Boccace fut généralement regretté à Florence; où il n'avait cependant pas trouvé dans sa pauvreté beaucoup de secours. Plusieurs poëtes, et surtout Franco Sacchetti, firent des vers à sa louange. Il fut frappé deux médailles en son honneur; et la république voulant, vingt ans après, rendre un hommage plus solennel à sa mémoire, délibéra de lui ériger un tombeau magnifique, ainsi qu'à Dante et à Pétrarque, dans l'église de Sancta-Maria del Fiore; mais ce projet ne fut exécuté pour aucun de ces trois grands hommes.
Le goût dominant de Boccace, dans l'âge des passions, avait été l'amour du plaisir, tempéré par celui de l'étude. Dans son âge avancé, l'amour de l'étude resta seul, et l'occupa tout entier. Il ne s'y joignit aucune ambition de rang ni de fortune. Les emplois qui lui furent confiés vinrent le chercher, et dès qu'il put en déposer le fardeau, il le fit. Il avait la même aversion pour les affaires domestiques que pour les autres, et ne voulut jamais se charger ni de tutelles, ni d'aucune de ces fonctions privées qui engagent dans des discussions d'intérêts avec les hommes. Son caractère était franc et ouvert; il n'était pourtant pas exempt d'un fierté dont on peut blâmer l'excès, mais qui, surtout dans la mauvaise fortune, garantit des condescendances viles, et sert de sauve-garde à l'honneur et à la vertu. Sa figure était belle; son visage rond et plein; ses traits en général un peu gros, mais réguliers; sa taille haute et forte; ses manières libres et engageantes; sa conversation gaie, spirituelle et pleine d'agrément. La philosophie, l'érudition et la poésie en étaient les sujets les plus familiers, et il ne contribua peut-être pas moins par ses entretiens que par ses écrits à répandre dans sa patrie l'amour de l'étude et le goût des lettres.
Le plus considérable des ouvrages latins de Boccace est son Traité de la généalogie des Dieux 41. Ce fut le premier qu'il écrivit depuis qu'il se fut retiré à Certaldo. Il le fit à la demande de Hugues, roi de Chypre et de Jérusalem, à qui il le dédia. Cet ouvrage est divisé en quinze livres, et subdivisé en chapitres, où l'auteur a réuni tout ce que ses longues études avaient pu lui apprendre sur le système mythologique des anciens. Il traite, en autant de chapitres particuliers, de chaque dieu, déesse ou génie, et descend jusqu'aux demi-dieux et aux héros qui passèrent pour être les enfants des dieux. Dans son quatorzième livre, il défend la poésie contre ses détracteurs, contre les ignorants, les pédants, les théologiens, les juristes, les moines et tous les prétendus docteurs de son siècle. Il définit ensuite ce que c'est que la poésie, et en démontre l'antiquité et l'utilité. Le quinzième livre contient une espèce de résumé de tout l'ouvrage. Il y rend compte des sources où il a puisé, des recherches qu'il a dû faire, de la méthode qu'il a suivie, des ordres du roi qui le lui ont fait entreprendre. Il se croit enfin obligé de prouver qu'un chrétien peut sans indécence traiter des sujets de l'antiquité païenne.
Ce livre qu'il ne publia qu'environ dix ans après 42, eut alors, et dans le siècle suivant, beaucoup de réputation. Les écrivains de ce temps lui prodiguèrent les plus grands éloges 43; toutes les bibliothèques en eurent des copies, et dès que l'art de l'imprimerie fut inventé, les éditions se multiplièrent rapidement 44: cela devait être. Les notions que l'on avait alors de la mythologie étaient si imparfaites et si confuses, qu'on devait saisir avidement ce premier trait de lumière: mais il a perdu de son prix à mesure qu'il a paru sur ce même sujet des ouvrages remplis d'une meilleure critique et d'une érudition plus étendue. Ce qu'on en peut dire aujourd'hui de plus favorable est ce qu'a dit Louis Vivès 45, que ce livre, où Boccace a rassemblé en un seul corps les généalogies de tous les Dieux, est mieux fait qu'on ne pouvait l'attendre de son siècle.
On en peut dire autant du petit Traité qu'il composa en un seul livre sur les montagnes, les forêts, les fontaines, les lacs, les fleuves, les étangs, et les différents noms de mer 46. On le trouve ordinairement, et dans les éditions, et dans les manuscrits, à la suite du précédent. Le titre en explique suffisamment le sujet. C'est un ouvrage qui put être alors très-utile pour l'étude de la géographie ancienne, dont les notions étaient aussi confuses que celles de la mythologie. On y trouve expliqué, par ordre alphabétique, tout ce qui regarde chacune des montagnes, des forêts, des fontaines, etc., dont il est question dans les anciens. L'auteur rapporte dans chaque article l'origine du nom, les variations qu'il a éprouvées chez les différents peuples et les différents auteurs, et lève ainsi les difficultés, les équivoques et les erreurs auxquelles ces variations ont donné lieu.
Deux autres de ses ouvrages en prose latine sont historiques. Le premier est un Traité Des infortunes des Hommes et des Femmes illustres 47. Il commence par Adam et Ève, et descend jusqu'aux personnages de son temps. Le second est intitulé: Des Femmes célèbres 48, et s'étend aussi depuis Ève jusqu'à la reine Jeanne de Naples. Boccace n'oublie pas d'y parler d'une autre Jeanne qui a fait beaucoup de bruit dans le monde, mais qui est un personnage plus fabuleux qu'historique: c'est la papesse Jeanne. Dans quelques éditions, une gravure en bois la représente même en habits pontificaux, et entourée de toute la cour romaine, surprise par l'accident qui révéla son sexe, et se délivrant d'un fardeau dont le chef de l'Église ne dut jamais être chargé. L'un et l'autre ouvrage sont assez dans le genre du Traité de Pétrarque, intitulé: Des Choses mémorables; mais la latinité n'y est pas à beaucoup près aussi pure, et ne se rapproche pas autant de celle des bons siècles de Rome.
Cette différence est encore plus sensible dans les vers que dans la prose. Boccace a laissé seize églogues 49, dont plusieurs sont assez longues, et qui ont presque toutes pour sujet des faits qui lui sont particuliers, ou des traits de l'histoire de son temps, ce qui, joint à la dureté et à l'obscurité du style, les rend le plus souvent aussi difficiles à entendre que peu agréables à lire. Par exemple, la troisième églogue est intitulée Faunus, et ce Faune, qui est le principal interlocuteur, est Francesco degli Ordelaffi, seigneur d'Imola, de Césène et de Forli. Il était intime ami de Boccace, qui lui avait donné ce nom de Faune à cause de sa passion pour la chasse et pour le séjour des forêts 50. Il eut des aventures extraordinaires, dont l'histoire de ce siècle fait mention, et auxquelles font allusion plusieurs passages de cette églogue. On n'entend rien à ces passages, si l'on ne connaît cette clef, et si l'on ne consulte l'histoire. La quatrième est intitulée Dorus; sous ce nom, le poëte a voulu désigner Louis, roi de Sicile; et la fuite de ce jeune roi, époux de la reine Jeanne, qui était fugitive comme lui 51, est le sujet de cette églogue. Boccace nous apprend lui-même 52 que, comme Louis était sans doute dévoré d'amertume en se voyant chassé de ses états, et que le mot grec doris, signifie amertume, il lui a donné le nom de Dorus. Il y a deux autres interlocuteurs, Montanus et Pithyas.
Note 50: (retour) Ces explications des Églogues de Boccace ont été données par lui-même; elles sont tirées d'une de ses lettres latines, conservées en manuscrit dans la bibliothèque Laurentienne, et dont Manni a publié tous les passages relatifs à ces mêmes explications, Istor. del Decamer., p. 55 et suiv. Elle a été imprimée toute entière dans une Dissertation historique de Domenico Antonio Gondolfo, de l'ordre des Augustins, sur deux cents écrivains célèbres du même ordre. Rome, 1704, in-4., à l'article de frère Martin de Signa, à qui elle fut adressée par l'auteur.
Le premier peut être pris pour un habitant quelconque de Volterre, parce que cette ville est située sur une montagne, et que le roi y fut bien reçu dans sa fuite; Boccace entend, par le second, le grand sénéchal 53, qui n'abandonna point ce prince, et qui fut pour lui ce que Pithyas fut pour Damon, selon Valère Maxime, dans son chapitre De l'Amitié. La cinquième églogue a pour titre Sylva cadens, la forêt tombante; et ce n'est point une forêt que Boccace y a voulu peindre, mais la ville de Naples désolée, dépeuplée, et presque abattue et tombante par le chagrin que lui cause la fuite de son roi. Dans cette forêt, qui est une ville, les troupeaux, les moutons, les bœufs, tristes et malades, sont les habitants affligés. Le sujet de la sixième églogue est le retour du roi Louis, qui ne s'y appelle plus Dorus, mais Alcestus, parce qu'il était devenu un très-bon roi, et qu'il se portait avec ardeur à la vertu. Or, alce, en grec, selon Boccace, signifie vertu; et æstus, en latin, veut dire ardeur ou chaleur. Cela est contraire à la règle des étymologies, qui défend de tirer celle du même mot de deux langues différentes; mais on n'y regardait pas alors de si près.
Dans la septième églogue et dans les suivantes, ce n'est plus de Naples qu'il est question, mais de Florence. Les querelles entre cette république et les empereurs, sont peintes dans l'une, intitulés Jurgium, sous l'emblême dispute entre le berger Daphnis, qui est l'empereur, et la bergère Florida, qui est Florence; l'autre, qui a pour titre Midas, représente la tyrannie d'un maître avare; et le poëte a donné pour interlocuteurs au roi de Phrygie, Damon et Pithyas, ces deux modèles antiques de l'amitié. Dans une autre, la neuvième, l'embarras et l'incertitude où se trouve Florence lors du couronnement de l'empereur, sont indiqués par le titre de Lipis, attendu que ce mot, toujours selon Boccace, veut dire en grec anxiété, incertitude 54; et l'un des interlocuteurs, qui est le Florentin, se nomme Batrachos, mot qui signifie, en grec, une grenouille, «parce que, dit l'auteur, nous autres Florentins nous sommes bavards et poltrons comme des grenouilles.» La dixième églogue est intitulée la Vallée obscure, parce qu'il y est question des enfers, lieu où le jour ne luit jamais. L'interlocuteur Lycidas, désigne un tyran, du grec lycos, loup, animal rapace et cruel, comme le sont les tyrans; l'autre interlocuteur Dorilas, est un esclave qui vit toujours dans l'amertume; et comme le poëte a donné dans une autre églogue le nom de Dorus au roi Louis, et qu'il ne convient pas qu'un homme du peuple ait le même nom qu'un roi, il appelle celui-ci, par diminutif, Dorilas. Panthéon est la titre de la onzième églogue, où l'on ne parle que du ciel, de Dieu et des choses divines. L'Église y paraît sous le nom de Myrile; et, par son interlocuteur Glaucus, l'auteur entend saint Pierre; car, dit-il, Glaucus était un pêcheur qui, ayant goûté d'une certaine herbe, se jeta tout d'un coup dans la mer, et fut mis au nombre des dieux marins. Pierre fut un pêcheur aussi; ayant goûté la doctrine du Christ, il se jeta dans les flots, c'est-à-dire, à travers les menaces et les fureurs des ennemis du nom chrétien, et il devint ainsi Dieu lui-même, c'est-à-dire saint 55.--Tout cela est dit de très-bonne foi, et il faut avouer que l'auteur de ces allégories paraît fort différent de celui du Décaméron. Rapprochons-nous un peu de cet ouvrage, en parlant de ceux que Boccace écrivit en langue vulgaire.
Note 55: (retour) Il serait trop long de rapporter l'explication des cinq dernières Églogues. On peut les voir, ub. supr., p. 60, 61 et 62. Je citerai pourtant ici la quinzième, intitulée Philostropus, de philos, ami, et strepo, tourner, convertir; Boccace y représente sa conversion, et il avoue qu'il la doit à l'amitié. Sous le nom de Philostropus, dit-il lui-même, j'entends mon illustre maître François Pétrarque, dont les conseils m'ont souvent engagé à quitter les plaisirs du monde pour les choses de l'éternité, et qui est ainsi parvenu, sinon à changer tout-à-fait, du moins à beaucoup améliorer mes penchants; et je me désigne moi-même sous le nom de Thiplos, qui peut aussi convenir à tout autre homme aveuglé comme moi par le faux éclat des choses mortelles, parce que thiphos, en grec (il a voulu dire typhlos), signifie un aveugle.
La poésie fut son premier amour, et même il l'aima toute sa vie: studium fuit alma poësis. Nous avons cependant vu comment il traita ses vers italiens quand il eût connu ceux de Pétrarque. Mais ce ne furent sans doute que des sonnets et d'autres poésies amoureuses qu'il livra aux flammes. Il épargna les grands poëmes qui lui avaient coûté plus de travail, et dont il devait toujours retirer la gloire d'avoir essayé le premier en langue vulgaire, une sorte d'épopée, et d'être l'inventeur de l'ottava rima, forme poétique si heureuse, qu'un seul poëte excepté 56, elle fut ensuite adoptée par tous les épiques italiens. Les formes principales qui existaient jusqu'alors dans la poésie italienne ne pouvaient convenir à une narration suivie. Le sonnet et la canzone étaient décidément appropriés au genre lyrique. La terza rima avait quelque chose de contraint et d'austère, et les repos ne s'y faisaient pas assez sentir pour le chant qui, dès l'origine, accompagna la poésie épique ou narrative. L'entrelacement des six premiers vers de l'octave sur deux seules rimes, et la chute des deux derniers, qui riment l'un avec l'autre, et sur lesquels paraît s'appuyer l'octave entière, furent l'invention d'une oreille délicate; et quoiqu'elle ait des inconvénients, qui ont influé plus qu'on ne pense sur quelques vices reprochés à l'épopée italienne, et dont l'épopée des anciens était exempte, il faut qu'elle ait de grands avantages, pour avoir été si généralement adoptée.
On a vu aussi, dans la vie de Boccace, que la Théséide fut le premier poëme qu'il composa, et qu'il le fit à Naples pour plaire à sa chère Fiammetta. C'est donc dans la Théséide que parut, pour la première fois, la forme harmonieuse de l'ottava rima, dont Boccace est généralement reconnu pour inventeur 57; et ce fut le premier poëme où, renonçant aux visions et aux songes, qui étaient devenus pour les fictions poétiques comme un cadre universel, l'auteur, à l'exemple des anciens poëtes, imagina une action, une fable, et la conduisit, par des aventures diverses, à un dénouement. Ces deux circonstances suffisent pour faire de la Théséide un monument littéraire qui ne sera jamais sans intérêt.
Note 57: (retour) Le Trissino, dans sa Poétique; le Crescimbeni, dans son Hist. de la Poésie vulgaire, et presque tous les auteurs italiens, attribuent cette invention à Boccace. Le Crescimbeni croit cependant, t. I, p. 199, que la première origine de ce rhythme est due aux Siciliens. Le Bembo, en adoptant cette opinion, observe que les anciens Siciliens ne composaient pourtant l'octave que sur deux rimes, et que l'addition d'une troisième rime, pour les deux derniers vers, appartient aux Toscans. Prose, Flor. 1549, p. 70. En effet, dans le Recueil de l'Allacci (Poeti Antichi raccolti da codici manoscr., etc., Napoli, 1661), on trouve une canzone de Giovanni de Buonandrea, dont les quatre strophes sont de huit vers andécasyllabes, sur deux seules rimes croisées. M. Baldelli (p. 33, note), en citant d'autres auteurs qui ont été de la même opinion que le Bembo, convient avec sa candeur accoutumée, que l'octave avec trois rimes a été employée en France, avant Boccace, par Thibault, comte de Champagne, et il rapporte toute entière, une de ces octaves citée par Pasquier (Recherches de la France, Paris, 1617, p. 724. Amsterdam, 1723, t. I, col. 791.)Mais il ne paraît pas que ce rhythme agréable, que l'oreille délicate du comte de Champagne lui avait inspiré, eût été adopté et fût devenu commun en France. En Italie, les Toscans furent sûrement les premiers à en faire usage; et Boccace, le premier de tous, soit qu'il connût la chanson de Thibault, soit qu'il ne la connût pas, employa, dans sa Théséide, l'octave à trois rimes, telle qu'elle est restée depuis.Au Rinouviau de la doulsour d'esté
Que reclaircit li doiz à la fontaine,
Et que son vert bois, et verger, et pré,
Et li rosiers en may florit et graine;
Lors chanterai que trop m'ara grevé
Ire et esmay, qui m'est au cuer prochaine:
Et fins amis à tort acoisonnez,
Et moult souvent de léger effréez.
Le poëme est divisé en douze livres. Thésée, qui lui donne son nom, n'en est cependant pas le héros. Ses exploits n'y forment qu'un grand épisode; mais c'est en quelque sorte dans cet épisode qu'est contenue l'action principale. Le sujet de cette action est l'amour de deux jeunes Thébains, Arcitas et Palémon, pour Émilie, l'une des amazones. Ces femmes guerrières paraissent les premières sur la scène. Leurs combats contre Thésée, la victoire de ce héros, son amour pour leur reine Hippolyte, son mariage avec elle, et les fêtes de ce mariage, célébrées en Scythie, remplissent le premier livre. Pendant ce temps, une autre guerre celle de Thèbes, s'est terminée. Créon a refusé la sépulture aux guerriers tués pendant le siége. Thésée étant revenu de Scythie à Athènes, avec son épouse Hippolyte, les veuves et les mères des guerriers à qui Créon refuse les derniers devoirs, viennent l'implorer contre ce tyran. Thésée marche vers Thèbes, défait Créon en bataille rangée, et le tue de sa main. Les morts sont ensevelis; les blessés faits prisonniers, mais traités avec humanité. Parmi la foule de ces derniers se trouvent, Arcitas et Palémon, deux jeunes guerriers du sang royal de Thèbes. Thésée instruit de leur naissance, fait prendre d'eux le plus grand soin; mais il les retient prisonniers comme les autres, et les destine à orner son triomphe. Les deux amis sont enfermés dans une prison à Athènes, auprès des jardins de Thésée. Une jeune amazone de la suite de la reine, vient le matin dans ces jardins et chante en cueillant des fleurs. Arcitas et Palémon l'aperçoivent, en deviennent amoureux, et c'est leur rivalité et leur amitié, ce sont vicissitudes de leur passion pour Emilie qui font le véritable sujet du poëme.
Après diverses aventures, Thésée, qui est instruit de leur amour, se donne un plaisir dont l'idée appartient aux siècles chevaleresques, et point du tout aux siècles héroïques. Il leur ordonne de combattre l'un contre l'autre, chacun à la tête de cent guerriers, et promet au vainqueur la main d'Emilie. Arcitas remporte la victoire; mais une Furie échappée de l'enfer fait tomber son cheval; et il est blessé mortellement dans cette chute. Quoiqu'il sente sa fin prochaine, il veut recevoir le prix qui lui avait été promis, et mourir époux d'Emilie. Il expire après avoir reçu sa main; Emilie, qui aimait Arcitas, et Palémon, qui n'avait point cessé d'être son ami, le pleurent. Tous deux paraissent inconsolables, mais tous deux ont recours à la même consolation. Thésée veut qu'ils soient unis, ils le sent; et c'est ainsi que finit le poëme. La narration en est facile et naturelle; les événements, assez bien conduits, ne sont pas enchaînés sans art les uns aux autres: il y a de l'abondance et de la facilité dans les descriptions et dans les discours, de l'imagination dans les détails, mais non dans le style, qui est faible, terne et sans couleur. L'octave y a la même forme qu'elle a toujours conservée depuis; mais elle n'a point encore la noblesses, la grâce, les chutes heureuses et l'harmonie soutenue que Politien le premier, et l'Arioste ensuite, devaient lui donner.
Le Filostrato poëme en dix parties, aussi en ottava rima, est à peu près du même temps. Boccace l'adresse de même à Fiammetta, ou à la princesse Marie, qui était alors absente de Naples, et obligée de suivre la cour à Baies. Le sujet en est encore pris de l'histoire des temps héroïques accommodée à la moderne. Filostrato n'est point le nom du héros, c'est Troïle, fils de Priam, roi sérénissime de Troie, comme notre auteur; et il intitule son poëme Philostrate, nom composé, selon sa mauvaise méthode étymologique, d'un mot grec et d'un mot latin qui signifient ensemble vaincu, ou abattu par l'amour, parce que le malheur qui arrive à Troïle est d'être ainsi vaincu, et de l'être si bien qu'il en perd la vie. Ce jeune prince devient amoureux de Chryséis, qui n'est pas ici, comme dans Homère, fille de Chrysès, grand-prêtre d'Apollon, mais fille de Calchas, évêque de Troie; c'est ainsi qu'il est qualifié dans l'argument du premier livre. Troïle fait confidence de son amour à Pandarus, cousin de Chryséis, qui lui rend de très-bons offices auprès de sa cousine. Chryséis hésite quelque temps à se rendre; mais elle cède à l'amour, aux soins empressés de Troïle, et aux conseils de Pandarus. Les deux amants sont heureux. On reconnaît l'auteur du Décaméron dans la description un peu vive de leur bonheur. Cette description, au reste, est mêlée d'anachronismes qui n'avaient alors rien de choquant, mais à qui l'on ne ferait pas aujourd'hui la même grâce. Un fils de roi ne pouvait se dispenser d'aimer beaucoup la guerre et la chasse: aussi Troïle pendant le siége, s'arrachait-il souvent des bras de Chryséis, soit pour aller combattre les Grecs, soit, lorsqu'il y avait quelque trêve, pour aller chasser dans les forêts, tenant sur le poing un faucon ou quelque autre oiseau de chasse.
Mais cette douce vie ne dure pas. Chalchas était passé dans le camp des Grecs, et avait laissé sa fille à Troie. Les Troyens, vaincus dans plusieurs combats, demandent une trêve; entr'autres conditions, les Grecs exigent que Chryséis soit rendue à son père. Les deux amants sont séparés. Troïle est au désespoir. Chryséis est reçue au camp des Grecs avec des acclamations de joie. Elle y reste quelque temps accablée de tristesse, et ne pensant qu'a son cher Troïle. Diomède entreprend de la consoler; le guerrier qui blessa Vénus ne peut pas être aussi aimable que Troïle; mais Troïle est absent; Diomède devient plus pressant de jour en jour; le cœur de Chryséis est faible. Il cède enfin, et le malheureux Troïle est oublié. Il ne cesse, pendant ce temps-là, de penser à elle et de la pleurer. Il la voit en songe, et croit la voir infidèle; il veut se tuer; Pandarus l'en empêche, ses frères et ses sœurs s'empressent autour de lui, et cherchent à le distraire de sa douleur. Sa sœur Cassandre, à qui l'infidélité de Chryséis est révélée, tâche de le dégoûter d'elle. Si du moins, lui dit-elle, tu étais amoureux d'une femme de noble origine! mais tu te consumes d'amour pour la fille d'un prêtre scélérat qui a lâchement abandonné sa patrie. Troïle se fâche contre sa sœur, dont le talent, comme on sait, n'était pas de se faire croire: il lui soutient que Chryséis est une honnête personne et incapable de lui manquer de foi. Cependant la trêve est rompue; les Grecs continuent d'être vainqueurs. Achille tue Hector. La famille de Priam est plongée dans le deuil. Rien ne distrait Troïle de son amour. Il combat à la tête des phalanges troyennes. Il revient couvert de sang et de poussière, et recommence à pleurer Chryséis. Mais il est enfin instruit de son infidélité: il en a des preuves qui ne lui permettent plus aucun doute; il veut mourir. Les combats sanglants qui se donnent tous les jours sous les murs de Troie lui en offrent les moyens. Il se précipite avec fureur, et est enfin tué par Achille.
On remarque dans ce poëme les mêmes qualités et à peu près les mêmes défauts que dans la Théséide. Peut-être a-t-il cependant plus d'intérêt; peut-être aussi le style en a-t-il un peu plus d'élégance, et les sentiments plus de chaleur et de vérité. Des critiques habiles, tels que Salvini et Apostolo Zeno, en ont fait de grands éloges; enfin il est mis, par MM. de la Crusca, au nombre des ouvrages qui font autorité, ou texte de langue. Il fut imprimé à Paris en 1789, et l'éditeur l'annonça comme paraissant au jour pour la première fois; mais on connaît quatre éditions plus anciennes, dont la première est de 1498.
Le Ninfale Fiesolano est un petit poëme sans division de chants et de livres, et en 472 octaves, qui paraît encore avoir été écrit vers la même époque 58. On dit que Boccace y raconte, sous le voile de l'allégorie, une aventure arrivée de son temps. Il feint que, dans les siècles les plus reculés, avant que Fiésole fût bâti, la colline où il est placé était couverte de bois, que Diane y avait des Nymphes occupées de la chasse, et vouées à la virginité.
Note 58: (retour) Manni (Istoria del Decamerone, p. 55), copié ensuite par le Quadrio, rapporte une note qui lui avait été communiquée par le chanoine Biscioni, et qui était inscrite sur un manuscrit de ce poëme. Selon cette note, le Ninfale avait été composé en 1366; mais M. Baldelli regarde avec raison, comme hors de toute vraisemblance, que cet ouvrage, aussi licencieux en plusieurs endroits, que le Décaméron même, ait été fait depuis la conversion de Boccace; il lui paraît probable que le copiste, en transcrivant la note, transposa les chiffres, et mit le dix romain, X, après le cinquante, L, au lieu de le mettre avant; ce qui donne LXVI, 66, au lieu de XLVI, 46.
Il leur arrive à Fiésole le même accident qu'en Arcadie. L'une d'elles, nommée Mensola, est aimée, non par Jupiter, comme Calisto, mais par Africo, jeune berger, le plus aimable et le plus beau du monde. Il se déguise en nymphe pour s'approcher d'elle; et un jour qu'elle se baignait dans le fleuve avec ses compagnes, il la surprend et la force à rompre son vœu. Les suites de cette surprise sont très-malheureuses. Africo, plus amoureux que jamais de la Nymphe, l'attend à un rendez-vous, et, parcequ'elle tarde à venir, il se tue. Mensola met au jour un enfant de douleur. Diane vient visiter Fiésole; la Nymphe coupable lui est dénoncée: elle la change en rivière, ou plutôt, au moment où Mensola, pour fuir ses menaces, se jette dans le fleuve qui passe au bas de la colline, elle la dissout, pour ainsi dire, et la force de couler désormais avec cette onde. On ne voit pas trop quel événement contemporain peut avoir été caché sous cette allégorie, à moins que ce ne fût, ce qui est très-possible, quelque aventure de couvent; mais les Florentins ont consacré l'aventure d'Africo et de Mensola, en l'appelant de leur nom deux rivières qui descendent des collines de Fiésole et qui, parvenues dans une petite vallée, y réunissent leur cours 59.
L'Amorosa visione est un poëme d'un genre tout différent. C'est une vision, selon l'usage alors très-commun, et comme son titre l'annonce. Le poëte rêve qu'il est introduit dans un temple par une femme que l'on croit d'abord être la Sagesse; mais ce temple est divisé en cinq parties; il voit dans l'une le triomphe de la Sagesse, dans l'autre celui de la Gloire, dans la troisième celui de la Richesse; enfin, dans les deux dernières parties, le triomphe de l'Amour et celui de la Fortune. On ne sait donc plus quelle est sa conductrice. Peut-être est-ce sa maîtresse, à qui son poëme est adressé sans qu'il la nomme, et qu'il a fallu découvrir comme nous l'allons voir, sous le voile singulier qui la couvre. Toutes ces divinités sont assisses sur des trônes, ornés de tous leurs attributs, et environnés des personnages fameux dans l'histoire que leurs faveurs ont rendus célèbres. On croit voir ici une imitation évidente des Triomphes de Pétrarque; mais ce qui va suivre prouve que c'est une fausse apparence.
Ce poëme est en tercets ou terza rima, et partagé en cinquante chants ou chapitres assez courts, comme ceux du poëme du Dante. Une bizarrerie qui lui appartient, et dont Boccace n'avait trouvé l'idée ni dans le Dante ni dans Pétrarque, mais dans les poëtes provençaux, c'est que l'ouvrage, dans son entier, est un grand acrostiche. En prenant la première lettre du premier vers de chaque tercet, depuis le commencement du poëme jusqu'à la fin, on en compose deux sonnets et une canzone, en vers très-réguliers, que le poëte adresse à sa maîtresse, et dans lesquels se trouvent cachés leurs deux noms. Celui de Madama Maria y est tout entier, ainsi que celui du poëte, tel qu'il le signait toujours: Giovanni di Boccaccio da Certaldo, et ce nom forme le dernier vers d'un tercet ajouté au premier des deux sonnets. On voit par l'autre nom que ce poëme est encore un ouvrage de sa jeunesse, fait dans le temps de ses amours avec Fiammetta, ou la princesse Marie. Or, Pétrarque ne fit ses Triomphes que dans les dernières années de sa vie, et n'eut même pas le temps d'y mettre la dernière main. Si l'un des deux poëtes avait imité l'autre, ce qu'il n'est nullement nécessaire de supposer, ce serait donc ici Pétrarque qui serait l'imitateur.
Le roman de Boccace, intitulé Filocopo, paraît être le premier ouvrage qu'il composa en prose italienne. Il l'écrivit à Naples, comme nous l'avons vu, à la prière de cette même princesse Marie. Les croisades en Orient, et les expéditions contre les Sarrasins d'Espagne, avaient alors mis à la mode les récits extraordinaires et les faits merveilleux de chevalerie et d'amour. Quelques unes de ces histoires, sans être écrites, passaient de bouche en bouche, et amusaient les jeunes gens et les femmes. Les aventures de Florio et de Blanchefleur, qui n'ont aucun rapport avec un de nos fabliaux intitulé à peu près de même 60, étaient de ce nombre; et Boccace, dans son Filocopo, ne fit qu'enrichir de quelques inventions poétiques et romanesques, ces aventures, que sa maîtresse et lui avaient souvent entendu raconter.
L'action commence à Rome: mais en quel temps? il serait difficile de le deviner. Jupiter, Junon, Pluton et Vulcain, y figurent d'abord; puis Rome est désignée comme la ville où règne le successeur de Céphas. Le pape se trouve même être le vicaire de Junon. Elle lui envoie Iris; sa messagère, vient ensuite le trouver elle-même, et lui donne ses ordres. Les noms des principaux personnages sont anciens comme ceux des dieux. Quitus Lælius Africanus et Julia Topazia, son épouse depuis cinq ans, n'ont point d'enfants. Pour en obtenir, Lælius fait vœu d'aller en pélerinage au temple du Dieu qu'on adore en Ibérie; et c'est tout simplement Saint-Jacques en Gallice. Julia devient enceinte; le mari et la femme partent pour accomplir leur vœu, après avoir fait leur prière au souverain Jupiter, al sommo Giove. Le Dieu de l'Achéron est fâché de ce voyage, et entreprend de le traverser. Il prend la figure d'un chevalier, et va se jeter aux pieds de Félix, roi mahométan d'une partie de l'Espagne. Il lui fait un faux rapport de l'arrivée de guerriers romains dans ses états, qui ont déjà brûlé une de ses villes, et l'engage à les chasser et à les poursuivre avec ses troupes. Le roi marche à la tête de son armée. Lælius arrive avec sa suite. Le roi les prend pour l'armée ennemie. La bataille se donne, si l'on peut appeler ainsi la lutte d'une poignée d'hommes avec une armée entière. Lælius et ses compagnons d'armes se font tuer jusqu'au dernier. Julia vient sur le champ de bataille chercher le corps de son époux. Elle se précipite sur lui, se roule sur ses blessures, se baigne dans son sang, et remplit l'air de ses cris. Le roi vainqueur la traite avec humanité, et apprend d'elle que Lælius et ses amis, elle et ses compagnes, loin de venir avec des intentions hostiles, allaient en Gallice, accomplir un vœu que son mari avait fait au Dieu qu'on y adore, pour en obtenir un enfant. Le roi, fâché de la méprise, s'en retourne à Séville, et y emmène avec lui l'inconsolable veuve. Il la présente à la reine; ils font tout ce qui est en leur pouvoir pour adoucir sa douleur. La reine était enceinte comme Julia, et au même terme qu'elle. Toutes deux accouchent le même jour; la reine d'un garçon, Julia d'une fille; la première très-heureusement, la seconde avec des douleurs qui la conduisent au tombeau. La reine lui fait faire des obsèques magnifiques, prend sous sa protection la fille qu'elle laisse orpheline, et la garde dans son palais, où elle la fait élever avec son fils.
Les deux enfants passent leurs premières années, nourris, vêtus, élevés de même, et ne se quittant jamais. Leur éducation commence. On leur apprend à lire, et dès qu'ils connaissent les lettres, on leur fait lire le saint livre d'Ovide, où ce grand poëte enseigne par quels soins on doit allumer dans les cœurs les plus froids, les saintes flammes de Vénus 61. Leurs dispositions naturelles, secondées par cette instruction, se développent avant l'âge. Florio et Blanchefleur sont amants avant de savoir ce que c'est que l'amour. Leur grave précepteur s'en aperçoit à la manière dont ils se regardent en prenant leur leçon dans le saint livre, et va en avertir le roi, qui en est très-fâché: le roi le dit à la reine, qui ne l'est pas moins. On sépare les deux jeunes gens, et l'on envoie Florio dans une ville voisine, sous prétexte de ses études. Il part après les adieux les plus tendres. Blanchefleur reste plongée dans le désespoir. Après leur séparation, chacun d'eux est éprouvé par une longue suite de malheurs. Florio supporte les siens avec courage. Il prend le nom de Filocopo, composé de deux mots grecs qui signifient ami du travail. Dans le cours de ses aventures, il est jeté par la tempête sur les côtes de Naples. Il est accueilli par Fiammetta et par Caléon, son amant. Boccace s'est désigné lui-même sous ce nom; on sait que la princesse Marie l'est sous celui de Fiammetta. Florio reçoit d'eux les meilleurs traitements, prend part à leurs amusements et à leurs jeux, autant que le lui permet sa tristesse, se rembarque, et passe à Alexandrie. Il y retrouve Blanchefleur, qui avait été prise par des corsaires et faite esclave. Ils se marient et s'unissent. On les surprend; ils sont condamnés au feu; mais Vénus et Mars les protègent et les sauvent. Ils reviennent en Italie, passent à Naples, vont jusqu'en Toscane, et reviennent à Rome, où Florio découvre que Blanchefleur était issue des plus illustres familles de l'ancienne république. Il s'instruit aussi des vérités du christianisme, est baptisé, repasse en Espagne, convertit le roi son père, sa cour et tous ses sujets, lui succède, et jouit d'un long et heureux règne avec sa fidèle Blanchefleur.
Ce roman est composé de neuf livres, et, dans le recueil des œuvres de Boccace, il remplit deux volumes entiers. Le style est boursoufflé, plein de déclamation et d'emphase; les événements sont ou extravagants ou communs, le merveilleux continuellement mêlé d'ancien et de moderne, de christianisme et de paganisme; l'intérêt presque nul, les épisodes ennuyeux, la lecture de suite impossible. Il a eu cependant seize ou dix-sept éditions en Italie, et les honneurs de la traduction en espagnol et en français. On a dit aussi que Boccace le préférait à tous ses autres ouvrages 62. Ce serait un exemple de plus des faux jugements de cette espèce. Mais ce ne peut être que dans sa première jeunesse qu'il commit cette erreur. Il en dut juger autrement quand son goût fut plus formé; et ce qui le prouve, c'est qu'il employa dans le Décaméron, deux Nouvelles tirées du Filocopo, en y faisant des changements considérables 63. Il eut l'air de les sauver comme d'un naufrage.
Note 63: (retour) Le Muzio, en avançant le fait, loc. cit., n'indique point quelles sont les deux Nouvelles; elles se trouvent toutes deux dans le cinquième livre du Filocopo. Dans ce livre, Fiammette tient une espèce de cour d'amour: on y propose des questions à résoudre, et toutes ces questions ont pour sujet des aventures amoureuses: il y en a treize. La quatrième question correspond à la cinquième Nouvelle de la dixième Journée de Boccace; et la treizième question, à la quatrième Nouvelle de cette même Journée. Je ne crois pas que personne se soit encore donné la peine de vérifier cette assertion du Muzio. Manni, lui-même, qui devait bien connaître le Battaglie, et qui recherche, comme à son ordinaire (pages 553 et 555), quel a pu être le fondement historique de ces deux Nouvelles, ne dit rien du Filocopo.
La Fiammetta, autre roman divisé en sept livres, beaucoup moins long que le premier, est écrit d'un style plus naturel, ou, si l'on veut, moins ampoulé. L'héroïne y raconte elle-même l'histoire de ses amours avec Pamphile. Si Boccace a voulu, comme on le croit, se désigner sous ce nom, il donne une haute idée de la passion qu'il avait inspirée à Fiammetta, et du bonheur dont il avait joui avec elle. Mais ce bonheur ne dure pas long-temps. Pamphile est obligé de la quitter. Ce qu'elle souffre pendant son absence, les alternatives d'espérance et de crainte, selon les nouvelles qu'elle en reçoit, sa tristesse quand elle le croit infidèle, sa joie aux moindres apparences de retour, remplissent le reste de ce triste ouvrage, auquel on a donné, dans quelques éditions, le titre d'Élégie, et qui souvent est moins un récit qu'une complainte.
Le Corbaccio, ou Laberento d'Amore, est une invective amère contre une veuve dont Boccace était devenu subitement amoureux à Florence, à l'âge de plus de quarante ans. Elle s'était moquée de son amour, de ses soins, d'une lettre qu'il avait eu l'imprudence de lui écrire; enfin elle l'avait rendu pendant quelques jours la fable de la ville. Dans son dépit, il écrivit cette invective. Il y attaque non seulement celle qui l'avait blessé, mais tout son sexe, dont il avait été si souvent le défenseur. Il imagine se voir transporté en songe dans un palais délicieux à l'entrée, mais dont l'aspect change bientôt, et qui devient un labyrinthe obscur, embarrassé de ronces et d'épines. Il voit paraître un spectre qu'il reconnaît pour l'ombre du mari de cette femme. Ce spectre le plaint de s'être engagé dans des routes dangereuses qui le conduiront à sa perte; pour l'aider à en sortir, il lui dit un mal affreux des femmes en général, et particulièrement de celle qui avait été la sienne. Il entre à son sujet, en mari qui sait tout et ne déguise rien, dans des détails qui ne sont pas plus galants que décents, et pas moins contraires au bon goût qu'aux bonnes mœurs. Le charme est rompu, le palais s'évanouit, le songe disparaît, et Boccace se trouve à son réveil guéri d'une passion insensée. Cet ouvrage, qu'il fit dans un âge mûr 64, est beaucoup mieux écrit que les précédents; quelques critiques en ont fait un cas particulier 65: les éditions en sont très-nombreuses, et il a été traduit en français plusieurs fois; il est pourtant difficile d'y reconnaître un mérite qui fasse pardonner, ou même supporter les saletés et les obscénités grossières qu'on y trouve dans l'horrible portrait de la veuve. On ne peut concevoir comment une plume spirituelle et délicate a pu s'y prêter, ni comment, dans un siècle où les femmes étaient respectées, cet ouvrage a trouvé des lecteurs.
L'Ameto, ou l'Admète, est d'un genre tout-à-fait différent. Il a, comme la Théséide, le mérite d'être le premier essai d'une invention nouvelle. C'est une pastorale mêlée de prose et de vers, genre qu'ont imité depuis Sannazar dans son Arcadie, le Bembo dans son Asolani, Menzini dans son Académie tusculane, etc. La scène est dans l'ancienne Étrurie. Sept jeunes nymphes racontent leurs amours. Chacune ajoute à son récit une espèce d'églogue chantée; et l'on trouve encore dans ces morceaux le premier modèle des églogues italiennes. Admète, jeune chasseur, préside cette assemblée charmante; quelques chasseurs ou autres bergers y sont admis, et leurs chants et les siens se mêlent à ceux des nymphes. Parmi ces nymphes, qui font toutes, par leur beauté, de vives impressions sur le cœur d'Admète, il en est une nommé Lia, dont il est éperduement épris. On croit, avec assez de fondement, que tout cela est allégorique, que sous les noms de ces chasseurs et de ces nymphes, sont cachés des personnages réels; et Sansovino a même expliqué, dans une lettre en tête de quelques éditions 66, l'intention de l'auteur, le sujet de l'ouvrage et le véritable nom des personnes; mais ces révélations ne seraient pas d'un grand intérêt pour nous, si ce n'est peut-être ce qui regarde Fiammetta. Elle se retrouve encore ici. Elle raconte ses amours avec son cher Caléon, nom sous lequel nous avons déjà vu que Boccace s'était désigné lui-même. Ce récit ne ressemble point aux autres. Caléon est heureux; mais il le devient d'une autre manière. Ce serait un beau sujet de dissertation que de vouloir concilier ces versions contradictoires. Si Boccace était un ancien, je ne doute point qu'il n'y eût déjà bien des volumes écrits sur ce point d'érudition, qui resterait, comme il arrive à beaucoup d'autres, tout aussi obscur qu'auparavant.
L'Urbano est le plus court des romans de l'auteur. L'empereur Frédéric Barberousse a, sans se faire connaître, un enfant d'une jeune villageoise. Urbain, qui est cet enfant, est élevé par un aubergiste et passe pour son fils. Cependant, par un enchaînement d'aventures, il obtient en mariage la fille du soudan de Babylone. Il éprouve ensuite de grands malheurs, revient en Italie et arrive à Rome, où l'empereur le reconnaît pour son fils. Quelques auteurs ont douté que ce petit roman fût de Boccace. Le titre, ou l'argument contient en effet une erreur qu'il ne peut avoir commise. C'est, comme on sait, Frédéric Ier qui eut le surnom de Barberousse, et c'est ici Frédéric III. Mais les critiques qui ont fait cette observation, et entr'autres le comte Mazzuchelli 67, auraient dû voir que cette faute n'a pu être faite que par les copistes, et qu'ainsi elle ne prouve rien. Boccace ne pouvait, ni dans un argument, ni ailleurs, parler de Frédéric III, qui ne régna que cent ans après sa mort.
L'habitude d'écrire des romans fit qu'en composant la vie du Dante, qui avait été son premier maître, et l'objet constant de son admiration, Boccace en fit plutôt un roman qu'une histoire. Il passe fort légèrement sur ses actions, ses infortunes et ses ouvrages, et parle fort au long de ses amours. Il traite ce sujet comme s'il était encore question de Florio, de Troïle ou de Fiammetta. On ne lit cependant pas sans plaisir cette vie, intitulée: Origine, vita, e costumi di Dante Alighieri; il ne peut être sans intérêt de voir ce que l'un de ces deux grands hommes a dit de l'autre; on n'y accorde, il est vrai, que peu de confiance, et l'historien, quoique contemporain de son héros, est presque sans autorité. Mais, comme l'observe fort bien M. Baldelli, un ouvrage où on lit l'éloquente apostrophe aux Florentins sur leur ingratitude envers la mémoire d'un grand homme, où se trouvent, parmi quelques aventures romanesques, tant de faits réels et d'anecdotes importantes, où enfin le Dante est loué avec tant d'éloquence par un si illustre contemporain, est un ornement précieux de la littérature italienne, et n'honore pas moins l'auteur de ces éloges que celui qui les reçoit 68.
Les leçons que Boccace donna dans ses dernières années sur le poëme du Dante, sont restées long-temps inédites. Elles ne furent imprimées que dans le siècle dernier 69, sous le titre de Commentaire. Elles remplissent deux forts volumes, et ne s'étendent cependant que jusqu'au dix-septième chant de l'Enfer. Le même M. Baldelli 70 fait un grand éloge de ce Commentaire, premier modèle qui existe en italien de la prose didactique. «Le commentateur, dit-il, explique avec élégance de style, gravité de pensées, et saine critique, le texte savant et rempli d'art, les nombreuses histoires et les allégories sublimes cachées sous le voile poétique. Il s'élève quelquefois à la haute éloquence, pour reprocher aux Florentins leurs vices ou leurs défauts; et cette libre franchise honore infiniment son caractère, quand on pense qu'il parlait ainsi publiquement, sous un gouvernement démocratique. Quelquefois il sait se rendre agréable, et s'insinuer dans les esprits, en louant les vertus et en exhortant ses concitoyens à se guérir de cette passion pour l'or, qui a tant de pouvoir dans une ville commerçante, et à s'élever jusqu'à l'amour de la renommée et de l'immortalité. Il se montre, dans ce Commentaire, grammairien profond, savant dans les langues anciennes, habile à enrichir, par les emprunts qu'il leur fait, sa propre langue; il y déploie beaucoup d'érudition historique, mythologique, géographique, et une connaissance très-étendue des livres saints, des Pères et des antiquités profanes et sacrées 71.»
Note 71: (retour) M. Baldelli avoue ensuite, en homme de goût, que, dans ce commentaire, souvent les étymologies grecques sont totalement fausses; que Boccace y montre quelquefois trop de crédulité, trop de foi dans l'astrologie et dans les récits fabuleux des anciens, défauts qu'il attribue avec raison au siècle plus qu'au commentateur même. Quant à l'excessive prolixité, à l'érudition surabondante et souvent triviale, il pense que ce qui les excuse, c'est que ces leçons furent écrites pour l'universalité des Florentins; que l'on peut même en conclure que l'auteur s'élevait avec le vol de l'aigle, au-dessus du commun des hommes de ce siècle, puisqu'à Florence, qui était alors la ville du monde la plus instruite, il était obligé d'expliquer même que là étaient nos premiers parents, et ce que ce fut que la première mort et le premier deuil. Cela prouve sans doute une grande supériorité dans Boccace; mais cela prouve aussi que c'était plutôt pour se satisfaire lui-même, que pour expliquer son auteur, qu'il étalait tant d'érudition. La plus grande partie de son Commentaire devait être bien au-dessus de la portée d'un auditoire à qui il eût fallu apprendre l'histoire d'Adam et d'Ève, de Caïn et d'Abel.
Sous prétexte d'expliquer Dante, on voit que le commentateur dit tout ce qu'il sait, et souvent ce qu'il importe peu de savoir. Mais de toutes ces explications qui furent sans doute alors très-admirées, parce que tel était l'esprit du temps, il en est peu qui puissent servir aujourd'hui pour la simple intelligence du texte; et il faut quelque patience pour les chercher dans ces deux gros volumes, où elles sont comme ensevelies.