CHAPITRE IX.

Suite de l'Analyse de la Divina Commedia.

Le Purgatoire.


Si jamais l'inspiration se fit sentir dans les chants d'un poëte, c'est certainement dans les premiers vers que Dante laisse échapper avec une sorte de ravissement, en quittant l'Enfer pour des régions moins affreuses, où du moins l'espérance accompagne et adoucit les tourments. Son style prend tout à coup un éclat, une sérénité qui annonce son nouveau sujet. Ses métaphores sont toutes empruntées d'objets riants. Il prodigue sans effort les riches images, les figures hardies, et donne à la langue toscane un vol qu'elle n'avait point eu jusqu'alors, et qu'elle n'a jamais surpassé depuis. «Pour voguer sur une onde plus favorable 166, la nacelle de mon génie dresse ses voiles, et laisse derrière elle cette mer si terrible. Je vais chanter ce second règne, où l'âme humaine se purifie et devient digne de monter au Ciel. Mais ici, muses sacrées, puisque je suis tout à vous, que la poésie morte renaisse, que Calliope relève un peu mes chants, qu'elle les accompagne de ces accords, dont les malheureuses filles de Piérius se sentirent frappées, et qui leur ôtèrent tout espoir de pardon.» Puis, commençant tout de suite son récit par une description presque magique: «La douce couleur du saphir oriental, qui se condensait, dit-il, dans la perspective riante d'un air pur, jusqu'au premier cercle des cieux, rendit à mes yeux tous leurs plaisirs, aussitôt que j'eus quitté l'air infernal qui avait attristé mes yeux et mon cœur 167.» Sa lyre est montée sur ce ton; il continue: «Le bel astre qui invite à l'amour, réjouissait tout l'Orient, lorsque je me tournai vers l'un des pôles, et que j'y vis briller quatre étoiles qui ne furent jamais vues que de la première race des mortels. Le ciel paraissait jouir de leurs rayons. Malheureux Septentrion, tu es veuf et à jamais à plaindre, puisque tu ne peux les voir 168!» Laissant à part le sens allégorique de ces étoiles, et les quatre vertus dont les commentateurs y voient l'emblème, y a-t-il une poésie plus brillante, plus rayonnante, pour ainsi dire, et qui fasse mieux sentir le passage ravissant des ténèbres à la lumière!

Note 166: (retour) C. I.
Per correr miglior acqua alza le vele
Omai la navicela del mia ingegno
Che lascia dictro a se mar si crudele
, etc.
Note 167: (retour)
Dolce color d'oriental zaffiro
Che s'accoglieva nel sereno aspetto
Dell' aer puro, infino al primo giro,
Agli occhi miei ricominciò diletto
, etc.
Note 168: (retour)
O Settentrional vedovo sito
Po' che privato se' di mirar quelle
!

Observons que le poëte ne se livre pas à ce transport en entrant dans le Purgatoire; où il n'y a ni astres, ni cieux brillants, et où l'espérance même est encore attristée par des souffrances: le lieu de la nouvelle scène qu'il va parcourir est divisé en trois parties; le bas de la montagne, jusqu'à la première enceinte du Purgatoire: les sept cercles du Purgatoire qui, s'élevant les uns sur les autres, occupent la plus grande portion de la montagne, et le Paradis terrestre, qui est au sommet. C'est maintenant aux environs de la montagne, et dans l'espace qui la sépare de la mer, qu'il voit se lever ou se déchirer tout à coup le voile sombre qui lui cachait depuis long-temps les éclatantes beautés de la nature. En se tournant vers le nord, il voit prés de lui un vieillard d'un aspect si vénérable, que celui d'un père ne doit pas l'être davantage pour son fils. Sa longue barbe était mêlée de blanc, comme l'étaient aussi ses cheveux, qui tombaient des deux côtés sur sa poitrine. Les rayons des quatre étoiles saintes éclairaient si vivement son visage, que Dante le voyait comme à la clarté du soleil. Ce vieillard demande aux voyageurs qui ils sont, et se montre surpris de les voir échappés au noir abîme, et parvenus aux lieux qu'il habite. Virgile avertit Dante de s'agenouiller en sa présence, et de baisser les yeux devant lui. Il répond ensuite aux questions du vieillard, et l'instruit du sujet qui a engagé son disciple à ce périlleux voyage. C'est surtout le désir de la liberté, de cette liberté si chère, et dont celui qui a renoncé pour elle à la vie sait si bien le prix 169. Jusque-là, on ignore quelle est cette ombre vénérable. On l'apprend ici de Virgile. «Tu le sais, continue-t-il, toi qui, pour elle, dans Utique, ne craignis point de te donner la mort, et laissas ta dépouille mortelle, qui, au grand jour, sera revêtue de tant d'éclat.»

