C'est quand son cœur est ému par ces touchantes images, qu'il s'ouvre au regret que lui inspire l'absence de son maître chéri. Jusque-là Virgile le suivait encore; Dante se détourne vers lui, et ne le voit plus. Ce morceau est empreint de cette sensibilité profonde, l'un des principaux attributs de son génie, et qui même dans le délire de l'imagination la plus exaltée ne l'abandonne jamais. «Aussitôt, dit-il, que je me sentis frappé des mêmes coups qui m'avaient blessé avant que je fusse sorti de l'enfance 266, je me retournai avec respect, comme un enfant court dans le sein de sa mère quand il est saisi de frayeur ou de tristesse.... Je voulais dire à Virgile en son langage:

De mes feux mal éteints je reconnais la trace 267.
Note 266: (retour)
Che già m'avea trafitto
Prima ch'io fuor della puerizia fosse
.
Note 267: (retour) Vers de Racine, qui rend fidèlement celui du Dante:
Conosco i segni d'ell' antica fiamma;

parce qu'ils sont tous deux traduits de ce vers de Virgile:

Agnosco veteris vestigia flammæ. (Æneid., l. IV.)

Mais Virgile nous avait quittés, Virgile, ce tendre père, Virgile à qui elle avait remis le soin de me guider et de me défendre! L'aspect de ce séjour délicieux ne put empêcher que mes joues ne se couvrissent de larmes. «Dante, quoique Virgile t'abandonne, ne pleure pas, ne pleure pas encore; tu en auras bientôt d'autres sujets.» C'est Béatrix qui lui parle ainsi, et bientôt en effet, de ce char où elle est assise, et d'un bord de la rivière à l'autre, elle lui fait entendre des reproches qui lui arrachent des larmes de regret et de repentir. Comment a-t-il enfin daigné approcher de cette montagne? Ne savait-il pas que l'homme y est souverainement heureux? Elle l'accuse enfin devant les anges qui, par leurs chants, semblent demander son pardon. Mais il espère en vain qu'à leur prière elle se laissera fléchir. Elle poursuit du ton le plus solennel l'accusation qu'elle a commencée.

Comblé des plus beaux dons de la nature, il aurait atteint le plus haut degré de vertu, s'il avait suivi ses heureux penchants. Dès son enfance, elle l'avait maintenu dans la bonne voie par l'innocent pouvoir de ses yeux; mais dès qu'il l'eût perdue, il s'égara dans des sentiers trompeurs. Elle eut beau le rappeler par des inspirations et par des songes. Il poussa si loin l'aveuglement, qu'il a fallu pour l'en retirer, qu'elle le fît conduire dans les Enfers, d'où il est monté jusqu'à l'entrée du séjour de gloire. Il ne peut maintenant pénétrer plus loin, ni passer le Léthé, avant d'avoir payé son tribut de repentir et de pleurs. Elle l'interpelle et lui ordonne de répondre si elle a dit la vérité 268. Pénétré de confusion et de regrets, il peut à peine laisser échapper un aveu, presque étouffé par un déluge de larmes. L'interrogatoire continue. Ici le poëte place dans la bouche de Béatrix des éloges pour Béatrix elle-même, et des censures pour lui: il y place des reproches qu'il s'était faits cent fois en secret, et qu'il prend enfin le parti de se faire publiquement. «Ni la nature, ni l'art, lui dit-elle, ne t'offrirent jamais autant de plaisir que ce beau corps 269 où je fus renfermée, et qui, maintenant séparé de moi, n'est plus que terre. Si tu fus privé par ma mort de ce plaisir suprême, quel objet mortel devait ensuite t'attirer à lui, et t'inspirer un désir? Instruit par ce premier trait qui t'avait blessé, tu devais t'élever au-dessus des objets trompeurs et me suivre toujours, moi qui ne leur ressemblais plus. Ce n'était ni de jeunes femmes, ni d'autres vanités aussi périssables, qui devaient rabaisser ton vol, et te faire sentir de nouveaux coups. Le jeune oiseau peut tomber dans un second, dans un troisième piége, mais ceux dont la plume a vieilli ne craignent plus ni les filets ni les flèches.» Enfin, elle lui ordonne de lever la tête qu'il baisse avec confusion: et, en lui donnant cet ordre, l'expression dont elle se sert, lui rappelle encore son âge, qui rendait plus honteuses de pareilles erreurs 270.

Note 268: (retour) C. XXXI.
Note 269: (retour) Est-il besoin d'avertir qu'il ne s'agit ici que du plaisir de la vue et de la contemplation?
Note 270: (retour) Elle ne dit pas: lève la tête, mais: lève la barbe, Alza la barba. On ne peut pas se tromper sur le but de cette expression, qui paraît d'abord singulière; Dante l'indique lui-même dans ces deux vers:
E quando per la barba il viso chiese,
Ben connobi'l velen dell' argumento
.

C'est-à-dire: «Et quand elle désigna mon visage par ma barbe, je compris bien ce que ce mot avait d'amer.»

Malgré la sévérité de ses réprimandes, Béatrix renouvelle par sa beauté, dans le cœur du poëte, toutes les douces impressions que sa présence y faisait naître autrefois. Sous son voile, et au-delà de cette rivière verdoyante, elle lui paraît surpasser l'ancienne Béatrix elle-même, plus encore qu'elle ne surpassait les autres femmes quand elle était ici bas. Le moment des dernières épreuves est arrivé; Mathilde le prend par la main, le dirige vers le fleuve, l'y plonge tout entier, l'en retire et le conduit, plein d'espérance et de joie, sur l'autre bord. L'allégorie devient de plus en plus sensible: quatre nymphes, qui dansaient sur la prairie, et qui sont dans le ciel les quatre étoiles qu'il a vu briller au commencement de sa vision, le conduisent auprès du char. Trois autres nymphes supérieures aux premières, s'avancent, intercèdent pour lui par leurs chants auprès de Béatrix, et la prient de tourner enfin ses regards vers son adorateur fidèle, qui a fait tant de pas pour la voir. Conduit par les quatre vertus cardinales, recommandé par les trois vertus théologales, il ne peut plus manquer de tout obtenir.

Le reste de ces allégories 271, le cortège qui remonte aux cieux, le char qui reprend sa marche, et ce qui arrive au pied de l'arbre de la science où Béatrix est descendue, et l'aigle qui se précipite sur le char, qui le heurte de toute sa force et le laisse couvert d'une partie de ses plumes, et le renard qui s'y glisse, et le dragon qui y enfonce la pointe de sa queue, et les nouveaux ornements dont le char s'embellit, et la prostituée qui s'y vient asseoir, avec un géant qui l'embrasse, qui entraîne dans la forêt cette noble conquête et le char; tous ces détails que de longs commentaires expliquent, mais qu'ils n'éclaircissent pas toujours, n'ajouteraient rien à l'idée que nous avons voulu nous faire de la machine entière et des principales beautés du poème 272: ce serait perdre du temps que de s'y arrêter.

