Mort de Paul II. — Barbe rasée. — Les chansons de Robinette. — L'hospice de Saint-Julien. — Patric Graham, primat d'Écosse. — Jean Adorne est attaché à l'ambassade du cardinal Hugonet. — Mission à Naples. — Le bâtard de Bourgogne. — Tournoi. — Siége de Neus. — Traité de Péquigny. — Les états généraux de 1475. — Commissaires au renouvellement des Magistrats de Bruges. — Le sire de Corthuy est nommé bourgmestre.

Que devenait cependant Jean Adorne? Nous l'avons laissé reprenant à regret la route d'Italie, moins touché de l'éclat des dignités dont la perspective s'ouvrait devant lui, que docile aux vues de son père. Avant d'arriver à Rome, il apprit un événement bien fâcheux pour la réalisation de ses brillantes espérances: Paul II était mort! Jean, cependant, n'en poursuivit pas moins sa route. A défaut du pape, il comptait trouver un protecteur dans le cardinal de Saint-Marc; mais celui-ci était parti ou se disposait à partir pour une légation.

Le jeune Adorne, comme il nous l'apprend lui-même, arrivait à Rome, le menton orné d'une barbe qu'il avait laissée croître et soigneusement entretenue pendant deux ans. Peut-être l'usage était-il de la porter longue dans les fonctions auxquelles Paul II l'appelait, il se la fit raser et alla passer quelque temps à Gênes, dans la société des parents et des amis qu'il y avait.

Il logeait chez un particulier nommée Julien Alamanni dont la femme était d'Amiens: c'était pour le jeune homme presque un compatriote. Robinette, tel était le nom de la dame, était vive, acorte et d'humeur joyeuse. Pour le distraire de ses mécomptes, elle lui chantait des chansons françaises qui le divertissaient fort.

Évidemment, il n'était point venu en Italie pour cela. Il quitta Gênes et revint à Rome, où il descendit à l'hospice de Saint-Julien: là se trouvaient, en ce moment, quelque Français, assez mauvais sujets, dont il ne rechercha pas la connaissance. Une rencontre plus heureuse lui était réservée dans la capitale du monde chrétien. Un prélat écossais, aussi distingué par sa piété que par sa naissance, attendait à Rome, dans une sorte d'exil, le moment de pouvoir retourner dans sa patrie: c'était Patric Graham, dont nous avons déjà parlé.

Non-seulement le souverain pontife avait confirmé le choix que le chapitre avait fait de Graham pour l'évêché de Saint-André, mais, à la demande du prélat, il avait érigé ce siége en archevêché; et, écartant les prétentions de l'archevêque d'York à exercer une juridiction sur l'Écosse, il avait reconnu les droits de celui de Saint-André au titre de primat du royaume; enfin il avait joint à cette dignité celle de son légat en Écosse, avec la délicate mission d'y corriger la discipline.

Les Boyd n'étaient point favorables, dit-on, à Graham; d'où il faudrait conclure que, lorsqu'ils s'emparèrent de la personne du roi et du pouvoir, ils rompaient ainsi avec les Kennedy. Quoi qu'il en soit, après la chute des Boyd, la cour n'en demeura pas moins contraire au primat, et il n'osait revenir en Écosse: les courtisans, qui profitaient des abus, n'étaient point pressés de voir arriver un réformateur. L'habile et intrigant Schevez, qui aspirait à remplacer Graham, et s'était emparé de l'esprit du roi par son savoir et surtout en flattant le goût de Jacques pour l'astrologie, ne cessait de susciter des obstacles au rival qu'il finit par supplanter.

Le vénérable prélat, pendant son séjour à Rome, admit auprès de lui Jean Adorne et se l'attacha; c'était une suite des relations de notre chevalier avec l'Écosse et un honorable témoignage des sympathies que ses qualités et sa conduite lui avaient méritées de la part de ce que ce pays avait de plus élevé et de plus respectable.

Le primat se disposait, en dépit des difficultés qui l'attendaient, à se rendre auprès de son troupeau, lorsqu'arriva Philibert Hugonet, évêque de Metz, frère du chancelier de Bourgogne. Il était spécialement chargé d'obtenir un chapeau de cardinal pour le protonotaire de Clugny. Une promotion eut lieu le jour de Noël de l'année 1473; Clugny n'y était pas compris, c'était l'ambassadeur. La fureur du duc fut extrême. On adoucit pourtant l'esprit de ce prince en lui représentant que le protonotaire rencontrait dans le sacré collége une opposition qu'on n'espérait surmonter qu'à la longue. Le cardinal demeura en Italie, comme ambassadeur de Charles auprès du souverain pontife et du roi de Naples; le pape lui donna de plus une légation dans les États-Romains: il fut aussi légat en Toscane.

Jean Adorne fut placé auprès de lui dans une position plus diplomatique que d'Église, qui le rapprochait, non pas, il est vrai, de sa patrie, mais du moins des affaires où elle était mêlée. Il passa plusieurs années avec le cardinal, à Rome et dans les États-Romains.

En 1475, il fut dépêché à Naples, auprès du roi Ferdinand, avec des lettres de créance qui portaient sur trois points ou articles. Il avait aussi une mission pour Antoine, bâtard de Bourgogne, récemment légitimé par le pape, et que Charles le Téméraire avait envoyé à la cour de Naples.

Le prince bourguignon fut reçu avec de grands honneurs dont Jean Adorne fut témoin; à cette occasion, celui-ci assista à un magnifique tournoi auquel le duc de Calabre prit part en personne.

Le duc de Bourgogne, cependant, s'engageait de plus en plus dans de vastes et périlleuses entreprises. En même temps qu'il traitait avec Édouard, qui devait aborder en France avec une armée, il profite d'une querelle entre deux prétendants à l'évêché de Cologne, pour chercher à s'emparer de Neus. Il se met ainsi l'Empereur et l'Allemagne à dos, et épuise vainement ses ressources. Les Anglais débarquent à Calais, mais l'or de Louis XI les désarme. Le traité de Péquigny enlève au duc son allié le plus puissant.