Note 169: (retour)
Libertà va cercando, ch'è si cara
Come sa chi per lei vita rifiuta.

Des objections théologiques ont été faites à notre poëte, sur la place qu'il assigne à Caton dans les avenues du Purgatoire, et sur l'espérance qu'il lui donne d'un sort heureux au jour du jugement. Le dernier commentateur du Dante, le P. Lombardi, répond à ces objections comme il peut, mais cela n'importe guère à ceux qui, comme nous, ne considèrent ce poëme que du côté poétique.

Caton apprend aux deux poëtes ce qu'ils doivent faire pour gravir cette montagne d'expiations et d'épreuves. Il faut d'abord que Dante se ceigne d'une ceinture de joncs cueillis au bord de la mer 170, et qu'il se lave le visage, pour en effacer la fumée des brasiers infernaux. Après ces instructions, il disparaît. Dante se lève, et se dispose à suivre de nouveau son maître. Au lever de l'aurore, ils remplissent d'abord les formalités expiatoires qui leur ont été prescrites. Le soleil paraît 171, et ils voient s'avancer un objet lumineux qui voguait rapidement sur les eaux. C'est une barque remplie d'âmes qui vont au Purgatoire, et un ange éclatant de blancheur et de lumière qui les y conduit 172. Elles chantent, en approchant, le cantique que les Hébreux chantèrent après la sortie d'Égypte. L'ange, quand il les a déposées sur le rivage, s'en retourne aussi promptement qu'il est venu 173. Ces âmes vont errant comme des étrangères dans un pays inconnu: elles aperçoivent les deux voyageurs, et leur demandent quel chemin elles doivent suivre. Virgile leur apprend qu'ils sont étrangers comme elles, et qu'ils sont parvenus en ce lieu par un chemin si difficile, que la route qu'ils doivent faire en montant ne leur paraîtra qu'un jeu. Les âmes, en s'approchant du Dante, s'aperçoivent à sa respiration qu'il vit encore. Elles sont frappées d'étonnement, et l'entourent en foule, comme le peuple se presse, pour apprendre des nouvelles, autour d'un messager qui porte en signe de paix une branche d'olivier.

Note 170: (retour) Le jonc, disent ici les commentateurs, est par son écorce unie et lisse le symbole de la pureté et de la simplicité; il est, par sa souplesse, celui de la patience, toutes vertus nécessaires dans le chemin du ciel.
Note 171/: (retour) C. II.
Note 172: (retour) Je ne dis rien de plus ici de cet ange qui est peint; comme tout le reste, d'une manière admirable. Je reviendrai plus loin sur cet objet.
Note 173: (retour)
Ed el sen gì, come venne, veloce.

L'une des ombres s'avance vers lui pour l'embrasser, avec tant d'affection qu'il fait vers elle un mouvement pareil. Mais il sent alors le vide de ces ombres, qui n'ont de réel que l'apparence. Trois fois il étend ses bras, et trois fois, sans rien saisir, ils reviennent sur sa poitrine. L'ombre sourit, et se montre enfin si bien à lui, qu'il reconnaît en elle Casella, son maître de musique et son ami. Ils s'entretiennent quelque temps avec toute la tendresse de l'amitié; ensuite le poëte, fidèle à son goût pour la musique, prie Casella, s'il n'a point perdu la mémoire ou l'usage de ce bel art, de le consoler dans ses peines, par la douceur de son chant; le musicien ne se fait point prier; il chante une canzone de Dante lui-même 174, avec une voix si douce et si touchante, que Dante et Virgile, et toutes les âmes venues avec Casella, restent enchantées de plaisir. Cette petite scène lyrique, au bord de la mer, a un charme particulier, surtout pour ceux qui ont voué, comme notre poëte, une affection constante à cet art consolateur. Mais le sévère Caton vient troubler leur jouissance; il leur rappelle qu'ils ont autre chose à faire que d'entendre chanter, et qu'ils doivent, avant tout, s'avancer vers la montagne. Ils se dispersent «comme des colombes occupées à becqueter un champ de blé, et qui voient paraître tout à coup un objet qui les effraye 175

Note 174: (retour)

Amor che nella mente mi ragiona.
Note 175: (retour)
Come quando, cogliendo biada o loglio,
Gli colombi adunati alla pastura
, etc.