Note 271: (retour) C. XXXII.
Note 272: (retour) On sait déjà que le char est l'Église ou plutôt le Siège apostolique. L'aigle représente les empereurs, qui d'abord le persécutèrent, et finirent par l'enrichir aux depens de l'empire. Le renard est l'astucieuse hérésie; le dragon est Mahomet, selon quelques interprètes; selon d'autres plus récents (Lombardi) c'est le serpent, tentateur de la première femme, et qui désigne ici l'insatiable cupidité que Dante reproche sans cesse à la cour de Rome. La prostituée, qu'il nomme d'une manière plus franche la p...ana, est le symbole de tous les genres de corruption qui s'étaient introduits dans cette cour; et le géant qui l'embrasse, l'emporte dans la forêt, et y entraîne le char, désigne Philippe-le-Bel, qui fit transporter en France, en 1305, le pape et le trône papal, etc.

Béatrix, qui était restée au pied de l'arbre, affligée de ce spectacle, se lève 273, reprend à pied sa marche, précédée des sept nymphes qui l'accompagnent; elle fait un signe à son ami, à Mathilde, au poëte Stace, qui n'a point quitté le cortège, et leur ordonne de la suivre. Elle fixe enfin avec bonté ses yeux sur les yeux du Dante, l'appelle du doux nom de frère, et l'invite à s'approcher d'elle, pour être mieux entendue de lui. Ses sages entretiens le disposent à la dernière épreuve qui lui reste à subir. Enfin, le moment venu, Mathilde le conduit au second fleuve, qui ranime le souvenir et l'amour de la vertu, comme le premier efface le souvenir du vice. Le poëte sort des ondes, «renouvelé, comme au printemps un arbre paré de nouveaux rameaux et de feuilles nouvelles, l'âme entièrement purifiée, et digne de monter au céleste séjour».

Note 273: (retour) C. XXXIII.



CHAPITRE X.

Fin de l'Analyse de la Divina Commedia.

Le Paradis.


Après une course aussi longue et aussi pénible, après avoir descendu tous les degrés de l'Enfer et remonté tous ceux du Purgatoire, Dante arrive enfin au séjour des félicités éternelles et nous y fait arriver avec lui. Mais pourrons-nous le suivre pas à pas dans le bonheur, comme nous l'avons fait au milieu des peines? C'est ce dont, en examinant bien cette dernière partie de son poëme, on reconnaît l'impossibilité.

Dans l'Enfer, le spectacle des supplices frappe de terreur. L'imagination forte, sombre et mélancolique du poëte émeut l'âme la plus froide et fixe l'attention la plus distraite. Dans le Purgatoire, l'espérance est partout. Ses riantes couleurs parent tous les objets, adoucissent le sentiment de toutes les douleurs. Dans l'un et dans l'autre, des aventures touchantes et terribles, de fidèles tableaux des choses humaines, ou des peintures fantastiques, mais que l'on croit réelles et palpables, parce qu'elles donnent aux beautés idéales des traits qui tombent sous les sens; enfin des satyres piquantes et variées, réveillent à chaque instant la sensibilité, l'imagination ou la malignité.

Le Paradis n'offre presque aucune de ces ressources. Tout y est éclat et lumière. Une contemplation intellectuelle y est la seule jouissance. Des solutions de difficultés et des explications de mystères remplissent presque tous les degrés par où l'on arrive à la connaissance intime et à l'intuition éternelle et fixe du souverain bien. Cela peut être admirable sans doute, mais cela est trop disproportionné avec la faiblesse de l'entendement, trop étranger à ces affections humaines qui constituent éminemment la nature de l'homme, peut-être enfin trop purement céleste pour la poésie, qui dans les premiers âges du monde fut, il est vrai, presque uniquement consacrée aux choses du ciel, mais qui, depuis long-temps, ne peut plus les traiter avec succès, si elle ne prend soin d'y mêler des objets, des intérêts et des passions terrestres.

C'est un soin qu'elle prend beaucoup trop peu, dans cette partie de la Divina Commedia qui nous reste à connaître. Dante a voulu s'y montrer philosophe et surtout grand théologien. Il s'y est entouré de tout l'appareil de cette science, et a mis sa gloire à l'embellir des fleurs de la poésie. On peut le louer; l'admirer même d'y avoir réussi; mais sans être théologien soi-même, on ne peut que difficilement se plaire à ce tour de force continuel. On suit encore avec curiosité la marche de son génie; mais on ne s'arrête plus aussi volontiers avec lui; on n'aime plus autant à écouter ses personnages, trop savants pour ne pas fatiguer notre ignorance; et quelque importante que soit l'affaire du salut, on ne peut trouver de plaisir à s'en occuper pendant trente-trois chants entiers, quand on ne cherche qu'un exercice agréable de l'attention et un utile amusement de l'esprit. Suivons donc rapidement le poëte et sa conductrice, et ne choisissons d'autres détails dans leur dernier voyage, que ce qui s'accorde avec l'objet purement littéraire qui nous l'a fait entreprendre avec eux.

Le début en est grave et même sévère. Il n'annonce pas, comme le précédent, une jouissance vive ou un élan de l'âme, mais le recueillement et la contemplation. «La gloire de celui qui meut ce grand tout pénètre l'univers entier et brille dans une partie plus que dans l'autre 274. C'est dans le ciel que se réunit le plus de sa splendeur: j'y montai; je vis des choses que l'on ne saurait plus redire quand on est descendu ici-bas: en approchant de l'objet de son désir, notre intelligence s'enfonce dans de telles profondeurs, que la mémoire ne peut retourner en arrière 275.» Il faut donc qu'il invoque un secours surnaturel; et, comme pour annoncer qu'il se prépare encore à mêler quelquefois le profane avec le sacré, il commence par invoquer Apollon 276: c'est le vainqueur de Marsyas 277, qu'il prie de lui accorder son inspiration divine, pour qu'il puisse révéler aux hommes les beautés du Paradis. «Si tu daignes m'inspirer, dit-il, tu me verras m'approcher de ton arbre chéri et me couronner de ses feuilles, dont mon sujet et toi, vous m'aurez rendu digne. O mon père! par l'effet et à la honte des passions humaines, on en cueille si rarement pour le triomphe ou d'un César, ou d'un poëte, que ce devrait être un grand sujet de joie pour toi de voir quelqu'un désirer ardemment ce feuillage. 278»

Note 274: (retour) C. I.
Note 275: (retour) Il reconnaît dans notre esprit deux facultés, l'intelligence et la mémoire. La seconde suit la première, et ne peut revenir sur ses pas, pour se rappeler ce qu'a vu l'intelligence, que quand celle-ci a cessé d'aller en avant et de s'enfoncer dans l'objet de ses recherches.
Note 276: (retour)
O buono Apollo all' ultimo lavoro
Fammi del tuo valor si fatto vaso,
Come dimanda dar l'amato alloro
, etc.
Note 277: (retour)
Si come quando Marsia traesti
Della vagina delle membra sue.
Note 278: (retour) Il dit cela plus poétiquement, et, s'il se peut, trop poétiquement peut-être: «Que la feuille du Pénée (c'est-à-dire, de l'arbre dans lequel fut changée Daphné, fille de ce fleuve) devrait apporter beaucoup de joie au dieu de Delphes, quand quelqu'un est passionné pour elle.»
Che partorir letizia in su la lieta
Delfica deita dovria la fronda
Peneia, quando alcun di se asseta.

C'est par un moyen extraordinaire, et qui porte bien le caractère de l'inspiration, que Béatrix, avec qui il est encore sur la montagne, l'enlève au haut des cieux. Il la voit regarder le soleil plus fixement que fit jamais un aigle; il puise dans ses regards une force qui lui permet d'arrêter lui-même ses yeux sur cet astre, plus qu'il n'appartient à un mortel. A l'instant, il le voit étinceler de toutes parts, comme le fer qui sort bouillant de la fournaise: il lui semble qu'un nouveau jour se joint au jour, comme si celui qui en a le pouvoir avait orné les cieux d'un second soleil. Béatrix restait l'œil attaché sur les sphères éternelles; et lui, cessant de regarder le soleil, fixait les yeux sur ceux de Béatrix. En les regardant, il se sent élever au-dessus de la nature humaine: il n'existe plus en lui de lui-même, que ce qui vient d'y créer le divin amour, qui l'enlève aux cieux par sa lumière. En approchant des sphères célestes, il entend leur immortelle harmonie, et il croit voir une partie du ciel, plus étendue qu'un lac immense, enflammée par les feux du soleil.

Béatrix, témoin de sa surprise, prévient ses questions. Parmi plusieurs explications où il ne faut pas chercher une exactitude rigoureuse, elle lui apprend que ce qui lui paraît être un grand lac de feu est le globe de la lune; que dans l'ordre établi par le créateur de l'univers, tous les êtres, animés et inanimés, ont un penchant, un instinct qui les entraîne. «C'est pourquoi, dit-elle, ils se dirigent vers différents ports dans l'océan immense de l'être 279. C'est cet instinct qui porte le feu vers la lune; c'est lui qui est la source des mouvements du cœur; c'est lui qui resserre et unit les éléments qui composent la terre. Les créatures douées d'intelligence et d'amour ne sont point étrangères à ce puissant mobile. La lumière céleste est ce qui les attire: c'est là que tendent sans cesse celles qui sont les plus ardentes: c'est là que nous emporte, en ce moment, comme au terme qui nous est prescrit, la force de cet arc qui dirige tout ce qu'il lance vers le but le plus heureux.»

Note 279: (retour)
Onde si muovono a diversi parti
Per lo gran mar dell' essere, e ciascuna
Con instinto a lei dato che la porti.

Entraîné par son enthousiasme, le poëte voit alors les hommes comme partagés en deux classes; ceux qui ne peuvent pas le suivre dans son essor, et le petit nombre de ceux qui le peuvent. «O vous, dit-il 280, qui, attirés par le désir de m'entendre, avez, dans une frêle barque, suivi de loin le navire où je vogue en chantant, retournez sur vos pas, allez revoir le rivage: ne vous hasardez pas sur cette mer, où peut-être, si vous me perdiez, vous seriez perdu. Jamais on ne parcourut l'onde où j'ose m'avancer. Minerve m'inspire; Apollon me conduit, et les neuf muses me montrent l'étoile polaire. Vous autres, voyageurs peu nombreux, qui avez de bonne heure élevé vos désirs vers ce pain des anges dont on se nourrit ici, mais dont on ne se rassasie jamais, vous pouvez lancer votre vaisseau sur cette haute mer, en suivant le sillon que je trace, avant que l'onde se referme derrière moi.»

Note 280: (retour) C. II.

Béatrix regardant toujours le ciel, et lui toujours les yeux de Béatrix, ils arrivent enfin au globe de la lune, qui s'agrandissait à sa vue, à mesure qu'il en approchait. Les cercles que décrivent les planètes forment autant de cieux où il va s'élever successivement jusqu'à l'Empyrée, dont ses yeux auront appris par degrés à soutenir l'éclat. En arrivant dans cette première planète, il se fait expliquer par Béatrix la cause des taches que l'on voit à la surface de la lune; elle entre à ce sujet dans l'explication d'un système astronomique où les influences célestes jouent un grand rôle. C'était l'astronomie de son siècle, un peu différente de celle du siècle des Herschels, des Laplaces et des Delambres.

Toutes les planètes sont habitées par des âmes heureuses: la lune l'est par les âmes des femmes qui avaient fait vœu de virginité et qui l'ont rompu malgré elles, pour contracter des mariages où elles ont constamment suivi le chemin de la vertu 281. Dante interroge une de ces âmes qui se fait connaître à lui: c'est la sœur de ce Forèse, qu'il a rencontré dans l'un des cercles du Purgatoire 282. Elle était religieuse de Ste.-Claire et avait été retirée, par force, du cloître pour un mariage qui convenait à sa famille. Après un entretien où elle satisfait aux questions du poëte, elle lui montre près d'elle l'impératrice Constance, qu'on avait retirée, aussi par force, d'un couvent du même ordre, pour lui faire épouser Henri V, fils de Frédéric Barberouse, et qui fut mère de Frédéric II.

Note 281: (retour) C. III.
Note 282: (retour) Elle se nommait Piccarda. (Voy. Purg., c. XXIII, et ci-dessus, pag. 171, note 2.)

