Les murs de Padoue. — Venise. — Place et église de Saint-Marc. — La Piazzetta. — Le comte de Carmagnola. — Le palais de la République. — Le sire de Corthuy assiste aux séances du sénat. — Fondation et progrès de Venise. — Henri Dandolo et Marino Faliero. — Le meilleur gouvernement. — Les deux Foscari. — Inquisiteurs d'État. — La Prophétie. — Hospices pour les marins. — Azimamet. — Le carnaval. — La chartreuse de Montello.

Nos voyageurs, en traversant Padoue, qui avait une double enceinte, remarquèrent la largeur du mur intérieur; on y pouvait commodément chevaucher. Bientôt s'éleva devant eux, du milieu des eaux, une vision magique, Venise, la merveille de l'Italie, par sa position, ses lois, sa puissance.

Ils y arrivèrent le 18 février. Trois objets surtout y excitèrent leur admiration: la place de Saint-Marc, le Trésor et l'Arsenal.

«L'un des côtés de la place,» lit-on dans l'Itinéraire, est formé par la petite mais inestimable église de Saint Marc: on voit devant ses portes les quatre chevaux dorés, trophée de la victoire des Vénitiens sur Constantinople. A gauche de l'église s'élève le magnifique palais de la République, et près de là est une petite place ornée de deux colonnes.»

C'est là que, trente-neuf ans auparavant, Carmagnola, général de la République, avait eu la tête tranchée, un bâillon dans la bouche.

«Le palais,» poursuit notre manuscrit, «est habité par le duc ou doge et renferme deux belles salles où siégent le conseil des nobles et le conseil secret.»

Le sire de Corthuy et son fils assistèrent plusieurs fois aux séances du premier, dans lequel, ainsi que le remarque Jean Adorne, résidait proprement la souveraineté.

L'histoire de ce singulier État ne pouvait manquer d'attirer leur attention; leur Itinéraire en donne un résumé assez exact, mais qui apprendrait peu de chose au lecteur.

Les îlots des lagunes et quelques points de la côte, peuplés de fugitifs lors des invasions d'Alaric et d'Attila; cette colonie naissante, qui dépendait de Padoue, forcée bientôt, par les mêmes circonstances, à élire des magistrats particuliers, se donnant en 697 un chef avec le titre de doge, dans la personne d'Anafeste, créant ensuite des maîtres de milice, puis rétablissant la dignité ducale: ce sont là des faits que tout le monde connaît.

Jusque-là, pourtant, c'est à peine si l'on peut dire que Venise existât. Son véritable fondateur fut le doge Ange Participiato, qui en 810 fixa le siége de l'administration à Rialto, unit les îles voisines par des ponts, construisit une cathédrale et un palais.

La décadence de l'empire d'Orient fut l'émancipation de Venise qui en relevait. En 1203, elle aide à le renverser et en partage les lambeaux avec les croisés. Le vieux doge aveugle, qui leur avait fait reprendre, en passant, Zara, pour les Vénitiens, était l'âme de l'expédition. Un siècle et demi après, l'un de ses successeurs, à cheveux blancs, et vainqueur de Zara, comme lui, est décapité, pour haute trahison, sur les degrés du palais ducal.

Entre Dandolo et Faliero, d'importants changements s'étaient opérés. Le Grand Conseil substitué, en 1172, à l'assemblée des magistrats appelés tribuns, s'était attribué à lui-même la désignation des 12 électeurs qui le choisissaient; il avait restreint ce choix aux familles parmi lesquelles il avait été exercé précédemment; enfin, après s'être complété jusqu'au nombre de 600 membres, il s'était déclaré permanent et héréditaire. Pour comprimer les mécontents, on créa le Conseil des Dix, rendu perpétuel en 1335.

C'est par ces degrés que fut fondé à Venise le gouvernement aristocratique, «le meilleur,» selon notre manuscrit, «après la monarchie.»

Ce jugement n'est pas facile à concilier avec celui que nous avons rencontré dans le même écrit sur les institutions de Florence. Il ne faut pas prendre ces diverses expressions dans un sens trop absolu. Anselme et son fils ne pouvaient évidemment louer à la fois le pouvoir illimité d'un seul et une démocratie sans contre-poids, tout en préférant à celle-ci l'aristocratie la plus complète. Peut-être la combinaison de ces trois éléments, se balançant et se tempérant mutuellement, eût-elle mieux répondu à leur pensée, comme elle se rapprochait davantage des institutions de leur pays.

Plus l'aristocratie s'affermissait, plus le pouvoir ducal était restreint. Foscari, tandis qu'il en était revêtu, est réduit à voir, sans oser se plaindre, son fils soumis à la torture et condamné à l'exil. Pour adieu il ne put que lui dire: «Va, mon fils, obéis à Venise et ne demande rien d'autre[82]

Afin de se frayer un chemin au trône ducal, il avait été le promoteur de guerres, quelquefois brillantes, toujours ruineuses. Voyant les mécontentements soulevés, il offre d'abdiquer; on lui impose le serment de garder le pouvoir, et ensuite le Conseil des Dix le dépose: il meurt au son joyeux des cloches qui annonçaient l'élection de son successeur.

Treize ans à peine s'étaient écoulés depuis ce règne de tragique mémoire, lorsque le sire de Corthuy vint à Venise. C'était aussi alors une institution encore récente que celle des trois inquisiteurs d'État, ayant droit de vie et de mort, quand ils étaient d'accord. Singulière et redoutable précaution de la classe dominante contre tous et contre elle-même!

Parmi les choses curieuses que le baron de Corthuy vit à Venise, son Itinéraire fait mention d'un tableau placé dans l'église de Saint-Julien: on l'appelait la Prophétie; mais il eût fallu le désigner plutôt comme le rêve d'un cerveau malade. Ce qui semble inexplicable, c'est qu'une œuvre semblable fût conservée dans un pareil lieu. Elle représentait le souverain pontife et le Grand Turc, tendant, comme à l'envi, la main pour s'emparer d'un écrit; mais l'infidèle, plus prompt que son compétiteur, avait saisi le document, et voici ce qu'on y lisait:

«L'Église de Dieu sera réformée; elle obéira à Dieu, comme au temps de Pierre, mon vicaire. La porte de la foi s'ouvrira devant les nations, et elles domineront les chrétiens en vertus.»