Dante et Virgile s'avancent: ils arrivent au pied de la montagne 176, et cherchent un endroit accessible. Ils voient venir sur leur gauche une troupe d'âmes qui cherchent aussi un chemin. Elles marchent si lentement, qu'on n'aperçoit point les mouvements de leurs pas. Virgile leur adresse la parole; elles s'avancent alors plus promptement, les premières d'abord, les autres à leur suite, comme des brebis qui sortent du bercail: les unes se pressent, les autres plus timides attendent, la tête et les yeux baissés vers la terre; simples et paisibles, ce que la première fait, les autres le font de même; si elle s'arrête, elles s'arrêtent comme elle, et ne savent pas pourquoi 177. Cette comparaison naïve, et presque triviale, tirée des objets champêtres, qui paraissent avoir eu pour notre poëte un charme particulier, est exprimée dans le texte avec une vérité, une élégance et une grâce qui la relèvent, sans lui rien faire perdre de sa simplicité. Il y donne le dernier trait, en peignant ce troupeau d'âmes simples et heureuses, s'avançant avec un air pudique et une démarche honnête. L'ombre de son corps, que le soleil projette sur la montagne, effraye celles qui marchent les premières; elles reculent quelques pas, et toutes les autres qui les suivent en font autant, sans savoir pourquoi. Virgile les rassure en leur disant que celui qu'il avoue être un homme vivant, n'est point venu sans l'ordre du ciel. Alors elles leur indiquent un chemin étroit, où ils peuvent pénétrer avec elles. L'une de ces âmes se fait connaître; c'est Mainfroy, roi de la Pouille, fils de Frédéric II, mort excommunié comme son père. On n'avait pas voulu qu'il fût enterré en terre sainte: il le fut auprès du pont de Bénévent. Mais ce ne fut pas assez, au gré du pape Clément IV, qui chargea le cardinal de Cosence de faire exhumer le cadavre, et de l'envoyer hors des états de l'Église.

Note 176: (retour) C. III. J'omets ici beaucoup de descriptions, de discours, d'explications philosophiques; il s'agit de gravir la montagne du Purgatoire; et ne pouvant pas faire d'une analyse une traduction, j'écarte tout ce qui ne conduit pas à ce but.
Note 177: (retour)
Come le pecorelle escon del chiuso, etc.

L'ombre de Mainfroy assure que cela fut inutile, que ce cardinal perdit sa peine, que la miséricorde de Dieu est infinie, et que l'excommunication d'un pape n'ôte pas tout moyen de rentrer en grâce auprès de l'Éternel, pourvu que l'on ait une ferme espérance; seulement, si l'on meurt contumace, on doit rester en dehors du Purgatoire, trente fois autant de temps qu'on a persisté dans son obstination, à moins que ce temps ne soit abrégé par de bonnes prières. Je ne sais si les papes admettaient alors cette espèce de tarif: depuis long-temps leur prudence l'a rendu à peu près inutile; ils ont excommunié beaucoup moins, et n'envoient plus de cardinaux déterrer les cendres des rois.

Dante s'aperçoit, au chemin qu'a fait le soleil, du temps qui s'est écoulé sans qu'il y ait pris garde, pendant le récit de Mainfroy 178. Cela inspire à un poëte philosophe des vers philosophiques d'un style ferme, exact, et, comme celui de Lucrèce, toujours poétique, sur la puissance de l'attention lorsqu'un objet nous attache par le plaisir, ou par la peine qu'il nous cause, et sur cette faculté auditive qu'exerce alors notre âme, indépendante de la faculté de penser et de sentir. Il reconnaît enfin qu'ils sont arrivés à ce passage étroit et difficile que les âmes leur avaient indiqué. Ils y gravissent avec beaucoup de peine, arrivent sur une première, plate-forme qui fait le tour de la montagne; et de là, sur une seconde, par un chemin non moins pénible. Ils s'asseyent alors, tournés vers le levant, d'où ils étaient partis; le spectacle du ciel et de l'immensité occasionne entr'eux des questions et des réponses astronomiques et géographiques, où Dante s'exprime toujours en poëte, en même temps qu'en géographe et en astronome. Les âmes des négligents sont retenues dans ces enceintes, qui précèdent le Purgatoire. Le poëte en décrit une troupe nonchalamment assise à l'ombre derrière des rochers, et peint avec sa fidélité ordinaire leur contenance et leurs attitudes indolentes. Il en distingue une qui était assise, se tenant les genoux embrassés, et courbant entre eux son visage 179. Quelques mots qu'il adresse à son guide attirent l'attention de cette ombre: elle lève un peu les yeux et le regarde, mais seulement jusqu'à la moitié du corps; dernier coup de pinceau qui achève ce portrait si ressemblant. Ce qu'elle dit ne peint pas moins bien son caractère. Dante la reconnaît: il lui parle et la nomme 180; mais ce nom est si obscur, que tous les commentateurs avouent n'en avoir jamais entendu parler.

Note 178: (retour) C. IV.
Note 179: (retour)
Sedeva ed abbrœcciava le ginocchia,
Tenendo 'l viso giù tra esse basso
.
Note 180: (retour) Ce nom est Belacqua; mais l'on n'en est pas plus avancé.

D'autres ombres un peu moins inactives 181 s'aperçoivent que le corps du Dante n'est pas diaphane, que c'est un corps vivant, un mortel; Virgile le leur confirme: aussitôt elles remontent vers leurs compagnes, aussi rapidement que des vapeurs enflammées fendent l'air pur au commencement de la nuit, ou que le soleil d'été fend un léger nuage; elles reviennent aussi promptement toutes ensemble. Dante en est bientôt entouré. Toutes veulent qu'il fasse mention d'elles quand il retournera sur la terre, et qu'il leur obtienne des prières qui doivent abréger leurs épreuves. Plusieurs lui racontent leurs tristes aventures. Celle de Buonconte de Montefeltro est la seule remarquable.

Note 181: (retour) C. V.

Buonconte avait été tué à la bataille de Campaldino 182, et l'on n'avait jamais pu retrouver son corps. C'est sur cela que Dante imagine cette fable épisodique. Ce guerrier Gibelin, blessé à mort dans la bataille, parvint auprès d'une petite rivière qui descend des Apennins, et se jette dans l'Arno. Là il tomba, en prononçant le nom de Marie. L'ange de Dieu vint aussitôt prendre son âme, et celui de l'Enfer criait: «O toi qui viens du ciel, pourquoi m'ôtes-tu ce qui est à moi? Tu emportes ce que celui-ci avait d'éternel, pour une petite larme qui me l'enlève 183. Mais je vais traiter autrement ce qui reste de lui.» Alors il élève des vapeurs humides, les condense dans l'air, les combine avec le vent, et les fait retomber en pluie si abondante que toute la campagne est inondée; les ruisseaux se débordent; le corps de Buonconte est entraîné par le torrent et précipité dans l'Arno. Ses bras qu'il avait pris, en expirant, la précaution de mettre en croix sur sa poitrine, sont séparés; il est jeté d'un rivage à l'autre, et enfin plongé au fond du fleuve, où il est recouvert de sable. Cette machine poétique du diable troublant tout sur la terre et dans les airs, bouleversant les éléments, et mettant partout le désordre dans l'œuvre du grand ordonnateur, se trouvait bien déjà dans quelques légendes et dans quelques contes ou fabliaux; mais elle paraît ici pour la première fois revêtue des couleurs de la poésie, et c'est du poëme de Dante qu'elle a passé dans l'épopée moderne, où elle joue presque toujours un grand rôle.

Note 182: (retour) 11 juin 1289.
Note 183: (retour)
Tu te ne porti di costui l'eterno, Per una lagrimetta che'l mi toglie.

Environné de ces ombres importunes, le poëte se compare à un homme qui vient de gagner une forte partie de dez 184, et qui, pendant que son adversaire s'éloigne seul et triste, se retire entouré de tous les spectateurs empressés à le suivre, à le précéder, à s'en faire voir, et obstinés à ne le quitter que quand il leur a tendu la main. Il nomme plusieurs de ces ombres d'hommes assassinés de diverses manières, qui le conjurent de prier pour elles. Dégagé de cette foule, il questionne son guide sur l'efficacité que ses prières pourront avoir. Virgile l'engage à ne se point occuper de ces difficultés, qui seront toutes résolues par Béatrix, quand il l'aura trouvée sur le sommet de la montagne. Dante double alors le pas, et se sent animé d'un nouveau courage. Mais à part de toutes ces ombres, dont ils commencent à s'éloigner, ils aperçoivent celle d'un poëte alors célèbre, de Sordel, l'un des Troubadours italiens qui s'était le plus distingué dans la langue et la poésie des Provençaux. Sordel était assis; son attitude était fière et presque dédaigneuse; le mouvement de ses yeux, lent et plein de décence. Il ne répond point à une première question que lui fait Virgile, et le laisse approcher en le regardant, comme un lion quand il se repose 185. Mais dès que Virgile lui a dit que Mantoue fut sa patrie, lui qui était aussi de Mantoue, se lève, se nomme, et les deux poëtes s'embrassent.

Note 184: (retour) C. VI.
Quando si parte'l gíuoco della zara, etc.
Note 185: (retour)

Solo guardando

A guisa di leon quando si posa.

Cet élan d'un sentiment patriotique en fait naître un dans l'âme du Dante; il s'emporte avec véhémence contre l'esprit de discorde qui perdait alors l'Italie: «Ah! malheureuse esclave, s'écrie-t-il, Italie, séjour de douleur, vaisseau sans pilote au sein de la tempête 186, toi qui n'es plus la maîtresse des peuples, mais un lieu de prostitution: cette âme généreuse n'a eu besoin que du doux nom de sa patrie pour faire à son concitoyen l'accueil le plus tendre et le plus empressé, et maintenant tous ceux qui vivent dans ton sein sont en guerre: ceux qu'une même enceinte et un même fossé renferment se dévorent entre eux. Cherche, malheureuse, cherche le long de tes rivages; regarde ensuite dans ton sein, et vois s'il est en toi quelque partie qui jouisse de la paix. Que te sert le frein des lois que t'imposa Justinien, si tu n'as plus personne qui le gouverne? Sans ce frein, tu aurais moins à rougir.» Ce n'est pas seulement comme Italien, mais comme Gibelin qu'il s'emporte ainsi. Il finit en exhortant les peuples d'Italie à reconnaître l'autorité de César; l'empereur Albert d'Autriche à dompter ces esprits rebelles, et Dieu, qui est mort pour tous les hommes, à se laisser enfin toucher par tant de malheurs.

Note 186: (retour)
Ahi serva Italia di dolore ostello,
Nave senza nocchiero in gran tempesta,
Non donna di provincie, ma b
....., etc.

Ce dernier mot, très-mal sonnant aujourd'hui, était alors de la langue commune. Il n'ôte rien à la force et à l'éloquence de ce morceau.

De l'Italie en général il en vient à Florence sa patrie, et lui adresse une apostrophe assaisonnée de l'ironie la plus amère: «O Florence! tu dois être satisfaite de cette digression 187. Elle ne peut te regarder, grâce à ton peuple, qui s'étudie à te procurer un autre sort. Beaucoup d'autres peuples ont la justice dans le cœur, mais elle y agit avec lenteur pour ne pas agir sans prudence; le tien l'a toujours à la bouche. Beaucoup se refusent aux charges publiques; mais ton peuple répond sans être appelé, et s'écrie: J'en veux supporter le poids. Maintenant réjouis-toi, tu en as bien sujet. Tu es riche; tu es en paix, tu es sage. Si je dis la vérité, ce sont les effets qui le prouvent.

Note 187: (retour)
Fiorenza mia, ben puoi esser contenta
Di questa digression, che non ti tocca
Mercè del popol tuo
, etc.

Athène et Lacédémone qui firent des lois si sages et réglèrent si bien la cité, ne firent que peu de progrès dans l'art de bien vivre, auprès de toi qui fais des règlements si subtils, que ce que tu ourdis en octobre ne va pas jusqu'à la moitié de novembre 188. Combien de fois, en peu de temps, as-tu changé de lois, de monnaies, d'offices publics, d'usages, et renouvelé tes citoyens! Si tu as bonne mémoire, et un jugement sain, tu te verras toi-même comme une malade, qui ne trouve sur la plume aucune position supportable, et se retourne sans cesse pour donner le change à ses douleurs 189». En lisant cette éloquente invective, on est tenté d'appliquer au Dante ce qu'il dit lui-même de Virgile, dans le premier chant de son Enfer, et de reconnaître en lui

Quella fonte

Che spande di parlar si largo fiume.
Note 188: (retour)

Ch'a mezzo novembre

Non giunge quel che tu d'ottobre fili.
Note 189: (retour)
Vedrai te simigliante a quella'nferma
Che non può trovar posa in su le piume,
Ma con dar volta suo dolore scherma
.

Cependant le poëte Sordel ne connaît encore que comme Mantouan celui qu'il a si bien accueilli sur ce seul titre; il veut enfin en savoir davantage 190. Virgile se nomme: Sordel, frappé de surprise et de respect, tombe à ses pieds: «O gloire du pays latin, lui dit-il, toi par qui notre ancienne langue montra tout son pouvoir! ô éternel honneur du lieu de ma naissance, quel mérite ou plutôt quelle faveur te montre à mes yeux?» Alors Virgile l'instruit du sujet de son voyage, et lui demande le chemin le plus court et le plus facile pour arriver au Purgatoire. Sordel, avant de leur indiquer une issue pour s'élever plus haut sur la montagne, les conduit vers une espèce de vallon, dont notre poëte fait une description riche et brillante. Les plus vives couleurs et les parfums les plus délicieux y charmaient les yeux et l'odorat 191. Couchées entre des fleurs, des âmes y chantaient avec des voix mélodieuses l'hymne du Salve Regina. C'étaient des âmes d'empereurs et de rois, bons et mauvais, mais qui le furent avec assez d'indolence pour trouver ici place parmi les négligents. L'empereur Rodolphe, son gendre Ottaker ou Ottocar; Philippe-le-Hardi, roi de France, et Henri, roi de Navarre, qu'il peint tous deux affligés des mœurs dépravées de Philippe-le-Bel, fils de l'un et gendre de l'autre, et qu'il nomme, à cause de ce dernier roi, père et beau-père du mal français 192; Pierre III d'Aragon, Charles d'Anjou, roi de Naples, Henri III, roi d'Angleterre, et quelques autres encore qui ne paraissent pas tous également bien placés dans cette catégorie de princes.

Note 190: (retour) C. VII.
Note 191: (retour) Cette description se termine par ces trois vers charmants;
Non avea pur natura ivi dipinto,
Ma di soavità di mille odori
Vi facea un incognito indistinto
.
Note 192: (retour)
Padre, e suocero son del mal di Francia.

Le soir était venu quand ces ombres cessèrent leurs chants et commencèrent un autre hymne. C'est peut-être tout ce qu'eût dit un autre poëte; mais le nôtre le dit avec une richesse de poésie sentimentale et d'idées mélancoliques et touchantes, qui paraît en lui véritablement inépuisable 193. «Il était déjà l'heure qui renouvelle les regrets des navigateurs et leur attendrit le cœur, le jour où ils ont dit adieu à leurs plus chers amis, et qui pénètre d'amour le nouveau pèlerin, s'il entend de loin le son de la cloche qui paraît pleurer le jour, quand il expire: alors je commençai à ne plus rien entendre, etc.»

Note 193: (retour) C. VIII.
Era già l'ora che volge'l disio
A' naviganti e'ntenerisce il cuore,
Lo di ch' han detto a' dolci amici a dio;
E che lo nuovo peregrin d'amore
Punge, se ode squilla di lontano,
Che paia'l giorno pianger che si muore,
Quand' io' ncominciai
, etc.

On reconnaît dans ce dernier vers l'original de celui-ci de la belle élégie de Gray, sur un cimetière de campagne.

The curfew tells the knell of parting day.

Les âmes venaient de commencer un second hymne, lorsque leurs chants sont interrompus par l'arrivée de deux anges armés d'épées flamboyantes, mais dont la pointe est émoussée 194. Ils sont envoyés par la vierge Marie pour défendre ce vallon du serpent qui va tenter d'y pénétrer. Ils s'abattent sur le sommet de deux rochers. Peu de temps après, le serpent arrive et commence à se glisser entre les fleurs. Les deux anges s'élèvent dans les airs, mettent en fuite le reptile par le seul bruit de leurs ailes, et viennent se remettre à leur poste. Nino, juge, c'est-à-dire souverain de Gallura en Sardaigne, et Conrad, de la famille des Malaspina, qui avaient donné au Dante un asyle dans son exil, reprennent avec lui, Sordel et Virgile, un entretien qu'avait interrompu l'arrivée du serpent.

Note 194: (retour) Nous reviendrons bientôt sur ces deux anges, connue sur celui que nous avons déjà trouvé plus haut.

Ils étaient assis tous cinq sur l'herbe fraîche, au lever de l'aurore 195. Dante se sent accablé de sommeil; il s'endort. «C'était l'heure du matin 196 où l'hirondelle commence ses tristes plaintes, peut-être au souvenir de ses anciens malheurs, et que notre âme plus étrangère aux sens, et moins esclave de nos pensées, a dans ses visions quelque chose de divin.» Le poëte voit en songe un aigle aux ailes d'or qui fond sur lui comme la foudre, et l'enlève jusqu'à la sphère du feu, où ils s'embrasent et sont consumés tous les deux. À son réveil, il ne reconnaît plus autour de lui les mêmes objets; il apprend de Virgile ce qui s'est passé pendant son sommeil. Une femme nommée Lucie, qui est, selon les interprètes, le symbole de la grâce divine, est venue l'enlever et l'a porté au nouveau lieu où il se trouve. Sordel et les autres sont restés où ils étaient auparavant. Virgile a suivi les traces de la belle Lucie, qui lui a indiqué, près de là, l'entrée du Purgatoire, et a disparu en même temps que Dante rouvrait les yeux. Il se lève et marche vers la porte avec son guide. Elle était gardée par un ange, armé d'une épée étincelante. Lorsque cet ange apprend que c'est Lucie qui les a conduits, il leur permet d'approcher des trois degrés de marbres de différentes couleurs, au haut desquels il se tient immobile. Dante, soutenu par Virgile, monte péniblement jusqu'à lui, se prosterne à ses pieds et le conjure, en se frappant la poitrine, de lui permettre l'entrée de ce lieu redoutable. L'ange le lui permet enfin. La porte s'ouvre, et tourne sur ses gonds avec un fracas horrible. A ce bruit succède une harmonie délicieuse. Le poëte, en entrant dans cette enceinte, entend les louanges de l'Éternel chantées par des voix si mélodieuses qu'elles lui rappellent l'impression qu'il a souvent éprouvée quand l'orgue accompagnait le chant des fidèles, et que tantôt on entendait les paroles, tantôt elles cessaient de se faire entendre.

Note 195: (retour) C. IX.
Note 196: (retour)
Nell' ora che comincia i tristi lai
La rondinella presso alla mattina
, etc.

Toute cette première division de la seconde partie du poëme est, comme on voit, fertile en descriptions et en scènes dramatiques. Les descriptions surtout y sont d'une richesse, qu'une sèche analyse peut à peine laisser entrevoir; les cieux, les astres, les mers, les campagnes, les fleurs, tout est peint des couleurs les plus fraîches et les plus vives. Les objets surnaturels ne coûtent pas plus au poëte que ceux dont il prend le modèle dans la nature. Ses anges ont quelque chose de céleste; chaque fois qu'il en introduit de nouveaux, il varie leurs habits, leurs attitudes et leurs formes. Le premier, qui passe les âmes dans une barque 197, a de grandes ailes blanches déployées, et un vêtement qui les égale en blancheur. Il ne se sert ni de rames, ni de voiles, ni d'aucun autre moyen humain; ses ailes suffisent pour le conduire. Il les tient dressées vers le ciel, et frappe l'air de ses plumes éternelles qui ne changent et ne tombent jamais. Plus l'oiseau divin 198 approche, plus son éclat augmente; et l'œil humain ne peut plus enfin le soutenir. Les deux anges qui descendent avec des glaives enflammés pour chasser le serpent 199, sont vêtus d'une robe verte comme la feuille fraîche éclose; le vent de leurs ailes, qui sont de la même couleur, l'agite et la fait voltiger après eux dans les airs: on distingue de loin leur blonde chevelure; mais l'œil se trouble en regardant leur face et ne peut en discerner les traits. Enfin, le dernier que l'on a vu garder l'entrée du Purgatoire, porte une épée qui lance des étincelles que le regard ne peut soutenir; et ses habits sont au contraire d'une couleur obscure, qui ressemble à la cendre ou à la terre desséchée, soit pour faire entendre à ceux qui vont expier leurs fautes que l'homme n'est que poussière; soit pour signifier, comme le veulent d'autres commentateurs 200, que les ministres de la religion doivent se rappeler sans cesse ces mots de l'Ecclésiastique, dont on les soupçonne apparemment de ne se pas souvenir toujours: De quoi s'énorgueillit ce qui n'est que terre et que cendre 201?

Note 197: (retour) C. II, v. 23 et suiv.
Note 198: (retour) L'uccel divino.
Note 199: (retour) C. VIII, v. 25 et suiv.
Note 200: (retour) Velutello et Lombardi.
Note 201: (retour) Quid superbit terra et cinis? (Ecclésiastic, c. X, v. 9.)

On se rappelle que l'enceinte générale du Purgatoire est composée de sept cercles, placés l'un sur l'autre autour de la montagne que Dante et Virgile commencent à gravir. Chacune de ces enceintes particulières décrit une plate-forme circulaire, sur laquelle s'expie l'un des sept péchés mortels. Le passage par où l'on monte de l'un à l'autre est presque toujours long, étroit et difficile. Le premier cercle est celui des orgueilleux 202; leur punition est de marcher courbés sous des fardeaux énormes. Avant de les voir paraître, Dante regarde avec admiration sur le flanc de la montagne, qui s'élève jusqu'au second cercle, et qui est du marbre blanc le plus pur, des sculptures en relief supérieures aux chefs-d'œuvre de Policlète et même à ceux de la Nature. Ce sont des exemples d'humilité qu'elles retracent; l'Annonciation de l'ange à l'humble Marie, la gloire de l'humble psalmiste qui dansait devant l'arche, et qui, en cette occasion, dit notre poëte dans son style énigmatique, était plus et moins qu'un roi 203; enfin, un trait d'humanité de Trajan, qui n'a de rapport avec le Purgatoire que parce qu'on prétend que saint Grégoire en fut si touché qu'il demanda et obtint que ce bon empereur fût retiré de l'Enfer; trait, au reste, qui n'est rapporté que par des historiens très-suspects 204, et que Baronius et Bellarmin eux-mêmes traitent de fable. Mais un poëte n'est pas obligé d'être si scrupuleux; Dante a suivi une sorte de tradition populaire: il a parfaitement représenté dans ses vers, ce qu'il dit avoir vu sculpté sur le marbre: ne lui en demandons pas davantage.

Note 202: (retour) C. X.
Note 203: (retour) E più e men che re era'n quel caso.
Note 204: (retour) Le moine Helinant ou Elinant, dans sa Chronique; Jean Diacre, dans la Vie de S. Grégoire, l'Eucologe des Grecs; et même S. Thomas, au rapport du P. Lombardi. Une veuve éplorée se jeta, selon eux, à la bride du cheval de Trajan, au milieu du cortége militaire qui l'accompagnait, et au moment où il partait pour une expédition lointaine. Elle le conjurait de venger la mort de son fils, massacré par des soldats. Trajan promit d'abord de lui rendre justice à son retour; mais, sur les instances de cette malheureuse mère, il s'arrêta, et ne partit qu'après l'avoir satisfaite. Dion Cassius, et son compilateur Xiphilin, rapportent le même trait de l'empereur Adrien.

A la vue du supplice des orgueilleux, qui est de marcher tellement courbés sous d'énormes fardeaux, qu'ils conservent à peine la forme humaine, il s'élève contre l'orgueil des chrétiens qui contraste avec la misère et les infirmités de l'âme. C'est là que se trouve cette image emblématique de l'âme humaine, dont le texte est souvent cité, mais qui, dans une traduction, ne conserve peut-être pas le même éclat et la même grâce: