Ce livre est nommé la Pécore.
J'ai trouvé, sans beaucoup de frais,
Ce beau titre qui le décore;
Il semble pour lui fait exprès,
Tant on y voit d'hommes niais.
Moi qui suis plus niais encore,
À leur tête je vais bêlant:
Je fais des livres et j'ignore
Ce que c'est que style et talent.
Enfin, j'en veux faire à ma tête;
Et si mon projet réussit,
Si je deviens homme d'esprit,
De l'avis de plus d'une bête,
Ne t'en étonne pas, lecteur,
Le livre est fait comme l'auteur 255.
Note 255: (retour)
Poniam che'l facci a tempo e per cagione

Che la mia fama ne fasse onorata,

Come sarà da zotiche persone,

Non ti maravigliar di ciò, lettore;

Che'l libro è fatto com' è l'autore.

Dans le premier quatrain de ce sonnet se trouve en toutes lettres la date de la composition du livre, 1378, et le nom de l'auteur, ou du moins son prénom, Ser Giovanni 256. On ne l'appelle en effet que Ser Giovanni Fiorentino; mais l'on ne sait pas bien ce que c'était que ce sire Jean de Florence. On ignore presque entièrement les circonstances de sa vie. On voit par le préambule de ses Nouvelles qu'il les écrivit à Dovadola 257, château dans une vallée de la Romagne, à neuf milles de Forli, qui était alors indépendant, et ne se soumit que dans le siècle suivant 258 à la république de Florence. Ser Giovanni, né à Florence même, était peut-être dans ce château comme dans une sorte d'exil, ou forcé ou volontaire, ne se trouvant pas bien avec les Florentins, parce qu'il était du parti des Guelfes, et qu'il se montrait sans doute attaché à la cour de Rome dans toutes les actions de sa vie, comme il le fait dans son ouvrage dès qu'il en trouve l'occasion. Entre les différentes conjectures dont il a été l'objet, il y en a une du savant chanoine Biscioni, qui en fait un moine franciscain, et le premier général de l'ordre après son saint fondateur; mais, quoiqu'il appuie cette idée de quelques raisons plausibles, il y en a pour le moins autant de douter qu'elle soit fondée 259. Le titre de ser ou sere que l'on joint toujours à son nom ferait plutôt croire qu'il était notaire, ce même titre ayant alors été donné aux hommes de cette profession, qui étaient ordinairement de très-bonne famille 260.

Note 256: (retour)
Mille trecento con settant' alto anni

Veri correvan, quando incominciate

Fu questo libro, scritto et ordinato,

Come vedete, per me Ser Gioviani.

Note 257: (retour) Perchè ritrovandomi io a Dovadola, sfolgorato e cacciato da la fortuna, etc.
Note 258: (retour) En 1440.
Note 259: (retour) Voy. la préface de Gaetano Poggiali, en tête de l'édition du Pecorone, Livourne (sous le faux titre de Londres), 1793, p. xxi.
Note 260: (retour) Ibid., p. xiv.

S'il y a doute et partage sur l'état de l'auteur du Pecorone, il n'y en a point sur son mérite. Les philologues toscans le placent fort peu au dessous de Boccace, quant à la pureté du langage, aux agréments du style et aux termes propres de la langue, dans laquelle il fait autorité. Il voulut, comme Boccace, lier ensemble ses Nouvelles, et les placer dans un cadre qui leur donnât de l'intérêt et de l'unité. Pour de l'unité, il y en a sans doute, mais ce cadre est froid et mesquin, et n'a rien de l'intérêt, de la grâce et de la variété de son modèle.

Il y avait à Forli, dans un monastère de femmes, une prieure et plusieurs religieuses qui menaient toutes la vie la plus sainte et la plus exemplaire du monde. Entre elles, on distinguait une sœur Saturnine, jeune, belle, sage, et de mœurs si pures et si angéliques, que la prieure et les autres sœurs étaient remplies d'amour et de vénération pour elle. La réputation de sa beauté et de sa vertu était répandue dans tout le pays. Il se trouvait alors à Florence un jeune homme nommé Auretto, plein de sagesse, de sensibilité, de bonnes mœurs et de talents, qui avait dépensé en galanteries une grande partie de son bien. Il entendit parler de l'aimable Saturnine, en devint éperduement amoureux, sans l'avoir vue, et imagina de se faire moine, d'aller à Forli, et de se présenter pour chapelain à la prieure, afin de voir la jeune sœur tout à son aise. Il exécuta ce projet et suivit sa vocation de point en point; il arrangea ses affaires, prit le froc, se rendit à Forli, et, par l'entremise d'une personne adroite, devint peu de temps après le chapelain du couvent. Il se comporta si bien dans cette place, qu'il mérita bientôt par sa conduite l'amitié de la prieure, celle des sœurs, et surtout de sœur Saturnine. Or il advint, dit naïvement l'auteur, que ledit frère Auretto, regardant honnêtement plusieurs fois ladite sœur Saturnine, et elle le regardant de même, et leurs regards se rencontrant, ils s'entendirent si bien, que, du plus loin qu'ils s'appercevaient, ils se saluaient en souriant. Leur amour faisant des progrès, plusieurs fois ils se prirent la main, et ils se parlèrent, et ils s'écrivirent souvent. Enfin ils prirent le parti de se trouver à une certaine heure au parloir, qui était dans un endroit retiré et solitaire. Ils y vinrent, et trouvèrent tant de plaisir à causer ensemble, qu'ils résolurent d'y revenir une fois par jour. Ils s'imposèrent pour règle, de se raconter tous les jours l'un à l'autre une Nouvelle, pour s'amuser et passer agréablement leur temps. C'est ce qu'ils font pendant vingt-cinq jours, et ce qui produit une suite de cinquante Nouvelles, beaucoup mieux racontées qu'elles ne sont liées avec adresse: car ce frère Auretto et cette sœur Saturnine, qui ne font chaque jour que revenir au parloir, se saluer, se prendre la main, s'asseoir, conter chacun son histoire, chanter une chanson ou ballade (car cette imitation du Décaméron ne manque point à ce recueil), se lever, se remercier du plaisir qu'ils se sont fait, et se quitter pour revenir de même, ne sont pas de l'invention la plus heureuse, et finissent même, à parler franchement, par être mortellement ennuyeux.

