Paris, mercredi 31 octobre 1860.
Mon cher Panizzi,
Je reviens de chez M. Fould. Il était à la chasse. Je ne puis vous donner d'explications au sujet de Gaëte, si tant est qu'il y en ait à donner. Vous êtes un peu partial dans la question. Je ne dis pas que Sa Majesté le roi ou l'ex-roi des Deux-Siciles ne soit pas un grand nigaud; mais les formes employées à son égard passent un peu les bornes. La saisie des rentes par Garibaldi est d'un exemple un peu trop dangereux. Si l'on traitait avec lui comme avec une puissance régulière, il n'y aurait plus de sécurité pour aucun État, et je trouve qu'en tenant en échec, comme l'on fait ici, les Autrichiens, on va aussi loin que possible.
Pour nous témoigner de la reconnaissance, les gens de Mazzini, à Naples, discutent les moyens d'assassiner l'empereur. Un petit projet a été mis en délibération, d'envoyer un homme déguisé en blessé d'Italie, avec capote militaire et une béquille. La béquille aurait été un fusil. C'est Vimercati, aide de camp du roi, qui a prévenu le ministre de l'intérieur à Paris.
Je vous répète, sans pouvoir vous en donner l'assurance, que, dans mon opinion, la non-reconnaissance du blocus de Gaëte a été convenue entre les deux gouvernements de France et d'Angleterre, et, quant à la présence de vaisseaux français devant Gaëte, c'est plutôt pour donner à François II la tentation d'un asile que pour lui offrir un secours efficace.
Si je suis bien informé, et vous savez quelle est ma source, M. de Metternich donne ici les assurances les plus positives de non-intervention, et il a mis une grande chaleur à faire démentir le bruit de bourse d'un ultimatum adressé au Piémont. Il faut qu'on soit bien bas en Allemagne.
Tenez pour certain ce que je vais vous dire de Varsovie. L'empereur François-Joseph a abordé l'empereur Alexandre, avec cette phrase russe: Ya k'vam s' povinnoïou golovoïou, c'est-à-dire Ego ad te cum noxio capite. C'est la formule employée par un serf qui se présente devant son maître et qui s'attend à un châtiment. Cette attitude a révolté tout le monde et jusqu'à l'empereur Alexandre. Il n'y a eu, d'ailleurs, aucune délibération politique, aucune résolution. Tout s'est passé en politesses, très froides de la part d'Alexandre, et encore plus froides de la part du Prussien. Gortchakof triomphe sur toute la ligne.
Je crois Henry Bulwer trop homme d'esprit pour dire le contraire de ce que dit la Valette; mais il ne plaît pas à vos ministres de croire ce qui ne leur convient pas. Le fond de la question, c'est que tout se détraque. D'un côté, les Turcs conspirent contre le sultan, qu'ils regardent comme une marionnette que les chrétiens font mouvoir; de l'autre, les chrétiens prennent des airs insolents et excitent l'indignation et le fanatisme des vieux musulmans. Aali pacha, dans sa tournée, a été obligé d'emprunter plusieurs fois de l'argent, pour continuer sa route. On doit à l'armée plus d'une année de solde, et, en général, les soldats n'ont d'autres rations que celles qu'ils volent. Voilà ce que disent tous les voyageurs qui reviennent de Constantinople ou de la Roumélie. Dans l'Anatolie, vous savez ce qui se passe. Vous avez lu la façon dont Fuad pacha a fait filer les Druses du Liban au milieu des troupes turques chargées de les cerner. Il est vrai, comme dit lord Shaftesbury, que les Druses sont tout disposés à se faire protestants; mais le pire de tout, c'est qu'il n'y a plus un sou dans le trésor ottoman et que le sultan et son harem ont mangé les revenus de 1861.
Le grand obstacle à une alliance efficace entre la France et l'Angleterre, c'est la différence radicale qui existe dans la manière de considérer les mêmes faits. Ainsi on prétend, de votre côté du détroit, que la Turquie va bien. En 1858, on prétendait aussi que les affaires en Italie n'avaient rien de pressant. Il est facile de comprendre que des ministres dépendant d'une Chambre où ils n'ont qu'une majorité incertaine, soient toujours pour le statu quo. Mais ce n'est pas ainsi que se font les grandes affaires. Je crois que, si un traité d'alliance avait lieu, il faudrait qu'il fût plutôt proposé par l'Angleterre que par nous. C'est le seul moyen de réussir. Si les conditions plaisent à l'empereur, il ne fera pas une objection, tandis que vos ministres en feront cent, quand même ils seraient satisfaits.
Adieu, mon cher. Panizzi; mille amitiés et compliments.
Paris, 3 novembre 1860.
Mon cher Panizzi,
Je dîne ce soir avec M. Fould. Si j'apprends quelque chose, je vous écrirai aussitôt. Je suis, en général, de votre avis sur ce qui se passe, et, pour ma part, je trouve qu'en ménageant la chèvre et le chou, on ne fait rien de bon; d'un autre côté, il faut tenir compte des difficultés de toute espèce qui s'opposent à ce qu'on suive une autre politique. Avec des gens un peu téméraires, il est dangereux de trop s'engager, et, ici, les gens téméraires sont remorqués par des fous. M. de Cavour est le téméraire, et Garibaldi le fou.
On dit, mais je ne garantis rien, au sujet de ce qui s'est passé devant Gaëte, que ce n'est pas à la flotte piémontaise qu'on a intimé la défense de canonner le camp de Gaëte, mais à une expédition mystérieuse du général Turr, Hongrois, expédié je ne sais où, par Garibaldi, de sa propre autorité et sans consulter Victor-Emmanuel.
