Au lendemain du mariage, l'Autriche eût été à lui, s'il eût voulu la prendre; elle le sollicitait et le recherchait, en haine des Russes et par dépit de leurs progrès sur le Danube. Il fit allusion aux offres qui lui avaient été adressées plusieurs fois et se vanta à juste titre de les avoir déclinées. Il n'avait, continuait-il, aucun lien politique avec l'Autriche, il n'en voulait point, car il sentait que cette monarchie avait trop souffert de son fait pour lui devenir jamais une alliée fidèle; même, livrant à moitié le secret de ses derniers entretiens avec Metternich, dans lesquels il n'avait travaillé qu'à s'assurer la neutralité autrichienne, il alla jusqu'à dire: «Il y a moins d'impossibilité à voir la France déclarer seule la guerre à la Russie que de la lui voir faire conjointement avec l'Autriche.» D'ailleurs, il ne cachait nullement que son but fût de créer entre les deux anciennes cours impériales une incompatibilité d'intérêts, un état permanent de suspicion. S'il avait abandonné au Tsar les Principautés, c'était moins par sentiment que par calcul, moins par amour de son allié que par désir de le brouiller avec l'Autriche: le même motif l'engageait à persévérer dans ses concessions et à appuyer les prétentions de la Russie sur la rive gauche du Danube.

Ainsi, à l'entendre, il dépendait encore d'Alexandre, en persévérant dans le système, d'en cueillir tous les fruits: dans ce cas, le règne de ce prince serait le plus beau, le plus brillant, qu'eût jamais connu la Russie. N'était-ce point en effet combler les vœux de cette nation, réaliser ses rêves les plus audacieux, «accomplir son roman,--que de lui donner la Finlande et le cours du Danube avec l'espoir d'avoir dans peu la paix maritime, ce qui ne manquerait pas d'arriver, si l'on se décidait à prendre des mesures fermes et à l'abri de toute fraude?... La Russie était géographiquement l'amie-née de la France; en le restant, elle avait l'avantage de s'agrandir et de contribuer en même temps à obtenir dans peu une paix maritime indépendante du caprice et du despotisme d'une nation qui, par les mesures prises en dernier lieu, se voyait à la veille de sa perte; dans le cas contraire, elle se mettrait de nouveau dans une position où elle n'aurait que des chances à courir; il savait bien qu'il y en aurait aussi pour lui, mais il était sûr que si la guerre se renouvelait entre les deux empires, elle serait un préjudice au vainqueur et au vaincu.»

Au reste, il se disait persuadé que «l'empereur de Russie, de même que son ministre, ayant été le premier et le seul à le comprendre, Sa Majesté aurait égard à sa demande dans toutes ses attributions, que pour cela il fallait absolument abjurer toutes les demi-mesures, qui ne serviraient qu'à faire languir peut-être un an ou deux la situation des deux empires et finiraient, sans nul doute, par les brouiller». En conséquence, il était de toute nécessité que l'empereur Alexandre repoussât les six cents navires où s'étaient accumulés les débris de la fortune britannique, qu'il rejetât à la mer ces épaves d'un grand naufrage, ou que mieux, après les avoir accueillies, il s'en emparât et les décrétât de bonne prise; cette rigueur, qui profiterait à son trésor, achèverait le désastre financier des Anglais; la paix s'ensuivrait sous peu, et l'objet de l'alliance serait rempli. Tel était le thème que Napoléon reprit sous vingt formes différentes, y revenant à propos de tout, à travers mille digressions et par les détours les plus imprévus, l'enrichissant chaque fois de faits, d'arguments, d'observations nouvelles, jusqu'à ce qu'enfin, en manière de conclusion, il remît entre les mains de Tchernitchef sa lettre pour l'empereur Alexandre, rédigée en ces termes:

«Monsieur mon Frère, Votre Majesté Impériale m'a envoyé de si beaux chevaux que je ne veux pas tarder à lui en faire mes remerciements.

«Les Anglais souffrent beaucoup de la réunion de la Hollande et de l'occupation que j'ai fait faire des ports du Mecklembourg et de la Prusse. Il y a toutes les semaines des banqueroutes à Londres qui portent la confusion dans la Cité. Les manufactures sont sans travail; les magasins sont engorgés. Je viens de faire saisir à Francfort et en Suisse d'immenses quantités de marchandises anglaises et coloniales. Six cents bâtiments anglais qui erraient dans la Baltique ont été refusés dans le Mecklembourg, en Prusse, et se sont dirigés vers les États de Votre Majesté. Si elle les admet, la guerre dure encore; si elle les séquestre et confisque leur chargement, soit qu'ils soient encore dans ses ports, soit même que les marchandises soient débarquées, le contre-coup qui frappera l'Angleterre sera terrible: toutes ces marchandises sont pour le compte des Anglais. Il dépend de Votre Majesté d'avoir la paix ou de faire durer la guerre. La paix est et doit être son désir. Votre Majesté est certaine que nous y arrivons si elle confisque ces six cents bâtiments et leur chargement. Quelques papiers qu'ils aient, sous quelque nom qu'ils se masquent, Français, Allemands, Espagnols, Danois, Russes, Suédois, Votre Majesté peut être sûre que ce sont des Anglais.

«Le comte Czernitchef, qui retourne près de Votre Majesté, s'est fort bien conduit ici.

«Il ne me reste qu'à prier Votre Majesté de compter toujours sur mes sentiments inaltérables qui sont à l'abri du temps et de tout événement 632

Note 632: (retour) Corresp., 17071.

En outre de la demande formulée dans cette lettre, Tchernitchef était chargé d'en transmettre verbalement une autre, que Caulaincourt appuierait de son mieux: il s'agissait de la Suède. Depuis quelques jours, Napoléon était de nouveau et plus mécontent de ce royaume; le cabinet de Stockholm paraissait revenir sur ses engagements, inventait des prétextes pour ne pas rompre avec les Anglais, demandait un répit. Napoléon espérait toujours que Bernadotte, une fois rendu à Stockholm, tiendrait sa parole et ferait décider la guerre; mais il cherchait en même temps d'autres moyens pour agir sur la Suède et briser sa résistance. Il fit à l'envoyé de cette puissance une scène extrêmement vive: les éclats de sa voix retentissaient jusque dans les pièces voisines, à tel point que les officiers de service, placés à l'entrée de son cabinet, crurent devoir s'éloigner par discrétion: «La Suède, disait-il au baron de Lagelbielke, m'a fait plus de mal cette année que les cinq coalitions que j'ai vaincues... Prétend-elle donc être seule le magasin duquel toutes les marchandises anglaises et les denrées coloniales seront librement versées sur le continent? Non, quand un nouveau Charles XII serait campé sur les hauteurs de Montmartre, il n'obtiendrait pas cela de moi 633!» Cette colère était réelle, mais surtout calculée, et l'Empereur menaçait d'autant plus qu'il ne pouvait frapper, la Suède se trouvant par son éloignement, par sa position presque insulaire, hors de portée et à l'abri de nos coups. Cependant, n'existait-il pas une voie indirecte pour s'en rapprocher et l'atteindre? Notre allié russe, en contact matériel avec elle, ne pourrait-il exercer sur ses résolutions une contrainte salutaire? Un mot dit par le Tsar et que la Suède sentirait appuyé par la possibilité d'une intervention matérielle, un avertissement derrière lequel elle entreverrait une armée d'invasion, ferait plus que les paroles courroucées de la France et leur servirait de sanction. Napoléon avait tonné; il importait qu'au moins la Russie grondât. Alexandre fut donc sollicité d'adresser au gouvernement du roi Charles XIII une admonition sévère, de le rappeler à ses devoirs, d'exiger la guerre aux Anglais et surtout la confiscation des marchandises coloniales qui s'étaient entassées dans les docks de Gothenbourg. Ainsi, rentrant dans la pensée de Tilsit, Napoléon cherche à se servir de la Russie pour peser sur le Nord tout entier, pour l'interdire aux Anglais, pour fermer à leur commerce ses dernières issues, pour les réduire à une prompte et humiliante capitulation: «C'est maintenant, écrivait Champagny à Caulaincourt, l'unique objet de sa politique; le succès de ses dernières mesures lui fait mettre beaucoup de prix à ce qu'elles soient suivies partout, et partout avec constance et rigueur, jusqu'à ce qu'elles aient atteint le but désiré--la paix 634

Note 633: (retour) Voy. Armand Lefebvre, Histoire des cabinets de l'Europe pendant le Consulat et l'Empire, V, 73-75, d'après les Archives des affaires étrangères. La version suédoise de l'entretien, d'après le rapport de Lagelbielke, a été publiée en 1813 par le gouvernement de Stockholm.
Note 634: (retour) Dépêche du 23 octobre 1810.

