'Égypte et il entretenait toujours à Alep une puissante armée pour la défense de la première de ces provinces.

«Il ne règne point,» est-il dit dans l'Itinéraire du baron de Corthuy, «par droit de naissance, mais à la manière des empereurs, par élection et souvent par violence. Il est toujours pris parmi les Mamelucks: le plus puissant d'entre eux est choisi, ou s'empare du pouvoir. Ensuite il se fait reconnaître par le Calife, qui est comme le pape des musulmans.»

En effet, lors de l'invasion des Mogols sous Dscingis-Khan et ses successeurs, les Mamelucks en avaient arrêté le torrent, et ils avaient accueilli un rejeton des Abassides qui porta au Caire l'ombre du califat.

Le Soudan qui régnait à l'époque du voyage d'Adorne et que Breidenbach trouva encore sur le trône, s'appelait Caiet-Bey, surnommé, selon Macrisi, auteur arabe, al Malek, al Aschraf, al Mahmudi, al Daheri. Ce souverain avait été esclave de Barsé-Bey.

Affranchi par le Soudan Malek-el-Daher, il fut choisi pour occuper la même place, l'an 872 de l'hégire (1467). Son règne dura près de trente ans. A sa mort, son autorité se trouva si bien affermie qu'il la laissa à son fils âgé seulement de 16 ans; mais bientôt celui-ci fut massacré, et le pouvoir passa de main en main, jusqu'à ce que Canso, l'un de ceux qui en furent successivement revêtus, ligué avec Schah-Ismaïl, souverain de la Perse, contre le sultan Sélim, ayant été vaincu près d'Alep, en 1516, l'Égypte devint une province de l'empire ottoman.

L'Itinéraire donne des détails curieux sur les Mamelucks au temps de leur puissance.

«Il gouvernent tout à leur volonté. Les Maures leur obéissent en tremblant. Que de fois n'avons-nous pas vu cette soldatesque les accabler de coups en pleine rue, soit pour ne pas avoir salué avec assez de respect, soit pour d'autres motifs, et le plus souvent sans motif! Ni leurs biens, ni leurs femmes ou leurs filles, ne sont à l'abri de la convoitise des Mamelucks; ils séduisent facilement celles-ci, car ce sont en général des hommes de belle taille et de bonne mine. La plupart sont des renégats chrétiens, soit grecs, soit russes, soit scytes, albanais ou esclavons.

«Leur adresse à cheval est admirable. Souvent, dans leur galop rapide, nous leur vîmes ramasser à terre leurs flèches. Jamais ils ne paraissent dans la campagne sans leurs arcs, leurs traits, leur épée, et aucun Maure ne peut se montrer avec de telles armes qu'avec leur congé.

«A une vie privée molle et voluptueuse, ils savent unir, au besoin, une vie publique mâle et guerrière. Pour le surplus, ils ne songent qu'à pressurer les Maures et les étrangers. Leurs paroles et leurs manières sont douces et flatteuses; mais leurs actions n'y répondent guère. Tous reçoivent du Soudan une solde proportionnée à leur rang.»

Tels étaient le monarque et les guerriers dont la présence devait ajouter à l'éclat de la fête que nous allons décrire.

Dans une île du Nil, en face du Caire (l'île de Rondah), s'élevait un vaste édifice, semblable à un château, bâti en partie sur la rive du fleuve, en partie dans l'eau même qui la baigne. Là se voyait le Mékias ou Nilomètre, qu'un voyageur moderne décrit comme une colonne octogone d'un seul bloc de marbre d'un blanc jaunâtre, avec un chapiteau doré d'ordre corinthien. Cette colonne est divisée en coudées d'Égypte, et elle est placée au milieu d'un puits ou bassin carré dont le fond est de niveau avec le lit du Nil. Elle se trouvait autrefois dans un temple de Sérapis; les musulmans la renfermèrent dans une mosquée aujourd'hui en ruines. Le puits dans lequel elle est maintenant est recouvert d'un dôme en bois chargé de peinture. L'édifice décrit dans notre Itinéraire devait être une construction plus solide et plus imposante.

Lorsque le Mékias indiquait que le Nil avait atteint le terme de sa crue, c'était l'usage que le Soudan ou son principal émir se rendit du palais sur la rive du fleuve pour présider à la cérémonie dont nos voyageurs furent témoins. Cette année le Soudan devait y assister en personne, ce qui excitait encore l'empressement de la foule.

