Il serait trop long de rapporter tous les traits de la vie du roi Alphonse qui prouvent son amour pour les sciences, pour la théologie, où il se piquait d'être aussi fort qu'aucun docteur de son royaume, pour la philosophie et pour les lettres. Le soin qui occupait le plus alors tous ceux qui les aimaient, celui de rechercher et de rassembler d'anciens manuscrits, était un des objets favoris de son attention et de ses dépenses. Il parvint à en former une collection nombreuse et choisie; et de tous les appartements de son palais, sa bibliothèque était celui où il se plaisait le plus. Il n'avait point pour écusson d'autres armes qu'un livre ouvert; sa joie s'exprimait par les signes les moins équivoques quand on lui en procurait un nouveau pour lui; lorsqu'à la prise et dans le pillage de quelque ville, il arrivait aux soldats de trouver des livres, ils se gardaient bien de les détruire, et les portaient au roi, comme ce qu'ils avaient trouvé de plus précieux dans le butin. C'est cette passion pour les livres que Cosme de Médicis sut mettre à profit pour terminer quelques différents assez graves qui s'étaient élevés entre Alphonse et lui. Il fit à ce roi le sacrifice d'un beau manuscrit de Tite-Live, et la bonne harmonie se rétablit 333. Malgré nos progrès en tout genre et tous les avantages de notre siècle sur celui de Cosme et d'Alphonse, il est permis de regretter le temps où le don d'un livre latin, fait à propos, maintenait où rétablissait la paix entre deux états. L'histoire ajoute que les médecins du roi voulurent lui persuader que ce livre était empoisonné; mais qu'il méprisa leurs soupçons, et se mit à lire l'ouvrage avec un extrême plaisir 334.
Quelques années plus tard, ce moyen de négociation aurait perdu son efficacité. L'invention de l'imprimerie, autre événement plus important encore par ses effets que la prise de Constantinople, sembla naître à la même époque pour consoler le monde littéraire de cette ruine et pour en sauver les débris. En rendant aussi prompte que facile la multiplication des copies d'un livre, elle en diminua la haute valeur. Il y eut encore des exemplaires infiniment précieux, et il y en aura toujours; mais il n'y en eut plus d'inappréciables, parce qu'il n'y en eut plus d'uniques, dont la possession pût être l'objet de l'ambition d'un roi, et dont le sacrifice lui parût une satisfaction suffisante. On a observé avec justesse 335 que cette invention parut précisément dans le temps le plus propre à sa propagation et à son succès. Si elle était née dans ces siècles où l'on ne s'était encore occupé ni des sciences ni des livres, où un homme passait pour savant dès qu'il était en état de lire et d'écrire tant bien que mal, les inventeurs auraient été forcés de laisser oisifs leurs caractères et leurs presses, peut-être de les jeter au feu, et de chercher pour vivre d'autres ressources. Mais le bonheur des lettres voulut que l'imprimerie fût inventée précisément au moment où la recherche des livres excitait un enthousiasme universel; à peine était-elle connue qu'elle fut accueillie, célébrée, adoptée de toutes parts, comme le don le plus précieux que les arts eussent encore fait aux peuples modernes; invention merveilleuse en effet, qui décida plus que toute autre de leur supériorité sur les anciens, et qui fut pour l'homme civilisé un moyen de progrès aussi puissant peut-être que l'avait été, dans l'enfance de la civilisation, la découverte de l'écriture et la création de l'alphabet.
Mayence, Harlem et Strasbourg se sont long-temps disputé l'honneur de lui avoir donné naissance. La Caille, Chevillier, Maittaire, Prosper Marchand, Orlandi, Schœphlin, Meerman 336, semblaient avoir épuisé cette matière. D'autres auteurs l'ont encore traitée depuis. Le résultat le plus clair de toutes ses recherches est que l'invention de l'imprimerie en caractères mobiles appartient à l'Allemagne; que Jean Guttimberg de Mayence l'employa le premier 337, et que le premier livre qui fut imprimé avec cette espèce de caractères fut une Bible qui parut de 1450 à 1455, et dont on n'a encore retrouvé, dit-on, que trois exemplaires 338. Le reste importe médiocrement à ceux qui sont plus attentifs aux effets et aux causes, que curieux des noms de lieu et des dates. Il paraît encore certain que cette invention passa d'Allemagne en Italie avant de se répandre ailleurs; mais une autre question que les érudits italiens ont souvent agitée, et qui nous arrêtera encore moins, est de savoir quel est, en Italie, le lieu où la première imprimerie s'établit. Est-ce Venise ou Milan? Est-ce le monastère de Subiac, dans la campagne de Rome? Dans l'un ou dans l'autre lieu, on avoue que ce furent deux imprimeurs allemands 339 qui transportèrent leurs instruments et leur industrie, et que leurs éditions les plus anciennes ne remontent pas plus haut que 1465. Ce qui paraît donner l'avantage au monastère de Subiac, c'est qu'il était alors habité par des moines allemands, et que ce dut être un motif de préférence pour des ouvriers de ce pays.
Note 336: (retour) Histoire de l'Imprimerie, Paris, 1689, in-4.; l'Origine de l'Imprimerie de Paris, Paris, 1694, in-4.; Annales Typographici, La Haye et Londres, 1719-1741, 9 vol. in-4.; Histoire de l'Imprimerie, La Haye, 1740, in-4.; Origine e progressi della stampa, Bononiæ, 1722, in-4.; Vindiciœ Typographicœ, Argentinæ, 1760, in-4.; Origines Typographycœ, La Haye, 1765, in-4.
Note 337: (retour) La fable de Laurent Coster, soutenue par Meerman, est entièrement discréditée aujourd'hui. M. de la Serna Santander, dans l'Essai historique qui précède son Dictionnaire bibliographique choisi du quinzième siècle, Bruxelles, 1805, in-8., ne laisse rien à désirer ni à dire sur cet objet.