II

Il ne paraît point que l'empereur Alexandre, saisi de nos demandes, ait hésité sur la conduite à tenir: son siège était fait et ses résolutions arrêtées d'avance. Il admettait encore les obligations résultant pour lui du pacte conclu à Tilsit et de son état de guerre avec la Grande-Bretagne, c'est-à-dire l'exclusion des navires incontestablement anglais; il ne discutait pas ce principe, s'y conformait plus ou moins scrupuleusement, mais n'entendait point s'assujettir aux mesures que Napoléon avait portées contre les neutres par simple décret et lui déniait le droit de légiférer pour l'Europe.

D'ailleurs, si Napoléon était fondé à soutenir en fait que la presque totalité des neutres naviguait pour le compte de l'Angleterre et que le seul moyen d'atteindre cette ennemie était de la frapper dans ses plus utiles auxiliaires, il affaiblissait par certains de ses actes la valeur de son argumentation. Tandis qu'il prétendait défendre à autrui tout commerce indirect avec l'Angleterre, il ne se privait nullement, dans un intérêt national, d'opérer avec elle quelques transactions directes. Des navires français, munis par lui de licences, introduisaient dans les îles Britanniques divers produits de notre agriculture et de notre industrie; ils rapportaient en échange quelques denrées coloniales, dont notre pays eût pu difficilement se passer. Récemment, un de ces bâtiments à licence avait été vu dans un port russe; le gouvernement de Saint-Pétersbourg avait ainsi acquis la preuve de ce trafic légalement frauduleux et surpris l'Empereur en flagrant délit de contravention à ses propres principes.

Napoléon, il est vrai, était en droit de répondre qu'il n'avait jamais interdit et qu'il avait même recommandé à ses alliés du Nord l'emploi des licences; que le commerce autorisé par ce moyen, dépendant exclusivement du bon plaisir des souverains, pouvait être régi et gouverné par eux de manière à consoler leurs peuples sans procurer à l'ennemi de soulagement appréciable, au lieu que l'irruption des neutres dans les ports russes, telle qu'elle se préparait, annulerait en grande partie les effets du blocus. Il était vrai encore que l'empereur Alexandre, quand il avait, en 1807, rompu du jour au lendemain tous rapports directs avec l'Angleterre et fermé aux produits de son empire leur principal débouché, avait imposé à ses sujets un sacrifice aussi brusque et plus onéreux que le supplément de rigueur réclamé aujourd'hui. Mais il était en 1807 dans la ferveur de son zèle napoléonien, il croyait à la vertu de l'alliance et en attendait de magiques résultats; sans être matériellement courbé sous le joug, comme les autres souverains, il était moralement assujetti. À la fin de 1810, désabusé de l'alliance, pénétré de ses inconvénients et de ses périls, disposé déjà à se dessaisir en partie des avantages qu'elle lui avait procurés et à gratifier l'Autriche d'une portion des Principautés, il n'entendait plus, pour un intérêt qui lui devenait étranger, aggraver les souffrances de son peuple et lui interdire tout commerce. D'ailleurs, il ne désirait plus la ruine des Anglais, voyait dans leur résistance une dernière garantie contre l'asservissement définitif de l'Europe, et son refus, qui s'appuya sur des motifs d'ordre spécial et économique, s'inspira aussi et avant tout de raisons générales. Les deux empereurs se divisèrent sur les moyens parce qu'ils n'étaient plus d'accord sur le but; leur dissidence au sujet du blocus détermina l'explosion au dehors d'un antagonisme latent; dans l'histoire de leur querelle, ce fut un effet plus qu'une cause, la conséquence de la rupture intime qui depuis longtemps s'était opérée entre eux.

Déjà Roumiantsof avait exposé à Caulaincourt que l'adoption des nouveaux tarifs en Russie serait impraticable et funeste: «L'Empereur était disposé, avait-il dit, à faire tout le mal possible à l'Angleterre, mais il ne fallait pas s'en faire à soi-même plus qu'à son ennemi 635.» Dès nos premières instances sur la question des neutres, Alexandre s'en expliqua avec l'ambassadeur dans deux longues conférences. Ses paroles furent douces, mesurées, courtoises, mais assez fermes pour ne laisser aucun doute sur ses dispositions négatives. Depuis trois ans, disait-il, il avait constamment dépassé les devoirs que lui imposaient les traités et son amitié pour l'Empereur: «Tout avait prouvé, actions, paroles, écrits, quel intérêt il mettait à faire tout ce qui pouvait être utile ou même agréable à son allié 636.» Il avait nui aux Anglais plus que quiconque, il voulait leur nuire encore, mais tenait à rester seul juge des moyens qui lui permettraient de remplir cette intention. Les mesures recommandées pouvaient être bonnes et efficaces en d'autres pays: elles ne cadraient point avec les intérêts, les besoins de la Russie; cette nation ne saurait se plier, sans éprouver une gêne intolérable, à des règles établies et façonnées pour autrui: «Nous ne pouvons, disait le Tsar à Caulaincourt, nous faire faire un habit à votre taille 637.» Il ajoutait que les neutres étaient traités dans les ports de Russie en suspects; leur nationalité réelle et la provenance de leur chargement se vérifiaient par l'examen des papiers de bord; le contrôle s'opérait avec rigueur, il était confié à des hommes spéciaux, choisis à raison de leur incorruptible sévérité; l'Empereur se réservait lui-même de revoir les pièces et de statuer en dernier ressort sur chaque cas: il apporterait à cette œuvre un redoublement de vigilance, mais il refusait d'admettre qu'il n'existât point, parmi les neutres, un certain nombre d'innocents à discerner des coupables; il ne fermerait pas ses ports, par mesure générale, à tous les bâtiments de commerce qui paraîtraient au large.

Note 635: (retour) Caulaincourt à Champagny, 8 octobre 1810.
Note 636: (retour) Caulaincourt à Champagny, 5 octobre 1810.
Note 637: (retour) Id., 9 novembre.

Ayant reçu la lettre de l'Empereur apportée par Tchernitchef, il réitéra dans sa réponse, pour la centième fois, ses protestations habituelles. Il remerciait Napoléon de son message: «Ce que Votre Majesté, disait-il, veut bien m'y exprimer de sa politique comme de ses sentiments personnels pour moi m'a causé le plus grand plaisir par la conformité que j'y retrouve avec ceux que j'ai voués à Votre Majesté et qui sont inaltérables. Comme elle, je n'ai rien de plus à cœur que la continuation de l'alliance qui lie les deux empereurs et qui assure la tranquillité de l'Europe. Aussi Votre Majesté a pu se convaincre que rien de mon côté n'a été négligé pour prouver en toute occasion les principes que je professe pour l'union la plus étroite entre nous.» Quant aux moyens pratiques d'assurer le but de cette union, Alexandre glissait sur la controverse soulevée. Il laissait discrètement apercevoir la distinction qu'il établissait entre les Anglais et les neutres, mais feignait de croire que Napoléon n'avait voulu lui parler que des premiers, et d'ailleurs niait en fait l'apparition des convois signalés. «Les mesures contre le commerce anglais, continuait-il, se poursuivent avec vigueur, les nombreuses confiscations exercées dans mes ports en font foi. Depuis, à peine soixante bâtiments de différentes nations s'y sont présentés. Il est peu probable que d'autres arrivent encore, plusieurs des ports se trouvant déjà fermés par les glaces. Du moins, le nombre ne pourra être que très petit, et la même sévérité s'observera contre eux. Ainsi les six cents bâtiments dont Votre Majesté me parlent retourneront en Angleterre 638

Note 638: (retour) Lettre publiée par M. Tatistcheff, p. 541-543.