Louis XI, outre son habileté et sa souplesse, avait un grand avantage: il disposait librement des ressources des provinces qui lui obéissaient. Celles des Pays-Bas, les voyant chargées d'impôts et tenues en grande crainte par les gens de guerre, n'étaient pas tentées de se mettre en même position. Le duc s'irritait de cette différence. Il ne cessait de demander aux états de ses pays de par deçà ou aux villes de Flandre, des hommes, des vivres, de l'argent. Tantôt il rappelait à celles-ci leurs protestations de dévouement lors de son avénement, les dangers que courait la Flandre et les sacrifices qu'il s'imposait pour la défendre; tantôt il parlait en maître absolu et semblait prêt à recourir aux dernières extrémités. Tout en maintenant avec fermeté les priviléges de la Flandre, les magistrats cherchaient à désarmer Charles par un langage respectueux et en lui accordant, du moins, une partie de ses demandes[96].

Les Flamands, on le sait, aiment les impôts aussi peu que peuple qui soit au monde; ils ne prenaient qu'un faible intérêt à des guerres où la Flandre n'était pas directement en jeu. Il existait de plus des difficultés quant au service des fiefs et, ce qui touchait davantage le peuple, quant à la valeur des monnaies. De tout cela naissait une irritation, à peine contenue, et qui s'adressait aux hommes mêmes dont les représentations et les délais excitaient la colère du duc. On en verra plus loin les suites.

Charles ne put obtenir des états généraux, assemblés à Gand en 1475, le sixième denier sur tous les biens: on lui refusa également un armement général qu'il demandait; mais les Quatre Membres de Flandre lui accordèrent pourtant d'importants subsides, dans lesquels, suivant l'usage, chaque Membre avait à fournir son contingent. Celui de Bruges était toujours le plus fort.

C'est au commencement de septembre qu'avait lieu, chaque année, dans cette ville, le renouvellement du Magistrat: des commissaires nommés par le duc y présidaient. Ce furent, cette fois, Guy de Brimeu, sire d'Humbercourt, comte de Meghem, Guillaume de Clugny et le prévôt d'Utrecht.

Le duc de Bourgogne, qui employait des Flamands en Hollande, choisissait pour ses délégués en Flandre des personnages étrangers à cette province. Une sorte de fusion monarchique s'opérait ainsi au profit de son autorité. C'étaient, du reste, trois de ses principaux et plus affidés conseillers, et l'on voit par là quelle importance il attachait au choix qui allait avoir lieu. Il tomba sur le sire de Corthuy pour les fonctions de bourgmestre de la commune, tandis que celles de premier bourgmestre étaient conférées à Paul Van Overtveldt ou Descamps, conseiller du duc, qui les avait déjà plusieurs fois remplies et avait exercé celles de bailli.

Nous avons dit ailleurs combien les premières dignités municipales des grandes villes de Flandre étaient ambitionnées et environnées de considération; néanmoins, les funestes conjectures qui commençaient à poindre à l'horizon et celles que nous venons d'indiquer, rendaient alors ces honneurs peu enviables. Le plus sage, ou, du moins, le plus heureux pour notre chevalier, eût été de s'y dérober; mais il n'était point fait pour l'inaction: il jugeait probablement qu'il y a plus de prudence que d'honneur à s'éloigner d'une cause lorsqu'on en voit pâlir l'étoile; il aimait sa ville natale et pouvait se flatter de lui être utile. En passant par des mains bienveillantes, le pouvoir s'adoucit.

II

Une grand'mère.

Nouveaux impôts. — Mécontentement du peuple. — Conquête de la Lorraine. — L'ombre du connétable. — Défaite du duc à Granson. — Fortune lui tourne le dos. — Bataille de Morat. — Hemlink ou Memlink. — Mariage d'Arnout Adorne. — Agnès Adorne. — Renouvellement des Magistrats.

L'administration qui venait d'achever son terme léguait à celle dont notre chevalier faisait partie une tâche fâcheuse. Des subsides avaient été votés, il fallait y pourvoir par des taxes nouvelles. On prit du moins une précaution qui pourrait sembler superflue, tant la chose était naturelle, mais qui devait prévenir sinon des abus, au moins d'injustes soupçons: il fut décidé que les particuliers chargés de la recette ne pourraient être de la Loi. Le peuple n'en trouva pas moins l'impôt peu de son goût et éclata en murmures.

C'était un bien pour Bruges, beaucoup plus que pour le sire de Corthuy, à qui le souvenir de cette émotion a pu nuire, que les fonctions de bourgmestre de la commune fussent alors exercées par un homme qui pût faire servir son influence et la considération dont il jouissait, à maintenir la tranquillité sans qu'il fût besoin de recourir à des mesures sévères. Le calme fut bientôt rétabli et toute l'attention se porta sur ce qui se passait au dehors.

Les événements se pressaient ainsi que dans les dernières scènes d'un drame. Un moment la fortune paraît encore sourire au duc de Bourgogne comme pour l'entraîner plus sûrement à sa perte: une trêve avec Louis XI lui permet de se jeter sur la Lorraine et de s'en rendre maître.

Sur ces entrefaites, le connétable arrêté à Mons, où il s'était réfugié, est livré au roi par ordre de Charles, qui devait partager les dépouilles de Saint-Pol et recouvrer des places dont celui ci s'était emparé. Voulant se ménager entre plus puissants que lui, Saint-Pol avait leurré et déçu tout le monde; mais il était l'hôte de Charles et un obstacle à l'ambition de son astucieux antagoniste. Humbercourt et Hugonet, lorsque, à leur tour, ils montèrent à l'échafaud, ne virent-ils point cette ombre qui marchait devant eux et leur faisait signe de la suivre?

Cependant la catastrophe se préparait: le duc, dans une expédition contre les Suisses, est mis en déroute par sa propre avant-garde qui, en se repliant sur son armée, y jette la confusion. C'est alors que, suivant une expression de son épitaphe, dont Napoléon Ier se fit répéter la lecture, fortune lui tourna le dos! Son camp, son artillerie, sa vaisselle, ses joyaux, tombent aux mains de l'ennemi. Cet échec fut bientôt suivi, près de Morat, d'une défaite sanglante.

On peut juger quelle impression de telles nouvelles firent en Flandre, et en particulier sur l'esprit de notre chevalier. Le bruit fut d'abord que le duc était mort. En effet, sa vie, on peut le dire, était finie; le reste ne fut plus que l'agonie de sa grandeur et de sa fierté.

On place vers l'époque de ces désastres l'arrivée à Bruges d'un artiste né dans cette ville, où l'on admire encore quelques uns de ses chefs-d'œuvre. Un peintre moderne a représenté Anselme Adorne, bourgmestre de Bruges, allant visiter l'atelier de Memlink ou Hemlink, car si l'on est d'accord sur son talent, on ne l'est pas sur son nom[97]. Nous ignorons si quelque tradition locale a fourni ce sujet, et nous croyons plutôt que l'on aura voulu unir ainsi deux souvenirs chers aux Brugeois. L'épisode, s'il était d'accord avec les dates, n'aurait pourtant rien d'invraisemblable. Anselme aimait les lettres, sœurs des arts; dans ses voyages, les peintures attiraient son attention. Parmi celles de Memlink, quelques-unes ont reproduit les traits de personnes qui appartenaient ou tenaient d'assez près à la famille du chevalier. Lui attribuer du goût pour les arts qui remplissaient ainsi de leur influence l'atmosphère où il vivait, et de la prédilection pour les talents du peintre brugeois, n'était point dans ces circonstances une supposition forcée.

Deux événements domestiques qui intéressaient notre chevalier, quoique à des degrés différents, marquèrent l'époque de sa magistrature. A ses baronnies d'Écosse et aux seigneuries de Vive et de Ronsele, que sa famille possédait en Flandre, il joignit la terre de Ghendtbrugge qui passa plus tard au plus jeune de ses fils. L'aîné, après Jean, épousa vers le même temps Agnès de Nieuwenhove; elle appartenait à une ancienne famille de chevaliers et porta la terre qui lui donnait son nom et qui était une des bannières de Flandre, dans la descendance du sire de Corthuy. Cette union était sous tous les rapports si bien assortie, que lorsque Agnès eut cessé de vivre, Arnout Adorne, ne trouvant plus rien qui l'attachât au monde, le quitta pour le cloître, comme avait fait son aïeul; hérédité remarquable d'austère piété, lorsque déjà la réformation frappait à la porte.

Ce mariage était pour Anselme une grande joie au milieu des inquiétudes et des noirs pressentiments du moment; mais il eut lieu sous de tristes auspices. La cérémonie se fit le 7 janvier, entre les fatales journées de Granson et de Morat. La nouvelle du premier désastre n'était sans doute pas encore parvenue en Flandre, ou l'on jugea plus sage de ne point différer, soit pour ne point jeter l'alarme, soit en vue même des incertitudes de l'avenir.

Vingt-trois ans plus tard, une jeune femme posait devant le grand artiste brugeois; elle était vêtue d'une robe de brocart ou de drap d'or, serrant à la taille, et presque entièrement cachée sous un vêtement plus ample de velours d'une pourpre foncée, doublé d'hermine et à manches larges et pendantes. Ses mains, petites et blanches étaient ornées de joyaux, aussi bien que son cou. Elle portait en outre une lourde chaîne d'orfèvrerie. Sa tête était couverte d'une coiffe blanche et, par-dessus, d'une sorte de voile de velours noir doublé d'une étoffe de soie jaune, qui retombait sur ses épaules. Ses ajustements cachaient presque entièrement sa poitrine et formaient, de part et d'autre du peu qu'elle en laissait voir, une sorte de collet de velours noir avec une bordure blanche comme en ont les rabats des prêtres. On n'apercevait point ses cheveux retroussés en arrière; mais la transparence du teint, l'arc légèrement tracé des sourcils, le bleu clair des yeux, annonçaient dans la dame qui se faisait peindre, malgré son origine italienne, une blonde fille du Nord. Ses traits avaient de la douceur, son maintien de la dignité; sa taille était svelte et bien prise.

C'est ainsi qu'Agnès Adorne, seul fruit du mariage d'Arnout, a été peinte par Memlink. Lorsque Anselme, père de six fils, la prenait, enfant, dans ses bras, il ne devait point se douter qu'il y tenait le dernier espoir de sa race. Moins de trente ans après lui, celle-ci était près de s'éteindre. Les fils d'Agnès[98] furent adoptés dans la maison d'Adorno par les comtes de Renda, et cet acte reçut la sanction souveraine. L'une des deux branches que forma la descendance de cette dame et de son second mari prit en effet le nom d'Adorne: le soin qu'on mettait à le perpétuer était un hommage à la mémoire encore fraîche de notre voyageur.

Son année d'exercice terminée (septembre 1476), il fut remplacé par un autre chevalier de la maison de Halewyn. Un Nieuwenhove fut nommé premier bourgmestre. C'est pendant leur magistrature que le dénoûment attendu pour Louis XI avec une fiévreuse impatience, vint combler ses vœux et tout remuer en Flandre.

III

Mort de Charles le Téméraire.

Siége de Nancy. — Le comte de Campo Basso. — Ambassade écossaise. — Singulière prédiction. — Elle est confirmée par l'événement. — Le mauvais valet de chambre. — Réflexions. — Les états des provinces s'assemblent. — Les métiers de Gand. — Troubles à Bruges. — Le sire de Corthuy capitaine de la duchesse de Bourgogne. — Les trois chroniques.

Accablé de honte et de douleur, Charles, s'attachant néanmoins avec une fatale persistance à ses entreprises, semblait jeter le défi à la destinée. Avec une poignée de soldats mal armés, mal payés, découragés, malades, il poursuivait le siége de Nancy. Une sombre figure marchait à ses côtés, semblable à un esprit de ténèbres, qui ne devait le quitter qu'après l'avoir précipité dans l'abîme: c'était le comte de Campo Basso.

Sur ces entrefaites arrivait à Bruges une ambassade écossaise chargée d'exposer au duc de Bourgogne les doléances du commerce au sujet de certaines mesures que ce prince avait prises. Plusieurs des personnages les plus distingués de la ville s'empressèrent de fêter ces étrangers, et l'on pense bien que le sire de Corthuy ne fut point des derniers. On pourrait placer chez lui le lieu d'une scène singulière rapportée par Buchanan, si le récit même de cet auteur plus élégant que fidèle, n'était vraisemblablement une fable. Voici ce qu'il raconte: Dans un repas donné aux envoyés écossais, un certain docteur en médecine, nommé André, qui se piquait d'astrologie, les prenant à l'écart, leur dit mystérieusement: «Ne vous pressez pas de vous rendre au camp du duc de Bourgogne: dans trois jours vous apprendrez sa mort.» En effet, on sut bientôt qu'à la suite d'une bagarre plutôt que d'un combat, Charles avait été enveloppé et massacré le 5 janvier 1477.

Commines vit depuis, à Milan, un anneau où était gravée une pierre à fusil et que le duc avait coutume de porter à son pourpoint: «Celuy qui le lui ôta,» dit l'historien, «fut mauvais valet de chambre.»

On douta de la mort du Téméraire; le peuple ne voulait point croire que de cet homme puissant qui avait agité la terre, il n'y restait plus qu'un cadavre nu, la face prise dans la glace d'un fossé. C'est ainsi qu'on le retrouva au bout de quelques jours.

L'épée qu'il avait portée, après Philippe le Bon, avait rivalisé avec le sceptre des Valois, soumis la Hollande et la Frise, le Luxembourg, la Gueldre, cruellement réprimé les Liégeois, dompté les communes soulevées, conduit et contenu les grands; maintenant elle tombait, brisée, aux mains d'une jeune orpheline aux prises avec les armes et les intrigues de Louis XI: c'était une révolution.

Le 24 janvier, la duchesse, conjointement avec la veuve du Téméraire, annonçait le tragique événement aux populations, en même temps que l'intention d'aviser, de concert avec les princes de son sang, ses conseillers et les «gens des Trois États des pays de par deçà,» qui dans peu allaient s'assembler, à alléger les charges des sujets, à les traiter avec douceur et justice, et à résister aux entreprises des ennemis[99]. Il est triste de le dire: quand on est fort, on est peu disposé à céder; quand on a cessé de l'être, les concessions trahissent la faiblesse et ne désarment guère ceux qui les obtiennent.

Les princes alliés à la maison de Bourgogne, les principaux seigneurs, la noblesse, les états généraux de provinces, parmi lesquelles la Flandre, le Brabant, la Hollande, le Hainaut, formaient chacune le centre d'autant de groupes particuliers, se réunissent autour de Marie, dans les murs de Gand, siége, en ce moment, du gouvernement et centre de l'action nationale. Le sire de Corthuy ne tarda pas à s'y rendre, et pendant quelque temps il put y observer, comme à leur source, des événements qui ne devaient influer que trop sur sa destinée.

Commines a injustement ravalé les hommes, étrangers jusque-là aux affaires, qui dans cette crise furent amenés à y prendre part. Si pourtant l'on se représente clairement la situation au dehors et au dedans, un ennemi aussi peu scrupuleux que puissant, poussé par la haine et la vengeance plus encore que par la politique, le pouvoir ébranlé et chancelant, les États de Bourgogne composés de deux parties presque étrangères l'une à l'autre, les provinces dites de par deçà récemment ou faiblement unies entre elles, chacune formant un État jaloux de ses droits et repoussant toute influence étrangère à son territoire; chez les grands, des vues, des intérêts divers; des institutions que d'autres pays enviaient, mais qui donnaient à la multitude une action directe et, dans des moments semblables, presque souveraine; la réaction d'autant plus violente, que la compression avait été plus forte; si, disons nous, l'on se fait une idée vive et nette d'un tel état de choses, on comprendra sans peine qu'il eût presque fallu un prodige pour qu'il n'en sortit rien que de juste, de sage et de régulier.

L'habitude d'obéir survit quelque temps au pouvoir; les conséquences de la situation ne devaient se développer que successivement. Bientôt pourtant un observateur attentif, dont le nom n'est point connu, écrivait silencieusement, dans des notes qui sont parvenues jusqu'à nous, que «le commun peuple était maître.» Ces mots, nous ne les transcrivons point avec un sentiment de dédain: Lazare[100] était du commun peuple; mais Lazare ne gouvernait pas. L'infortuné! il eût trouvé des flatteurs.

Les métiers de Gand s'arment et se font remettre en possession de tous leurs priviléges. A ce signal, les Brugeois demandent une lecture solennelle de ceux de leur ville. Le premier bourgmestre s'y oppose avec plus de fierté que de prudence; le peuple s'assemble en tumulte. A la vue du flot qui déborde et gronde, Nieuwenhove se trouble et court à Gand avertir la duchesse de se qui se passait.

Quelques jours après, on voyait entrer à Bruges, par la porte de Sainte-Croix, une petite troupe de cavaliers. Anselme Adorne en faisait partie, aussi bien que le sire de la Gruthuse, Jean, son fils, seigneur de Spiere ou des Pierres, et Jean Breydel. La duchesse, afin de rétablir l'ordre dans cette ville, l'avait placée sous le commandement des quatre capitaines que nous venons de nommer. Le reste se composait de leur suite et de leur escorte.

Avant de faire connaître ce qu'ils firent et quelles en furent les suites, nous devons dire quelque chose des sources où nous avons principalement puisé:

On trouve la relation des troubles de Bruges, à l'époque de l'avénement de Marie de Bourgogne, dans la Chronique de Flandre d'Antoine de Roovere, qui fait partie de l'ouvrage publié à Anvers en 1531, par Guillaume Vorsterman, sous le titre de: die exellente Cronike van Vlaenderen, ainsi que dans la Chronique de Despars, terminée en 1562, et celle qui a été publiée à Bruges en 1727, par André Wyts.

De ces trois ouvrages, le premier retrace le plus directement les impressions du moment et les souvenirs contemporains; mais souvent il rend ceux-ci d'une manière un peu confuse, et ils ont besoin d'être débrouillés et éclaircis. L'auteur, qui était déjà mort quand on imprimait son récit, fut musicien et homme de lettres, ou, suivant l'expression du temps, rhétoricien. Vorsterman vante beaucoup ses talents. De Roovere n'en donne pourtant pas de grandes preuves par ses acrostiches qu'il appelle des incarnations, ni par la forme de son récit: ses paragraphes commencent, d'ordinaire, par le mot item, ainsi que les articles d'un compte ou d'un inventaire; mais personne n'est plus au fait que lui de ce qui se passe dans les rues et sur le marché de Bruges, et les détails qu'il donne sont précieux pour l'intelligence des faits et leur appréciation.

Nicolas Despars ou d'Espars, gentilhomme et Poorter de Bruges, bachelier en droit, est déjà plus éloigné des événements; il a pris soin pourtant de comparer ensemble toutes les chroniques de Flandre, soit imprimées, soit inédites, écrites en latin, en français ou en flamand, et les résume avec gravité et droiture.

André Wyts, imprimeur de la ville, a dédié au comté de Lalaing, commissaire impérial en Flandre, et aux Magistrats de Bruges un travail signé seulement des lettres N. D. et F. R., qui comprend l'analyse de tous les priviléges de la province, des villes et châtellenies, et le récit de ce qui s'est passé en Flandre de 1346 à 1482, tiré, selon que l'annonce le titre, des écrivains les plus dignes de foi, de manuscrits et mémoires inédits, notamment d'écrits contemporains des événements, rédigés en langue flamande. On peut supposer que l'ouvrage de Despars a été mis à contribution dans cette compilation, et lorsqu'elle s'en écarte, ce n'est souvent que pour tomber dans quelque méprise.

Despars et les auteurs de la chronique éditée par Wyts résument, acceptent ou rejettent, suivant l'opinion qu'ils se forment. Celle de Despars, surtout, n'est point à dédaigner sans doute; mais De Roovere raconte, quant au gouvernement de Marie de Bourgogne, ce dont il a pu être témoin lui-même, ou, du moins, ce dont la mémoire était encore fraîche au moment où il écrivait.

C'est surtout en comparant et en pesant les témoignages de ces auteurs que nous avons pu nous rendre un compte exact des faits dont on va lire le récit[101].

IV

Les capitaines de la duchesse.

Objet de la mission des capitaines. — L'avenir de Bruges. — Le sire de la Gruthuse. — Jean de Bruges. — Jean Breydel et son escorte. — Transaction. — La Gruthuse au balcon de l'hôtel de ville. — Arrestation d'Hugonet et d'Humbercourt. — Exécutions à Gand. — Troubles à Bruges. — On demande la mise en jugement des anciens magistrats. — Caractère de la justice communale dans les temps de troubles. — Les partis et leurs accusations.

La mission qui était confiée au sire de Corthuy, conjointement avec les autres personnages que nous venons de nommer, n'était pas moins flatteuse que délicate; elle témoignait, à la fois, de l'estime que la cour avait pour lui et de celle qu'il inspirait à ses concitoyens, car il s'agissait de rétablir parmi eux l'ordre et le calme, non par des mesures de rigueur auxquelles on ne pouvait même songer, mais par la conciliation et par l'ascendant de la sagesse et de la considération personnelle.

Parvenue au sommet de ses prospérités, dont il ne reste plus qu'un souvenir et la misère qu'elles laissent trop souvent après elles, Bruges rencontrait une pente fatale et devait rapidement la descendre. Il semblait que la nature et les événements conspirassent ensemble sa ruine. Le Zwyn[102] commençait à se fermer peu à peu à la navigation. Les agitations politiques éloignèrent le commerce effrayé, et lorsqu'il consentit à revenir, les avenues se fermaient devant lui. Survint ensuite la réforme religieuse qui remua de nouveau le peuple et troubla jusqu'à la paix des tombeaux. La peste, enfin, se chargea de mettre la population de niveau avec sa fortune réduite. Jamais Bruges ne se releva.

Il n'était donné de l'arrêter dans cette voie, dont on ne découvrait pas même les abîmes, ni au sire de Corthuy, ni aux autres délégués de la duchesse. C'est beaucoup, quelquefois, de pourvoir aux besoins les plus pressants du moment, et telle était la véritable tâche des capitaines. La chronique publiée par André Wyts confond, ici, deux qualités fort différentes désignées également par ce titre. Anselme Adorne n'était point, en ce moment, capitaine de quartier (Hoofdman), non plus que les trois autres. C'étaient des officiers de la maison de Bourgogne, qui devaient se partager les importantes fonctions de commandant ou gouverneur.

La Gruthuse les avait déjà remplies à Bruges, ainsi que nous l'avons vu plus haut, et avait beaucoup contribué à maintenir cette ville dans l'obéissance, lors du soulèvement des Gantois contre Philippe le Bon.

Proprement, c'était un Van der Aa, de la famille des seigneurs de Grimberghe; il devait à des alliances le nom de Bruges et les titres de sire de la Gruthuse et de prince de Steenhuse. Édouard IV l'avait créé comte de Wincester. Il était marié à une dame de la maison de Borsèle, fille du comte de Grand-Pré et d'une princesse d'Écosse. Sa naissance et les services signalés qu'il avait rendus aux ducs de Bourgogne lui avaient valu l'ordre de la Toison d'or, ainsi que la lieutenance générale de Hollande, Zélande et Frise, que lui enlevaient les circonstances présentes; ses qualités étaient dignes de son rang, son caractère humain et affable: esprit sage et modéré, il savait s'accommoder aux temps.

Son fils est connu principalement pour sa participation à quelques opérations militaires. Après la mort de la duchesse, ayant pris parti, aussi bien que la Gruthuse lui-même, contre Maximilien, il passa en France quand ce prince l'eut emporté et fut gouverneur de la Picardie et chevalier de Saint-Michel.

Breydel, au contraire, s'attacha à la cause du duc d'Autriche et paya son zèle de sa tête. Nous avons parlé de ses exploits contre les infidèles; il avait actuellement sous ses ordres des hommes d'armes étrangers qu'il s'était attachés dans ses guerres lointaines, ou qui formaient la force armée mise à la disposition des capitaines.

Ce n'était pourtant ni cet appareil guerrier, ni leur valeur personnelle qui eussent pu suffire à contenir une population de deux cent mille âmes, dans un moment où le pouvoir était sans force et l'État en péril. Les capitaines s'appliquèrent à calmer les esprits. Le soir même de leur arrivée, la Gruthuse et ses compagnons eurent une conférence avec les doyens; il s'agissait de s'entendre sur les conditions auxquelles les métiers consentiraient à déposer les armes. Ceux-ci exigeaient l'abolition des nouveaux impôts, l'annulation des contre-lettres qu'on gardait au château de Lille, ainsi que des conditions imposées par Philippe le Bon, en 1437, enfin le rétablissement de tous les priviléges. Celui de mettre en jugement les magistrats et même les officiers de la duchesse qui exerçaient à Bruges leurs fonctions, fut le point le plus contesté: c'était, en effet, une arme bien dangereuse. On finit, cependant, par tout accorder, et le sire de la Gruthuse s'employa vivement auprès de la cour pour qu'elle ratifiât ces concessions.

Le 7 mars, un beau drap d'or couvrait le balcon de l'hôtel de ville; la Gruthuse, revêtu des insignes de la Toison d'or, y parut entre quatre religieux, savants en théologie; là, après avoir fait donner lecture des actes dont on se plaignait, il les déchira de sa main, aux acclamations de la foule qui jurait de vivre et de mourir avec la jeune duchesse.

Tous les priviléges de la ville furent ensuite soumis à l'inspection des chefs de la bourgeoisie, ainsi que des doyens. «De tout ceci,» ajoute la chronique, «il revint au sire de la Gruthuse beaucoup d'honneur et d'affection parmi le peuple.»

On voit ici la Gruthuse sur le premier plan et les trois autres capitaines rester dans l'ombre; peut-être Breydel n'était-il même que son lieutenant, et Jean de Bruges ne pouvait, à côté de son père, jouer qu'un rôle secondaire. Le sire de Corthuy aurait eu ainsi, seul entre les trois, une position indépendante; on ne saurait douter qu'il n'inspirât à la duchesse et à son conseil une confiance particulière, ce qui devait donner beaucoup de poids à son intervention. S'il paraît moins en évidence que la Gruthuse, tout n'en porte pas moins à croire qu'il le seconda loyalement. Il voyait avec joie le calme rétabli par leurs soins communs: ce fut encore un beau jour dans sa vie publique et peut-être le dernier. Bien souvent, il vient un temps où la destinée change de cours: tout allait au-devant de nous, tout s'éloigne ou s'assombrit. C'est moins un malheur, peut-être, qu'un signal et un bienveillant avertissement. Quand tout ce qui nous a ébloui, entraîné, charmé, ne nous offre plus que mécomptes et amertume; quand les nœuds qui nous lient à la vie se détachent l'un après l'autre, que toutes les clartés de la terre pâlissent ou s'éteignent, n'est-ce pas pour qu'on la quitte sans regret et que, d'avance, l'on regarde plus haut?

La situation politique, à Bruges, comme dans le reste de la Flandre, avait toujours pour pivot ce qui se passait à Gand. Un drame lugubre s'y préparait: Hugonet et Humbercourt avaient à porter le poids de leur faveur passée et, plus encore, de celle qu'ils conservaient en secret. Malgré leurs dispositions favorables, Louis XI ne les trouvait pas assez souples et voulait tout brouiller; par des indiscrétions calculées, il les compromet adroitement. Le duc de Clèves leur devient hostile, en apprenant qu'ils voulaient le mariage du dauphin avec la duchesse dont il ambitionnait la main pour son propre fils. Le peuple de Gand avait peu besoin qu'on l'excitât contre ces étrangers; il les fait jeter en prison. Les métiers s'arment de nouveau et font arrêter encore plusieurs personnages dont quelques-uns sont immédiatement mis à la question et exécutés.

C'est, dans le pays, un mouvement général. On voit accourir à Bruges les gens du Franc qui lacèrent ou livrent aux flammes les actes par lesquels ce territoire avait été érigé en quatrième Membre et traînent leurs magistrats devant le bailli pour qu'il les fasse conduire au Steen[103]. Peu après, les Brugeois font subir le même sort à quelques habitants, et prétendent qu'on y joigne encore tous ceux qui avaient rempli dans les dernières années les fonctions de bourgmestre ou de trésorier de la ville, afin qu'ils eussent à rendre compte de leur gestion.

Le baron de Corthuy, qui venait de remplir une mission toute de conciliation et de popularité, était du nombre des magistrats que cette mesure aurait atteints; les libertés qu'il avait concouru à rendre à ses concitoyens, se tournaient ainsi contre lui. Ce n'est pas qu'il y eût eu quelque chose d'effrayant pour lui à rendre compte de son administration devant des juges impartiaux et indépendants; mais rien de redoutable, dans les moments d'émotion populaire, comme cette juridiction communale que nous allons voir à l'œuvre. C'était la justice criminelle du temps, avec tous ses vices et l'intervention de la multitude, avec tous ses entraînements; point d'appel ni de sursis, la torture ou sa menace, aucune des garanties qui de nos jours protégent les biens, l'honneur et la vie du dernier des citoyens.

Lorsqu'on parcourt d'ailleurs les chroniques du temps, on aperçoit des partis en jeu, et l'on sait assez quelles sont leur équité et leur modération. Selon les différentes phases de la politique, on voit ceux qui partageaient la Flandre se poursuivre tour à tour des plus déplorables accusations. Qui voudra croire que Jean de Nieuwenhove[104], brave et renommé capitaine, l'un des héros de Guinegate, où il fut armé chevalier, ait détourné à son profit les fonds destinés à la solde des troupes; que Martin Lem ait machiné la mort de Barbesan; que le fond de la politique de la Gruthuse ait été de dégager ses revenus en spéculant sur les variations du tarif des monnaies? Tout cela fut dit, accepté, par un parti ou par l'autre, et la postérité le rejette avec mépris.