Cosme ne vécut pas assez pour voir cette belle découverte se répandre dans sa patrie. Pendant ses dernières années, il passait, à quelques-unes de ses maisons de campagne 340, tout le temps qu'il pouvait dérober aux affaires publiques. L'amélioration de ses terres, dont il tirait un immense revenu, y faisait sa principale occupation, et l'étude de la philosophie platonicienne, son plus agréable délassement. Marsile Ficin l'accompagnait dans tous ces voyages; il a écrit quelque part que Midas n'était pas plus avare de son or, que Cosme ne l'était de son temps. Il l'employa ainsi jusqu'à son dernier jour, donnant à ses affaires personnelles, avec une grand calme d'esprit, le temps qu'elles exigeaient de lui, et consacrant le reste à des entretiens philosophiques sur les matières les plus élevées et les plus abstraites. Se sentant près de mourir, il fit appeler Contessina, son épouse, et Pierre, son fils, leur parla long-temps des affaires du gouvernement, de celles de son commerce et de sa famille, recommanda à Pierre de veiller avec la plus grande attention sur l'éducation de ses deux fils, Laurent et Julien, exigea que ses funérailles se fissent arec la plus grande simplicité, et mourut six jours après 341, âgé de soixante-quinze ans.
Si ses funérailles furent faites sans autre pompe que celle que son fils crut nécessaire à sa piété filiale et à la décence 342, elles furent accompagnées d'une affluence de citoyens, et d'expressions de la douleur publique, plus honorables pour sa mémoire que toutes les magnificences du luxe des morts; et ce qui l'honore encore d'avantage, c'est le décret du sénat, confirmé par le peuple, qui décerne à Cosme de Médicis, après sa mort, le titre de Père de la patrie 343.
Si l'on ajoute à l'idée que l'histoire nous donne de ses avantages extérieurs, de la culture et de l'élévation de son esprit, et de la protection aussi éclairée que généreuse qu'il accorda aux lettres, les encouragements que lui durent les beaux-arts, qui étaient encore, pour ainsi dire, au berceau, on sera forcé de reconnaître que, si les circonstances favorisèrent singulièrement cet homme illustre, il sut aussi profiter admirablement de ces circonstances heureuses, et que tout ce qui honore l'esprit humain, tout ce qui fit à cette époque la splendeur et la gloire de son pays, trouva, dans le noble emploi qu'il fit de son pouvoir et de ses richesses, de puissants moyens d'accroissement et de prospérité. Ce n'était pas un protecteur que les artistes et les gens de lettres croyaient avoir en lui, c'était un ami que leur avait ménagé la fortune, et qui aimait à partager avec eux ce qu'elle avait fait pour lui; de même que ses concitoyens ne voyaient dans un chef si affable, si simple et si populaire, qu'un citoyen laborieux et appliqué, que sa capacité rendait propre à gérer, mieux qu'un autre, les affaires de la république, et ses richesses, et sa magnificence à les représenter avec plus d'honneur. Il dépensa des sommes immenses à décorer Florence d'édifices publics. Michellozzi et Brunelleschi, dont l'un, dit M. Roscoe 344, était un homme de talent, et l'autre, un homme de génie, étaient ses deux architectes de choix. Il employait surtout le dernier pour les monuments publics; mais, lorsqu'il fit bâtir une maison pour lui et pour sa famille, il préféra les plans de Michellozzi, parce qu'ils étaient plus simples. En décorant cette maison des restes les plus précieux de l'art antique, il y employa aussi les talents des artistes modernes, et surtout du jeune peintre Masaccio, qui substituait un nouveau style, une composition plus expressive et plus naturelle, à la manière sèche et froide de Giotto et de ses disciples; il l'occupa ensuite, ainsi que Filippo Lippi, son élève, à embellir les temples qu'il avait fait bâtir; et l'on voyait en même temps à Florence, comme dans une nouvelle Athènes, Masaccio et Lippi orner des productions de leur pinceau les églises et les palais, Donatello donner au marbre l'expression et la vie, Brunelleschi, architecte, sculpteur et poëte, élever la magnifique coupole de Santa Maria del Fiore, et Ghiberti couler en bronze les admirables portes de l'église Saint-Jean, qui, suivant l'expression de Michel-Ange, étaient dignes d'être les portes du paradis 345; tandis que l'académie platonicienne discutait les questions les plus sublimes de la philosophie, que les Grecs réfugiés, pour prix du noble asyle qui leur était donné, répandaient les trésors de leur belle langue, et les chefs-d'œuvre de leurs orateurs, de leurs philosophes, de leurs poëtes, et que de savants Italiens recherchaient avec ardeur, interprétaient avec sagacité, et multipliaient avec un zèle infatigable, les copies de ces chefs-d'œuvre échappées au fer des barbares et à la rouille du temps.
Note 345: (retour) Un giorno Michel Agnolo Buonarotti fermatosi a veder questo lavora, e dimandato quel che gliene paresse, e se questa porte eran belle, rispose: elle son tanto belle, ch'elle starebbon bene alle porte del paradiso. Vasari, Vita di Lorenzo Ghiberti, éd. de Rome, 1759, in-4., l. I, p. 213 et suiv. On trouve dans cette Vie les détails les plus curieux sur le dessin et sur l'exécution de ces admirables portes de St.-Jean. Ce qui prouve l'état florissant où étaient déjà les arts, c'est que l'exécution en fut donnée au concours, et que Lorenzo Ghiberti, qui n'avait que vingt-deux ans, l'emporta sur sept rivaux. Le sujet du concours était le sacrifice d'Abraham fondu en bronze. L'ouvrage de Ghiberti, jugé infiniment supérieur par une assemblée de trente-quatre personnes, peintres, sculpteurs, orfèvres, tant florentins qu'étrangers, accourus de toutes les parties de l'Italie, lui fit adjuger sur-le-champ l'exécution et la fonte des portes. La première, dont Vasari fait une description détaillée, étant finie, se trouva du poids de trente-quatre milliers de livres, et coûta, tout compris, vingt-deux mille florins. La seconde porte, décrite de même, ibid., et qui fut commencée quelques années après, est d'un travail et d'une richesse encore plus admirables. Vasari prétend que la confection de ces deux portes coûta quarante ans de travaux à leur auteur; Bottari, dans une note, les réduit à vingt-deux ans. Elles furent commencées en 1402, et terminées en 1423. Voy. dans Vasari, loc. cit., la description des figures et des ornements, et le détail des opérations de Ghiberti.