Quant à la conduite de l'Espagne à Turin, nous n'y sommes pour rien. Donner un conseil à un Espagnol, c'est l'exciter à faire le contraire. Quoi de plus naturel que la reine, dévote et parente du roi de Naples, ait désapprouvé l'invasion des États pontificaux et de Naples? Si vous voyiez les lettres que m'écrivent mes amis très libéraux de Madrid, vous verriez que le sentiment national est très hostile aux Piémontais. Ils s'emparent de ce que les Espagnols considèrent encore jusqu'à un certain point comme des apanages espagnols. La France n'a donné aucun conseil dans cette affaire.
Je regarde comme impossible une alliance entre la France et l'Angleterre pour les affaires d'Italie. Ce ne serait ou qu'une lettre morte, ou bien un engagement tellement grave, que ni l'une ni l'autre des deux puissances ne pourrait prévoir jusqu'où elle serait entraînée. Il ne faut pas se dissimuler qu'une alliance semblable amènerait immédiatement une agression des Italiens contre la Vénétie, c'est-à-dire la guerre contre l'Autriche et probablement contre l'Allemagne. La France et l'Angleterre se poseraient en champions du principe des nationalités, et ce serait mettre le feu à l'Europe. Il est vrai que l'Angleterre n'a pas grand'chose à craindre. Son action consisterait à contenir par ses vaisseaux les puissances continentales, c'est-à-dire qu'elle n'aurait à peu près rien à faire, tandis que la France aurait une grande guerre sur les bras.
Je pense que, avec la sécurité financière que donnerait une alliance que je suppose sincère avec l'Angleterre, le succès ne serait pas douteux, la Russie elle même se mêlât-elle de la lutte. Mais, une fois que nous aurions culbuté les Autrichiens et les Prussiens, dépensé cinq cents millions et versé le sang de cent mille hommes, serait-il possible de ne pas chercher un dédommagement à tant de sacrifices? Vous verriez la nation entière demander la rive gauche du Rhin, c'est-à-dire avoir précisément les vues ambitieuses qu'on prête à l'empereur et qui alarment tant l'Angleterre. Vous conviendrez qu'elle n'aurait pas obtenu un bien grand résultat. Il me semble que la seule politique possible aujourd'hui, c'est de temporiser, de tâcher de calmer les ardeurs de l'Italie et de lui donner le temps de se consolider et de s'organiser.
A mon avis, Garibaldi a compromis gravement la cause italienne, d'abord par une agression qu'il est impossible de défendre, à moins de démentir tous les principes du droit de l'Europe; puis en montrant au monde le fantôme de la Révolution. Si, après la conquête de la Sicile, il s'en fût tenu là, il aurait peut-être compromis assez son gouvernement, mais le mal ne serait pas aussi grand qu'il l'est aujourd'hui. Pour des gens impartiaux, et surtout pour ceux qui ne connaissent pas parfaitement l'Italie, ce qui se passe à Naples est le comble de l'abomination. On prend les États d'un prince qui se défend et qui a encore une armée fidèle, au nom de qui les paysans s'insurgent. On fait des élections à la sincérité desquelles personne ne croit. Enfin, et c'est le pire de tout, on voit le parti révolutionnaire dominer Cavour et Victor-Emmanuel, et l'on craint, ou plutôt on ne doute pas, que, dans un temps peu éloigné, il ne le pousse à des extravagances.
La situation de la France est très compliquée. Nous ne voulons pas qu'on intervienne en Italie, mais nous ne pouvons admettre les principes posés par Garibaldi. Nous ne voulons ni de la révolution ni des Autrichiens. Que faire? S'allier avec le Piémont, c'est se mettre à la suite de la révolution. Prétendre le dominer, c'est accepter le métier de gendarme et se mettre à la suite de l'Autriche.
Adieu, mon cher Panizzi; mille amitiés.
Paris, 4 novembre 1860.
Mon cher Panizzi,
Voici une lettre qui répond à vos questions. Je vous dirai confidentiellement qu'on n'a pas ici le moindre doute que, dans fort peu de jours, Gaëte ne soit rendu et qu'on agit même dans ce sens. Les vaisseaux français emporteront le roi où il voudra aller.
On vient de me dire d'une assez bonne source que lord John avait écrit ici afin que M. de Persigny assistât au banquet d'installation du lord maire, où lui, lord John, devait dire quelques mots sur l'alliance dans un sens agréable aux deux pays.
La Russie nous cajole fort. L'empereur Alexandre, ou plutôt Gortchakof a remis à l'empereur François-Joseph un mémorandum dans lequel il lui conseille très fortement de ne pas attaquer et de ne se mêler en rien de ce qui se passe en Italie. Dans le cas où il serait attaqué et que la fortune des armes lui fût favorable, qu'il ne pensât pas à reprendre la Lombardie; que ce qu'il aurait de mieux à faire serait de demander l'exécution du traité de Zurich; surtout qu'il se gardât de montrer la moindre velléité de revenir sur l'annexion de la Savoie et de Nice. Kisselef, ici, est tout miel et tout sucre. Il est évident que la situation de l'Orient nous vaut toutes ces avances, et que les agents russes voient les choses sous un tout autre point de vue que Henry Bulwer, si tant est que Bulwer les voie ainsi, ce dont je doute très fort.
Adieu, mon cher Panizzi. Je pars demain pour la campagne, où je resterai cinq ou six jours; suite de l'aventure dont je vous ai parlé.
P.-S. Vous avez vu la lettre de M. de Grammont. Il a demandé l'épreuve du Journal de Rome, et, au lieu de supprimer les mots: par la force, on avait mis: en adversaire. Il a réclamé, et Antonelli a fini par avouer que cette variante était de la main même de Sa Sainteté. Comment trouvez-vous cela?
Paris, dimanche 11 novembre 1860.
Mon cher Panizzi,
J'ai vu ce matin M. Fould; il m'a dit, ce que je savais déjà: c'est qu'il ne vous accusait nullement. Ses reproches s'adressent à vos interlocuteurs et non pas à vous. Tranquillisez-vous complètement sur ce point.
On dit qu'il y a eu hier de bons discours au dîner du lord maire. Ici, l'on en paraît satisfait.
On s'attend de moment en moment à l'évacuation de Gaëte par François. Tout le monde le lui conseille; cependant, si j'étais à sa place, je n'en bougerais pas et j'attendrais.
Il me semble qu'on ne comprend pas grand'chose à cette armée napolitaine entrant sur les terres de l'Église et désarmée par les douaniers du saint-père. Qu'y a-t-il de vrai là dedans? Où va Garibaldi? Que veut-il faire pour passer gaiement son hiver? Je voudrais bien qu'il s'en prît à la Hongrie, au lieu de se casser les dents sur la Vénétie.
Sir John Bowring est ici, disant que rien n'est fini en Chine. Je sais qu'il est tout naturellement porté à trouver mauvais ce que fait son successeur; mais, en cette occasion, il se peut fort bien qu'il ait raison. Si ces Chinois ne sont pas des magots de porcelaine, rien qu'en se pressant contre nous, ils nous écraseraient. Ce n'est pas avec huit ou dix mille hommes qu'on prend une ville comme Pékin. Supposé qu'ils veuillent la paix, une grande difficulté reste: c'est pour leur faire payer les frais de l'expédition. Où diable prendront-ils l'argent? Les lettres de nos guerriers sont fort lugubres. Dans tous les villages où ils arrivent, les femmes se tuent pour n'être pas souillées par les diables étrangers. Voilà la première fois que cela leur arrive. Dans une seule maison, où est entré un jeune lieutenant d'artillerie, parent d'un ami à moi, cinq femmes s'étaient coupé la gorge avec des tessons de porcelaine, et deux enfants avaient été noyés dans des baquets d'eau. Cela montre qu'il y a une grande différence entre savoir se battre et savoir mourir.
Sait-on quelque chose de positif sur l'état de la Sicile? Je crois vous avoir dit l'anecdote du saint-père et sa petite correction; au lieu de «par la force», que M. de Grammont n'avait pas mis, il voulait qu'on substituât «en adversaire», que Grammont n'avait pas écrit davantage; mais il fallait couvrir un peu l'excès de zèle de monseigneur de Mérode. Les ecclésiastiques sont tout pleins de ces petits ménagements ingénieux.
J'étais allé travailler à la seconde partie de mon roman. Je crois que c'est la dernière. La fin ne vaut pas le commencement. Cependant il a commencé par la fin. Comprenez si vous pouvez; quand je vous verrai, je vous ferai rire over a bottle of claret.
Je pense me mettre en route pour Cannes jeudi prochain, si je ne crève pas d'ici là d'un horrible rhume que j'ai gagné en chemin de fer, à côté d'un homme très froid, qui était le baron de Hübner. Il n'a pas perdu l'habitude des gasconnades diplomatiques et m'a dit que tout irait merveilleusement en Hongrie. Le lendemain, le journal nous apprenait que les palatins nouvellement nommés ne voulaient pas de la patente autrichienne.
Voici une drôle de nouvelle, entre vous et moi jusqu'à ce que tout le monde la sache. L'impératrice veut aller incognito à Édimbourg, pour se secouer un peu après la mort de sa soeur. Jugez ce qu'on va dire, et tous les contes qui seront bâtis là-dessus.
On parle d'une grande querelle entre monseigneur de Mérode et M. de Goyon. Goyon lui a dit qu'il regrettait qu'il eût une robe. Mérode a répliqué qu'il le regrettait également, car elle le privait d'avoir l'innocente épée du général. Il est fort question du départ prochain du pape.
Adieu, mon cher Panizzi; portez-vous bien et tenez-vous en joie. Il est très possible que nous nous revoyions cet hiver à Rome.
Cannes, 21 novembre 1860.
Mon cher Panizzi,
J'ai eu tant de tracas et tant d'affaires à régler avant de quitter Paris, que je n'ai pas trouvé le temps de vous écrire. Me voici installé à Cannes, où je vous écris la fenêtre ouverte, en face de la mer, calme comme la Serpentine river, un peu contrarié par le soleil qui me cuit le dos. Bien que le pays ne soit pas des plus favorablement partagés sous le rapport des harnais de gueule, comme dit Rabelais, on y a de bon poisson et des bécasses et du mouton délicieux, outre que Marseille nous fournit quelques provisions. Nous serions charmés de vous tenir ici pendant quelque temps et de vous faire maigrir par notre cuisine et des promenades sur nos montagnes. J'ai trouvé, en arrivant, miss Lagden et mistress Ewers, qui ont découvert un logement très agréable, où nous avons une chambre pour les âmes charitables qui nous visitent. Ces dames se recommandent à votre bon souvenir et me chargent de tous leurs compliments pour vous.
La poste vient de Londres à Cannes en deux jours et demi, ce qui est sans doute un peu long pour le cas où vous auriez quelque communication pressée; mais, dans ce cas, pourquoi n'écririez-vous pas directement à M. Fould ou bien à J. Pelletier? De toute manière, ce que vous auriez à dire serait bientôt sous les yeux de votre ami de Saint-Cloud. M. Fould aime beaucoup qu'on lui écrive, et il sait que vous le faites à bonne intention et que vous pouvez faire grand bien à vos correspondants des deux côtés du canal.
Je ne sais rien ici que par les journaux. Je vois que le roi de Naples tient toujours bon dans Gaëte. S'il a du coeur, comme il paraît, cela peut durer encore longtemps. Voilà Garibaldi en villégiature. Je voudrais qu'il y restât longtemps. Maintenant il est l'homme qui peut faire le plus de mal à l'Italie. Si M. de Cavour a le pouvoir de le faire tenir tranquille pendant un an ou deux, et en même temps de maintenir l'ordre dans les provinces annexées, la partie sera gagnée.