Les choses se passent, comme on voit, le plus honnêtement du monde entre ces deux amants, qui seulement, à la fin de trois ou quatre de leurs visites, ajoutent à leurs autres politesses un baiser d'amour. Cela n'empêche pas que M. le chapelain et madame Saturnine ne s'émancipent quelquefois dans leurs récits, plus que ne le devraient faire de si sages personnes. Dans les deux premières Journées, toutes les Nouvelles sont assez semblables, pour le fond, à celles de Boccace; mais les détails ne sont jamais licencieux, et l'expression est aussi plus décente. Dans la troisième, malgré son attachement pour la cour de Rome, l'auteur s'égaie aux dépens d'un cardinal que sa maîtresse va rejoindre à Avignon, déguisée en jeune moine. Il est vrai qu'il faut prendre garde à ce lieu où résidait alors la cour romaine. Tous les Italiens, guelfes ou non, semblent s'être accordés alors pour regarder comme de bonne guerre tout le mal qu'ils pouvaient dire des mœurs de la Babylone de l'Occident. Ce n'est pas non plus, dans la Journée suivante, marquer un trop grand respect pour le consistoire papal, que de le montrer embarrassé tout entier par un misérable sophiste, et sur le point de tomber dans l'hérésie, faute de pouvoir lui répondre, si un étranger pauvre et modeste ne venait les tirer tous de peine. C'est pourtant à Rome que ce joue cette espèce de farce théologique, précédée même de quelques traits où le pape et le sacré collége ne sont pas plus ménagés que s'ils étaient encore à Avignon. Nous qui ne sommes ni Guelfes ni Gibelins, nous pouvons, puisque cette Nouvelle n'a rien de contraire aux mœurs, avantage que toutes sont loin d'avoir, y jeter les yeux, pour faire connaissance avec la manière de l'auteur.

Deux grands docteurs en théologie vivaient à Paris et disputaient souvent ensemble. L'un s'appelait maître Alain, et l'autre maître Jean-Pierre. Le premier l'emportait le plus souvent, tant parce qu'il était meilleur dialecticien, que parce que l'autre avait des opinions moins saines. Il aurait même apporté quelque trouble dans la foi, si maître Alain n'eût été là pour le redresser et pour réfuter ses sophismes. Mais Alain eut la fantaisie d'aller à Rome; il était riche, il se fit suivre d'un grand train, arriva dans la capitale du monde chrétien, visita le pape et sa cour, vit comment ils se gouvernaient; et lui qui croyait que cette cour devait être le fondement et la garantie du maintien de la foi, il fut, comme le juif d'une Nouvelle de Boccace 261, bien étonné de la trouver livrée à des vices honteux, et, selon l'expression de l'auteur, toute pleine de simonie. Alain se hâta de sortir de Rome, résolut d'abandonner le monde et de se donner tout entier à Dieu. Lorsqu'il eut fait quelques journées de chemin, il s'arrête, donne ordre à ses gens de marcher en avant et de le laisser seul. Eux partis, il quitte la route, s'enfonce dans les montagnes et rencontre sur le soir un berger. Il passe la nuit auprès de lui. Le matin, il change avec lui d'habillements, et se met en marche par un autre chemin. Il arrive à une abbaye, demande du pain, se présente à l'abbé pour faire dans la maison les services les plus bas et les plus gros ouvrages; on le reçoit; il montre tant de docilité, d'humilité, de patience, mène une vie si mortifiée et si sainte, que l'abbé le prend en grande amitié.

Note 261: (retour) Journ. I, Nouv. II. Voy. ci-dessus, p. 120.

Cependant ses domestiques, après l'avoir attendu plusieurs jours, croyant que leur maître avait été volé et tué, avaient regagné la France. Arrivés à Paris, ils y répandent le faux bruit de sa mort. On le regrette universellement. Il n'y a que son rival Jean-Pierre qui en ait de la joie. À présent, dit-il, je pourrai faire ce que je désire depuis si long-temps. Il part à son tour pour Rome, va proposer en plein consistoire une question contraire à la foi, et tâche, par ses subtilités, d'introduire une hérésie dans l'Église. Le pape assemble tout le collége des cardinaux, et ne trouvant rien à répondre, ils délibèrent avec eux d'appeler de toutes les parties de l'Italie les plus savants décrétalistes, évêques, abbés, et prélats, de les réunir dans un consistoire où l'on examinera la question proposée par maître Jean-Pierre. L'appel est fait. L'abbé du couvent où s'est retiré maître Alain est convoqué comme les autres. Alain apprenant de quoi il s'agit, le prie en grâce de le mener avec lui. L'abbé, qui le croit un homme simple, ignorant, et sachant à peine lire, le refuse d'abord. Alain insiste; l'abbé cède; ils arrivent à Rome. Alain veut que son abbé le mène au consistoire. L'abbé le croit devenu fou. Alain le suit, et comme beaucoup de monde se trouve à l'entrée du palais, il se glisse dans cette presse, se cache sous la chape de l'abbé, et entre avec la foule. L'abbé, forcé de le laisser faire, va s'asseoir avec les autres abbés; Alain s'assied entre ses jambes, et regarde par l'ouverture du devant de la chape, pour voir ce qu'on va faire et entendre ce qu'on va dire.