En réalité, il n'est point prouvé que les navires neutres chargés de produits anglais aient alors forcé l'entrée des ports russes en grande masse et par brusque effraction. Leur tendance était de se concentrer à Gothenbourg, devenu de plus en plus leur point d'attache et de ravitaillement, le quartier général de leurs opérations: de ce point ils se dirigeaient un à un ou par groupes peu nombreux vers le littoral de l'empire voisin, où ils trouvaient des facilités d'accès. En même temps une partie de leurs cargaisons, mise à terre, s'enfonçait dans la péninsule Scandinave, remontait vers le Nord jusqu'aux rivages du golfe de Bothnie; après avoir franchi cette mer intérieure, les produits coloniaux s'introduisaient en Russie, y étaient absorbés ou redescendaient dans le Sud pour envahir l'Allemagne: c'était par une infiltration continue que la Russie se laissait à petit bruit pénétrer et traverser par les denrées prohibées. La clôture des ports suédois couperait donc le mal dans sa racine, elle frapperait au point de départ de leur long circuit le négoce et le transit que le Tsar se déclarait impuissant à interdire tout à fait sur son propre territoire. La question était en Suède au moins autant qu'en Russie, et Alexandre avait été le premier à en faire la remarque; quelques semaines auparavant, il avait dit à Caulaincourt: «Le véritable entrepôt des marchandises anglaises et de contrebande est Gothenbourg... c'est ce port qu'il faut fermer. Si l'arrivée du prince de Ponte-Corvo enlève à l'Angleterre ce débouché, on frappera par là un coup qui se fera réellement sentir dans la Cité de Londres 639

Note 639: (retour) Caulaincourt à Champagny, 9 novembre 1810.

Lorsqu'il risquait cet aveu, Alexandre ne se doutait guère que Napoléon allait le prendre au mot et le mettre en demeure de coopérer à la fermeture de la Suède. Placé en présence de cette seconde partie de nos demandes, il éprouva un vif embarras. Il ne tenait nullement à susciter un ennemi de plus aux Anglais; surtout, il désirait ménager les Suédois, parce qu'il renonçait moins que jamais à conjurer leur hostilité, à s'attirer ce peuple, et que l'élection de Bernadotte, loin de contrarier son dessein, semblait décidément propre à le favoriser.

Arrivé enfin à Stockholm dans le milieu d'octobre, le nouveau prince royal s'y était montré sous un jour rassurant pour nos ennemis. Il n'avait fait déclarer la guerre aux Anglais que pour la forme, et cette démonstration n'avait été suivie jusqu'à présent d'aucun effet, d'aucune confiscation. En même temps, dans ses premiers rapports avec l'envoyé russe, Bernadotte avait déployé une prévenance et des grâces singulières: il avait même poussé la délicatesse jusqu'à écrire au Tsar pour lui exprimer, en fort bons termes, son désir de vivre au mieux avec ses voisins. De ces avances, fallait-il conclure avec plus de certitude que l'ancien maréchal n'était nullement «l'homme de l'empereur Napoléon 640»? Le fait était affirmé par Tchernitchef, qui invoquait des souvenirs personnels. Durant ses séjours à Vienne et en France, le jeune officier avait eu occasion d'approcher le prince de Ponte-Corvo et le loisir de l'étudier. En lui, il avait flairé un mécontent et un jaloux, un de ces hommes que les bienfaits et les reproches aigrissent également, et il jugeait très possible d'exploiter contre Napoléon, au profit de la Russie, ce trésor de fiel et de ressentiment, en même temps que les raisons trop réelles qui détournaient la Suède de s'abandonner complètement à la France. Encouragé par ces avis, Alexandre s'affermissait depuis quelque temps dans les plus audacieuses espérances: quel coup de partie s'il pouvait soustraire à Napoléon un de ses propres lieutenants, transformer en client de la Russie un maréchal d'Empire, promu au commandement de tout un peuple!

Note 640: (retour) Rapport de Tchernitchef, Société impériale d'histoire de Russie, XXI, 45.

Mais comment vérifier et cultiver les dispositions du prince royal? Comment approcher de lui sans donner l'éveil et entamer discrètement la conversation? La démarche réclamée par Napoléon en fournissait le moyen. En s'autorisant de nos demandes et sous prétexte de donner plus de poids aux avertissements de la Russie, on enverrait un agent spécial à Stockholm, on dépêcherait au prince un homme de confiance. Aux yeux de la France, cet émissaire aurait l'air d'être venu pour faire les réprimandes et les injonctions exigées: en réalité, il prendrait exactement le contre-pied du langage qu'il serait censé tenir; au lieu de menacer, il aurait à rassurer, à prodiguer de tranquillisantes paroles; il se mettrait ainsi en contact avec Bernadotte et le provoquerait à de plus complets épanchements.

Par ses anciennes relations avec le prince, Tchernitchef semblait mieux à même que personne de remplir cette commission équivoque. C'était lui qui devait rapporter la réponse d'Alexandre à la lettre impériale du 23 octobre; il reçut ordre de passer par Stockholm pour se rendre à Paris. Dans sa lettre à l'Empereur, Alexandre s'expliqua sur ce détour en une phrase qui montrait à quel point l'art des restrictions mentales lui était familier: «Le colonel Tchernitchef, disait-il, m'ayant paru mériter le contentement de Votre Majesté, c'est lui que j'envoie porter cette lettre; je le fais passer par Stockholm pour faire connaître au gouvernement suédois le désir que Votre Majesté a eu que j'appuie les démarches qu'elle a faites pour que la Suède rompe avec l'Angleterre, quoique j'aie déjà la nouvelle que cela se trouve fait.» Prise en soi et à la lettre, cette phrase n'avait rien que de conforme à la vérité. Oui, Tchernitchef dirait avec quelle passion, avec quelle véhémence Napoléon souhaitait que la Russie fît à la Suède des représentations et des menaces; seulement, il ajouterait aussitôt et tout bas qu'Alexandre était parfaitement résolu à ne tenir aucun compte de ce vœu, qu'il laissait la Suède entièrement maîtresse de ses décisions, libre d'adopter vis-à-vis de l'Angleterre telle conduite qu'il lui plairait et de se désintéresser de la guerre maritime; en un mot, l'objet réel de la mission était de faire savoir que son but apparent ne serait jamais rempli. En trahissant les intentions de l'Empereur sous couleur de s'y conformer, Alexandre espérait se créer des titres à la reconnaissance de la Suède, jeter les fondements d'une réconciliation et peut-être d'une amitié durable. Ainsi, c'est toujours entre les deux empereurs le même effort pour se disputer sous main les positions d'où ils pourront s'observer et se combattre avec avantage: dans ce jeu permanent, dès que Napoléon avance une pièce, Alexandre étend aussitôt la main pour s'en saisir et la retourner contre l'adversaire. Visant plus que jamais la Pologne et l'Autriche, il cherche en même temps à s'emparer de la Suède; mais cette fois, par un progrès dans la duplicité, il couvre sa mystérieuse tentative d'un semblant de déférence aux désirs de l'Empereur, et le service réclamé par la France lui devient occasion de la desservir.

Tchernitchef partit pour Stockholm dans les derniers jours de novembre. Sentant grandir son rôle et croître son importance, ravi d'une mission qui répondait à ses goûts et à ses aptitudes, il se mit allègrement en route et lutta avec vaillance contre les difficultés que lui opposèrent la nature et la mauvaise saison dans cette campagne d'hiver. Durant la traversée du golfe, il lui fallut cheminer entre les îles d'Aland «partie à pied sur une glace extrêmement mince, partie à force de rames 641»; une tempête le tint bloqué trois jours sur un îlot désert et ne lui permit d'atteindre Stockholm que dans la nuit du 1er au 2 décembre; il y arriva harassé et transi. L'accueil qu'il reçut dans la capitale suédoise lui servit de réconfort. Dès son arrivée, il fut prévenu que le prince royal aurait un extrême plaisir à le revoir; il fallait seulement que le jeune voyageur, pour se mettre en règle avec l'étiquette, se fît d'abord présenter à Charles XIII. Tchernitchef s'acquitta de cette formalité et, au sortir de l'audience royale, fut conduit chez Bernadotte par le général de Suchtelen, ministre de Russie; M. d'Engerström, ministre des affaires étrangères de Suède, assistait en quatrième à l'entrevue.

Note 641: (retour) Toutes les citations, jusqu'à la page 521, sont extraites des rapports de Tchernitchef, Société impériale d'histoire de Russie, vol. cit., 22 à 48. Les mêmes pièces ont été publiées par M. Arvide Ahnfeld dans la Revue historique, 1888, t. II.