Observez que la paix actuelle est ruineuse pour l'Autriche, que le diplôme de l'empereur, ou son protocole, je ne sais comment il l'appelle, est un cancer au coeur de l'Autriche, dont elle crèvera si on lui laisse le temps de mûrir. En ce moment, la Hongrie est mieux disposée qu'elle ne l'a été depuis longtemps; mais, quand elle aura un peu goûté du régime constitutionnel, ne doutez pas qu'elle ne demande à l'empereur des institutions de plus en plus libérales, jusqu'à ce qu'elle lui propose finalement d'aller à tous les diables. Pour la Bohême et les autres États, vous verrez la même comédie.
Adieu, mon cher Panizzi; je vous quitte pour aller pêcher en mer. Je ne pèche plus sur terre.
P.-S. Si l'impératrice vient à Londres à son retour, je suppose que vous aurez sa visite.
Cannes, 27 novembre 1860.
Mon cher Panizzi,
Je reçois ce matin votre lettre du 23. Elle a mis quatre jours à venir, et en quatre jours il s'est passé bien des choses. Je ne sais si vous avez le mot de l'énigme à Londres. Ici, je n'y vois que du feu, et il m'est impossible de me faire une idée des comment et des pourquoi. Je savais que depuis longtemps on en voulait à notre ami, parce qu'il tenait les cordons de la bourse plus serrés que ne le voulaient un grand nombre de personnes qui aiment à puiser dedans.
Une belle dame qui voulait, pour son mari, la place de notre ami, a fini par l'emporter. Cela me fait de la peine pour toute sorte de raisons. D'abord pour la chose en elle-même, qui est fâcheuse, au point de vue moral et politique; puis pour notre ami, qui, à ce qu'on m'écrit de Paris, en est fort triste; enfin pour vous et moi, que cela sépare de notre correspondant. Quant à ce dernier inconvénient, peut-être y trouverai-je un remède à mon retour à Paris.
Je suis de votre avis en ce qui touche les affaires d'Italie, mais pas tout à fait par les mêmes motifs. Je ne crois pas, comme vous, que ce soit à notre conduite qu'il faille attribuer la réaction dans le royaume de Naples et l'agitation de la Sicile. Il eût été fort extraordinaire que les paysans de la Calabre et des Abruzzes devinssent tout d'un coup constitutionnels. Mais je crois qu'il eût été de bonne politique, professant le principe de non-intervention, de laisser instrumenter les Piémontais à leur guise, sauf à les blâmer, sauf à les avertir même qu'ils entendaient mal le droit des gens.
Quant au pape, il y a longtemps qu'à sa première algarade contre nous, je l'aurais laissé à Rome avec ses Suisses et leurs hallebardes.
Tout cela me semble comme à vous déplorable. Au reste, on m'écrit de Paris que cela va cesser et que l'empereur a écrit une lettre à Victor-Emmanuel, pour reprendre les anciennes relations; qu'ordre serait donné à Goyon et à l'amiral Lebarbier de Tinan, de ne se mêler plus du siège de Gaëte. Je vous donne ces nouvelles comme des on dit, je suis trop loin pour savoir ce qui se passe.
En ce qui touche à nos affaires intérieures, je ne comprends pas davantage. Ces nouvelles concessions libérales me paraissent des plus étranges, et j'y vois un sujet d'inquiétude pour l'avenir: aller chercher dans l'arsenal des institutions constitutionnelles la discussion de l'adresse pour la rétablir dans un gouvernement où, à vrai dire, il n'y a pas de ministres responsables, cela me paraît un non-sens. Le résultat ne peut être que verba. Je voudrais pouvoir ajouter prætereoque nihil, mais vous savez qu'en France, après les mots, viennent les révolutions.
Quelle sera la position de ces commissaires du gouvernement chargés de soutenir une adresse qu'ils n'auront pas rédigée? s'ils sont battus dans la discussion, qu'en fera-t-on? les renverra-t-on du conseil d'État? ou renverra-t-on les ministres à portefeuille? cela rappelle le bon temps où les princes avaient auprès d'eux un garçon chargé de recevoir le fouet, lorsque Son Altesse l'avait mérité.
Adieu, mon cher Panizzi; ne m'oubliez pas, et donnez-moi de vos nouvelles.
Cannes, 2 décembre 1860.
Je ne sais encore rien et ne comprends pas davantage. D'après quelques renseignements qui viennent de bonne source, on pourrait croire qu'il s'agit d'une expérience. D'une part, on aurait voulu ouvrir une soupape, dans l'opinion qu'il n'en sortirait rien, et qu'on désarmerait ainsi l'opposition, qui, en effet, est un peu sotte en ce moment. De l'autre, se voyant en présence d'un mouvement catholique et légitimiste assez puissant, très braillard, et placé jusque dans les antichambres de son palais, Sa Majesté voudrait chercher dans le pays un point d'appui et un moyen de sortir de la position très peu commode où elle se trouve en Italie. Si le Corps législatif et le Sénat lui disent, dans la réponse au discours de la couronne, qu'ils sont pour le principe de non-intervention, il est évident que cela lui donne le moyen de rappeler Goyon et son monde, sans encourir une responsabilité qui n'est pas sans périls.
Sur le premier point, je crois qu'on se trompe fort en croyant qu'il ne sortira rien de la soupape. Au contraire, je suis persuadé, avec vous, qu'il peut en sortir des tempêtes, non pas tout de suite, mais dans un moment donné. Il paraît certain que, quant à présent, le parti orléaniste est fort abattu et découragé. Quant aux affaires d'Italie, je ne suis pas parfaitement rassuré. Les prêtres, les femmes et la mode sont bien puissants. Je ne serais pas surpris que le pape ne trouvât des défenseurs, et que l'adresse ne dît tout le contraire de ce qu'on en paraît attendre. Je ne connais personne à Paris et en France qui ne soit porté à plaindre Pie IX et François II, et, quant à Victor-Emmanuel, l'invasion de Naples lui a fait le plus grand tort, et la peur qu'il ne nous engage dans une seconde campagne d'Italie préoccupe tout le monde. Peut-être, au reste, cette crainte contribuera-t-elle à faire demander la politique de non-intervention par les Chambres.
Je suis charmé que vous ayez écrit au docteur C..., ne doutez pas que votre lettre n'ait été lue, et qu'elle n'ait produit son effet. C'est un très bon moyen de communication, et il est important que l'opinion de M. Gladstone soit connue. Je pense que, sans rien garantir, vous pouvez lui dire ce que je viens de vous mander, comme venant de bonne source. C'est l'impression qu'a emportée de Compiègne une très bonne tête, froide, et qui a pratiqué l'empereur assez longtemps pour le bien connaître. Ne parlez pas de moi à ce grand commentateur d'Homère 10, du moins à cette occasion. Vous remarquerez, d'ailleurs, que cela explique tout, et le langage qu'on vous a tenu et ce que j'ai entendu de mon côté.
Tenez pour très certaines les dispositions papistes et légitimistes de tous les gens de frac, comme on dit en espagnol. Quant aux masses, je crois qu'elles ont les sentiments absolument contraires; mais elles ne parlent guère, tandis que les salons parlent beaucoup. En résumé, la question me semble celle-ci: qui l'emportera, ou la crainte de nous compromettre de nouveau dans une affaire qui ne nous intéresse pas nationalement, ou le sentiment pieux et anti-révolutionnaire?
Si l'empereur était bien secondé, je ne douterais pas de la réponse des Chambres; mais parmi les ministres avec ou sans portefeuille, je ne vois guère de gens ayant ce qu'il faut pour diriger une assemblée délibérante, et, à moins que le maître ne se charge lui-même de chambrer les députés, ils se trouveront dans une incertitude complète et ne sauront que dire, ni comment voter.
Adieu, mon cher Panizzi. Mille amitiés.
Cannes, 11 décembre 1860.
Mon cher Panizzi,
J'ai reçu vos deux lettres du 7 et du 8, dont je vous remercie. Je me réjouis de savoir que vous êtes aussi bien avec Madame 11 qu'avec Monsieur. Croyez que Monsieur lui avait parlé de vous, outre ce que je lui avais dit de votre établissement, et qu'elle n'a pas été fâchée de vous voir, malgré la médiocrité de votre catholicisme.
Vous me paraissez, le savant commentateur d'Homère et vous, chercher midi à quatorze heures. Vous ne vous représentez nullement l'opinion de ce pays-ci. Elle est absolument contraire à celle de l'ami du docteur C. sur les affaires italiennes.
Je ne suis pas de ceux qui approuvent cette opinion, bien entendu, mais je la constate, parce qu'elle m'arrive de tous les côtés. Il y a dans l'esprit national un grain de chevalerie ou de folie, si vous l'aimez mieux, qui lui fait prendre toujours parti pour les faibles contre les forts. Voilà le secret du changement défavorable à la cause italienne. Dans la division de Rome et dans l'escadre, il y a la plus grande exaspération contre les Piémontais, due à de petites vexations, violences, etc., inséparables de la guerre sans doute, mais qu'on a prises tout de travers.
Le concours des volontaires, race toujours peu aimée des soldats véritables, et les souvenirs de 1848, encore très vifs et très odieux à notre armée, la rendent hostile à Victor-Emmanuel. Enfin, quoique Lamoricière ne soit qu'un farceur, comme il est Français, sa défaite a irrité l'orgueil national.
Quant aux bourgeois, l'alliance intime avec un peuple qui a Garibaldi pour chef effectif, et qui annonce ouvertement la guerre pour le printemps, cette alliance, dis-je, paraît offrir la perspective de dépenses considérables, de beaucoup de sang répandu, et de l'inoculation, plus dangereuse encore, des doctrines révolutionnaires. Si je suis bien informé, le Gouvernement a fait tous les efforts possibles pour engager François II à ne pas prolonger une résistance inutile; mais ce garçon a quelque pluck in him et paraît résolu. Cependant il succombera tôt ou tard.
Je ne vous parle pas des sentiments catholiques, malheureusement très puissants en France, et qui ajoutent encore quelque chose à l'état de l'opinion. Je crois très fermement que l'empereur cherche un appui dans les Chambres, et qu'il désire que le pays, par leurs organes, exprime son opinion afin, d'un côté, de n'être pas entraîné dans la guerre par les frasques de Garibaldi, de l'autre, pour avoir une porte et sortir de Rome. Si le Corps législatif lui dit qu'il est d'avis de ne prendre aucune part aux affaires d'Italie et de n'intervenir en rien (et c'est ce qui, selon toutes les probabilités, sera exprimé dans l'adresse), alors l'empereur pourra honorablement retirer ses troupes de Rome, et regarder, les bras croisés ce qui se fera dans la Péninsule. Au fond, c'est, je crois, ce qu'il y a de plus sage.
L'Angleterre fait des voeux qui ne lui coûtent rien, mais n'enverra pas un seul soldat, ni ne consentira jamais à bloquer Trieste et l'Elbe. Son concours moral est quelque chose, mais nous préservera-t-il des conséquences d'une guerre avec toute l'Allemagne, et, ce qui est plus grave, d'une guerre forcément révolutionnaire?