Cette peinture était fort ancienne et même antérieure, à ce que l'on prétendait, à l'époque où il avait commencé à être question des Turcs: de là ce nom de la Prophétie. Il y en a qui s'accomplissent sous nos yeux et que nous remarquons à peine, ainsi que d'autres fort avérées dont on n'a que trop peu de souci: il faudrait un esprit bien mal fait pour vouloir en trouver une ici. Peut-être était-ce une trace des démêlés de Venise avec le saint-siége, ou un bizarre écho de ce vœu de réforme de l'Église, dans son chef et dans ses membres, qui aboutit au concile de Trente, d'une part, et, de l'autre, à Luther et à Calvin.

Venise, puissance maritime, renfermait divers hospices où l'on recueillait les marins dans leur vieillesse. Nos Flamands applaudirent fort à cette institution et la trouvèrent aussi recommandable au point de vue de la politique qu'à celui de l'humanité.

Ce n'était pas uniquement une curiosité de voyageur qui avait amené le baron de Corthuy dans cette ville célèbre; il y trouvait l'ambassade de Perse, qu'il avait suivie de près à Rhodes et qui en était arrivée sur les galères de l'ordre.

Après la prise de Négrepont, les Vénitiens avaient dépêché Cetarino Zeno à la cour de Perse; Hassan-al-Thouil, de son côté, leur avait envoyé quatre seigneurs, dont Azimamet[83] était le plus considérable, avec cent gentilshommes persans et une suite nombreuse. Il voulait nouer des relations plus étroites avec les puissances chrétiennes qui se liguaient contre le Sultan, s'assurer de leurs dispositions et de leurs forces, et se procurer des artilleurs et des fondeurs.

Rien ne devait être plus utile au sire de Corthuy pour compléter les notions qu'il avait recueillies, en Orient, sur le souverain de la Perse et ses vues, que cette rencontre avec les ambassadeurs de Hassan ou Ussum Cassan et les rapports directs ou indirects qu'Anselme put avoir avec eux. Aussi ne passa-t-il pas moins de dix-huit jours à Venise.

Il est vrai qu'il y trouvait beaucoup d'amis et l'accueil le plus obligeant parmi les principaux de la noblesse. Laurent Bembo, Jean de Bragadini, Antoine Dottore, Laurent Contarini, lui offrirent de magnifiques festins. C'était le temps du carnaval, si brillant jadis à Venise; les bals et les banquets publics, les repas chez les particuliers, se succédaient sans interruption. Chaque jour avait ses fêtes auxquelles nos voyageurs prenaient part.

Au sortir de ces divertissements, un pieux devoir les appelait dans une sainte retraite. Parti le 6 mars de Venise, le sire de Corthuy se rendit le lendemain à Montello pour visiter près de là une chartreuse, appelée lo Bosco, où l'un de ses frères reposait, après y avoir porté pendant deux années l'habit de religieux. On ignore pourquoi cet Adorne avait été chercher si loin un cloître dont il ne manquait pas en Flandre, et ce qu'on trouve partout, une tombe.

De Montello, notre chevalier se dirigea vers Trente. Son projet était de traverser le Tyrol et de se rendre par Bâle à Strasbourg; ensuite de descendre le Rhin jusqu'à Cologne: de là il comptait retourner à Bruges, en passant par Aix-la-Chapelle, Maestricht et Anvers.

V

Le Rhin.

Le Tyrol. — Mariaen. — Hélénora Stuart. — Mols. — Entretien de Sigismond d'Autriche avec le sire de Corthuy. — Bâle. — Strasbourg. — La cathédrale. — Le chevalier Harartbach. — Les reîtres. — Les portes de Worms. — Le cours du Rhin. — Cologne. — Aix-la-Chapelle. — L'anneau magique. — Maestricht. — Anvers. — Accueil que font les Brugeois à Anselme Adorne.

Ce qu'offre de plus remarquable la partie du voyage d'Anselme Adorne, qui nous reste à raconter, c'est l'entrevue de celui-ci avec Sigismond d'Autriche.

Issu de Rodolphe de Hapsbourg, ce prince avait pour aïeul le valeureux Leopold, tué à Sempach, et était cousin de l'empereur Frédéric III, auquel, dit Æneas Sylvius, les princes allemands obéissaient quand ils le voulaient; ce qui arrivait rarement.

Cette branche avait pour apanage le Tyrol et quelques autres États; mais, selon notre manuscrit, Sigismond prenait, comme l'Empereur régnant, les titres de duc d'Autriche, de Styrie, de Carinthie et de Carniole. Il eut de longs démêlés avec les Suisses et y perdit le Turgau. C'est pour subvenir aux frais de cette guerre, qu'il avait récemment engagé au duc de Bourgogne le comté de Ferrette et plusieurs villes d'Alsace et de Souabe.

Notre chevalier, après avoir passé par Trente et traversé une belle vallée qu'arrose une large rivière, arriva à Marano ou Mariaen, petite ville qui était la capitale du Tyrol. Néanmoins ce n'était pas là, mais à Inspruck, que Sigismond faisait sa résidence ordinaire.

A Brixen, Anselme Adorne rencontra la duchesse, qu'il alla saluer, avec d'autant plus d'empressement qu'elle tenait à la maison royale d'Écosse. C'était Hélénora Stuart, sœur de Jacques II.

Comme le chevalier approchait de Mols, appelé aussi Sevenkirchen, il aperçut à l'entrée de ce bourg une troupe nombreuse et brillante de cavaliers. A leur tête était Sigismond avec qui il eut un long entretien.

Le duc protesta de sa bonne volonté pour Charles le Téméraire. «Je viendrais moi-même en personne lui amener du renfort,» dit-il, «n'était-ce d'un petit démêlé que j'ai avec certains montagnards.»

L'Itinéraire les nomme Angelini: ils vivaient en commun au nombre d'environ seize cents, habitant une vallée resserrée entre des rochers et à laquelle on n'avait d'accès que par un défilé fort étroit, ce qui rendait cette peuplade très-difficile à réduire.

