M. de Lamartine. — Aspect de Damas. — Jardins. — Bassins. — Bazars. — Mosquées. — Le père Griffon d'Ypres. — Les Maronites. — Leur patriarche, franciscain. — La montagne Noire. — Beyrouth. — L'émir. — La caution. — Honorable scrupule. — Le départ.
Personne n'a oublié l'admirable peinture de Damas, qu'on trouve dans le voyage d'Orient du plus harmonieux des poëtes modernes. Jean Adorne ne connaissait point cette magie du style qui rend les lieux présents au lecteur et leur prête même quelquefois plus de charme qu'ils n'en offrent aux regards. Nos voyageurs, cependant, savaient apprécier, un beau site; ils furent enchantés de l'aspect de Damas.
«C'est une ville aussi belle et aussi opulente qu'elle est antique et célèbre. L'art pourtant contribue à ses agréments plus encore que la nature. Les vergers et les jardins qui l'entourent de tous côtés et qui en rendent l'aspect si ravissant, doivent, en effet, leur belle végétation à une multitude de canaux qui y amènent incessamment des eaux courantes. Il ne nous souvient pas d'avoir joui d'un coup d'œil plus enchanteur que celui de cette ville, vue des montagnes qui la dominent. Ce n'est qu'un immense et délicieux jardin, d'une admirable verdure, du milieu de laquelle s'élèvent, çà et là, les tours des mosquées, quelques palais et d'antres édifices.»
«On porte à 6,000 le nombre des jardins qui environnent Damas. Des bassins d'eau vive non-seulement y servent de bains, mais ils sont assez vastes pour que l'on s'y puisse livrer au plaisir de la natation. On tient aussi dans ces beaux lieux des oiseaux de diverses sortes, dont les chants ne sont pas même interrompus par l'hiver, en de si doux climats.»
«Damas n'est pas moins propice au commerce qu'à l'agrément de la vie. Chaque métier, chaque genre de négoce a son bazar particulier: c'est une place couverte, en été, de voiles qui la protégent contre l'ardeur du soleil, et pleine de boutiques où, en général, l'on ne vend qu'une sorte de marchandise: il en est d'autres, pourtant, où des objets de diverses natures sont admis.»
«La ville abonde en mosquées. La principale, qui surpasse toutes les autres en beauté comme en grandeur, est de forme triangulaire et ornée de trois tours fort élevées.»
Ainsi s'exprime l'Itinéraire de notre chevalier.
Après s'être reposé dix jours à Damas, Anselme se rendit à Beyrouth, qui est le port le plus voisin. Il y trouva un savant compatriote, le père Griffon, de Courtray, religieux franciscain, accompagné de deux moines de son ordre. Il parlait avec facilité l'italien et l'arabe, et avait écrit dans la première de ces langues une cosmographie d'Asie, que Jean Adorne trouva si intéressante qu'il se proposait de la traduire en latin. Le père Griffon avait ramené à l'Église romaine plusieurs Maronites, entre autres leur patriarche. Nos voyageurs virent ce dignitaire à Beyrouth, revêtu de l'habit de Saint-François.
«Les Maronites,» est-il dit à cette occasion dans l'Itinéraire, «habitent une partie du Liban appelée la Montagne Noire, près de Tripoli.» (On sait que Liban, au contraire, veut dire blanc.) «Ils possèdent plusieurs riches bourgs ou villages, dont le principal est Acora» (peut-être Antoura). «Ce sont des hommes déterminés et d'excellents archers. Les montagnes du Liban présentent les plus ravissants points de vue. De jolis édifices s'élèvent entre les cèdres et les cyprès; des ruisseaux bondissent du haut des rochers. La population est nombreuse et les fruits abondants.»
Le baron de Corthuy fut enchanté de trouver à Beyrouth un bateau vénitien de cent tonneaux, conduit par Stefano de Stefani, déjà tout chargé et prêt à mettre à la voile. Il se hâta d'y retenir place pour lui et les siens, heureux d'échapper enfin aux insultes et aux périls qui étaient le partage des chrétiens chez les infidèles. Il semblait à nos Flamands qu'un siècle se fût écoulé depuis qu'ils avaient mis le pied sur le territoire de l'Islamisme. Toujours des inquiétudes, toujours la mort devant les yeux, nul moment de repos ni de sécurité: celui de respirer librement était donc à la fin arrivé!
Déjà ils approchaient de la chaloupe qui devait les conduire à leur navire, lorsque, en sortant de la ville, ils aperçoivent l'émir qui en avait le commandement, assis devant la porte, au milieu de ses Mamelucks. A cette vue, un secret frémissement avertit les voyageurs qu'ils n'étaient pas encore au bout de leurs épreuves. En effet, l'émir, leur ayant commandé d'arrêter, leur demande caution «de ne jamais léser la majesté du Soudan, de parole, de conseil ou d'action, et de ne rien entreprendre contre la sûreté du prince ou de l'État.»
C'était plus que le Chevalier ne pouvait promettre. Rien, au contraire, ne lui tenait plus à cœur que de concourir de tous ses moyens à la délivrance de la Terre-Sainte et à la destruction du pouvoir de ses maîtres. Arrêté par un honorable scrupule, Anselme hésitait; heureusement, il fit réflexion qu'on ne lui demandait pas d'engager sa parole, mais son argent, et que c'était tout simplement une dernière exaction qu'il fallait subir. Il paya donc, et les Flamands, entrant dans la chaloupe, s'éloignèrent avec autant de joie, dit notre manuscrit, que l'animal traqué par des chiens acharnés, lorsqu'enfin il leur a fait perdre la piste.
Le vent était favorable, et le sire de Corthuy atteignit bientôt l'île de Chypre, où se préparaient de graves événements.
L'île de Chypre. — Les Génois et les Vénitiens. — Richard Cœur de Lion. — Guy de Lusignan. — La reine Charlotte. — Portrait du roi Jacques. — Anselme, chevalier du Glaive. — Ducs, comtes et barons in partibus. — Nicosie. — Port Salin. — Récolte du sel. — Le couvent des chats. — Zuallart, compagnon de Philippe de Mérode. — Golfe de Satalie. — Un corsaire donne la chasse au chevalier brugeois.
