Poésies italiennes de Pétrarque, ou son CANZONIERE. De la Poésie érotique chez les anciens Grecs et Latins: Ovide, Properce, Tibulle. Éléments dont se composa la Poésie érotique de Pétrarque; caractère de cette poésie, ses beautés, ses défauts. Poésies lyriques de Pétrarque sur d'autres sujets que l'Amour.
Les poëtes qui ont peint la passion la plus forte et le sentiment le plus doux, les poëtes érotiques, forment dans la littérature une classe intéressante que l'on croirait d'abord ne devoir l'être que pour la jeunesse; mais on reconnaît ensuite que c'est pour les âmes sensibles qu'à tout âge ces poëtes ont de l'intérêt; dans la jeunesse, parce qu'ils peignent ce qu'elles éprouvent; dans la suite de la vie, parce qu'ils leur rappellent de touchants souvenirs. Les âmes froides, celles qui s'occupent trop du matériel de la vie pour s'ouvrir aux affections qui en font le charme, n'aiment à aucun âge l'expression d'un sentiment qu'elles ignorent; à aucun âge un poëte sentimental n'est pour elles autre chose qu'un diseur de vaines paroles et de phrases vides de sens. Plus il se dégage de la matière, moins elles le goûtent et se soucient de le lire ou de l'entendre. Si enfin c'est une passion tout-à-fait libre du joug des sens, si c'est le pur idéal de l'amour que ce poëte a peint dans ses vers, parce que c'est là qu'il aspirait et qu'il s'élevait sans cesse, à quel petit nombre d'admirateurs et même de lecteurs est-il réduit? ou quel mérite ne lui faut-il pas pour vaincre cette défaveur de son sujet, née de sa sublimité même?
De toutes les preuves qui attestent le mérite extraordinaire de Pétrarque, c'est peut-être ici la plus frappante. Aucun poëte n'a exprimé de sentiments aussi épurés, disons-le franchement, aussi hors de la portée de la plupart des hommes, et aucun, depuis les temps modernes, n'a été plus généralement lu et admiré. Il parut dans un siècle où la corruption était aussi forte que l'ignorance était générale: il a traversé d'autres siècles où les connaissances, sans épurer les mœurs, les avaient du moins raffinées, pour arriver jusqu'à nos jours, où les connaissances de l'esprit et le raffinement des mœurs ont encore fait des progrès, sans que nous nous soyons pour cela rapprochés de la vertu; il n'a chanté que pour elle, et cependant il n'est jamais déchu du rang où il était une fois monté. On ne se lasse point de relire ses poésies, qui sont un hymme perpétuel à cette déesse dont le culte a si peu de sectateurs, à peu près comme on lit dans d'autres poëtes des hymnes à Diane et à Pallas, sans adorer ces divinités et sans y croire.
Ce qui nous reste des poëtes grecs qui ont chanté l'amour prouve qu'ils n'y voyaient comme Sapho, qu'un délire des sens, ou, comme Anacréon, qu'un amusement pour les sens et pour l'esprit à la fois. Si d'autres surent lui donner le langage du cœur et l'accent de la tendresse, leurs poésies ne sont point parvenues jusqu'à nous. Nous n'avons rien, ni de l'ancien Simonide qui fut, selon Suidas, l'inventeur de l'élégie, ni du Simonide de Céos, dont les poésies étaient si tristes que Catulle les appelle les larmes de Simonide 646 , ni d'Evenus, ni presque rien de Callimaque, et ce ne sont pas ses élégies que nous avons. Les Romains prirent des Grecs, comme presque tout le reste, la forme du vers élégiaque, et sans doute aussi son caractère. Ils ont excellé dans l'élégie. Tibulle, Properce, Ovide, sont des poëtes si connus, loués, définis, comparés tant de fois, ils l'ont été depuis peu de temps avec tant de talent et dans une occasion si solennelle 647 , qu'il n'y a plus rien à dire d'eux, quand c'est d'eux et de la poésie élégiaque que l'on veut parler. Mais on en peut dire quelque chose encore, quand il s'agit de reconnaître en eux la nature de leurs passions et l'objet essentiel de leurs vers, pour comparer avec eux un poëte qui vint, quatorze siècles après, donner aux sentiments passionnés une autre direction et à la poésie d'amour un autre langage.
Tous trois vivaient à la même époque, dans le plus beau siècle de la littérature latine, dans le siècle d'Auguste. Ils parlent la même langue et peignent les mêmes mœurs. Leurs maîtresses sont des beautés coquettes, infidèles et vénales. Ils ne cherchent avec elles que le plaisir; ils ont la fougue et l'emportement de la jeunesse. Le brillant esprit d'Ovide, l'imagination riche de Properce, l'ame sensible de Tibulle, s'expriment avec les diverses nuances qui doivent résulter, dans le style, de la différence de ces trois sources; mais tous les trois aiment à peu près de la même manière des objets à peu près de même espèce. Ils désirent; ils possèdent; ils ont des rivaux heureux. Ils sont jaloux; ils se brouillent et se raccommodent. Ils sont infidèles à leur tour; on leur fait grâce, et ils retrouvent un bonheur qui est bientôt troublé de même.
