Délicieuse vallée. — Les Gerboas. — Opinion des Arabes sur la manière de tuer le gibier. — Montagne écroulée. — Inscriptions latines. — Montée périlleuse. — Adorne sauvé par son fils. — Monastère de la Transfiguration. — mdash; Église. — Châsse de sainte Catherine. — Chapelle latine. — Puits de Moïse. — Jardins des religieux. — Monts de Moïse et de Sainte-Catherine. — Roche remarquable. — Traité entre les Caloyers et les Arabes. — Exigences de ceux-ci. — Souvenir de Laurendio.
Après une marche longue et pénible à travers des sables brûlants, le sire de Corthuy se trouva avec délice dans une charmante vallée semée de buissons verdoyants et de quelques beaux arbres. On y voyait courir des lièvres et des rats de couleur fauve et blanche, avec les jambes de derrière fort longues. Hasselquist[52] et Clarke[53] décrivent cet animal qu'ils appellent Gerboa. Le second de ces auteurs admire la hauteur des sauts d'un si petit quadrupède et la faculté qu'il a de changer de direction quand il est en l'air. Les Arabes qui accompagnaient Anselme Adorne prirent un de ces rats et le mangèrent cru. Ils étaient plus difficiles sur la manière de tuer un animal, pour s'en nourrir, que sur celle de l'apprêter. Un jour, avec le bâton qu'ils portent d'ordinaire à la main, et quelquefois derrière le cou pour y reposer leurs bras, l'un d'eux avait abattu une perdrix; il la remit à un de nos Flamands qui s'empressa de tordre le cou à l'oiseau. A cette vue, les Arabes jetèrent un cri d'horreur, et dès ce moment ils ne voulurent plus prendre pour ces voyageurs ni perdrix, ni oiseau d'aucune espèce: ils prétendaient qu'on n'ôtât la vie d'un animal qu'avec un couteau, et autant que possible vers l'heure de midi.
Poursuivant sa route, Anselme arriva le soir près d'une montagne qui s'était écroulée et avait jonché le sol de masses gigantesques de rocher. Sur un de ces blocs, nos voyageurs aperçurent des caractères qu'on y avait tracés. Quelle fut leur joie en y lisant des paroles en latin, cette langue commune de l'Occident et de la chrétienté! A leur tour ils gravèrent leurs noms sur cette pierre.
Non loin de là, des sources nombreuses, sortant d'entre les rochers, arrosaient un agréable bosquet de dattiers. C'est l'endroit décrit dans ce passage de l'Écriture: «Venerunt in Elim filii Israel, ubi erant duodecim fontes aquarum et septuaginta palmæ.[54]»
Après avoir traversé ensuite d'arides solitudes, le Chevalier atteignit, le 24, des rochers escarpés qu'il fallait gravir pour arriver au couvent. La distance était de huit à dix milles, le chemin étroit, glissant et bordé de précipices. C'est probablement le même que suivit M. de Géramb[55]. Tous les voyageurs mirent pied à terre, à l'exception du Chevalier qui, se trouvant en ce moment atteint d'une grave indisposition, demeura étendu dans une grande corbeille portée par un chameau. Jean Adorne suivait, avec Gausin, observant d'un œil inquiet tantôt les profondeurs qui bordaient la route, tantôt les mouvements de l'animal auquel un dépôt si précieux était confié. Tout à coup le chameau chancelle! Le jeune homme pousse un cri d'effroi, et accourant en même temps que Gausin, il a le bonheur d'empêcher son père de rouler dans l'abîme.
Enfin, après une pénible montée, nos voyageurs aperçurent au pied du mont Sinaï, dans une petite plaine environnée de trois côtés de montagnes très-élevées, une enceinte carrée de hautes et fortes murailles; ils y pénétrèrent par trois portes de fer, laissant dehors les Arabes qui les accompagnaient, et furent surpris de voir une sorte de petite ville: c'était le célèbre monastère de la Transfiguration.
Aujourd'hui, l'on y entre par une lucarne élevée de quarante pieds au moins au-dessus du sol, au moyen d'une corde attachée à une poulie. La porte est murée et ne s'ouvre que pour le patriarche de Constantinople[56].
Au milieu de l'enceinte s'élève l'église bâtie en marbre et couverte de plomb. Elle est divisée en trois nefs par deux rangs de colonnes. Le sire de Corthuy admira le poli et le travail du marbre dont elles sont formées et l'éclat des lampes qui éclairaient l'intérieur de l'église. De sa partie occidentale, on le fit descendre par des degrés de marbre dans un lieu voisin du chœur, où les restes de sainte Catherine, transportés là, du haut de la montagne sur laquelle ils furent trouvés, reposaient dans une tombe de marbre blanc. Les gardiens lui montrèrent ces saints ossements avec une grande solennité.
A peu de distance de ce sanctuaire, on lui indiqua la place où, lui dit on, Moïse vit le buisson ardent.
Il y avait encore dans le monastère deux chapelles grecques et une pour les Latins. Sur l'autel de celle-ci était ouvert le missel romain; mais le père de Géramb nous apprend que les catholiques en ont été dépouillés il y a un siècle et demi.
Suivant l'Itinéraire, on montrait dans le monastère la fontaine que Moïse fit jaillir d'un rocher en le frappant de sa baguette: il semble pourtant qu'il s'agissait plutôt du puits auprès duquel Moïse rencontra les filles de Jéthro.