Le 20 mars, nos voyageurs atteignirent «la charmante ville de Bâle, dont les maisons sont bâties avec autant d'élégance que de luxe.» Le lendemain ils passèrent le Rhin en face de Strasbourg, sur un pont en bois de plus de cent arches. Dans cette ville, ils ne manquèrent pas d'aller contempler la cathédrale, l'une des plus belles églises qu'ils eussent vues. Ils admirèrent surtout la flèche, fort haute et ornée de diverses sculptures. Ils avaient vu des tours plus élevées, mais aucune qui leur parût offrir un aspect plus agréable.

Le sire de Corthuy entra, pour descendre le Rhin, dans une barque assez grande, puisqu'elle put contenir d'autres passagers, sa suite et ses chevaux. Il s'y trouvait déjà un homme d'un visage mâle et ouvert, accompagné d'une dame dont l'extérieur annonçait un rang élevé: c'était un chevalier strasbourgeois, nommé Hans Harartbach, qui voyageait avec sa femme. Cette société, outre qu'elle fut très-agréable à Anselme, lui fut encore d'un grand secours.

Le village d'Ingelsheim, où l'on s'arrêta le soir, était infesté par des reîtres qui y vivaient à discrétion et y commettaient toute sorte de désordres et de violences. Nul moyen de s'y procurer des vivres. En revanche, tout était à craindre de l'insolence de cette soldatesque. Harartbach avait, heureusement, pris ses précautions contre ces deux inconvénients. Non-seulement il s'était muni de provisions qu'il partagea gaîment avec les Flamands, mais il avait fait venir, pour lui servir d'escorte, des gens bien armés qui tinrent les reîtres en respect.

Les deux chevaliers se séparèrent avec des témoignages réciproques de considération, et le Brugeois poursuivit sa navigation; de Strasbourg à Cologne, elle ne dura pas moins d'une semaine. Le 24 mars, il comptait passer la nuit dans la petite mais forte ville de Worms; mais, lorsqu'il y arriva, les portes étaient fermées et elles ne s'ouvraient plus à cette heure. On ne voyait à l'entour aucune habitation: il fallut coucher à la belle étoile. Par grâce, on fit passer à travers une lucarne un pain de médiocre grandeur et quelque peu de vivres pour le souper de nos voyageurs, ainsi que du pain pour leurs chevaux.

Voilà les seuls incidents de leur trajet sur le Rhin. Ils furent charmés de voir, sur ses bords, les châteaux et les villes, munis de toits d'ardoises, ce qu'ils n'avaient pas rencontré dans le Midi. L'Itinéraire fait aussi mention des montagnes entre lesquelles le Rhin commence à couler prés d'Openheim, et qui, en dessous de Mayence, prêtent à son cours de si pittoresques aspects.

Le 28 mars, au lever du soleil, notre chevalier aborda à cette colonie sainte (Cologne), «si justement appelée ainsi, à cause des martyrs qui l'ont arrosée de leur sang.»

Pour se rendre à Aix-la-Chapelle, il fut obligé de se pourvoir d'une escorte; elle fut changée au village de Berchem et à Juliers, sans doute à cause des différentes dominations qu'il traversait.

Dans la ville de Charlemagne, renommée, alors comme aujourd'hui, pour ses bains naturels d'eau chaude, on expliqua à nos voyageurs la fondation de l'église de Notre-Dame, d'une manière qui leur parut un peu difficile à croire; pourtant il en a été tenu note, sous toute réserve, dans leur Itinéraire.

Cette légende y est racontée avec simplicité. Quoiqu'elle ait déjà été recueillie dans plus d'un ouvrage moderne, comme il y a quelques différences dans les détails, nous croyons qu'on nous saura gré de la reproduire ici.

L'ANNEAU ENCHANTÉ.

Charlemagne, cet empereur qui remplit l'univers du bruit de ses exploits et du renom de sa sagesse, s'éprit pourtant d'une jouvencelle, et il l'aima si chèrement que, la jeune fille étant morte, il menait son corps en tout lieu avec lui. Il comprenait lui-même sa folie; mais, malgré son grand sens, il n'y pouvait trouver remède.

Or, par grâce divine, un saint homme le vint trouver et lui dit: «Sire! si vous êtes captif en de tels liens et comme ivre d'amour, c'est par maléfice et sortilége. Un anneau enchanté cause votre frénésie. Il faut, vous armant de courage, le saisir sous la langue de celle que vous aimez, toute morte qu'elle est, et le lui tirer de la bouche. A l'instant même le charme sera rompu.»

Charles crut à la parole du solitaire, trouva l'anneau, et irrité des maux qu'avait causés ce talisman, il le jeta vivement loin de lui. L'anneau tomba dans un marécage. Mais admirez ce nouveau prodige! L'ardeur dont avait brûlé l'Empereur ne fit que changer de nature et d'objet; son cœur s'enflamma saintement pour le lieu qui recélait le gage mystérieux, et il voulut qu'une église s'y élevât en l'honneur de la mère de Dieu.

Ce fut le 31 mars que le sire de Corthuy arriva à Maestricht, «ville forte,» dit son Itinéraire, «située dans une agréable vallée. Elle appartient au duc de Bourgogne; mais la contrée environnante dépend en grande partie de la Cité Liégeoise, récemment saccagée et presque détruite par le Duc.—«A Maestricht,» dit encore notre auteur, «le peuple est gai et les femmes y sont jolies.» On voit qu'en général elles n'ont point à se plaindre du jeune Adorne; il ne les oublie guère et leur rend volontiers justice.

Le sire de Corthuy passa ensuite par Anvers, «l'une des plus belles villes du Brabant,» qui devait bientôt enlever à Bruges la supériorité commerciale. Comme il approchait de cette dernière ville, où l'annonce de son arrivée était déjà parvenue, il découvre sur la route une troupe nombreuse et animée qui venait avec empressement au-devant de lui; bientôt il distingue des traits connus, il entend des voix aimées, il se voit entouré d'amis et d'autres concitoyens qui le félicitent à l'envi. C'est avec ce cortége, au milieu des acclamations joyeuses, qu'il descendit, le 4 avril, à la Maison de Jérusalem.

