L'avertissement donné à Pétersbourg était superflu, car Alexandre ne désirait rien de plus que la Moldavie et la Valachie. Loin de vouloir donner à la guerre d'Orient un développement inattendu, il n'aspirait qu'à s'en débarrasser au plus vite, afin de retrouver la libre disposition de ses forces, et l'Occident lui inspirait trop de craintes pour lui laisser le loisir de rêver à de problématiques conquêtes au delà du Danube. En elle-même, la question d'Orient ne portait donc point matière à conflit et ne viendrait pas doubler la question de Pologne pour tendre davantage les rapports.
Malheureusement, le différend qui n'existait point dans le fond, Roumiantsof le suscita dans la forme. Ce vieillard aigri, qui n'en était plus à compter ses déceptions, résistait moins que jamais à épancher sa bile; il continuait d'émettre à tout propos des réflexions maussades. S'il déclara que Sa Majesté Russe, après comme avant ses succès, était décidée à ne signer qu'une paix conforme aux stipulations d'Erfurt, il se prit à insinuer que l'empereur Napoléon ne se piquait pas d'une fidélité aussi rigoureuse à ses engagements: il croyait savoir, ajoutait-il, que la France n'était pas étrangère aux difficultés que les Russes avaient rencontrées en Orient; n'avait-elle point, par de secrètes démarches à Constantinople, encouragé la Porte à prolonger sa résistance? Cette accusation reposait sur des présomptions téméraires ou des renseignements inexacts, car Napoléon, sans imposer aux Turcs la cession des Principautés, la leur avait plusieurs fois conseillée, et nous avons vu qu'il avait ses raisons pour la souhaiter. En tout cas, il était au moins inutile et inopportun, à l'heure où la Russie semblait sur le point de recueillir le principal bienfait de l'alliance, de contester rétrospectivement la sincérité et le mérite de nos concessions.
Cette chicane provoqua chez Napoléon un nouvel afflux de colère. C'était lui manquer, s'écria-t-il, c'était méconnaître son caractère et sa puissance que de lui prêter de petits moyens et de mesquins procédés: sa manière n'était pas de retirer subrepticement d'une main ce qu'il dispensait de l'autre. Roumiantsof eût dû le savoir, lui qui avait vécu à Paris et vu comment s'y traitaient les affaires. «Ce ministre, dit l'Empereur, a tout à fait désappris ce pays-ci. Il se plaît à nous insulter de toutes les manières. La faute en est au duc de Vicence, qui ne lui répond pas ad hoc 521.» Et il trouve décidément que Caulaincourt manque de riposte, que c'est l'ambassadeur des heures sereines plutôt que des temps troublés, et il songe à le remplacer. Mieux inspiré, le duc eût répondu que l'Empereur, s'il avait voulu s'opposer aux progrès des Russes, l'eût fait à la tête de toutes ses armées; l'Empereur ne subit point l'annexion des Principautés; elle s'opère par sa volonté expresse, par l'effet de sa munificence, et il n'a pas tenu à lui qu'elle ne fût depuis longtemps consommée. Est-ce sa faute si la Russie, par une suite d'opérations languissantes, a laissé traîner un résultat qu'un peu de vigueur eût nécessairement emporté? D'ailleurs, c'est une habitude chez elle que de s'en prendre à autrui des conséquences de ses fautes, et tout ceci n'est que la suite du système constamment mis en œuvre: se plaindre au lieu d'agir. Ce système «larmoyant», Napoléon se donne l'air de l'imputer exclusivement à Roumiantsof; dans le fond, il ne le reproche pas moins à Alexandre et l'en tient responsable. Son jugement sur le Tsar se confirme, s'accentue: décidément, il ne voit en lui qu'inconsistance et faiblesse, sous d'aimables dehors, et ne reconnaissant plus aucun côté viril à ce prince qui se lamente et s'affole, qui éprouve à tout instant le besoin d'être consolé et réconforté, qui appelle à l'aide dans ses embarras au lieu de puiser son secours en lui-même, dans de mâles résolutions, il se met à le mépriser comme une femme 522.
Au reste, la Russie ne lui fournit de tous côtés que sujets de déplaisir et d'humeur. En ces jours de juillet et d'août 1810, il perçoit en Allemagne, dans cette contrée qu'il a cru à jamais pliée au joug, un murmure hostile, un chuchotement de mauvais augure, et ce sont des voix russes qui s'élèvent, hardies et frondeuses, au milieu de l'universel silence. Tandis que la Russie se ferme elle-même aux étrangers, dresse devant eux, à toutes les portes de son empire, d'infranchissables obstacles, elle ouvre largement ses frontières à ses propres sujets, pour qu'ils aillent porter au loin leurs passions antifrançaises, leur esprit de dénigrement, et toute une partie de sa noblesse est perpétuellement en voyage. Pendant l'été, cette société nomade se pose et se fixe dans les villes d'eaux d'Allemagne, dans les fraîches vallées de Saxe et de Bohême: Tœplitz, Carlsbad, Egra, Baden, deviennent ses résidences préférées. À ces universels rendez-vous affluent en même temps les oisifs et aussi les mécontents de tous pays; des ministres congédiés, des rois en disponibilité y promènent leur ennui, et un monde interlope y coudoie la haute société européenne. Dans ces stations cosmopolites où la médisance et l'intrigue sont le grand remède au désœuvrement, le ton est donné par les Russes, par les dames russes surtout; elles y viennent par essaims et emplissent ces lieux sonores d'un bourdonnement continu. Élégantes, raffinées, suffisamment spirituelles, menant grand train, affichant l'opulence, elles réunissent sans difficulté autour d'elles, grâce à la liberté de relations et d'allures qu'autorise la vie des eaux, des éléments nombreux et disparates; chacune d'elles se forme un cercle, improvise un salon, et le public qui leur fait écho les entend tenir contre nous des propos envenimés, lancer de perfides suggestions, et débiter d'un ton mièvre des paroles de haine.