Philologues et Grammairiens célèbres du quinzième siècle; Guarino de Vérone, Jean Aurispa, Ambrogio Traversari, Leonardo Bruni d'Arezzo, Gasparino Barzizza, Poggio Bracciolini, Filelfo, Laurent Valla; etc.
L'érudition imprima son cachet sur le quinzième siècle, comme le génie avait imprimé le sien sur le quatorzième; mais une érudition substantielle, conservatrice, vraiment profitable aux lettres, sans laquelle même la plupart des anciens auteurs, quoique recouvrés alors, n'auraient point existé pour nous; et non point cette érudition aussi vaine que fatigante, qui redit encore aujourd'hui ce qui fut dit alors, et ce qui a été redit cent fois depuis; qui met un soin minutieux à expliquer toujours ce que personne ne s'est jamais soucié de savoir, entasse des pages sur un mot, des volumes sur quelques phrases, multiplie les gloses, comme pour empêcher d'entendre les textes, et parviendrait à rendre l'Antiquité ennuyeuse, si l'on n'avait pas toujours la ressource de lire les textes sans les gloses.
À voir la direction générale que prirent alors les esprits, on dirait qu'ils agirent d'accord et d'après une délibération aussi unanime qu'elle était sage: il semblerait que, certains désormais de l'existence d'une langue à qui toutes les beautés de la poésie et de l'éloquence étaient assurées, ils reconnurent de concert que, si l'on voulait que l'emploi de cette langue fût aussi heureux qu'il l'avait été dans les trois grands écrivains de l'autre siècle, il fallait exploiter et fouiller, comme eux, la riche mine des anciens, se familiariser, comme ils l'avaient fait, avec les muses grecques et latines, rapprendre, sous la dictée de Cicéron, de Térence et de Virgile, le vrai génie et les tours propres de l'idiome latin, dont on se servait toujours, mais vicié, corrompu par le mauvais latin de l'école; chercher enfin, dans les langues savantes, le secret que Dante, Pétrarque et Boccace y avaient trouvé, de donner à une langue, basse et populaire jusqu'à eux, l'élévation, l'énergie et la délicatesse qui la rendaient propre à examiner toutes les nuances des combinaisons de l'esprit et des inspirations du génie.
Telle fut, dès le commencement de ce siècle, la tendance commune des efforts de tous les hommes studieux. L'ardeur avec laquelle on se porta vers l'étude des anciens, et surtout des Grecs, l'empressement à apprendre leur langue, et à rassembler les manuscrits de leurs ouvrages, devinrent une passion générale qui s'empara de tous les esprits. Les grammairiens, les philologues ou professeurs de langues et de littérature ancienne, jouent donc, à cette époque, un rôle plus important que dans les époques précédentes. En effet, on voit que la plupart des hommes qui l'ont illustrée sortirent des écoles de deux grammairiens célèbres, Jean de Ravenne et le savant Grec Emmanuel Chrysoloras. Le premier, élevé, comme on l'a vu précédemment 346, par Pétrarque, avec une extrême tendresse, lui avait donné des chagrins, et n'avait pu lasser les bontés de son maître, par l'inconstance de son humeur. On ne sait pas bien positivement ce qu'il devint après la mort de Pétrarque. On le voit pendant plusieurs années professant à Padoue, et presque en même temps à Florence. Il faut donc, ou qu'il y ait eu deux professeurs de ce nom, comme quelques auteurs l'ont cru 347, ou que le même se soit transporté rapidement de l'une à l'autre ville, opinion qui paraît plus vraisemblable 348. Ce qu'il y a de certain, c'est que ce Jean de Ravenne fut un des plus savants maîtres de son temps; il sortit de son école un si grand nombre d'Italiens célèbres, qu'on l'a comparé au cheval de Troie, d'où sortirent les Grecs les plus illustres 349. Il professait encore à Florence en 1412, et fut chargé, pour la seconde fois, cette année même, d'expliquer le poëme du Dante 350. L'abbé Mehus conjecture qu'il ne mourut que vers l'an 1420 351. Les nombreux disciples d'Emmanuel Chrysoloras, célèbre professeur de langue et de littérature grecque, dont nous avons aussi parlé 352, ne contribuèrent pas moins que ceux de Jean de Ravenne à donner à ce siècle le caractère d'érudition qui le distingue.