Un instant après, Jean-Pierre arrive, monte à la tribune en présence du pape, des cardinaux et de tous les docteurs, énonce hardiment sa proposition, et la prouve par les raisons les plus astucieuses et les plus subtiles. Maître Alain démêle sur-le-champ le sophisme; et voyant que personne n'ose se lever pour y répondre, il met la tête hors de la chape, et crie d'une voix forte le mot jube. C'était la forme pour obtenir la permission de parler, ou, comme on dit aujourd'hui, pour demander la parole. L'abbé lève la main, lui donne un grand coup sur la tête, et lui ordonne de se taire. On regarde; on ne sait d'où est venue cette voix. Alain remet la tête à l'ouverture, et crie plus fort que la première fois; chacun regarde encore, et demande à l'abbé ce qu'il a sous lui. C'est, répondit-il, un frère convers qui est fou.--Et pourquoi amenez-vous des fous au consistoire? Voilà une grande querelle et un grand bruit. Les massiers s'avancent avec leurs masses pour mettre le fou dehors. Alain s'élance de dessous la chape, prend sa course, et va se jeter aux pieds du pape. Il lui demande avec instance la permission de répondre à la question proposée. Le pape la lui accorde. Alors il monte posément à la tribune, reprend avec ordre la proposition et les preuves, répond à tout, met dans sa discussion tant de clarté, dans sa réfutation tant de force, que Jean-Pierre reste confondu. Ou tu es, lui dit-il, l'esprit de maître Alain, ou tu es quelque malin esprit. Alain se fait enfin connaître. Le pape, enchanté de lui, veut le faire cardinal, et reconnaît que sans lui l'Église de Dieu allait tomber dans une grande erreur. Alain refuse cette haute fortune; et, quoi que dise le pape, quoi que fasse l'abbé lui-même, il retourne humblement à l'abbaye reprendre ses fonctions de frère convers. Cela est très-édifiant sans doute dans maître Alain; mais quelle farce ridicule que celle de ce consistoire, et quel respect est-ce avoir pour la croyance qu'il est chargé de maintenir, que de faire dire gravement par le pape, que, sans un moyen si extraordinaire, l'Église entière, vaincue par un sophiste, allait errer dans sa foi! Il en est pourtant du Pecorone comme du Recueil de Franco Sacchetti, il n'a jamais été prohibé ni mis à l'index.

Plusieurs des Nouvelles qu'il contient sont historiques, et c'est ce qu'on ne manque pas de faire valoir parmi les mérites de l'ouvrage; mais ce mérite est compté pour peu de chose quand on a vu comment l'histoire y est traitée. Si l'auteur prétend, par exemple, donner l'origine de l'ancienne Rome, il y eut, dit-il 262, dans la ville d'Albe un roi qui descendait de la race d'Énée, fils d'Anchise. Ce roi, nommé Procas, eut deux fils, Numitor et Amulius. Ce dernier chassa son aîné du trône, et fit enfermer Rhéa, fille de cette aîné, dans un monastère de la déesse Vesta, pour qu'elle ne pût point avoir d'enfants. Jusque-là, au monastère près, c'est le pur texte des anciens historiens de Rome; mais s'ils racontent ensuite que Rhéa eut deux enfants du dieu Mars, le conteur italien, trop religieux apparemment pour reconnaître cette preuve d'une existence réelle dans un dieu du paganisme, arrange cela d'une autre façon, et c'est tout naturellement un prêtre du dieu Mars qu'il donne pour père à Romulus et à Rémus. D'autres, ajoute-t-il, en homme sûr de son fait, prétendent que ce fut le dieu Mars lui-même, et cela n'est pas vrai 263. L'origine de Florence vient après celle de Rome 264, et les vieilles traditions y sont suivies de même, avec des modifications modernes. Dans la guerre civile de Catilina, Quintus Métellus revient de France avec son armée; Catilina l'apprend, et sachant que Métellus est déjà en Lombardie, il se décide à sortir de Fiésole. Il arrive dans la plaine de Pistoja, range ses troupes en bataille, et leur tient ce noble discours: «Messieurs, soyez forts et vaillants 265», etc. Ce discours n'a que six ou sept lignes, et il n'y a pas de caporal qui n'en fît un meilleur; ce n'est pas tout-à-fait celui de Catilina dans Salluste. Métellus assiége Fiésole. Un maréchal de son armée, nommé Florino, est tué dans cette guerre, et enterré près du fleuve de l'Arno, et c'est là que fut bâtie, peu de temps après, une ville qui s'appela d'abord Floria, tant à cause du nom de Florino, que parce qu'elle fut peuplée par la fleur des citoyens de Rome, nom qui se changea dans la suite en celui de Florentia, Fiorenza, Firenze, Florence.

Note 262: (retour) Journ. X, Nouv. II.
Note 263: (retour) Alcuni dicono che questi due fanciulli furono generati dal dio Marte, e questo non è vero.
Note 264: (retour) Journ. XI, Nouv. I.
Note 265: (retour) Signori, siate gagliardi.

Si l'on veut remonter plus haut, on trouve dans une autre Nouvelle 266 comment le monde fut divisé en trois parties, lorsque l'entreprise de la tour de Babel fut déconcertée par la confusion des langues. La Nouvelle suivante nous apprend que Fiésole est la première ville qui fut bâtie en Europe, qu'elle le fut par Atlas, descendant de Cham, fils de Noé; que cet Atlas laissa trois fils, Sicanus, Italus et Dardanus; que ce dernier passa en Asie avec Apollon Astrologue et une suite nombreuse; qu'il arriva dans la province appelée Phrygie, qu'il y bâtit une ville d'abord appelée Dardanie, ensuite Troie, du nom de son petit-fils Troïus; qu'en un mot le fondateur de Troie était fils du fondateur de Fiésole. Si l'on descend à l'histoire moderne, on trouve les deux partis des Guelfes et des Gibelins ayant pour origine en Allemagne une chienne de chasse, et en Italie une femme: ce sont les propres expressions du texte 267. On pardonne à peine aux historiens réputés les plus profanes d'écrire comment un cardinal engagea le bon pape Célestin V à abdiquer, en le lui cornant pendant la nuit avec une trompette, et se disant l'ange du seigneur, abdication qui lui réussit mal, puisque Boniface VIII, son successeur, le fit cruellement mourir en prison. Notre ser Giovanni n'y fait pas tant de difficultés; et moyennant un on dit, sœur Saturnine raconte très nettement la chose 268, et frère Auretto lui dit, comme à l'ordinaire: Certes, voilà une belle et riche Nouvelle 269. Au reste, ce n'est pas pour l'étude de l'histoire que l'on fait cas du Pecorone, c'est pour celle de la langue, et pour la manière simple et naïve dont les faits y sont racontés.

Note 266: (retour) Journ. XV, Nouv. I.
Note 267: (retour) Si che ora hai udito che per una cogna si comincio parte Guelfa e parte Ghibellina nell' Alamagna, e poi in italia nacque per una femmina. (Journ. VIII, Nouv. I.)
Note 268: (retour) Journ. XIII, Nouv. II.
Note 269: (retour) Per certo questa è stata una ricca Novella.