Le baron de Corthuy pouvait être aussi en butte à la haine d'un parti et en devait subir les conséquences. Les choses toutefois, à Bruges, n'en étaient pas encore tout à fait là; le coup fut amorti: on détourna la fureur populaire sur le bourgmestre fugitif qu'elle ne pouvait atteindre. Une prime fut promise à qui le livrerait.

La famille et les amis d'Anselme respiraient en voyant l'orage s'éloigner d'une tête vénérée; mais il devait éclater bientôt avec plus de furie.

V

Marie de Bourgogne.

Tâche pénible. — La gloire des nations. — Supplice d'Hugonet et d'Humbercourt. — Nobles larmes. — Adolphe de Gueldre et le duc de Clèves. — Entrée de la duchesse à Bruges. — Troubles. — Pillage. — L'échevin justifié et emprisonné. — Cris de mort. — Ambassade de l'empereur Frédéric III. — Renouvellement des magistrats. — Une plaisanterie de Louis XI. — Les Gantois entrent en campagne. — Revue des milices brugeoises. — Les seize. — Digression. — Les deux déserteurs.

Ce n'est pas, nous l'avouons, sans avoir hésité quelque temps que nous poursuivons notre tâche: elle nous oblige à retracer avec détail des scènes pénibles d'agitation et de désordre; mais tous les peuples, toutes les formes de gouvernement, tous les états de la société ont leur part d'erreurs et de fautes, et nous ne pensons pas que l'historien ait charge de les couvrir d'un voile, ou, comme on l'a vu ailleurs, d'un vernis séduisant. La gloire d'une nation dépend moins du soin qu'on prendrait de pallier et de colorer ce qui a pu s'y passer de moins digne d'éloge, que des grands hommes qu'elle a produits et des grandes choses qu'elle a faites. Aucun pays n'efface sous ce double rapport les provinces belges, et la Flandre a sa belle et noble part dans de tels souvenirs. Nous pouvons donc être tranquilles, et nous reprenons notre récit.

Assez d'autres sans nous ont exposé et discuté les griefs auxquels les deux anciens conseillers de la maison de Bourgogne, détenus dans la prison de Gand, étaient en butte; ce dont nous nous préoccupons surtout, c'est de la relation que nous apercevons entre cette affaire et l'ensemble de la situation.

L'histoire offre certains moments où toute une suite d'événements est comme suspendue à la vie d'un homme, à l'existence d'un enfant, à un siége qui se poursuit, à un procès qui se juge. Ainsi en était-il de celui-ci. Hugonet et Humbercourt, l'homme d'État et le capitaine, devant le tribunal auquel la duchesse avait été contrainte de livrer leur sort, c'était le règne de Charles qu'un arrêt allait frapper, et tout ce qui avait tenu à ce règne en devait sentir le contre-coup. La procédure semblait trop lente; le peuple s'agite; enfin l'arrêt est prononcé: les deux proscrits montent l'un après l'autre sur le même échafaud, dont on prit soin de changer la décoration, selon l'état et le rang de chacun.

Plus touchée de leur danger que ne le sont souvent les grands du malheur de ceux qui les servent, Marie avait tenté d'arracher ces victimes à la mort. Elle avait le doux éclat de la jeunesse, la majesté du rang; son deuil triste et récent, ses supplications, ses larmes, leur impuissance, rendent cet incident l'un des plus émouvants de nos annales.

Avec Hugonet et Humbercourt, elle défendait la mémoire de son père. Adolphe de Gueldre s'était saisi autrefois du sien, «à un soir, comme il se voulait aller coucher, et l'avait amené à cinq lieues d'Allemagne, à pied, sans chausse, par un temps très-froid, et le mit au fond d'une tour, où il n'y avait de clarté que par une bien petite lucarne.» Ce fils dont quelques circonstances semblent pourtant atténuer les torts, sans pouvoir l'absoudre, était l'un des prétendants à la main de l'héritière de Bourgogne et cherchait un point d'appui dans le peuple qu'il séduisait par des qualités brillantes.

Pour son parti, la mort d'Hugonet et d'Humbercourt était un triomphe. Le duc de Clèves y avait concouru en donnant les mains à la condamnation de tous deux. Voulant écarter un obstacle, il avait servi un rival et précipité le cours des événements qu'il se flattait de maîtriser. Il tente alors de rendre à la captivité Adolphe, l'idole de la multitude, qui s'était inscrit parmi les orfèvres. Vain et débile essai! Le duc de Clèves, chef du conseil, placé au sommet des pouvoirs, échoue contre les priviléges d'un métier et la faveur du peuple; il s'éloigne humilié et vaincu. Sa défaite devait donner au mouvement une impulsion nouvelle. Sans comparer les causes, ni les événements, on songe involontairement aux Girondins préparant la domination de leurs implacables adversaires.

Sur ces entrefaites, la duchesse de Bourgogne se rend à Bruges pour en jurer les priviléges. On la reçoit avec les honneurs dus à son rang. Archers et arbalétriers, à pied, à cheval, défilaient en bon ordre, le casque en tête, avec des casaques tailladées qui laissaient dessous briller leur armure. Les métiers portaient des flambeaux. Les maisons étaient ornées de draperies blanches, de drap d'or, de riches tapis. Des jeunes filles, couronnées de roses, vinrent offrir à Marie un chapeau des mêmes fleurs qu'elles lui présentèrent sur un plateau de cristal. On voyait, sur des théâtres, Moïse sauvé des eaux, le roi Priam et la reine Panthésilée, la jeune et belle Ara recevant la bénédiction de son père. Une inscription qui accompagnait la dernière représentation, renfermait cette allusion qui, en ce moment surtout, dut toucher la princesse: Nec fidem suam unquam mutavit ab eo[105].

Mais tandis qu'elle s'avançait dans une litière couverte de velours noir, au milieu des démonstrations de respect et de joie, un bruit se répandait, parmi la foule, que, par des sacrifices pour la défense commune, les magistrats du Franc avaient obtenu que ce territoire demeurât séparé de la ville. Le soir même, les métiers s'assemblent; plusieurs échevins sont arrêtés; la maison du bourgmestre est livrée au pillage, arme trop ordinaire de nos discordes.