Elle affluait de la ville et des environs, à pied, à cheval, et dans une multitude de barques dont le Nil était couvert. Après quelques moments d'attente, on vit paraître Caiet-Bey et sa brillante escorte. Il s'avançait à cheval avec beaucoup de dignité. C'était un homme de haute stature et fort maigre. Quoique, parvenu seulement au trône depuis trois ans, il ne fût pas d'un âge très-avancé, une barbe blanche lui descendait sur la poitrine. On le disait digne de son rang par ses qualités personnelles et courageux comme un lion.

Ses émirs l'entouraient. Une troupe nombreuse de Mamelucks les suivait en bon ordre; tous montaient de magnifiques chevaux dont le frein et la selle resplendissaient d'or et d'argent. Tant de fierté brillait sur les traits des cavaliers, que cette pompe ressemblait à un triomphe.

La richesse ordinaire du costume des Mamelucks prêtait au cortége son éclat. Ce costume, en effet, était noble, imposant, magnifique. C'était principalement par la coiffure qu'il différait de celui des Maures. Elle consistait en un chapeau élevé et sans bords, d'une étoffe rouge à longs poils, autour duquel des bandelettes blanches étaient roulées en turban. Selon Pierre Martyr, cependant, le rouge était remplacé pour les Mameluks attachés au service particulier du Soudan, par le vert et le noir.

Chez le Soudan, son premier émir, le chef des truchemans et quelques autres des principaux officiers, les bandelettes dont nous avons parlé, formées d'une étoffe fine et souple, étaient disposées de manière à présenter un certain nombre de plis onduleux, à peu près comme si elles avaient été passées autour de chaque doigt d'une main étendue en l'air. Le nombre de ces sortes de cornes indiquait le rang de celui qui en était orné. Le Soudan seul en pouvait porter sept.

Quand il fut arrivé sur le bord du Nil, il descendit de cheval, ainsi que ses principaux émirs, et ils entrèrent dans une barque qui les attendait. Au milieu, on voyait un pavillon découvert, en bois admirablement sculpté et doré, dans lequel on avait étendu des tapis de soie, ornés de pierreries, pour servir de siéges à l'ancien esclave de Barsé-Bey, aux émirs et aux seigneurs étrangers qui pourraient l'accompagner. La voile était du plus beau drap d'or des Indes, les cordages d'une matière non moins précieuse, et curieusement travaillés, et tout le reste correspondait à cette magnificence. D'autres barques élégantes, avec des voiles de soie, circulaient à l'entour, portant les chefs des Mamelucks et les principaux habitants, accompagnés de leurs femmes. Il y avait, en tout, de 1,100 à 1,200 embarcations; plusieurs étaient pleines de musiciens qui faisaient retentir les rives des sons d'une musique barbare.

Toute la petite flotte vogua vers l'édifice que nous avons décrit. Après qu'on eut constaté que le Nil avait atteint la hauteur requise, on fit les génuflexions prescrites[46]. «On s'inclina vers le fleuve en signe de reconnaissance,» dit l'Itinéraire. Ensuite le Soudan et ses principaux officiers firent la collation dans l'édifice, au bruit des instruments. Le repas fait, il rentra dans sa barque, et, accompagné de toutes les autres, il suivit un bras du Nil traversé par une digue. Arrivé à celle-ci, il s'inclina de nouveau; puis, d'un mouchoir de toile très-fine et d'une blancheur éclatante, qu'il tenait à la main, il donna le signal de couper la digue.

C'est de la sorte que, dans les courses de char, les magistrats romains donnaient le signal du départ, ainsi que le représente une belle mosaïque que nous avons vue à Lyon; mais ici la barrière s'ouvrait à un fleuve dont les eaux allaient fertiliser l'Égypte. Comme l'Usong de Haller[47], le chevalier flamand dut trouver quelque chose d'imposant dans l'acte par lequel un homme commandait au pays la fécondité.

La cérémonie terminée, Caiet-Bey remonta à cheval et retourna en pompe au palais, au milieu des acclamations du peuple.

QUATRIÈME PARTIE.

I

La Caravane.