Toutes ont le désir de paraître informées, la passion de jouer à la femme d'État: il n'en est pas une qui ne se prétende initiée au secret des cours, qui ne se pose en Égérie d'un personnage de premier rang, qui n'affirme tenir de bonne source des renseignements sûrs. D'un air mystérieux qui aiguise la curiosité, les yeux baissés, elles laissent tomber de leurs lèvres à peine ouvertes des demi-confidences, qui se traduisent au dehors sous forme de fausses nouvelles et de bruits à sensation. Il s'agit toujours de rupture imminente entre la France et la Russie; l'empereur Alexandre, dit-on, connaît aujourd'hui ses intérêts et sait où sont ses véritables amis; il se rapproche de l'Angleterre, il dispose de la Prusse et de l'Autriche, et l'Europe doit s'attendre à le voir reparaître sous les traits d'un libérateur, menant contre le parvenu corse la croisade des rois. À intervalles périodiques, ces rumeurs renaissent, se répandent, se propagent, font passer dans l'air un vent d'orage et courir d'un bout de l'Allemagne à l'autre de sourds frémissements.
Il y a là un danger pour l'ordre napoléonien, une cause de trouble et d'insécurité. Si les clameurs des Polonais à Varsovie tiennent l'empereur Alexandre en de perpétuelles alarmes, le langage des Russes en Allemagne indispose Napoléon et lui fait froncer le sourcil; il se rappelle que ces attaques légères ont maintes fois précédé et annoncé de plus sérieuses prises d'armes, que cette petite guerre a toujours préparé la grande. D'ailleurs, il est un endroit où les menées russes créent dès à présent à notre politique de sérieux embarras, s'attaquent directement à elle et la tiennent en échec; c'est cette ville de Vienne où il importe surtout que notre influence s'affermisse et domine 523.
À Vienne, il est inutile de se le dissimuler, hormis l'Empereur, hormis le cabinet, qui vient de s'offrir, tout demeure ou redevient hostile, au moins dans les hautes classes, et cette opposition de la noblesse, dans le plus aristocratique des États, laisse notre crédit vacillant et précaire, sans autre base que la volonté d'un monarque irrésolu et l'existence fragile d'un ministère. C'est la situation de Pétersbourg après Tilsit, avec les mêmes dangers, les mêmes particularités choquantes. Notre ambassadeur, qui représente le premier potentat du monde et le gendre de l'Empereur, n'a point de situation en dehors d'un cercle étroit et purement officiel. Cordialement accueilli à la Burg, craint et flatté par les ministres, il est à peine subi par la société, où brillaient et régnaient naguère les fringants ambassadeurs de la royauté française. M. Otto souffre de cette différence, sans oser la signaler ouvertement à Paris; mais des avis particuliers en informent très crûment l'Empereur: «L'éloignement pour l'ambassade de France, écrit l'un des secrétaires au duc de Cadore son parent, est toujours le même: M. Otto, malgré les prévenances et les frais qu'il fait avec toute la mesure possible, n'a encore pu vaincre cette réserve qui est inséparable des personnes qu'il désirerait voir dans sa société habituelle et dont il pourrait tirer quelque avantage. Il ne réussira donc pas à remettre la maison de l'ambassadeur de France à Vienne sur le pied où elle était du temps de M. de Noailles et du baron de Breteuil 524.»
En vain M. Otto cherche-t-il à éblouir une société frivole par la magnificence de son train: en vain cet homme simple et grave, ce protestant austère contraint-il ses goûts pour se montrer élégant et fastueux. C'est en pure perte qu'il prodigue l'argent, ouvre ses salons, décore et embellit sa résidence, se met en dépense d'imagination pour offrir aux Viennois des divertissements variés et de continuels changements à vue; on vient à ses fêtes, comme à un spectacle, on y porte une curiosité dédaigneuse, on le reçoit à peine et jamais dans l'intimité. Cherche-t-il à former des liaisons plus étroites, dès ses premières avances, un mot froidement évasif le glace et l'arrête, et la fière aristocratie de Vienne, obligée par le malheur des temps de frayer avec l'agent de Bonaparte, ne perd pas une occasion pour lui faire sentir qu'il n'est point du même monde et maintenir les distances. Ainsi manquent à notre envoyé ces précieux moyens de s'informer, d'observer, d'agir, que fournissent à un ambassadeur bien posé la fréquentation et la pratique du monde: «Il est fâcheux de dire, reprend le correspondant de M. de Champagny, qu'il faut encore bien des années avant qu'un ambassadeur de France à Vienne puisse trouver dans la société cette source de renseignements qu'un mot seul développe, quand on a, comme M. Otto, l'esprit juste et insinuant. Je crois même qu'une alliance politique ne changerait pas encore l'allure de la société, peu disposée, dans sa puissance, à entrer dans le nouveau système de son souverain.» Et les préjugés de caste, les amers souvenirs du passé, ne suffisent pas à expliquer cette résistance; les salons autrichiens obéissent à un mot d'ordre étranger; ce sont les Russes de Vienne, Razoumovski et son groupe, qui font le vide autour de notre ambassadeur, organisent contre lui l'exclusion et entretiennent le blocus.
L'audace de ces personnages ne connaît plus de bornes, depuis qu'ils sentent l'empereur Alexandre faiblir dans son système et revenir insensiblement à leurs idées. Vis-à-vis de tout ce qui touche à la France, leur éloignement est manifeste, scandaleux: «Ils m'évitent, écrit Otto, comme si nos deux gouvernements étaient en guerre 525.» Le représentant officiel du Tsar est par eux blâmé et discrédité, à raison des rapports extérieurement amicaux qu'il entretient avec la mission française. Aux yeux du monde, le véritable ambassadeur de Russie n'est pas le comte Schouvalof: c'est toujours le comte André Razoumovski. Celui-ci conserve les prérogatives sociales du rang qu'il n'a plus et les possède à un plus haut degré qu'aucun de ses prédécesseurs. Tout contribue à rehausser son prestige, les innombrables attaches qu'il s'est créées dans le pays, ses allures superbes et dominatrices, la grande fortune qu'il dépense royalement, la protection éclairée qu'il accorde aux arts et surtout à la musique, chère aux Viennois, sa générosité dissipatrice et parfois philanthropique, jusqu'à ses dettes immenses, que l'empereur d'Autriche a eu plusieurs fois la faiblesse de payer. À Vienne, chacun s'est habitué à le voir briller et primer partout; c'est une figure connue, familière à tous, presque indispensable, et la capitale lui rend en popularité tout ce qu'elle doit à sa présence. Son palais en est devenu l'un des ornements, un musée de chefs-d'œuvre qui attire les étrangers: pour l'étendre et l'embellir, il a acquis tous les immeubles d'alentour; il l'a relié au Prater par un pont construit à ses frais sur le Danube; il a transformé tout un quartier, lui a donné la vie et lui laissera son nom 526. Ses fêtes font sensation et réunissent des attraits variés; on s'y rencontre avec Schlegel, on y entend Beethoven. Sa manière en toutes choses d'agir grandement, son habileté à organiser réunions et plaisirs, le mouvement et l'entrain qu'il répand de toutes parts, contrastant avec les allures plus paisibles de la cour, font de lui le roi de Vienne, et c'est une véritable puissance qui se lève contre nous, lorsque Razoumovski se proclame le premier de nos adversaires et l'ennemi en chef de la France 527.