Autour du couvent, ce ne sont que rochers arides et déserts; cependant, à force de patience et d'industrie, les frères avaient créé dans des vallons où se trouvaient des fontaines, quatre ou cinq jardins qui produisaient toutes sortes de fruits.
«Les montagnes qui entourent le couvent forment quatre chaînes qui s'étendent au loin,» dit Jean Adorne dans l'Itinéraire de son père. «Je pense que toutes font partie du Sinaï; mais parmi ces montagnes, il y en a deux qui l'emportent en sainteté et en célébrité: ce sont le mont de Moïse et celui de Sainte-Catherine. Le premier est peu éloigné du couvent; on y monte par un bel escalier de marbre.» Cet escalier doit avoir été en grande partie détruit, puisque, suivant la relation du trappiste voyageur, la montée ne se compose, pour ainsi dire, que de quartiers de porphyre feuilleté et de fragments de roche aigus. A moitié chemin est une chapelle qui rappelle le séjour du prophète Élie sur la sainte montagne. On voit au sommet les ruines de deux églises et une mosquée. Près de là on montre l'ouverture de rocher où Dieu fit placer Moïse[57].
Le mont de Sainte-Catherine, selon l'Itinéraire, est à peu près deux fois plus élevé que celui de Moïse. Sa hauteur est de 8,452 pieds au-dessus du niveau de la mer Rouge. On y voit un rocher sur lequel est empreint, dit-on, le corps de la sainte qui y reposa pendant plusieurs siècles[58].
En s'avançant entre les montagnes, nos Flamands trouvèrent, au milieu d'une plaine, une roche énorme que les fils d'Israël traînaient après eux quand ils traversèrent le désert, sous la conduite de Moïse, et d'où jaillissaient douze fontaines. «On en voit encore,» porte notre manuscrit, «les marques et pour ainsi dire les cicatrices.» En effet, ce bloc de granit, suivant un voyageur philosophe, laisse voir à sa surface verticale une rigole d'environ dix pouces de largeur sur trois pouces et demi de profondeur, traversée par dix ou douze stries ou découpures de dix ponces environ de profondeur, qu'a formées le séjour de l'eau. Ce sont bien là les cicatrices remarquées par Jean Adorne.
Il y avait dans le monastère, lorsqu'il le visita avec son père, environ quarante-quatre moines du rite grec, appelés Caloyers. Entre ceux-ci et les Arabes du voisinage, il existait une sorte de traité. Chaque semaine les derniers recevaient du couvent un certain nombre de pains, et ils devaient en revanche le respecter, eux-mêmes et le protéger contre leurs compatriotes. Ces pains étaient distribués par une fenêtre élevée et munie de barreaux de fer; mais les chefs étaient admis entre la première et la seconde porte, et recevaient non-seulement du pain, mais différents mets.
Tandis que le sire de Corthuy était au monastère, une guerre sanglante et acharnée régnait entre les Arabes: leurs principaux chefs y avaient succombé, et ils étaient tombés dans une complète anarchie. On les vit bientôt accourir en foule, tous se prétendant en droit d'exiger un tribut du Chevalier. Il fallut contenter les plus considérables, tantôt par des présents, tantôt par des discours où Laurendio déploya, avec le plus heureux succès, son éloquence insinuante.
Au bout de huit jours passés au couvent, Anselme Adorne ordonna à ses moucres de se préparer à prendre le chemin de Gazara. Cette annonce souleva de leur part de vives objections. Ils avaient remarqué, sur le sable, les traces récentes du pas d'une troupe de 20 Bédouins: ils pressèrent donc le Chevalier d'attendre un moment plus favorable et de différer son départ; mais Anselme, mettant sa confiance en Dieu et invoquant le secours de la sainte qu'on révère en ces lieux, n'eut point égard à ces remontrances. Son fils, avant de quitter les frères Caloyers, en obtint du papier pour continuer son journal. Laurendio y écrivit en italien quelques lignes qui montraient combien il était versé dans cette langue, et que Jean Adorne conserva comme un précieux souvenir d'un homme auquel Anselme et ses compagnons eurent de si vives obligations.
Le guide brigand. — La tribu des Ben-Ety. — La précaution singulière. — Prétentions des moucres. — Les bons Arabes. — Ils attaquent les voyageurs. — Gazara. — Le patriarche. — Beau site de Berseber. — La terre sainte. — Sa fertilité. — Mauvais gîte. — Hébron. — Départ de Laurendio. — Jérusalem. — Les croisades. — Godefroy de Bouillon. — Le Tasse.
Lorsque le Chevalier quitta le monastère du Sinaï, sa suite s'était grossie d'un personnage qui devait l'accompagner jusqu'à Gazara: c'était un Arabe blanchi dans la ruse et le crime. Brigand des plus insignes, il n'eût pas manqué de dépouiller nos voyageurs s'il les avait rencontrés dans le désert; mais ces solitudes étaient alors infestées par la tribu des Ben-Ety, dont le signe distinctif était des bandelettes de toile qui enveloppaient leurs jambes. Pour se mettre à couvert de leurs attaques, il fallait avoir, dans sa compagnie, l'un d'entre eux, et c'est à ce titre que l'on s'était entendu avec le vieux bandit. Connaissant tous ceux de l'Arabie, ainsi que leurs repaires et les routes qu'ils suivaient, il pouvait, mieux que personne, aider à les éviter. Ce nouveau guide usait d'une singulière précaution et qui, au premier abord, ne semblait pas bien propre à inspirer la confiance: chaque soir, avant qu'on se couchât, il appelait à haute voix, par noms et surnoms, toutes les familles et les tribus d'Arabes, surtout les plus connues par leurs exploits contre les passants. Il les suppliait, si elles étaient cachées dans les montagnes, de venir visiter la petite caravane.