Dès qu'il eut aperçu Tchernitchef, Bernadotte vint à lui et, littéralement, se jeta à son cou; il l'embrassa plusieurs fois, avec effusion. La présence des deux ministres borna quelque temps la scène à cette pantomime et à des assurances générales d'amitié; cependant, «le prince s'étant un peu éloigné des personnes présentes», Tchernitchef trouva moyen de lui glisser qu'il avait à remplir près de lui une commission propre à empêcher quelque fâcheuse méprise sur les sentiments de l'empereur russe: en conséquence, il sollicitait de Son Altesse Royale la faveur d'une audience particulière. Fort intrigué, Bernadotte fixa le rendez-vous au lendemain dimanche après le sermon;--depuis qu'il avait mis le pied sur le sol suédois, il était devenu luthérien zélé et se piquait d'observer scrupuleusement les pratiques d'une religion chère à ses futurs sujets. En attendant, comme il avait grand'peur de la Russie, il risqua à l'oreille de Tchernitchef une profession de foi politique à l'adresse de cette puissance: il n'avait rien tant à cœur, disait-il, que d'entretenir avec elle les meilleures relations et ne lui créerait jamais l'ombre d'une difficulté: «Sa Majesté Impériale pouvait tourner ses armes contre l'Orient, le Midi et l'Occident», sans que la Suède s'en émût; la Suède sentait parfaitement que de l'empire voisin dépendait sa sécurité; elle pouvait se passer de tout le monde, sauf de la Russie. Tout ceci fut dit très vite, à voix basse, mais d'un ton chaleureux et pénétré: après quoi, s'étant rapproché des personnes présentes, le prince «ne parla plus que de choses indifférentes».

Le dimanche, après le sermon, lorsqu'on se retrouva sans témoins dans son cabinet, ce fut lui qui prit l'initiative des épanchements. Il allait parler, disait-il, «comme avec ses entrailles». Était-il donc vrai que la Russie voulût forcer les résolutions de la Suède? Elle n'y avait déjà que trop réussi, et c'était la crainte d'une intervention de sa part qui avait amené la déclaration de guerre aux Anglais, mesure désastreuse pour le pays. Sans doute, il était juste que la Suède «payât son écot pour la cause du continent», mais pourquoi ne point tenir compte de sa situation et de ses facultés? Il était impossible qu'elle se privât plus de huit ou dix mois des denrées alimentaires que lui fournissait la Grande-Bretagne; quant à toucher aux marchandises déjà débarquées et emmagasinées, il n'y fallait point songer; le respect dû à la propriété privée, les lois du royaume s'y opposaient. Au reste, Bernadotte se montrait fort sceptique sur l'effet que ces rigueurs pourraient produire en Angleterre; à ses yeux, l'empêchement à la paix générale n'était pas là, et, sans prononcer encore le nom de Napoléon, usant d'une périphrase, il montra le principal obstacle «dans l'ambition et l'amour-propre du gouvernement français».

À ces mots, gros d'arrière-pensées, Tchernitchef comprit qu'il pouvait parler sans crainte, que Bernadotte était mûr pour recevoir toutes les confidences. «M'apercevant alors, dit-il dans son rapport au Tsar, des véritables dispositions du prince à l'égard de la France, et voyant qu'il se livrait à moi comme par le passé, je lui dis qu'il était vrai que l'empereur Napoléon s'était adressé à Votre Majesté Impériale pour la prier d'appuyer les demandes qu'il faisait à la Suède; mais que, comme depuis la paix de Frédériksham les vœux et l'intérêt politique de Votre Majesté lui ont fait constamment désirer la prospérité intérieure de la Suède et la conservation des relations amicales qui existaient entre la Russie et elle, son intention n'est nullement de peser sur les volontés et les déterminations de la Suède, qui, dans cette circonstance comme dans toute autre, pouvait se conduire d'après ce que lui commanderait son propre intérêt, sans que de son côté elle y mît le moindre obstacle.»

À peine ces paroles eurent-elles été prononcées que la satisfaction et le ravissement se peignirent sur les traits de Bernadotte; il parut soulagé d'un grand poids. On lui rendait le repos, disait-il, et pour répondre à tant d'ouverture de cœur, il se mit à parler d'abondance sur la situation déplaisante et cruelle où le plaçaient les exigences françaises. Était-ce là le traitement auquel il eût dû s'attendre «de la part d'une puissance qu'il avait servie utilement et peut-être honorée pendant trente ans, de la part de l'empereur Napoléon qu'il avait beaucoup appuyé dans de certains temps et auquel il avait évité bien des désagréments et embarras»? Ainsi mis en train, il ne s'arrêta plus et laissa voir, en même temps qu'un cœur tout suédois, les mauvais sentiments qui couvaient dans son âme contre son ancien compagnon d'armes, coupable surtout de l'avoir si prodigieusement distancé dans la carrière où ils avaient ensemble débuté du même pas. À cet égard, un mot le découvrit tout entier: «Par malheur, dit-il, le sort avait voulu que de camarade il soit devenu sujet.» Cependant, ajoutait-il, simple maréchal, il eût rougi de s'asservir à tous les caprices d'une humeur despotique; à plus forte raison ne tolérerait-il point «de telles saccades» quand une valeureuse nation lui avait fait l'honneur de le désigner pour chef; n'était-ce pas assez que d'avoir apporté à ce peuple, pour présent d'arrivée, une guerre ruineuse? L'idée d'avoir si mal répondu à la confiance de la Suède le mettait à la torture, faisait le malheur de sa vie; il ne s'en consolerait jamais. Et la vivacité emphatique de ses expressions, l'animation de son geste, l'enflure toute méridionale de son langage, jusqu'à cet accent gascon dont il n'avait jamais pu se départir, ajoutaient à ces étranges confidences, pour le Russe qui les recueillait, plus de piquant et de saveur.

Le voyant en si bon chemin, Tchernitchef le laissa aller et n'eut qu'à le pousser un peu pour obtenir de lui les paroles les plus graves. Bientôt, désirant reconnaître la bienveillance avec laquelle l'empereur Alexandre compatissait à ses embarras et sentait sa position, revenant avec plus de force sur ce qu'il avait dit le jour d'avant, Bernadotte prit l'engagement d'honneur, en son nom et pour le gouvernement suédois, «de ne rien faire en aucune circonstance qui pût en la moindre des choses déplaire» à Sa Majesté de toutes les Russies. Il n'épouserait les querelles de personne, ne ferait jamais cause commune avec la Pologne et la Turquie, lors même que l'initiative des hostilités viendrait de Pétersbourg: «Sa Majesté Impériale pouvait porter ses armes à Constantinople, Vienne ou Varsovie, sans voir bouger la Suède, dont l'unique but serait toujours de rester unie à la Russie»; cette puissance devait désormais la regarder comme «sa vedette fidèle», et considérer que le nouveau prince royal était «devenu entièrement un homme du Nord». Deux heures durant, par de semblables discours, Bernadotte combla Tchernitchef de joie et d'espérances; à la fin, voulant lui faire franchir un pas de plus dans son intimité, il l'invita pour le lendemain à un déjeuner sans façon, en tête-à-tête.

Dans l'intervalle de ces conversations, le représentant français en Suède favorisait inconsciemment les efforts de Tchernitchef et lui facilitait la tâche. Le baron Alquier était un homme d'activité et de valeur; malheureusement, ancien membre de la Convention, où il s'était associé aux pires mesures, il avait gardé de ce passé jacobin quelque chose de tranchant et d'autoritaire dans l'esprit, de cassant dans la forme, un défaut absolu de tact, et le tout se traduisait par des allures de proconsul. Avec cela, une vie privée fâcheuse, un ménage irrégulier qu'il avait transporté de Naples à Stockholm, l'empêchaient de se mêler à la société où ses fonctions l'appelaient à figurer. Cette situation fausse, dont il souffrait, le rendait plus amer, plus irritable encore; en lui, sous l'habit brodé du diplomate, reparaissait le révolutionnaire de tempérament et d'humeur, et qui plus est, le révolutionnaire aigri. Il avait le verbe haut, mordant, agressif, et passait son temps à mal parler du gouvernement et du pays auprès desquels il représentait.

Sur le compte du prince royal, il s'exprimait en termes tout à fait inconvenants: il accordait volontiers que «c'était un bon diable, un bon homme, non dépourvu de moyens», mais une tête du Midi, chaude, «volcanique», subissant les impulsions les plus diverses et tournant à tous les vents; nulle suite dans les idées; peu ou point de caractère, rien de ce qu'il eût fallu pour dominer une situation difficile, pour réprimer l'effervescence qui persistait à Stockholm et qui faisait penser «aux temps de la Terreur en France»; le prince ne saurait jamais remettre tout en ordre par un bon coup d'État, la seule chose pourtant «qui pût sauver la Suède». Quant à la nation, M. Alquier la taxait de légèreté, d'outrecuidance et de rouerie: il infligeait aux Suédois l'épithète de «Gascons du Nord». Il convenait d'ailleurs que leur situation était désastreuse, qu'une rupture complète avec l'Angleterre les réduirait aux plus cruelles extrémités, et il ne cachait pas que ses instructions lui commandaient à peu près d'exiger l'impossible: néanmoins, disait-il, puisque telles étaient les volontés de l'Empereur, il fallait que l'impossible se fît. Il tenait ces discours à tout venant et particulièrement à Tchernitchef; pour mieux convaincre que la France disposait de la Russie, il affectait avec l'émissaire de cette cour une intimité sans bornes, lui témoignait une confiance fort mal placée, et répandait par toute la ville que l'aide de camp du Tsar était venu à seule fin de mettre à la raison la Suède récalcitrante.