Guarino de Vérone, première tige d'une famille héréditairement illustre dans les lettres, fut l'un des élèves les plus célèbres de ces deux maîtres. Il était né en 1370, à Vérone, d'une famille noble 353. Après s'être instruit, sous Jean de Ravenne, de la langue et de la littérature latines, il se rendit à Constantinople, uniquement pour apprendre le grec à l'école d'Emmanuel Chrysoloras, qui n'était point encore passé en Italie. Un écrivain du quinzième et du seizième siècle 354, a prétendu qu'il était d'un âge avancé quand il fit ce voyage, qu'il revenait en Italie avec deux grandes caisses de livres grecs, fruits de ses recherches, lorsqu'il fut accueilli par une tempête affreuse, et qu'ayant perdu, dans ce naufrage, une de ses deux caisses, il en conçut tant de chagrin, que ses cheveux blanchirent dans une nuit. Mafféi et Apostolo Zeno révoquèrent en doute ce récit, qu'ils traitent de fabuleux 355. Il paraît, en effet, en rapprochant plusieurs circonstances, que Guarino était fort jeune quand il passa en Grèce, et qu'il n'avait guère que vingt ans lorsqu'il en revint: mais ce n'est pas une raison pour que le reste de ce fait soit une fable. Il serait peu étonnant que les cheveux d'un homme déjà vieux blanchissent pour une raison quelconque; il l'est beaucoup que ceux d'un jeune homme éprouvent cette métamorphose; mais c'est aussi comme une chose très-étonnante que ce fait est rapporté. Guarino, de retour en Italie, tint d'abord école à Florence, et successivement à Vérone, sa patrie, à Padoue, Bologne, à Venise et à Ferrare. Cette dernière ville est celle où il séjourna le plus. Nicolas III d'Est l'y appela 356 pour lui confier l'éducation de son fils Lionel. Six ou sept ans après, quand il l'eut finie, il fut fait professeur de langue grecque et latine dans l'Université de Ferrare 357, dont le marquis Nicolas avait la prospérité fort à cœur. Guarino remplissait cette fonction lorsque se tint le grand concile, où l'empereur grec Jean Paléologue se rendit. Les Grecs, dont il était accompagné, donnèrent à notre professeur beaucoup d'occupation, comme il le disait lui-même dans des lettres citées par le cardinal Querini 358. Il passa avec eux à Florence, lors de la translation du concile, sans doute pour servir d'interprète dans les conférences entre les Latins et les Grecs. Il revint ensuite à Ferrare, où il professait encore à la fin de 1460, lorsqu'il mourut, âgé de quatre-vingt-dix ans.
Ses principaux ouvrages consistent en traductions latines des auteurs grecs; celles de plusieurs Vies de Plutarque, de quelques-unes de ses œuvres morales, et surtout de la Géographie de Strabon 359, sont les principales. Il ajouta aux Vies traduites de Pétrarque, la Vie d'Aristote et celle de Platon. Il composa de plus une grammaire grecque 360 et une grammaire latine 361, des commentaires sur plusieurs auteurs des deux langues 362, plusieurs discours latins prononcés à Vérone, à Ferrare et ailleurs, quelques poésies latines et un grand nombre de lettres qui n'ont point été imprimées 363. C'est lui qui retrouva le premier les poésies de Catulle, couvertes de poussière dans un grenier, et presque détruites 364. Il les restaura, les corrigea, les mit en état d'être lues et entendues, à l'exception d'un petit nombre de vers où le temps avait tellement imprimé ses traces, que ni Guarino, ni aucun autre depuis, n'ont pu les effacer entièrement.
Note 359: (retour) Il ne traduisit d'abord que les dix premiers livres, par ordre du pape Nicolas V; Grégoire de Tyferne traduisit les sept autres, et c'est dans cet état qu'ils ont été imprimés pour la première fois à Rome, vers 1470, in-fol., par les soins de Jean André, évêque d'Aleria; mais, à la demande du sénateur vénitien Marcello, Guarino traduisit aussi dans la suite ces sept derniers, et on les garde manuscrits dans plusieurs bibliothèques, à Venise, à Modène, etc. Mafféi, Verona illustrata, t. II, p. 145, cite un manuscrit original des dix-sept livres, écrit tout entier de la main même de Guarino, et qui était alors à Venise, dans la bibliothèque du sénateur Soranzo.
Note 361: (retour) Grammaticæ institutiones, per Bartholomœum Philalethem, sans date et sans nom de lieu, mais à Vérone, 1487, et réimprimée en 1540; premier modèle, selon Mafféi (ub. sup. p. 149) de toutes celles qu'on a faites depuis. Il faut ajouter quelques opuscules, Carmina differentiala. Liber de Diphtongis, etc.
Il y a peu de proportion entre ces travaux de Guarino et l'immense réputation dont il a joui dans son siècle, et même dans les âges suivants; mais le grand bien qu'il fit aux lettres, et qui justifie cette renommée, fut dans le nombre presque infini de disciples qu'il forma pendant sa longue carrière, et auxquels il inspira le goût des bonnes études et de la littérature ancienne. C'est surtout comme l'un des plus zélés restaurateurs de cette littérature et de ces études qu'il mérite les grands éloges que lui donnèrent plusieurs écrivains de son temps. Une des qualités qu'ils louent le plus en lui, est l'activité prodigieuse qu'il conserva jusque dans ses dernières années. «Deux choses, dit l'un d'eux 365, décorent la vieillesse de notre Guarino, qui a décoré l'Italie entière en y ranimant l'étude des belles-lettres; c'est une mémoire incroyable et une infatigable application à la lecture. À peine il mange, à peine il dort, à peine il sort de chez lui, et cependant ses membres et ses sens conservent toute la vigueur de la jeunesse.» Cet homme laborieux eut, de la même femme, douze enfants au moins. Deux de ses fils suivirent ses traces. Jérôme, ou Girolamo fut secrétaire d'Alphonse, roi de Naples. Baptiste, plus connu, fut professeur de littérature grecque et latine à Ferrare, comme son père. Il eut, comme lui, de savants et illustres élèves, entre autres Giglia Giraldi et Alde Manuce. Il laissa des poésies latines qui sont imprimées 366; un Traité des études 367 qui l'est aussi, sans compter un grand nombre d'Opuscules, de Traductions du grec, de Discours et de Lettres, restés inédits. C'est à lui que l'on dut la première édition des Commentaires de Servius sur Virgile 368; il travailla beaucoup et avec fruit à corriger et à expliquer Catulle, qu'avait retrouvé son père 369; les auteurs contemporains mettent presque de pair le père et le fils dans leurs éloges, et en considérant cette continuité de services, d'enseignement et de travaux, les amis des lettres ne doivent point les séparer dans leur reconnaissance.
