Ce moine Dominicain, né vers l'an 1230, après avoir prêché et professé plusieurs années, fut provincial de son ordre, en Lombardie, et ensuite archevêque de Gênes, où il mourut en 1298. Il laissa, outre sa Légende, un grand nombre de Sermons, et un livre à la louange de la Vierge Marie, intitulé Mariale, qui ont tous été imprimés. Il écrivit encore une longue chronique de Gênes, depuis l'origine la plus reculée jusqu'à l'an 1297; on peut penser de combien de fables elle était remplie; Muratori a rendu à l'auteur et au public le service de n'en insérer qu'un extrait dans sa grande collection historique 616.

Note 616: (retour) Script. rer. ital., vol. IX.

C'était ainsi généralement qu'on écrivait alors l'histoire. Aucun auteur n'y employait un autre style, et n'y mettait plus de critique, ou plus de fidélité. On ne peut donc s'arrêter ni aux deux grandes Chroniques universelles, l'une de Godefroy de Viterbe, selon les uns, et de Wittemberg, selon les autres, que l'auteur ou les copistes appelèrent fastueusement le Panthéon, l'autre de Sicard, évêque de Crémone; ni à une troisième Histoire universelle que Ricobald de Ferrare intitula Pomarium, le Verger; ni à la prétendue Histoire du siége de Troie, écrite par Guido delle Colonne, ou Gui des Colonnes, juge de Messine, sa patrie 617; ouvrage divisé en 35 livres, tiré des Histoires supposées de Dictys de Crète et de Darès de Phrygie, auxquelles il ajouta des faits puisés dans les poëtes 618; ni à aucune des histoires particulières qui furent alors écrites soit en Sicile ou à Naples, soit dans les autres états italiens. Il faut toujours excepter une Histoire de Gênes, bien différente de la Chronique de Jacques de Voragine, celle que nous avons vue commencée par Caffaro, au douzième siècle, et qui fut continuée après lui, par décret public, jusque vers la fin du treizième siècle.

Note 617: (retour) Il y naquit en 1276. La charge qu'il occupa lui fit donner quelquefois le titre de Guido Guidice.
Note 618: (retour) On a une traduction italienne de cette histoire, que les Académiciens de la Crusca ont adoptée pour leur vocabulaire, et que plusieurs auteurs attribuaient à Guido lui-même; elle a été imprimée sous son nom, à Venise en 1481; mais le savant Apostolo Zeno a démontré, dans ses notes sur Fontanini, que c'était une erreur.

Deux autres histoires méritent aussi d'être remarquées, parce que ce sont les premières que des Italiens aient écrites dans leur langue, et qu'elles tiennent par-là plus intimement à la littérature italienne; c'est l'Histoire de Matteo Spinello, né près de Bari, au royaume de Naples, dans laquelle il décrit les événements de son temps; et celle de Ricordano Malespini, Florentin, où il entreprend d'embrasser les temps anciens et les temps modernes; il y traite de l'origine de Florence, et conduit ses récits jusqu'à l'année même de sa mort 619. La première partie est un tissu de fables ridicules; la dernière mérite plus de foi, et la naïveté du style la fait lire avec quelque plaisir.

Note 619: (retour) 1281. Son neveu, Giachetto Malespini, y ajouta une suite de peu d'étendue, puisqu'elle ne va que jusqu'en 1286. Le tout fut imprimé, pour la première fois, à Florence, par les Giunti, en 1568, in-4°. Les éditeurs disent dans leur avertissement, qu'ils donnent cet ouvrage au public parce que l'auteur est peut-être le premier Florentin qui ait écrit, et qu'il leur a paru raisonnable de lui rendre ce que Villani (historien du siècle suivant) lui avait presque enlevé, en s'attribuant à lui-même la gloire qui était due à Malespini. Ils n'ont pas cru devoir être détournés de leur dessein par les commencements fabuleux de cette histoire, ni parce que Villani, qui avait jusqu'alors tenu le premier rang, avait raconté en partie les mêmes choses, attendu que les vrais connaisseurs aiment mieux voir les premières images des objets, que les secondes, faites d'après les premières, etc.

Je tirerai encore de la foule, par un autre motif, une chronique latine de la ville d'Asti, écrite par un auteur dont le nom n'excita peut-être pendant long-temps que peu d'intérêt; mais ce nom est devenu, dans le dernier siècle, cher aux amis des arts, des lettres, et surtout de l'art dramatique: cet auteur se nommait Alfiéri; son nom et sa patrie, dont il écrivit l'histoire, ne permettent pas de douter qu'il ne soit un des ancêtres du grand poëte dont l'Italie pleure la perte récente, et dont la France, qui eut le malheur d'éprouver sa vengeance poétique, et le malheur plus grand de la mériter, ne doit perdre aucune occasion de prononcer le nom avec regret et avec honneur 620.

Note 620: (retour) Depuis que ceci est écrit, les œuvres posthumes d'Alfiéri ont paru, et dans ces œuvres, un volume de satires violentes contre les rois, les grands, les petits, la classe moyenne, enfin contre tout le monde, et surtout contre les Français. Elles leur font moins de tort qu'à la gloire de l'auteur, mais elle n'ont pu me rien faire changer à ce que j'ai écrit et à ce que je pense de lui. C'est Benedetto Alfiéri, oncle du poëte et célèbre architecte, qui a rendu ce nom cher aux amis des arts.

Cette note fut écrite avant que les derniers volumes des œuvres posthumes eussent paru. La Vie d'Alfiéri, écrite par lui-même, en remplit les deux derniers volumes. Il y persiste dans cette haine aveugle et violente contre les Français, et se rend coupable particulièrement envers moi, d'un trait odieux de noirceur et d'ingratitude, pour récompense d'un très-grand service que je lui avais rendu. Je n'en laisserai pas moins subsister ici ce que j'écrivis et prononçai publiquement en 1804. Chacun a sa manière de se venger: c'est là la mienne.

Alfiéri nous ramène à la poésie par une transition naturelle. Dans les siècles précédents, en Italie, comme dans le reste de l'Europe, on n'en avait point cultivé d'autre que la poésie latine. Les poëtes latins étaient nombreux, ou plutôt presque innombrables, sans qu'il y en eût un seul qui fût véritablement poëte, ou qui écrivît réellement en latin. Mais dès la fin du douzième siècle, et dans tout le cours du treizième, la langue provençale d'abord, et ensuite la langue italienne qui venait de naître, attirèrent à elles, tous ceux qui se sentaient ou croyaient se sentir quelque talent poétique; et il n'y en eut plus que très-peu qui s'obstinassent à faire des vers latins 621. Henri de Septimello est le plus ancien, et fut, dans son temps, le plus célèbre. Il fleurit dès le commencement de ce siècle et même à la fin du précédent. Sa naissance était obscure: il naquit de pauvres paysans à Settimello, village situé à sept milles de Florence; il se sentit cependant, dès l'enfance, du penchant pour la poésie et les lettres. Il fit d'excellentes études à Bologne; ses succès lui procurèrent des amis puissants, et ayant reçu les premiers ordres, il obtint un riche bénéfice. Ce fut la cause de sa ruine. Ce bénéfice lui occasiona un procès avec l'évêque de Florence, qui voulut le lui ôter, pour le donner à l'un de ses parents. La partie n'était pas égale: le pauvre Henri, après avoir mangé en plaidoiries tout son mince patrimoine, fut obligé de céder, resta plongé dans la misère et réduit à la mendicité 622. Ce fut son malheur même qu'il prit pour sujet du poëme qui lui fit le plus de réputation. Il est en vers élégiaques, divisé en quatre livres, et intitulé De l'inconstance de la fortune et des consolations de la philosophie 623. Le poëte, dans les deux premiers, se plaint de ses infortunes; dans les deux autres, à l'imitation de Boëce, il introduit la Philosophie, qui lui reproche sa faiblesse et lui apporte des consolations. Ce poëme jouit d'une telle estime, pendant la vie de l'auteur, qu'on le lisait publiquement dans les écoles. «Quels étaient donc, s'écrie avec raison Tiraboschi 624, quels étaient donc ces siècles, où tant d'honneurs étaient accordés à un versificateur aussi barbare»? Mais on revint bientôt de cette admiration: le poëme, la réputation du poëte, et même son nom, restèrent ensevelis dans quelques bibliothèques. L'ouvrage ne parut au jour que dans le dernier siècle, en 1721 625. Il a été réimprimé depuis avec une traduction italienne, très-estimée, que l'on ne croit postérieure que d'un siècle au poëme latin 626; mais auprès de cette traduction, le texte original n'en paraît que plus inculte et moins digne de la réputation dont il a joui.

Note 621: (retour) Tiraboschi, t. IV, l. III, c. 4.
Note 622: (retour) Voy. Philippe Villani, Vite d'uomini illustri fiorentini, traduites du latin en italien, par Mazzuchelli, p. 61; et Tirab. ub. supr.
Note 623: (retour) Elegia de diversitate fortunœ et philosophiœ consolatione. Il est bon d'observer que dans tout ce poëme, où l'auteur se plaint sans cesse, il ne dit rien de la cause de ses malheurs; il le termine même en s'adressant à l'évêque de Florence, à qui il fait des protestations d'un attachement éternel. Tiraboschi en conclut que ses infortunes avaient une tout autre cause que celle qui est rapportée par Villani, quoiqu'il soit impossible de conjecturer ce que ce pouvait être. Il est vrai que ces protestations d'attachement qui remplissent les huit derniers vers, sont très-fortes, et ne sont mêlées d'aucun reproche apparent; peut-être cependant l'exagération même équivaut-elle ici à un reproche, car on ne voit non plus ni dans cette pièce ni ailleurs, quelles si grandes obligations le poëte pouvait avoir à l'évêque, pour lui dire: Adieu, je suis à vous; après ma mort, croyez que mon âme sera encore à vous: vivant ou mort, je vous aimerai toujours; mais l'amour d'un vivant vaudrait mieux que celui d'un mourant.
Ergo vale, Prœsul. Sum vester. Spiritus iste
Post mortem vester, credite, vester erit.
Vivus et extinctus te semper amabo; sed esset
Viventis melior quam morientis amor
.

N'y a-t-il pas même dans cette fin une espèce d'ironie amère qui renferme un reproche? Quel sel, et même quel sens peuvent avoir ces deux derniers vers, si elle n'y est pas?