Nous ne décrirons pas les transports avec lesquels Anselme, Marguerite[84] et leurs enfants se virent de nouveau réunis, la douceur de leurs embrassements, les questions se pressant, de part et d'autre, sur leurs lèvres: un tel tableau se présente de lui-même à l'esprit du lecteur. Chacun a rencontré, dans la vie, de ces haltes heureuses qui semblent mettre un terme à nos travaux, à nos peines, nous rendre enfin, et sans retour, à ce que nous aimons. Puis, l'inconstance de notre esprit ou la mobilité des choses humaines nous pousse de nouveau loin du port où nous venions d'aborder. Eût-on pu se figurer que notre voyageur n'avait encore traversé que la moindre partie des périls qui lui étaient destinés?

VI

Édouard IV à Bruges.

Avénement et chute d'Édouard. — Warwick, le faiseur de rois. — La Gruthuse accueille Édouard fugitif. — Naissance d'un fils de la comtesse d'Arran. — L'Angleterre et l'Écosse à Bruges. — Le duc de Bourgogne cité en parlement. — Il assiége Amiens. — Trêve. — Anselme Adorne conseiller et chambellan du duc. — Édouard remonte sur le trône. — Le grand prieur de Saint-André. — Départ de la princesse.

Anselme, depuis son départ pour la Terre-Sainte, avait été absent de Bruges pendant un peu plus de 13 mois; dans l'intervalle, cette ville avait de nouveau reçu un fugitif de sang royal.

C'était Édouard IV, de la maison d'York. Il avait dû à l'appui du puissant comte de Warwick la couronne d'Angleterre, qui, arrachée à Richard II, fils du fameux prince Noir, par son cousin de Lancastre, tomba, en 1461, du front du faible Henri VI; mais ensuite le Faiseur de rois[85], mécontent de celui qu'il venait de placer sur le trône, avait réussi à l'en faire descendre.

Édouard, abandonné des siens, se jette dans un vaisseau hollandais. Poursuivi par les Osterlins[86], il aborde au petit port d'Alkmaer, dans le plus complet dénûment. Louis de la Gruthuse était gouverneur de la Hollande; il accueille avec respect le prince détrôné, beau-frère du duc de Bourgogne, lui donne plusieurs robes, le conduit à la Haye et ensuite à Bruges.

Édouard fit son entrée dans cette ville le 14 janvier 1470 (1471). On voyait chevaucher à côté de lui celui qui devait faire périr ses fils dans la Tour de Londres: Richard, duc de Glocester. Les deux frères allèrent loger à la Gruthuse: c'était le nom de la vaste habitation du seigneur brugeois, attenante à l'église de Notre-Dame, et dans laquelle le mont-de-piété est actuellement établi.

La princesse Marie était toujours à la Maison de Jérusalem: elle y avait donné le jour à un fils qui fut baptisé à Saint-Donat. La duchesse de Bourgogne fut la marraine, Ravesteyn le parrain. On voit que la noble fugitive était traitée par la cour avec tous les égards dus à son rang.

L'Angleterre et l'Écosse se retrouvaient à Bruges: un gendarme d'Édouard et un écuyer du comte d'Arran pouvaient se reconnaître aux cicatrices des coups qu'ils s'étaient portés dans quelque raid ou quelque foray[87]. Un montagnard, enveloppé dans son plaid, la claymore au côté, la plume d'aigle sur sa toque, se rencontrait peut-être avec un groupe de soldats nouvellement enrôlés pour le service du roi d'Angleterre. On distinguait ceux-ci à leurs belles casaques neuves, données par la duchesse de Bourgogne, et portant, par devant et par derrière, la rose blanche d'York.

La chute d'Édouard servait à souhait la politique de Louis XI. Forcé, pour dissiper la ligue du Bien public, à des concessions sur lesquelles il s'était bien promis de revenir, enveloppé à Péronne dans les filets de sa propre politique, puis conduit à Liége pour assister au sac d'une cité qu'il avait concouru à soulever, il attendait depuis longtemps une revanche et la voyait enfin s'approcher.

Non-seulement il était parvenu à détacher son frère et le duc de Bretagne de l'alliance du duc de Bourgogne, mais il avait noué des intrigues jusque dans la famille de Charles et espérait voir éclater dans les États de celui-ci une insurrection générale. Enhardi par ces dispositions et par une ligue qu'il avait faite avec les Suisses, il convoque à Tours un simulacre d'états généraux et y fait autoriser des poursuites contre Charles en parlement. Le duc reçut, à Gand, citation par huissier à comparoir devant la cour. Le roi n'avait fait un tel pas qu'avec la résolution d'employer des moyens plus actifs: il fait avancer ses troupes et se rend maître de plusieurs places.

Charles, quoique averti, s'était laissé prendre au dépourvu; il convoque l'arrière-ban de Flandre et de Hainaut et vient avec une belle armée camper devant Amiens; puis, au bout de quelque temps, les deux rivaux, s'apercevant que ce n'était point encore le moment de se porter un coup décisif, traitent et concluent une trêve.

C'est alors que le baron de Corthuy vint rendre compte au duc de ses missions et de ses voyages, en compagnie, dit-on, du patriarche d'Antioche; mais nous ne trouvons, dans l'Itinéraire de notre voyageur, aucune trace de cette dernière circonstance. Le duc entendit surtout avec intérêt les informations qu'Anselme lui donna sur les forces et les dispositions de divers princes musulmans, et notamment d'Hassan-al-Thouil ou Ussum Cassan, et il paraît que Charles conçut dès lors l'idée de donner au sire de Corthuy une part plus directe dans les négociations avec la Perse.

En attendant l'exécution de ce projet, il nomma Anselme Adorne son conseiller et son chambellan. Ainsi le raconte un vieux manuscrit que nous trouvons parmi les papiers de famille. En effet, le sire de Corthuy est qualifié, dans des actes officiels presque contemporains[88], d'illustre chevalier, conseiller et chambelan de Charles de Bourgogne. Il semble toutefois qu'il devait déjà avoir ce rang ou quelque autre équivalent lorsque Galeas le recevait à Milan avec tant de distinction, propter Burgundiæ ducem, et lui donnait les entrées comme à ses propres officiers.