«Voyez!» semblait-t-il dire, «nous vous connaissons, nous vous appelons, nous sommes des vôtres.»
La crainte d'avoir affaire à ces brigands n'était pas la seule préoccupation de nos voyageurs. Ils avaient continuellement à lutter avec leurs propres moucres qui élevaient, à chaque instant, des prétentions contraires aux conventions faites avec eux au départ.
Dès qu'on leur résistait, ils menaçaient d'abandonner les voyageurs. C'était surtout aux vivres qu'ils en voulaient: on était forcé de partager avec eux des provisions qui n'étaient que trop réduites par les exigences des Arabes du désert.
Pour ne pas être dépouillés pendant leur sommeil, voici l'ordre que nos voyageurs observaient: plaçant leurs bagages et leurs provisions en un tas, ils se rangeaient à l'entour pour dormir, et leurs chameaux formaient un cercle qui les environnait.
Ce fut huit jours après son départ du monastère, que le sire de Corthuy commença, de nouveau, à rencontrer des Arabes. Il était occupé à terminer son repas: surviennent deux cavaliers armés de lances et d'épées. Après avoir rôdé quelque temps autour des voyageurs, ils s'éloignent et vont rejoindre une bande d'une quinzaine d'Arabes dont on apercevait de loin les tentes et les chameaux. Il fallait nécessairement traverser le défilé qu'ils occupaient, ce qui ne présentait rien de bien rassurant; mais les moucres répétèrent à nos Flamands que c'étaient de bons, de très-bons Arabes.
On arrive près de ces bons Arabes, et aussitôt trois d'entre eux, armés de longues lances, fondent sur Anselme et sa petite troupe, tandis que d'autres l'enveloppent de toutes parts. Quelques-uns des assaillants, tirant alors leurs épées, se précipitent, avec de grands cris, sur un chameau et en jettent à terre la selle et la charge. Heureusement, il y avait parmi ces brigands un vieillard, à barbe blanche, que Laurendio connaissait. Ce guide fidèle fit si bien que, gagné par ses discours et ses présents, le vieil Arabe devint le protecteur de nos Flamands.
Pourquoi, se dira-t-on peut-être, dans tous ces périls que le Chevalier rencontre chez les mécréants, ne lui voit-on pas tirer sa bonne épée et pourfendre ceux qui osent l'attaquer? Don Quichotte, sans doute, n'eût pas manqué, à sa place, de le tenter et s'en serait tiré comme on sait; mais, au moins, il était armé de pied en cap, tandis que nos voyageurs étaient réduits à cacher leur condition sous l'extérieur le plus humble et le plus pacifique.
Enfin, ils arrivèrent à Gaza que leur Itinéraire appelle aussi Gazara. C'était une ville de médiocre étendue, qui avait quelques belles mosquées et de fortes tours, mais point de murailles. Dans le lieu où logea le chevalier, se trouvait un patriarche avec qui il fut heureux de lier connaissance: c'était un homme éminent et tout divin.
Anselme Adorne se joignit, à Gaza, à une caravane. Après avoir passé par quelques bourgs et plusieurs villages, et traversé divers ruisseaux, il vit des montagnes assez élevées et fort pittoresques, ombragées d'oliviers, d'amandiers et d'autres arbres chargés de fruits. Au sommet de l'une d'elles paraissait un bourg appelé Berseber[59], premier endroit qui, du côté du sud, appartienne à la Terre Sainte.
«La terre promise a beaucoup plus d'étendue en longueur qu'en largeur. En effet, de Dan à Berseber, qui est sa plus grande longueur du nord au sud, il y a 140 milles; tandis que sa largeur d'orient en occident, depuis les confins de Jérico jusqu'à Joppé, n'est guère que de 40 milles. Ce n'est qu'une petite province; mais elle est la plus sainte, la plus illustre et la plus fertile de la terre. Son sol produit spontanément nombre de plantes que nous obtenons avec peine par la culture, comme la sabine, la rue, les roses, le thym et bien d'autres.»
Ce passage, que nous empruntons à notre manuscrit, n'est pas le seul où la fertilité de la Terre Sainte y soit vantée. M. de Géramb ne la retrouve que «dans les endroits déblayés de ronces et de pierres et soumis à quelque culture.» Il semble donc y avoir, dans l'état de la contrée, une progression d'abandon et d'indigence qui s'explique par les guerres, les dévastations, le despotisme, misérable partage de cette terre autrefois bénie.
A Bersabée, le sire de Corthuy fut logé, pour la nuit, dans un grand édifice carré, muni d'épaisses murailles. Ce bâtiment avait bonne apparence et ressemblait à un château; mais il était nu à l'intérieur: ses murs tombaient en ruine; ses salles étaient pleines de serpents et d'autres reptiles venimeux. Le Chevalier alla coucher, avec son fils, dans une galerie ouverte, attenante à l'édifice; mais ils ne purent fermer l'œil: à chaque instant les habitants du bourg inventaient quelque nouvelle méchanceté pour troubler leur repos.