Ces propos blessants, dont l'écho retentissait aux oreilles de Bernadotte, l'offensaient gratuitement et l'exaspéraient. Le jour où Tchernitchef déjeuna chez lui, «il renvoya les domestiques» dès que l'on fut à table, et aussitôt, en termes pleins d'amertume, fit allusion au langage que tenait le ministre de France et aux intentions qu'il prêtait à la Russie. À le trouver si affecté et si chagrin, Tchernitchef jugea l'occasion particulièrement opportune pour renouveler et accentuer ses communications consolantes: elles n'en produiraient que d'autant plus d'effet. Il répéta donc, affirma sur tous les tons que la Russie ne s'associerait jamais contre la Suède à aucune mesure de coercition et de rigueur; son maître l'avait envoyé tout exprès pour confier à la discrétion du prince cette résolution inébranlable.

À ces mots, réconforté de nouveau et ne se possédant plus de joie, Bernadotte ne sut comment témoigner sa gratitude: il chercha un moyen de renchérir encore sur ses précédentes assurances; la veille, il avait donné sa parole d'honneur qu'il n'agirait jamais contre la Russie; maintenant, il donnait sa parole d'honneur sacrée et parlait déjà de se lier par écrit. Ensuite, il se posa en victime de Napoléon. Sa vanité exubérante, faisant tort à son jugement, le jetait parfois en de naïves erreurs, et c'est ainsi qu'il s'imaginait de bonne foi avoir inspiré de la jalousie à l'Empereur. Dans toutes les circonstances, disait-il, celui-ci l'avait placé de manière à le sacrifier, «une gloire de moins étant très fort son fait»; aujourd'hui, s'il se montrait aussi dur envers la Suède, c'était sans doute par désir de dominer le monde entier, mais aussi pour lui faire tort et déplaisir, à lui Bernadotte, et «par un raffinement de mauvaise volonté à son égard». Et pourtant que de services le maréchal Bernadotte n'avait-il pas rendus à son ancien chef? De quels pas difficiles ne l'avait-il point aidé à se tirer? Son abnégation, son désintéressement dans toutes les circonstances revenaient sans cesse dans sa bouche, et toutes ses paroles tendaient à prouver que Napoléon était son obligé et se comportait en ingrat. Mais le ton adopté récemment avec la Suède, reprenait-il, ne se supportait pas deux fois, et peu à peu, s'animant, se montant, se grisant de ses propres discours, il ne se contentait plus de promettre à la Russie une neutralité bienveillante, il en venait à prévoir une rupture et une guerre avec la France. Il aimerait mieux «périr les armes à la main d'une manière honorable que de laisser avilir la nation qui l'avait choisi pour la gouverner; l'empereur Napoléon ne pouvait pas l'atteindre si la Russie ne s'en mêlait point; quand même il le pourrait, on verrait encore quel parti prendraient les soldats français une fois sur le territoire de Suède; il en était trop connu, aimé et respecté, et les avait commandés en trop de circonstances pour ne point en partie compter aussi sur eux».

«Là-dessus, ajoute Tchernitchef dans son rapport, on vint nous interrompre, et le prince, qui allait à la parade, m'engagea à l'y suivre.» Devant le front des troupes, Tchernitchef retrouva le brillant général qu'il avait connu à l'armée du Danube, le chef à l'air martial, à l'œil vif, à la taille bien prise, à l'abondante chevelure flottant au vent. Ce qui frappait surtout en Bernadotte, c'était l'aisance parfaite avec laquelle il était entré dans son nouveau rôle: rien chez lui qui sentît le parvenu; pas un mouvement faux ou déplacé. Avec une dignité tranquille, il inspectait les troupes, figurait devant le peuple assemblé, recevait des placets, faisait largesse aux pauvres, s'offrait aux hommages et aux acclamations, comme s'il se fût exercé de tout temps à ces fonctions de la souveraineté.

Il ne quitta Tchernitchef que pour aller chez le Roi, auquel il témoignait la plus respectueuse déférence; mais il voulut revoir l'officier russe dès le lendemain: il le retint cette fois à déjeuner et à dîner. Avant de se séparer définitivement de lui--Tchernitchef ne pouvait plus retarder son départ pour Paris--il lui remit une lettre à l'adresse de l'empereur Napoléon, une autre pour la princesse Pauline; dans la première, il demandait un peu de temps pour s'acquitter de ses promesses; dans la seconde, il sollicitait la princesse d'intercéder en sa faveur. Il pria Tchernitchef de lui rendre à Paris le même service, de plaider sa cause, d'exposer l'état déplorable de la Suède et l'indulgence qu'il comportait. Au fond, il craignait encore de rompre en visière à Napoléon, et parmi les raisons qui le portaient à différer, il en était une dont il ne fit point mystère à son nouveau confident: «Le prince, écrivait Tchernitchef, poussa sa franchise jusqu'à me dire que la Suède étant pauvre, il était encore obligé de se contraindre parce qu'il avait besoin de retirer jusqu'au dernier écu de ce qu'il possédait en France.»

Cette réserve prudente ne l'empêchait point, l'instant d'après, d'envisager les plus héroïques perspectives. Il fallait, disait-il, que Napoléon se gardât de toucher à la Suède, il y retrouverait une Espagne. «En électrisant la nation et en la conduisant avec un peu de génie», on la rendrait invincible, et déjà Bernadotte se voyait réfugié et inaccessible dans les glaces du Nord, entouré de son peuple fidèle, donnant au monde un grand exemple de constance et d'intrépidité: il se composait magnifiquement ce rôle et s'y drapait. Pourtant, si son imagination lui faisait parfois envisager de telles hypothèses, si sa verve hâbleuse se plaisait à les développer, il avait trop le sens des réalités pour s'y arrêter bien sérieusement. Prudent et avisé sous des dehors fanfarons, il s'était dit au contraire que son pays d'adoption et lui-même risqueraient moins, suivant toutes probabilités, à se brouiller avec la France qu'avec la Russie, qu'ils pourraient y gagner tout autant, et là était en partie le secret de sa contenance. À supposer qu'une campagne victorieuse rendît aux Suédois la Finlande, ce succès demeurerait éphémère; il serait le signal de longues luttes où la victoire resterait en fin de compte aux gros bataillons, à la puissance qui disposait de quarante millions d'hommes contre quatre. Au contraire, si la Suède passait condamnation sur la Finlande, si elle renonçait définitivement à toute reprise sur le continent pour se confiner et se répandre à l'aise dans la péninsule Scandinave, elle désarmerait l'hostilité de sa redoutable voisine, s'en ferait une protectrice, assurerait la sécurité de sa seule frontière exposée; s'isolant de l'Europe et des grandes affaires, elle se réduirait à une condition plus modeste, mais plus sûre, fonderait sa tranquillité à venir, sans préjudice de satisfactions immédiates et fort appréciables. Pour elle, le mieux n'était-il point de chercher une compensation plutôt qu'une revanche? Au lieu de regarder obstinément vers l'Est et de fixer la Finlande, que ne se détournait-elle vers l'Ouest, vers cette Norvège qui s'offrait à elle comme un dédommagement tout trouvé? Dès son arrivée, Bernadotte avait entrevu dans ses principales lignes le plan qu'il devait embrasser par la suite et qui lui fournirait l'occasion d'un rôle plus profitable que glorieux 642. Non qu'il eût encore érigé ce système en règle absolue; porté à s'exagérer l'importance de sa découverte, Tchernitchef allait trop loin sans doute lorsqu'il annonçait à Pétersbourg que l'empereur Alexandre pouvait désormais disposer du prince royal et le mouvoir à son gré 643. En homme pratique, Bernadotte tiendrait compte des circonstances, se guiderait d'après leurs indications. Toutefois, lorsqu'il aurait à se décider, deux éléments s'associant en lui, une pensée politique et une passion, la conception renouvelée qu'il se faisait de l'intérêt suédois et sa haine pour Napoléon, mettraient toujours en faveur de la Russie un poids puissant dans la balance. Si Tchernitchef s'abusait peut-être en attribuant dès à présent à ces deux mobiles une force irrésistible, il les avait parfaitement démêlés l'un et l'autre, et il pouvait s'applaudir à juste titre de les avoir reconnus et saisis: une telle constatation valait bien quelques jours de retard dans la remise de la lettre par laquelle Alexandre opposait aux demandes de la France une réponse poliment évasive.

Note 642: (retour) Voy. l'ensemble du rapport de Tchernitchef.
Note 643: (retour) Id.

III

Napoléon avait appris très vite, par d'autres voies, que la Russie refusait d'adhérer pleinement à son système de guerre. Dès les derniers jours d'octobre, Kourakine avait remis une note dans laquelle son gouvernement, au lieu de s'expliquer sur la double question des tarifs et des neutres, s'enfermait dans de vagues promesses de concours et de vigilance. En même temps arrivaient du Nord des avis significatifs: une partie des bâtiments qui s'étaient concentrés dans la Baltique et dont le nombre total était évalué maintenant à douze cents, avaient débarqué leurs cargaisons en Russie; un immense transit continuait à s'opérer par cet empire, qui inondait le grand-duché de produits coloniaux et en approvisionnait l'Allemagne. Sous l'impression de ces faits, Napoléon ordonne de préparer une réponse à la note de Kourakine: il la veut «fort polie, fort douce», mais contenant «les vérités qu'il est bon que la Russie connaisse 644»; elle reprendra tous nos arguments, renouvellera nos instances avec une extrême énergie, et conclura ainsi: «Tant que les marchandises anglaises et coloniales viendront par la Russie en Prusse et en Allemagne, et qu'on sera obligé de les arrêter aux frontières, il sera bien évident que la Russie ne fait pas ce qui est convenable pour faire du tort à l'Angleterre 645.» Après avoir fourni le canevas de cette note, l'Empereur avait laissé à Champagny le soin de la mettre en forme, lorsqu'il reçut, pendant la première moitié de novembre, le compte rendu des conversations dans lesquelles Alexandre s'était prononcé en principe contre l'éloignement universel des neutres. Devant cette fin de non-recevoir, qui répondait par avance à sa lettre, il se sentit fixé; perdant tout espoir d'être écouté et suivi, il comprit que la Russie ne l'aiderait jamais à consommer l'anéantissement de l'Angleterre.

Note 644: (retour) Corresp., 17099.
Note 645: (retour) Id.

Cette fois, sa colère fut muette et ne se manifesta par aucun éclat. Comme son intérêt n'est nullement de précipiter la crise, il se contient et dissimule. Sachant d'ailleurs que ses prétentions manquent de fondement légal et que la Russie, en repoussant ses demandes, ne lui fournit contre elle aucun droit, il s'abstient de toute plainte. Même, ayant renoncé à convaincre Alexandre, il juge inutile de prolonger et d'envenimer une discussion qui ne peut qu'accentuer prématurément le désaccord; il remanie, abrège la note préparée pour Kourakine, transforme en simple déclaration de principes cette ardente requête 646. Il ne laisse échapper aucun mot qui trahisse des desseins hostiles: lorsqu'il reverra Tchernitchef, il lui dira, «d'un ton très modéré et sans montrer le moindre signe de colère», qu'il s'était cru obligé de faire savoir à Sa Majesté Russe «la seule manière de réduire les Anglais, mais que puisqu'elle la jugeait contraire aux intérêts de son pays, ce qui au fond pouvait être vrai, il n'y attachait plus une aussi grande importance 647». S'il ne faut à la Russie, pour se rassurer sur nos intentions, que des phrases conciliantes, il ne les lui refusera pas, et Caulaincourt est là pour les fournir: c'est à cette seule fin qu'il laisse à Pétersbourg cet ambassadeur d'une imperturbable bonne grâce 648. Seulement, n'attendant plus rien de la Russie, il ne tiendra plus aucun compte des intérêts, des susceptibilités d'Alexandre, dans ce qu'il fera lui-même pour atteindre son but par d'autres voies. Il appropriera librement aux besoins de sa lutte contre l'Angleterre tous les pays qu'il occupe et détient; partout il agira, dépècera les royaumes, déplacera les frontières, répartira et distribuera la matière humaine au gré de ses spéculations effrénées, comme s'il était seul en Europe empereur et maître. Ces innovations audacieuses, qui doivent, il le sait, indisposer plus fortement la Russie, il les réalisera de suite, avant que la paix avec la Porte ait rendu aux armées du Tsar la pleine liberté de leurs mouvements. Après cette paix d'Orient qui se fera apparemment au cours de l'année prochaine, si l'empereur Alexandre se tient à une attitude passive et résignée, il le laissera à son isolement et ne s'occupera que de l'Angleterre; il juge toutefois plus vraisemblable que la Russie, débarrassée de la diversion turque, se rapprochera ouvertement de nos adversaires, si ceux-ci n'ont point d'ici là posé les armes, et démasquera des intentions hostiles. Mais lui-même, à cette époque, se trouvera avoir reconstitué ses forces d'Allemagne et recréé sa grande armée; il disposera d'une masse d'hommes supérieure à toutes celles qu'il a jusqu'à présent mises en mouvement, suffisante pour écarter à jamais la Russie de la scène européenne ou pour la ramener d'autorité dans l'alliance, et l'idée qu'il faudra en finir par là, qu'une campagne décisive au Nord s'imposera à lui comme le terme de ses travaux, s'empare plus despotiquement de son esprit; à ses yeux, cette perspective déjà entrevue se lève de plus en plus par delà les entreprises présentes, monte et grandit sur l'horizon, se dessine et se déploie en traits plus marqués dans le lointain de l'avenir.

Note 646: (retour) Voy. à ce sujet, aux Archives nationales, AF, IV, 1699, la correspondance de Champagny avec l'Empereur.
Note 647: (retour) Rapport de Tchernitchef, Société impériale d'histoire de Russie, XXI, 54-55.
Note 648: (retour) Champagny à Caulaincourt, 5 décembre 1810: «L'Empereur vous invite à ne rien négliger pour fortifier et rendre durables les dispositions qu'on vous témoigne: c'est maintenant l'unique but de votre mission.

Pour l'instant, c'est une explosion de mesures arbitraires et violentes, une frénésie de conquêtes, une mainmise plus brutale sur tous les pays d'où il importe que les Anglais soient exclus et rejetés. Au Sud, Napoléon juge l'occasion propice pour s'inféoder définitivement l'Espagne. À l'extrémité de la Péninsule, Masséna a envahi enfin le Portugal, refoulé l'armée de Wellesley, dépassé Coïmbre, enlevé les approches de Lisbonne; les dernières nouvelles le montrent à cinq lieues de cette capitale. Sans doute, derrière l'épais rideau de montagnes qui cache à la vue les armées aux prises et ne laisse passer que le bruit confus et grossissant d'une lutte acharnée, il est difficile d'apprécier la marche et la tournure des opérations. Néanmoins, Napoléon espère à tout moment apprendre que Masséna est dans Lisbonne, que Wellesley s'est embarqué avec ses troupes, et que le Portugal est vide d'ennemis. En prévision de ce succès, il invite le gouvernement de Madrid à ouvrir une négociation avec les cortès insurrectionnelles de Cadix, à les sommer une dernière fois de reconnaître la dynastie française et le pacte de Bayonne: à ce prix, il respectera l'intégrité de l'Espagne; sinon, il la démembrera pour la punir de lui avoir résisté, annexera les provinces du Nord et du haut de ses frontières portées jusqu'à l'Èbre, pèsera de tout son poids sur l'Espagne mutilée. En même temps, toujours enclin à procéder par masse d'événements, il voudrait qu'avec la soumission de la Péninsule coïncidât un grand coup sur la mer du Nord et la Baltique. Après avoir réservé le sort des villes hanséatiques et des territoires adjacents, par ménagement pour la Russie, il décide de les réunir à l'Empire. Dès le 14 novembre, trois jours après qu'il a reçu les réponses négatives d'Alexandre au sujet des neutres, cette volonté est en lui, bien qu'elle ne doive se manifester à l'Europe qu'un mois plus tard, par sénatus-consulte.