Note 368: (retour) C'est du moins ce que dit Mafféi, loc. cit.; mais l'édition dont il parle est celle de Venise, 1471, avec une souscription en vers latins, où Guarino est nommé, et l'on en cite une de Rome, sans date, que les bibliographes prétendent être de l'année précédente, 1470. Voy. Debure, Bibl. instr., Belles-Lettres, t. I, p. 291.
Il n'y eut peut-être jamais de plus grands rapports entre deux hommes qui courent la même carrière que ceux qu'on remarque entre Guarino de Vérone et Jean Aurispa 370. Leur longue vie, le genre de leurs travaux, les vicissitudes qu'ils éprouvèrent ont une ressemblance frappante. Tous deux nés presque en même temps, tous deux professeurs de la même science et presque dans les mêmes villes, tous deux d'une ardeur infatigable pour la recherche des anciens manuscrits, Aurispa, pour dernier trait de sympathie, passa comme Guarino à Constantinople, uniquement pour apprendre le grec. Il était né un an avant lui, en 1369. La Sicile fut sa patrie, et sans doute il y resta pendant ses premières années. Ce ne fut que dans un âge mûr qu'il voyagea en Grèce. L'activité qu'il mit à y rechercher les anciens livres eut le plus heureux succès. À son retour en Italie, il rapporta à Venise deux cent trente manuscrits d'auteurs grecs, parmi lesquels on compte les poésies de Callimaque, de Pindare, d'Oppien, celles qu'on attribue à Orphée, toutes les Œuvres de Platon, de Proclus, de Plotin, de Xénophon; les histoires d'Arrien, de Dion, de Diodore de Sicile, de Procope et plusieurs autres qu'il rendit le premier aux lettres européennes. Il revint en Italie avec le jeune empereur grec Jean Paléologue, que, du vivant de son père, on appelait Calojean, à cause de sa beauté. Il était avec lui à Venise à la fin de 1423. Il l'accompagna dans plusieurs villes, et ne se sépara de lui que l'année suivante. Il se rendit ensuite à Bologne, où l'on désira l'attacher à l'Université comme professeur de langue grecque. Il resta un an dans cette ville, dont il trouva les habitants polis et d'un bon commerce, mais peu disposés à l'étude des belles-lettres 371. On se rappelle cependant de quelle réputation jouissait l'Université de Bologne, et rien ne prouve mieux combien il y avait de différence entre des études littéraires et celles que l'on avait faites jusque-là dans les Universités, et que l'on y faisait encore.
On désirait depuis quelque temps à Florence d'y attirer Jean Aurispa. On lui promettait un traitement plus avantageux, et des esprits mieux préparés à la culture des lettres. Il s'y rendit enfin; mais soit par l'effet de quelques brouilleries qui furent très-fréquentes parmi les littérateurs de ce temps, soit par tout autre motif, il y resta peu d'années, et passa de Florence à Ferrare, où le marquis Nicolas III le retint par ses bienfaits. Il y était encore en 1438, quand le concile de Bâle y fut transféré. Ce fut alors qu'il fut connu du pape Eugène IV, qui se l'attacha en qualité de secrétaire apostolique. Nicolas V le confirma dans cette place 372. Il n'est pas étonnant qu'un pontife aussi ami des lettres s'occupât de la fortune d'un savant si distingué. Il lui accorda quelques bénéfices qui le mirent, pour le reste de sa vie, au-dessus du besoin. Devenu vieux, il désira quitter la cour romaine, et revenir à Ferrare, où il avait encore des amis. Il y retourna en effet en 1450, y vécut tranquille et honoré pendant dix ans, et mourut plus que nonagénaire, en 1460. Plusieurs traductions du grec en latin, quelques lettres et quelques poésies latines, sont aussi tout ce qui reste d'Aurispa. C'est à son long professorat, aux manuscrits précieux qu'il recueillit, qu'il expliqua, dont il répandit et multiplia les copies, en un mot, aux efforts constants qu'il fit pour seconder le mouvement général qui se portait alors vers l'étude des langues anciennes, qu'il dut, comme Guarino, sa juste célébrité.
Gasparino Barzizza, autre célèbre professeur et orateur de ce temps, prit son nom du village de Barzizza, près de Bergame, où il était né en 1370. On croit qu'il fit ses études à Bergame, et qu'il y tint même ensuite une école particulière. Il professa ensuite publiquement les belles-lettres à Pavie, à Venise, à Padoue et à Milan. Il était dans cette dernière ville en 1418, lorsque le Pape Martin V y passa, en revenant du concile de Constance. Barzizza fut choisi pour le complimenter, et les deux Universités de Pavie et de Padoue ayant envoyé des orateurs auprès de ce pontife, ce fut encore lui qui fut chargé de rédiger les deux harangues. Il jouit le reste de sa vie de la faveur du duc Philippe-Marie Visconti et de la considération due à ses talents et à son savoir: il mourut à Milan vers la fin de 1430.
Les Œuvres latines qu'il a laissées ne sont pas ses seuls titres pour être compté parmi les restaurateurs des bonnes études et de l'élégante latinité: il l'est surtout, comme Aurispa et Guarino, pour son zèle à expliquer les anciens auteurs, et à déchiffrer les manuscrits dont la recherche occupait alors tous les savants. Ses épîtres forment pour nous autres Français une curiosité typographique. Quand deux docteurs de Sorbonne 373 eurent fait venir d'Allemagne à Paris, en 1469, trois ouvriers imprimeurs 374 qui dressèrent leurs presses dans une salle de cette maison, les lettres de Gasparino furent le premier produit de cet art, nouveau pour Paris et pour la France 375. Tous ses ouvrages ont été recueillis et publiés dans le siècle dernier, avec ceux de son fils Guiniforte, par le cardinal Furietti 376. Ce fils était né à Pavie, en 1406. Il n'eut pas la même réputation d'éloquence et d'élégance que son père, mais il fournit une carrière plus brillante. Il expliquait à Novarre les Offices de Cicéron et les comédies de Térence, lorsque des circonstances heureuses le firent connaître du roi Alphonse d'Aragon; admis à le haranguer à Barcelone, en 1432, il déploya tant d'éloquence, qu'Alphonse, enchanté de l'entendre, le nomma sur-le-champ son conseiller. Il accompagna ce monarque dans son expédition sur les côtes d'Afrique. Tombé malade en Sicile, il obtint la permission de retourner à Milan, sans rien perdre de la faveur du roi. Le duc Philippe-Marie lui accorda le titre de son vicaire-général; et, ce qui est digne de remarque, c'est que ce titre n'empêcha point Guiniforte d'accepter la chaire de philosophie morale qui lui fut offerte; il fut souvent interrompu, dans ses fonctions de professeur, par les ambassades dont le duc le chargea auprès du roi Alphonse et des papes Eugène IV et Nicolas V. Après la mort de Philippe-Marie, François Sforce lui ayant donné le titre de secrétaire ducal, il passa tranquillement dans cet emploi le reste de sa vie. On croit qu'il mourut vers la fin de 1459. Ses lettres et ses harangues, publiées avec les œuvres de son père, se sentent de même du commerce et de l'étude assidue des anciens.
Ambrogio Traversari, religieux Camaldule, fut l'un des plus illustres élèves d'Emmanuel Chrysoloras. Né en 1386 377 à Portico, château de la Romagne, qui passa peu de temps après sous la domination de Florence, il entra, dès l'âge de quatorze ans, l'année même où commençait un autre siècle, dans l'Ordre 378 dont le nom se trouve toujours réuni avec le sien; car on ne l'appelle point autrement qu'Ambrogio le Camuldule. Il s'y livra entièrement à l'étude, et y resta trente-un ans sans aucune fonction qui le détournât de la culture des lettres. Converser avec les savants qui étaient alors à Florence, entretenir un commerce de lettres suivi avec ceux qui en étaient absents, recueillir de toutes parts d'anciens manuscrits, traduire du grec en latin plusieurs auteurs, et composer lui-même plusieurs ouvrages d'érudition, furent, pendant ce temps, toutes ses occupations. Il se fit aimer par son caractère autant que par son savoir, et compta, parmi ses amis, Cosme de Médicis, Niccolo Niccoli, et tous ceux des citoyens distingués de Florence qui aimaient et cultivaient les lettres. Créé, en 1431, Général de son Ordre, et occupé depuis ce moment d'affaires et de voyages, il eut moins de temps à donner à l'étude, mais il y consacra toujours ses loisirs. Il se servit même de ses voyages ou tournées qu'il faisait en visitant les maisons de l'Ordre, pour composer un ouvrage qu'il intitula Hodæporicon, et qui contient, comme ce titre grec l'annonce, le détail de ses voyages, et des choses relatives aux lettres qu'ils lui donnaient lieu d'observer. Ce livre, qui est imprimé 379, fournit beaucoup de lumières sur l'histoire littéraire du quinzième siècle; et ses lettres latines, qui le sont aussi, en fournissent encore davantage 380.
Note 379: (retour) Ambrosii, Camaldulensis abbatis Hodæporicon, anno 1431 ad capitulum generale ejusdem ordinis susceptum, et ex bibliothecâ medicâ editum à Nicolao Bartholini, Florentiæ, in-4. Debure, Bibl. instr., n°. 4531, met à cette édition la date de 1680; mais elle est sans date, et l'abbé Mehus nous apprend qu'elle est de 1681. Et quamvis, dit-il (Prœf. ad Vitam Ambr. Camald., p. 91). Bartholini editio anno quo in lucem venit nusquam prœ se ferat, didici tamen ex codice chartaceo Biblioth. publicœ Magliabechianœ, an. 1681, productam fuisse.
Note 380: (retour) Les PP. Martene et Durand sont les premiers qui aient publié un recueil des Lettres d'Ambrogio Traversari (Amplissima collectio veter Monum. t. III). Elles ont été réimprimées avec de nombreuses additions, par P. Canneti et par le savant abbé Mehus, sous ce titre: Ambrosii Traversarii generalis Camaldulensium aliorumque ad ipsum et ad alios de eodem Ambrosio latinæ epistolæ, etc., 2 vol. gr. in-fol. Florence, 1759. L'abbé Mehus y a joint une Vie de l'auteur, ou plutôt une histoire de la renaissance des lettres à Florence, qui est un riche dépôt de connaissances et de renseignements certains, mais écrite avec un désordre fatigant, et où les objets sont entassés avec surabondance et confusion.
Envoyé par le pape Eugène IV au concile de Constance, Ambrogio le fut ensuite auprès de l'empereur Sigismond, revint à Venise pour y recevoir, au nom du pape, l'empereur et le patriarche des Grecs, les conduisit à Ferrare, assista au grand concile, dont la réunion des deux Églises était le principal objet, et mourut, en 1439, âgé de cinquante-trois ans seulement, peu de temps après l'heureuse issue de ce concile, à laquelle il contribua par son esprit conciliant, sa science théologique, et sa connaissance égale des deux langues. Ambrogio le Camaldule ne professa point, mais il fut sans cesse occupé d'entretenir par ses relations, ses correspondances et ses travaux, ce goût pour les bonnes études, que de célèbres professeurs, qui étaient tous ses amis, répandaient par leurs leçons. Il ne se fit, pour ainsi dire, à Florence, aucun bien aux lettres pendant la vie, auquel il n'ait activement et puissamment contribué.
Enfin, ce fut encore un élève de Jean de Ravenne et d'Emmanuel Chrysoloras, que ce Leonardo Bruni, l'un de ceux qui illustrèrent le nom d'Arétin, ou de citoyen d'Arezzo, nom qu'un homme qui ne les valait pas, malgré tout le bruit qu'il a fait, porta dans la suite, sous lequel il est seul connu en France, et qu'il a presque déshonore. Leonardo naquit en 1369 381; il n'avait que quinze ans lorsque les troupes françaises, conduites par Enguerrand de Coucy, et réunies aux bannis d'Arezzo, entrèrent dans cette ville, et la remplirent de trouble et de carnage. Son père fut emmené prisonnier dans un château 382, et lui dans un autre 383. Dans la chambre où il fut enfermé se trouvait un portrait de Pétrarque. Il y tenait les yeux sans cesse attachés, et cette espèce de contemplation l'enflamma du désir d'imiter ce grand homme. Lorsqu'il fut mis en liberté, il se rendit à Florence, où il continua, sous Jean de Ravenne, les études qu'il avait commencées à Arezzo. Des vues solides d'établissement l'engagèrent à étudier aussi les lois. Il y était fort appliqué, lorsque Emmanuel Chrysoloras, appelé à Florence, y ouvrit son école de langue grecque. Leonardo quitta les lois pour la suivre; et ce fut avec tant d'ardeur, qu'il répétait dans son sommeil, comme il l'assure lui-même 384, ce qu'il avait appris pendant le jour. Peu de temps après le départ de Chrysoloras, il fut appelé à Rome par le pape Innocent VII, et revêtu de l'emploi de secrétaire apostolique 385. Il partagea les dangers et les vicissitudes de ce pontife, s'enfuit de Rome et y revint avec lui. Après sa mort, il conserva la même place auprès de Grégoire XII. Il la conserva encore sous Alexandre V, qui connaissait le prix d'un homme tel que lui, et même sous le pape Corsaire Jean XXIII, qui pouvait le connaître un peu moins. Après la déposition de ce pontife au concile de Constance, Leonardo revint à Florence. Il y était quand Martin V éprouva, dans cette ville, quelques désagréments qui le mirent fort en colère. On chanta publiquement une chanson satirique, dont le refrain était, Papa Martino, non vale un quattrino 386. Le pape prit la chose au sérieux; il voulut sévir contre les Florentins, et les excommunier, eux et leur ville, pour une chanson: ce fut Leonardo qui le fléchit par un discours éloquent qu'il nous a conservé dans ses mémoires 387. Il avait déjà été nommé chancelier de la république; il le fut alors une seconde fois, posséda cet emploi jusqu'à sa mort, en 1444. On lui fit des obsèques magnifiques. Giannozzo Manetti prononça son oraison funèbre. Il le couronna de laurier, par décret de l'autorité publique. On plaça sur sa poitrine l'Histoire de Florence, qu'il avait écrite en latin; enfin, on lui éleva un mausolée en marbre, que l'on voit encore à Florence, dans l'église de Sainte-Croix.
Leonardo Bruni ne fut pas seulement un des hommes les plus savants de son siècle; il fut aussi l'un de ceux dont le commerce était le plus aimable, et qui avait, dans ses mœurs et dans ses manières, le plus de dignité. Sa renommée ne se bornait point à l'Italie. On vit des Espagnols et des Français faire le voyage de Florence, par le seul désir de le connaître. On raconte qu'un Espagnol, chargé par son roi de le visiter, s'agenouilla devant lui, et ne consentit qu'avec peine à se relever 388. Les honneurs qu'il recevait ne lui inspiraient aucun orgueil. On ne lui reproche qu'un peu d'avarice; mais quelquefois on donne ce nom à l'amour de l'ordre et de l'économie. Il était d'une fidélité à toute épreuve en amitié, savait pardonner à ses amis de légers torts, et même de plus graves; il fallait enfin, pour le forcer de rompre avec eux, qu'il fût poussé à bout, comme il le fut par Niccolo Niccoli, que nous avons compté parmi les bienfaiteurs des lettres 389, mais homme d'un caractère difficile, et dont les mœurs n'étaient pas, à ce qu'il paraît, aussi pures que le goût.
Leonardo et lui étaient liés de l'amitié la plus intime: une aventure scandaleuse les brouilla. Niccolo Niccoli avait cinq frères; il enleva publiquement à un d'entre eux sa maîtresse 390; celle-ci eut l'insolence d'insulter la femme d'un second; tous cinq furent d'accord pour lui infliger en pleine rue un châtiment peu décent et honteux 391. Niccolo fut au désespoir. Ses amis essayèrent en vain de le consoler. Leonardo s'abstint de l'aller voir: Niccolo remarqua son absence, et lui en fit faire des reproches. Leonardo ne répondit peut-être pas avec les égards qu'on doit à un esprit malade. Sa réponse, trop fidèlement rendue, mit Niccolo dans une véritable fureur. Il abjura son amitié, et s'emporta hautement contre lui, dans les propos les plus injurieux et les plus amers. Leonardo, quoique d'un caractère doux, perdit patience, et écrivit contre son ancien ami, une Invective, où il lui rendait avec usure les injures qu'il en avait reçues, mais qui, heureusement pour son auteur, n'a jamais été publiée 392. Cette malheureuse querelle désolait tous leurs amis communs; plusieurs essayèrent en vain de les réconcilier. Ce fut Poggio Bracciolini qui en eut enfin la gloire. La réconciliation fut sincère de part et d'autre, et leur amitié reprit son premier cours 393.
Note 390: (retour) Elle se nommait Benvenuta. M. William Shepherd, dans la Vie de Poggio Bracciolini, qu'il a publiée en anglais (Liverpool, 1802, in-4.), remarque avec raison, comme une circonstance extraordinaire de cette affaire scandaleuse, qu'Ambrogio le Camaldule, religieux aussi distingué par la pureté de ses mœurs que par son savoir, en écrivant à Niccolo Niccoli, le prie souvent de présenter ses compliments à sa Benvenuta, qu'il distingue par le titre de fœmina fidelissima; voyez ses Lettres, liv. VIII, ép. 2, 3, 5, etc.
Note 392: (retour) L'abbé Mehus, dans le catalogue des ouvrages de Léonardo, qu'il a mis à la suite de sa Vie, dont il sera parlé plus bas, a placé cette invective au n°. XXVI, sous ce titre: Leonardi Florentini oratio in nebulonem maledicum. Il en cite un manuscrit conservé à Oxford, bibliothèque du New-Collége, n°. 286, manuscrit 10. M. W. Shepherd, Life of Paggio, p. 135, affirme qu'une vérification exacte, faite au mois de novembre 1801, lui a prouvé que ce manuscrit n'y existe pas, quoiqu'il soit porté dans le Catalogue de cette bibliothèque. J'observerai ici que le même biographe anglais s'est trompé, en disant, loc. cit., que Leonardo, dans cet écrit, traite son ancien ami de nebulo malefiens. On voit par le titre ci-dessus que c'est maledicus et non malefiens qu'il faut lire; c'est beaucoup trop pour un ami, mais beaucoup moins que ne le dit M. Shepher, par le changement d'une seule lettre. Au reste, on voit, par cet article du Catalogue de l'abbé Mehus, que cette Invective est conservée dans la bibliothèque Laurentienne; il en décrit même le manuscrit, et donne un aperçu de ce qu'il contient.
Si Leonardo n'était pas toujours maître de sa vivacité dans les premiers moments, il savait en réparer les fautes avec noblesse, et avec cette grâce particulière qui n'appartient qu'aux ames élevées. Lorsqu'il était chancelier de la république, il prit part à une discussion philosophique dans laquelle Giannozzo Manetti, qui était très-jeune, remporta de tels applaudissements, que Leonardo en fut piqué, et se permit contre lui quelques paroles injurieuses. Manetti lui répondit avec une douceur qui lui fit sentir sa faute. Il passa toute la nuit à se la reprocher. Il était à peine jour que, sans égard pour sa dignité, il se rendit seul chez Manetti. Celui-ci témoigna beaucoup de surprise de voir un vieillard revêtu d'une si grande autorité, et de tant de renommée, le venir trouver dans sa maison. Leonardo, sans autre explication, lui ordonna de le suivre, ayant, disait-il, à lui parler en secret. Arrivé sur les bords de l'Arno, au milieu de la ville, il se retourne, et dit à Giannozzo, à haute voix: «Hier au soir, il me semble que je vous ai grièvement insulté; j'en ai aussitôt porté la peine: je n'ai pu trouver ni sommeil, ni repos, que je ne fusse venu vous avouer sincèrement ma faute, et vous en demander excuse 394.» On juge de ce que dut alors éprouver un jeune homme bon et sensible, qui aimait et respectait Leonardo comme son maître, et qui le voyait descendre de la seconde dignité de l'état, pour réparer un tort qu'il lui avait déjà pardonné. Cet acte de Leonardo est une bonne leçon pour les vieillards hargneux, pour les savants hautains, et pour les magistrats arrogants.
Cet écrivain laborieux composa beaucoup d'ouvrages, et sur une grande variété de matières. Son Histoire de Florence, en douze livres, s'étend depuis l'origine de cette ville jusqu'à la fin de l'an 1404 395. Il a aussi écrit des Mémoires ou Commentaires sur les événements publics de son temps 396; quelques opuscules historiques et des traductions, ou plutôt des imitations de Polybe et de Procope 397. Il traduisit littéralement les Œconomiques, les Politiques et les Morales d'Aristote; quelques opuscules de Plutarque, des harangues de Démosthènes et d'Eschyne; des morceaux de Platon, de Xénophon, de saint Basile, et de plusieurs autres encore. Il est donc compté, à juste titre, parmi ceux qui contribuèrent le plus à répandre par leurs traductions latines le goût des anciens auteurs grecs. Nous lui devons la Vie du Dante et celle de Pétrarque, toutes deux en langue italienne 398. On a de lui, tant imprimés que manuscrits, un grand nombre d'autres ouvrages sur différents sujets, des discours oratoires, des poésies italiennes et latines, et surtout des Lettres en cette dernière langue, qui ont été imprimées plusieurs fois 399, et qui sont, comme celles d'Ambrogio le Camaldule, très-utiles pour l'histoire littéraire de ce siècle. Son style n'est pas très-élégant; il a cette rudesse qui est commune à tous les auteurs latins de cette première moitié du quinzième siècle; mais il ne manque pas de force et d'une certaine énergie qui fait que ses ouvrages, et principalement ses histoires, peuvent se lire encore avec plaisir et avec fruit 400.
Note 398: (retour) La Vie de Pétrarque fut publiée pour la première fois par Tomasini, Petrarcha redivivus, 2e. édition, Padoue, 1650, in-4., p. 207; elle fut réimprimée avec celle du Dante, d'après un manuscrit de la bibliothèque de Cinelli, Pérouse, 1671, in-12. On les trouve l'une et l'autre en tête de quelques éditions du Dante et de Pétrarque.
Note 399: (retour) La première fois en 1472, in-fol., sans nom de lieu, mais à Brescia, par Antoine Moret, de cette ville, et Hiéronyme d'Alexandrie, et non en 1493, comme le dit Niceron, ou en 1495, comme l'a écrit Maittaire, Annal. Typ., t. I. Cette dernière édition est une réimpression de celle de 1472. La meilleure est celle que l'abbé Mehus a donnée à Florence, 1741, 2 vol. in-8.; il y a joint une Vie de Leonardo, une préface et des notes. On y trouve de plus deux nouveaux livres de Lettres, jusqu'alors inédites, ajoutés aux huit livres que contiennent les anciennes éditions, et cinq lettres aussi inédites, adressées au concile de Bâle, au nom du peuple Florentin.