Le jour suivant, nos voyageurs virent Hébron, «ville assez considérable, ornée de belles maisons de marbre et dont le site est ravissant: ce ne sont à l'entour que collines fertiles et riantes, entrecoupées de frais ruisseaux, et la douceur du climat concourt à faire de ce lieu l'un des plus agréables du monde.»
N'étant plus qu'à peu de distance de Jérusalem, le Chevalier renvoya ses Arabes et leurs chameaux et se sépara de Laurendio. Cette suite, qui devenait superflue, fut remplacée par un Maure entièrement étranger aux langues de l'Occident, d'ailleurs homme honnête et droit, dont Anselme n'eut qu'à se louer.
Ce fut pourtant avec un sentiment pénible que notre voyageur vit s'éloigner l'habile et courageux Caloyer auquel l'Itinéraire rend ce témoignage: «Si nous échappâmes aux périls multipliés de notre route, c'est à frère Laurendio que nous le devons.»
Nos Flamands, maintenant, voyaient les montagnes s'élever et, au milieu d'elles, s'ouvrir l'aride bassin décrit par M. de Chateaubriand dans les Martyrs; leurs yeux y cherchaient avidement et y aperçurent enfin cet amas vénéré de masures et de ruines: Jérusalem!
A ce nom, que de souvenirs se pressent dans la pensée! Les rois, le temple, les prophètes; puis un gibet se dresse pour le Sauveur; puis c'est Titus et ses légions vengeresses; puis devant l'instrument du supplice s'inclinent les empereurs! Omar leur enlève la ville sainte. Rattachée quelque temps de nouveau à l'empire d'Orient, elle est reprise par les Fatimites. Les Turcs Seljoncides, de la Perse dont ils s'étaient rendus maîtres, s'étendent dans la Syrie et la Palestine. Effrayés des progrès de ces nouveaux conquérants, l'empereur grec Michel Ducas et, après lui, Alexis Comnène, appellent le secours de l'Occident. La croisade est prêchée et la foule émue s'écrie: Diex le volt!
La multitude qui marche en désordre sous la bannière de Pierre l'Hermite ou d'autres chefs, périt par milliers en Hongrie, en Bulgarie, dans l'Asie Mineure, et lorsqu'une armée plus aguerrie eut franchi le Bosphore, ces croisés, comme les soldats de Germanicus, trouvèrent sur leur passage les ossements de leurs devanciers.
Cette armée renfermait tout ce que la chevalerie eut jamais de plus illustre. Nicée est enlevée aux Seljoncides. Baudouin, frère de Godefroy de Bouillon, fonde à Édesse une principauté qui devient le boulevard des chrétiens; ils surprennent Antioche, ils assiégent Jérusalem, dont le Soudan d'Égypte venait de s'emparer. Lethalde et Englebert de Tournay s'élancent les premiers dans la cité sainte. Godefroy, proclamé roi, garde 300 chevaliers pour la défense d'une conquête qui avait coûté un million d'hommes à l'Occident (1098).
Au bout de moins d'un demi-siècle, une nouvelle puissance musulmane menace les chrétiens amollis et divisés. Zengui, chef curde qui prenait le titre d'Atta-Beck, (père des rois), s'empare d'Édesse; Noureddin, son fils, de Damas. Sala-Eddin, neveu d'un des généraux de celui-ci, remporte, en 1187, une victoire décisive, fait prisonnier Lusignan, l'un des successeurs de Godefroy, prend Ptolémaïs et plusieurs autres villes de la terre sainte; Jérusalem même tombe en son pouvoir, et depuis, si l'on excepte l'équivoque apparition de l'empereur Frédéric II, les chrétiens qui voulaient rendre hommage au tombeau sacré n'entrèrent plus dans la capitale de la Judée qu'en pèlerins, comme nos voyageurs.
Ceux-ci atteignaient enfin le but principal de leurs courses périlleuses. Nous n'essayerons pas de décrire les sentiments qui les agitaient: ils l'ont été par un voyageur moderne[60] qui en était également pénétré, et, avant lui, dans les vers admirables où le Tasse dépeint les guerriers chrétiens apercevant la cité sainte, se la montrant les uns aux autres, la saluant de mille voix, puis se prosternant dans la poussière avec des sanglots et des larmes.
Monastère de Sion. — La peste. — Le temple de Salomon. — La mosquée d'Omar, vue du mont des Oliviers. — L'église du Saint-Sépulcre. — Les gardiens du saint tombeau. — Fête de l'Exaltation de la Croix. — Office de diverses sectes. — Le jardin des Olives. — La vallée de Josaphat. — Les grottes de Saint-Saba. — Les montagnes de Judée. — Jérico. — Le Jourdain. — La mer Morte.
En arrivant dans le monastère de Sion où il venait loger, le Chevalier apprit que peu de jours auparavant, il était mort de la peste, soit en cet endroit, soit à Ramla et à Jaffa, non moins de 49 pèlerins, et, parmi eux, les compagnons de voyage dont il s'était séparé à Rome.
A la douleur que lui causa cette triste nouvelle se joignait une appréhension trop naturelle: il fallait passer une partie du jour et reposer la nuit dans les lieux mêmes où la contagion venait de frapper une partie de ces victimes; l'air y était, pour ainsi dire, encore imprégné de leur haleine et comme mêlé à leur dernier soupir. Ces remarques, Anselme Adorne les faisait sans doute; mais elles ne changeaient point ses résolutions. Rien n'était plus loin de sa pensée que de quitter Jérusalem avant d'avoir vu les nombreux objets que cette ville et ses environs offraient à sa dévotion et à sa curiosité.