Le séjour de ces âmes dans la dernière des planètes, quoique leurs mérites ne pussent être diminués par la violence qui avait rompu leurs vœux, embarrassait le Dante: il avait encore d'autres doutes qu'il n'osait exposer à Béatrix. Il ne sait s'il doit se blâmer ou se louer de son silence involontaire. Il peint l'incertitude qui l'y avait forcé par trois comparaisons communes 283, mais qu'il exprime, à son ordinaire, avec beaucoup de précision et de grâce. «Entre deux mets placés à égale distance, et également faits pour le tenter, un homme libre mourrait de faim ayant de porter la dent sur l'un des deux: ainsi un agneau serait arrêté par une crainte égale entre deux loups affamés; ainsi un chien de chasse s'arrêterait entre deux daims.» Mais son désir de s'instruire était si vivement exprimé sur son visage, que Béatrix le devine, en pénètre l'objet, et va au-devant de ses demandes par des explications sur les places graduelles que les bienheureux occupent dans le ciel, sans qu'il y ait entre eux différentes mesures de félicité, et ensuite sur la violence qu'on peut faire à la volonté, sur la volonté absolue, et sur la volonté mixte, enfin sur les diverses causes qui peuvent faire que des vœux soient rompus sans crime 284. Elle s'élève ensuite au ciel de Mercure, et y entraîne Dante avec elle. La joie qu'elle témoigne en y arrivant est si vive, que la planète en redouble d'éclat. Si un astre changea ainsi et prit une face riante, que devint donc le poëte, demande-t-il lui-même, lui qui de sa nature est si mobile et si prompt à changer au gré de tous les objets?

Note 283: (retour) C. IV.
Note 284: (retour) C. V.

Des milliers d'âmes rayonnantes qui habitent cette planète, accourent vers lui et sa compagne avec un empressement qu'il compare à celui des poissons, qui, dans l'eau tranquille et pure d'un vivier, courent vers ce qu'on y jette, et qu'ils regardent comme leur pâture. A mesure qu'elles s'approchent, chacune d'elles leur paraît remplie de joie dans cette vive splendeur qui sort d'elle-même. L'une de ces âmes lumineuses leur offre de les instruire de ce qu'ils désireront savoir. Dante lui demande qui elle est et pourquoi elle habite cet astre? Alors, comme le soleil qui se voile par l'excès même de sa lumière, quand la chaleur a consumé les vapeurs qui en tempéraient l'éclat, l'âme sainte, dans l'excès de sa joie, se cache dans ses rayons et lui répond, ainsi renfermée. C'est l'empereur Justinien, qui fait en peu de mots sa propre histoire 285, et ensuite celle de l'aigle romaine, qu'il prend de trop haut, puisqu'il remonte jusqu'aux combats d'Énée et de Turnus; mais il la conduit par époques distinctes, en citant les principaux faits et les principaux noms de l'histoire romaine, jusqu'aux empereurs, montrant toujours l'aigle victorieuse et triomphante. Enfin, conduite par Titus, elle vengea sur les Juifs le crime qu'ils avaient commis 286; et depuis encore, Charlemagne vainquit à l'abri de ses ailes, et secourut l'Église sainte attaquée par les Lombards 287.

Note 285: (retour) C. VI. Les dix premiers vers de ce récit fournissent un exemple remarquable de l'originalité d'idées et d'expression du Dante, et des tournures savantes et nouvelles qu'il emploie pour exprimer les choses les plus simples. Justinien avait à dire: Depuis que Constantin eût transféré le siége de l'empire, l'aigle régna pendant plusieurs siècles dans la ville qu'il avait fondée; elle passa de main en main jusque dans la mienne, etc. Voici maintenant comme il s'exprime: «Depuis que Constantin tourna le vol de l'aigle contre le cours du ciel, qui la suivait au contraire quand elle obéissait à l'antique héros qui fut époux de Lavinie; pendant cent et cent années, et plus, l'oiseau divin se tint à l'extrémité de l'Europe, voisin des monts dont il était d'abord sorti; de là il gouverna le monde, à l'ombre de ses ailes sacrées, et passant de main en main, il vint enfin jusqu'à la mienne; je fus empereur, et je suis Justinien.» Pour entendre ce début du VIe. chant, il faut se rappeler que Constantin, en passant de Rome à Bysance, allait du couchant au levant; qu'il portait ainsi l'aigle romaine contre le cours du ciel ou des astres, qui est du levant au couchant (ce qui renferme une allusion sensible aux suites, funestes pour la puissance romaine, de la translation de l'empire); qu'au contraire Énée, que le poëte suppose avoir eu déjà des aigles pour enseignes, venant de Troie en Italie, allait d'orient en occident, et qu'ainsi le ciel semblait suivre ses aigles; enfin, l'oiseau de dieu régna pendant plusieurs siècles auprès des monts d'où il était d'abord sorti, parce que la ville de Constantinople, située aux confins de l'Asie, est assez voisine des monts de la Troade, d'où était parti Énée, premier fondateur de l'empire. Ce n'est pas, comme on le croit, au langage du Dante, c'est à ce style rempli d'allusions à des choses peu connues de son temps, et qui ne le sont pas généralement dans le nôtre, qu'il faut le plus souvent attribuer la difficulté de l'entendre.
Note 286: (retour) La mort de J.-C.
Note 287: (retour) Il y a encore dans ce dernier trait quelque confusion de temps. L'empire romain ni son enseigne n'existaient plus en Occident depuis près de trois siècles, quand Charlemagne détruisit le règne des Lombards, et ce ne fut que vingt-cinq ou vingt-six ans après qu'il releva le trône et l'aigle impérial; mais dans tout ce morceau historique, qui est de près de cent vers, il y a une précision, une justesse, et en même temps qu'une poésie de style, qu'on ne saurait trop admirer.

Ici le poëte qui fait parler Justinien, se montre à découvert. L'empereur conclut de tout ce qu'il a raconté, que le parti qui obéit à l'aigle de l'Empire et celui qui y résiste, c'est-à-dire les Gibelins et les Guelfes, sont également coupables. Les uns opposent à cette enseigne publique celle des lys 288; les autres se l'approprient et la font servir à leurs desseins. Les Gibelins en doivent choisir une autre: on n'est plus digne de la suivre, quand on veut la séparer de la justice. Elle ne sera point abattue par ce nouveau Charles 289, avec ses Guelfes. Qu'il craigne plutôt les serres de l'aigle; elles ont enlevé la crinière à de plus forts lions que lui.

Note 288: (retour) Les Français appelés en Italie par les papes.
Note 289: (retour) Charles de Valois à qui le Dante en veut toujours pour l'avoir fait bannir de Florence.

Justinien répond enfin à la seconde question du Dante. Les âmes qui habitent cette petite planète, ont suivi la vertu, mais pour en retirer de l'honneur et de la renommée. Ce but, en diminuant leur mérite, leur a interdit un plus vaste séjour de gloire; mais elles sont contentes de leur partage. La lumière dont brille Roméo le console de ses disgrâces, et de l'ingratitude qui paya ses grands services. Ce Roméo était un personnage alors célèbre, qui avait été dans sa vie pélerin et ministre: en revenant de St.-Jacques en Galice, il était arrivé a la cour de Raimond Bérenger, comte de Provence, qui lui confia la conduite de ses affaires. Il les conduisit si bien, que Bérenger maria ses quatre filles avec quatre rois. Au lieu de l'en récompenser, il écouta ses flatteurs, ennemis de Roméo, qui fut obligé de s'en aller pauvre et déjà vieux, et de reprendre son bourdon et ses pélerinages.