L'un des échevins demanda à se justifier: il monta dans une chaire, sur la place, et donna des explications si claires et si précises, qu'il ne restait aucun doute sur son innocence. On ne l'en reconduisit pas moins en prison, car il ne fallait point fâcher le peuple: mais les agitateurs n'étaient pas satisfaits: ils voulaient du sang. Pour qu'il ne fut point versé, les doyens, disaient-ils, s'étaient fait compter cent couronnes. «Tue! tue!» s'écrient quelques voix. Tout était perdu sans le sang-froid du doyen des maréchaux: «A vos bannières!» crie t-il à son tour d'une voix retentissante: on se range; on endosse le harnais; chacun brandit ses armes. Pour produire ce tumulte, il avait suffi de trois ou quatre misérables.

C'est au milieu de ce désordre qu'arrivèrent à Bruges les ambassadeurs qui venaient demander la main de Marie pour Maximilien d'Autriche, fils de l'empereur Frédéric III. Pendant que se traitait cette grande affaire européenne autant que flamande, la duchesse put voir, des croisées d'une hôtellerie où elle se transporta, les métiers rangés, en armes, sur la place, les gens du Franc et des villes subalternes se joignant à eux, et une députation de Gand qui venait offrir aux Brugeois le concours de cette alliée puissante et redoutable.

Il fallait céder: aux concessions accueillies naguère avec tant d'enthousiasme, Marie en ajouta de nouvelles et les confirma toutes par ses serments.

Quoique les magistrats n'eussent pas fini leur temps d'exercice, ils devaient être renouvelés au début d'un nouveau règne, et ils le furent selon les priviléges qui venaient d'être accordés. Les sires de Gaesbeck, Van der Gracht et d'Utkerque (Charles de Halewyn), tous trois chevaliers, et le seigneur de Dadizeele, grand bailli de Gand, procédèrent à cette opération, de concert avec les chefs de la bourgeoisie et des métiers. On prit cinq échevins et autant de conseillers parmi les Poorters, un échevin et un conseiller dans chacun des huit autres Membres, c'est-à-dire des huit groupes que formaient les métiers. Les échevins élurent ensuite le premier bourgmestre, et le conseil, le bourgmestre de la commune.

Cette combinaison offrait l'avantage de ne laisser aucun des éléments de la cité devenir étranger à la chose publique. Le gouvernement avait une action par le choix des commissaires. La grande part, toutefois, était dévolue aux métiers, et, en fait, la multitude avait la plus forte, par sa masse, son ardeur, sa présence sur la place publique, ses armes qui la faisaient craindre, et dont on avait grand besoin.

Les États de Marie étaient envahis. Louis XI, tout en y fomentant des divisions, prenait des villes, les serrant vivement, payant bien la défection et effrayant la fidélité par des supplices. C'est ainsi qu'après avoir fait servir un bon souper aux députés qu'Arras envoyait à la duchesse, il leur fit couper la tête. Celle de l'un d'eux, qui était du parlement, fut exposée, avec un beau chaperon fourré, sur le marché d'Hesdin, «là où il préside,» ajoutait, en goguenardant, le roi qui aimait à raconter cette plaisante histoire.

Les Gantois entrent en campagne, sous la bannière que la jeune duchesse, pour leur complaire, avait remise de ses mains à Adolphe de Gueldre. Bruges, à son tour, se prépare à la guerre. Un corps soldé, ayant chaperon rouge et casaque pareille, à la croix de Bourgogne, sort des portes. Les milices accourent sur le marché pour y passer la revue; mais une fatale pensée naît ou est semée dans leurs rangs. Elles déclarent qu'elles ne partiront point, que l'on n'ait mis en jugement tous les bourgmestres et trésoriers de la ville, de 1472 à 1475: ainsi, quatre premiers bourgmestres, autant de bourgmestres de la commune, et huit trésoriers, en tout seize anciens magistrats. La date de leurs fonctions suffisait aux poursuites; on saurait bien, après, distinguer les innocents des coupables.

Le principe de cette mise en prévention, en bloc, était si absolu, qu'il enveloppait à la fois les hommes dont les opinions s'accordaient le moins. A côté de Van Overtveldt, conseiller du dernier duc, de Jean de Raenst, seigneur de Saint-Georges, de Barbesan, comme eux du parti de la cour, on trouvait, parmi les seize, l'un des chefs du parti contraire, Jean de Nieuwenhove, dont il vient d'être parlé. Il y avait encore Martin Lem et Pierre Metteneye, dont la conduite politique marque bien les vicissitudes du temps et l'incertitude qui régnait dans les esprits.

Ce fut à une époque postérieure à celle qui nous occupe en ce moment; mais ces détails sont curieux et caractéristiques. Martin Lem fut encore plusieurs fois premier bourgmestre; il se montrait entouré d'une escorte, en sorte que le peuple, en le voyant passer, s'écriait: «Voilà le petit comtin de Flandre!» ou bien: «Vive le comte Martin sans Terre!» Maître d'hôtel de Maximilien, il lui donne un magnifique banquet en sa maison de Richebourg. Bientôt les Trois Membres, en lutte avec ce prince, confèrent à Lem les fonctions de bailli; mais après, démissionné par eux, il va terminer ses jours dans l'exil. Pour Metteneye, il était fils du chevalier du même nom, dont nous avons parlé, et fut lui-même seigneur de Marque, Marquillies, Poelvoorde, pannetier des ducs de Bourgogne et capitaine du château d'Audenaerde. Lorsque Maximilien se trouvait à Bruges, déjà presque à demi captif, ce gentilhomme fut nommé écoutète. Charles de Halewyn était grand bailli: tous deux étaient agréables au peuple; mais réduits, à mesure que les événements se déroulaient, à prêter leur ministère à des actes qui les compromettaient et leur répugnaient, ils annoncent une sortie contre l'ennemi, se font ouvrir une porte, piquent des deux, et on les attend encore.

Tels étaient quelques-uns des compagnons d'infortune de notre voyageur. Les différences que nous venons de noter en établissaient, pour eux, dans le péril. Leur mise en jugement était, au surplus, demandée, maintenant, sans distinction et d'une façon qui ne permettait plus les hésitations ni les délais.

VI

Le Steen.