L'île de Chypre est une des plus grandes de la Méditerranée; sa position, à proximité de la Syrie et de l'Asie Mineure, la rend importante pour le commerce et les armes. C'était un royaume protégé par les Génois, convoité par les Vénitiens, tantôt en guerre avec le Soudan d'Égypte, tantôt tributaire du chef des Mamelucks.
Conquis, en 1191, par Richard Cœur de Lion, il avait été cédé par lui à Guy de Lusignan, roi détrôné de Jérusalem[68]. Maintenant, les descendants de Guy se disputaient son héritage. Son dernier rejeton en ligne directe et légitime, Jean ou Janus II, étant mort en 1458, le trône appartenait à la fille de celui-ci, la princesse Charlotte, mariée d'abord à Jean de Portugal, puis à Louis de Savoie qui fut couronné roi de Chypre, de Jérusalem et d'Arménie; mais Janus avait laissé un fils naturel, nommé Jacques, qu'il destinait à l'archevêché de Nicosie. Traversé, après la mort de son père, dans ses prétentions à cette dignité, Jacques porta plus haut ses vues. Il implora le secours du Soudan d'Égypte, et, avec l'aide des Mameluks, il s'empara de la plus grande partie du royaume. C'est lui qui occupait le trône quand le sire de Corthuy aborda à l'île de Chypre.
Notre voyageur fut reçu à la cour de ce souverain, que l'Itinéraire représente comme un prince brave et bien fait de sa personne. Déjà revêtu de l'ordre d'Écosse et admis à Jérusalem, avec les cérémonies d'usage, parmi les chevaliers du Saint-Sépulcre, Anselme reçut encore l'ordre du Glaive de Chypre. Il est toutefois douteux s'il lui fut conféré alors par Jacques de Lusignan, ou dans une autre occasion, par la sœur de celui-ci, que l'Itinéraire qualifie de reine légitime.
Le parti de cette reine était soutenu par Paul II et l'ordre de Saint-Jean, ainsi que par les Génois qui possédaient, dans l'île, Famagouste et quelques autres places. Les Vénitiens, leurs rivaux, firent épouser à Jacques, quelque temps après le passage d'Anselme Adorne, la belle Catherine Cornaro, adoptée par la République comme fille de Saint-Marc (1471). Deux ans après, le roi mourut, laissant Catherine enceinte d'un fils qui devait vivre précisément assez pour que les Vénitiens eussent le temps de s'emparer, dans l'île, de toute l'autorité. La veuve de Jacques ne conserva, de sa qualité de reine, que le titre et l'appareil.
L'Itinéraire comprend une notice assez étendue sur l'île de Chypre: les passages suivants nous ont paru mériter d'être transcrits:
«Cette île passe pour la principale de toute la Méditerranée. Ses rois sont appelés très-chrétiens comme ceux de France. Ils se sont rendus autrefois redoutables à la Syrie et à l'Égypte en y portant le ravage, ainsi que l'attestent les ruines d'Alexandrie[69]. Ils prennent le titre de rois de Jérusalem et créent les seigneurs de leur cour ducs, comtes, barons de Tripoli, de Beyrouth, d'Acre, de Tyr et autres lieux de Terre-Sainte, avec tout juste autant de pouvoir sur ces places et leur territoire, qu'ils en conservent eux-mêmes dans le royaume; en un mot, ce sont des titres pompeux et rien de plus.
«L'île est fort agréable; rien ne manquerait à ses avantages, n'était que l'air est épais et malsain pour ceux qui n'y sont point accoutumés. En été surtout, il règne un vent dont les effets sont aussi funestes que le sont, à Rome, ceux du vent qui vient de la mer.
«Nicosie est la résidence royale: cette ville était fort grande, comme on le voit par les ruines de beaucoup d'édifices renversés. Elle est, néanmoins, encore assez belle et assez florissante autour du palais du roi. Son port est appelé Salin. Il y a près de là un lac dont les eaux sont plus salées que celles de la mer. Chaque année, au mois d'août, on dirait qu'une croûte de glace vient couvrir la surface de ce lac. On recueille cette concrétion, on l'étend sur le sol, et après qu'elle a été séchée au soleil, elle fournit un sel excellent.»
L'Itinéraire rapporte encore, sur l'île de Chypre, un fait bizarre raconté également, quoique avec des circonstances un peu différentes, par Zuallart[70], d'après l'historien de l'île, frère Étienne de Lusignan:
«Il y a dans cette île,» porte notre manuscrit, «un promontoire nommé Capo delle Gatte, et près de là un monastère appelé le Couvent des Chats. Les frères sont chargés, en effet, d'entretenir un millier de ces animaux pour les employer à purger l'île de serpents. Cette singulière armée marche, dans ses expéditions, au son de la trompette dont les accents belliqueux la dirigent, sonnant pour elle la charge et la retraite.»
Après que le vaisseau de Stefano eut quitté l'île de Chypre, un vent impétueux, mais favorable, le poussa rapidement à travers le dangereux golfe de Satalie. En poursuivant leur navigation, nos voyageurs aperçurent deux rochers qui marquaient la place où une ville florissante, appelée Carcana, s'était, leur dit on, abîmée tout à coup dans les flots avec toute sa population. Ils virent ensuite une petite île avec un château fort, appelé Ruben, qui appartenait au roi de Naples. Au vent violent qui leur avait fait si promptement franchir le golfe de Satalie, avait succédé le calme. On aperçut un gros vaisseau de 1,200 tonneaux, au moins, qui manœuvrait pour s'approcher de celui sur lequel le Chevalier se trouvait. Le navire ennemi, car il était facile de voir qu'il était monté par des mécréants, gagnait, de moment en moment, sur la barque de Stefano. Il fallait une sorte de miracle pour qu'elle échappât à cette poursuite; mais le vent se leva de nouveau: le vénitien mit toutes voiles dehors. Bientôt se montrèrent les tours qui défendent l'entrée du port de Rhodes, où l'on ne tarda pas à jeter l'ancre.