Dans la campagne qu'il mène, il a pour principal auxiliaire une femme, la princesse Bagration. Ce rôle politique auquel plusieurs grandes dames russes aspiraient alors, où d'autres se sont exercées depuis, la princesse Bagration le jouait réellement. Certains hommes de notre époque ont pu connaître et observer sur son déclin cette célébrité mondaine et diplomatique; ils l'ont vue se survivre à elle-même, obstinément attachée aux traditions et aux usages d'autrefois, fidèle aux toilettes vaporeuses, à l'élégance maniérée et aux attitudes languissantes qui avaient le don de plaire dans le commencement du siècle, offrant le type attardé d'un temps qui avait été celui de sa jeunesse et de ses exploits. En 1810, elle avait le premier salon de Vienne: elle y réunissait, en l'absence d'un mari d'ordinaire invisible, ses fidèles, ses adorateurs, ses courtisans. Dans ce cercle de privilégiés, où nul profane n'était admis, l'opinion et la mode se faisaient; il y était décidé souverainement quelles étaient les relations permises, qui l'on pouvait voir et qui l'on devait éviter; il y était décrété que l'ambassade française n'était pas de bon ton, que la fréquenter de trop près serait manquer aux principes, aux convenances, et tout le monde de se conformer à cet arrêt, moins encore par conviction que par genre, par respect humain, par crainte du blâme ou des sarcasmes: «On eût tourné en ridicule quiconque eût été vu en société intime chez l'ambassadeur de France 528.»
Dans les salons de la princesse et de ses compatriotes se forgeaient également les autres armes de la propagande anti-française: là éclataient à tout propos de fausses nouvelles, des bruits stupéfiants, propres à révolutionner la ville 529; là se montaient des cabales contre les hommes actuellement au pouvoir; là prenait naissance l'ardeur d'opposition qui envahissait peu à peu toutes les parties de la société, provoquant une licence de propos inconnue jusqu'alors et faisant dire à M. Otto, de son ton sentencieux: «L'esprit d'anarchie, relégué des clubs populaires, s'est réfugié dans les cours 530.» En somme, une poignée de Russes gallophobes s'est constituée à l'état de parti influent dans la monarchie autrichienne; elle y met une cause permanente de désordre, d'instabilité, et la présence persistante parmi ces factieux d'un agent régulier, revêtu par son gouvernement d'un caractère public, de ce M. d'Alopéus, ministre à Naples en résidence à Vienne, encourage et fortifie l'intrigue, en paraissant lui donner une attache officielle et la sanction du Tsar.
Alopéus n'annonce même plus son départ pour l'Italie. Il laisse entendre qu'il se trouve bien à Vienne, qu'il désire y prolonger son séjour, et demeure imperturbablement. S'il a peu d'accès auprès des personnages en place, si son action sur le gouvernement semble nulle, s'il est même signalé à la police et surveillé par elle, il achève avec Razoumovski de «corrompre l'esprit de la société». Il reçoit d'ailleurs des renforts, en voit arriver de tous côtés. La saison s'avançant, nos agents constatent à Vienne de nombreux passages, un va-et-vient d'étrangers; ce sont des Russes pour la plupart; certains d'entre eux, tels que Strogonof et Novossiltsof, sont connus à la fois pour leurs relations particulières avec l'empereur Alexandre et pour leur animosité contre la France; allant aux eaux d'Allemagne ou en revenant, ils s'arrêtent à Vienne pour prêter main-forte à leurs compatriotes établis dans le pays et exercer, sur ce terrain où la lutte semble rouverte entre les alliés de Tilsit, leur malfaisant pouvoir. Par chaque courrier, Napoléon s'entend dénoncer les tentatives de ces hardis partisans, de ces irréconciliables adversaires qui depuis dix ans mènent leurs intrigues à l'assaut de sa gloire, et parmi eux, au premier rang, qui voit-il? qui reconnaît-il? Son frère de race et son ennemi juré, celui dont le nom seul éveille en lui d'amers souvenirs et d'inextinguibles rancunes, Pozzo di Borgo! Pozzo, qui reparaît ostensiblement à Vienne, qui y promène son uniforme d'officier russe, ses épaulettes de colonel au service du Tsar, et sous le couvert de ces insignes recommence impunément ses attaques. De nouveau, la Russie le laisse s'autoriser d'elle et en fait l'instrument de passions inavouées; après l'avoir mis temporairement en congé, il semble que l'empereur Alexandre l'ait rappelé à l'activité.
À ce spectacle, qui le blesse au plus profond de l'âme, Napoléon ne résiste plus à sévir. Puisque la Russie ne sait ou ne veut réprimer l'ardeur perverse de ses nationaux et de ses agents, il se fera justice lui-même. Il réclame du cabinet autrichien l'extradition de Pozzo, en laissant entendre qu'il se contentera de son expulsion 531; au moins prétend-il chasser cet ennemi de tous ses refuges successifs et lui interdire la terre.