Parmi eux, il faut compter les vestiges du temple de Salomon, sur le mont Moriah: c'étaient «des murs gigantesques, indiquant parfaitement par leur disposition celle du saint édifice.» Ils étaient alors mieux conservés qu'aujourd'hui, car le sultan Soliman paraît avoir employé, en 1534, une partie de ces débris à la construction des murailles de Jérusalem.
Sur l'emplacement de l'ancien temple, Omar fit élever la principale mosquée. Convertie en église par les croisés, elle fut rendue à sa première destination par Saladin. Un ancien voyageur, Mandeville, l'appelle pourtant encore le temple du Seigneur. L'œuvre du lieutenant de Mahomet semblait ainsi se confondre, dans les esprits, avec celle du fils de David et participer à la vénération due à un tel souvenir.
C'est, suivant un voyageur moderne, un assemblage de plusieurs mosquées et chapelles qui s'élèvent au milieu d'une vaste enceinte; mais, parmi ces constructions, la plus remarquable est un bâtiment octogone, surmonté d'un dôme et renfermant une roche à laquelle se rapportent diverses traditions.
Nos voyageurs ne pouvaient essayer de pénétrer dans ces lieux consacrés au culte musulman; ils durent se contenter d'une vue lointaine et furtive. En face du mont Moriah s'élève le mont des Oliviers, consacré par d'autres souvenirs. De là, l'œil embrasse toute la ville de Jérusalem; les vestiges aussi bien que l'emplacement de l'ancien temple forment le premier plan de ce tableau imposant. Le sire de Corthuy et ses compagnons, gravissant la sainte montagne aux approches de la nuit, vers l'heure où les musulmans s'assemblent pour la prière, découvrirent de là l'intérieur de la mosquée d'Omar, à la lueur d'une infinité de lampes qui l'éclairaient.
Nous étant proposé de raconter les aventures du voyageur brugeois plutôt que de décrire, en détail, tout ce qu'il a vu, nous devons renoncer à énumérer tous les lieux consacrés qu'il visita. Nous croyons rendre meilleur service au lecteur en le renvoyant à l'ouvrage de Mgr. Mislin sur les Saints Lieux, où ce sujet est traité avec l'étendue qu'il réclame et que nous regrettons de ne pouvoir lui donner. On pense bien qu'Anselme et son fils étaient impatients, surtout, de contempler l'église, célèbre dans toute la chrétienté, qui était, pour leur famille, l'objet d'une vénération si particulière. Voici l'idée qu'en donne leur relation.
«Sous le nom d'église du Saint-Sépulcre, on comprend deux églises réunies sous un même toit. Celle du Saint-Sépulcre, proprement dite, est vaste et de forme ronde. L'autre, celle du Golgotha, qui sert de chœur à la première, est oblongue et un peu plus basse.»
«Ce temple, qui renferme plusieurs lieux sanctifiés par la passion du Seigneur, est magnifiquement orné, à l'intérieur, de colonnes de marbre; il a deux tours: l'une, à l'occident, bâtie en briques, est carrée et fort haute; l'autre est ronde, large et peu élevée: celle-ci est couverte en plomb.»
«Au milieu de la seconde église est l'endroit où le corps de Jésus fut déposé, lavé et enduit de parfums.» (La pierre de l'onction.) «Près de là s'élève le Calvaire où l'on monte par deux escaliers.»
«Au centre de la première église est un petit édifice quadrangulaire, mais plus long que large: c'est le lieu de la sépulture de notre Seigneur. La tour ronde (coupole) s'élève précisément au dessus.»
En comparant les descriptions des lieux saints que présentent divers récits de voyages faits au moyen âge, nous trouvons entre elles beaucoup de ressemblance; il semblerait même qu'elles eussent un type commun dans quelque ouvrage usuel qui passait de main en main. On ne doit guère s'attendre à y rencontrer l'expression vive, et pour ainsi dire passionnée, de l'émotion que tout chrétien, et même tout homme qui pense, éprouve à la vue de cette tombe, point de départ d'une ère nouvelle de régénération morale et de civilisation plus humaine et plus pure que l'ancienne; mais alors la foi avait un empire si peu contesté, la religion tenait tant de place dans tous les actes de la vie, qu'on ne songeait pas même à rendre des sentiments si bien compris de chacun.
L'entrée de l'église du Saint-Sépulcre n'était point libre; il fallait, pour y pénétrer, obtenir la permission du trucheman du Soudan et payer un tribut d'environ 5 ducats par tête. Aujourd'hui, cette permission s'accorde avec moins de difficulté. Après de si grands changements dans la situation politique de l'Orient, malgré la décadence de la puissance musulmane et l'ascendant de l'Europe, les infidèles sont pourtant encore les gardiens de la tombe du Christ. Ne semblerait-il pas que cette main cachée, qui, au témoignage d'Ammien Marcelin, repoussa la tentative de Julien pour rebâtir le temple des Juifs, ait aussi tantôt déjoué, tantôt paralysé les efforts des chrétiens pour ressaisir le principal monument de leur foi? Peut-être le fallait-il ainsi, pour laisser au saint tombeau la majesté de la distance et le mettre à l'abri d'outrages que lui épargnent ses barbares geôliers.