L'île de Rhodes. — Les Hospitaliers. — Guillaume et Foulques de Villaret. — Jean-Baptiste Orsini. — Fausse alerte. — L'ambassade persane. — Description de la ville de Rhodes. — Les prêtres grecs. — Festin donné par le grand maître. — Cercle de cinquante chevaliers.
L'île de Rhodes était alors, comme le fut plus tard celle de Malte, un poste avancé de la Chrétienté, la place d'armes de ses plus hardis champions. Il n'est point de phénomène historique plus merveilleux que celui qu'offre cette espèce de cloître guerrier, longtemps si formidable à l'islamisme.
L'origine de l'ordre, on le sait, n'annonçait pas de telles destinées: il commença par un hospice fondé, en 1048, à Jérusalem, pour les pèlerins; mais ceux qui le desservaient, après s'être engagés par des vœux monastiques, comprirent dans leurs obligations celle de porter les armes pour la défense de la foi.
Les victoires de Saladin les ayant éloignés de la sainte cité, ils finirent par trouver un asile à Limisso, dans l'île de Chypre, et résolurent d'armer des vaisseaux pour escorter les pèlerins et combattre sur mer les infidèles.
Le grand maître, Guillaume de Villaret, voulant rendre l'ordre plus indépendant, conçut le projet de s'emparer de l'île de Rhodes, devenue un repaire de brigands. Ce plan fut réalisé, en 1310, par Foulques, frère et successeur de Guillaume, qui eut bientôt à soutenir une attaque des Turcs, commandés par Othman.
Ce fut, pendant deux siècles, un beau spectacle de voir cette poignée de chevaliers, tantôt faire face aux Mamelucks d'Égypte, tantôt lutter avec la puissance ottomane qui, s'étendant de plus en plus, finit par envelopper le siége de l'ordre de toutes parts.
Lorsque Mahomet II se fut rendu maître de Constantinople et eut créé une marine, les chevaliers de Rhodes durent s'attendre à sa vengeance.
Tel était l'état des choses quand Jean-Baptiste Orsini ou des Ursins, grand maître lorsqu'Anselme Adorne aborda à Rhodes, fut élevé à cette dignité, en 1467.
Anselme trouva l'île dans une situation fort critique. Peu fertile en elle-même, elle était alors, en partie, inculte et abandonnée. Les laboureurs n'osaient se livrer à leurs travaux qu'autour des villes, dans la crainte des incursions des Turcs qui ravageaient les champs, pillaient les cabanes et enlevaient les habitants pour les réduire en esclavage.
Le baron de Corthuy fut témoin, lui-même, des alarmes continuelles dans lesquelles on vivait en ces lieux. Une nuit, au moment où le calme est d'ordinaire le plus profond, Anselme est tout à coup réveillé par de confuses clameurs. Les rues se remplissent de monde; on court aux armes: «Voilà les Turcs!» criait-on, «les gardiens des tours ont signalé toute une flotte de galères et de barques.» Ce n'était qu'une fausse alerte. La flotte existait seulement dans l'imagination de ceux qui veillaient sur les tours.
Le grand maître s'occupait de la défense de l'île avec résolution et courage. Il ajouta aux fortifications de la ville de Rhodes et tailla en pièces un corps d'infanterie turque qui était venu faire le dégât. Il fit passer des secours aux Vénitiens, tout en écartant des propositions qui eussent mis l'ordre dans la dépendance de cette ambitieuse République. En même temps, il entrait dans une ligue avec elle, le pape, les rois d'Aragon et de Naples et les Florentins, et recevait avec magnificence une nombreuse ambassade persane qui venait de quitter Rhodes quand notre chevalier y débarqua, et que celui-ci rencontra ensuite à Venise.
Jean-Baptiste Orsini était d'une illustre maison d'Italie, à laquelle appartenait le prince de Tarente, oncle de la reine de Naples. Quoiqu'il ne portât que le titre modeste de grand maître, est-il dit dans notre manuscrit, on pouvait, à bon droit, le compter parmi les princes: il en avait le rang, la pompe et le pouvoir. Il accueillit le sire de Corthuy avec la noble bienveillance d'un souverain. Par son ordre, nos voyageurs eurent constamment, dans la ville et dans l'île, des chevaliers pour guides et pour escorte.
La description que l'Itinéraire donne de Rhodes tire un intérêt particulier de ce quelle en fait connaître l'état, dix ans seulement avant la mémorable défense de l'île par le grand maître Pierre d'Aubusson, successeur d'Orsini.
La ville était petite, mais défendue par d'épaisses murailles flanquées de tours très-fortes. Comme à chaque instant on s'attendait à une attaque des Turcs, on voyait sur les murs des bombardes, des amas de pierres destinées à être lancées contre les assaillants et d'autres armes propres à la défense.
Le port se fermait au moyen d'une chaîne de fer attachée, par les deux bouts, à deux tours qui en défendaient l'entrée: celle de droite était appelée tour du duc de Bourgogne, parce qu'elle avait été construite aux frais de ce prince.
La ville avait trois enceintes: entre la plus avancée et la seconde, habitaient les artisans; derrière celle-ci, les frères de l'ordre; enfin la muraille intérieure renfermait les bâtiments occupés par le grand maître, avec les gens de sa maison, et les chevaliers.
Le peuple était principalement composé de Grecs. Leurs prêtres, qui pouvaient se marier, mais une fois seulement et à une vierge, portaient des bonnets arrondis par le haut, d'où pendaient des ornements semblables à des étoles. Leurs rits différaient, en beaucoup de points, de ceux de l'Église romaine: c'est à peine s'ils en reconnaissaient l'autorité. Outre les Grecs, il y avait à Rhodes des gens de toute nation, et même des Maures et des Turcs que probablement on eût fait sortir, en cas de siége.
Les rues étaient assez larges[71], mais les maisons basses, avec des toits en terrasse et des fenêtres ornées de colonnettes.
La veille du jour où le baron de Corthuy devait quitter Rhodes, le grand maître Orsini lui donna un magnifique festin. Aucun hôte, quelqu'eût été son rang, n'eût pu être traité avec plus d'éclat et de distinction. La table, dressée sous les voûtes de la grande salle du palais, était fort longue; cependant quatre convives seulement y prirent place, outre le grand maître. Il était assis au centre, avec le chevalier brugeois à sa droite et, à sa gauche, son neveu le prieur de Capoue. Après venaient, d'un côté, don Thomas Lomellino, son trésorier, et, de l'autre, le jeune Adorne; mais des intervalles séparaient les convives, en sorte que les deux derniers occupaient le bas de la table. Elle fut servie avec magnificence. Si l'on veut avoir une idée complette du tableau imposant qu'offrait ce banquet, il faut encore se représenter, tout autour des convives, un cercle d'environ cinquante chevaliers debout et couverts de leurs brillantes armures. Peu de souverains déployaient un tel appareil, et il y en avait moins encore qui eussent pu s'entourer d'un pareil rempart de nobles et intrépides guerriers.
Ce fut peut-être pendant le séjour du baron de Corthuy à Rhodes, qu'un des fils qu'il avait laissés à Bruges, alors dans sa dix-septième année, fut reçu dans l'ordre ou, comme on le disait alors, dans la religion de Saint-Jean. Anselme quitta l'île sur un navire biscayen de 500 tonneaux, armé en course par le grand maître et qui portait le prieur de Capoue avec plusieurs chevaliers. Ce bâtiment allait prendre une cargaison de froment dans la Pouille, dont le neveu d'Orsini était grand prieur; mais auparavant il devait traverser l'Archipel et toucher à la Grèce.
L'Archipel. — Le captif simien. — Le château de Saint-Pierre et ses gardiens. — Chio. — Le mastic. — Les Giustiniani et les Adorno. — Méthélin. — L'alun. — Trahison du commandant. — Modon. — Toits couverts de tuiles. — Le faux converti. — L'Albanie. — Scander-Beg. — L'Esclavonie. — Le héros hongrois. — Encore des tempêtes. — Le port de Brindes.
Voguant sur la mer semée des îles riches et célèbres dont se compose l'Archipel, nos Flamands virent d'abord Simia, habitée par une race farouche et énergique. Lorsqu'un Simien tombait entre les mains des Turcs, il était rare qu'il ne parvint pas à s'échapper. Quoique l'île soit séparée de la terre ferme par un canal de 5 à 6 milles de large, l'intrépide captif se jetait dans les flots et regagnait, à la nage, le rivage de sa patrie.
Simia, Épiscopia, Saint-Nicolas de Charri et Lango appartenaient aux chevaliers de Rhodes. Ils possédaient, dans la dernière de ces îles, quatre beaux châteaux, et près de là, sur la terre ferme, celui de Saint-Pierre, où cinquante d'entre eux, choisis parmi les plus jeunes et les plus braves, tenaient garnison. Ces guerriers d'élite avaient sous leurs ordres, outre cent hommes d'armes, des auxiliaires d'une autre espèce, mais d'un courage, d'une intelligence et d'une fidélité à toute épreuve: c'étaient des chiens. Il y en avait de 14 à 15, d'une taille et d'une force extraordinaires, et nombre de plus petits, sans doute en qualité de troupe légère. La tâche des uns comme des autres était de faire la ronde autour de la forteresse, dans un rayon de 2 à 3 milles. Rencontraient-ils un chrétien, leur férocité s'apaisait; ils s'approchaient doucement, flattaient l'étranger et lui indiquaient, au besoin, le chemin du château. Si, au contraire, un Turc s'offrait sur leur passage, ils s'élançaient sur lui, le mettaient en pièces, ou, s'ils avaient affaire à une force supérieure, ils couraient vers la forteresse en poussant des hurlements et des cris furieux qui donnaient l'éveil à ses défenseurs.
Non loin du château de Saint-Pierre étaient les ruines de l'antique ville d'Halicarnasse.
Les îles de l'Archipel étonnèrent nos voyageurs par leur nombre: on leur dit qu'il y en avait au moins trois mille. L'une des plus importantes était celle de Chio, non par son étendue, mais par la production du mastic qu'elle fournissait abondamment et qu'on ne recueillait point ailleurs. Le monopole de cette marchandise était une grande source de richesses pour les Génois, à qui l'île avait été cédée par les empereurs grecs. Les habitants, pourtant, ayant résisté, il avait fallu employer la force, et les chefs de l'expédition, parmi lesquels se trouvait un Adorno, cousin du doge Gabriel, avaient obtenu, en récompense, des droits presque souverains. Les Giustiniani qui prenaient le titre de princes de Chio, y dominaient, conjointement avec les Adorno.
Les principaux habitants résidaient dans le château d'une petite ville que l'on appelait du même nom que l'île.
Si Chio produisait le mastic, l'alun faisait la richesse de Méthelin, qui récemment encore appartenait à François Gattilusio, Génois suivant l'Itinéraire, Grec suivant Vertot. Cette île venait de tomber entre les mains des Turcs par la faiblesse ou la trahison d'un cousin de Gattilusio, à qui il avait confié la défense de sa capitale.
Après avoir traversé l'Archipel, Anselme Adorne aborda à la côte du Péloponèse. Les Vénitiens y conservaient encore quelques places. De ce nombre était Modon, protégé par sa position, ses épaisses murailles et ses tours, dont une surtout, remarquable par sa hauteur et sa masse, aidait puissamment à la défense. C'est dans ce port que relâcha d'abord le navire de nos voyageurs. Les toits des maisons de la ville leur rappelèrent la patrie, comme avaient fait les ponts de Pise: ils étaient couverts en tuiles, ainsi qu'on le voit souvent en Flandre.
Pendant leur séjour à Modon, un tragique dénoûment vint terminer l'aventure assez singulière que nous allons raconter.