Il décide que le Tsar sera averti de cette démarche: il lui fera sentir en même temps la convenance de désavouer Razoumovski, de le rappeler en Russie et de l'y confiner: ce n'est pas encore une demande qu'il va formuler, c'est un vœu qu'il exprimera. Il fournit à Champagny les éléments d'une dépêche pour Caulaincourt; il la revoit ensuite, la corrige, y ajoute des paragraphes entiers, la frappe à l'empreinte de sa pensée et de son style, en fait deux fois son œuvre: c'est bien lui qui parle lorsque la dépêche s'exprime sur le compte de Pozzo dans les termes les plus outrageants, lorsqu'elle s'étonne de lui voir porter les couleurs d'un monarque ami: «Il est étrange que la Russie décore ainsi les partisans des Anglais avec qui elle est en guerre et l'ennemi déclaré de l'Empereur son allié.» Quant à «M. de Razoumovski», il «recommence à Vienne le rôle qu'il y a déjà joué... Vienne serait tranquille et la cour sans intrigue, la crainte d'une guerre nouvelle n'agiterait plus les habitants de ce pays, si le parti qui annonce sans cesse la guerre, parce qu'il la désire, était privé de son chef. L'empereur de Russie donnerait une preuve de ses intentions amicales envers l'Empereur notre maître et envers l'empereur d'Autriche, s'il rappelait dans ses terres M. de Razoumovski, qui est son sujet, qui a été son ambassadeur, qui doit à la famille impériale une fortune immense, et qui n'use de tous ces avantages que pour intriguer contre son maître, contre l'Empereur qui lui donne asile et se déclare ouvertement l'ami des ennemis du continent. L'insolence d'une telle conduite est un outrage à la majesté souveraine et doit être réprimée. Insistez, Monsieur, sur le rappel sans en faire cependant l'objet d'une demande officielle. L'empereur de Russie doit cette mesure à sa propre dignité et à son caractère journellement offensé par l'insolence d'un de ses sujets 532.»
Au lieu de recevoir satisfaction contre Razoumovski et ses adhérents, Napoléon apprit un nouveau méfait de ces agitateurs. Non contents de poursuivre contre nous une lutte de paroles, ils en arrivent à des actes d'hostilité matérielle, à de véritables voies de fait, et viennent de se signaler par une atteinte au droit des gens. Un ambassadeur persan, envoyé à Napoléon par Feth-Ali, traversait Vienne pour rentrer dans son pays: il était accompagné d'une mission française à destination de Téhéran, dirigée par M. Outrey, composée d'un personnel assez nombreux et pourvue de papiers d'État. Les Russes de Vienne, postés sur le chemin de ce convoi diplomatique, lui ont tendu une embuscade au passage. Le prince Bagration, mari de la princesse, est apparu à point pour corrompre l'un des interprètes attachés à la mission: il l'a déterminé à quitter le service de France pour celui de Bussie, à s'enfuir au quartier général du feld-maréchal Kamenski, sur le Danube, et à emporter avec lui toutes les pièces de la correspondance entre les gouvernements français et persan. Si le déserteur n'eût été ressaisi à Bucharest par les soins de notre consul, cette importante collection eût été frauduleusement livrée aux Russes et jugée par eux de bonne prise.
Cette fois, Napoléon porte plainte officiellement: il fait passer une note à Kourakine. La minute de cette pièce est curieuse à observer. Dans son projet, le duc de Cadore, après avoir exposé les faits, a éprouvé quelque embarras à en dégager la conclusion, c'est-à-dire la nécessité pour la Russie, non seulement de punir Bagration, mais de rappeler Bazoumovski et de l'interner dans ses terres, comme complice présumé de l'attentat; avant d'aller au fait, le ministre a cru devoir user longuement de formules préparatoires; il a fait du style et de la rhétorique. Napoléon, lisant le projet, trouve ce luxe de paroles inutile: prenant lui-même la plume, il biffe, il sabre, et çà et là, de son écriture affreuse et à peine déchiffrable, jette sur le papier un mot qui prend la place d'une phrase. À la fin, relisant le paragraphe, il le trouve décidément faible et prolixe, l'efface en entier et à l'amplification ministérielle substitue quelques lignes d'une impérieuse vigueur:
«J'ai ordre, fait-il dire au ministre, de porter plainte contre M. le prince Bagration et de demander justice de cette conduite si contraire à la volonté du gouvernement russe. À cette occasion, je dois prier Votre Excellence de faire connaître à son gouvernement qu'il s'est établi à Vienne une coterie composée de Russes ou d'étrangers qui ont servi la Russie et se disent à son service, d'hommes qui se déclarent les amis des Anglais, les fauteurs de la guerre continentale dont ils cherchent à rallumer les flambeaux, les ennemis de la paix et de la tranquillité du continent. Ils ont deux fois réussi à exciter la guerre, et cet objet est encore le but avoué de leurs sacrilèges efforts et de leurs viles intrigues. À la tête de cette coterie est l'ancien ambassadeur de Russie à Vienne, le comte Razoumovski. L'empereur de Russie fera une chose agréable au gouvernement français s'il rappelle de Vienne ces individus et les renvoie dans leurs terres. La France aurait demandé satisfaction à Vienne si ces étrangers n'avaient été protégés par leur caractère d'officiers et d'employés russes. La France, l'Autriche, l'empereur de Russie lui-même n'ont pas de plus grands ennemis que ces intrigants 533.»
Sans plus s'attarder aux incidents de Vienne, symptômes d'un mal dont le principe est ailleurs, Napoléon en est venu à désirer avec la Russie une explication générale, portant sur l'ensemble des rapports. Il la voudrait verbale, afin de pouvoir s'exprimer avec plus de liberté et de franchise. Il ira au fond de toutes les questions qui ont troublé l'harmonie et risquent de compromettre la paix. Il prétend montrer que sur chacune d'elles la Russie se plaint et s'alarme à tort, que ses griefs sont mal fondés, imaginaires, qu'ils autorisent contre elle de légitimes suspicions: il lui fera connaître qu'elle joue son rang de grande puissance, sa situation européenne, en provoquant une rupture, en rappelant sur elle l'orage qui s'en est naguère détourné. De nouveau, il éprouve le besoin de menacer, de faire trembler, d'accabler: à des coups d'épingle, il va répondre par des coups de massue.
En ce moment, il se trouvait avoir un Russe à sa portée. Ce n'était point l'ambassadeur en titre, toujours malade, imparfaitement remis de son horrible accident: sans reparaître à la cour, Kourakine était allé achever sa convalescence à la campagne, au château de Clichy, où il s'était fait transporter solennellement, dans un appareil bien propre à ridiculiser son infortune 534. Mais son frère, le prince Alexis Kourakine, chargé de porter le compliment du Tsar à l'occasion du mariage, n'avait pas encore reçu congé. Il semblait, à la vérité, uniquement occupé à jouir de Paris, à y prolonger un séjour d'agrément et de curiosité, et ne s'était point donné pour but, imitant la conduite d'un autre envoyé extraordinaire, prenant modèle sur Metternich, de faire servir une mission d'apparat à l'avancement des affaires. Il vivait en voyageur, ne menait aucun train, n'avait point su se créer des relations utiles, fréquentait un monde interlope. Les rapports de police parlaient beaucoup de lui, racontaient en détail ses promenades nocturnes au Palais-Royal, ses étonnements un peu naïfs au milieu des plaisirs et des corruptions de Paris, et ne donnaient pas une haute idée de ses goûts et de ses talents. N'importe! puisque Napoléon dispose de ce personnage, il se servira de lui pour faire passer à Pétersbourg des paroles qui pourront arrêter l'empereur Alexandre sur la pente où il glisse et qui constitueront un plus impérieux rappel aux devoirs de l'alliance.
Note 534: (retour) «Comme il ne savait rien faire simplement, il imagina toute une procession pour effectuer son déménagement. Tous ses domestiques marchaient deux par deux, les plus petits de taille en tête; lui-même était porté dans un fauteuil doré, enveloppé dans une robe de chambre en velours, un chapeau de paille sur la tête. Derrière le fauteuil marchaient tous les membres de l'ambassade, et la procession se terminait par ses secrétaires particuliers et ses valets de chambre. Tout Paris parla de cette mascarade. Non content de cette excentricité, il fit faire une gravure qui est devenue fort rare et qui le représente de profil, étendu sur une chaise longue, et une main passée dans un bandeau. La gravure porte cette légende: «Le prince Alexandre Kourakine dans son état de Lazare de l'Écriture sainte, à Paris, en août 1810.» Vassiltchikoff, IV, 420. Un exemplaire de la gravure est conservé aux Archives nationales.
Un jour donc qu'Alexis Kourakine est venu lui faire sa cour, à Saint-Cloud, il le saisit, le retient, entame une longue conversation ou plutôt un fougueux monologue. Très vivement, il prend à partie le gouvernement russe et en particulier Roumiantsof: on sent qu'il a toujours présentes à l'esprit, toujours sur le cœur, les doléances antérieures de ce ministre et ses insinuations récentes. Il ne conçoit rien, dit-il, à ces plaintes journalières, aussi ridicules par leur objet qu'injustes par l'esprit qui les dicte. L'ambassadeur de France en Russie n'eût jamais dû les laisser passer: c'est son tort que de n'avoir point arrêté le chancelier dès les premiers mots et d'avoir souffert ce ton. «M. de Caulaincourt ne vous fait que des compliments, dit l'Empereur, et cela gâte M. de Romanzof 535.» Quant à lui, il ne supportera plus ces observations malséantes; elles supposent une supériorité qu'il ne reconnaît à personne. La Russie oublie apparemment la situation où elle se trouvait à l'époque de Tilsit, de quel abîme l'a tirée la générosité du vainqueur, par quelles promesses elle s'est rachetée. Médite-t-elle aujourd'hui de renier ses engagements? l'Empereur serait induit à le supposer, en la voyant se créer comme à plaisir des prétextes de mécontentement et de querelle.
Quel est en effet l'objet qui puisse réellement les diviser, elle et lui? Est-ce l'Orient? Le traité d'Erfurt a tout prévu, tout spécifié; il permet aux Russes de porter leur frontière jusqu'au thalweg du Danube sans dépasser d'un pouce de terrain la ligne médiane des eaux, et ce n'est point de ce texte précis, indiscuté d'ailleurs, que saurait surgir un sujet valable de contestation et de brouille.
Reste, il est vrai, la Pologne, cette source éternelle de difficultés et de froissements. Ici, Napoléon rappelle qu'il a offert toutes les garanties désirables. À l'aide de ses arguments habituels, il démontre cette vérité à Kourakine, il l'oblige à en convenir. Il récapitule les motifs qui l'ont amené à repousser une formule injustifiable, à suspendre le débat, et faisant allusion au crime du partage, à ce crime dont la France a été naguère la spectatrice impuissante et qu'on voudrait aujourd'hui lui faire ratifier, il jette à son interlocuteur ces vibrantes paroles:
«Cette affaire de Pologne est la honte de la France: par amitié pour l'empereur Alexandre, j'ai passé par-dessus cette tache, mais je ne veux pas qu'elle me devienne personnelle en la sanctionnant d'une manière qui indignerait la France et m'aliénerait tous les Polonais. Le sang français ne coulera pas pour la Pologne; leur cause n'est plus celle de la France, mais il ne sera pas versé contre cette malheureuse nation; ce serait par trop m'avilir que d'en prendre l'engagement ou tout autre qui pourrait lui ressembler. Je n'ai pas voulu l'agrandissement du duché de Varsovie, mais je n'ai pu ôter aux Polonais ce qu'ils avaient conquis. Si la Russie n'avait pas attendu mon entrée à Vienne pour mettre son armée en mouvement, elle aurait occupé elle-même la Galicie, et le duché de Varsovie ne l'aurait pas eue; cela entrait dans ma politique comme dans mon plan de campagne; l'agrandissement du duché de Varsovie a donc été le fruit de la politique incertaine de M. de Romanzof. Alors je pouvais me plaindre de cette lenteur des armées russes; je ne l'ai pas fait. Pourquoi se plaint-on donc maintenant, lorsqu'il n'y a pas même l'ombre d'un grief?»
Après ces discours enflammés, tenus sans ordre, au hasard de l'improvisation, entrecoupés de radoucissements subits, de protestations pacifiques et même amicales, l'Empereur voulut qu'une version condensée de l'entretien fût expédiée à Caulaincourt, accompagnée de commentaires propres à montrer sa politique sous toutes ses faces; il tenait à ce que l'ambassadeur connût parfaitement sa pensée et s'en imprégnât, afin d'y mieux conformer à l'avenir son attitude et son langage.