A peine le duc de Bourgogne avait-il traité avec son royal antagoniste, qu'il apprit les succès de son beau-frère en Angleterre: Édouard y était remonté sur le trône et son pouvoir se trouvait affermi par la mort de Warwick sur le champ de bataille et de Henri VI dans la Tour de Londres.

Cet événement, qui faisait regretter à Charles son empressement à conclure, rendait, en même temps, l'Angleterre un asile plus sûr pour les Boyd fatigués de l'exil et désireux de se rapprocher de l'Écosse, dans l'espoir peut-être que Jacques III se laisserait à la fin fléchir ou que d'autres circonstances leur permettraient de rentrer dans leur patrie.

Un coup de la destinée les avait rapprochés, à Bruges, d'Édouard et de Glocester, et Marguerite d'York, liée avec la comtesse d'Arran, par le rang de toutes deux, était un intermédiaire naturel entre ces nobles exilés. Marie Stuart se flattait encore d'apaiser son frère; elle était mère et voulait du moins essayer de conserver un héritage à ses enfants. Buchanan suppose que, par des lettres insidieuses, Jacques III cherchait à persuader à la comtesse qu'en venant plaider elle-même sa cause, elle réussirait mieux qu'elle ne l'avait fait, par correspondance ou en employant des intermédiaires; mais cet auteur a semé son récit de tant de circonstances inventées à plaisir, qu'il n'a droit qu'à peu de confiance. Ce qu'il y a de vrai, c'est qu'il y avait en ce moment à Bruges un dignitaire écossais, le grand prieur de Saint-André, qui, par ses discours et ses avis, put exercer de l'influence sur les résolutions des exilés. Quoiqu'il en soit, une péripétie inattendue dans la destinée de la comtesse d'Arran suivit, au bout de quelques mois, le rétablissement de la maison d'York.

L'histoire de cette princesse a excité tant d'intérêt en Écosse et en Angleterre, que les dates et les renseignements que notre Itinéraire fournit à ce sujet, et notamment sur l'incident qui nous occupe en ce moment, en acquièrent une importance réelle. On voit Marie, après avoir fui la cour de son frère pour suivre son époux et avoir séjourné près de deux ans à la Maison de Jérusalem, se décider à retourner sans lui en Écosse; et ce qu'il y a de remarquable, c'est l'accord qui se montre, à cet égard, entre elle et le comte, aussi bien que le père de celui-ci, qui, l'un et l'autre, devaient l'accompagner jusqu'en Angleterre. La même entente paraît entre Jacques III et le duc de Bourgogne; car ce fut probablement ce prince qui, à la demande de la princesse et avec l'agréation du roi, chargea le sire de Corthuy d'escorter Marie Stuart. La femme du chevalier devait également accompagner la princesse, et ce qui prouve combien cette compagnie était du goût de Marie Stuart, c'est que, spontanément et d'une façon toute gracieuse, elle invita Jean Adorne à être aussi du voyage.

D'un autre côté, le comte d'Arran eut, en Angleterre, une mission du duc: il devait exciter Édouard contre Louis XI, allié de Jacques III; négociations qui ont pu concourir à l'invasion de l'Écosse, dont nous parlerons. Il semble donc que les Boyd, tout en s'associant à la démarche de Marie, comptaient assez peu, pour eux-mêmes, sur le succès de cette tentative et avaient d'autres vues.

VII

La séparation.

Marie Stuart s'embarque au port de Calais. — Lord Boyd meurt à Alnwick. — Adieux du comte d'Arran et de Marie. — Le château de Kilmarnoc. — Annulation du mariage de Thomas Boyd avec la princesse. — Présentation à la cour. — Le donjon de Corthuy. — La dédicace de l'Itinéraire. — Fin de l'histoire de Thomas Boyd et de Marie Stuart.

Marie Stuart partit de Bruges avec lord Boyd, le comte d'Arran, le baron et la dame de Corthuy, leur fils aîné et une nombreuse escorte, et alla s'embarquer à Calais, le 4 octobre 1471. Voici comment Jean Adorne, dans une notice autobiographique qu'il a placée à la suite de l'Itinéraire de son père, décrit ce départ:

«Là même, à Calais, sur le vaisseau prêt à appareiller, je fis mes adieux à mes parents, et je saluai la noble princesse qui, de sa grâce, m'avait invité à la suivre; mais je devais partir dans peu de jours pour Rome. La chose était résolue et ainsi le voulait, sans doute, ma destinée.

«Après avoir pris congé d'eux, je revins à Bruges assez triste, mais supportant courageusement le chagrin que me causait ce prompt retour en Italie, d'où je revenais. Il ne manquait pas d'amis qui me conseillaient de rester, et des hommes puissants me promettaient leur appui. Je partis néanmoins pour Rome, en compagnie du grand prieur de Saint-André.»

On voit que le jeune Adorne eût préféré un voyage en Écosse, sous les auspices de Marie Stuart, et que, par un sentiment bien ordinaire parmi sa nation, il n'allait chercher au loin, qu'à regret, la carrière que Paul II devait lui ouvrir.

Le sire de Corthuy débarqua avec sa femme et leurs nobles hôtes en Angleterre. Les Boyd s'y arrêtèrent. Robert, se rapprochant, tant qu'il pouvait, de la frontière d'Écosse, mourut peu après à Alnwick. Anselme et Marguerite durent assister à une scène navrante: les adieux du comte et de Marie. Leur route, à tous deux, se séparait; chacun allait au-devant d'un avenir inconnu qui ne devait plus les réunir. Les images de leur bonheur passé, de leurs espérances détruites, venaient en foule assaillir leur pensée, et, en même temps, un nuage froid et sombre semblait se placer entre eux. Quelle différence entre cette entrevue et une autre, quoique mêlée aussi de douleurs, dans laquelle, se revoyant après le coup qui les avait frappés, ils s'étaient juré mille fois de ne jamais se quitter!

