La première forme de ces odes ou canzoni était comme on l'a vu, empruntée des Provençaux; à leur exemple, les poëtes italiens avaient, dès l'origine, donné aux strophes des entrelacements harmonieux de rimes et de mesures de vers; elles étaient dès lors telles à peu près qu'elles sont restées depuis. Il n'en était pas ainsi du sonnet, né sicilien, et qui, au commencement de ce siècle, était encore dans une sorte d'enfance. Les plus anciens poëtes siciliens et italiens avaient d'abord donné ce titre à une espèce particulière de poésie qui varia selon leur caprice. Les uns y employaient deux quatrains suivis de deux tercets; les autres, sous le nom de sonnets doubles, doppii ou rinterzati, mettaient deux strophes de six vers, ou une seule de douze, et ensuite deux autres de six, de cinq ou de quatre vers 657. Il paraît constant que ce fut Guittone d'Arezzo qui leur donna des formes plus fixes, et qui enchaîna par des lois plus sévères la liberté dont les poëtes avaient joui jusqu'alors. C'est à lui et non pas aux rimeurs français, qu'Apollon dicta ces rigoureuses lois, que Boileau, en se trompant sur ce point de fait, a exprimées en si beaux vers 658.

Note 657: (retour) Voy. sur ces formes irrégulières du sonnet, à son origine, Fr. Redi, Annotazioni al Ditirambo, édit. de Florence, 1685, in-4. p. 99--109.
Note 658: (retour)
On dit, à ce propos, qu'un jour ce dieu bizarre (Apollon)
Voulant pousser à bout tous les rimeurs françois,
Inventa du sonnet les rigoureuses lois;
Voulut qu'en deux quatrains de mesure pareille,
La rime avec deux sons frappât huit fois l'oreille,
Et qu'ensuite six vers, artistement rangés,
Fussent en deux tercets par le sens partagés.

Le Menzini, dans son Art poétique, postérieur de peu d'années à celui de Boileau, a aussi attribué à Apollon l'invention du sonnet, non pour pousser à bout, mais pour soumettre à la plus forte épreuve les poëtes du plus grand génie.

Questo breve poema altrui propone
Apollo stesso, come lidia pietra
Da porre i grandi ingegni al paragone
, l. IV.

Guittone d'Arezzo, qui florissait dans le même temps que Guido Guinizzelli, et peut-être même plutôt, est un des poëtes dont la Toscane, s'honora le plus dans ce siècle. On l'appelle ordinairement Fra Guittone, parce qu'il était d'un ordre religieux et militaire qui s'est éteint 659. Il nous reste de lui environ trente sonnets, où l'on peut en effet remarquer plus de régularité dans la forme, et du progrès dans le style. L'amour est, comme à l'ordinaire, le sujet de presque tous; la dévotion, de quelques-uns, et, dans quelques uns aussi, la dévotion et l'amour se trouvent ensemble; par exemple, s'il est arrivé à l'auteur de nier son amour pour sa dame, il espère obtenir le pardon de cette déloyauté, parce que saint Pierre avait renié Dieu tout puissant, et que cependant il a obtenu le Paradis; parce que Paul devint un saint, même après qu'il eut tué saint Etienne 660. On reconnaît dans plusieurs de ses sonnets un goût d'harmonie, une coupe de vers, et aussi un certain tour sentimental qui n'étaient point connus avant lui, et qui sembleraient avoir servi de modèle au style de Pétrarque. Ne dirait-on pas que celui-ci serait un des sonnets de l'amant de Laure 661?

Note 659: (retour) C'était l'ordre des Cavalieri Gaudenti. Son origine est funeste. Il fut institué en Langudoc, en 1208, pendant la croisade barbare contre les Albigeois. Mais quand Guitton y fut admis, la croisade était finie, et l'hérésie éteinte, c'est-à-dire, les hérétiques exterminés. L'ordre des Gaudenti, des Jouissants, fut sans doute ainsi nommé, parce qu'on y jouissait en effet de la vie, et qu'il n'imposait aucune privation. Il n'avait de sévérité que pour les preuves de noblesse. C'est le premier ordre où les dames furent admises, sous les titres de Militisse et de Cavalleresse. Giamb. Corniani, i Secoli della letter. ital. etc. t. I, p. 154.
Note 660: (retour)
Se di voi, donna, mi negai servente,
Pero'l mio cor da voi non fù diviso:
Che san Pietro nego'l padre potente,
E poi il fece haver del Paradiso;
E santo fece Paulo similmente
Da poi santo Stefano have' occiso
, etc.

Racolta de' Giunti, 1527. Tout le huitième livre de ce Recueil est de Fra Guittone d'Arezzo.

Note 661: (retour)
Già mille volte quando amor m'ha stretto,
Eo son corso per darmi ultima morte
, etc.

«Déjà mille fois pressé par l'amour, j'ai couru pour me donner la mort, ne pouvant résister à la douleur âpre et cruelle que je sens dans mon sein... Mais quand je suis prêt à m'en aller vers une autre vie, votre immense bonté me retient et me dit: Ne presse pas ta fuite prématurée: ta jeunesse et ta fidélité te le défendent; elle m'invite et me prie de rester sur la terre. J'espère donc qu'avec le temps je pourrai goûter le bonheur». En lisant surtout le texte des deux tercets, on est surpris de leur ressemblance avec quelques vers de Pétrarque:

Ma quando io son per gire all' altra vita,
Vostra immensa pietà mi tiene, e dice:
Non affrettar l'immatura partita.
La verde età, tua fideltà il disdisce;
Ed a ristar di quà mi priega, e'noita;
Sicch'eo 662 spero col tempo esser felice.

Ces tercets d'un autre sonnet y ressemblent peut-être encore davantage. 663:

Ben forse alcun verrà doppo qualch'anno
Il qual leggendo i miei sospiri in rima,
Si dolerà della mia dura sorte.
E chi sa sei colei ch'or non mi estima
Visto con il mio mal giunto il suo danno,
Non deggia lagrimar della mia morte
?
Note 662: (retour) Eo pour io.
Note 663: (retour) En y joignant les deux quatrains qui les précèdent, on a un sonnet tout-à-fait petrarquesque, du moins pour le tour des pensées, si ce n'est pour le style.
Quanto più mi destrugge il meo pensiero,
Chè la durezza altrui produsse al mondo,
Tanto ogahor, lasso, in lui più mi profondo,
E co'l fuggir de la speranza spero.
Eo parlo meco, e riconosco in vero
Chè mancherò sotto si grave pondo:
Ma'l meo fermo disio tant'è giocondo
Ch'eo bramo e seguo la cagion ch'eo pero.
Ben forse alcun
, etc.

Peut-être, après quelques années, viendra-t-il quelqu'un qui, lisant mes soupirs retracés dans mes vers, plaindra la cruauté de mon sort. Et qui sait si celle qui maintenant ne fait de moi aucune estime, voyant, avec ce que j'aurai souffert, la perte qu'elle aura faite, ne donnera point de larmes à ma mort»?

Trois grandes canzoni, sont jointes à ces sonnets. Le progrès de l'art et celui de la langue y sont moins sensibles. Ce sont des strophes de quatorze, seize et de dix-huit vers de différentes mesures, bien combinés entre eux, et dont les rimes sont disposées assez harmonieusement; mais pour ne dire, en cinq ou six de ces longues strophes, que des choses assez communes, et pour les dire sans mouvement et sans vivacité de style, sans idées piquantes et sans images poétiques. Il est donc inutile d'en rien citer: il vaut mieux dire quelque chose d'un ouvrage plus curieux, du même auteur. On a conservé long-temps manuscrites, et enfin imprimé dans le dernier siècle, environ quarante lettres de Guittone d'Arezzo, sur divers sujets de morale, et quelquefois de simple amitié. C'est un des premiers, peut-être même le premier monument de la prose italienne, et le recueil le plus ancien de lettres que l'on ait rassemblé et publié en langue vulgaire. Elles sont peu importantes pour le fond; mais elles servent à connaître plus particulièrement ce qu'était la langue italienne dans ces premiers temps. Le savant Bottari les a accompagnées de notes très-utiles pour ce genre d'étude 664. Parmi ces lettres, il s'en trouve quelques unes en vers libres, ou rimés avec beaucoup de licence. C'est de la prose un peu plus cadencée, ou de la poésie un peu plus que fugitive.

Note 664: (retour) Lettere di fra Guittone d'Arezzo con note. Roma, 1745, in-4°. Le volume est de 330 pages: les lettres n'en occupent que 93: les notes philologiques et grammaticales remplissent tout le reste.

Un poëte de ce temps, qui eut encore plus de renommée, ce fut Guido Cavalcanti. Sa famille était une des plus illustres et des plus puissantes de Florence. Guido fut un ardent Gibelin, et devint plus ardent encore en épousant la fille de Farinata degli Uberti, alors chef de cette faction. Corso Donati, chef du parti des Guelfes, homme alors fort en crédit en Florence, et personnellement ennemi de Guido, voulut le faire assassiner. Guido l'ayant su, l'attaqua à force ouverte; mais il fut abandonné de ceux qui étaient avec lui; Corso, mieux accompagné, le repoussa et le mit en fuite. La commune de Florence, fatiguée de ces dissensions, exila les chefs des deux partis. Guido Cavalcanti fut relégué à Sarzane, où l'air était très-malsain. Il y tomba malade, et, ayant obtenu son rappel, il mourut à Florence 665 de la maladie qu'il avait gagnée dans son exil. Il était né d'un père 666 qui passait pour philosophe épicurien, et pour athée. Quant à lui, quoique philosophe aussi, un fait démontre que, malgré les bruits publics, il n'était pas de la même secte que son père 667; quand son ennemi voulut le faire assassiner, il allait en pélerinage à Saint-Jacques en Galice, où les Epicuriens ne vont guère. Au reste, tout le fruit que l'on croit qu'il tira de ce pélerinage fut de devenir éperduement amoureux, à Toulouse, d'une certaine Mandetta, dont il fit la dame de ses pensées, et, sans la nommer, si ce n'est peut-être une seule fois, l'objet de ses vers.

Note 665: (retour) En 1300.
Note 666: (retour) Il se nommait Cavalcante de' Cavalcanti.
Note 667: (retour) Boccace dit plaisamment de lui, qu'étant sans cesse plongé dans des méditations philosophiques, et passant pour épicurien, le peuple disait que ses méditations n'avaient pour objet que de chercher si l'on pouvait trouver que Dieu n'existait pas. Si diceva fra la gente volgare, che queste sue speculazioni eran solo in cercare se trovar si potesse che Idio non fosse. Decam. Giorn. VI, nov 9.

Ils ont, comme tous ceux de ce temps-là, pour unique sujet l'amour et la galanterie; mais avec une teinte de mélancolie et quelquefois de bizarrerie poétique qui leur donne un caractère particulier 668. On reconnaît l'une et l'autre à la manière dont est amenée l'idée de la mort dans le sonnet suivant 669: «Madame, avez-vous vu celui qui tenait la main sur mon cœur, quand je vous répondais si faiblement et si bas, par la crainte que j'avais de ses coups? C'était l'amour, qui, vous ayant trouvée, s'arrêta près de moi. Il venait de loin, comme un léger archer de Syrie, qui se prépare à tuer quelqu'un avec ses traits. Il tira ensuite de mes yeux des soupirs, qui se jetèrent avec tant de force hors de mon cœur, que je partis en fuyant et rempli d'effroi. Alors il me sembla que je suivais la mort, accompagné de ces souffrances qui nous consument en nous faisant verser des larmes».

Note 668: (retour) V. le Recueil, déjà cité, des Giunti. Les poésies de Guido Cavalcanti en remplissent le sixième livre.
Note 669: (retour)
O donna mia, non vedestù colui
Che sù lo core mi tenea la mano
, etc.

La bizarrerie, il en faut convenir, va souvent jusqu'à l'extravagance; par exemple, il dit, en finissant un sonnet, que son âme affligée et pleine de crainte, pleure sur les soupirs qu'elle trouve dans son cœur; qu'ils en sortent baignés de larmes, et il ajoute: Alors il me semble que je sens tomber dans ma pensée une figure de femme pensive, qui vient pour voir mourir mon cœur 670».

Note 670: (retour)
L'anima mia dolente e paurosa
Piange ne i sospiri che nel cor trova
Si che bagnati di pianto escon fora.
Allor mi par elle nella mente piova
Una figura di donna pensosa
Che vegna per veder morir lo core
.

L'auteur est plus naturel et plus simple dans ses Ballades, genre de poésie qu'il semble avoir affectionnée, car on en trouve ici dix à douze. C'est dans l'une de ces ballades qu'il nomme sa jolie Toulousaine. Il était tout occupé de ses pensées d'amour quand il rencontre deux bergerettes qui lui font quelques agaceries. Ne me méprisez pas, leur dit-il, pour le coup que j'ai reçu; mon cœur est mort au plaisir depuis mon voyage de Toulouse 671. L'une des deux se moque de lui, l'autre le plaint. Celle-ci lui demande s'il a conservé un fidèle souvenir des yeux de sa belle: «Je me souviens, répond-il, qu'à Toulouse, je vis paraître une dame élégamment parce, à qui l'Amour donne le nom de Mandetta, etc. 672». Mais il paraît que l'absence eut sur lui son effet ordinaire, et que Mandetta fit place à une autre, ou plutôt à d'autres beautés. Une de ses ballades, qui ressemble tout-à-fait aux pastourelles provençales, nous le représente rencontrant dans un bosquet une bergère plus belle à ses yeux que l'étoile du matin: ses cheveux étaient blonds et légèrement bouclés; son teint, de rose: une houlette à la main, elle menait paître ses agneaux, sans chaussure, et les pieds baignés de rosée, chantant d'une voix amoureuse, ornée enfin de tout ce qui peut inviter au plaisir 673: il l'aborde, il l'interroge: elle répond et avoue que quand les oiseaux chantent, son cœur désire un amant. Ils entrent sous le feuillage: les oiseaux se mettent à chanter; tous deux entendent ce signal, et s'empressent d'y obéir.

Note 671: (retour)
Era in pensier d'amor: quand' io trovai
Due forosette nove:
L'una cantava: e' piove
Gioco d'amor in noi: etc
........................................
Deh! forosette, non mi haggiate a vile
Per lo colpo ch'io porto;
Questo cor mi fu morto
Poich e'n Tolosa fui
.
Note 672: (retour)
Io dissi: e' mi ricorda, che'n Tolosa
Donna m'apparve accorelata e stretta,
Amore la qual chiama la Mandetta
.
Note 673: (retour)
In un boschetto trovai pastorella
Più che la stella bella a'l mio parere;
Capegli havea biondetti e ricciutelli;
E gli occhi pien d'amor, cera rosata:
Con sua verghetta pastorava agnelli,
E scalza, e di rugiada era bagnata:
Cantava come fosse innamorata;
Era adornata di tutto piacere
, etc.

Celle de ses ballades où il y a le plus de naturel, et même de sentiment, est celle qu'il paraît avoir faite à Sarzane pendant la maladie qui le fit rappeler de son exil, circonstance que je ne crois pas avoir encore été remarquée, et qui contribue à rendre cette petite pièce intéressante. C'est à sa ballade même qu'il s'adresse: «Puisque je n'espère plus, dit-il, retourner jamais en Toscane, va légèrement et doucement trouver ma dame, qui te fera un bon accueil 674; tu lui rendras compte de mes soupirs, pleins de tristesse et de crainte; mais garde-toi d'être vu de personne qui soit ennemi des nobles penchants de la nature: elle en souffrirait elle-même; elle t'en voudrait, et ce serait pour moi un sujet de peine qui me suivrait jusqu'après ma mort. Tu vois que la mort me presse, que la vie m'abandonne, etc.». Il recommande à sa ballade de conduire son âme auprès de sa maîtresse, quand elle s'échappera de son cœur, de la lui présenter, de lui dire: «Cette âme, votre esclave, vient se fixer auprès de vous, ayant quitté celui qui fut esclave de l'amour». Cela est encore excessivement recherché, mais conforme aux idées d'amour et au langage de ce temps.

Note 674: (retour)
Perch'io nò spero di tornar già mai,
Ballatetta, in Toscana,
Và tù leggiera e piana,
Dritta à la donna mia,
Cher per sua cortesia
Ti farà molto honore.

Tu porterai novelle de' sospiri
Piene di doglia e di molta paura;
Ma guarda che persona non ti miri
Che sia nemica di gentil natura.
.......................................
Tu senti, Ballatetta, che la morte
Mi stringe sì, che vita m'abbandona
, etc.

La canzone de Guido Cavalcanti, sur la nature de l'amour, où il paraît avoir voulu rassembler et professer, pour ainsi dire, tout ce que la doctrine de cette passion avait de plus abstrait 675, eut alors tant de célébrité que plusieurs beaux esprits de son temps l'enrichirent de commentaires. Elles en aurait un peu moins aujourd'hui. C'est une espèce de traité métaphysique. L'auteur en propose le sujet dans une strophe, et le développe méthodiquement dans les quatre autres. Ce sont des définitions et des divisions subtiles, énoncées en termes qui sont plutôt de la langue de l'école que de celle de l'amour 676. C'est une thèse, si l'on veut, et qui méritait, tout autant que bien d'autres, le baccalaureat, ou même le doctorat; mais ce n'est ni du sentiment, ni de la poésie: et comment se passer de l'un et de l'autre, quand on parle d'amour en vers? Si j'en juge par deux des commentaires qui furent faits sur cette pièce, l'un par le cardinal Egidio Colonna, qu'on appelait de son temps le Prince des Théologiens 677; l'autre par le chevalier Paolo del Rosso; il s'en fallut beaucoup que la pièce en devînt plus claire. Elle l'était si peu, qu'il resta indécis si l'auteur y traitait de l'amour naturel ou de l'amour platonique. Philippe Villani, dans sa Vie de Guido 678, est de la première opinion, tandis que Marsile Ficin est de la seconde 679.

Note 675: (retour) Elle commence par ces vers:
Donna mi priega; perch'io voglio dire
D'uno accidente che sovente è fero,
Ed è si altero ch' è chiamato amore
.
Note 676: (retour)
Vien da veduta forma, che s'intende,
Che prende nel possibile intelletto,
Come in suggetto, luoco e dimoranza.
In quella parte mai non ha posanza
Perchè da qualitate non discende
, etc.

C'est sur ce ton que la pièce entière est écrite, et c'est encore là un des endroits les moins obscurs.

Note 677: (retour) Mazzuchelli, Vite d'uomini illustri fiorentini, note 9, sur la vie de Guido Cavalcanti.
Note 678: (retour) C'est la vingt-neuvième et dernière de ses Vite d'uomini illustri fiorentini, traduites et publiées par le comte Mazzuchelli, et citées plusieurs fois dans ce chapitre.
Note 679: (retour) Dans son Commentaire sur le Convito du Dante.

La Toscane eut, dans ce même temps, plusieurs autres poëtes, tels que les deux Buonagiunta, l'un séculier, l'autre moine 680; Guido Orlandi, Chiaro Davanzati, Salvino Doni, d'autres encore, parmi lesquels il faut distinguer Dante da Majano, si cher à sa Nina sicilienne. C'est le dernier sur lequel nous nous arrêterons. On nous a conservé un livre entier de ses poésies 681; quarante sonnets, cinq ballades et trois grandes canzoni, ne permettent pas de ne faire que le nommer; mais on serait embarrassé pour trouver dans tant de pièces de quoi justifier la réputation que l'auteur paraît avoir eue pendant sa vie, et le tendre enthousiasme de Nina.

Note 680: (retour) Le séculier était de Lucques, et son nom de famille était Urbicciani; Buonagiunta Urbicciani da Lucca.
Note 681: (retour) Le septième du Recueil de 1527.

Dans ces poésies, toutes amoureuses, on sent toujours l'effort et le travail, presque jamais le génie poétique ni l'amour. Son premier sonnet annonce le projet de chanter pour prouver son savoir faire 682; c'est plutôt montrer, dès le début, qu'il en manquait absolument. La plupart de ses sonnets ne contiennent que des éloges communs ou exagérés de sa dame, des plaintes de ce qu'il souffre, des prières d'avoir pitié de ses maux; des comparaisons qu'il fait d'elle avec les fleurs, les roses, avec des peintures brillantes, et quelquefois aussi des comparaisons historiques: il l'aime plus que Pâris n'aima Hélène 683; ou bien elle surpasse Iseult et Blanchefleur 684. La fée Morgane était alors en si grande réputation de beauté, comme nous l'avons déjà pu voir, que notre auteur en fait un adjectif, et appelle Gola morganata le cou de sa maîtresse 685. Nous avons aussi vu, sans pouvoir le comprendre, la panthère figurer, pour la bonne odeur qu'elle exhale, dans des comparaisons galantes; la voici employée dans un sonnet, pour la lumière qu'elle répand: «Noble panthère, dit le poëte à celle qu'il aime, quand je pense à votre lumière qui m'a élevé si haut que je suis véritablement monté dans les airs, et que je porte la lumière du monde et l'astre du jour 686»! Exagérations hyperboliques avec lesquelles il est impossible de voir le rapport que peut avoir une panthère. Quelquefois cependant il y a de la délicatesse dans les sentiments et dans les expressions: «Je ne vous demande pas autre chose, dit-il à la fin d'un sonnet, si non qu'il ne vous soit pas désagréable que je vous aime et que je vous sois fidèle: je craindrais d'en demander davantage; mais c'est faire un double don à celui qui est dans le besoin que de lui donner sans qu'il demande 687».

Note 682: (retour)
Convemmi dimostrar lo meo savere
E far parvenza s'io saccio cantare
.
Note 683: (retour)
Ond'eo di core più v'amo che Pare F
Non fece Alena G co lo gran plagiere H.
Note F: (retour) On a dit depuis Paride.
Note G: (retour) Pour Elena.
Note H: (retour) Dont on a fait ensuite piacere, plaisir.
Note 684: (retour)
Nulla bellezza in voi è mancata,
Isotta ne passate e Blanzifiore
.
Note 685: (retour)
Viso mirabile e Gola morganata.

On sait que nos vieux romanciers appelaient cette fée Mourgue, ou Morgain.

Note 686: (retour)
Quando haggio a mente, nobile pantera,
Vostra lumera, che m'ha si innalzato
Che son montato in aria veramente
E de lo mondo porto luce e spera
.
Note 687: (retour)
Onde humil priego voi, viso gioioso,
Che non vi grevi e non vi sià pesanza
S'eo son di voi fedele e amoroso:

Di più cherer son forte temeroso;
Ma doppio dono e' dona
I per usanza,
Chi da senza cherere al bisognoso
.
Note I: (retour) Pour egli dona. On lit dans le texte que je copie è donna, ce qui n'a aucun sens. Ce recueil des Giunti est presque aussi rempli de fautes que celui de l'Allacci.

Les ballades et les canzoni du même poëte, n'ont rien de remarquable que cette surabondance de vers et de rimes, vides d'idées, qui n'a été que trop commune même dans de meilleurs temps, mais qui est plus fatigante dans les poëtes de cette première époque, parce qu'ils ne savaient point encore la déguiser par l'harmonie des vers et par les grâces du langage.

En finissant cette revue des premiers essais de poésie italienne, on ne peut se dispenser de faire une réflexion. C'était beaucoup sans doute que d'avoir enfin consacré par la poésie cette langue vulgaire qui jusque-là ne servait qu'à l'usage du peuple, d'avoir abandonné aux écoles, aux tribunaux et aux chancelleries le latin dégénéré qui y était encore admis, et d'avoir, dès le treizième siècle, plié l'idiome naissant à ces formes gracieuses qui devaient nécessairement le perfectionner et le polir; mais quel dommage que, dans ces essais, un peuple si sensible, et en général si susceptible d'affections vives et de passions fortes, environné d'une nature si riche et placé sous un ciel si beau, n'ait pas songé a célébrer les objets réels, les mouvements et les vicissitudes de ces affections et de ces passions; à peindre ce beau ciel, cette riche nature; et, si ce n'est dans des descriptions suivies, à s'en servir au moins dans des comparaisons et dans les autres ornements du style poétique et figuré.

Les Arabes, malgré le désordre de leur imagination déréglée, au milieu de leurs rêveries et de leurs contes extravagants, eurent de la passion et de la vérité; ils peignirent admirablement les objets naturels, et racontèrent de la manière la plus vraie et la plus animée, ou les grandes actions ou les moindres faits. Les Provençaux eurent à peu près les mêmes qualités, autant du moins que le leur permettaient des mœurs moins simples et moins grandes à-la-fois, une langue moins riche et encore inculte, une galanterie plus rafinée. Ils chantèrent les exploits guerriers, les aventures d'amour, les plaisirs de la vie. Ils furent louangeurs adroits, satiriques mordants, conteurs licencieux, mais pleins de sel et de vérité. Les premiers poëtes siciliens et italiens ne furent rien de tout cela. Un seul sujet les occupe, c'est l'amour, non tel que l'inspire la nature, mais tel qu'il était devenu dans les froides extâses des chevaliers, passionnés pour des beautés imaginaires, et dans les galantes futilités des cours d'amour. Chanter est une tâche qu'ils remplissent; toujours force leur est de chanter, c'est leur dame qui l'exige, ou c'est l'amour qui l'ordonne, et ils doivent dire prolixement et en canzoni bien longues et bien traînantes, ou en sonnets rafinés et souvent obscurs, les incomparables beautés de la dame et leur intolérable martyre. De temps en temps, ils laissent échapper quelques expressions naïves, qui portent avec elles un certain charme; mais le plus souvent, ce sont des ravissements ou des plaintes à ne point finir, et des recherches amoureuses et platoniques à dégoûter de Platon et de l'amour. Ils ont sous les yeux les mers et les volcans, une végétation abondante et variée, les majestueux et mélancoliques débris de l'antiquité, l'éclat d'un jour brûlant, des nuits fraîches et magnifiques: leur siècle est fécond en guerres, en révolutions, en faits d'armes; les mœurs de leur temps provoquent les traits de la satire; et ils chantent comme au milieu d'un désert, ne peignent rien de ce qui les entoure, ne paraissent rien sentir ni rien voir.

De tous les sujets traités par les Arabes et par les Troubadours ils n'en choisissent qu'un seul; et dans ce sujet qui appartient à tous les temps et à tous les hommes, ils n'empruntent de leurs modèles que ces pointilleries et ces subtilités vagues qu'il aurait fallu leur laisser, même en imitant tout le reste; ils ne peignent rien de vrai, d'existant; on ne voit point leur maîtresse, on ne la connaît point: c'est un être de raison, une sylphide si l'on veut, jamais une femme. On n'entend point les mots qu'ils se sont dits, les serments qu'ils se sont faits, leurs querelles, leurs raccommodements, leurs ruptures. On ne les voit ni attendre rien de réel, ni jouir, ni regretter; et ils trouvent le moyen de parler sans cesse d'amour, sans les espérances que l'amour donne, sans transports et sans souvenirs.

Ce fut là, pendant tout un siècle, la seule poésie connue en Italie; le goût en étant devenu général, ce fut là aussi ce qui donna aux esprits ce penchant pour l'exagéré, pour le vague et pour le faux, qui s'étendit jusqu'aux opinions sur les choses et sur les faits, qui corrompit l'histoire, écarta long-temps de l'étude de la nature, et ne s'attacha qu'à des questions de mots, à des puérilités et à des riens sonores. À mesure que la langue et le style se perfectionnaient, l'oreille apprit à jouir seule, sans que l'esprit fût intéressé par des idées justes et claires, ni l'âme par des sentiments vrais. Dans la suite, l'esprit et l'âme eurent aussi leurs jouissances, mais peut-être toujours un peu subordonnées à celles de l'oreille; et si, du moins en poésie, il y eut trop souvent dans les plus beaux génies et dans les plus beaux siècles, quelque chose dont un goût pur et sévère ne peut s'accommoder, quelque chose d'étranger à ce beau simple et naturel que les anciens seuls ont connu, et qu'ils nous apprennent à préférer à tout, il faut, pour en trouver la cause, remonter jusqu'à ces premiers temps, et chercher dans ces premiers hommes de la poésie italienne la tache originelle dont leurs descendants ont eu tant de peine à se laver complètement.




CHAPITRE VII.

LE DANTE.

Notice sur sa vie; Coup-d'œil général sur ses différents ouvrages; Poésies diverses; la Vita nuova; Il Convito; Traités de la Monarchie et de l'Éloquence vulgaire; la Divina Comedia; Idées préliminaires sur ce Poëme.


Dans le chapitre précédent on a vu plusieurs fois reparaître un de ces noms auxquels s'attachent de grandes idées, le nom d'un de ces hommes qui suffisent pour illustrer un siècle, une nation et toute une littérature. J'ai nommé le Dante; j'ai parlé de ses maîtres en philosophie et dans l'art des vers. Il est temps de le montrer lui-même, et de nous élever avec lui jusqu'aux hauteurs du Parnasse italien, dont les poëtes qui l'ont précédé n'occupèrent que les avenues. Il y marcha quelque temps avec eux; mais, au milieu de sa carrière, il prit un vol inattendu, et s'élança jusqu'au sommet, où aucun de ses rivaux n'a pu l'atteindre. Je commencerai par une notice abrégée de sa vie, dont les vicissitudes sont liées aux événements politiques de son temps.

Dante Alighieri naquit à Florence, en 1265 688, d'une famille ancienne, riche et considérée, attachée au parti des Guelfes, et qui avait été chassée deux fois de sa patrie dans les mouvements de guerre civile que les papes et les empereurs y entretenaient sans cesse 689. Il reçut en naissant le nom de Durante: on s'habitua pendant son enfance à y substituer le petit nom de Dante qui lui est resté 690. L'astrologie prétendit avoir tiré à sa naissance l'horoscope de sa gloire 691, et l'on dit aussi que sa mère crut avoir fait un songe qui la lui annonçait 692. Il en a été ainsi de plusieurs grands hommes nés dans des siècles superstitieux. Il semble que leurs contemporains, forcés de reconnaître en eux une supériorité qui les humilie, s'en consolent en les entourant de prodiges, et en les plaçant comme à part de l'ordre ordinaire de la nature.

Note 688: (retour) Pelli, Memorie per servire alla vita di Dante Alghieri, vol. IV, part. II de la belle édition des œuvres du Dante, Venise, 1757 et 1758, in-4°.
Note 689: (retour) Selon quelques généalogistes florentins, le plus ancien nom de la famille du Dante était des Elisei; ils lui donnaient pour première tige un certain Eliseus qui vint s'établir à Florence au temps de Charlemagne; d'autres reculent même cet Eliseus jusqu'au temps de Jules-César. L'un de ses descendans prit, dans le douzième siècle, le nom de Cacciaguida; c'est lui que les généalogistes raisonnables regardent comme la vraie tige de cette famille. Le Dante lui-même le reconnaît pour tel en se faisant adresser par lui ces deux vezs, Parad.; c. XV, v. 88:
O fronda mia in che io compiacemmi,
Pure aspettando, io fui la tua radice
.

Cacciaguida eut pour femme une Aldighieri de Ferrare, et les noms de famille n'étant pas encore fixes, leur fils fut appelé Aldighiero, ou Allighiero, du nom de sa mère. L'un des trois petit-fils de cet Allighiero porta aussi le même nom, en sorte que Dante, fils de ce petit-fils, était des Alighieri de Florence, au quatrième degré, depuis la femme Cacciaguida.

Note 690: (retour) Régulièrement, il faudrait donc l'appeler Dante et non pas Le Dante, puisque l'article honorifique il ne se met en italien que devant les noms de famille. En Italie, on dit toujours Dante sans article, ou bien l'Alighieri: mais en France, on est habitué à dire Le Dante. Il y a des cas où il serait dur de parler autrement. De Dante et à Dante, par exemple, produisent un son désagréable. Je me suis permis d'écrire tantôt Dante, tantôt Le Dante, selon l'occasion.
Note 691: (retour) Le soleil se trouvait dans la constellation des gémeaux; Brunetto Latini, qui était alors à Florence, et qui joignait à des connaissances réelles la science imaginaire de l'astrologie, tira l'horoscope de l'enfant, et lui pronostiqua une destinée glorieuse dans la carrière des sciences et des talents. C'est pour cela sans doute que Dante se fait dire par lui, dans la troisième partie de son poëme, Parad., c. XV, v. 55:
Se tu segui tua stella,
Non puoi fallire a glorioso porto,
Se ben m'accorsi nella vita bella
.
Note 692: (retour) Boccace raconte ce songe dans sa Vie da Dante, ouvrage qui tient beaucoup plus du roman que de l'histoire.

Dante était encore enfant lorsqu'il perdit son père. Sa mère Bella eut le plus grand soin de son éducation. Il eut pour maître dans ses études Brunetto Latini, après que ce poëte philosophe fut revenu du voyage qu'il avait fait en France. Il fit des progrès rapides en grammaire, en philosophie, en théologie et dans les sciences politiques, où Brunetto excellait; quant aux belles-lettres et à la poésie, il y fut lui-même son premier maître. Il se forma une très belle écriture, soin que les gens de lettres négligent trop souvent, et cultiva les beaux arts dans sa jeunesse, principalement la musique et le dessin, dont il semblerait que le goût, assez rare parmi les poëtes, y dut être fort commun, puisque la poésie est aussi une musique et une peinture.

Ce fut l'amour qui lui dicta ses premiers vers; et en cela il ressemble davantage à la plupart des autres poëtes. Dès l'âge de neuf ans 693 il avait vu dans une fête de famille une jeune enfant du même âge, fille de Folco Portinari, que ses parents nommaient Bice, diminutif du nom de Béatrice, qu'il répéta depuis si souvent, et dans sa prose et dans ses vers. Il prit pour elle un de ces goûts d'enfance que l'habitude de se voir change souvent en passions. Il a décrit dans un de ses ouvrages et dans plusieurs pièces de vers les agitations et les petits événements de ce premier amour. Une mort prématurée lui en enleva l'objet. Ils n'avaient que vingt-cinq ans l'un et l'autre quand Béatrix mourut. Dante ne l'oublia jamais, et il lui a élevé dans son grand poëme un monument que le temps ne peut effacer.

Note 693: (retour) Boccace, Origine, vita, studj e costumi di Dante Allighieri.

Sa jeunesse se partagea donc toute entière entre les soins de son amour et des études graves, adoucies par la culture des arts. Son tempérament porté à la mélancolie lui faisait surtout un besoin de la musique, et s'il eut des liaisons d'amitié avec Guido Cavalcanti et d'autres poëtes de son temps, avec le célèbre Giotto et d'autres peintres par qui l'art commençait à fleurir, il en eut aussi avec le musicien Casella 694 et avec tout ce que Florence avait des musiciens habiles; il se plaisait singulièrement à les entendre et à chanter ou jouer des instruments avec eux.

Note 694: (retour) On croit que ce Casella fut son maître de musique. Il l'a placé de la manière la plus intéressante dans son poëme, Purgator., c. II, v. 88.

Ces occupations et ces amusements ne le détournèrent point du premier devoir imposé à tout citoyen d'une république, celui de servir sa patrie.

Dès sa jeunesse, il se fit inscrire, ou, selon l'expression consacrée, immatriculer sur le registre de l'un des arts ou métiers entre lesquels les lois de Florence exigeaient que se partageassent tous les citoyens qui voulaient pouvoir être admis aux emplois publics 695. Il prit les armes dans une expédition que firent les Guelfes de Florence contre les Gibelins d'Arezzo, et se distingua aux premiers rangs de la cavalerie dans la bataille de Campaldino 696, où, après une résistance opiniâtre, les Arétins furent vaincus. Il servit encore contre les Pisans, l'année suivante, année fatale pour lui par la perte qu'il fit de Béatrix. Il chercha, un an après, sa consolation dans un mariage qui ne lui procura que des chagrins. Quelques historiens de sa vie assurent que sa femme, qu'il avait prise dans l'une des plus puissantes familles du parti guelfe 697, fut à peu près pour lui ce que Xantippe avait été pour Socrate 698; mais peut-être n'eut-il pas la même patience à la souffrir.