Cet exposé de principes et d'intentions laisse percer à chaque ligne le soupçon que la Russie veut nous quitter, qu'elle subit à nouveau l'attraction de l'Angleterre et tend insensiblement à rentrer dans son orbite. «Votre guerre à l'Angleterre est-elle chose sérieuse?» a dit Napoléon à Kourakine. Cherchant les motifs de ce revirement, il croit les trouver en partie dans les événements d'Espagne. La guerre de la Péninsule, par cela seul qu'elle dure et languit, encourage partout la défection, en portant atteinte au prestige de nos armes et à leur renom d'éternel bonheur. En Espagne, malgré un vaste déploiement de forces, malgré la présence de Masséna, les résultats se font attendre: point de ces coups qui mettent à bas la confiance de l'ennemi et décident en un jour le sort d'une campagne; des opérations traînantes, des sièges meurtriers, des massacres au lieu de victoires: chez les Espagnols, une résistance universelle: chez les nôtres, quelques symptômes de découragement et de dégoût, l'indiscipline parmi les hommes, des divisions dans le commandement, des maréchaux qui ne savent ni commander en chef ni obéir. Dans le Midi, Soult agit isolément: il a conquis l'Andalousie, mais manqué Cadix; avec ses trois corps d'armée, Masséna n'a pas encore entamé le Portugal, ni pris contact avec les Anglais. Augereau en Catalogne, Suchet dans le royaume de Valence, n'avancent que pas à pas, obligés d'emporter chaque ville quartier par quartier, morceau par morceau; à Girone, à Tortose, les Français vont retrouver Saragosse. Cette marche lente et pénible n'échappe pas à l'attention de l'Europe, et les journaux anglais, transformant nos demi-succès en revers, nos revers en désastres, emplissent le continent de bruits imposteurs. Cette vapeur de mensonge monte jusqu'à Pétersbourg; c'est elle sans doute qui trouble la vue du chancelier et obscurcit son jugement. «M. de Romanzof, s'écrie l'Empereur, éprouve l'influence des miasmes.» Peut-être cet homme d'État songe-t-il à imiter l'exemple donné en 1809 par l'Autriche; pour se jeter sur la France occupée ailleurs ou au moins pour opérer sans danger son évolution vers l'Angleterre, peut-être estime-t-il que l'occasion s'offre merveilleusement propice. C'est de cette erreur qu'il faut le détromper; il importe donc de lui apprendre que la France est prête à la guerre, en état de la faire tout de suite, avec des moyens écrasants. Napoléon l'a dit à Kourakine, il le répète à Caulaincourt: «Et qu'on ne croie pas, Monsieur, écrit Champagny, que l'Empereur n'est pas en mesure de faire de nouveau la guerre sur le continent. S'il a trois cent mille hommes en Espagne, il en a quatre cent mille en France et ailleurs; l'armée d'Italie est encore tout entière. L'Empereur pourrait, au moment où la guerre éclaterait, se présenter sur le Niémen avec une armée plus considérable que celle qu'il avait à Friedland: son intime union avec l'Autriche lui permettrait de compter sur l'appui de cette puissance, déjà fort alarmée du progrès des armes russes en Turquie.
«L'Empereur sans doute ne veut pas faire la guerre; il apprécie et regarde comme la base de sa politique son alliance avec la Russie, mais il ferait la guerre sur-le-champ si la Russie se rapprochait de l'Angleterre; le premier pas pour ce rapprochement amènerait tout de suite la déclaration de la guerre, et l'Empereur serait tenté de croire qu'on veut se rapprocher de l'Angleterre lorsque M. de Romanzof, dans ses propos, semble attribuer à la faiblesse de Sa Majesté ce qui est le résultat de ses combinaisons, et ose dire que c'est malgré elle que la Russie obtient la Valachie et la Moldavie.»
À travers ces lignes, il est aisé de démêler la conception fondamentale que se fait l'Empereur de ses rapports avec la Russie. À Tilsit, il a vu cette puissance, sous le coup d'un désastre, venir à lui et demander grâce. Il a pardonné, mais il a exigé en retour qu'Alexandre entrerait dans sa pensée, épouserait sa querelle et ne ferait qu'un avec lui contre l'Angleterre. Au lieu de demander au monarque vaincu des territoires et des provinces, il lui a demandé sa foi, la promesse d'un concours plein et entier: l'alliance a été la condition de la paix. Alexandre a accepté ce pacte. S'il se reprend aujourd'hui, rien ne subsiste du contrat passé et de ses imposantes conséquences: Tilsit et Erfurt, les embrassements solennels, les serments échangés, les avantages reconnus à la Russie, la Finlande réunie, les Principautés conquises, autant de pages déchirées du livre de l'histoire. Napoléon se retrouve ce qu'il était au lendemain de Friedland, c'est-à-dire en guerre avec la Russie, en face d'une puissance vaincue et refoulée dans ses frontières, mais toujours hostile; il n'a plus qu'à profiter de ses avantages, à continuer la poursuite, à pousser contre l'adversaire en retraite, à passer le Niémen. Cependant, nous l'avons entendu, il y a peu de semaines, signaler lui-même le péril et la folie d'une guerre dans les profondeurs du Nord. N'a-t-il pas dit, en parlant de la Pologne: «Je ne veux pas aller finir mes destinées dans les sables de ses déserts.» Sans doute, car il s'agissait alors dans sa pensée dune guerre de fantaisie et de magnificence, d'une campagne à la Charles XII, entreprise pour ajouter des noms sonores à la liste de ses victoires, pour conquérir ou distribuer des couronnes, pour refaire un royaume et un roi de Pologne. Cette guerre, il ne la comprend pas, il la condamne et la réprouve. Mais tout change instantanément de face à ses yeux dès qu'il se place dans l'hypothèse où la Russie reprendrait avec l'Angleterre des rapports illicites. Si ce rapprochement se consomme, c'est, à bref délai, une réunion active entre les deux puissances; c'est, dans tous les cas, une brèche au système continental, l'Angleterre débloquée, le continent rouvert à ses produits, un point d'attache rendu à ses intrigues; c'est la résistance de nos ennemis indéfiniment perpétuée. La Russie se refaisant l'obstacle principal à la pacification maritime, la guerre contre elle n'est plus que l'une des opérations de la lutte contre l'Angleterre, c'en est l'opération décisive et finale: partant, elle devient utile, normale, nécessaire, et cette idée de frapper au Nord que Napoléon repoussait naguère, il s'en rapproche aujourd'hui, il y vient, cédant à l'entraînement de ses passions, mais aussi et surtout à sa rigoureuse et aveuglante logique, poussant jusqu'aux dernières limites «le raisonnement contre la raison 536». Les dangers immenses de l'entreprise, tout ce qu'elle renferme en elle d'aventure et de criminelle témérité, disparaissent à ses regards obscurcis, et s'il n'en méconnaît point les difficultés, il trouve dans sa foi en lui-même, en son génie, en son étoile, la certitude de les vaincre. Lorsqu'il devrait employer tous ses efforts à conjurer la défection des Russes, aux dépens de son amour-propre, aux dépens même d'intérêts justes et avouables, lorsqu'il devrait en dernier lieu la subir plutôt que de songer à la châtier, il aime mieux se fier une fois de plus en son pouvoir si souvent éprouvé de briser ce qui se redresse et résiste, de trancher violemment le nœud des difficultés à mesure qu'il se reforme, et de tout simplifier par l'épée.