Arrivée à Édimbourg, la princesse fut, dit-on, froidement reçue par son frère; on ajoute qu'il la confina dans le château de Kilmarnoc, ancien domaine des Boyd; mais comme ils en étaient dépossédés, le choix de ce séjour se comprend assez peu. Ce qui n'est pas douteux, c'est que les supplications et les larmes de Marie n'eurent pas plus de succès que n'en avaient eu les négociations d'Anselme Adorne. Jacques ne voulait ni rendre à Thomas Boyd, proscrit, dépouillé, ulcéré, sa position, ni en laisser une à la princesse, qui ne convenait pas à son rang et à sa naissance. Le mariage fut cassé, on ne sait sur quel fondement, mais probablement comme l'œuvre de la puissance usurpée des Boyd et manquant d'un consentement royal, libre et régulier.

En revenant en Écosse, le sire de Corthuy trouvait le mariage du roi accompli. La cour retentissait encore des magnificences qui avaient été déployées pour célébrer cette union. Anselme vit la jeune reine, belle, distinguée et modeste. La présentation de la dame de Corthuy, la tournée qu'Adorne fit avec elle dans ses domaines, se devinent, sans qu'on en trouve le récit: on eût aimé à y rencontrer la peinture d'un paysage d'Écosse, dominé par le vieux donjon de Corthuy, avec son fossé et sa double enceinte de murailles, ou surplombant, comme un nid d'aigle, quelques roche presque inaccessible.

A Édimbourg, Adorne avait un devoir à remplir: pendant les six mois qu'il venait de passer à Bruges, il avait fait rédiger, sous ses yeux, par son fils aîné, la relation de leur commun voyage. Elle est écrite en latin, mais d'un style familier, afin, comme le dit l'auteur, d'en rendre la lecture plus facile. La narration, semée parfois, ainsi que nous l'avons remarqué, de citations poétiques, y est interrompue et coupée par des dissertations qui résument les observations personnelles et les connaissances des deux voyageurs, relativement à l'histoire, à la situation politique et aux mœurs des pays qu'ils ont visités. Il règne, en général, dans tout cet écrit une simplicité et un ton de bonne foi qui inspirent la confiance. Les descriptions qu'on y rencontre témoignent d'un esprit d'observation uni à beaucoup d'exactitude, en même temps que du sentiment des beautés de la nature. On trouve aussi, en quelques endroits de ce manuscrit, des remarques qui révèlent un goût, assez rare alors, pour les études philologiques et etnographiques.

L'ouvrage est précédé d'une dédicace adressée au roi d'Écosse[89]; elle contient une analyse curieuse des principaux voyages qui avaient précédé celui du sire de Corthuy. L'étudiant de Pavie y donne ensuite carrière à son éloquence classique, pour célébrer, d'une manière hyperbolique, la grandeur et la puissance du jeune souverain qui avait témoigné au père de l'écrivain tant de considération et de gratitude.

Le baron de Corthuy remit lui-même le manuscrit à Jacques III, qui dut être sensible à ce présent. Ses goûts n'étaient que trop studieux, et il parcourut sans doute avec avidité un ouvrage qui a vieilli par la forme et une partie de la matière, aussi bien que par la langue dans laquelle il est écrit, mais qui présentait alors ce qu'on savait de plus certain et de plus neuf au sujet de contrées qui ne cessaient d'occuper l'attention générale.

C'est peut-être lors de cette apparition à la cour de Holyrood, qu'Anselme Adorne fut nommé conseiller du roi d'Écosse, titre fort honorable en ce temps, car l'État n'était pas conduit sans habileté ni sans bonheur. Anselme et Marguerite, pourtant, ne tardèrent guère à retourner en Flandre, après avoir assisté, il faut le supposer du moins, aux réjouissances qui eurent lieu pour célébrer la naissance du prince, depuis Jacques IV, réservé à devenir un jour, entre les mains d'implacables ennemis, l'instrument de la ruine et de la mort de son père.

Nous achèverons ici en quelques mots l'histoire du comte et de la comtesse d'Arran. Le premier, comme nous l'avons dit, fut employé par le duc de Bourgogne dans des négociations; on ajoute qu'il le servit de son épée. Il mourut dans l'exil, et Buchanan raconte que Charles lui fit élever, à Anvers, un magnifique mausolée avec une inscription qui rappelait ses titres et ses exploits.

Nous devons dire que nous n'avons rencontré son nom ni parmi ceux des principaux chefs employés par le duc de Bourgogne dans ses expéditions militaires, ni dans les épitaphes anciennes des églises d'Anvers ou de Bruges[90]. Nous ajoutons cette dernière ville à l'autre, parce que l'auteur que nous venons de citer, semble constamment les confondre ensemble. D'autres écrivains veulent que Thomas Boyd termina ses jours en Italie, et désenchantent le roman de ses amours avec Marie en ajoutant qu'il périt de la main d'un époux outragé.

S'il en fut ainsi, elle était plus que quitte envers lui. Une princesse, veuve ou séparée de son mari, se trouvait en Écosse, en butte aux entreprises et aux outrages d'hommes audacieux, aussi peu délicats sur le choix des moyens que peu retenus dans leurs sauvages passions. Le roi exigea que sa sœur acceptât un protecteur en donnant sa main à lord Hamilton qu'elle avait dû épouser autrefois. Parvenu ainsi au but de son ambition, et créé à son tour comte d'Arran, il devint le chef d'une maison puissante qui, sous le règne d'une autre Marie Stuart, célèbre par sa beauté et ses malheurs, se trouva voisine du trône chancelant de cette reine.

La comtesse d'Arran paraît encore une fois dans l'histoire: ce n'est plus la jeune compagne d'un banni, c'est une mère qui intercède pour son fils, et ce n'était point celui de Boyd. Ses pleurs, cette fois, ne coulèrent du moins pas en vain: Jacques Hamilton, comte d'Arran, s'était exposé à la vengeance du duc d'Albany[91], qui exerçait la régence pendant la minorité de Jacques V; Marie sut les réconcilier.

VIII

L'ambassade de Perse.