Note 624: (retour) Ubi supr. p. 348.
Note 625: (retour) La première édition devait paraître en Allemagne, en 1684, in-4º., d'après un manuscrit de la Bibliothèque Laurentienne de Florence, communiqué par le célèbre Magliabecchi à Christian Daum; mais celui-ci mourut, l'édition resta imparfaite, ou du moins n'a jamais paru. Leiser fut donc le premier à publier ce poëme, dans son Historia poetarum medii ævi, 1721, in-8º. Mazzuchelli nous apprend, dans une note sur la vie de Henri de Settimello, qu'il existe à Florence, un exemplaire de l'édition qui devait paraître en 1684, avec des notes marginales de Magliabecchi, dans la bibliothèque de ce savant, réunie à la Laurentiennne. Vite d'Uomini ill. Fior. Scritte da Filippo Villani, etc., pag. 63.
Note 626: (retour) Cette dernière édition fut donnée par Manni, à Florence, en 1730, in-4º. La traduction italienne lui donne du prix; elle est souvent citée dans le Vocabulaire de la Crusca.

Les autres poésies latines du même siècle, ou poésies rhythmiques, comme on les appelait alors, sont encore plus mauvaises; et comme elles n'ont point usurpé la même renommée, nous pouvons nous dispenser d'en parler, pour revenir à la poésie italienne. Nous l'avons vue naître en Sicile, sous un poëte roi, et jeter, dès sa naissance, un grand éclat. Ce qui peut en donner la plus haute idée, c'est que, dans le siècle suivant, un auteur, dont le sentiment est d'un grand poids, Dante, disait que la poésie et la littérature entière d'Italie s'appelait Sicilienne, parce que tout ce qui s'écrivait de plus exquis venait de la cour de Sicile 627.

Note 627: (retour) Dante Alighieri, de Vulgari eloquentiâ.

L'exemple que donnait cette cour, l'accueil et les distinctions qu'elle accordait aux poëtes, les multiplièrent. On a conservé les noms et quelques poésies de plusieurs d'entre eux. Celles du commencement du siècle ont les mêmes formes et à peu près le même style que celles de Frédéric II et de son chancelier, dont nous avons parlé dans ce chapitre. La plupart de ces noms sont obscurs. On n'y distingue guère que ceux d'un Odo delle Colonne, frère ou cousin de Guido, l'historien du siège de Troie, lequel était aussi poëte; d'un Arrigo Testa da Lentino, qui était notaire; d'un Jacopo, du même lieu et de la même profession; d'un Stefano, protonotaire de Messine; d'un Mazzeo di Ricco, et quelques autres. Le savant Léon Allacci a réuni leurs poésies à la fin de son recueil d'anciens poëtes 628. On y voit, comme dans celles de Ciullo d'Alcamo, de Frédéric II, et de Pierre des Vignes, la langue et l'art des vers à leur berceau. Les pensées en sont communes, le style incorrect et grossier, mêlé de sicilien et de provençal. Les chansons ont presque toutes la forme que leur avaient donnée les Troubadours; mais le sonnet a constamment celle qu'il a conservée depuis, ce qui confirme l'opinion de son origine sicilienne. On ne peut donner qu'une idée très-légère de ces premiers bégaiements poétiques. Il faut, en les lisant, lutter à la fois contre la barbarie et l'obscurité du langage, et contre les fautes typographiques les plus grossières, et le texte le plus corrompu 629. Bornons-nous à quelques traits moins communs et un peu plus ingénieux ou plus singuliers que le reste.

Note 628: (retour) Poeti antichi raccolti da codici manoscrit, etc. Napoli, 1661, in-8º. p° 8ª.
Note 629: (retour) Il est presque incroyable qu'un savant tel que l'Allacci, ait fait paraître sous son nom une édition si honteusement irrégulière. On sait que ses ouvrages d'érudition, qui sont tous en latin, portent le nom de Leo Allatius. Ce recueil de poésies, et sa Dramaturgie, sont les seuls qui aient paru avec son nom italien. Ayant été successivement bibliothécaire du cardinal Barberini, et du Vatican, sous Urbain VIII, qui était de cette maison, il trouva parmi les manuscrits de ces deux bibliothèques, des poésies italiennes du premier âge. Il les publia, avec une préface qui contient des détails curieux; mais les originaux étaient pleins de lacunes, et sans doute de fautes: il dut les faire copier; les erreurs s'y multiplièrent: il négligea probablement de revoir ces copies, et de corriger l'impression. Il est impossible d'expliquer autrement le nombre et la grossièreté des fautes qu'on y trouve. Il eût suffi, pour en éviter une partie, de faire attention à la rime. Par exemple, dans une chanson de Guido delle Colonne, dont les strophes sont de neuf vers, et dont les deux derniers vers riment ensemble, on lit à la fin de la quatrième strophe, p. 422:
Che se Morgana fosse infru la gente
In vero madonna non paria natare
;

Ce qui est absolument dépourvu de sens; mais lisez au dernier vers:

In ver madonna non paria neinte,

comme on disait alors au lieu de niente; vous entendrez facilement ce que dit le poète, que si Morgane (la plus belle des fées) était encore au monde, elle ne paraîtrait rien au prix de sa Dame. Ce qui devait forcer, en quelque sorte, l'éditeur de rétablir cette leçon, c'est que dans cette chanson chaque strophe reprend pour son premier mot le dernier mot de la strophe précédente, forme toute provençale, et que la cinquième strophe, qui est la dernière a pour premier vers:

Neinte vole amor senza penare.

On pouvait, au simple coup-d'œil, et par la même méthode, corriger une grande partie des fautes à peu près de même espèce qui défigurent cette édition, devenue rare, et toujours précieuse par un grand nombre d'anciennes pièces qu'on ne trouve point ailleurs.

Mazzeo di Ricco paraît être le plus ancien de ces poëtes, à en juger du moins par son style qui est le plus grossier, le plus près de l'origine de la langue, le moins italien de tous. De ses six chansons ou canzoni que l'Allacci nous a conservées, il n'y en a que deux qui exigent quelque attention; encore n'est-ce pas par leur mérite, mais parce que la forme provençale y est évidemment empreinte. L'une est un dialogue entre une dame et son amant. La dame dit une strophe, l'amant répond par une autre, comme dans les pastourelles des Troubadours. «Messire, dit la dame, mon cœur amoureux se plaint et fait pleurer mes yeux; il se tient éloigné de moi, et il me tourmente en venant à vous mille fois le jour, tant il vous désire. Il reste auprès de vous, et ne revient plus à moi. Je vous le recommande: ne lui donnez ni jalousie ni chagrin.--Madame, répond l'amant, si vous m'envoyez votre cœur amoureux, sachez que je vous envoie aussi le mien. Je languis, je sens de vives peines pour vous, rose vermeille; je n'ai plus d'existence que pour désirer de me rendre auprès de vous». Dans les deux autres strophes, la dame est enchantée de Messire: elle l'engage à venir; mais elle craint qu'il ne change, qu'il ne la quitte pour une autre belle. Messire la rassure. Un homme ne peut diriger ses yeux de manière à voir deux personnes dans une seule figure. Rien ne pouvait engager son cœur à se rendre ailleurs que chez elle; l'amour l'y attache si fortement, qu'il y retournerait toujours. Tout cela est en même temps commun et recherché quant aux pensées; et l'expression ne le relève pas 630.

Note 630: (retour)
Lo core inamorato,
Messere, si lamenta
E fa pianger gli occhi di pietate,
Da me' esta lungiato, etc.
Donna, se mi mandate
Lo vostro dolze core
Inamorato si come lo meo,
Sacciate in veritate
, etc.

La seconde chanson qui a du rapport avec les chansons provençales, est composée de quatre strophes, et les strophes de douze vers inégaux. Le dernier mot de chaque strophe est repris dans le premier vers de la strophe suivante, et l'on se rappelle que cette forme est entièrement provençale. La seconde strophe contient une argumentation en forme. L'auteur se plaint, dans la première, de n'être plus son maître, et dit, en terminant, d'un ton sententieux, que celui-là possède un assez grand empire 631, qui peut se maîtriser lui-même. «Puisque je ne puis plus me maîtriser, reprend-il, c'est l'amour qui me maîtrise; l'amour est donc certainement mon maître; mais je ne puis jamais considérer dans l'amour qu'un vif désir, et si l'amour est un vif désir, au nom de Dieu, considérez ici, madame, que l'amour ne me prend point d'une manière visible, mais qu'il paraît naître naturellement; et puisque l'amour est une chose naturelle, vous devez avoir pitié de mes maux». On ne sait pas ce que la dame put penser de cette logique; mais on voit assez ce qu'il faut penser de cette poésie, même dans une traduction, et on le sent encore mieux en lisant le texte.

Note 631: (retour)
C'assai gran regno regie, cio mi pare,
Chi se medesimo puo sengnoregiare.
Poiche non posso me sengnoregiare,
Amor mi sengnoria:
Dunque e amore sengnore ciertamente;
Ma non pono già mai considerare
Che l'amore altro sia.
Se non distretta volglia solamente;
E s'amore e distretta voluntate,
Per Deo, madonna, in ciò considerate,
C'amor no'm prende visibilemente,
Ma pare che nasca naturalemente,
E poi c'amore e cosa naturale
Merze dovete avere de lo meo male
.

La strophe suivante commence par ces derniers mots:

De lo meo male ch'e tanto amoroso, etc.

Elle finit par ce vers:

Che di piccola gioia processione;

Et le premier vers de la quatrième strophe est:

D'alta processione e gioia plagiente.

Cette façon de reprendre un mot est tout-à-fait provençale.

Guido delle colonne, qui ne passe que pour historien, a ici deux chansons qu'on pourrait préférer aux deux que l'on y trouve d'Odo son cousin ou son frère 632. On y voit du moins quelques pensées et des bizarreries qui valent encore mieux qu'une entière nullité de sentiments et d'idées. Dans l'une de ces chansons, il compare la belle Morgane à sa dame, à qui cette fée, si elle était encore au monde, cèderait en beauté 633; dans l'autre, il emploie des comparaisons plus singulières: «Votre teint frais, dit-il, surpasse les roses et les fleurs; il est plus brillant qu'un autre, et votre bouche parfumée exhale une odeur plus agréable que ne fait un animal qu'on nomme la panthère 634». Il n'est pas aisé de comprendre ce que c'est que l'agréable odeur que rend une panthère, ni de saisir la justesse de cette comparaison. Celle qui termine cette strophe est plus claire, mais n'est guère moins bizarre. «Je suis votre esclave, dit le poëte, plus loyal et plus dévoué que l'assassin n'est à son maître 635».

Note 632: (retour) Ils nacquirent tous deux sous le règne de Frédéric II, et fleurirent vers la fin de ce règne; c'est-à-dire, de 1240 à 1250. On aperçoit dans leur style et dans leur versification quelque progrès.
Note 633: (retour) Voyez ci-dessus, p. 397, le texte et la correction de ce passage.
Note 634: (retour)
Ben passa rose e fiori
La vostra fresca cera,
Lucente più che spera:
E la bocca auhtusa
Più rende aulente audore
Che non fa una fera
C'ha nome la Pantera
.
Note 635: (retour)
Perche son vostro più leale e fino
Che non è al suo signore l'assassino
.

Je ne crois pas qu'il soit ici question d'un assassin vulgaire, salarié pour une vengeance privée, mais de ses sujets fanatiques du Vieux de la Montagne, qui allaient partout exécuter avec dévouement ses ordres sanguinaires. On les nommait en Orient, haschischin, dont on a fait heissessini, assessini, assassini, assassins, comme l'a démontré M. Sylvestre de Sacy, dans un mémoire dont j'ai donné l'extrait dans mon Rapport imprimé sur les travaux de notre classe; juillet 1809. On parlait beaucoup alors, depuis les croisades, de ses sectaires et de leur chef.

Le notaire Jacopo ou Giacomo da Lentino est le meilleur de ces poëtes, et celui dont il s'est conservé le plus de vers: il n'écrivit qu'au milieu du siècle, lorsque dans l'Italie entière on commençait à cultiver la poésie, et que surtout Guittone d'Arrezo, comme nous le verrons bientôt, polissait le langage et rendait les formes poétiques plus régulières. Jacopo da Lentino connut ces progrès, et y prit part; on s'en apperçoit à son style, et surtout à la forme de ses sonnets. Ce recueil en contient quinze, et quatorze de ses chansons. La plus remarquable est celle où il se compare à un peintre qui a fait un portrait, et qui le regarde en l'absence du modèle. En voici à peu près le sens: «La merveilleuse puissance de l'amour m'enchaîne; et souvent, à toute heure, comme un homme qui fixe sa pensée ailleurs que sur ce qui l'environne, et qui peint un portrait ressemblant, je ne pense qu'à vous, madame, et c'est dans mon cœur que je porte votre figure 636..... Poussé par un vif désir, j'ai peint un objet qui vous ressemble; quand je ne vous vois pas, je regarde ce portrait, etc. 637». La dernière strophe, adressée à la chanson même, est naïve, et se termine en quelque sorte par la signature de l'auteur. «Ma jolie chanson, lui dit-il, chante une chose nouvelle: va le matin trouver la plus belle fleur de tout le jardin d'amour, et dis-lui: Vous qui êtes plus blonde que l'or fin; votre amour, qui est d'un si haut prix, donnez-le au notaire natif de Lentino 638».

Note 636: (retour)
Maravigliosamente
Un amor mi distringe
C,
E soven, ad ogn' hora
Com' omo che ten mente
In altra parte, e pigne
La simile pintura,
Cosi, bella, faccio eo;
Dentro a lo core meo
Porto la tua figura
.
Note C: (retour) Il faudrait ici distrigne, à cause de la rime du troisième vers suivant, ou bien à ce troisième vers, il faudrait pinge, et non pas pigne.
Note 637: (retour)
Havendo gran disio
Dipinsi una figura,
Bella, voi somigliante;
E quando voi non vio,
Guardo quella pintura
, etc.
Note 638: (retour)
Mia canzonetta fina,
Tu canta nova cosa:
Muoviti la mattina
Davanti alla più fina
Fiore d'ogni amoranza.
Bionda più che auro fino,
Lo vostro amor da caro
Donate lo al notaro
Ch'è nato da Lentino
.

Les sonnets ont, comme je l'ai dit, la forme à peu près aussi régulière que ce genre de poésie l'eut dans le siècle suivant. Seulement, entre les imperfections du style, l'idée n'y est pas aussi bien conduite, et les tercets tombent presque toujours languissamment et gauchement. Déjà aussi, l'on y remarque une certaine recherche de pensées, un goût pour des similitudes peu naturelles et pour des comparaisons tirées de loin, qui naquit pour ainsi dire avec ce genre, d'où il se répandit dans tous les autres. «Celui qui n'aurait jamais vu de feu, dit le notaire poëte dans son premier sonnet, ne croirait pas qu'il pût brûler; son éclat, lorsqu'il l'apercevrait, lui paraîtrait au contraire un objet d'amusement et un jeu; mais, s'il le touche en quelque endroit, il verra bien qu'il brûle cruellement. Le feu d'amour m'a un peu touché; maintenant il me brûle, etc. 639. En regardant, dit-il, dans le second, le basilic venimeux qui fait périr l'homme par son regard, et l'aspic, cet envieux serpent, qui, par ruse, donne la mort, et le dragon qui est si rempli d'orgueil qu'il ne laisse jamais échapper ceux qu'il a pu saisir, je leur compare l'amour, qui est une source de douleur, qui tourmente et fait languir 640». Dans le troisième, une dame et l'amour passent, en courant, par ses yeux, et pénètrent dans son âme avec tant de force que l'âme sent la dame aller se reposer dans son cœur; et cette âme charge un soupir douloureux d'aller annoncer au dehors ce qu'elle a souffert, lui qui en a été témoin 641. Dans plusieurs autres sonnets, il s'exprime d'une manière aussi métaphysiquement alambiquée que quelques Troubadours, comme nous l'avons vu, l'avaient fait avant lui, et que le firent malheureusement, depuis, les meilleurs lyriques italiens, sans en excepter le plus grand de tous.

Note 639: (retour)
Chi non havesse mai veduto foco
Non crederia che cocer potesse;
Anzi li sembreria solazzo e gioco
Lo suo splendor, quando lo vedesse:
Ma se lo toccasse in alcun loco
Ben gli sembreria che forte cocesse.
Quello d'amore m'a toccato un poco,
Molto mi coce
, etc.
Note 640: (retour)
Guardando il basilisco velenoso
Col suo guardare face l'huom perire,
E l'aspide, serpente invidioso
Che per ingegno altrui mette a morire,
E lo dracone che è si orgoglioso,
Cui elli prende non lassa partire,
Alloro assembro l'amor che è doglioso
Che altrui tormentando fa languire
.
Note 641: (retour)
Per gli occhi mei una donna ed amore
Passar correndo e giunser nella mente
Per si gran forza che l'anima sente
Andar la donna riposar nel core.
Pero si move a dir: sospir dolente
Vacci fuor tu ch'udisti quel dolore
, etc.

Nous avons vu aussi des Troubadours mêler le sacré avec le profane, préférer la présence de leur dame aux joies du paradis, et renoncer à ce lieu de délices, s'il faut qu'ils ne l'y voient pas. Un sonnet du même poëte dit absolument la même chose: il y déclare que, sans sa dame, le paradis ne lui ferait aucun plaisir. «J'ai résolu dans mon cœur, dit-il, de servir Dieu, afin de pouvoir aller en paradis, dans ce saint lieu où j'ai entendu dire qu'existent pour toujours le plaisir, les jeux et les ris. Je n'y voudrais pourtant pas aller sans ma dame, sans celle qui a la tête blonde et un si beau teint, car je ne pourrais jouir de rien si j'étais séparé d'elle. Je ne dis pas que je voulusse y faire d'autre péché que de voir son noble maintien, son beau visage et son tendre regard; mais j'éprouverais un grand bonheur à la voir elle-même comblée de joie 642.

Note 642: (retour) Je mettrai ici le sonnet entier, tant à cause de sa singularité, que parce que, si le style en a vieilli, la forme en est meilleure, et la conduite mieux soutenue que celle des autres.
Io m'agio posto in core a Dio servire
Com'io potesse gire in Paradiso,
Al santo loco c'agio audito dire
Ove si mantiene sollazzo, gioco e riso.

Senza la mia donna non vi vorria gire
Quella c'a la blonda testa el claro viso,
Che senza lei non porzeria gaudire
Estando da la mia donna diviso.

Ma non lo dico a tale intendimento
Perche peccato ci volesse fare
Se non vedere lo suo bello portamento.

E lo bello viso el morbido sguardare;
Che lo mi tiria in gran consolamento
Vegendo la mia donna in gioia stare
.

En voilà plus qu'il n'en fallait peut-être pour donner une idée de ces anciens poëtes siciliens, que les Italiens reconnaissent pour les fils aînés de la Muse italienne. Mais on doit ajouter à leurs noms peu célèbres le nom plus doux et plus aimable d'une certaine Nina 643, que son amour pour la poésie rendit amoureuse d'un poëte qu'elle n'avait jamais vu. Il était de Majano en Toscane, et s'appelait Dante, quoiqu'il n'eût rien de commun avec le grand poëte de ce nom. Ses poésies avaient alors beaucoup de réputation: elles touchèrent le cœur de Nina, qui composa pour lui des vers fort tendres, et qui était si fière de son amant, qu'elle se faisait appeler la Nina di Dante 644.

Note 643: (retour) C'était, dit Crescimbeni, la plus belle personne de son pays et de son temps. On la regarde comme la première femme qui ait fait des vers italiens. Stor. della volg. poesia, t. III, p. 84.
Note 644: (retour) Il s'est conservé fort peu de ses poésies. Crescimbeni, ubi suprà, en cite un seul sonnet. C'est une réponse que Nina fait au poëte qui lui avait adressé le premier, sans se nommer, une déclaration d'amour en vers. On y voit en effet, à travers les expressions surannées, beaucoup de douceur et de tendresse.
Qual sete voi, si cara proferenza
Che fate a me senza voi mostrare?
Molto m'agenzeria vostra parvenza
Perche meo cor podesse dichiarare
, etc.

Le signal donné par la Sicile avait été bientôt suivi sur le continent. Des poëtes italiens s'étaient fait entendre à Bologne, à Pérouse, à Florence, à Padoue et dans plusieurs villes de Lombardie. Parmi les poëtes de Bologne, on distingue surtout Guido Guinizzelli, qui, selon la croyance commune, partage avec Brunetto Latini l'honneur d'avoir été le maître du véritable Dante. On ne sait rien de la vie de ce poëte, qui florissait avant la moitié du treizième siècle, sinon qu'il était homme de guerre et d'une famille noble de Bologne, qui en fut chassée pour son attachement au parti de l'empereur 645. Il fut le premier à donner au style poétique plus de force et de noblesse. Quoiqu'il ne traitât guère, selon le goût du temps, que des sujets d'amour, il répandit dans ses poésies des sentiments élevés et des maximes de philosophie platonique 646 adaptées à cette passion; c'est sans doute ce qui lui fit donner le titre de très-grand (Massimo) par son élève 647, qui devait bientôt mériter ce titre mieux que lui.

Note 645: (retour) Benvenuto da Imola, cité par Tirab., t. IV, l. III, c. 3.
Note 646: (retour) Crescimbeni, t. I. Comment. l. I, c. 12.
Note 647: (retour) Dante, de Vulg. Eloq. En appelant ici le Dante élève de Guido, je parle selon l'opinion commune; je dois dire cependant que Crescimbeni, loin de l'adopter, prouve qu'elle est fausse, par le passage même du Dante, dont on se sert pour la soutenir. Le poëte trouve Guido dans le purgatoire, cant. 26. Dès qu'il l'a entendu se nommer, il l'appelle son père, et celui des autres poëtes qui ont composé des vers d'amour pleins de douceur et de grâce:
Quando i' udi nomar se stesso il padre
Mio e d'altri miei miglior, che mai
Rime d'amore usar dolci e leggiadre
.

Guido lui demande quelle est la cause qui le fait lui parler et le regarder avec tant de tendresse: «Ce sont, lui répond le Dante, vos doux écrits, qu'on ne cessera d'aimer tant que durera le style moderne:

Dimmi che è cagion perchè dimostri
Nel dire e nel guardar d'avermi caro?
Ed io a lui: li dolci detti vostri,
Che quanto durerà l'uso moderno,
Faranno cari ancora i loro inchiostri
.

On s'est arrêté au premier de ces deux traits, et l'on n'a pas vu que le dernier prouve évidemment que le Dante, non seulement n'avait pas eu Guido pour maître, mais qu'il ne l'avait jamais vu, et qu'il n'avait appris de lui à rimer, qu'en lisant ses vers.

On nous a conservé de Guido Guinizzelli quelques sonnets et quatre Canzoni 648. (Je demande la permission d'employer désormais ce mot, que celui de Chanson, en français, ne rend pas). Dans presque tous ses sonnets, l'idée principale est une comparaison; ce sont même souvent plusieurs comparaisons de suite, dont on voit que l'une a fait naître dans son esprit l'idée de l'autre, sans qu'il y ait pourtant de grands rapports entre les deux. Dans l'un, c'est le trait de l'amour qui, pour aller à son cœur, passe par ses yeux, comme le tonnerre qui entre par la fenêtre d'une tour, et qui fend et met en pièces tout ce qu'il trouve au dedans. «Je reste, dit le poëte, comme une statue de bronze où il n'y a ni âme ni vie, si ce n'est qu'elle imite une figure d'homme 649». Dans l'autre, après avoir comparé sa maîtresse à l'astre de Diane, qui a pris la forme d'une face humaine, l'éclat de son teint lui donne l'idée d'un visage de neige coloré de grenade 650. Dans un troisième, il est abattu et renversé par la rencontre de l'amour, comme le tonnerre frappe un mur (on voit que cette idée du tonnerre le poursuit), ou comme le vent abat les arbres par ses coups redoublés. Le même quatrain, dont les deux premiers vers contiennent ces deux comparaisons, offre dans les deux derniers une querelle entre les yeux et le cœur. «Le cœur dit aux yeux: C'est par vous que je meurs; les yeux disent au cœur: C'est toi qui nous as perdus 651». Assurément le défaut de cette poésie n'est ni le vide ni la prolixité.

Note 648: (retour) Une Canzone dans le Recueil de Giunti, l. IX; une dans celui de l'Allacci, deux canzoni et cinq sonnets à la fin de la Bella Mano.
Note 649: (retour)
Per gli occhi passa, come fa lo trono,
Che fer per la finestra della torre,
E ciò che dentro trova spezza e fende.


Rimango come statua d'ottono,

Ove vita nè spirto non ricorre,
Se non che la figura d'uomo rende
.
Note 650: (retour)
Viso di neve colorato in grana.
Note 651: (retour)
Come lo trono che fere lo muro,
E il vento gli albor per li forti tratti:
Dice lo core agli occhi, per voi moro:
Gli occhi dicono al cor, tu n'hai disfatti
.

Ce poëte conserve dans ses canzoni le même goût pour les comparaisons. Il y en a une qui commence ainsi: «Dans ces régions placées sous l'étoile du nord se trouvent les montagnes d'aimant qui donnent à l'air la propriété d'attirer le fer; mais parce que cet aimant est éloigné, il a besoin du secours d'une pierre de même nature pour le faire agir et diriger l'aiguille vers l'étoile polaire. Vous, madame, vous possédez les sources fécondes de toutes les qualités qui peuvent inspirer l'amour, et l'éloignement n'en détruit pas la force; car elles agissent de loin et sans secours 652». Ce n'est là ni de la saine physique ni de la poésie naturelle; mais cela ne laisse pas d'être ingénieux, et l'on est surtout frappé, en lisant le texte italien, du progrès qu'avait déjà fait cette langue, née depuis moins d'un siècle, et à qui il fallait moins de temps encore pour se perfectionner et se fixer.

Note 652: (retour)
In quelle parti sotto tramontana
Sono li monti della calamita,
Che dan virtute all' aere D
Di trarre il ferro; ma perchè lontana,
Vole di simil pietra aver aita,
A far la adoperare,
E dirizzar lo ago in ver la stella.
Ma voi pur sete quella
Che possedete i monti del valore E
Onde si spande amore:
E già per lontananza non è vano,
Che senza aita adopera lontano
.
Note D: (retour) On prononçait âre.
Note E: (retour) Mot à mot: C'est vous qui possédez les montagnes du mérite. Cela serait ridicule en français; mais cela marque mieux le rapport bizarre exprimé par cette comparaison.

Mais ce qui nous est resté de meilleur de Guinizelli est une autre de ses canzoni, dont je ne puis me dispenser de citer les quatre premières strophes 653. «C'est toujours dans un noble cœur que se réfugie l'amour, comme dans une forêt un oiseau, se réfugie sous la verdure 654. La nature ne créa point l'amour avant un cœur noble, ni de cœur noble avant l'amour, c'est ainsi qu'aussitôt que le soleil exista, aussitôt resplendit la lumière, et qu'elle ne fut point avant le soleil; l'amour prend naissance dans la noblesse du cœur, précisément comme la chaleur dans la clarté du feu.

Note 653: (retour) C'est celle qui se trouve dans le neuvième livre du Recueil de Giunti.
Note 654: (retour)
Al cor gentil ripara sempre amore
Si come augello in selva a la verdura:
Non fe amore anzi che gentil core
Ne gentil core anzi ch' amor, natura.
Ch' adesso com' fu'l sole
Si tosto lo splendore fue lucente;
Nè fue davanti al' sole:
E prende amore in gentillezza luoco,
Cosi propiamente
Com' il calore in clarità del foco.

Fuoco d'amore in gentil cor s'apprende
Come vertute in pietra preziosa;
Che da la stella valor non discende
Anzi che'l sol la faccia gentil cosa
, etc.

«Le feu d'amour naît dans un noble cœur, comme la vertu cachée dans une pierre précieuse; cette vertu ne descend point des étoiles avant que le soleil ait ennobli la pierre qui doit la recevoir. Après qu'il en a tiré par la force de ses rayons ce qui était vil, les étoiles lui communiquent leur vertu; ainsi quand la nature a rendu un cœur délicat, noble et pur, la femme, comme une étoile, lui communique l'amour.

«L'amour est placé dans un cœur noble comme la flamme au sommet d'un flambleau 655; il brille pour ce qu'il aime d'un feu clair et délicat; il ne pourrait se placer autrement, tant il a de fierté. Une nature rebelle ne peut rien contre l'amour, pas plus que l'eau contre le feu, que le froid rend plus ardent. L'amour fait son séjour dans un cœur noble, parce que ce lieu est de même nature que lui, comme le diamant dans une mine».

Note 655: (retour)
Amor per tal ragion sta in cor gentile
Per qual lo fuoco in cima del doppiero:
Splende a lo suo diletto, clar, sottile,
Non li staria altra guisa, tanto è fiero
, etc.

Dans la quatrième strophe le poëte perd de vue l'amour, et s'élève par d'autres comparaisons à des sujets moraux d'un autre ordre. «Le soleil frappe la fange pendant tout le jour 656; elle reste vile, et le soleil ne perd rien de sa chaleur. L'homme plein d'orgueil dit: Je deviens noble de race; il ressemble à la fange, et la noble valeur au soleil. On ne doit pas croire qu'il y ait de la noblesse sans courage, même dans la dignité d'un roi, si la vertu ne lui donne pas un noble cœur. Il ressemble à l'eau qui réfléchit des rayons; mais le ciel retient ses étoiles et sa splendeur».

Note 656: (retour)
Fere lo sol lo fango tutto il giorno,
Vile riman; ne'l sol perde colore.
Dice huomo alter: nobil per schiatta torno;
Lui sembra'l fango, e'l sol gentil valore.
Che non dè dare huom fè
Che grandezza sia fuor di coraggio
In degnità di Rè,
Se da vertute non ha gentil core.
Com' aigua porta raggio,
E'l ciel ritien le stelle e lo splendore
.

Voilà sans doute un entassement de figures et de comparaisons fatigant et de mauvais goût; mais voilà aussi des pensées nobles, des images vives, une élévation et une force qui dans aucun siècle ne sont communes, et qui, rendues comme elles le sont dans l'original, en strophes de dix vers assez harmonieux et dans un style qui a déjà beaucoup perdu de sa rudesse, doivent paraître fort surprenantes dans un poëte du treizième siècle.