Le long de la côte soumise aux Turcs, croisaient des galères vénitiennes. Un cavalier maure paraît, accourant vers le rivage d'un galop si précipité que sa monture ruisselait de sueur. Il s'arrête; il s'élance à terre, et au même moment, tirant sa dague, il étend son cheval mort à ses pieds.
«Chrétiens!» s'écrie-t-il alors en tendant les bras vers les Vénitiens, «je viens à vous; recevez-moi, votre foi sera la mienne.» On s'empresse, on l'accueille avec joie, on le conduit sur le territoire de Venise.
Le musulman se fait instruire: il reçoit le baptême; jamais néophyte n'avait montré plus de zèle ni plus de ferveur. Aussi la confiance qu'il inspirait était sans bornes. Il allait librement d'une contrée à l'autre, édifiant les chrétiens par sa conduite exemplaire, et se plaisait surtout à parcourir les provinces où flottait la bannière de Saint-Marc.
Deux ans environ se passent ainsi. Cependant, on ne savait par quelle fatalité, tous les plans des Vénitiens, le secret de tous leurs préparatifs d'attaque ou de défense, étaient à point nommé connus des infidèles. Il devait y avoir un traître. On aurait accusé tout le monde avant le nouveau converti; peu à peu néanmoins quelques circonstances viennent éveiller les soupçons. On l'observe, on épie ses démarches. Enfin la vérité se découvre: toujours musulman dans le cœur, il n'avait feint de changer de religion que pour mieux servir la sienne et sa haine contre le nom chrétien.
Arrêté à Modon, ce malheureux, dont la perfidie n'était pas sans mélange d'une sorte d'héroïsme, fut jugé et condamné. Il subit, à la vue du chevalier et de ses compagnons, l'affreux supplice du pal, en usage dans sa propre nation.
De Modon, le vaisseau du prieur fit voile vers Coron, ville plus considérable et plus forte; ensuite il toucha à l'île de Corfou. De là on pouvait apercevoir les sommets des monts de l'Albanie, «province peu étendue et peu fertile,» dit l'Itinéraire, «habitée par un peuple fort méchant, qui a sa langue particulière.» Les Albanais, appelés Arnautes par les Turcs et Skipatars dans leur langue, en ont une, en effet, qui leur est propre, quoique mêlée de slave, de latin, de grec et de turc[72].
Cette contrée venait d'être illustrée par le courage d'un héros. S'il employa la ruse envers les perfides oppresseurs de sa famille et de sa foi, nul ne montra plus que lui ce que peut l'énergie d'un seul homme. Pris comme otage par Amurat II, Georges Castriot, surnommé par les Turcs Scander-Beg, sut non-seulement s'échapper des mains du Sultan et recouvrer les domaines de ses pères, mais tous les efforts de la puissance ottomane vinrent échouer devant la ville de Croïa et dans les défilés gardés par la valeur du glorieux champion de la Chrétienté. A sa mort, l'Albanie devint la proie des Turcs, à l'exception d'Alessio et de Scutari qui appartenaient aux Vénitiens et de Croïa que Georges leur avait confiée. Suivant l'Itinéraire, Scutari était presque imprenable: toutes ces places, pourtant, tombèrent successivement au pouvoir des infidèles.
De même que nos voyageurs avaient aperçu l'Albanie, de Corfou, ils virent, après avoir quitté cette île, l'Esclavonie, du tillac de leur vaisseau. L'Itinéraire en prend occasion pour s'occuper de cette contrée, dans laquelle il comprend toutes les vastes régions qu'ont peuplées les Slaves, et même la Hongrie où domine la race magyare. A ce propos il rapporte d'un Hongrois un trait de dévouement qu'on nous saura gré de transcrire.
Le roi de Hongrie conservait encore quelques petites villes en Bosnie. Dans un assaut livré à l'une de celles-ci, un Turc de taille colossale, une sorte de géant, renommé pour sa force extraordinaire, avait escaladé le mur. Déjà il était debout sur le sommet, appelant du geste ses compagnons, et la cité menacée n'avait en cet endroit qu'un défenseur, ou plutôt elle n'en avait point, car il ne se trouvait là qu'un pygmée, un Hongrois de la plus chétive apparence. Mais un grand cœur animait ce corps débile. Il jette ses armes, il saisit dans ses bras le Turc encore mal affermi et tous deux roulent ensemble, également meurtris et brisés. Pendant ce temps, l'alarme est donnée, on accourt, on garnit le mur. Le Hongrois expire, mais la ville est sauvée!
Tandis qu'ils naviguaient sur l'Adriatique, nos voyageurs furent encore plus ballottés par les vents qu'ils ne l'avaient été jusque-là. Deux tempêtes, qu'ils essuyèrent coup sur coup, furent tellement violentes qu'il semblait, chaque fois, ne leur rester aucune chance de salut. Ils atteignirent pourtant sans accident la côte d'Italie; leur vaisseau entra le 24 novembre dans le port de l'antique ville de Brindes[73], à l'extrémité méridionale de la Péninsule.
Alphonse V et Ferdinand. — Herman Van La Loo. — Manfredonia. — Mainfroi et Conradin. — Le mont Gargano. — Grotte servant de chœur. — Point de vue. — Le prince de Salerne. — Aspect de Bénévent. — Naples. — Beauté des Napolitaines. — Le Vico Capuano et le Lido. — Château-Neuf, château de l'Œuf et Castello Capuano. — Velitri. — La cloche. — Le droit de pétition chez les Turcs. — Le roi des Gueux. — Retour à Rome. — Les voyages d'autrefois et ceux d'aujourd'hui.
Brindes est située dans la terra di Otranto qui appartient au royaume de Naples. Environ 30 ans avant le voyage d'Anselme Adorne, ce royaume avait été enlevé à la maison d'Anjou par Alphonse V, roi d'Aragon. En mourant, il sépara la couronne de Naples de celles qu'il avait réunies sur sa tête avant cette conquête, et laissa la première à son fils naturel, que le sire de Corthuy trouva sur le trône. Prince avare et cruel, mais politique habile, Ferdinand maintint son autorité avec vigueur pendant un long règne, malgré ses difficultés avec le saint-siége, les tentatives de Jean, fils du roi René, qui prenait le titre de duc de Calabre, les complots des barons napolitains et la haine du peuple.