Mort de Marguerite. — Puissance du duc de Bourgogne. — Ses vues ambitieuses. — Sa participation aux affaires d'Orient. — Hassan al Thouil ou Ussum Cassan. — Le Mouton Blanc et le Mouton Noir. — L'empereur de Trébisonde. — Hassan épouse Despoïna Comnène. — Ambassades vénitiennes. — Le patriarche d'Antioche. — Le sire de Corthuy part pour la Perse. — Hassan reçoit les ambassadeurs du duc de Bourgogne, de Venise et du grand-duc de Moscovie. — Ses succès et ses revers. — Prise de Caffa par les Turcs. — Anselme Adorne est rappelé.

Marguerite ne survécut pas longtemps au voyage d'Écosse. Anselme eut à la pleurer, après environ trente années d'une heureuse union dont les nœuds avaient encore été resserrés par la naissance de six fils et d'autant de filles[92]. Celles-ci étaient bien jeunes lorsqu'elles perdirent leur mère, et c'est une tâche difficile que de remplacer de tels soins! Le sire de Corthuy cependant fut obligé, après y avoir pourvu de son mieux, de s'éloigner encore une fois pour remplir une nouvelle mission de duc de Bourgogne.

Au milieu des nombreuses entreprises qui l'occupaient, ce prince n'oubliait pas l'affaire de Perse.

Quoique la mort du duc de Guyenne lui eût enlevé un appui et qu'il eût combattu de nouveau en France avec des fortunes diverses et un succès douteux, il semblait à l'apogée de sa puissance. A la faveur d'une nouvelle trêve, il se rend maître de la Gueldre qu'il avait acquise du duc Arnout, tiré par lui de la prison où le tenait un fils dénaturé. Ainsi se complétait successivement l'union des Pays-Bas sous la domination du duc de Bourgogne. Liége et Utrecht subissaient son protectorat. L'Artois, la Bourgogne, la Franche-Comté étaient un ancien patrimoine de cette maison. En Alsace, Charles avait reçu en nantissement, sinon acquis, le comté de Ferrette. Il convoitait la Lorraine. René d'Anjou lui faisait espérer la Provence par testament. Il attendait de l'Empereur la couronne royale. Par un traité avec Édouard VI, il partageait la France. S'étendant déjà en idée au delà des Alpes, il avait, dit Commines, de grandes fantaisies sur le Milanais. Peut-être le diadème de l'empire d'Orient brillait-il de loin à ses yeux, comme plus tard à ceux d'un autre Valois[93]. Du moins, le rôle de champion de la Chrétienté tenait place dans ses rêves de gloire et pouvait certes, en ce moment, tenter une noble ambition.

Où s'arrêteraient les armes de Mahomet II? Nous avons vu leurs rapides progrès. Plusieurs États chrétiens étaient envahis; l'Allemagne et l'Italie étaient menacées. C'était comme une faveur inespérée de la Providence, que, dans de telles conjonctures, le Sultan trouvât un rival dans un prince musulman qui allait le prendre à revers, tandis que l'Europe s'apprêterait à faire face au barbare conquérant.

Déjà, en 1461, Philippe le Bon, qui préparait alors une expédition contre les infidèles, avait reçu une ambassade envoyée par des princes de l'Orient, et l'un de ceux dont on lui promettait le concours était le roi de Perse[94]. Nous ne pensons pas néanmoins que ce fut celui dont il était maintenant question, appelé Assembei par l'historien Bizaro et plusieurs contemporains, Usong par Haller, et enfin Assan-Beg, vulgairement nommé Housson-Cassan dans notre Itinéraire. Voici ce qu'on y lit à son sujet, et ce fut sans doute la substance des entretiens que le sire de Corthuy eut avec le duc de Bourgogne sur le prince musulman:

«C'est surtout pour résister aux fréquentes attaques d'un si redoutable voisin que le Soudan d'Égypte entretient à Alep un corps considérable de Mamelucks. Assan-Beg égale presque en puissance le Grand-Turc. Il y a peu d'années, il se rendit maître de la Perse et vainquit, avec un grand carnage, Jansa, successeur du fameux Tamerlan. La Chaldée où fut Babylone, la Silicie, la Mésopotamie, la Capadoce, l'une et l'autre Perse, l'une et l'autre Arménie, la Médie jusqu'à la Scythie ou Tartarie, lui obéissent. Il a épousé une fille[95] de l'empereur de Trébisonde, et en conséquence il a plusieurs fois réclamé ce pays, du Turc qui s'en est emparé. Cette demande n'étant point écoutée, il se prépare à la guerre. Il a même envoyé un ambassadeur que nous vîmes à Venise, tant à cette République qu'au grand maître de Rhodes, pour contracter alliance et former une ligue. Plaise au ciel que ce dessein s'accomplisse! C'est une voie qui s'ouvre pour arrêter les progrès du Turc et renverser sa puissance.»

Quoique ces renseignements appellent quelques rectifications, ils sont exacts en général, et lorsque l'on considère avec quelle difficulté les informations étaient alors obtenues, l'on doit reconnaître que le sire de Corthuy n'avait rien négligé pour s'en procurer de sûres et avait mis soigneusement à profit les occasions qui s'en étaient présentées à lui, soit dans le Levant, soit en Italie.

Suivant les orientalistes, le véritable nom du conquérant de la Perse était Hassan, et il fut surnommé le Grand, en arabe Al Thouil ou Al Thawil, en turc, Uzum, soit à raison de sa taille, soit à cause de ses exploits et de sa puissance. De là le nom d'Ussum Cassan, sous lequel il est le plus généralement connu.

On lui trouvait une analogie de traits avec les Tartares, conquérants de la Perse; cependant il appartenait à une dynastie de Turcomans, dite du Mouton Blanc, qui gouvernait l'Arménie.

Ayant succédé, en 1467, à son frère Géhangir, il défit Géhan Schah, sultan de la race du Mouton Noir, auquel il enleva les États que ce souverain ou ses prédécesseurs avaient conquis dans la Mésopotamie, la Chaldée et la Perse. Il vainquit ensuite le sultan Abu-Saïd, issu de Tamerlan, et lui enleva le Khorassan et la Transoxane.