Est-ce à dire qu'il souhaite cette guerre et la prémédite de sang-froid? Certainement, il ne la veut pas immédiate. Éclatant aujourd'hui, elle le mettrait, quoi qu'il en dise, dans un sérieux embarras, car l'Espagne dévore ses armées, appauvrit son trésor, et ne laisse entre ses mains que peu de forces et de moyens disponibles. Lorsqu'il se prétend en mesure de dresser contre la Russie une armée de quatre cent mille hommes, il anticipe sur les possibilités de l'avenir. Sans doute, ce n'est point un chiffre qu'il jette au hasard, mais le résultat de prévisions et de supputations précises. Il aperçoit en France, au sein des générations qui s'élèvent, assez d'hommes pour compléter ses effectifs au total qu'il indique et qu'a déjà marqué son imagination calculatrice. Il a fait le compte de ces jeunes gens, qui grandissent pour lui; il sait que l'appel de la conscription de 1811 suffira à les ranger sous ses drapeaux; il peut avoir dans quelques mois ses quatre cent mille hommes, mais il ne les a pas, et c'est parce qu'il se sent momentanément dépourvu qu'il juge plus nécessaire d'enfler la voix, de payer d'audace, de faire peur. Par l'effet d'un mirage susceptible de se transformer en réalité à l'échéance d'une année, il espère ralentir les résolutions de la Russie, lui imposer une halte dans la voie où elle s'égare, peut-être même l'arrêter tout à fait, et non seulement ajourner, mais éviter la guerre.
S'il menace et tonne d'une part, il s'essaye de l'autre à rassurer, à convaincre, à flatter même. Il explique ses violentes sorties par la force de son attachement: «C'est parce que l'Empereur est ferme et sincère dans l'alliance qu'il s'offense qu'on ne lui rende pas plus de justice.» À demi brouillé avec le cabinet de Russie, il persiste à se dire l'ami d'Alexandre, sur lequel il s'efforce de conserver un peu de son ascendant d'autrefois. Avec grand soin, il évite de mêler le nom du Tsar à d'irritants débats, comme si leurs relations devaient se tenir dans une sphère plus élevée et plus sereine, planer au-dessus des controverses de la politique courante. Lorsqu'il fait de Roumiantsof le point de mire de ses attaques, c'est avec intention; contre le ministre interposé au devant du maître, il peut s'escrimer à l'aise, sans qu'Alexandre éprouve de trop sensibles atteintes. S'il parle de ce monarque, c'est avec une recherche d'expressions caressantes: il s'applique surtout à garder le contact avec lui, à ne pas rompre la correspondance directe; il ne laissera point repartir Alexis Kourakine sans une lettre pour l'empereur russe, et ce lui sera une occasion, tout en renvoyant Alexandre aux paroles de vigueur que rapportera le prince, tout en ratifiant d'un mot jeté en passant ces âpres déclarations, de réitérer avec chaleur l'expression de ses sentiments: «Ceux que je porte à Votre Majesté, écrit-il, comme les considérations politiques de mon empire, me font désirer chaque jour davantage la continuation et la permanence de l'alliance que nous avons contractée. De mon côté, elle est à l'épreuve de tout changement et de tout événement. J'ai parlé franchement au prince Kourakine de plusieurs questions de détail. Mais je prie Votre Majesté de lui accorder surtout confiance lorsqu'il lui parlera de mon amitié pour elle et de mon désir de voir éternelle l'alliance qui nous lie 537.»
Avant de confier cette lettre au prince Alexis, il le reçut en audience de congé, l'entretint, l'entreprit à nouveau, tâcha de faire passer en lui la conviction que la France ne se mettrait jamais en campagne pour des motifs étrangers à sa lutte contre l'Angleterre. Ne désespérant point, malgré tout, de dissiper le fantôme qui s'était levé entre les deux empires, il s'offrait encore à tranquilliser Alexandre au sujet de la Pologne, pourvu qu'il n'en coûtât rien à son orgueil et à sa méfiante prudence. Ce qu'il eût préféré, c'eût été que la Russie renonçât à toute garantie et se résignât à le croire sur de simples paroles. Pourtant, désire-t-elle de lui l'assurance solennelle et écrite que le rétablissement de la Pologne n'entre point dans ses plans: il est prêt à livrer en ce sens une déclaration, à lui donner la plus large publicité. Il dit à Kourakine: «Que l'empereur Alexandre prenne la plume, qu'il rédige un article de journal, je l'insérerai tel quel au Moniteur 538.» Pour le cas où la Russie reprendrait l'affaire de la convention, il n'entendait point lui opposer une fin de non-recevoir absolue; constant à ne plus vouloir de traité, il ne renonçait pas à trouver autre chose, à découvrir un expédient à effet qui offrirait l'apparence d'une solution; même, paraît-il, il tenait en réserve, comme réponse à de nouvelles demandes, un coup de théâtre dont il ne confiait pas le secret à son ambassadeur: «L'Empereur vous engage à ne plus traiter cette affaire, écrivait Champagny au duc de Vicence, et à renvoyer ici les propositions nouvelles que l'on pourrait vous faire; si elle revient à l'Empereur, Sa Majesté se propose de lui donner une nouvelle face et de la traiter d'une manière grande et inattendue, mais son vœu serait toujours qu'il n'en fût plus question.» Cette réserve, qui marquait sa répugnance croissante à se lier par un engagement quelconque, n'impliquait pourtant pas en lui la pensée d'encourager chez les Polonais des revendications intempestives: il leur enjoignait de mettre une sourdine à leurs clameurs, réprimait le zèle inconsidéré de quelques-uns de ses aides de camp appartenant à cette nation, démentait les bruits répandus par eux, et ordonnait aux Varsoviens le calme, sans leur ôter l'espérance 539.
Note 539: (retour) Il faisait écrire au résident français dans le duché: «Sa Majesté vous charge de faire sentir, en toute occasion, qu'il est nécessaire qu'on se tienne tranquille et qu'on s'abstienne de tout ce qui pourrait inspirer des défiances aux voisins du duché et spécialement à la Russie, ou nourrir contre eux des animosités dans le duché même, en un mot de tout ce qui serait une provocation ou une excitation à la guerre.» 6 juillet 1810. Archives des affaires étrangères, Pologne, 326.