Plusieurs Génois qui se trouvaient à Brindes pour affaires de commerce, notamment l'un d'eux, nommé Picco, offrirent à notre chevalier de somptueux festins. Il dîna également, avec son fils, chez don Barthélemy Orsini, chez lequel ils furent conduits par le prieur de Capoue.
Poursuivant désormais leur route par terre, ils passèrent par Monopoli, Polignano, Malfeta, Tremi, Bari, Barletto, tous lieux situés sur l'Adriatique. A Barletto, une surprise agréable les attendait: ils y trouvèrent un compatriote et même un parent, Herman Van La Loo[74], qui s'y était marié et établi, et qui s'empressa de leur offrir des fruits et d'autres rafraîchissements.
De là, chevauchant sur la plage, le sire de Corthuy se rendit à Manfredonia dont le nom rappelle celui de son fondateur, Manfrède ou Mainfroi, fils naturel de Frédéric II. Investi de la régence pendant la minorité de son neveu Conradin, il recouvra, à l'aide des Sarrasins établis à Lucera, les provinces appelées aujourd'hui les Deux-Siciles, dont Innocent IV avait presque entièrement dépouillé sa maison; mais, usurpateur du trône qu'il avait relevé, il en fut ensuite précipité par Charles d'Anjou. Nous avons vu ailleurs[75] comment celui-ci à son tour perdit la Sicile. Pierre III, qui la lui enleva, avait épousé Constance, fille de Manfrède.
Manfredonia faisait un grand commerce de grains, qu'on y conservait dans des silos. A quelque distance de cette ville s'élève le mont Gargano, appelé aussi mont de Saint-Ange, du nom d'une petite ville qui y est bâtie. L'église de celle-ci a pour chœur une grotte naturelle: derrière l'autel jaillit une source abondante; au-dessus de ce chœur surprenant croissaient des arbres d'une grosseur extraordinaire. Comme le bois qu'ils formaient occupait le sommet de la montagne, le chevalier et son fils jouirent sous leur ombrage du coup d'œil le plus ravissant: une immense étendue de pays s'offrait à leur vue, en même temps qu'elle errait au loin sur les flots de l'Adriatique.
Anselme Adorne, cessant maintenant de suivre la côte de ce golfe, se dirigea vers Naples par Troïa et Bénévent. Il alla saluer, dans la seconde de ces villes, un personnage remarquable de l'histoire du temps, le prince de Salerne, qui s'y trouvait avec ses fils. Troïa était un de ses domaines. Il était revêtu de la dignité de grand amiral, et, suivant notre manuscrit, c'était le premier du royaume après le roi. Il accueillit le chevalier brugeois avec beaucoup de bienveillance. Quelques années après, Antoine de San-Severino, tel était le nom du prince, fut contraint de se réfugier en France, où il concourut à pousser Charles VIII à la conquête de Naples.
En arrivant à Bénévent, lieu près duquel s'est livrée en 1266 la bataille fameuse qui mit Charles d'Anjou sur le trône et conduisit le jeune Conradin à l'échafaud, Anselme et son fils furent frappés de l'aspect noble et imposant de cette antique cité de l'Abruzze[76]. Elle appartenait au saint-siége, comme Ponte-Corvo et Terracine: la restitution de ces places avait été le prix de la reconnaissance de Ferdinand par Pie II.
Le 21 décembre, nos voyageurs entraient à Naples, qui, par la douceur de son climat et les admirables aspects de son golfe, offre un si délicieux séjour. Le peuple les y frappa par sa beauté, les femmes surtout. «A leurs traits ravissants se joint une tournure charmante, et leurs manières sont si agréables qu'on ne peut rien imaginer de plus séduisant. Pour leur costume, il ressemble beaucoup à celui des Catalanes.» Ainsi s'exprime l'Itinéraire au sujet des Napolitaines.
Suivant le même manuscrit, le Vico Capuano et le Lido étaient les plus beaux quartiers: plusieurs des maisons, dont ils se composaient, pouvaient être plutôt appelées des palais. Naples était défendu par trois châteaux très forts. Le Château-Neuf, auquel Alphonse V avait mis la dernière main, surpassait tout ce qu'on admirait ailleurs en ce génie, même le château de Milan. Celui de l'Œuf[77] se faisait remarquer alors, comme aujourd'hui, par sa position au milieu des flots; enfin, un troisième, appelé Capuano[78], servait de résidence au fils aîné du roi Ferdinand, Alphonse, duc de Calabre, marié à Hippolyte-Marie, fille de François Sforce. Par cette alliance de famille, le duc de Milan et Alphonse avaient voulu cimenter leur union contre la maison d'Anjou, encore redoutable à l'Italie, grâce à la position qu'elle occupait en France. L'Itinéraire ne parle pas du château de Saint-Elme qui domine la ville et fut converti en citadelle par Charles-Quint: il avait probablement auparavant peu d'importance.
Il n'est pas besoin de dire que, pendant les quinze jours environ que le baron de Corthuy passa dans la capitale du royaume de Naples, il présenta ses hommages au roi Ferdinand et à la famille royale.
Le 4 janvier 1470, nos voyageurs quittèrent cette ville pour se rendre à Rome. Ils traversèrent Aversa, Capoue, Mola, Gaëte, Fondi, Terracine, Sermoneta et Velitri où quelques usages particuliers attirèrent leur attention.
Les magistrats du lieu occupaient un palais au sommet d'une montagne. Devant la porte était suspendue une cloche que chacun pouvait sonner lorsqu'on venait demander justice. Aussitôt paraissaient des officiers qui recueillaient la plainte. Suivant notre manuscrit, la même chose se pratiquait en Turquie: une cloche semblable se trouvait devant le palais du Grand Seigneur; permis au plus humble sujet de la mettre en branle. Le Sultan, à ce bruit, envoyait querir le sonneur et lui ordonnait d'exposer sa demande. On s'étonne de trouver un tel respect pour ce que nous appelons le droit de pétition, à une telle époque et jusque chez le Grand Turc. Le même usage a existé en Chine[79]. Nos Flamands admiraient un moyen si simple d'assurer une égale justice au pauvre comme au riche, au plus élevé en rang et au plus obscur. «A combien d'exactions et de sourdes manœuvres,» se disaient-ils entre eux, «n'est-il pas ainsi porté remède!»
Une autre coutume de Velitri était plus bizarre et fournit une curieuse étymologie. Devant le même palais, on découvrait un monument carré de marbre blanc; en s'approchant, nos voyageurs furent surpris d'apercevoir, sur l'une de ses faces, la figure d'une bouteille et, sur une autre, l'image d'une écuelle, que l'on y avait sculptées. Un peu plus haut, était attachée une chaîne de fer. On expliqua au chevalier brugeois les priviléges attachés à ce monument, ainsi que son histoire. Quiconque s'asseyait là était en droit désormais de paraître en tout lieu, l'écuelle et la bouteille à la ceinture; il était enrôlé dans le corps des Ribauds, dont Velitri s'honorait d'être la capitale et qui lui doivent le nom de Bélitres.
Un monument, si rare dans son espèce, avait été érigé pour éterniser la mémoire du roi de tous les Gueux, qui furent, qui sont et qui seront; de Nicolas, célèbre non-seulement par son habileté et ses succès, qui lui avaient fait amasser d'immenses richesses, mais par sa bienfaisance vraiment royale, car il avait fondé cinq hôpitaux pour ses nombreux sujets.
La bonne foi avec laquelle l'Itinéraire est écrit défend de traiter ce récit de fable; il n'en est pas moins fort étrange.
Après avoir encore passé par Marino, l'un des domaines de l'illustre maison de Colonna, le sire de Corthuy se trouva de retour, le 11 janvier 1471, dans la capitale du monde chrétien, qu'il avait quittée le 23 avril de l'année précédente, ayant ainsi employé environ huit mois et demi à visiter la Barbarie, l'Égypte, une partie de l'Arabie, la Terre-Sainte, la Grèce, avec des fatigues et des dangers dont de nos jours l'on ne peut se faire d'idée, car il n'y a plus maintenant ni distances, ni flots, ni barbares: on voyage avec les ailes de la vapeur et l'on est reçu par des Turcs en redingote, humbles vassaux de notre civilisation.
Le camérier du pape. — L'archevêque d'Arles. — Les imprimeurs allemands. — Goûts littéraires du sire de Corthuy. — Université de Sienne. — Florence-la-Belle. — Divers palais. — La liberté et les Médicis. — Bologne. — Jean de Bentivoglio. — Ferrare l'aimable. — Les Ferraraises à la fenêtre. — La maison d'Este. — Le palais de Scimonoglio et celui de Belfiore. — Benvenuto Cellini. — Son remède contre le mauvais air.
Le sire de Corthuy apportait à Rome les informations les plus fraîches et les plus exactes sur la situation de l'Orient. Paul II l'accueillit avec un nouvel intérêt et témoigna même le désir d'attacher à son service Jean Adorne. Placé dans une telle position, avec ses talents et ses connaissances, le jeune homme devait voir s'ouvrir devant lui la carrière des légations, des prélatures, du cardinalat. Flatté de cette perspective brillante, Anselme accepta pour son fils l'offre du souverain pontife. Il fut convenu que Jean reviendrait à Rome après avoir accompagné son père jusqu'à Bruges, dont il était depuis si longtemps absent et qu'il désirait ardemment revoir.
Le cardinal de Saint-Marc témoigna au Chevalier sa bienveillance accoutumée. Anselme et son fils rencontrèrent chez lui un savant distingué: c'était l'archevêque d'Arles, appelé à Rome par le pape pour revoir et corriger des manuscrits d'auteurs anciens, que ce pontife faisait imprimer par des ouvriers allemands récemment arrivés dans cette ville. On voit que Paul II encourageait les travaux littéraires, quoique Sismondi l'accuse d'avoir persécuté ceux qui s'y livraient.
Les deux Adorne trouvèrent également un accueil empressé chez plusieurs seigneurs et deux négociants de Gênes: Clément de Ubenaldi et Meliaduce.
Le sire de Corthuy n'était plus obligé cette fois de régler son séjour sur les probabilités de départ d'une caraque. Il passa dix-huit jours à Rome et en visita avec soin les monuments. Lui et son fils recherchaient surtout les inscriptions qui rappellent la mémoire des héros et des grands hommes. L'archevêque d'Arles, leur voyant ce goût, leur donna des vers en l'honneur de Cicéron. Ces circonstances et l'intimité qui s'établit entre le docte prélat et le chevalier brugeois, prouvent que celui-ci avait de l'instruction et le goût des lettres.
A son départ, il fut de nouveau escorté par une foule d'amis. Quelques jours après il arrivait à Sienne, où florissaient une université et un collége, appelé de la Sapience, fort loué dans l'Itinéraire. «C'est là, ou bien à Pérouse,» y est-il dit, «que je placerais des jeunes gens qui seraient confiés à mes soins, lorsqu'ils auraient terminé avec succès leurs premières études.»
Nos voyageurs, en passant à Florence, trouvèrent cette ville digne de l'épithète de belle que lui donnent les Italiens. Aucune autre ne renfermait plus d'églises et de couvents. On y admirait encore la résidence particulière des Médicis, dans la Via Lata, les demeures de Jacques des Pazzi, de plusieurs autres membres de cette famille et d'autres seigneurs, enfin trois palais publics.
L'un de ceux-ci, qui était fort beau, était occupé par les neuf magistrats appelés prieurs. Un second servait au jugement des affaires civiles. Le troisième était celui du Podestat, qui prononçait, tant dans certaines causes civiles que dans les affaires criminelles.