L'église du Saint-Sépulcre, néanmoins, s'ouvrait à tous les chrétiens lors de certaines fêtes solennelles. Le sire de Corthuy se trouvait à Jérusalem quand on célébrait celle de l'Exaltation de la Croix. Il fut témoin, pendant la nuit, des offices des diverses sectes chrétiennes, à chacune desquelles un emplacement déterminé est assigné dans l'église du Saint-Sépulcre. «Il y avait des Grecs, tant Caloyers que prêtres séculiers: c'était dans le chœur qu'ils célébraient le service divin. Il y avait des Indiens ou Abyssins, des Jacobites, des Arméniens, des Géorgiens, des Syriens, des Nestoriens, enfin des Latins, parmi lesquels on comprend les Maronites depuis qu'ils sont rentrés dans le sein de l'Église romaine.»
Ce passage et un autre que nous citerons, peuvent servir à éclaircir la controverse qui s'est élevée au sujet de ces chrétiens, disciples, selon les uns, d'un Maron qui suivait l'erreur des Monothélites, tandis que d'autres soutiennent qu'ils n'ont jamais cessé de professer la religion catholique[61].
A propos de ces diverses sectes, notre manuscrit entre dans quelques détails au sujet des peuples qu'on vient de nommer: «Les chrétiens syriens,» y est-il dit «forment le gros de la population de la terre sainte. Ils sont, pour la plupart, doubles et sans foi comme les Grecs; ils enferment leurs femmes comme les musulmans; ils célèbrent solennellement l'office divin le samedi et mangent, ce jour-là, de la viande, comme les Juifs. Quant aux Géorgiens, ce sont des hommes belliqueux et intrépides; leur valeur les a rendus redoutables aux Sarrasins: entre les Géorgiens et les Arméniens règne une haine implacable.»
Nos voyageurs ne purent apercevoir qu'à travers une fenêtre le lieu de la sépulture des rois de Jérusalem, dont les musulmans ont fait une mosquée.
Le mont des Oliviers, d'où le sire de Corthuy et ses compagnons avaient aperçu l'intérieur de la mosquée d'Omar, les attirait de nouveau à des titres plus puissants. On y contemple encore les oliviers sous lesquels le Seigneur vint prier avec ses disciples. Cette montagne, la plus haute des environs, est séparée du mont Moriah par la triste vallée de Josaphat. «Là,» porte notre manuscrit, «coulait autrefois le torrent de Cédron.» S'il s'exprime ainsi, c'est que ce torrent est à sec. Dans cette vallée, nos Flamands virent «un fort belle tour de marbre, peu élevée, qu'Absalon fit construire pour sa sépulture.» Après avoir fait mention du champ du pottier, sur le penchant de la sainte montagne, l'Itinéraire ajoute:
«A deux jets de baliste, est la caverne du Lion, dans laquelle furent ensevelis dix mille martyrs, morts pour le nom de Jésus-Christ, au temps de Chosroës, roi de Perse. Près de là ont été creusées, dans le rocher, plusieurs grottes destinées à servir de retraites ou d'oratoires; l'aspect de ces lieux est aussi agréable que propre à exciter un saint recueillement[62].»
Le sire de Corthuy et ses compagnons allèrent visiter, à quatre milles de Jérusalem, la petite ville de Bethléem, dont ils trouvèrent le site non moins admirable que celui d'Hébron. «Elle est entourée de vallées profondes, fertiles et délicieuses, qui lui font des fortifications naturelles et la rendent un des lieux les plus délicieux de la terre.»
«A l'endroit où naquit le Sauveur, a été bâtie une belle et vaste église, consacrée à la Vierge, et bien faite pour animer la piété des fidèles. Cette église est couverte en plomb et richement ornée de marbres et de mosaïques qui figurent la généalogie du Christ. De chaque côté de l'église, on voit des colonnes de marbre poli que quatre hommes peuvent à peine embrasser. Le pavé est formé de marbre resplendissant. Nulle part en Terre Sainte nous ne vîmes d'église plus riche ou d'une architecture plus élégante; il est fâcheux, seulement, que ses tours et ses murailles soient un peu délabrées.»
Ainsi s'exprime Jean Adorne dans l'Itinéraire de son père. Le délabrement qui commençait à se faire apercevoir alors, paraît, d'après des relations plus modernes, avoir fait depuis de grands progrès.
En revenant de Bethléem, nos voyageurs parcoururent les montagnes de Judée, qu'on rencontre à cinq milles de Jérusalem. Ils virent Béthanie à quinze stades de cette ville, au pied de la montagne des Oliviers; le mont de la Quarantaine; Jérico dont il ne restait plus qu'un petit édifice, probablement le château du gouverneur, tour carrée, aujourd'hui tombant en ruine; enfin le Jourdain qui coule à moins d'un mille de là. «En cet endroit, il n'est ni large ni profond, et son fond est limoneux. Il nourrit d'excellents poissons; son eau est douce et agréable.» Monument des vengeances divines, la mer Morte appelait à son tour leur attention. Après ces diverses excursions, il ne restait plus au Chevalier qu'à faire ses préparatifs de départ. Bientôt le premier but d'un voyage si long et si périlleux, l'objet de tant de vœux formés dès sa jeunesse, Jérusalem, ne devait plus être pour lui qu'un souvenir.
Le guide Hélie et le muletier Abas. — Ramla. — Tumulte. — Les corsaires. — L'émir généreux. — Interrogatoire. — Sage réponse du sire de Corthuy. — Nazareth. — La foire de Jefferkin. — Ce qu'on y vendait. — Les sauvages de Bruges. — La mer de Galilée. — Saphet et les Templiers. — Le puits de la Samaritaine. — Caverne de Mouchic. — Hospitalité des Turcomans. — Tombeaux antiques de Sibiate. — Arrivée à Damas.
Ce fut le 29 septembre que le sire de Corthuy quitta Jérusalem pour se rendre à Damas et de là à Beyrouth. Quoique la route directe de Damas ne passât point par Ramla, et malgré les ravages que la peste venait d'y exercer, il voulut voir cette ville où l'on attendait d'ailleurs une caravane à laquelle il comptait se joindre.
Deux moines qui allaient à Damas voyageaient dans sa compagnie; il avait pour guide un chrétien de la ceinture, appelé Hélie, et pour chef de ses muletiers le nommé Abas qui devait le pourvoir de mules et payer les péages sans nombre dont la route était semée. L'accord conclu à ce sujet avait été fait par écrit, et le père gardien du mont de Sion, qui était de Plaisance, en avait remis à Anselme une expédition en langue italienne[63].
En approchant de Rama ou Ramla, nos voyageurs furent charmés de l'aspect de ce bourg, «petit, mais agréable et orné de belles tours.» A peu de distance est Jaffa qui servait de port à Jérusalem. C'était là qu'abordaient les galères et autres vaisseaux qui portaient d'ordinaire les pèlerins chrétiens. A leur arrivée, ceux-ci étaient enregistrés et déposés dans un souterrain en ruine, jusqu'à ce qu'on fût convenu du tribut qu'ils avaient à payer.
Le Chevalier et sa suite furent logés à Ramla dans un grand bâtiment acquis, ainsi que nous l'apprend Breidenbach, par Philippe le Bon pour servir à héberger les pèlerins, et confié par ce prince aux frères du mont de Sion. C'était un bel édifice; mais l'on y manquait de tout.
A peine nos voyageurs y étaient-ils entrés, qu'ils virent, non sans une juste inquiétude, le peuple s'assembler, en tumulte, autour de ce bâtiment. Cette agitation était produite par les ravages qu'exerçaient sur la côte des pirates chrétiens montés sur deux galères; ils capturaient les vaisseaux des Maures, enlevaient les habitants, massacraient tout ce qui faisait résistance. La population de Rama, exaspérée par ces violences, avait résolu d'en tirer vengeance sur les Francs que le hasard mettait à sa merci: «Qu'ils meurent!» vociféraient les uns. «Qu'on nous les livre!» disaient les plus humains; «nous en ferons nos esclaves comme ces infidèles le font de nos compatriotes.»
Déjà ils s'apprêtaient à mettre eux-mêmes leurs menaces à exécution, lorsqu'un mouvement se fait dans la foule. Nos Flamands voient paraître au milieu d'elle l'un des principaux seigneurs de la cour du Soudan: c'était l'émir Fakhr-Eddin ou Faccardin, comme l'appelaient les Latins, nom rendu célèbre par un chef des Druses, qui le porta dans le siècle suivant. Ce dernier s'empara d'une partie de la Palestine, dont il fut ensuite dépossédé par Ibrahim, pacha du Caire[64].
La similitude de noms autoriserait-elle à conjecturer que notre Fakhr-Eddin fut le prédécesseur de l'autre? La singulière prétention de cette famille d'être issue de Godefroy de Bouillon concourrait alors à expliquer l'appui aussi opportun qu'inattendu et les égards dont le Chevalier fut l'objet de la part d'un ennemi de sa foi. Convenons-en, pourtant, ce serait une hypothèse élevée sur une base bien fragile; nous aimons mieux, et cela est plus juste, faire honneur de ce qui va suivre au noble caractère et aux généreuses sympathies de l'émir.
Dès qu'il fut à portée de se faire entendre, imposant du geste le silence et élevant la voix: «Arrêtez, mes amis!» s'écria-t il, «ces gens sont innocents; vous allez en juger vous-mêmes: qu'on les amène devant moi.»
Cet ordre ayant été promptement exécuté:
—«Que tardes-tu?» dit-il au chevalier brugeois, «Ignores-tu peut-être que deux bonnes galères se trouvent à peu de distance, toutes prêtes à te recevoir?»
—«Je me garderais bien de m'y présenter,» repartit sagement Anselme; «ceux qui les montent ne sont pas seulement tes ennemis, ils le sont de tout le monde. Ce sont des brigands et des écumeurs de mer, qui excitent en tout lieu l'horreur comme ils exercent partout le pillage.»
L'émir sembla ravi de cette réponse. Se tournant aussitôt vers le peuple: «—De quoi, dit-il, ces pauvres gens sont-ils coupables? Ne le voyez-vous pas? ils redoutent ces infâmes corsaires autant que vous.» Ces paroles et l'autorité de celui qui les prononçait, apaisèrent le tumulte, et la foule se dissipa.
Les galères dont le voisinage avait failli être si fatal à Anselme Adorne, ne laissèrent pas de le forcer à changer quelque chose à son plan. Il se vit contraint de s'éloigner de la côte. Il fit route avec son libérateur qui était accompagné de ses fils déjà habitués à manier les armes et de plusieurs Mamelucks dans leur brillant costume. Cette belle troupe galopait joyeusement avec une insouciance guerrière. On dîna dans un petit bourg, dont le principal magistrat s'empressa, suivant l'usage, d'accueillir et de régaler de son mieux l'émir. Pour nos voyageurs, ils se retirèrent à l'écart, près de leurs mulets, pour s'asseoir à un modeste repas; mais bientôt des serviteurs vinrent leur apporter, de la part de Fakhr-Eddin, des mets de sa table, qu'il leur envoyait.