En substituant à Brème, à Hambourg, à Lubeck, ses préfets à ses consuls et à ses commandants militaires, la conquête à l'occupation, en plaçant sous le réseau serré de son administration des contrées sur lesquelles il n'a exercé jusqu'alors qu'une autorité indirecte, il espère, en même temps qu'il découragera en Allemagne toute velléité d'indépendance, mettre plus facilement les pays réunis en valeur et en action pour la lutte maritime, susciter contre l'ennemi de nouveaux peuples et de nouvelles forces; surtout, il veut prouver aux Anglais que chaque refus de traiter, chaque témoignage d'opiniâtreté se paye pour eux par un désastre irrévocable, par la fermeture définitive à leur commerce de l'un de ses débouchés nécessaires. Au printemps, il leur a montré dans une prompte paix le seul moyen de sauver la Hollande et les villes hanséatiques; le cabinet de Londres est demeuré sourd à cet avertissement; la Hollande a été réunie. Plus récemment, dans des conférences à Morlaix pour l'échange de prisonniers, dans des pourparlers qui pouvaient servir d'acheminement à une négociation de paix, le ministère anglais n'a montré que mauvais vouloir et raideur; il faut donc que la menace s'accomplisse tout entière, que les ports allemands suivent le sort de la Hollande, que la domination française sur les côtes s'accroisse d'un mouvement continu, fatal, irrésistible, à mesure que les Anglais s'obstineront à prolonger sur les mers leur domination usurpée. Cette gradation dans ses œuvres que Napoléon s'est toujours fait un principe d'observer, le conduit maintenant à des actes qui apparaissent comme un défi à la raison et au bon sens. Il arrive à créer un empire monstrueusement étendu, difforme dans son immensité, tout en bras, si je puis dire, à partir des Alpes et du Rhin, s'allongeant sur la côte méditerranéenne jusqu'à dépasser Rome, projetant d'autre part sur le littoral allemand, du Texel à Lubeck, une bande étroite de départements français. Par cette double étreinte, il voudrait embrasser l'Europe centrale, la séparer des Anglais, organiser tous les rivages du continent en un seul front de défense et d'attaque, et après avoir décrété la mise en interdit temporaire des îles Britanniques, les placer en état de blocus permanent. Au Sud, il peut avancer indéfiniment sans rencontrer de résistance, car il ne trouve devant lui que des peuples débiles et inertes, déjà assujettis à son influence. Au Nord, qu'il fasse un pas de plus, et il se heurtera au seul point solide et résistant qui se présente devant lui dans l'Europe décomposée, c'est-à-dire à la Russie; déjà, en appuyant à la Baltique la droite de ses frontières, il porte à la sécurité de cet empire une atteinte plus flagrante et plus grave que toutes les précédentes.

La réunion des côtes portait d'ailleurs en soi le germe d'un conflit direct avec la Russie. Pour donner à nos nouvelles possessions plus de corps et de cohésion, il importait d'associer au sort des domaines hanséatiques certains territoires qui serviraient à les relier ou à les arrondir, à nous donner sur le littoral une frontière ininterrompue. Il fallait amputer de leur partie supérieure le royaume de Westphalie et le grand-duché de Berg, englober aussi dans l'annexion certaines principautés, qui se trouvaient, par l'enchevêtrement des États germaniques, mêlées aux pays à réunir. Parmi ces parcelles vouées à l'expropriation figurait le duché d'Oldenbourg, mince bande de territoire qui s'allongeait entre l'Ost-Frise et le Hanovre, et qui effleurait au Nord le vaste estuaire de la Jahde, déjà occupé et fortifié par nos troupes. Oldenbourg était l'apanage d'une antique maison, unie à celle de Russie par des liens de famille: le duc actuel était oncle de l'empereur Alexandre, qui considérait l'Oldenbourg comme un fief de sa couronne. Napoléon allait-il traiter ce protégé, ce parent du Tsar, comme les principicules voisins, c'est-à-dire le déposséder moyennant indemnité pécuniaire, le médiatiser et le pensionner?

Par un reste d'égards pour l'empereur Alexandre, il consentit à une exception en faveur de l'Oldenbourg. Il s'arrêta d'abord à l'idée de respecter cet État: il se bornerait à l'enclaver dans nos possessions, à le couvrir de nos douanes, à l'enserrer dans notre système militaire et fiscal, à le préserver ainsi de tout contact avec l'Angleterre, à l'emprisonner et à le murer dans l'Empire. Cependant cette dérogation à la règle commune n'avait été admise par lui qu'à regret; la solution de continuité qui en résultait dans le tracé de notre frontière maritime répugnait à ses principes et choquait sa vue. Au bout de quelques jours, il s'avisa que le duc ne refuserait certainement point d'échanger une ombre de souveraineté contre un établissement moins précaire dans une autre partie de l'Allemagne. Tandis que l'on préparait le sénatus-consulte relatif aux villes hanséatiques, il fit examiner la question de l'Oldenbourg, chercha un équivalent, et crut le trouver à peu près dans Erfurt et le territoire environnant, restés entre ses mains, et qui représentaient la sixième partie du duché «pour l'étendue, le tiers pour la population, et un peu plus que la moitié en revenu 649»; au besoin, quelques parcelles avoisinantes pourraient combler la différence.

Note 649: (retour) Rapport de Champagny à l'Empereur du 10 décembre 1810. Archives des affaires étrangères, carton relatif au duché d'Oldenbourg.

Le 13 décembre, le sénatus-consulte fut rendu. Il consacrait la réunion de la Hollande et prononçait en principe celle du littoral allemand, sans entrer dans le détail des pays à annexer. En même temps, l'Empereur déclarait, il faisait même écrire à son ambassadeur en Russie que le duc d'Oldenbourg aurait à opter entre deux partis: rester sur place avec les restrictions qui seraient imposées à sa souveraineté par l'établissement des douanes françaises, ou renoncer à sa principauté et recevoir Erfurt en compensation 650. Un envoyé spécial fut chargé de lui proposer cette deuxième combinaison, mais il était entendu que sa volonté ne serait aucunement contrainte et qu'il aurait à choisir librement l'un ou l'autre terme de l'alternative.

Note 650: (retour) Champagny à Caulaincourt, 14 décembre 1810. Cf. Bignon, IX, 362.

En réalité, cette réserve était de pure forme, et l'Empereur ne mettait point en doute que l'expression de son vœu ne fût accueillie comme un ordre. Il se trouva pourtant que le duc, se considérant comme simple fidéicommissaire de la principauté, ne se jugea pas autorisé à disposer du bien patrimonial de sa maison; il préféra au riant pays d'Erfurt le pauvre et sablonneux domaine où avaient régné ses pères; il demanda à y demeurer, dans quelque condition que ce fût: en termes humbles et respectueux, il déclina l'échange 651. Cependant les autorités françaises, préjugeant sa décision et s'armant des termes généraux du sénatus-consulte, faisaient déjà irruption dans le duché, mettaient la main sur l'administration et les caisses. Le duc protesta, au nom de son droit reconnu par l'Empereur et outrageusement violé; mais Napoléon n'admit point que la résistance d'un vassal, d'un membre obscur de la Confédération, pût arrêter l'essor de sa domination et obliger la France à un pas rétrograde. Par un procédé d'autocrate, il trancha la difficulté qu'il n'avait point réussi à dénouer. Le 22 janvier 1811, il signait un décret ordonnant la prise de possession de l'Oldenbourg et transférant sur Erfurt les droits de la famille ducale. Par ce déplacement brutal, il contrevenait à l'article 12 du traité de Tilsit, aux termes duquel les ducs d'Oldenbourg, de Saxe-Cobourg et de Mecklembourg-Schwérin devaient être «remis chacun dans la pleine et paisible possession de ses États». Sans intention de brusquer le conflit--il avait fait questionner le duc de Vicence sur les moyens d'atténuer le mécontentement qui se produirait à Pétersbourg 652,--mais dominé et aveuglé par la conviction que sa volonté devait être tenue en tout lieu pour loi de l'univers, il se rendait coupable vis-à-vis d'Alexandre d'un manquement direct, gratuit, inutile, d'une offense caractérisée, que rien ne saurait justifier ni pallier.

Note 651: (retour) Archives des affaires étrangères, Oldenbourg et Confédération du Rhin.
Note 652: (retour) Champagny à Caulaincourt, 14 novembre 1810.

Seulement, trois semaines auparavant, le 31 décembre 1810, avant de connaître la réunion des villes hanséatiques et le péril de l'Oldenbourg, d'un mouvement spontané et non provoqué, Alexandre avait le premier porté à l'alliance une atteinte formelle. L'infraction avait été commise en ces matières de commerce où Napoléon se montrait particulièrement ombrageux. À Tilsit, par l'article 27 du traité patent, les deux parties s'étaient promis, en attendant qu'elles fissent une convention de commerce, de rétablir leurs relations économiques sur le pied où elles existaient avant la guerre; c'était remettre provisoirement en vigueur le traité du 11 janvier 1787, le seul qui eût été jamais passé entre les deux empires. Cet acte, l'un des derniers et des plus utiles succès de la diplomatie royale, assurait à nos produits en Russie un traitement privilégié à certains égards et ne les assujettissait qu'à des droits modérés. Depuis 1807, le rétablissement de ce système, combiné avec les engagements pris contre l'Angleterre, était considéré à Pétersbourg comme l'une des causes de la crise aiguë que traversaient les intérêts matériels et la fortune publique. Tandis que la suspension du trafic avec Londres ne permettait plus à la Russie d'écouler les produits de son sol, les importations françaises, qui se faisaient par terre, avaient pris un assez grand développement: elles consistaient surtout en articles de luxe, d'un prix élevé, dont l'achat attirait hors de l'empire une grande quantité de numéraire, que ne remplaçait plus l'argent procuré en temps normal par les exportations maritimes. La balance du commerce, pour employer le langage et se référer aux doctrines de l'époque, souffrait de ces débours non compensés, et les conseillers financiers du Tsar attribuaient principalement à ce motif la baisse considérable du change, qui désolait la nation et alarmait le pouvoir. À la fin de 1810, Alexandre ne résista plus à modifier cette situation par un coup d'autorité, quel qu'en pût être le retentissement sur les rapports politiques de son empire. Sans consulter ni prévenir Napoléon, il fit élaborer par un comité d'hommes spéciaux, puis promulgua l'ukase célèbre qui, remaniant l'ensemble des tarifs douaniers, frappait spécialement la France et modifiait, par décret, des relations établies par traité 653.

Note 653: (retour) Il est vrai que l'acte de 1787 n'avait été conclu que pour une période de douze ans, mais l'article de Tilsit ne l'avait-il pas implicitement prorogé jusqu'à une échéance indéterminée?

Aux termes de l'ukase, les produits introduits par terre, c'est-à-dire français, étaient frappés de droits rigoureux ou prohibitifs; le brûlement des marchandises était ordonné au cas de pénétration frauduleuse; c'était la guerre économique à la France, la guerre sous sa forme la plus brutale et la plus injurieuse. Quant aux produits venus par mer, c'est-à-dire non français, l'ukase leur accordait en principe un traitement meilleur et ne prononçait en aucun cas la destruction des marchandises introduites en contrebande. Il allait de soi, à la vérité, et il était d'ailleurs spécifié que l'application des nouveaux tarifs était suspendue à l'égard des puissances avec lesquelles la Russie était en guerre: pour celles-ci la prohibition absolue demeurait la règle. Les ports restaient donc fermés aux articles notoirement anglais, mais, d'après l'interprétation donnée à l'ukase par Alexandre lui-même 654, les dispositions libérales de cet acte s'appliquaient au commerce fait à bord de navires neutres et spécialement américains, c'est-à-dire à celui que Napoléon considérait, non sans raison, comme une branche du commerce britannique, la plus productive de toutes, celle qu'il eût été indispensable de détruire. L'ukase favorisait par conséquent l'Angleterre à nos dépens; la rupture commerciale avec la France s'aggravait d'adoucissements admis au profit de nos rivaux; sous un double point de vue, le nouveau régime douanier se mettait en révolte contre les sentiments d'étroite solidarité qui demeuraient officiellement la règle des rapports. Un homme d'État a dit de nos jours: «L'hostilité économique est incompatible avec l'amitié politique 655»; combien plus en ce temps où Napoléon portait sur le terrain du commerce son principal effort contre les Anglais et y concentrait la lutte à laquelle il prétendait associer l'Europe! Sur ce terrain, s'éloigner de nous et faire un pas vers nos ennemis, c'était accentuer la scission des intérêts, l'opposition des principes, et, aux yeux de tous, dénoncer l'alliance 656.

Note 654: (retour) Lettre publiée par M. Tatistcheff, 547 à 552.
Note 655: (retour) Le chancelier de Caprivi. Voy. l'article de M. Paul Leroy-Beaulieu dans la Revue des Deux Mondes du 1er février 1892 sur Les traités de commerce de l'Europe centrale, les conventions commerciales entre les États d'Amérique et le régime douanier de la France.
Note 656: (retour) Voy. le texte de l'ukase dans le Moniteur du 31 janvier 1811.

Ainsi Napoléon et Alexandre, à vingt jours d'intervalle, à l'insu l'un de l'autre, sans que les actes du second pussent être considérés comme une réplique aux excès du premier, en venaient à transgresser matériellement le pacte dont ils avaient dès longtemps abjuré l'esprit. Ils arrivaient à ce résultat naturellement, presque inconsciemment, comme au terme inévitable de la marche en sens inverse qui depuis dix mois les éloignait l'un de l'autre. Tous deux avaient observé certains ménagements et gardé quelque retenue, tant qu'ils avaient vu dans l'alliance un moyen de s'assurer de respectives satisfactions; ils avaient admis ce frein parce qu'ils y trouvaient encore un levier. Aujourd'hui que Napoléon désespère d'un secours effectif contre l'Angleterre et qu'Alexandre renonce à retenir intégralement les Principautés, ils se laissent aller à considérer leurs obligations comme éteintes et périmées: ils n'y voient plus que des effets survivant à leur cause et s'en dégagent instinctivement. Dans tout ce qu'il décrète et opère, Napoléon ne prend plus conseil que de ses convenances et de ses appétitions; de son côté, Alexandre permet aux intérêts froissés de son peuple, aux passions comprimées de sa noblesse, de se redresser peu à peu, de reprendre leur niveau, de s'imposer finalement à lui et de dicter ses décisions.

Chez lui, à l'instant où nous sommes parvenus, une circonstance particulière expliquait cette hardiesse. Ses préparatifs militaires, en voie d'accomplissement depuis six mois, étaient entièrement achevés: la Russie était prête. À l'heure où Napoléon ne lui supposait d'autre force immédiatement disponible que celle retenue sur le Danube, elle avait réussi, en se couvrant d'ombre et de mystère, par un long effort de dissimulation et d'activité discrète, à mobiliser et à concentrer deux cent quarante mille hommes derrière sa frontière de l'Ouest. Alexandre sait que les effectifs sont au complet, les magasins formés, le matériel et les approvisionnements réunis: il sait qu'il a en main, «tout organisées», en état de se battre, vingt et une divisions d'infanterie, huit de cavalerie, plus trente-deux régiments de Cosaques, le tout composant deux armées, l'une de première ligne, la seconde à peu de distance en arrière et prête à rejoindre au premier signal, avec une réserve de cent vingt-quatre mille hommes 657. En face de lui, au delà de la frontière, il n'aperçoit que les cinquante mille Polonais du duché, et plus loin quarante-six mille Français, disséminés dans des places ou répartis dans la basse Allemagne, environnés d'alliés d'une fidélité douteuse. La France n'est donc aucunement en mesure, avant plusieurs mois, de se porter contre lui, et il peut, sans danger immédiat, prononcer sa défection économique.

Note 657: (retour) Chiffres donnés par Alexandre lui-même dans deux lettres à Czartoryski. Mémoires du prince, II, 254 et 271. Un rapport de Joseph de Maistre donne des renseignements analogues. Corresp., III, 540.

Mais laissera-t-il ensuite à Napoléon le temps de préparer et de consommer sa vengeance? Ajournera-t-il une lutte inévitable jusqu'à ce que le conquérant se soit dégagé de l'Espagne, qu'il ait rappelé à lui toutes ses armées, qu'il en ait organisé de nouvelles, qu'il ait réoccupé l'Allemagne et confédéré l'Europe contre la Russie? Aujourd'hui que la disproportion des forces compense l'inégalité des talents, la prudence ne commande-t-elle point aux Russes d'être entreprenants et audacieux, d'user de leur avantage, de prendre les devants, de fondre sur un adversaire momentanément dépourvu? En possession des moyens qu'il a rassemblés pour se défendre, Alexandre éprouve aussitôt la tentation de les employer à l'offensive. L'orgueil de se sentir, pour une fois, plus fort matériellement que Napoléon, mieux armé, en mesure de frapper le premier et de frapper à l'improviste, l'exalte et l'enivre: lui-même est pris d'un subit vertige. Le désir de donner le branle à l'insurrection européenne et de s'en faire le chef, de substituer au joug de la France l'hégémonie bienfaisante de la Russie, ressaisit et soulève son âme. Le projet de capter et d'envahir la Pologne, qui germe en lui depuis plusieurs mois, arrive à maturité et à éclosion. L'occasion lui semble trop propice pour qu'il renonce à en user, à profiter d'un concours unique de circonstances, et brusquement, en quelques jours, il se décide à passer, des préparatifs de l'action, à l'action même.