«Heureuse Florence, entre toutes les villes d'Italie!» s'écrie le jeune Adorne, dans l'Itinéraire. «Malgré bien des agitations et des vicissitudes, elle a gardé avec peu d'altération ses institutions primitives et conserve encore, sous l'autorité du saint-siége, son antique liberté.»
Celle ci, néanmoins, était fort menacée: gouvernée, dans l'origine, par des familles gibelines, Florence l'avait été ensuite par une aristocratie guelfe et populaire qui se divisa en deux factions. Celle des Blancs l'emporta. C'est ainsi que le Dante, qui appartenait à celle des Noirs, apprit à connaître «combien est rude sentier le monter et le descendre par l'escalier d'autrui, et combien goûte le sel, le pain de l'étranger!»[i]
Les Abbizzi devinrent la principale des maisons dominantes, qui s'appuyaient sur les grands métiers. Des familles gibelines, les Ricci, les Medici, pour gouverner à leur tour, cherchèrent l'appui des petits métiers. Ainsi se fonda le pouvoir de Côme de Médicis, célèbre par son immense fortune, sa magnificence et son goût pour les arts. Après lui, le pouvoir passa, même sans titre d'autorité, à son fils Pierre, mort en 1469, puis aux fils de celui-ci, Laurent et Julien. L'année où le baron de Corthuy traversa Florence, Laurent, marié à Clarice Orsini, fille de Jacques, prince romain, reçut avec une magnificence royale le duc de Milan et sa femme Bonne de Savoie. Tant de splendeurs annonçaient à la République un maître plutôt qu'un citoyen.
Le sire de Corthuy ne cherchait point le chemin le plus court pour retourner en Flandre. De Florence, il se rendit à Bologne, que l'on appelait la mère des études et la fontaine du droit. Jean Bentivoglio[80] avait, dans cette ville, la principale autorité; il voulut que son palais fût montré à nos voyageurs dans toutes ses parties, et leur offrit de son vin.
Ils virent ensuite Ferrare, qui leur plut beaucoup, surtout au jeune auteur de l'Itinéraire: «Je ne sais,» dit-il, «si les Italiens ont décoré cette ville d'un surnom comme Gênes, Florence et d'autres; pour moi, je l'appellerais l'aimable. Le beau sexe y est d'humeur agréable et douce, et à beaucoup de charmes il joint un enjouement qui dériderait le front le plus austère. C'est plaisir de voir ces jolies Ferraraises à leurs fenêtres, le cou tendu et le visage riant, suivant les étrangers qui passent, d'un regard plein de douceur.» Ce dessin, tracé d'après nature, a de la grâce; joint aux portraits, si soigneusement tracés, des montagnardes génoises, des juives d'Algéri, des belles Napolitaines, il complète un keepsake qu'on ne s'attendrait guère à rencontrer dans les bagages d'un futur camérier.
Tout le monde sait qu'à cette époque Ferrare obéissait à la maison d'Este, sans contredit la plus ancienne et la plus illustre de celles qui ont fondé en Italie des principautés. Elle remonte, selon Litta, à Adalbert qui gouvernait la Lombardie et la Ligurie, et elle forma deux branches principales dont l'une, alliée aux Guelfes d'Allemagne, donna des ducs à la Bavière, puis à la Saxe, et devint la tige de la maison de Brunswick qui a occupé le trône d'Angleterre et règne en Hanovre.
L'autre branche, après avoir obtenu, en 1208, la seigneurie de Ferrare, par l'influence du parti guelfe dont Azzo IV, marquis d'Este, était le chef dans la haute Italie, établit plus solidement son autorité, en 1240, à l'aide d'une armée de croisés du même parti.
Nicolas III, marquis de Ferrare, Modène et Reggio, étant mort en 1441, le gouvernement, avant de retourner à Hercule, l'aîné de ses fils légitimes, passa successivement à deux de ses enfants naturels: Lionnel et......
.............. il primo duce,
Fama della sua età, l'inclito Borso;
Che siede in pace, e più trionfo aduce
Di quanti in altrui terre abbiano corso[81].
(Ariosto, Orlando furioso, C. 3, st. XLV.)
L'Empereur, dont Modène et Reggio relevaient, les érigea en duché en faveur de ce sage et illustre rejeton de la maison d'Este. Paul II en fit de même de Ferrare qui relevait du saint-siége, en récompense des efforts de Borso pour rétablir la paix de l'Italie et l'unir dans la ligue contre les Turcs, publiée le 22 décembre 1470. L'investiture de cette dignité fut conférée à Borso, avec une pompe extraordinaire, le jour de Pâques, 14 avril 1471; mais le Duc ne devait pas jouir longtemps de ces honneurs: il mourut le 10 août suivant. Hercule, son successeur, fut le bisaïeul de cet Alphonse II que les vers et les malheurs du Tasse ont immortalisé.
L'Itinéraire, à raison de la nouveauté du titre ducal dans la maison d'Este, appelle Borso le marquis ou duc. Nos voyageurs admirèrent le palais qu'il avait fait reconstruire à neuf et que l'on appelait Scimonoglio: c'était le plus beau de la ville. Il y en avait encore un, «nommé Belle-Flour,» suivant notre manuscrit, «et situé hors de la porte du Vieux-Château.» C'est une des constructions du père de Borso: il bâtit à Ferrare les palais de Belriguardo et Consandolo et celui de Santa-Maria Belfiore, auquel était annexé un couvent.
Autour de la ville règnent des marais qui abondaient en gibier, surtout en faisans; mais on ne pouvait leur donner la chasse, sous les peines les plus graves. Le duc seul avait ce droit; sa cour en était si bien fournie que les domestiques mêmes s'en régalaient. Benvenuto Cellini, lorsqu'il fut loge à Belfiore, se permettait quelques incursions sur la chasse ducale. Il nous apprend qu'il abattait des paons à la sourdine, con certa polvere, sema far rumore, et il en trouvait la chair un excellent remède contre le mauvais air.