Il en agit de même le lendemain; et lorsqu'il se sépara du sire de Corthuy, voulant continuer encore à veiller à la sûreté de celui-ci, il lui donna un de ses Mamelucks pour le recommander au premier chef qu'il devait rencontrer sur sa route.
Après avoir traversé Nazareth, simple groupe de cabanes éparses, et contemplé l'aspect imposant du Thabor, notre Chevalier passa par le bourg de Reyné[65], où la populace, non contente de l'avoir accablé d'injures, le poursuivit lui et sa suite à coups de flèches. L'interprète Hélie ne songea qu'à fuir; quant au Mameluck, il n'en est plus parlé: il avait sans doute accompli sa mission et cessé d'accompagner les voyageurs.
A Jefferkin, l'antique Capharnaüm, quatre à cinq mille Sarrasins étaient réunis pour une grande foire: on y faisait beaucoup d'affaires, surtout en hommes et en femmes, qui étaient exposés en vente, nus comme des animaux. Toute la multitude qui se trouvait assemblée là se mit à entourer Anselme et ses compagnons, et à les considérer bouche béante comme s'ils eussent été quelques monstres bizarres, quelques sauvages amenés de pays inconnus. Heureusement, l'attention de la foule était tellement absorbée par ce spectacle, qu'on laissa passer les chrétiens sans songer à les inquiéter.
Le 11 octobre, ils atteignirent la mer de Galilée ou de Tibériade, traversée par le Jourdain dont ils virent l'entrée et la sortie. Ce lac, fort poissonneux, leur parut très-agréable à voir et ils en trouvèrent l'eau excellente.
Au nord de la mer de Galilée est la ville de Saphet avec un château bâti sur une montagne escarpée. Suivant notre manuscrit, c'était la meilleure forteresse de la terre sainte; mais les Templiers qui en avaient la garde se la laissèrent honteusement enlever par le Soudan[66], au grand détriment de la chrétienté. Vertot vante, au contraire, la valeur et la fidélité pour leur religion, dont les Chevaliers du Temple auraient fait preuve lors du siége de Saphet. «Après une longue défense,» dit-il dans son Histoire de l'ordre de Malte (tome I, livre 3), «le prieur du Temple, qui en était gouverneur, voyant tous ses ouvrages ruinés, fut obligé de capituler.» Mieux eût valu cependant, pour les défenseurs de la place, périr sur la brèche; car ils n'eurent après que le choix entre l'apostasie et la mort, que, suivant le même historien, ils subirent héroïquement.
Le soir, le baron de Corthuy atteignit Jebeheseph que son Itinéraire désigne comme l'antique Sichem ou Sicar; mais on s'accorde à placer ce lieu où se trouve aujourd'hui Naplouse, que notre voyageur avait dépassée avant de voir le Thabor, Nazareth et la mer de Galilée. Il est peu probable qu'il eût ainsi rebroussé chemin. Quoi qu'il en soit, il fut logé près de Jebeheseph, dans un fondaco magnifiquement construit en marbre blanc. Devant la porte de l'édifice, on voyait un puits revêtu de marbre et orné de sculptures, qu'on disait être celui de Jacob et de la Samaritaine. Les Flamands étaient empressés de le visiter; cependant ils ne purent le faire que durant la nuit et en silence, car les musulmans qui avaient ce puits en grande vénération, en défendaient l'accès aux chrétiens.
Une route, périlleuse par les précipices dont elle est bordée, conduisit Anselme et ses compagnons, à travers de pittoresques vallées, à Monchic, où il arriva vers l'heure de midi. Il fit halte, hors de la ville, dans une vaste caverne assez semblable à celle du mont Gargan près de Manfredonia, dans la Pouille, mais plus considérable: elle pouvait contenir mille cavaliers avec leurs montures. C'est là, assurait on, que se cacha David et qu'il coupa un pan de la robe de Saül[67].
On arriva le soir à Remiché: deux mille Turcomans, chargés par le Soudan de protéger la contrée contre les incursions des Arabes, campaient en cet endroit. Nos Flamands trouvèrent sous leurs tentes la plus franche hospitalité: ces braves gens, à défaut de mets plus délicats, leur offrirent du laitage et du pain frais, et ne voulurent rien accepter en payement.
«Les Turcomans ou Turcs,» selon l'Itinéraire, «sont naturellement la nation la plus humaine et la plus compatissante du monde. Ils ne connaissent rien de plus agréable au ciel que d'accueillir un étranger et de pourvoir à ses besoins. Aussi se disputent-ils entre eux cet avantage: heureux qui peut approcher le premier du voyageur et le conduire sous sa tente.»
Le Chevalier et ses compagnons ne furent pas reçus moins cordialement, le lendemain, au village d'Albyre, chez des amis de leur muletier. On les conduisit à une montagne voisine du village de Sibiate, qui leur parut fort curieuse: c'était une masse énorme de rocher, semblable à un grand édifice. On y avait taillé des chambres carrées de la hauteur d'un homme et avec un petit portique orné de quelques colonnes. Il sortait du rocher une source limpide dont on pouvait puiser l'eau en entrant dans ces chambres.
Enfin, le 16 octobre au matin, le sire de Corthuy arriva de si bonne heure à Damas, qu'il se trouva devant le fontigue des Vénitiens avant que la porte en fût ouverte.