Corinne est mariée. La première leçon que lui donne Ovide est pour lui apprendre par quelle adresse elle doit tromper son mari, quels signes ils doivent se faire devant lui, devant tout le monde, pour s'entendre et n'être entendus que d'eux seuls. La jouissance suit de près, bientôt les querelles, et ce qu'on n'attendrait pas d'un homme aussi galant qu'Ovide, des injures et des coups; puis des excuses, des larmes et le pardon. Il s'adresse quelquefois à des subalternes, à des domestiques, au portier de son amie pour qu'il lui ouvre la nuit, à une maudite vieille qui la corrompt et lui apprend à se donner à prix d'or, à un vieil eunuque qui la garde, à une jeune esclave pour qu'elle lui remette des tablettes où il demande un rendez-vous. Le rendez-vous est refusé; il maudit ses tablettes qui ont eu un si mauvais succès. Il en obtient un plus heureux; il s'adresse à l'Aurore pour qu'elle ne vienne pas interrompre son bonheur.
Bientôt il s'accuse de ses nombreuses infidélités, de son goût pour toutes les femmes. Un instant après, Corinne aussi est infidèle; il ne peut supporter l'idée qu'il lui a donné des leçons dont elle profite avec un autre. Corinne à son tour est jalouse; elle s'emporte en femme plus colère que tendre. Elle l'accuse d'aimer une jeune esclave. Il lui jure qu'il n'en est rien; et il écrit à cette esclave; et tout ce qui avait fâché Corinne était vrai. Comment l'a-t-elle pu savoir? Quels indices les ont trahis! Il demande à la jeune esclave un nouveau rendez-vous. Si elle lui refuse, il menace de tout révéler, de tout avouer à Corinne. Il plaisante avec un ami de ses deux amours, de la peine et des plaisirs qu'ils lui donnent. Peu après, c'est Corinne seule qui l'occupe. Elle est toute à lui. Il chante son triomphe comme si c'était sa première victoire. Après quelques incidents que, pour plus d'une raison, il faut laisser dans Ovide, et d'autres qu'il serait trop long de rappeler, il se trouve que le mari de Corinne est devenu trop facile. Il n'est plus jaloux: cela déplaît à l'amant, qui le menace de quitter sa femme s'il ne reprend sa jalousie. Le mari lui obéit trop; il fait si bien surveiller Corinne, qu'Ovide ne peut plus en approcher. Il se plaint de cette surveillance qu'il a provoquée; mais il saura bien la tromper. Par malheur, il n'est pas le seul à y parvenir. Les infidélités de Corinne recommencent et se multiplient; ses intrigues deviennent si publiques que la seule grâce qu'Ovide lui demande c'est qu'elle prenne quelque peine pour le tromper, et qu'elle se montre un peu moins évidemment ce qu'elle est.--Telles sont les mœurs d'Ovide et de sa maîtresse; tel est le caractère de leurs amours.
Cinthie est le premier amour de Properce, et ce sera le dernier. Dès qu'il est heureux, il est jaloux. Cinthie aime trop la parure; il lui recommande de fuir le luxe et d'aimer la simplicité. Il est livré lui-même à plus d'un genre de débauche. Cinthie l'attend; il ne se rend qu'au matin auprès d'elle, sortant de table et pris de vin. Il la trouve endormie; elle est long-temps sans que tout le bruit qu'il fait, sans que ses caresses mêmes la réveillent: elle ouvre enfin les yeux, et lui fait les reproches qu'il mérite. Un ami veut le détacher de Cinthie, il fait à cet ami l'éloge de sa beauté, de ses talents. Il est menacé de la perdre: elle part avec un militaire: elle va suivre les camps, elle s'expose à tout pour suivre son soldat. Properce ne s'emporte point; il pleure: il fait des vœux pour qu'elle soit heureuse. Il ne sortira point de la maison qu'elle a quittée; il ira au-devant des étrangers qui l'auront vue: il ne cessera de les interroger sur Cinthie. Elle est touchée de tant d'amour. Elle abandonne le soldat, et reste avec poëte. Il remercie Apollon et les muses; il est ivre de son bonheur. Ce bonheur est bientôt troublé par de nouveaux accès de jalousie, interrompu par l'éloignement et par l'absence. Loin de Cinthie, il ne s'occupe que d'elle. Ses infidélités passées lui en font craindre de nouvelles. La mort ne l'effraye point, il ne craint que de perdre Cinthie, qu'il soit sûr qu'elle lui sera fidèle, il descendra sans regret au tombeau.
Après de nouvelles trahisons, il s'est cru délivré de son amour, mais bientôt il reprend ses fers. Il fait le portrait le plus ravissant de sa maîtresse, de sa beauté, de l'élégance de sa parure, de ses talents pour le chant, la poésie et la danse; tout redouble et justifie son amour. Mais Cinthie, aussi perverse qu'elle est aimable, se déshonore dans toute la ville par des aventures d'un tel éclat, que Properce ne peut plus l'aimer sans honte. Il en rougit; mais il ne peut se détacher d'elle. Il sera son amant, son époux, jamais il n'aimera que Cinthie. Ils se quittent et se reprennent encore. Cinthie est jalouse: il la rassure. Jamais il n'aimera une autre femme. Ce n'est point en effet une seule femme qu'il aime: ce sont toutes les femmes. Il n'en possède jamais assez. Il est insatiable de plaisirs. Il faut, pour le rappeler à lui-même, que Cinthie l'abandonne encore. Ses plaintes alors sont aussi vives que si jamais il n'eût été infidèle lui-même. Il veut fuir. Il se distrait par la débauche. Il s'était enivré comme à son ordinaire. Il feint qu'une troupe d'amours le rencontre, et le ramène aux pieds de Cinthie. Leur raccommodement est suivi de nouveaux orages. Cinthie, dans un de leurs soupers, s'échauffe de vin comme lui, renverse la table, lui jette les coupes à la tête; il trouve cela charmant. De nouvelles perfidies le forcent enfin à rompre sa chaîne; il veut partir; il va voyager dans la Grèce; il fait tout le plan de son voyage: mais il renonce à ce projet, et c'est pour se voir encore l'objet de nouveaux outrages. Cinthie ne se borne plus à le trahir, elle le rend la risée de ses rivaux; mais une maladie imprévue vient la saisir: elle meurt. Elle lui apparaît en songe; il la voit, il l'entend. Elle lui reproche ses infidélités, ses caprices, l'abandon où il l'a laissée à ses derniers moments, et jure qu'elle-même, malgré les apparences, lui fut toujours fidèle.--Telles sont les mœurs et les aventures de Properce et de sa maîtresse; telle est en abrégé l'histoire de leurs amours.
Ovide et Properce furent souvent infidèles, mais ne furent point inconstants. Ce sont deux libertins fixés qui portent souvent çà et là leurs hommages, mais qui reviennent toujours reprendre la même chaîne. Corinne et Cinthie ont toutes les femmes pour rivales; elles n'en ont particulièrement aucune. La Muse de ces deux poëtes est fidèle, si leur amour ne l'est pas, et aucun autre nom que ceux de Corinne et de Cinthie ne figurent dans leurs vers. Tibulle, amant et poëte plus tendre, moins vif et moins emporté qu'eux dans ses goûts, n'a pas la même constance. Trois beautés sont l'une après l'autre les objets de son amour et de ses vers. Délie est la première, la plus célèbre et aussi la plus aimée. Tibulle a perdu sa fortune; mais il lui reste la campagne et Délie; qu'il la possède dans la paix des champs; qu'il puisse, en expirant, presser la main de Délie dans la sienne; qu'elle suive, en pleurant, sa pompe funèbre, il ne forme point d'autres vœux. Délie est enfermée par un mari jaloux; il pénétrera dans sa prison malgré les Argus et les triples verroux. Il oubliera dans ses bras toutes ses peines. Il tombe malade, et Délie seule l'occupe. Il l'engage à être toujours chaste, à mépriser l'or, à n'accorder qu'à lui ce qu'il a obtenu d'elle. Mais Délie ne suit point ce conseil. Il a cru pouvoir supporter son infidélité; il y succombe, et demande grâce à Délie et à Vénus. Il cherche dans le vin un remède qu'il n'y trouve pas; il ne peut ni adoucir ses regrets, ni se guérir de son amour. Il s'adresse au mari de Délie trompé comme lui; il lui révèle toutes les ruses dont elle se sert pour attirer et pour voir ses amants. Si ce mari ne sait pas la garder, qu'il la lui confie; il saura bien les écarter et garantir de leurs piéges celle qui les outrage tous deux. Il s'apaise; il revient à elle; il se souvient de la mère de Délie qui protégeait leurs amours. Le souvenir de cette bonne vieille rouvre son cœur à des sentiments tendres, et tous les torts de Délie sont oubliés. Mais elle en a bientôt de plus graves. Elle s'est laissée corrompre par l'or et les présents; elle est à un autre, à d'autres. Tibulle rompt enfin une chaîne honteuse; il lui dit adieu pour toujours.
Il passe sous les lois de Némésis, et n'en est pas plus heureux. Elle n'aime que l'or, et se soucie peu des vers et des dons du génie. Némésis est une femme avare qui se donne au plus offrant; il maudit son avarice, mais il l'aime et ne peut vivre s'il n'en est aimé. Il tâche de la fléchir par des images touchantes. Elle a perdu sa jeune sœur; il ira pleurer sur son tombeau, et confier ses chagrins à cette cendre muette. Les mânes de la sœur de Némésis s'offenseront des larmes que Némésis fait répandre. Qu'elle n'aille pas mépriser leur colère. La triste image de sa sœur viendrait la nuit troubler son sommeil.... Mais ces tristes souvenirs arrachent des pleurs à Némésis. Il ne veut point à ce prix acheter même le bonheur.--Nééra est sa troisième maîtresse. Il a joui long-temps de son amour. Il ne demande aux dieux que de vivre et de mourir avec elle. Mais elle part; elle est absente; il ne peut s'occuper que d'elle, il ne redemande qu'elle aux dieux. Il a vu en songe Apollon, qui lui a annoncé que Nééra l'abandonne. Il refuse de croire à ce songe; il ne pourrait survivre à ce malheur, et pourtant ce malheur existe. Nééra est infidèle; il est encore une fois abandonné.--Tel fut le caractère et le sort de Tibulle; tel est le triple et assez triste roman de ses amours.
Il sauve par le charme des détails le peu d'intérêt du fond. C'est en lui surtout qu'une douce mélancolie domine, qu'elle donne même au plaisir une teinte de rêverie et de tristesse qui en fait le charme. S'il y eut un poëte ancien qui mit du moral dans l'amour, ce fut Tibulle; mais ces nuances de sentiment qu'il exprime si bien sont en lui: il ne songe pas plus que les deux autres à les chercher ou à les faire naître dans ses maîtresses. Leurs grâces, leur beauté sont tout ce qui l'enflamme; leurs faveurs, ce qu'il désire ou ce qu'il regrette; leur perfidie, leur vénalité, leur abandon, ce qui le tourmente. De toutes ces femmes, devenues célèbres par les vers de trois grands poëtes, Cinthie paraît la plus aimable. L'attrait des talents se joint en elle à tous les autres; elle cultive le chant, la poésie; mais pour tous ces talents, qui étaient souvent ceux des courtisannes d'un certain ordre, elle n'en vaut pas mieux: le plaisir, l'or et le vin n'en sont pas moins ce qui la gouverne; et Properce, qui vante, une ou deux fois seulement, en elle ce goût pour les arts, n'en est pas moins, dans sa passion pour elle, maîtrisé par une toute autre puissance.
Le style de ces trois poëtes est très-différent: le fond de leurs idées diffère autant que leur génie et leur style; mais les idées accessoires qu'ils emploient sont assez semblables. Ils n'ont à peu près que les mêmes éloges à donner à leurs belles, les mêmes reproches à leur faire. Ils invoquent les dieux et les déesses, comme témoins des serments ou comme vengeurs du parjure. Les exemples de fidélité ou de perfidie pris dans la mythologie et dans l'histoire, ne leur manquent pas au besoin. L'abondance en va jusqu'à l'excès dans Properce, comme celle des traits d'esprit dans Ovide. Il croient tous ou feignent de croire à la magie; et les évocations et ses filtres reviennent souvent dans leurs vers. Mais aux dieux et à la magie près, tout est matériel et physique dans les accessoires, comme dans le fond de leurs amours et de leur poésie. L'accord des esprits, l'union des âmes, le besoin d'épanchement, la confiance mutuelle, les doux entretiens, l'élan de deux cœurs l'un vers l'autre, ou leur élan mutuel vers ce qui est délicat, beau et honnête, rien de tout cela ne se trouve ni chez eux, ni en général chez aucun des poëtes anciens; et cela n'est point dans leur poésie, parce que cela n'était point dans les mœurs.
A la renaissance des lettres, après les siècles de barbarie, il y avait dans les mœurs, avec beaucoup de corruption et de férocité, une exaltation et un penchant à l'exagération des sentiments, qui se portèrent principalement sur l'amour. L'empire que les femmes eurent de tout temps chez la plupart des peuples du Nord, tandis qu'à l'Orient et au Midi, elles étaient presque partout esclaves, s'étendit de proche en proche avec les conquêtes des Francs, des Germains et des Goths. La chevalerie fit de cet empire une espèce de religion. La religion, proprement dite, y influa beaucoup elle-même. Le platonisme, se combinant avec la doctrine des chrétiens, lui donna un caractère de ferveur contemplative et d'amour extratique qui, ressemblant quelquefois par l'expression à l'amour terrestre, habitua insensiblement cet amour à s'exprimer lui-même dans un langage mystique et religieux. Ce fut celui que parlèrent quelquefois les Troubadours. Les questions débattues dans les cours d'amour le subtilisèrent encore. Les premiers poëtes italiens, plus raffinés que les provençaux, parce qu'ils étaient presque tous instruits dans les écoles naissantes du platonisme, s'éloignèrent tellement, dans leurs poésies amoureuses, de tout ce qui est vulgaire et terrestre, qu'ils s'écartèrent même souvent de tout ce qui est intelligible et humain. Les femmes, qui étaient l'objet de leurs chants, étaient flattées de cette élévation du style, comme de celle des sentiments. Les mœurs publiques étaient corrompues; mais les mœurs domestiques étaient chastes. Les hommes qui ne pouvaient obtenir des beautés les plus brillantes, que la permission de les aimer, de le leur dire, d'afficher en quelque sorte le nom de ces beautés sur leurs armes ou dans leurs vers, s'honoraient de la publicité de cet hommage; et les femmes qui y voyaient un témoignage public, qu'il n'en coûtait rien à leur sagesse, s'en tenaient aussi fières et honorées. La plupart avaient, dans les devoirs et dans les douceurs de l'hymen, des motifs et à la fois des dédommagements des rigueurs que leurs amants éprouvaient d'elles; et eux, de leur côté, satisfaits de voir dans la maîtresse de leur cœur, dans la dame de leurs pensées, l'objet d'une espèce de culte, ne se faisaient pas scrupule de chercher auprès des femmes plus faciles des distractions et des amusements.
C'est là ce qu'il faut bien se rappeler en lisant les poésies du Cygne de Vaucluse. Des mœurs de son siècle et des siennes en particulier, il doit résulter un roman qui n'aura rien de commun avec ceux de Tibulle, de Properce et d'Ovide, et un style particulier, composé d'expressions platoniques, religieuses, ascétiques, d'images pures, délicates, et souvent même trop subtiles: mais cependant ces images, soit par la vérité du sentiment, soit par la force du génie poétique, seront vivantes et sensibles. Il y aura cette différence immense entre lui et les premiers poëtes qui ont bagayé dans sa langue: on ne sait jamais ni où ils sont, ni ce qu'ils font, ni de qui ils parlent: on verra au contraire dans presque chacune de ces pièces de vers le portrait de celle qu'il aime, le tableau des lieux qui les environnent et celui des petits événemens de leurs amours. Les yeux de l'objet aimé seront deux astres qui lanceront des feux célestes; sa voix sera celle des anges; sa démarche et l'ensemble de sa personne auront quelque chose de surnaturel, de saint et de sacré. Elle paraîtra souvent environnée de femmes qu'elle surpassera toutes, comme une déesse est au-dessus des mortelles; elle sera entourée de ses rivales comme d'une cour. A défaut d'une action véritable, ce roman sans incidents, sans progrès, se composera de tous les actes les plus simples, et les plus indifférents pour tout autre qu'un amant poëte. Un geste, un sourire, un regard, une pâleur, une promenade champêtre, la campagne où se font ces promenades, les arbres, les eaux, les fleurs, le ciel, les oiseaux, les vents, la nature entière, seront les sujets de ses chants. Tout se revêtira des couleurs de la poésie, et s'animera des feux de l'amour. Son cœur, habitué à séparer sa cause de celle des sens, parlera seul, et deviendra pour lui un être indépendant, qui agira, s'élancera hors de lui, reviendra, se montrera dans ses yeux, sur son visage, sera éternellement agité par l'espérance et par la crainte. Enfin s'il se plaint de ses souffrances, ce ne sera qu'en s'enorgueillissant de leur cause, en bénissant ses chaînes, et le lieu et l'heure où il fut jugé digne de les porter.
Cherchons quelques applications de cette espèce de poétique dans les ouvrages mêmes du poëte dont elle est tirée, comme toutes les poétiques l'ont été des œuvres des grands poëtes, qui se trouvent ainsi toujours conformes aux règles, sans qu'ils y aient songé. N'oublions pas que les sonnets sont de petites odes à la manière de quelques unes de celles d'Horace, et que les canzoni sont de grandes odes, non à la façon de celles des Grecs et des Latins, mais d'un genre particulier, inventé par les Troubadours, et perfectionné chez les Italiens par leurs premiers poëtes. Le sonnet suivant n'est-il pas rempli de ce sentiment aussi vrai que noble d'un amant fier de sa maîtresse, et devenu meilleur par le désir de lui plaire? «Quand au milieu des autres femmes 648 l'amour vient à paraître sur le visage de celle que j'aime, autant chacune lui cède en beautés, autant s'accroît le désir qui m'enflamme. Je bénis le lieu, le temps et l'heure où j'osai adresser si haut mes regards; et je dis: O mon âme! tu dois bien remercier celle qui t'a jugée digne de tant d'honneur. C'est d'elle que te vient ton amoureux penser, et c'est en le suivant que tu aspires au souverain bien, que tu apprends à mépriser ce que le commun des hommes désire, etc.» En voici un autre, où ces bénédictions sont accumulées avec une abondance passionnée et une sorte de verve de poésie et d'amour. «Béni soit le jour 649, et le mois, et l'année, et la saison, et le temps, et l'heure, et l'instant, et le beau pays, et le lieu où je fus atteint par les beaux yeux qui m'enchaînent! Béni soit le doux tourment que j'éprouvai pour la première fois en me sentant lié par l'amour, et l'arc et les flèches dont je fus percé, et les blessures qui vont jusqu'au fond de mon cœur! Bénies soient les paroles que j'ai si souvent répétées en invoquant le nom de ma dame, et mes soupirs, et mes larmes, et mes désirs! Et bénis soient tous les écrits où je tâche de lui acquérir de la gloire, et ma pensée, qui est si entièrement remplie d'elle, qu'aucune autre beauté ni pénètre plus!»
Assez d'autres poëtes ont fait le portrait de leur maîtresse; mais qui d'entre eux a jamais pris pour peindre la sienne, un vol aussi élevé, et qui l'a aussi bien soutenu que Pétrarque l'a fait dans ce sonnet, émané du système des idées archétypes de Platon, et qui participe de sa grandeur? «Dans quelle partie du ciel, dans quelle idée 650 était le modèle dont la nature tira ce beau visage, où elle voulut montrer ici-bas ce qu'elle peut dans les régions célestes? Quelle nymphe dans les fontaines, quelle déesse dans les bois, déploya jamais aux vents des cheveux d'un or aussi pur? quand y eut-il un cœur qui réunit tant de vertus? C'est pourtant l'ensemble de tous ces charmes qui est cause de ma mort. Il cherche en vain une image de la beauté divine, celui qui n'a jamais vu ses yeux et leurs tendres et doux mouvements: il ne sait pas comment l'amour guérit et comment il blesse, celui qui ne connaît pas la douceur de ses soupirs, et la douceur de ses paroles, et la douceur de son sourire.» Il ne faut pas croire que cette traduction fidèle, mais sans force et sans couleur, puisse donner la moindre idée de la haute poésie et de l'harmonie divine de l'original. Pétrarque est entre les mains de tout le monde: que ceux à qui la langue italienne est familière, y cherchent à l'instant cet admirable sonnet, et qu'ils se dédommagent de ma prose en relisant de si beaux vers.
Pour bien goûter la plus grande partie des poésies de Pétrarque, il faut se rappeler les événements de sa vie, et les vicissitudes de sa passion pour Laure. On sait que dans les commencemens de cet amour, las de n'éprouver que des rigueurs, il fit, pour se distraire, un voyage en France et dans les Pays-Bas, d'où il revint par la forêt des Ardennes; mais qu'il fut poursuivi pendant tout ce voyage, par le souvenir de Laure, qu'il voulait fuir. Dans cette forêt même, alors fort dangereuse, infestée de brigands, plus sombre et plus déserte qu'elle ne l'est aujourd'hui, voici de quelles images douces et riantes son imagination se nourrissait. «Au milieu des bois inhabités et sauvages 651, où ne vont point, sans de grands périls, les hommes et les guerriers armés, je marche avec sécurité: rien ne peut m'inspirer de crainte, que le soleil qui lance les rayons de l'amour. Je vais (ô que mes pensées ont peu de sagesse!), je vais chantant celle que le ciel même ne pourrait éloigner de moi. Elle est toujours présente à mes yeux; et je crois voir avec elle des femmes et de jeunes filles; et ce sont des sapins et des hêtres. Je crois l'entendre en entendant les rameaux, et les zéphirs, et les feuillages, et les oiseaux se plaindre, et les eaux fuir en murmurant sur l'herbe verdoyante: rarement le silence et jamais l'horreur solitaire d'une forêt n'avait autant plu à mon cœur.»
On sait aussi qu'il avait pour le laurier une prédilection inspirée par le rapport du nom de cet arbre avec celui de Laure, plus encore que par la propriété qu'avait cet arbre lui-même de former la couronne des poëtes. Il ne voyait jamais un laurier sans éprouver les mêmes transports qu'à la vue de Laure. Elle se promenait souvent sur les bords d'un ruisseau. Il y plante un laurier, et, réunissant tous les souvenirs poétiques que cet arbre rappelle, il s'adresse ainsi au dieu des poëtes et à l'amant de Daphné. «Apollon 652! si tu conserves encore le noble désir qui t'enflammait aux bords du fleuve de Thessalie; si le cours des années ne t'a point fait oublier la blonde chevelure que tu aimais, défends de la froide gelée et des rigueurs de l'âpre saison qui dure tout le temps que ta lumière est cachée, cet arbre chéri, ce feuillage sacré qui t'enchaîna le premier, et qui me tient aujourd'hui dans ses chaînes.» Quelques années après, il revoit ce ruisseau et ce laurier; l'un lui rappelle tous les fleuves, et l'autre tous les arbres; et ni le Tesin 653, le Pô, le Var et tous les autres fleuves, ni le sapin, le chêne, le hêtre et tous les autres arbres ne pourraient, dit-il, aussi bien consoler mon triste cœur que ce ruisseau qui semble pleurer avec moi, que cet arbrisseau qui est l'éternel sujet de mes chants. Puisse ce beau laurier croître toujours sur ce frais rivage, et puisse celui qui l'a planté, écrire de tendres et nobles pensées sous ce doux ombrage et au murmure de ces eaux!» On a beau dire qu'il y a trop d'esprit dans cet amour et dans cette poésie; il y a certainement aussi beaucoup de sentiment. D'autres sonnets en ont encore davantage; le coloris en est plus sombre, et les idées les plus mélancoliques et les plus tristes y sont exprimées sans adoucissement et sans mélange. Je citerai celui-ci pour exemple.
«Plus j'approche du dernier jour 654, qui abrège la misère humaine, plus je vois le temps rapide et léger dans sa course, et s'évanouir l'espérance trompeuse que je fondais sur lui. Je dis à mes pensées: Nous n'irons pas désormais long-temps parlant d'amour; cet incommode et pesant fardeau terrestre se dissout comme la neige nouvelle, et bientôt nous serons en paix, parce qu'avec lui tomberont ces espérances qui m'ont fait rêver si long-temps, et les ris et les pleurs, et la crainte et la colère. Nous verrons alors clairement comme souvent on s'avance dans la vie au milieu de choses incertaines, et combien on pousse de vains soupirs.»
Souvent aussi (et c'est là même en général un des attraits les plus puissants des poésies de Pétrarque) il porte ses tendres rêveries au milieu des bois, des champs, sur les montagnes, parmi les plus doux ou les plus imposants objets de la nature. Avant de parler de sa tristesse, il s'entoure des lieux qui l'entretiennent, mais qui l'adoucissent; et quand il se peint mélancolique et solitaire, il répand sur sa mélancolie le charme de sa solitude. C'est ce que l'on sent beaucoup mieux que je ne puis le dire dans un grand nombre de ses sonnets; on le sent surtout dans celui qui commence par ces mots Solo e pensoso 655, peut-être, selon moi, le plus beau, le plus touchant de tous les siens, et où il a porté au plus haut point d'intimité l'alliance de ces deux grandes sources d'intérêt, la solitude champêtre et la mélancolie. J'ai tâche de le traduire en vers, et même ce qui est, comme on sait, le comble de la difficulté dans notre langue, de rendre un sonnet par un sonnet. Il y a peut-être beaucoup d'imprudence à hasarder de si faibles essais, et pour faire l'imprudence toute entière, j'engagerai encore ici à relire dans l'original le sonnet de Pétrarque. Peut-être au reste quand on s'en sera rafraîchi la mémoire, appréciant mieux les difficultés de l'entreprise, en aura-t-on pour le mien plus d'indulgence.
On pourrait suivre, le recueil ou le Canzoniere de Pétrarque à la main, les bons et les mauvais succès qu'il éprouvait auprès de Laure. On y verrait que quelquefois il affectait de l'éviter, qu'alors elle faisait vers lui quelques pas et lui accordait un regard plus doux 656; que quand il avait passé quelques jours sans la voir et sans la chercher dans le monde, il en était mieux accueilli 657, qu'alors il épiait l'occasion de lui parler de son amour; mais qu'elle recommençait à le fuir 658: qu'il s'armait quelquefois de courage pour obtenir qu'elle voulût l'entendre; mais que la violence de son amour enchaînait sa langue, et ne lui laissait pour interprêtes que ses yeux 659; que cette agitation continuelle ayant altéré sa santé, et lui ayant donné une pâleur extraordinaire, Laure le voit dans cet état, en est touchée, et lui dit, en passant, quelques paroles consolantes 660; que même une fois elle lui donne des espérances d'une telle nature que, les voyant détruites, il se plaint de ce qu'un orage a ravagé les fruits qu'il comptait cueillir 661, et de ce qu'un mur s'est élevé entre sa main et les épis; qu'enfin rebuté de tant de peines et de si peu de progrès, il appelle la raison et la religion à son secours; qu'il espère guérir, mais qu'il se retrouve ensuite plus malade 662. On y verrait encore qu'un jour qu'il s'était montré plus froid et plus réservé avec Laure, elle lui dit d'un ton de reproche: Vous avez bientôt été las de m'aimer! (en effet il n'y avait encore que dix ans) et qu'il lui répond d'un ton assez piqué, pour faire voir qu'il avait eu réellement le dessein de se dégager 663; que bientôt il reprend ses chaînes, et promet de ne les rompre désormais que lorsqu'il sera glacé par le froid de l'âge 664; qu'au moment où il se croit libre, il regrette ses fers 665; qu'à l'instant où il les a repris il regrette sa liberté 666.
Tels sont les incidents des amours de notre poëte pendant leur première époque; tels sont les petits détails qu'il sut embellir des couleurs d'une poésie élégante et ingénieuse; et l'on voit que cela ne ressemble guère aux amours des trois poëtes romains. Après qu'il fut revenu d'Italie, où il avait compté se fixer, Laure, qui avait craint de le perdre, et pour qui sans doute il en avait plus de prix, le traite mieux qu'elle n'avait fait encore. Une rencontre dans un lieu public où il était occupé d'elle, un doux regard, un salut obligeant, quelques mots qu'il ne peut entendre, le transportent de tant de joie, qu'il ne lui faut pas moins de trois sonnets pour l'exprimer 667. Mais cette faveur dure peu: il recommence bientôt à souffrir et à se plaindre. Le bon Sennuccio est toujours son confident le plus intime; c'est à lui qu'il adresse cette vive peinture de ses tristes alternatives et de ses anxiétés 668. «Sennuccio, je veux que tu saches de quelle manière on me traite, et quelle vie est la mienne. Je brûle, je me consume encore, c'est toujours Laure qui me gouverne, et je suis toujours ce que j'étais. Ici je l'ai vue humble et modeste, là, orguilleuse et fière, pleine tour à tour de dureté ou de douceur, tantôt impitoyable et tantôt émue de pitié, se revêtir de tristesse ou de grâces, et se montrer tantôt affable, tantôt dédaigneuse et cruelle. C'est là qu'elle chanta si doucement, là qu'elle s'assit, ici qu'elle se retourna, ici qu'elle retint ses pas. C'est ici qu'elle perça mon cœur d'un trait de ses beaux yeux, ici qu'elle dit une parole, ici qu'elle sourit, ici qu'elle changea de couleur: hélas? c'est dans ces pensées que l'amour notre maître me fait passer et les nuits et les jours.»
On ne peut se figurer quelles idées poétiques, recherchées quelquefois, mais pleines de grâce, de finesse, de nouveauté et toujours ingénieusement et poétiquement exprimées, les plus petits événements lui inspirent. Il apperçoit Laure dans la campagne. Tout à coup elle est surprise par les rayons du soleil; elle se tourne, pour l'éviter, du côté où est Pétrarque, et dans le même instant il paraît un nuage qui éclipse le soleil. Voici ce qu'il imagine là-dessus, et comment il peint cette scène, dont Laure, le soleil, le nuage et lui sont les acteurs 669. «J'ai vu entre deux amants une dame honnête et fière, et avec elle ce souverain qui règne sur les hommes et sur les dieux. Le soleil était d'un côté, j'étais de l'autre. Dès qu'elle se vit arrêtée par les rayons du plus beau de ses amants, elle se tourna vers moi d'un air gai: je voudrais que jamais elle ne m'eût été plus cruelle. Aussitôt je sentis se changer en allégresse la jalousie qu'à la première vue un tel rival avait fait naître dans mon cœur. Je le regardai; sa face devint triste et chagrine; un nuage la couvrit et l'environna, comme pour cacher la honte de sa défaite.»
Dans une assemblée où était Pétrarque, Laure laisse tomber un de ses gants. Il s'en aperçoit et le ramasse. Laure le reprend avec vivacité, et il faut qu'il le lui cède. Ce n'est pas trop de quatre sonnets 670 pour peindre cette main d'ivoire qui vient reprendre son bien, et le plaisir d'un moment qu'il avait eu à se saisir de cette dépouille, et la peine mêlée d'enchantement que lui avait faite l'action de cette main charmante, et l'éclat dont avait brillé ce beau visage, et tout ce que ce triomphe passager et cette défaite avaient eu de ravissant et de triste pour lui. Au retour du printemps, et le premier jour de mai, Laure se promenait avec ses compagnes; Pétrarque la suit; on s'arrête devant le jardin d'un vieillard aimable, qui avait consacré toute sa vie à l'amour, c'était apparemment Sennucio del Bene 671, et qui s'amusait à cultiver des fleurs. Laure et Pétrarque entrent dans ce jardin. Le vieillard enchanté de les voir, va cueillir ses deux plus belles roses et leur donne en disant: non, le soleil ne voit pas un pareil couple d'amants. Ce mot, ces deux roses et toute cette petite action fournissent à Pétrarque un sonnet coloré pour ainsi dire de toute la grâce du sujet et toute la fraîcheur du printemps 672.
Une douzaine de jolies femmes vont avec Laure se promener en bateau sur le Rhône: elles montent, au retour, sur un charriot qui les ramène, Laure; assise à l'extrémité du char, dominait sur ses compagnes et les ravissait par les sons de sa voix. Pétrarque, témoin de ce spectacle, le retrace dans un sonnet et en fait un tableau charmant. 673 Un autre jour, il était auprès de Laure, ou dans une assemblée, ou dans une promenade. Il avait les yeux fixés sur elle, et paraissait rêver doucement: elle lui mit la main devant les yeux sans rien dire. Il y avait dans cette rêverie, dans ce genre et dans ce silence un sujet pour des vers pleins de sentiment, et malheureusement dans ceux que fit Pétrarque, il n'y a que de l'esprit 674. Il y a de l'esprit encore, mais beaucoup de sentiment et de poésie dans plusieurs sonnets qu'il fit pour consoler Laure d'un chagrin très-grand, sans doute, mais dont on ignore le sujet 675. «J'ai vu sur la terre des mœurs angéliques et des beautés célestes, qui n'ont rien d'égal au monde. Leur souvenir m'est doux et pénible, car tout ce que je vois ailleurs n'est plus que songe, ombre et fumée. J'ai vu pleurer ces deux beaux yeux, qui ont fait mille fois envie au soleil: et j'ai entendu prononcer, en soupirant, des paroles, qui feraient mouvoir les montagnes et s'arrêter les fleuves. L'amour, la sagesse, le courage, la pitié, la douleur formaient en pleurant un concert plus doux que tout ce qu'on entend dans le monde; et le ciel était si attentif à cette divine harmonie, qu'on ne voyait sur aucun rameau s'agiter le feuillage, tant l'air et les vents en étaient devenus plus doux.--Partout où je repose mes yeux fatigués, dit-il dans un autre de ses sonnets 676, partout où je les tourne pour apaiser le désir qui les enflamme, je trouve des images de la beauté que j'aime, qui rendent à mes feux toute leur ardeur. Il semble que, dans sa belle douleur, respire une pitié noble, qui est pour un cœur bien né la chaîne la plus forte. Ce n'est pas assez de la vue, elle y ajoute encore, pour charmer l'oreille, sa douce voix et ses soupirs, qui ont quelque chose de céleste. L'amour et la vérité furent d'accord avec moi pour dire que les beautés que j'avais vues étaient seules dans l'univers, et n'avaient jamais eu rien de semblable sous le ciel; jamais on n'entendit de si touchantes et de si douces paroles, et jamais le soleil ne vit de si beaux yeux verser de si belles larmes.»
J'ai parlé, dans la vie de Pétrarque, des adieux qu'il fit à Laure, en lui annonçant son départ pour l'Italie, et de la pâleur subite qu'elle ne put lui cacher. S'il interpréta trop favorablement, peut-être, cette surprise et cette pâleur, on doit lui pardonner une illusion qu'il a rendue avec tant de charme. «Cette belle pâleur 677, qui couvrit un doux sourire, comme d'un nuage d'amour, s'offrit à mon cœur avec tant de majesté, qu'il vint au-devant d'elle, et s'élança sur mon visage 678. Je connus alors comment on se voit l'un l'autre dans le séjour céleste, je le connus en découvrant un sentiment de pitié que d'autres n'aperçurent pas, mais je vis, parce que jamais je ne fixe les yeux ailleurs. L'aspect le plus angélique, l'attitude la plus touchante qui parut jamais dans une femme attendrie par l'amour, serait de la colère auprès de ce que je vis alors. Elle tenait ses beaux yeux attachés su la terre: elle se taisait; mais je croyais l'entendre dire: Qui donc éloigne de moi mon fidèle ami?»
Lorsqu'il fut revenu auprès d'elle, et pendant le séjour de quelques années qu'il fit encore à Avignon et à Vaucluse, sa veine poétique et amoureuse n'eut pas moins de fécondité, ni ses productions moins de sensibilité, d'esprit et de grâce. On pourrait former, pour cette dernière époque, une seconde chaîne de petits incidents qui furent le sujet de ses vers; mais elle paraîtrait quelquefois une répétition de la première, et les mêmes petites choses n'auraient peut-être pas le même intérêt, si l'on se rappelait l'âge qu'avait Pétrarque, et les dix-huit ou vingt ans qu'avait alors son amour. Il est temps d'ailleurs de choisir parmi ses compositions plus étendues que les sonnets, parmi ses canzoni, quelques pièces qui puissent donner une plus grande idée de son génie poétique, de son talent de peindre la nature, et d'en ramener tous les objets à l'objet éternel de ses rêveries et de ses pensées.
L'une des plus belles et des plus justement célèbres de ces canzoni, l'un des morceaux connus de poésie où il y a le plus d'images délicieuses et de tableaux magiques, est celle qui commence par ce vers: Chiare, fresche e dolci acque 679. Le lieu de cette scène charmante était une belle campagne auprès d'Avignon. Une fontaine claire et limpide y rafraîchissait la verdure dans les plus fortes chaleurs. Laure venait quelquefois se baigner dans cette fontaine: elle se reposait sur les gazons, au pied des arbres et parmi les fleurs. Ce lieu était plein d'elle. Pétrarque y allait souvent rêver et contempler avec ravissement tous les objets encore empreints de son image. Cette pièce les retrace si fidèlement, qu'on est frappé, en la lisant, comme s'ils étaient sous les yeux. Ce mérite n'avait pas échappé à un juge aussi délicat et aussi judicieux que l'était Voltaire, quand quelque passion ne l'aveuglait pas. Il imita librement la première strophe, et trop librement sans doute; mais il voulut surtout y conserver la grâce et la mollesse du texte, et qui mieux que lui pouvait y réussir? Je citerai d'abord ces vers: on verra ensuite, par la traduction en prose, les licences qu'il s'est données, surtout les additions qu'il a faites; mais on n'oubliera pas qu'il est plus facile au génie d'inventer, ou d'imiter directement la nature, que d'en copier les imitations.