Vous autres italiens, vous êtes impatients. M. de Cavour aurait pu, en trois ou quatre ans, arriver à faire bien ce qu'on à fait mal en six mois, et à ne pas faire ce à quoi il sera entraîné au printemps. Garibaldi est, au fond, l'instrument de Mazzini et le mauvais génie de l'Italie. Ce qui se passe à Naples prouve combien peu le pays était préparé pour un gouvernement constitutionnel. Il y a envoyé tous les tapageurs, qui trouvent leur compte à se battre contre des Napolitains, au lieu d'avoir affaire aux Autrichiens; encore, dès que les Napolitains ont montré quelque résolution, tous ces messieurs se sont retirés et ont laissé les Piémontais soutenir le choc. C'est toujours le système révolutionnaire, qui met le feu au hasard, sans s'inquiéter qui brûlera.
J'ai reçu une lettre de M. Fould. Il me paraît un peu aigri et de mauvaise humeur. Je crois qu'on a mis très peu de procédés dans l'affaire.
On m'écrit que les circulaires de Persigny font bon effet, même chez les opposants.
Que dites-vous de la Chine? Je crains bien qu'on n'y gagne pas un sou et que tout se réduise à des porcelaines cassées, et finalement à une retraite de Moscou. Tout cet argent dépensé fait ici très mauvais effet.
Adieu, mon cher Panizzi. Je ne crois pas un mot de l'expédition de Victor-Emmanuel contre Rome. Ce serait, à mon avis, la plus grande folie, que Garibaldi lui-même ne ferait pas.
Cannes, 16 décembre 1860.
Mon cher Panizzi,
Newton m'écrit de Rome de vous adresser, pour l'archevêque de Canterbury, un testimonial en sa faveur. Je ne connais pas l'archevêque et j'ai pour tous les gens de sa robe le goût que vous savez. Voici cependant une lettre officielle dont vous ferez l'usage qu'il vous plaira. Demandez à Sa Grandeur sa bénédiction apostolique. J'aimerais mieux une de ses vieilles bouteilles léguées par quelque bonne dévote.
Vous êtes pressés, comme tous les émigrés, et vous risquez de compromettre tout par trop de hâte. Croyez bien que votre plus grand ennemi, c'est Garibaldi, ennemi d'autant plus dangereux qu'il a toutes les qualités qu'il faut à un révolutionnaire, même celle d'être niais et de se faire l'instrument des plus détestables coquins. Il y a dans toutes les révolutions de ces gens-là, et ce sont ceux-là qui font le plus de mal.
Adieu, mon cher Panizzi. Je vous écris à la hâte, les fenêtres ouvertes, par un soleil radieux, tourmenté par les mouches. Je pars pour une promenade en mer.
Cannes, 9 janvier 1861.
Mon cher Panizzi,
Il me semble que tout va à la diable partout, en Italie, à Naples surtout, et heureusement aussi en Autriche. Il y a longtemps que j'ai renoncé à deviner les énigmes politiques de ce temps-ci. Ce qui me fait de la peine, c'est la disposition turbulente plutôt que belliqueuse que prend l'Italie. Je n'aime pas le discours de Victor-Emmanuel le 1er janvier. Il a pris le détestable style de mélodrame qu'il faut laisser à Garibaldi. Il pouvait parfaitement se dispenser de parler du rachat de la Vénétie, ou, s'il en parlait, rien ne l'obligeait à faire une conclusion. Je crains qu'au printemps on ne fasse delle grosse.
Votre ami ***, d'un autre côté, s'est marié tout à fait... On disait que sa femme avait un petit défaut de conformation, qui la rendait impropre au mariage; mais il paraît que ce n'était pas grand'chose, car elle est grosse. Pour une personne ayant des sentiments si élevés, cette situation était fort pénible, aussi elle a mené son imbécile à Varsovie, où, à ce qu'il paraît, on marie les gens sans se soucier beaucoup des formalités. Il allait être majeur dans deux du trois mois, mais il n'a pas eu la patience d'attendre. Il n'a pas non plus employé le consul de France pour légaliser la cérémonie, en sorte que cela fait deux nullités. Mais, en matière de mariage, les magistrats sont assez indulgents lorsque les choses sont faites et parfaites, et je crois que l'affaire est à peu près sans remède.
Qu'a dit monseigneur de Canterbury de ma lettre? A-t-il été surpris que je lui aie écrit? J'ai reçu ce matin une lettre de Newton, qui me remercie. Je ne sais pas encore si son affaire est faite, mais je pense que, vous aidant, elle se fera.
Adieu, mon cher Panizzi; mille voeux pour votre année 1861; qu'elle vous soit légère! Ne buvez pas tout le johannisberg avant que j'en aie goûté Cura ut valeas.
Cannes, 24 janvier 1861.
Mon cher Panizzi,
J'ai peur, en y réfléchissant, de vous avoir induit en erreur, en vous faisant croire qu'une de vos lettres s'était perdue. Seulement, ayant été bien longtemps sans y répondre, je me serai imaginé qu'il y avait longtemps que vous ne m'aviez écrit. Ce sont des suppositions fort naturelles et du genre de celles que vous faites lorsque vous nous attribuez les insurrections du royaume de Naples. De ce côté, j'espère que vous êtes content. L'amiral Persano a ses coudées franches; cependant les militaires disent que, si les gens de Gaëte ne sont pas des niais et des poltrons sublimes, ils peuvent tenir bien longtemps. En même temps, il y a cette chance qu'une bombe tombe sur la tête d'un ministre allemand, ou espagnol, si bien qu'on pût lui dire: «Qu'alliez-vous faire dans cette galère?» Je crois que cela pourrait amener des complications.
Vous ai-je dit que j'avais reçu une lettre de Salvagnoli très raisonnable et qui me promet que Garibaldi se tiendra ou sera tenu tranquille? C'est, en effet, le plus dangereux ennemi de l'Italie en ce moment, et tout dépend de ce qu'il fera. Je ne sais quelle impression ses discours et ses lettres produisent en Italie. Ici, elles font rire et douter de la cause. Il y a aussi des lettres de Mazzini bien pitoyables, à mon avis. Tous ces messieurs ont le même style emprunté aux plus mauvais mélodrames.
J'ai eu, ces jours passés, une reprise assez vive et désagréable de mes douleurs d'estomac. Elle a eu cela de bon pourtant, que je ne me presse pas de retourner à Paris. J'ai écrit au président du Sénat qu'il se privât de ma présence, et je compte attendre ici que le temps soit un peu adouci. Je dis le temps de Paris, car ici nous sommes en plein été. Pas un nuage au ciel, des fleurs de tous côtés, et souvent, de midi à trois heures, il fait trop chaud. Tout le monde, moi excepté, qui n'ai jamais trop de soleil, sort avec un parasol blanc. Ellice, qui a passé quelques jours avec nous à Cannes, veut s'y établir pour l'hiver prochain, et il dit que vous viendrez. Nous ferions, je vous assure, une très agréable colonie, et, avec un peu d'intrigue, nous parviendrions à nous procurer du vin de Bordeaux estimable. J'en ai acheté quelques bouteilles, en passant à Marseille, qui me donnaient beaucoup de satisfaction.
Avez-vous lu dans les journaux italiens comment les Vénitiens se tirent des banknotes autrichiennes? On achète pour sept kreutzers en cuivre un billet de dix kreuzers; avec ce billet, on achète un cigare de trois kreutzers et le marchand, qui est obligé de prendre le papier au taux légal, rend sept kreutzers en cuivre; de la sorte on a un cigare pour rien. Si vous avez la patience d'attendre la crise financière de l'Autriche, votre affaire est faite, et vous n'aurez plus à vous battre qu'entre vous; tandis que, si vous attaquez, vous lui donnez une chance de salut, c'est de soutenir la guerre, comme Bonaparte l'a fait dans sa première campagne. D'un autre côté, quelque attachement que le Hongrois ait pour sa nationalité magyare, croyez que la perspective de devenir caporal ou de voler une paire de bottes le tiendra sous le drapeau et en fera un ennemi redoutable. C'est ce que comprend très bien questo coglione de Cavour, mais ce que ne comprendront pas les nouveaux députés, élus en grande partie sous la pression mazzinienne ou garibaldique, ce qui ne vaut guère mieux.
J'attends avec grande impatience le discours du 4 février; il nous en apprendra probablement quelque chose. L'archevêque de Paris veut donner sa démission de toutes ses places, aumôneries, archevêché, etc. C'est pourtant un fort galant homme et très tolérant; mais le pape lui rend la vie trop dure et surtout les dévots qui le tourmentent. Jusqu'à présent, on a réussi à l'empêcher ou du moins à l'obliger à différer. Jugez, d'après celui-là, qui est le plus honnête de tous, de ce qu'est le clergé de ce pays.
Adieu, mon cher Panizzi. Tenez-vous chaudement et ne sortez pas tant que le froid durera.
Cannes, 13 février 1861.
Mon cher Panizzi,
Je quitte Cannes à la fin de la semaine. Mes ennemis m'ont joué le tour de me nommer secrétaire du Sénat, bien que j'eusse écrit que j'étais malade, ce qui n'était pas un trop gros mensonge. Il faut que je vienne faire mon métier pour la discussion de l'adresse et mettre ma boule noire pour notre saint-père le pape. On me dit qu'elle ne sera pas de trop.
J'attends Ellice à dîner demain. Je lui ménage une surprise; c'est de le faire dîner avec M. Bellenden-Ker, qui est aussi un de vos amis et un de vos grands admirateurs. Il dit que vous avez fait l'impossible; c'est, étant étranger, d'imposer votre volonté, pour leur bien, aux Anglais. Donnons-nous tous rendez-vous ici l'année prochaine pour guérir nos rhumatismes et manger des trilli di scoglio. Ils ne sont nulle part aussi bons qu'à Cannes. J'ai un domestique qui a un peu étudié la cuisine et qui sait la sauce qu'il faut à ces intéressants animaux.
Je suis en peine de ce qui va se passer pour la discussion de l'adresse. Tous les jours, j'apprends des choses qui me renversent. Ce pays-ci a le malheur d'être profondément religieux. Vous autres, qui avez le bonheur de vivre près du vicaire de Jésus-Christ, vous savez ce que c'est. Nous autres transalpins, nous nous le représentons comme Jésus-Christ lui-même. Un tas d'imbéciles, dans notre Sénat, vont faire des phrases en sa faveur; un tas d'autres imbéciles et cocus, vont voter pour lui à l'instigation de leurs femmes. Quant à moi, qui ne suis point cocu, je vais lui porter ma boule noire.
Je ne suis pas trop mécontent--je parle au point de vue français--des documents remis aux Chambres sur les affaires étrangères. Je ne sais pas si les Russes et les Allemands seront bien charmés d'être imprimés tout vifs avec leur mauvais français.
Il me semble que, si les Piémontais ont le sens commun, ils mettront leurs meilleures troupes et les plus sûres sur le Mincio et lieux circonvoisins, pour empêcher les sottises de Garibaldi. Croyez que, si l'on gagne un an, tout est sauvé. Dans un an, l'armée impériale, royale et apostolique n'aura plus ni souliers ni culottes au derrière. Dans un an, le gouvernement autrichien aura la guerre civile; dans un an, il sera disposé à vendre la Vénétie à moitié prix.
Vous savez peut-être assez de géographie pour ne pas ignorer que Cannes est dans l'arrondissement de Grasse. Il y a à Grasse un prêtre fort zélé, nommé le révérend ***. Il y a trois ans, il persuada aux héritiers d'un libraire de lui remettre les livrés de leur père, et brûla les mauvais en cérémonie sur la place de l'église. J'eus le désagrément d'être brûlé en compagnie de Thiers et de Mignet. Je trouvai l'invention bonne, et j'aurais voulu que le père *** eût des imitateurs; car cela aurait engagé mon éditeur à réimprimer pour alimenter le feu. Thiers disait que c'était un mauvais commencement, et que, des livres aux auteurs, il n'y avait pas grande distance. Ce digne père *** a des ennuis en ce moment: il a été surpris en wagon dans les bras d'une femme. La femme a prétendu, par pudeur, qu'on la violait; un gendarme voltairien, qui était à la portière a reçu sa plainte, et le père *** est honoré de la couronne du martyre. Priez pour lui!
Adieu, mon cher Panizzi. M. Ker me dit que M. Newton est nommé. Veuillez le féliciter et en recevoir mes félicitations. Cela tient sans doute à l'opinion que monseigneur de Canterbury a de ma piété.
Paris, 27 février 1861.
Mon cher Panizzi,
Je suis à Paris depuis cinq jours, furieux d'être venu; car le monde m'y paraît beaucoup plus bête que je ne l'avais laissé.
Vous me paraissez bien de votre pays avec les majorités que vous vous promettez. Je crois qu'il y en aura encore une au Corps législatif, mais au Sénat cela est fort douteux. Il paraît qu'il y a quarante-cinq sénateurs qui ont signé un amendement tendant à ce que le gouvernement s'engage à défendre à toujours le temporel du pape. Je ne regarde pas comme absolument impossible que l'amendement soit adopté.
Le plus probable, c'est pourtant une rédaction énigmatique, ne disant ni oui ni non, comme le projet d'adresse de notre président, si justement nommé Troplong. Je n'ai jamais rien lu de si plat, de si insignifiant et de plus mal écrit. Cela eût été bon tout au plus dans le beau temps du régime constitutionnel, où tout se faisait par compromis et mezzo termine. Comme il s'agissait d'avoir une majorité formée de fractions de partis, on s'étudiait à ne rien dire, de peur de diminuer cette majorité en heurtant une des fractions. Aujourd'hui, l'empereur nous dit de lui parler franchement et de lui faire connaître l'opinion du pays. Sur quoi, on s'applique à composer la tartine la plus incolore, la plus vide de sens qu'on puisse fabriquer. Il me semble que le Sénat montre son inutilité et sa nullité de la façon la plus claire.
Avez-vous lu la brochure de l'évêque d'Orléans? Elle est très violente et très habile. Elle cherche à prouver, et n'y réussit pas trop mal, que le Piémont n'a rien fait pour nous témoigner sa reconnaissance; que M. de Cavour nous a joués par-dessous la jambe et qu'il n'a tenu jamais compte de nos représentations. Tout cela est dit avec beaucoup de verve, de méchanceté et de violence. Il passe en revue toutes les infractions au droit des gens commises dans les Marches et dans le royaume de Naples: les fusillades du général Pinelli, les proclamations de Garibaldi, les bombes de Cialdini tirées pendant qu'on traitait de la reddition de Gaëte, et surtout les martyrs catholiques de Castelfidardo.
Tout cela fera, je crois, beaucoup de mal. Les salons ont fait ici au roi de Naples une réputation d'héroïsme, et on s'exposerait à passer pour un grossier personnage si on se hasardait à dire qu'il n'a pas fait grand'chose, et qu'il a commencé un peu tard. Les dames de la société souscrivent pour offrir à la reine un bouclier d'argent.
Il paraît que ce malheureux roi a récolté ce que son respectable père avait semé. Il n'avait voulu dans son armée que de la canaille, et il en a porté la peine. L'amiral Lebarbier de Tinan racontait, l'autre jour, que le roi avait réuni ses trois plus fidèles généraux et leur avait fait part d'un projet de sortie pour le lendemain matin. Il fut convenu qu'aucun ordre ne serait donné avant quatre heures du matin, afin d'empêcher toute indiscrétion. Tout fut réglé entre quatre. Une heure après, les Piémontais étaient instruits de tout et prenaient leurs dispositions. Il paraît que ce sont les artilleurs napolitains eux-mêmes qui ont mis le feu à leur poudrière, afin d'avoir plus tôt fini.
Ce que vous me dites de l'Orient ne me surprend guère. Je crois que la jalousie contre nous est telle en Angleterre, qu'on en perd la raison. Que peut faire la France en Orient? Croit-on qu'elle cherche à fonder un établissement en Syrie, lorsqu'il lui en a tant coûté pour en avoir un en Algérie. Je me rappelle que, lorsque je parlai des massacres de Damas à lord Palmerston, il me dit que les chrétiens avaient commencé. Et ce brave homme, chez qui nous avons dîné et qui est si dévot, a bien dit au Parlement que les Druses étaient très disposés à devenir protestants, et que les jésuites avaient excité les Maronites à les tourmenter. Tous ceux qui connaissent l'Orient ne doutent pas que, d'ici à peu de temps, il n'y ait en Asie un nouveau massacre dans de bien plus grandes proportions.
Le défaut de ce pays-ci, c'est d'avoir des sentiments chevaleresques et d'y céder par premier mouvement. Les massacres de Syrie ont causé tant d'horreur, que le gouvernement a été obligé de céder devant le mouvement de l'opinion publique et d'envoyer des troupes. Il se trouve maintenant que les chrétiens de Syrie sont les plus lâches coquins du monde, qui se sont laissé égorger par une poignée de bandits mal armés. Nous voilà empêtrés à les protéger de la même manière que nous avons protégé le pape.
Adieu, mon cher Panizzi. M. Ellice ne dînera pas parlementairement demain, mais frugalement chez moi. Si vous étiez à Paris, nous boirions quelque chose de soigné à cette occasion.