Question de vie et de mort. — Abdallah. — Laurendio. — Station de Birket-el-Hadji. — Le mont Goubbé. — La mer Rouge. — Bateaux de bambou. — La fontaine de Moïse. — Campement de l'émir d'El Tor. — Les voyageurs se joignent à son cortége. — Les Bédouins. — Proclamations de l'émir. — Image vénérée par les musulmans.

Au Sinaï maintenant! La visite de ce mont fameux devait précéder celle du Calvaire, comme la loi ancienne celle du Christ. Au moment d'entreprendre un pareil voyage, il y avait, en ce temps, une question de vie et de mort: c'était le choix d'un guide. Fort heureusement pour nos voyageurs, quelques infidélités commises, dans l'achat de leurs provisions, par le Maure Abdallah qu'Anselme Adorne avait retenu pour cet emploi, obligèrent à le congédier. Il savait trop peu d'italien et nos Flamands trop peu d'espagnol pour qu'ils pussent facilement s'entendre mutuellement; son ignorance et sa mauvaise foi les eussent exposés à périr misérablement dans le désert.

La Providence leur envoya à sa place précisément l'homme qu'il leur fallait. Il se trouvait au Caire un gardien ou prieur du mont Sinaï, qui avait auprès de lui son frère en qualité de procurateur du monastère. C'était un Grec de Candie, appelé Lucas, mais qui, en entrant au couvent, avait pris le nom de Laurendio: les Arabes lui donnaient familièrement celui de Logo. Il parlait l'italien et l'arabe, et s'exprimait même dans cette dernière langue avec une facilité et une éloquence qui, jointes à son adresse et à sa prudence, devaient faire passer heureusement le sire de Corthuy et sa suite à travers mille dangers. C'était de plus un homme fidèle, intègre, expérimenté et connaissant parfaitement le pays et ses habitants. Le prieur le céda à notre chevalier pour le conduire, moyennant une rétribution convenue, au mont Sinaï et de là à Jérusalem.

Le sire de Corthuy quitta le Caire le 15 août avec sa suite ordinaire, Laurendio, trois Arabes et six chameaux chargés de bagages et de provisions, telles que biscuits, fromage et autres victuailles qui n'ont pas besoin de cuisson. Ces vivres étaient destinés non-seulement à leur usage, mais à être distribués aux Arabes qu'on rencontrerait, afin de les contenter et de prévenir ainsi leurs embûches.

Une semaine de repos avait fait oublier à nos voyageurs les fatigues qu'ils avaient endurées; mais nul, parmi eux, ne montrait plus d'ardeur et de curiosité que le Chevalier. Le 16, on remplit les outres à Birché[48]. A quelques milles de là, des Arabes à pied et à cheval entourèrent Anselme et sa petite troupe, demandant des séraphs d'or; pourtant, ils se contentèrent d'une assez modique rançon.

Nos voyageurs traversèrent, jusqu'au coucher du soleil, une plaine sablonneuse; après une halte, s'étant remis en route à la clarté de la lune, ils atteignirent, le 17 au soir, la croupe d'une montagne appelée Goubbé. Ils y passèrent la nuit sur un plateau parsemé d'arbustes grêles que les chameaux broutaient avec avidité. Les moucres[49] n'osèrent y allumer du feu, de peur de donner l'éveil à des Arabes qui avaient laissé en ce lieu l'empreinte de leurs pas.

Vers le milieu de la nuit, on se remit en route, et, au lever de l'aurore, nos voyageurs aperçurent à leur droite la mer Rouge, tandis qu'à leur gauche s'élevait le sommet du mont Goubbé. Après avoir côtoyé cette mer pendant deux jours, ils virent le lieu où les enfants d'Israël la franchirent à pied sec. Suivant l'Itinéraire, «elle peut avoir en cet endroit cinq milles de largeur.»

Dans cette partie de leur route, nos Flamands virent quelques petits vaisseaux dans la construction et le gréement desquels il n'entrait aucune parcelle de fer. De grosses pierres tenaient lieu d'ancres. La charpente était formée de grands roseaux des Indes, assemblés au moyen de fils d'écorce et enduits d'huile de poisson. Les voiles étaient faites de feuilles. Les grands vaisseaux indiens qui naviguaient sur la mer Rouge, et dont quelques-uns portaient une cargaison trois fois plus considérable que les plus fortes caraques de Gênes, étaient également construits en bambous, avec des nattes pour voiles.

Le baron de Corthuy s'arrêta près d'un édifice qui renfermait trois citernes. L'eau en était noire et fétide; néanmoins les moucres et les chameaux s'en abreuvèrent avidement. Ce bâtiment était habité par un chef arabe chargé par le Soudan de protéger les voyageurs. Ceux-ci, en retour, lui payaient un gaphirage[50] ou tribut. Il le fixait à sa fantaisie pour les Francs, et n'épargna pas notre chevalier.

Dans la nuit, celui-ci arriva à la fontaine de Moïse, appelée dans l'Écriture Mara: c'est celle dont le législateur des Hébreux rendit les eaux douces en y plongeant un bois que Dieu lui indiqua[51]. Nos voyageurs firent là une remarquable rencontre que Laurendio sut mettre à profit pour rendre leur route plus sûre.

Non loin de la fontaine était campée une caravane où l'on comptait plus de 400 chameaux: c'était le cortége d'un émir, récemment nommé gouverneur d'El Tor, ville située au sud de la presqu'île où s'élève le mont Sinaï; celle-ci est formée par les deux bras principaux qui terminent la mer Rouge au septentrion. L'émir, dans sa route pour prendre possession de son gouvernement, faisait halte en cet endroit.

Aux premières lueurs du jour, on entendit le clairon retentir devant la tente de ce chef. En un instant tout s'agite et bientôt la caravane est en marche. Une troupe nombreuse d'hommes d'armes environnait l'émir. Ses femmes et ses concubines raccompagnaient dans de belles litières couvertes et portées à dos de chameau. De temps en temps des musiciens faisaient retentir l'air du son des tambours, des fifres, des clairons et d'autres instruments.

A la faveur des clartés douteuses de l'aube, le Chevalier et sa suite s'étaient mêlés à cette caravane; cependant, lorsque le jour brilla dans tout son éclat, l'émir s'aperçut de l'augmentation de son cortége. Ayant fait appeler Laurendio: «Quels sont ces gens-là?» lui demanda-t-il.—«De pauvres moines grecs de mon ordre,» répondit le guide. L'émir se contenta de cette explication plus adroite que sincère.

Chemin faisant, la caravane rencontra plusieurs partis d'Arabes. Peu s'en fallut qu'une de leurs bandes n'en vînt aux mains avec les gens de l'émir, et nul doute que si ces brigands avaient rencontré le Chevalier brugeois, marchant isolément avec sa petite troupe, ils ne l'eussent dépouillé. Toutefois, la suite de l'émir n'était guère mieux disposée en faveur de ces chrétiens que les Bédouins eux-mêmes. Nos voyageurs étaient livrés à de continuelles appréhensions et recevaient des preuves nombreuses de mauvais vouloir.

On fit ainsi route tout le jour, et le soir on s'arrêta dans une plaine sablonneuse. Le vent soulevait des nuages d'une poudre fine qui, retombant sur tous les objets, eut bientôt entièrement couvert les effets du sire du Corthuy. La caravane quitta ce campement à minuit; elle atteignit vers midi des montagnes de sable couvertes d'arbustes et d'où coulait une eau assez limpide. Le soir on fit halte dans une vallée entourée de hautes montagnes. Là, l'émir fit à cheval le tour du camp. On portait devant lui des lanternes allumées, au bout de longs bâtons, et un héraut qui le précédait annonçait, à haute voix, que l'émir étant arrivé à la limite de son territoire, punirait quiconque se rendrait coupable de quelque crime.

Le lendemain, la caravane passa devant une caverne que tous les Arabes allèrent visiter avec une grande dévotion: on y voyait l'image, grossièrement sculptée, d'une jeune fille à laquelle un brutal ravisseur avait ôté l'honneur et la vie, et qui était ensevelie dans ce lieu. C'est chose assez étrange chez des musulmans, que cette figure ainsi environnée de leurs hommages.

Un peu plus loin, Laurendio avertit secrètement le sire de Corthuy et ses compagnons qu'on était arrivé au point où leur route et celle de l'émir se séparaient. En conséquence, nos voyageurs ralentirent insensiblement le pas, de manière à se laisser devancer par la caravane, et lorsqu'ils la virent s'éloigner, ils prirent, sans bruit, le chemin qui devait les conduire à leur destination.

II

Le mont Sinaï.