En somme, l'idée d'une grande guerre au Nord lui est plus nettement apparue. Ce conflit suprême lui semble de moins en moins improbable; il commence à le lire inscrit dans l'avenir. Puis, s'il est résolu à ne s'armer que contre une Russie réfractaire à ses engagements, il s'est dit pourtant que le succès d'une telle entreprise anéantirait partout jusqu'aux dernières velléités de contradiction et de révolte, qu'elle le dispenserait d'avoir des alliés, c'est-à-dire de reconnaître des égaux, le laisserait seul debout au milieu de l'Europe à genoux. Le rêve monstrueux de l'universelle domination, fondée sur l'abaissement de la dernière puissance qui subsiste en dehors de lui, est venu le toucher de son aile; une vision funeste s'est levée à ses côtés; elle l'appelle, le tente, mais ne l'a pas encore maîtrisé complètement et ne détourne que par instants ses regards de leur objet normal.
Ce qu'il voit toujours devant lui, comme sa marche naturelle et constante, c'est la poursuite directe du but auquel il s'acharne depuis qu'il a saisi le pouvoir et commande aux Français; au lieu de se détourner sur la Russie, il aimerait mieux aller droit à l'Angleterre et la saisir corps à corps. Après l'échec des négociations de paix entamées au printemps, il a ordonné contre sa rivale une reprise d'efforts, avec des moyens nouveaux, perfectionnés, démesurément accrus: c'est à coups de confiscations et de saisies, par une guerre de décrets et de tarifs, qu'il agit aujourd'hui; le blocus continental est son arme; en tendant à l'extrême les ressorts de cette machine compliquée et redoutable, en lui faisant développer toute sa puissance et mettre en jeu tous ses rouages, il espère porter aux ennemis des atteintes assez profondes pour lasser leur opiniâtreté. Si ces moyens demeurent inefficaces, il en emploiera d'autres, qu'il prépare et organise de longue main; au delà de la campagne économique qu'il mène aujourd'hui, il en entrevoit une autre, toute militaire, une série d'opérations de vive force; à supposer qu'il ne réussisse point à réduire l'Angleterre par un rigoureux investissement, il tentera une prise d'assaut, ce rêve éternel de sa vie. Il rend à la marine une attention passionnée, s'occupe sans cesse de munir ses arsenaux et de recréer ses escadres. Dans tous ses ports, dans toutes ses rades, dans l'estuaire de tous ses fleuves, il presse les armements, pousse les constructions, dispose peu à peu des flottes de combat et de transport, et ces levées nouvelles qu'il emploiera contre la Russie, si la rupture a lieu, il préfère les ranger en imagination sur le bord des côtes, prêtes à prendre la mer, à se transformer en multiples armées de débarquement. Il veut une de ces armées à l'embouchure de l'Escaut, une à Boulogne, une à Cherbourg, une en face de la Sicile, la plus forte à Toulon. Son plan pour l'avenir, c'est son plan de 1808, renouvelé et remanié d'après les circonstances, c'est-à-dire un système combiné de diversions et d'attaques, un ensemble de mouvements dont la simultanéité et la concordance assureront l'accablant effet. Ce qu'il veut, c'est que tout à coup, sur un signe de sa main, surgisse de nos côtes une gerbe d'escadres, destinée à s'épanouir sur tous les Océans et à atteindre les contrées diverses où l'Angleterre s'offre à nos prises. Contre cette puissance diffuse, il faut agir en tous lieux; c'est en menaçant partout que l'Empereur se donnera le pouvoir et l'occasion d'enfoncer le fer aux parties vitales. Lorsqu'il aura cent quatre vaisseaux de ligne pour frayer le passage à deux cent mille soldats, il pourra inquiéter ou frapper l'Écosse, l'Irlande, Londres, les Antilles, le Brésil, la Sicile, et en même temps, par la surprise de l'Égypte, se rouvrir la route des Indes: «Quand aurai-je, écrit-il, les moyens de porter en Égypte, par exemple, quarante mille hommes avec deux cents voitures d'artillerie et deux mille chevaux d'artillerie et de cavalerie 540?» Ces victoires d'outre-mer qu'il a sans cesse ambitionnées et dont l'enivrement lui reste à connaître, ces conquêtes dont le résultat immédiat sera la fin des guerres et l'affermissement de son pouvoir, elles lui apparaissent possibles, réalisables dans un délai de deux ans: voilà toujours les perspectives qui le séduisent et l'attirent, qui brillent à ses yeux d'un fascinant éclat et illuminent l'avenir. Et c'est l'année fatale, c'est 1812, qu'il marque pour l'accomplissement de ses desseins: «C'est là mon plan de campagne pour 1812, écrit-il à Decrès; il ne faut point perdre de vue que c'est à ce résultat qu'il faut arriver 541.»
Toutefois, voyant la Russie s'agiter et se soulever à demi, craignant de ce côté une diversion, il tient à se mettre en mesure de la repousser ou de la prévenir. S'il n'envoie pas encore un soldat de plus au delà du Rhin, s'il laisse son armée d'Allemagne réduite aux trois divisions de Davoust, il croit devoir prendre «à tout événement 542» certaines précautions stratégiques. Sous ce point de vue, il considère d'un œil plus vigilant le duché de Varsovie, sa vedette dans le Nord, et s'occupe de le mettre à l'abri d'une surprise. Très secrètement, il demande au Roi grand-duc de lui faire connaître l'état des troupes, la situation des places, la quantité d'armes existant dans le pays: «Dans le temps où nous vivons, écrit-il, les circonstances commandent la prudence 543.» Il désigne les points à fortifier, Praga, en avant de Varsovie, Modlin, sorte de réduit central où peut s'appuyer et se prolonger la résistance. Fait plus grave, il offre au Roi de lui fournir et de diriger sur Varsovie trente mille fusils qui seront, le cas échéant, distribués à la population 544. Fidèle à ses vues sur la Pologne, ne reconnaissant en elle qu'un instrument de circonstance, un outil de combat, il songe moins à la façonner en nation qu'à l'organiser en armée. À l'aspect du péril qu'il voit poindre à l'horizon, il éprouve le besoin de mieux assurer sa première ligne de défense et de fortifier ses avant-postes.