D'antique lignage, mais nouveau souverain, il crut ajouter à l'éclat de sa puissance en épousant Despoïna, nièce d'un Comnène qui gouvernait une partie de l'Asie Mineure avec le titre d'empereur de Trébisonde, et cherchait, de son côté, un appui auprès de Hassan contre les armes de Mahomet II.

Hassan, en vertu de cette alliance, ayant requis le Sultan d'éloigner ses forces de Trébisonde et de la Cappadoce, la guerre s'allume entre eux. Les États d'Italie, que la puissance ottomane menaçait de fort près, sentent, à l'instant, le prix de cette diversion. Le pape et Venise s'empressent d'exhorter Ussum Cassan à persévérer dans ses desseins, et un échange d'ambassadeurs s'établit. Ce fut, de la part des Vénitiens, d'abord Catarino Zeno, allié à la famille de la reine Despoïna; ensuite, en 1471, Josaphat Barbaro, chargé de reconduire l'ambassade persane dont parle notre manuscrit, avec de riches présents, de l'artillerie, des artilleurs et des munitions de guerre. En même temps, une flotte combinée, commandée par Pierre Moncenigo, se dirigeait vers les côtes de l'Asie Mineure et y remportait quelques avantages; mais Barbaro, ne voyant pas jour à pénétrer jusqu'auprès d'Ussum Cassan avec les secours qu'envoyait la République, se jeta à travers le pays, en compagnie d'Azimamet qui fut massacré en route, et le Vénitien arriva, à grand'peine et presque seul, à Ecbatane, au mois d'avril de l'année 1474.

On attachait tant d'importance à ces relations, que, vers le même temps, un troisième envoyé de Venise, aussi d'illustre famille, Ambroise Contarini, se rendait en Perse, par la Pologne, la colonie génoise de Caffa et l'Arménie; Iwan III, qui régnait en Russie et avait affranchi cette contrée du joug tartare, avait aussi confié une mission semblable à un seigneur moscovite, désigné sous le nom de Marc Ruffus.

Il est probable que le duc de Bourgogne concourait, au moins de ses deniers, aux armements du souverain pontife et de l'ordre de Saint-Jean contre les Turcs. Toujours est-il qu'il intervenait dans cette affaire et dans les négociations qui s'y rapportaient. Quoique le pape eût déjà dépêché en Perse, au nom de ce prince, et sans doute de concert avec lui, Louis de Bologne, religieux revêtu du titre de patriarche d'Antioche. Le duc voulut, de son côté, choisir un ambassadeur pour la même destination, et ce fut le sire de Corthuy, familiarisé avec l'Orient par son voyage, déjà au fait de cette affaire importante, et réunissant les conditions de sang-froid et de courage que demandait une entreprise si difficile et si périlleuse.

Le chevalier partit de Bruges au mois de mars 1473 (vieux st.) avec une suite nombreuse et brillante. Tandis qu'il luttait avec les lenteurs et les difficultés qu'avaient rencontrées, avant lui, les envoyés vénitiens, le patriarche arriva au camp d'Ussum Cassan, escorté de cinq cavaliers. Le lendemain, il fut admis devant le roi. Après qu'il eut décliné sa qualité et offert, en présent, à Hassan, quelques robes de brocart d'or, de soie écarlate et de drap, il exposa le sujet de sa mission et fit des offres de service au nom du duc de Bourgogne. Au rapport de Contarini, présent à l'audience, les promesses du patriarche furent magnifiques; mais le monarque persan ne parut pas les prendre fort au sérieux. S'il n'entrait point dans cette appréciation un peu de jalousie, on n'en comprendra que mieux que Charles eût songé à se faire représenter en Perse par une ambassade plus solennelle et qui répondît davantage à la renommée du grand duc d'Occident.

La réception fut suivie d'un dîner auquel les ambassadeurs furent invités. Le roi y montra son esprit en proposant des questions auxquelles il répondait lui-même. C'était un vieillard de haute taille, sec et nerveux, d'une physionomie agréable et fort ami de la magnificence. Dans une seconde audience qu'il donna à Contarini et au patriarche, à Ecbatane, il leur ordonna de retourner chacun dans son pays pour annoncer à son souverain qu'il ne tarderait pas lui-même à attaquer les Turcs. Enfin, le 17 juin, il donna aux ambassadeurs une audience de congé. Après avoir distribué au patriarche et à l'envoyé d'Iwan quelques présents, notamment un cimeterre et un turban, que le moine reçut comme le Moscovite, il leur expliqua les motifs pour lesquels il n'entrait pas immédiatement en campagne avec toutes ses forces. A ses côtés se tenaient deux seigneurs persans qui devaient se rendre en ambassade, l'un auprès de Charles, l'autre auprès du prince russe.

Mais, dès lors, ces négociations n'avaient plus d'objet réel. Vers le temps où Barbaro quittait ses vaisseaux, Hassan s'était avancé dans l'Asie Mineure, avait vaincu les Turcs, puis dans une seconde bataille fort contestée et fort sanglante, il avait vu son armée dispersée par l'artillerie ottomane. L'opinion, en Italie, fut qu'il avait été mal secondé. Il était d'autant moins disposé, maintenant, à reprendre sérieusement l'offensive contre les Turcs, que la révolte de son fils Ungermaumet lui donnait de grands embarras. C'est peut-être pourquoi il montrait tant d'impatience de voir partir les ambassadeurs.

Contarini ne regagna l'Italie qu'avec des peines et des périls sans nombre. Barbaro, pour qui Ussum Cassan avait beaucoup de bienveillance, demeura en Perse, dans l'espoir que le roi tenterait quelque entreprise contre Mahomet II; mais il vit bien qu'Ussum Cassan, après s'être vaillamment mesuré avec ce redoutable ennemi, était peu tenté de renouveler l'épreuve.

D'un autre côté, les progrès de la puissance ottomane rendaient les communications de plus en plus difficiles entre l'Europe et la Perse. Dans cette situation, le duc de Bourgogne n'avait rien de mieux à faire que de rappeler son ambassadeur, en quelque endroit qu'il se trouvât. Le sire de Corthuy revint donc en Flandre, où nous allons bientôt le voir entrer dans la période la plus pénible de sa vie.

SIXIÈME PARTIE.

I

Jean Adorne.