En terminant ce récit, l'âme de Justinien va rejoindre les autres âmes heureuses 290. Elles reprennent ensemble leur danse qu'elles avaient interrompue, et comme des étincelles rapides elles disparaissent dans l'éloignement. Béatrix, restée seule avec le Dante, s'empresse de résoudre des doutes qu'elle lit dans ses yeux, et dont l'objet est cette vengeance que Titus tira des Juifs. Justinien a dit que ce prince courut venger la vengeance de l'ancien péché 291. Comment une vengeance peut-elle être juste, quand elle punit la vengeance d'un crime? Mais ce crime, ou ce péché était celui du premier homme: la vengeance qui en avait été prise, était la mort à laquelle Jésus-Christ s'était soumis: cette mort était elle-même un crime commis par les Juifs, qui exigeait une vengeance, et c'est cette vengeance qui fut exercée par Titus. Béatrix entre, à ce sujet, dans des explications très-longues et très-théologiques, sur la rédemption, sur le péché originel qui la rendait nécessaire, et sur d'autres questions de cette nature; l'on regrette toujours que Dante s'y soit engagé; mais toujours aussi l'on est surpris de voir avec quelle force, quelle propriété de termes, et, autant que la matière le comporte, avec quelle clarté il les traite.

Note 290: (retour) C. VII.
Note 291: (retour)

A far vendetta corse

Della vendetta del peccato antico.

Il se trouve transporté dans la planète de Vénus 292, sans s'être aperçu du voyage; il n'en est averti qu'en voyant Béatrix devenir plus belle. Les âmes qui y font leur séjour brillent dans la lumière de cet astre, comme des étincelles dans la flamme, comme une voix se distingue d'une autre voix, quand l'une est stable et que l'autre varie ses intonations. Ces lumières si brillantes tournent en rond, avec plus ou moins de vivacité, sans doute, dit le poëte, selon qu'elles participent plus ou moins à la vision éternelle. Le vent le plus impétueux qui s'échappe d'un nuage glacé paraîtrait lent auprès du mouvement de ces âmes, qui le reçoivent de la danse circulaire des séraphins autour du trône de l'Éternel. L'une de ces âmes sort du cercle, s'approche et adresse la parole au Dante. «Nous sommes prêts, lui dit-elle, à faire tout ce qui te fera plaisir. Nous tournons ainsi avec les princes de la cour céleste: mêmes mouvements, même soif d'amour divin que ces princes à qui tu adressas un de tes chants 293. Nous sommes si pleins d'amour que, pour te plaire, nous ne trouverons pas moins doux quelques instants de repos.»

Note 292: (retour) C. VIII.
Note 293: (retour) C'est la première canzone qui se trouve dans le Convito du Dante, et dont cette âme cite le premier vers:
Voi che intendendo il terzo ciel movete.

Dante, du consentement de Béatrix, demande à cette âme qui elle était sur la terre. «J'y restai peu de temps, répond-elle; si j'y eusse été davantage, j'aurais prévenu beaucoup de maux. L'éclat qui m'environne et me cache, t'empêche de me reconnaître. Tu m'as beaucoup aimé, et tu en avais bien raison: si j'étais resté au monde, je t'aurais fait goûter les fruits de mon amitié. La Provence et l'extrémité de l'Italie attendaient en moi leur maître; la couronne de Hongrie brillait déjà sur ma tête; la Sicile avait reçu mes fils pour ses rois 294, si les excès d'un mauvais gouvernement n'avaient fait élever, dans Palerme, le cri de mort 295». Celui qui se désigne ainsi sans se nommer, est Charles, qu'on appela Charles Martel, roi de Hongrie et fils aîné de Charles II d'Anjou, roi de Naples. Ce prince vertueux, mort à la fleur de l'âge, avait beaucoup aimé notre poëte, qui a voulu consacrer, dans son poëme, sa reconnaissance et son amitié pour lui. Charles blâme la conduite et surtout l'avarice de son frère Robert. Dante lui demande comment il se peut que d'une semence douce, il naisse une plante amère. Charles traite philosophiquement cette question: il fait voir la nécessité dont est la différence des penchants et des dispositions dans les hommes, pour la conservation de l'ordre social. Le bien et le mal naissent de cette différence; mais le mal vient, presque toujours, par la faute des hommes. Ils ne consultent point le vœu et l'indication de la nature; ils envoient dans le cloître tel qui était né pour ceindre l'épée, et ils font roi celui qui n'était bon que pour être un orateur 296.

Note 294: (retour) Ces différents pays ne sont point nommés dans le texte, mais désignés poétiquement, par des circonstances géographiques et historiques.
Note 295: (retour) Dans la terrible soirée à qui l'on a donné le nom de vêpres siciliennes.
Note 296: (retour)
E fate rè di tal ch'è da sermone.

Charles s'éloigne après quelques autres discours: une autre âme lui succède 297. Dante l'interroge à son tour: elle lui répond du sein de sa lumière: «C'est l'âme de Cunizza, sœur d'Azzolino ou Eccellino, tyran de Padoue et de la Marche-Trévisane, dont on a parlé plusieurs fois dans cet ouvrage 298. Elle avoue que si elle habite la planète de Vénus, c'est qu'elle fut très-sujette à ses influences. Elle n'en a point de regret, puisque c'est ce qui a lié son sort à celui du fameux troubadour Foulques de Marseille, qui est là près d'elle, tout resplendissant de lumière. Foulques s'entretient aussi avec Dante et lui fait, comme Cunizza, l'aveu de son penchant à l'amour 299. Non loin de lui est Raab, cette bonne fille de Jérico, qui fut sauvée du sac de cette ville pour avoir recueilli quelques soldats de Josué dans sa maison, où elle en recueillait tant d'autres, et avoir ainsi favorisé la conquête de la terre promise. Il y avait donc, dans cette planète, de quoi employer fort bien le temps; mais Foulques, devenu très-grave depuis qu'il est un saint, ne fait que s'emporter, assez hors de propos, contre Florence, Rome, les cardinaux, le pape et les décrétales.

Note 297: (retour) C. IX.
Note 298: (retour) Voyez surtout t. I, p. 340 et 455, note a.
Note 299: (retour) «La fille de Bélus (Didon) ne brûla pas de plus de feux, quand elle offensa et Sichée et Créuse (en manquant à ce qu'elle devait à l'un, et faisant manquer Énée à ce qu'il devait à l'autre), que lui, tandis qu'il fut en âge d'aimer; ni cette souveraine du Rhodope (Phillis), qui fut trompée par Demophoon; ni Alcide, quand Iole se rendit maîtresse de son cœur.» Ce n'est pas cette accumulation d'exemples tirés de la fable, qui est ici le trait le plus singulier, c'est que ce Foulques, qui avait commencé par être troubadour, et livré, comme ils l'étaient tous, au plaisir, finit par être dévot, se faire moine, et devenir évêque de Toulouse, où il se distingua par son fanatisme persécuteur, dans la croisade contre les malheureux Albigeois. Était-ce depuis sa conversion qu'il s'était lié avec la tendre Cunizza? Pourquoi Dante, qui savait sans doute fort bien comment il avait fini, ne parle-t-il point de lui comme évêque, mais seulement comme poëte, et comme excessivement enclin à l'amour? N'est-ce pas le dernier état où l'on vit, le dernier sentiment où l'on meurt, qui décide du sort de l'âme? C'est en cela que consiste ici la plus forte singularité.

Dante le quitte pour monter dans le Soleil 300. A chaque nouvel astre où il s'élève, l'éclat de Béatrix, sa compagne, augmente, et il a bientôt autant de peine à fixer les yeux sur elle que sur les astres mêmes. C'est dans le soleil qu'il place les saints et les docteurs qui ont été comme les lumières centrales de l'Église. Salomon y figure seul pour l'ancien Testament; mais on y voit pour le nouveau, Thomas d'Aquin Gratien le canoniste, le maître des sentences Pierre Lombard, Denis l'aréopagite, Paul Orose, le philosophe Boëce, l'Espagnol Isidore, et le vénérable Bède, et deux théologiens français, Richard et Sigier, qui étaient alors des docteurs très-célèbres 301.

Note 300: (retour) C. X.
Note 301: (retour) Le premier était un chanoine de St.-Victor, écrivain dit-on très-sublime; l'autre un professeur de philosophie, qui tenait école dans la rue que le Dante appelle il vico degli Strami; c'est la rue du Fouare, que l'on nomme encore ainsi, et qui est près de la place Maubert. Feurre, et ensuite fouare, signifiaient en vieux langage ce que signifie aujourd'hui fourrage, paille, foin, en italien strame. Dante avait peut-être suivi les leçons de ce Sigier ou Séguier, pendant son séjour à Paris. Son vieux traducteur, Grangier, a rendu très-fidèlement cette expression:
L'éternelle clarté c'est du docte Sigier,
Qui, lisant en la rue aux Feurres en sa vie,
Syllogisoit discours dont on lui porte envie.

C'est S. Thomas qui les fait tous connaître à notre poëte. Il lui fait ensuite l'histoire et l'éloge, d'abord de S. François d'Assise 302, qui épousa la Pauvreté, veuve depuis plus de onze cents ans 303; ensuite de l'ordre qu'il fonda, et des premiers solitaires qui se déchaussèrent comme lui. Or saint Thomas, qui fait ce panégyrique, était dominicain, pour lui rendre la pareille; S. Bonaventure, qui était franciscain, fait, plus pompeusement encore, celui de S. Dominique et de son ordre 304. Il fait ensuite connaître au Dante plusieurs autres docteurs qui l'accompagnent; Hugues de S. Victor, et Pierre Manducator ou Comestor, que nous appelons Pierre-le-Mangeur, et un autre Pierre, Espagnol, auteur d'une dialectique en douze livres, et quelqu'un que l'on ne s'attend guère à voir au milieu d'eux, le prophète Nathan, et le métropolitain Chrysostôme, et S. Anselme, et Donat le grammairien, et Raban Maur, et un certain abbé calabrois, nommé Giovacchino, doué de l'esprit prophétique. Pendant cette espèce de dénombrement, et pendant les deux éloges de S. Dominique et de S. François, les saints sont rangés en double cercle et forment comme deux guirlandes lumineuses, au centre desquelles Béatrix et Dante sont placés. Après chacun des discours, les saints chantent un hymne et dansent en rond avec une vélocité au-delà de toute expression humaine. Ils s'arrêtent pour un troisième éloge que S. Thomas prononce encore, au milieu d'une explication philosophique sur quelques doutes que Dante ne lui a point exposés, mais qu'il lui a laissé lire dans ses regards 305. C'est l'éloge de Salomon. Le saint orateur démontre comment ce roi, qui n'eut pas, comme on sait, une sagesse trop austère, fut pourtant le plus sage et le plus parfait des hommes. Dante reçoit encore quelques explications sur l'éternité du bonheur des justes 306, sur l'accroissement de ce bonheur après la résurrection des corps, sur quelques autres points de doctrine, et n'ayant plus rien à apprendre dans le Soleil, il monte dans l'étoile de Mars.

Note 302: (retour) C. XI.
Note 303: (retour) Veuve de J.-C. son premier époux.
Note 304: (retour) C. XII.
Note 305: (retour) C. XIII.
Note 306: (retour) C. XIV.

La foule innombrable des bienheureux y est rangée en forme de croix à branches égales. Ils y fourmillent en quelque sorte comme les étoiles dans la voie lactée, et jettent un si vif éclat qu'il fait pâlir toute autre lumière. Le nom du Christ rayonne au centre de cette croix; et un concert de voix mélodieuses sort de toutes ses parties. Ce sont les âmes de ceux qui sont morts en portant les armes dans les croisades, pour la défense de la foi. L'un de ces esprits célestes se détache de la croix 307, comme, dans une belle nuit d'été, un feu subit sillonne les airs, et semble une étoile qui change de place; il vient au-devant du Dante avec l'expression de la joie la plus vive. Il commence par lui parler un langage si exalté, qu'un mortel ne peut le comprendre; mais quand l'ardeur de son amour a jeté ce premier feu, son parler redescend au niveau de l'intelligence humaine. Il se fait connaître à lui pour Caccia Guida, le plus illustre de ses ancêtres, père du premier des Alighieri, bisaïeul du poëte, et qui transmit ce nom à sa famille. Il avait suivi l'empereur Conrad III dans une croisade, et y avait été tué. Il fait à son arrière petit-fils un tableau des anciennes mœurs de Florence, qui est une satyre des nouvelles. Ce morceau, dans l'original, est plein de grâce et de naïveté. C'est une de ces beautés primitives qu'on ne trouve, chez toutes les nations qui ont une poésie, que dans leurs poëtes les plus anciens.

Note 307: (retour) C. XV.