Mais ces deux recueils de Nouvelles nous ont distraits assez long-temps de la poésie; il est temps d'y revenir. En parlant des poëtes qui florissaient avant Pétrarque dans le quatorzième siècle, j'ai fait une mention particulière de Fazio degli Uberti 270. Je ne l'ai considéré alors que comme poëte lyrique, et j'ai remis à parler de son grand poëme quand je serais arrivé à la seconde moitié de ce siècle, à laquelle ce poëme appartient. Fazio était encore jeune quand il le commença; mais il ne le termina que dans sa vieillesse 271, et même il ne vécut pas assez pour l'achever entièrement. Il y osa marcher sur les traces du Dante, et se le proposer pour modèle. Dante avait parcouru l'enfer, le purgatoire et le paradis; il entreprit de parcourir la terre, de faire la description de toutes les parties du globe et l'histoire de tous les peuples qui les habitent. Ce dessein était grand et hardi. Le titre du poëme est composé de deux mots latins dicta mundi, les dits du monde; on écrit par corruption ditta mundi, detta mondi et detta mondo. Il est divisé en six livres qui se subdivisent en un nombre inégal de chapitres, et écrit en terza rima: ou tercets, comme la Divina Commedia. C'est aussi une vision, ou une suite de plusieurs visions, et l'auteur y prend pour guide l'historien et géographe Solin, comme Dante avait pris Virgile. Mais avant de trouver Solin, il fait quelques autres rencontres. Le Dittamondo étant absolument inconnu en France, et très-peu connu en Italie, je donnerai une idée rapide de la fiction générale qui en remplit les premiers chapitres, et de la distribution du sujet dans le reste de l'ouvrage.

Note 270: (retour) Tom. II, p. 316.
Note 271: (retour) Vers l'an 1367.

Le poëte était dans la saison de notre âge qui partage l'année, lorsque le soleil passe au front de la Vierge et quitte le Lion, ce qui signifie, si je ne me trompe, la même chose que Dante a dite en un seul vers, qui est le premier de son poëme! «Au milieu du chemin de cette vie humaine.» Il s'apperçoit que dans la vie tout est vanité, excepté de contempler Dieu, ou de faire quelque chose qui ait du prix après la mort. Cela fait naître en lui le désir de se donner de la peine pour laisser après lui quelques bons fruits. En pensant à ce qu'il pourra faire, il se décide à voyager, à voir le monde et les peuples qui l'habitent, à écouter, à s'instruire des lieux, des faits et du nom des hommes qui se sont le plus distingués par leurs vertus. Il se met aussitôt en chemin, et va cherchant la bonne route. Il était encore engagé dans la mauvaise, où il s'était égaré jusqu'alors, il sentait encore les mêmes épines qui le piquaient dans sa marche en se cachant parmi des fleurs, lorsqu'il est forcé de s'arrêter, au déclin du jour, accablé de fatigue et de sommeil; il se couche sur le côté gauche, s'endort, et voit en songe des choses qui l'encouragent dans son dessein.

Il voit venir à lui une femme avec des ailes étendues, et un air si noble et si honnête qu'il n'a jamais rien vu de pareil. Elle était vêtue d'une robe aussi blanche que la neige, et portait une couronne sur laquelle on lisait ces mots: «Je suis la Vertu; c'est par moi que la race humaine s'élève au-dessus de tous les autres animaux. Je suis cette lumière qui guérit l'ame et embellit le corps.» Plusieurs femmes, avec des ailes de diverses couleurs, paraissaient tranquillement plongées dans les rayons de sa lumière, comme les poissons, pendant l'été, dans une onde claire et limpide. Cette femme s'approche de lui au milieu de ces belles fleurs, et parait lui-dire: «Lève-toi, répare le temps que tu as ainsi perdu; ne reste plus enfermé dans ce bois; ne cherche plus à cueillir la rose sur sa dangereuse épine. Songe que celui qui a le plus voyagé ici bas, lorsqu'il arrive au but, trouve que la somme entière de ses jours est moins qu'une matinée. La faim, la soif, les veilles, ton corps doit apprendre à tout souffrir, si tu veux acquérir de l'honneur, de vrais biens et me suivre.» Elle lui recommande d'éviter désormais les fausses routes, de ne se plus égarer comme les compagnons d'Ulysse avec Circé, comme César avec Cléopâtre; d'être patient comme Job et Jacob. Après quelques autres exhortations, elle souffle dans sa poitrine une ardeur inconnue. Elle ne le quitte point; mais il s'éveille en sentant cette force nouvelle pénétrer jusqu'à son cœur.

A son réveil, il entend raisonner, parmi les rameaux verts, la douce mélodie du printemps. Il se tourne vers ces doux chants, se souvenant du plaisir qu'il avait eu à les entendre. Il éprouve que lorsque l'amour s'est introduit dans un cœur on a beau l'en arracher, on a bien de la peine à faire qu'il n'en germe encore quelque fleur. Il résiste cependant à cette amorce, reprend son généreux dessein, et se sent devenu un autre homme, puisqu'il peut résister à la douceur de ces chants, et à celle des rêveries qui déjà s'étaient emparées de son esprit. Il lève les yeux, voit le soleil fort élevé sur l'horizon, et le reporte vers la terre, pour se rappeler ce qu'il a vu en songe et les discours qu'il a entendus. Enfin il se lève, et monte sur un tertre, pour tâcher de découvrir son chemin, mais il ne voit de tous côtés que les halliers et les bois. Alors, de même qu'un voyageur égaré, qui ne trouve personne à qui demander sa route et ne peut la deviner lui-même, a recours à l'objet de sa croyance et lui demande conseil et secours, de même il se jette à genoux, joint les mains, et adresse à Dieu une fervente prière.