«Florence, dit-il, renfermée dans l'antique enceinte d'où elle revoit encore le signal des heures du jour, reposait en paix dans la sobriété et dans la pudeur. Les femmes n'y connaissaient ni chaînes d'or, ni couronnes, ni chaussures travaillées, ni ceintures, plus belles à regarder que leur personne 308. La fille en naissant n'effrayait pas encore son père par l'idée de la richesse de la dot et de la brièveté du temps. Il n'y avait point de maisons vides d'habitants. Sardanapale n'avait point encore enseigné tout ce qu'on peut se permettre dans une chambre 309. Votre ville ne présentait pas, des hauteurs qui la dominent, plus de magnificence que celle même de Rome. Elle ne s'était pas élevée si haut, pour descendre plus rapidement encore. J'ai vu vos plus nobles citoyens vêtus de simples habits de peau, leurs femmes quitter la toilette sans avoir le visage peint, et ne connaître d'amusements que le lin et le fuseau. Femmes heureuses! chacune alors était assurée de sa sépulture, aucune ne voyait sa couche abandonnée pour des voyages en France. L'une veillait auprès du berceau, et pour apaiser son enfant, lui parlait ce petit langage dont les pères et les mères font leur plaisir. L'autre, tirant le fil de sa quenouille, contait à sa famille les vieilles histoires des Troyens, de Fiesole et de Rome. Une femme galante, un libertin 310, auraient paru alors une merveille, comme paraîtraient aujourd'hui un Cincinnatus et une Cornélie. Ce fut pour jouir d'une vie si pénible et si heureuse, des avantages d'une cité si bien ordonnée et d'une si douce patrie, que ma mère me donna le jour.»

Note 308: (retour)
Non avea catenella, non corona,
Non donne contigiate, non cintura
Che fosse a veder più che la persona
, etc.
Note 309: (retour) A mostrar ciò che'n camera sí puote.
Note 310: (retour) Il les nomme: c'est une Cianghella, qui était d'une famille noble de Florence, et qui, étant restée veuve de bonne heure, porta la galanterie jusqu'à la dissolution la plus effrénée; c'est un Lapo Saltarello, jurisconsulte florentin, qui avait eu querelle avec le Dante, et qui sans doute était d'assez mauvaise mœurs, pour que ce trait de satyre personnelle ne parût pas une calomnie.

Au milieu des jouissances du luxe, des arts et d'une société toute à la fois perfectionnée et corrompue, qui ne se sent pas attendri par la peinture de ces antiques mœurs, et qui ne tournerait pas les yeux avec un regret amer vers ces temps de simplicité, s'ils n'avaient été aussi des temps de barbarie; si les douceurs de la vie domestique n'y avaient été sans cesse altérées et troublées par les désordres civils et religieux, par une horrible et presque continuelle effusion de sang humain, par l'oppression des puissants, la souffrance ou la révolte des faibles, et les chocs désordonnés des factions et des partis?

Une histoire abrégée de Florence, depuis son origine, suit le tableau de ces anciennes mœurs 311. Caccia Guida retrace les vicissitudes de la fortune et de la prospérité florentine, et passe en revue les hommes célèbres de cette république et ses familles les plus illustres. Cette partie de son discours, qui occupe un chant tout entier, devait, ainsi que le précédent, intéresser vivement les Florentins. Celle qui suit 312, intéresse particulièrement le Dante, qui se fait prédire par son trisaïeul toutes les circonstances de son exil. «Tu quitteras, dit-il, tout ce que tu as de plus cher au monde; et c'est là le premier trait que lance l'arc de l'exil. Tu éprouveras combien est amer le pain d'autrui, et combien il est dur de descendre et de monter les degrés d'une maison étrangère 313.

Note 311: (retour) C. XVI.
Note 312: (retour) C. XVII.
Note 313: (retour)
Tu proverai si come sa di sale
Lo pane altrui, e com'è daro calle
Lo scendere e'l salir per l'altrui scale.

Vers admirables et profonds, que le génie même ne créerait pas, s'il n'était initié à tous les secrets de l'infortune.

Ce qui te pèsera le plus sera la société d'hommes méchants et bornés, avec laquelle tu seras tombé dans l'infortune. Leur ingratitude, leur folie, leur impiété éclateront contre toi; mais bientôt après ce seront eux et non toi, qui auront sujet de rougir....» Il lui prédit que son premier refuge sera chez les deux illustres frères Alboin et Can de la Scala, qui le combleront de bienfaits. Il ajoute à ces prédictions, des conseils que Dante lui promet de suivre. «Je vois, lui dit-il, ô mon père, que je dois m'armer de prévoyance, afin que si j'ai perdu l'asyle qui m'était le plus cher, mes vers ne me fassent pas perdre aussi les autres. J'ai visité le monde où les tourments seront sans fin, et la montagne du sommet de laquelle les yeux de Béatrix m'ont enlevé; transporté ensuite dans les cieux, j'ai appris, en parcourant les flambeaux qui y brillent, des choses qui, si je les redis, doivent paraître désagréables à beaucoup de gens; et cependant si je ne suis qu'un timide ami du vrai, je crains de ne pas vivre dans la mémoire de ceux qui appelleront ancien le temps où nous vivons.»

Il met dans la bouche de son trisaïeul la réponse que lui dictait son courage. «Une conscience troublée, ou par sa propre honte, ou par celle des siens, sera seule sensible à la dureté de tes paroles. Evite donc tout mensonge, révèle ta vision toute entière, et laisse se plaindre ceux qui en seront blessés. Si ce que tu diras paraît amer au premier moment, il deviendra ensuite un aliment sain quand il sera bien digéré. Le cri que tu jetteras, sera comme le vent qui frappe avec plus de force les plus hauts sommets; et ce ne sera pas là ta moindre gloire. C'est pour cela qu'on t'a fait voir dans les cercles célestes, sur la montagne et dans la vallée des pleurs, les âmes de ceux qui ont eu le plus de renommée; l'esprit des hommes se fixe mieux par des exemples que par de simples discours, et s'arrête, par préférence, sur les exemples les plus connus.»

Après s'être recueillie un instant dans sa gloire, et avoir joui de ses pensées 314, l'âme heureuse reprend la parole et fait briller aux yeux du Dante les principales lumières qui composent avec lui cette croix. A mesure qu'elle les nomme, ces âmes font le même effet sur les branches de la croix lumineuse qu'un éclair sur un nuage. C'est Josué, Judas Machabée, Charlemagne, Roland; et ensuite les héros plus modernes qui avaient conquis la Sicile et Naples, Guillaume, Renaud, Robert Guiscard; et ce Godefroy de Bouillon, qui paraît attendre ici, dans la foule, qu'un autre grand poëte vienne l'en tirer pour le couvrir d'un éclat immortel. Enfin cette âme qui lui avait parlé 315, lui montre quel rang elle tient dans les chœurs célestes, en allant se mettre à sa place et se rejoindre aux autres lumières.

Note 314: (retour) C. XVIII.
Note 315: (retour) Celle de son trisaïeul Caccia Guida.

Le poëte, arrêté long-temps dans le ciel de Mars, s'aperçoit qu'il est monté dans une planète supérieure par le nouveau degré de feu divin qui brille dans les yeux de Béatrix. Il est arrivé avec elle dans Jupiter. Les âmes des saints y paraissent sous une forme tout-à-fait extraordinaire. Elles y voltigent en chantant chacune dans sa lumière; et de même que des oiseaux qui s'élèvent des bords d'une rivière, comme pour se féliciter de leur pâture, volent tantôt en rond, tantôt rangés en longues files, de même ces âmes célestes s'arrêtent de temps en temps dans leur vol, interrompent leurs chants et forment, en se réunissant dans l'air, différentes figures de lettres. Ici, Dante invoque de nouveau sa muse, pour pouvoir expliquer ces figures, telles qu'elles sont gravées dans son esprit.

Après avoir formé d'abord trois seules lettres, où les interprètes voient les initiales de trois mots latins qui commandent d'aimer la justice des lois 316, ces flammes voltigeantes figurent trente-cinq lettres 317, voyelles et consonnes, et se rangent en deux files, dont la première trace ces mots: Diligite justitiam, et la seconde ceux-ci: Qui judicatis terram. Aimez la justice, ô vous qui jugez la terre! Le fond de la planète est d'argent, et ces lettres enflammées y brillent comme des caractères d'or. Tout à coup elles se séparent, se combinent de nouveau, et forment, par leur réunion, la figure d'un grand aigle. Les unes en font la tête surmontée d'une couronne, d'autres le cou, d'autres enfin les ailes étendues, le corps et les pieds. Au souvenir de ces merveilles, Dante s'adresse à l'étoile qui les lui a offertes: il reconnaît que s'il est encore de la justice sur la terre, c'est à ses influences qu'elle est due. Il prie le moteur éternel de regarder d'où s'élève l'épaisse fumée qui en ternit les rayons. Qu'il vienne, il en est temps, chasser une seconde fois du temple ceux qui n'y font qu'acheter et vendre. La simonie, l'abus que l'on fait du pouvoir spirituel, pour enlever le pain aux malheureux sans défense, allument l'indignation du poëte, qui finit, comme il le fait peut-être trop souvent, par invectiver, en mots couverts, mais intelligibles, le pape Boniface VIII, son oppresseur.

Note 316: (retour) D. J. L. Diligite Justitiam Legum.
Note 317: (retour)
Mostrarsi dunque cinque volte sette
Vovali e consonanti.

L'aigle mystérieux, composé de bienheureux, qui paraissent tous enchantés de la place qu'ils occupent dans sa forme immense 318, ouvre son bec, et parle au nom de tous, comme si c'était en son propre nom. Il éclaircit des doutes qui s'étaient élevés dans l'âme du Dante, sur quelques points de foi; puis il bat des ailes, s'élève, vole en rond, et chante au-dessus de sa tête. C'est une satyre qu'il chante, et une satyre très-emportée, d'abord contre les mauvais chrétiens qui seront au jour du jugement moins avancés que tel qui ne connut jamais le Christ, et ensuite contre les mauvais rois qui, dans ce siècle, opprimaient les peuples et surchargeaient la terre.

Note 318: (retour) C. XIX.

«Qu'est-ce que les rois perses, dit cet aigle, ne pourront pas reprocher à vos rois, quand ils verront ouvert ce grand livre où sont écrits tous leurs méfaits? Là, on verra, parmi les œuvres d'Albert (d'Autriche) celle qui bientôt y sera inscrite, et qui livrera la Bohême au ravage 319; là, on verra la fourberie qu'emploie, sur les bords de la Seine, en falsifiant la monnaie, celui qui mourra des coups d'un sanglier 320; on verra l'orgueil qui rend fous les rois d'Écosse et d'Angleterre 321, et qui leur donne une telle soif de pouvoir, qu'aucun d'eux ne veut rester dans ses limites; on verra le luxe et la mollesse de celui d'Espagne et celui de Bohême, qui ne connurent et n'eurent jamais aucune vertu 322; on verra, dans le boiteux de Jérusalem 323, pour une bonne qualité, mille qualités contraires 324; on verra l'avarice et la bassesse de celui qui garde l'île de feu, où Anchise finit sa longue carrière 325, et pour indiquer son peu de valeur, ses hauts faits seront tracés en écriture abrégée, qui en contiendra beaucoup en peu d'espace; et chacun y verra les actions honteuses de son oncle 326 et de son frère 327, qui ont déshonoré une si illustre race et deux couronnes; et l'on y connaîtra celui de Portugal 328, et celui de Norwège 329, et celui de Dalmatie 330, qui a mal imité le coin des ducats de Venise. Heureuse la Hongrie, si elle ne se laissait plus mal gouverner! et heureuse la Navarre, si elle se faisait un rempart des montagnes qui l'environnent 331! Chacun en voit la preuve dans les plaintes et dans les murmures qu'élèvent Nicosie et Famagoste contre le tyran qui les opprime et qui ressemble à tous les autres 332

Note 319: (retour) Invasion de la Bohême par cet empereur, en 1303.
Note 320: (retour) Philippe-le-Bel, qui mourut des suites d'une chute qu'il fit à la chasse, occasionée par un sanglier qui se jeta dans les jambes de son cheval. On l'accusait d'avoir altéré la monnaie, pour payer une armée contre les Flamands, après la déroute de Courtrai, en 1302.
Note 321: (retour) Édouard Ier, roi d'Angleterre, et Robert d'Écosse.
Note 322: (retour) Alphonse, roi d'Espagne, et Venceslas, de Bohême.
Note 323: (retour) Charles II, dit le Boiteux, fils de Charles d'Anjou, roi de la Pouille ou de Naples, et qui prenait le titre de roi de Jérusalem.
Note 324: (retour) Cela est singulièrement exprimé dans le texte. «Sa bonté sera marquée par un I, taudis que le contraire sera marqué par un M.»
Note 325: (retour) Frédéric III, roi de Sicile, fils de Pierre d'Aragon, et son successeur.
Note 326: (retour) Jacques, roi de Maïorque et Minorque.
Note 327: (retour) Jacques, roi d'Aragon.
Note 328: (retour) Denis, surnommé l'Agriculteur, Agricola, qui régna depuis 1279 jusqu'à 1325.
Note 329: (retour) Qui avait alors ses propres rois, et n'était pas réunie au Danemarck.
Note 330: (retour) Ou d'Esclavonie, ou de Rascia, comme dit le texte, qui était une partie de l'Esclavonie, et dont le roi, au temps du Dante, falsifia les ducats de Venise.
Note 331: (retour) Pour se défendre contre la France, et se soustraire à la domination de Philippe-le-Bel.
Note 332: (retour) Henri II, roi de Chipre en 1300. Nicosie et Famagoste, deux villes principales de cette île, sont ici pour l'île entière. (Voy. Giblet, Hist. des Rois de Chipre de la maison de Lusignan).