Elle est à peine achevée, qu'il voit une clarté subite briller comme un éclair et disparaître. Au même instant, il croit entendre une voix qui lui dit d'écarter la peur, la vanité, la négligence, et d'espérer en celui qu'il prie. Il sent alors se dissiper les ténèbres de son intelligence, et, au lieu d'un bois épais et sombre, il voit devant lui une route libre et ouverte. Il s'y avançait avec joie et marchait avec légèreté, lorsqu'au pied d'un rocher il aperçoit un ermite. Sa pâleur et sa faiblesse annonçaient son grand âge. Une barbe blanche descendait jusque sur sa poitrine, et ses sourcils tombaient si bas qu'ils lui ôtaient presque la vue. Le poëte le prie de se faire connaître à lui. L'ermite écarte avec sa main ses longs sourcils, découvre ses yeux, le regarde tranquillement, et lui dit qu'il se nomme Paul et qu'il n'a pas besoin de lui en dire davantage. Il demande à son tour au poëte qui il est, et ce qu'il cherche dans ces déserts. Satisfait de ses réponses, il l'invite à passer la nuit auprès de lui.

Le lendemain matin, le voyageur commence par se confesser au vieil ermite, qui l'absout moyennant une bonne pénitence; ensuite il lui fait part de son projet, et lui demande la route qu'il doit suivre; ayant obtenu ce qu'il désire, il lui fait ses adieux et part. Il avait à peine fait quelques pas dans le chemin que lui avait indiqué le solitaire, lorsqu'il voit de loin une femme si laide, si horrible et si sale, qu'il en est saisi de frayeur. Elle s'avance vers lui, et lui, malgré sa répugnance, est obligé de marcher aussi à sa rencontre. En la voyant de près, il la trouve encore plus affreuse; il en fait un portrait hideux. Elle veut le détourner de son dessein, le menace et lui prédit qu'il mourra s'il y persiste; mais il sait que la mort est inévitable, et ne voit point là de raison pour renoncer à son entreprise. Mais tu mourras, insiste la vieille, dans des pays lointains, et tu ne recevras point la sépulture, qui peut seule garantir de toute insulte un corps privé de la vie. Si la terre, répond le poëte 272, ne couvre pas mon corps, le ciel le couvrira, et il n'y eut jamais de plus digne enveloppe. Ce n'est pas pour que les morts en ressentent quelque douceur qu'on leur donne en terre un asyle; mais pour que les vivants en reçoivent une marque d'honneur.--Tu mourras jeune, reprend-elle 273.--Cela vaut mieux, réplique-t-il, et fait moins souffrir que de mourir vieux, de dépérir par degrés, et de perdre ses sens l'un après l'autre. Bien mourir, est le plus grand bien de ce monde: mal vivre est pire que la mort. Faisons notre devoir et ne nous plaignons pas.--Elle ne se lasse point de lui prédire des dangers et des obstacles, mais il ne s'effraie de rien, et ne se dégoûte que de l'entendre: il lui impose enfin silence et la chasse: la vieille, couverte de honte, et pleine de rage, le quitte en murmurant et disparaît.

Note 272: (retour)

E se non fia coperta da la terra,

Il cielo il coprirà, ne con più degno

Coperchio niun corpo mai si serra.

Non fu trovà de le tumbe la'ngegno

Accio che' morti ne havesser dolcezza,

Ma pergli vivi che è d'honore un segno.

(Dittam. ch. 4.)

Note 273: (retour) Ceci prouve ce que j'ai dit plus haut, que l'auteur avait commencé ce poëme dans sa jeunesse.

Libre désormais de suivre sa route, il voit à quelque distance un homme d'un aspect agréable et qui annonce un génie élevé, tenant un livre dans sa main gauche et dans sa droite un compas. C'est Ptolémée; il l'aborde, lui fait part de son projet, et reçoit de lui des conseils pleins de sagesse. Ptolémée, pour le préparer à voyager avec fruit, lui apprend à connaître la structure générale du monde, la division de la terre en ses principales parties, les deux hémisphères, les deux pôles, les différentes zones, les mers, et les précautions à prendre pour y voguer avec sûreté. Après cette leçon de cosmographie, Ptolémée quitte le voyageur. Celui-ci, resté seul, repassant dans son esprit tout ce qu'il vient d'entendre, est effrayé de nouveau des périls et des fatigues qui l'attendent. Il restait en suspens, quand cette belle femme, qui lui avait apparu la première, et qui ne s'était point éloignée de lui, l'interroge, lui demande ce qui l'arrête, et, par des exhortations nouvelles, lui rend toutes ses résolutions et toute sa force.

Cependant il s'adresse encore à ce Dieu qu'il a déjà prie, et c'est avec le même fruit; car il voit aussitôt paraître et s'approcher de lui un sage qui l'accueille et l'écoute, à qui il expose son dessein, ce qu'il a déjà tenté pour l'exécuter, et le besoin qu'il a de secours. Ce sage est enfin celui qu'il cherche; c'est Solin qui s'offre à lui servir de guide, et lui promet de le conduire dans toutes les parties de la terre. Le poëte s'abandonne entièrement à lui; Solin commence par le faire voyager sur une carte. Il lui montre d'abord les trois parties du monde, seules connues alors, les différents pays et les grands états qu'elles renferment, les montagnes qui s'y élèvent, les principaux fleuves qui les arrosent. Le voyageur interrompt cette longue leçon de géographie pour demander à son maître où était le paradis terrestre. Solin lui apprend ce qu'il en sait, et ce qui se réduit à peu près à rien. Ensuite ils se mettent en marche, et, après un peu de chemin, ils arrivent au bord d'un fleuve qui coulait dans une belle vallée.

Ici se trouve encore une vision ou apparition, mais la plus grande et la plus poétique de toutes. Une femme se présente à eux, vieille, affligée, baignée de larmes, en habits de deuil tout déchirés et souillés de poussière, et, malgré ce triste appareil et ce vêtement misérable, ayant un air si noble et si rempli de dignité, qu'on voit dans toute sa personne l'habitude du commandement, et les traces d'une ancienne puissance. C'est Rome qui déplore ses malheurs, et qui, interrogée par le poëte, en raconte toute l'histoire. Elle remonte jusqu'aux premiers habitants de l'antique Italie, et redescend jusqu'aux temps modernes, et jusqu'à l'époque même où l'on était alors; cet abrégé de l'histoire romaine, mis dans la bouche de Rome personnifiée, n'est pas une idée commune, ni dépourvue de grandeur; l'exécution n'est pas non plus sans mérite. Elle a du moins celui de la rapidité, de la concision, du choix des faits, et d'un ordre clair et facile, dans une suite d'événements qui ne contient pas moins de vingt-quatre ou vingt-cinq siècles, et qui est ici renfermée dans quarante-huit chapitres.

C'est Rome elle-même qui conduit les voyageurs dans sa ville, et qui leur en fait admirer les plus beaux monuments. Ils la quittent pour aller à Naples, vont jusqu'à la pointe de l'Italie, reviennent par la marche d'Ancône et la Romagne; visitent Venise, d'où ils remontent dans la Lombardie, en parcourent tous les états, vont à Florence, redescendent à Gênes, enfin voyagent dans l'Italie entière. Solin expliquant toujours au poëte tout ce qui l'embarrasse, ou dans la connaissance des lieux ou dans celle des faits. Ils montent sur un vaisseau, et parcourent les îles de la Méditerranée, la Corse, la Sardaigne et la Sicile; puis les voilà débarqués dans la Grèce, où il serait trop long de les suivre, car il n'y aurait alors aucune raison pour s'arrêter aux limites de l'Europe, et pour ne point passer avec eux en Afrique et en Asie.

Par une marche singulière, et qu'on peut regarder comme un défaut de son plan, l'auteur, en avançant dans son ouvrage, semble reculer dans l'histoire, c'est dans son sixième livre qu'il traite de l'Asie, et c'est vers la fin seulement que, se trouvant dans les pays que l'on croit avoir été le berceau du genre humain, il parle du premier homme, du déluge, de Noé, des patriarches, de Moïse, de David, de Roboam, et des prophètes jusqu'à Daniel. Le poëte en était là quand la mort vint l'interrompre, et personne ne sait comment devait se dénouer son poëme. Cet ouvrage est, comme je l'ai dit, fort peu connu en Italie, où il n'a jamais eu que deux éditions 274, toutes deux fort rares, faites sans soin, et dont la seconde surtout n'est pas seulement remplie de fautes, mais est plutôt une faute continuelle. Cependant il est loin de mériter cette négligence et cet oubli. Sans pouvoir être comparé au poëme du Dante, c'est, après la Divina Commedia, l'ouvrage le plus considérable que ce siècle ait produit. Le style ne manque point d'une certaine force qui le ferait lire avec quelque plaisir, si l'on en possédait une édition moins rare et plus lisible.

Note 274: (retour) Vicenza, 1474. in-fol., et Venezia, 1501, in-4.

C'est un avantage qui n'a pas été refusé à un autre poëme du même siècle, d'un genre à peu près semblable, fait comme le Dittamondo, sur le modèle de celui du Dante; qui souvent même en approche de plus près, et dont nous n'avons point encore aperçu l'auteur dans notre revue poétique. Il se nommait Federigo Frezzi da Foligno, et Il Quadriregio est le titre de son poëme. On ne sait presque rien de la vie de ce poëte. Il était né à Foligno, ville épiscopale de l'Ombrie, on ignore dans quelle année. Il entra dans l'ordre des dominicains, y fut maître en théologie, provincial de la province romaine, et élevé, en 1403, à l'évêché de Foligno, sa patrie. Il fut appelé six ans après, comme théologien et comme évêque, au concile de Pise, et fut aussi un des Pères du grand concile de Constance, où il mourut, en 1416 275. On ne connaît de lui aucun autre ouvrage que son grand poëme, auquel il donna le titre de Quadriregio ou Quadriregno. Il eut l'idée, non moins bizarre que le titre, d'y décrire les quatre règnes, de l'Amour, de Satan, des Vices et des Vertus. Il paraît, par le premier des quatre livres, qui contiennent chacun l'un de ces règnes, que l'auteur était jeune quand il commença son poëme, et que probablement il ne s'était pas encore fait moine. Son but est très-moral. Il veut faire voir quels sont les pièges que nous tend l'amour dans l'âge des tendres erreurs, et combien il est difficile de le combattre; mais cette morale mise en action amène des peintures, qui très-séantes sans doute sous la plume d'un poëte mondain, le seraient un peu moins sous celle d'un religieux de Saint-Dominique.

Note 275: (retour) Dissertazione Apologetica sopra il Quadriregia e l'autore, à la fin du vol. II de l'édition de ce poëme; Foligno, 1725, in-4. La première édition avait paru à Pérouse, 1481, in-fol., la seconde à Bologne, 1494. Il y en eut encore deux à Venise et à Florence, au commencement du seizième siècle. Celle de 1725, donnée par les académiciens de Foligno, est la meilleure, ou plutôt la seule bonne; elle est accompagnée de notes, d'observations historiques, de l'explication de quelques mots employés dans le poëme, et enfin de cette Dissertation apologétique sur l'ouvrage et sur l'auteur.

Il débute par une description poétique du printemps, dans le style du Dante, et dont plusieurs vers ne seraient pas indignes de lui 276. Dans cette saison faite pour l'amour, le cœur du poëte se sent brûlé d'une flamme nouvelle. Il adresse à ce Dieu une humble et fervente prière, pour qu'il daigne se montrer à lui, et lui permettre de contempler ses traits et ses formes charmantes. Sa prière est exaucée. L'Amour s'offre à ses yeux dans tout l'éclat de sa jeunesse, avec ses ailes, son carquois, et ses flèches redoutables, les unes d'or et les autres de plomb, dont il blesse les dieux et les mortels. Il vient, lui dit-il, à son aide. Il y a dans une contrée de l'Orient des bois incultes et sauvages, remplis de belles nymphes, et soumis à l'empire de Diane. Il veut les lui faire connaître. Philène est la plus belle et la plus modeste de ces nymphes; il la blessera d'un de ses traits, et la rendra sensible pour lui, au risque de déplaire à Diane. Le poëte se laisse conduire, et dans peu d'instants ils arrivent dans ces bois où Diane, suivie de plus de mille de ses nymphes, se livrait au plaisir de la chasse. La déesse, avec une troupe d'élite, s'approche d'une fontaine qui l'invite à se rafraîchir. Tandis qu'elle s'y baigne, les nymphes se jouent sur les bords avec des fleurs; d'autres rattachent les nœuds de sa chevelure, et d'autres l'amusent par leurs chants. Philène est une de ces aimables chanteuses. L'Amour lui décoche un trait si léger que le poëte ne la croit point blessée; mais elle l'est profondément, et c'est cette passion du poëte et de Philène qui est la première preuve du pouvoir de l'Amour. Il sont bientôt d'intelligence; mais trahis par un satyre envieux qui les dénonce à Diane, la pauvre Philène est punie du plus affreux supplice, percée de traits par les nymphes ses compagnes, réunie et comme incorporée au tronc d'un chêne, où elle n'est ni morte ni vivante; et la cruelle déesse lui fait encore lancer des flèches qui font couler son sang sur l'écorce de l'arbre et lui arrachent des cris aigus. Son amant est au désespoir, mais l'Amour le console en lui promettant une autre nymphe, plus belle encore que la première.

Note 276: (retour)
La Dea che'l terzo ciel volvendo move
Avea concorde seco ogni pianeto,
Congiunta al Sole ed al suo padre Giove
.
......................................................
E tuti i prati e tutti gli arboscelli
Eran fronduti, ed amorosi canti
Con dolci melodie facean gli uccelli.
E gia il cor de' Giovinetti amanti
Destava amore, e'l raggio della stella
Che'l sol vagheggia, or drieto, ed or avanti
, etc.

Il blesse en effet pour lui une nymphe de Junon, que cette déesse avait donnée à Diane; mais à peine est-elle devenue sensible, que Junon l'apprend, la rappelle, la fait battre par ses autres nymphes, et l'envoie captive sur le mont Olympe. Nouveau désespoir du poëte, qui veut aller trouver Junon et obtenir la liberté de celle dont il a causé la disgrâce. Mais Junon, reine et habitante de l'air, est inaccessible. Il est obligé de renoncer à ce dessein. Vénus lui apparaît, assise sur l'arc d'Iris, et lui promet la nymphe Ilbine. Cette Ilbine s'est promise à Minerve, qui a promis aussi de la choisir entre toutes ses compagnes. La déesse descend, environnée d'un nombreux cortége, fait le choix qu'elle avait annoncé et emmène avec elle sa nouvelle sujette, que le poëte appelle en vain. Minerve veut l'engager à la suivre et à venir habiter sa cour, mais enchaîné par la puissance de l'Amour et de sa mère, il y reste soumis et Minerve l'abandonne.

Après d'autres essais et quelques événements épisodiques, il entre dans les états de Vénus, qui ne punit point ses nymphes quand elles ont quelque faiblesse; au contraire, elle les y encourage si bien que notre auteur modeste et très-scandalisé est très-dégoûté de leur conduite 277. Vénus tient à part d'autres nymphes qui sont plus réservées en apparence, et qui sont aussi plus dangereuses; le poëte trop sensible est leur jouet; il s'en aperçoit enfin; cette découverte lui ouvre tout-à-fait les yeux; il s'emporte contre l'Amour, rompt avec lui, et jure de ne le plus reconnaître pour un dieu. Mais, si loin de sa patrie, comment pourra-t-il y revenir? Une intelligence que lui envoie Minerve, et dans laquelle les commentateurs croient voir la quatrième vertu morale, où la Justice vient le tirer d'embarras. Elle s'offre à le reconduire à Foligno même, dont elle lui fait toute l'histoire. Elle lui fait aussi l'éloge de la famille Trinci dont le chef y dominait alors, avec le titre de vicaire pontifical, et qu'elle fait descendre des Troyens 278. L'auteur, après ces flatteries, qui ne sont au reste ni plus maladroites ni plus basses que beaucoup d'autres, suit la Vertu, qui veut bien lui servir de guide, et qui le ramène dans sa patrie, comme elle le lui a promis.

Note 277: (retour)
Io vidi dame e vidi ermafroditi,
Uomini e donne insieme, venir nudi
Ove natura vuol che sien vestiti,
Alviso con le man mi feci scudi
Per non vedergli; ond'ella: perche gli occhi,
Misse, colle man così ti chiudi?
Risposi a lei che gli atti turpi e sciocchi,
E ciò che vuol natura che sia occolto,
Enorme par che'n publico s'adocchi
.

(Lib. I, cap. 16.)

Note 278: (retour) Cette descendance est très-clairement déduite, depuis un petit-fils de Tros le Troyen, nommé Tros comme lui, qui vint habiter le beau pays où est maintenant bâti Foligno, jusqu'à la race des Troyens Trinci, et à toute la maison Trincia.
Come si trova nell' antiche carte
Da Tros di Troja un suo nipote scese
,
Detto anche Tros, e venne in quella parte...
Ove il Topino et la Timia corre...

..............................................
Da questo Tros vien la progenie degna
De' Troici Trinci; ed indi è casa Trincia,
Che anco ivi dimora ed ivi regna
.

(Liv. I, cap. 18.)

En lisant pour titre du second livre de ce poëme, il Regno di Satanasso, le règne de Satan, on ne devine pas quel peut être le conducteur du poëte dans les états de cet ennemi du salut des hommes. C'est Minerve; il va la trouver de la part du seigneur de Trinci, qui est très-bien avec elle; et quand il lui a donné sa parole qu'il est entièrement brouillé avec l'Amour, elle consent à lui servir de guide vers le séjour de la Vertu, qui est le but de son voyage; mais il doit encore trouver bien des obstacles et combattre bien des ennemis. Le premier de tous est Satan; c'est lui qui gouverne le monde. Depuis long-temps il est sorti de l'enfer, et, dans sa fureur contre les hommes, il s'est établi au milieu d'eux; il y règne avec ses géants, menace le ciel, et se dit roi de l'univers. Il s'est fait une demeure tout-à-fait semblable au véritable enfer; il y rassemble les Vices, la Mort et toutes les misères humaines. Pour bien connaître cette constitution infernale, il faudra descendre d'abord au fond de l'abîme, d'où vient tout ce qu'il y a de mal sur la terre. Après en avoir vu tous les cercles et les ames qui y sont tourmentées, ils remonteront aux lieux où Satan a établi son trône et le siége de son empire. Telle est en effet la marche de l'action du poëme dans ce livre, où l'on trouve beaucoup de choses imitées du Dante, les cercles ou Bolge, Juda, Caïn, Cerbère, la cité de Pluton, les limbes, les divers supplices, Titye, Phlégias, Sisyphe, les Centaures, Circé, les trois Furies; enfin, Satan au milieu de sa cour; et parmi tout cela des allusions fréquentes à l'histoire de ce temps-là, et des prédictions en bien ou en mal de choses arrivées dans les divers états d'Italie.

Ayant vu Satan et tout examiné dans ses états, il s'agit de le combattre corps à corps et de le vaincre pour pénétrer dans l'enceinte où sont les Vices, non plus déguisés et cachés sous des dehors attrayants, mais avec leurs véritables formes et sous leurs propres couleurs. Satan a des proportions et des forces qui pourraient effrayer les athlètes les plus vigoureux; mais elles sont peu redoutables pour un homme conduit par Minerve. C'est elle qui instruit le poëte à lutter contre ce terrible adversaire. Il profite de ses leçons, et au moment où Satan croit l'avoir terrassé, il le prend par un pied et le renverse. Alors plus d'obstacle pour lui. Il parcourt avec sa conductrice les sept enceintes des péchés que l'on nomme mortels. Il les examine à loisir; elle les définit, les décrit avec leurs attributs; explique l'origine, les effets, les modifications différentes et comme les ramifications de chacun. C'est encore, sous une autre forme, l'idée de Brunetto Latini, dans le Tesoretto, et de Cecco d'Ascoli, dans l'Acerba, mais plus approfondie et plus étendue que dans l'un et dans l'autre.

Rien ne s'oppose plus à ce que l'auteur arrive au séjour des Vertus. Toujours guidé par la déesse de la Sagesse, il pénètre dans le paradis terrestre; c'est là qu'elle doit le quitter. Ils y trouvent Énoc et Élie, qui sont très-surpris de les voir, et leur demandent comment ils sont entrés, quelle puissance ou quelle audace les a conduits. Minerve répond; et pour achever la vraisemblance de dialogue entre une déesse du paganisme et deux prophètes dans le paradis, elle dit que l'Agneau de Dieu 279 lui en a ouvert la porte. Après cette explication elle dit adieu au poëte, et le remet entre les mains d'Énoc et d'Élie, comme on doit se rappeler que Béatrix a remis Dante entre les mains de Saint-Bernard. Federigo Frezzi fait des adieux presque aussi tendres à Minerve, et lui promet qu'en reconnaissance des bienfaits qu'il en a reçus il ne cessera jamais de la chercher et de la suivre sur la terre.

Note 279: (retour)
Minerva allor rispose: io l'ho menato;
L'Agnol di Dio a lui la porta aperse
.

Ses deux nouveaux guides lui font connaître toutes les merveilles du lieu où il les a trouvés; ils le font ensuite entrer dans le séjour dont ce n'est en quelque sorte que l'avenue. Chaque Vertu y a son temple et sa cour particulière. Les explications que l'auteur reçoit tantôt des Vertus elles-mêmes, et tantôt d'Énoc ou d'Élie, remplissent le quatrième livre. Elles sont très-théologiques, très-orthodoxes, et rien n'empêche de croire que tout ce dernier livre, et même le second et le troisième aient été l'ouvrage d'un bon dominicain et d'un saint évêque. C'est aussi, à beaucoup d'égards, celui d'un poëte. Le style, quoique moins hardi, moins figuré, moins neuf que celui du Dante, a quelque chose de toutes ces qualités, et l'on voit aisément que l'auteur en avait fait sa principale étude. Ce ne sont pas seulement ses inventions et ses idées qu'il emprunte; il imite aussi ses expressions et ses tours. Il est tout aussi bon théologien que lui; et s'il ne l'est que suffisamment pour l'état qu'il avait dans le monde, il l'est beaucoup trop pour le rang qu'il pourrait avoir sur le Parnasse. Il a fallu tout le génie du Dante pour le maintenir dans celui qu'il occupe; et si, des trois parties de son poëme, la première n'eût frappé l'imagination par tant d'objets nouveaux et terribles; si la seconde ne l'eût souvent enchantée par des tableaux riants, par des descriptions angéliques et par tous les charmes de l'espérance; si la troisième enfin, avec sa théologie et sa doctrine, toute poétique qu'elle est par l'expression, fût restée seule, ou si elle eût communiqué aux deux premières son ton scholastique et doctoral, on admirerait peut-être encore l'auteur de la Divina Commedia, à cause de ce génie créateur qui tira du chaos une langue, mais depuis long-temps on ne lirait plus.

Si l'on ne lit guère le Quadriregio ni le Dittamondo, qui cependant ne sont rien moins que des ouvrages méprisables, on lit beaucoup moins encore plusieurs autres poëmes très-sérieux composés vers la fin de ce siècle, et dont les auteurs entreprirent d'écrire en vers l'histoire de leur temps. Un certain Boezio di Rainaldo, qu'on appelle communément Buccio Renalto, écrivit en vers, qui ressemblent à nos alexandrins, et qu'on a depuis nommés martelliens, l'histoire d'Aquila, sa patrie, depuis 1252 jusqu'à 1352. Antonio di Boezio, ou di Buccio, continua cette histoire, dans deux autres poëmes du même genre, jusqu'en 1382. Muratori a recueilli ces trois faibles productions dans ses Antiquités italiennes 280, à cause des renseignements qu'elles fournissent à l'histoire. C'est au même titre qu'il a inséré dans sa grande Collection des historiens d'Italie 281 une chronique d'Arezzo, de 1310 à 1384, écrite en terza rima, par le notaire Ser Gorello de' Sinigardi, qui n'aurait pas écrit en vers plus plats des contrats ou des testaments.

Note 280: (retour) Antiquit. ital., t. VI.
Note 281: (retour) T. XV.

La poésie plaisante était un peu plus heureuse. Antonio Pucci donnait naissance à ce genre léger et mordant, que le Berni perfectionna dans la suite. Il était fils d'un fondeur de cloches, et exerça lui-même ce métier. Il vécut pauvre et mourut vieux. On a de lui un capitolo sur Florence 282, composé en 1373, et une vingtaine de sonnets 283, où l'on remarque cette facilité piquante qui plairait davantage, dans le genre dont ils sont les premiers modèles, s'ils ne tombaient pas trop souvent du plaisant dans le burlesque, ou si même ce burlesque était bas sans être grossier. Il sait prendre un ton gai dans les sujets les plus graves; c'est ainsi que, mêlant l'idée de la mort avec celles de son métier, il dit dans son premier sonnet: