Paris, 28 février, 5 heures 1/2, 1861.
Mon cher ami,
Je vous écris du Sénat pendant la séance. Elle s'est ouverte par un discours papiste de M. de la Rochejaquelein, très violent, très long, passablement ennuyeux, injurieux pour le roi Victor-Emmanuel au point que le président a été obligé de le tancer. Il m'a paru que tout le monde était très fatigué, mais qu'en somme il y avait une sorte de sympathie pour le pape et le roi de Naples.
Après M. de la Rochejaquelein est venu M. Heeckeren, celui qui a tué Pouchkine. C'est un homme athlétique, avec l'accent germanique, l'air bourru mais fin, bonhomme très rusé. Je ne sais s'il avait fait son discours, mais il l'a merveilleusement dit et avec une violence contenue qui a fait impression. Le sens de son discours, en ce qui regarde l'Italie, est que la France et l'empereur ont été constamment dupés par le Piémont. M. de Cavour, le roi Victor-Emmanuel et Garibaldi sont trois têtes dans un bonnet. Il n'est pas même certain que Mazzini ne soit ou n'ait été un agent de ce triumvirat, où chacun avait sa tâche et son rôle. Garibaldi faisant les coups de tête, Victor-Emmanuel les acceptant pour les Italiens, et M. de Cavour les désavouant vis-à-vis de l'Europe. Toutes les expressions amères contre Cavour et Victor-Emmanuel ont été assez bien reçues. Il a fait valoir les contradictions entre le langage du cabinet de Turin après et avant l'expédition de Garibaldi; les promesses faites et même écrites, et fort peu tenues. On a cité une lettre du roi à Garibaldi, où il lui dit que, s'il ne lui a pas envoyé des canons, c'est que lui Garibaldi les avait jugés inutiles. Heeckeren a été encore plus fort au sujet de la conquête de Naples, où, dit-il, les Piémontais ont mis plus souvent la main à la poche qu'à l'épée. Il a été fort applaudi. Encore plus, lorsqu'il a fait l'éloge de François II, qui, dit-il, élevé par un prince, mauvais père et mauvais roi, par une mère méchante, entouré de conseillers perfides, de généraux lâches et traîtres, avait trouvé en lui-même des inspirations nobles et généreuses. Il a dit que François était sorti de Naples comme un enfant, et de Gaëte devenu roi, homme et soldat.
Vous êtes d'une déplorable partialité, mon cher ami. Je suis pour Victor-Emmanuel et contre les Bourbons; mais il ne faut pas dire que François soit resté dans une casemate. Il a été au feu comme tout le monde. Il n'y a pas là quelque chose de bien extraordinaire. Mais parce que les légitimistes le représentent comme un Charles XII à Stralsund, ce n'est pas une raison pour en faire un poltron.
Pietri parle en ce moment pour la politique de l'empereur en Italie, mais on ne peut l'entendre. J'excite M. Dupin à parler, mais il dit qu'il voudrait qu'on évacuât Rome, et qu'il ne parlera pas. En somme, cela se présente mal. Je crains qu'on n'ajoute à l'adresse une phrase papiste, et de la discussion il résultera certainement une grande aigreur entre le Piémont et nous, entre l'Angleterre et nous; car c'est le thème favori de tous les orateurs que Cavour ne fait rien que par le conseil de l'Angleterre.
Adieu, mon cher Panizzi; je vous tiendrai au courant de nos affaires sénatoriales.
Paris, du palais du Luxembourg,
1er mars à cinq heures et demie, 1861.
Mon cher ami,
Le prince Napoléon a parlé aujourd'hui et parle encore sur l'adresse avec beaucoup de verve, de véhémence et d'esprit. Il casse les vitres parfois, mais répond victorieusement à toutes les platitudes des papalins et des légitimistes. Il a un grand succès, malgré la défiance qu'il inspire, malgré la peur du diable qui tient une grande partie de mes collègues. Lisez son discours dans le Moniteur de demain, il vous fera grand plaisir. Voici sa thèse: alliance anglaise, principes de 89, unité de l'Italie. Il a parlé de l'empereur avec respect et convenance, même amitié; de Victor-Emmanuel, en gendre bien élevé et en ami de l'Italie. Le mal, c'est qu'il a, selon son habitude de mettre les pieds dans les plats, abominé les traités de 1815, et parlé de l'Autriche et de la Russie avec des expressions qui peuvent lui rendre difficiles à l'avenir ses rapports avec les diplomates.
En somme, il a été très éloquent, très vigoureux et très hardi. Si la moitié de ce qu'il a dit est autorisée par l'empereur, nous allons quitter Rome, et la papauté est en déroute.
Maintenant, quel sera le vote du Sénat? Si l'on votait à l'instant, je crois que les papalins auraient le dessous; mais la discussion n'est pas près de finir, et il y a ici de bien grands imbéciles.
Savez-vous, sur Gaëte, l'anecdote suivante? M. de Kleist, ministre de Saxe, a eu tellement peur dans sa casemate, qu'il n'a pu y tenir. Il est parvenu à gagner le patron d'une barque pour l'emporter, mais, depuis son embarquement pendant le siège, personne n'en a plus eu de nouvelles. On croit qu'il a été coulé par quelque bombe maladroite. Tenez pour certain ce que je vous ai dit des trahisons de Gaëte. S'il y avait eu dans la place un gouverneur vigoureux et d'honnêtes gens pour officiers, même avec des soldats napolitains, le siège aurait duré six mois.
Adieu, mon cher Panizzi; vous ne me donnez pas des nouvelles de votre rhumatisme.
P.-S. La conclusion du prince est de donner au pape le Vatican et le quartier du Trastevere, avec l'avantage d'être à deux pas du tombeau de saint Pierre, et de laisser à Victor-Emmanuel le reste de Rome. Le mal, c'est que cela nous gênerait pour nos recherches dans les archives.
Paris, 6 mars 1861.
Mon cher Panizzi,
Je ne vous ai pas écrit ces jours passés parce que nous n'avons rien fait d'important. Cependant les oreilles ont dû vous corner, car il a été fort question de vous et du British Museum. J'ai fait un long speech pour demander que les encouragements aux lettres fussent augmentés, et, à cette occasion, j'ai dit ce qui se faisait chez vous. J'ai été écouté avec assez de faveur, et j'avais espoir de réussir, lorsque ce double vandale de Walewski, auquel ces augmentations auraient profité, s'est levé pour dire qu'il les refusait. La surprise a été grande. La raison probable de la sottise de Son Excellence a été que j'avais dit un mot à l'éloge de son prédécesseur.
Aujourd'hui, nous entamons le paragraphe X du projet d'adresse, c'est-à-dire la question d'Italie. Il me semble que les papistes et les anti-italiens auront sinon l'avantage, du moins une minorité très imposante. On vient, il y a un quart d'heure, de se compter. On avait demandé le changement d'une phrase. Il y avait dans le projet: «Les souvenirs amis de Solferino nous font espérer que l'Italie en tiendra compte (des représentations de la France en faveur du pape).» Au lieu de nous font espérer, on a demandé qu'on mît: font un devoir à l'Italie, et, après une petite discussion, cette dernière rédaction a été adoptée. Tous les papistes ont voté, et aussi il est vrai un certain nombre de niais, mais il me semble que c'est un bien mauvais signe.
Trois heures et demie.--Casabianca, secrétaire de la commission de l'adresse, vient de parler pour repousser l'amendement. Il a dit que nous continuerions à occuper Rome, mais Rome seulement. Il a ajouté que l'amendement mettait le gouvernement de l'empereur en défiance et en suspicion (Là-dessus, cris effroyables, longue interruption.), qu'il gênait sa politique et l'embarrassait. La dernière partie du discours a été pour faire une distinction entre Rome et sa banlieue, et l'Ombrie et les Marches, où, suivant le rapporteur, il n'y a pas lieu d'intervenir.
Cinq heures et demie.--Barthe, autrefois carbonaro, a parlé et parle en faveur du temporel. Il parle avec habileté et a des traits. Toujours la même tactique, consistant à montrer la mauvaise foi du Piémont dans ses relations avec les souverains d'Italie et la Fiance. Il a cité une dépêche piémontaise à l'occasion d'un faux bruit d'une invasion des États du Saint-Siège. Selon Barthe, ce serait de l'Angleterre que viendrait l'idée de l'unité de l'Italie, et probablement c'est à l'instigation de lord Palmerston que Dante aurait publié quelques méchants vers dans ce sens, et Machiavel un chapitre du Prince. Le Sénat me paraît approuver tout cela, qui dans la forme est bien dit.
Je ne pense pas qu'on vote aujourd'hui. Je ne vois pas bouger les commissaires du gouvernement, qui devraient parler; car, hier, ils annonçaient qu'ils repoussaient l'amendement. Il est impossible qu'ils ne parlent pas.
Adieu, mon cher Panizzi; toutes les bêtises que nous ferons ne nuiront qu'à nous. La grande question est de savoir ce que pense notre ami de Saint-Cloud.
P.-S.--On crie aux voix d'une manière horriblement ennuyeuse pour nous gens du bureau. Baroche se lève et va parler. Je ferme ma lettre, car la poste va partir.
Paris, 8 mars 1861.
Mon cher Panizzi,
Vous avez parfaitement deviné le pourquoi du vote de Walewski. Il est impossible d'être plus bête. On m'avait écouté avec assez de faveur, bien que je ne fusse nullement préparé à parler; s'il n'avait rien dit, probablement notre amendement aurait passé; mais il m'a ôté les voix de vingt-cinq imbéciles qui n'osent pas aller contre l'opinion d'un ministre. Quand il a eu fini, il y a eu un éclat de rire homérique, pour se moquer de lui et de moi, sur qui tombait une tuile si inattendue. J'ai dit au président, à côté de qui j'étais en ma qualité de secrétaire, que je voyais bien qu'il était impossible de faire boire un ministre qui n'avait pas soif.
Vous ne pouvez vous figurer la rage des catholiques. La société ici n'est plus tenable. Hier, j'ai vu M. de Ségur d'Aguesseau, prêt à escalader notre bureau et faisant mine de vouloir argumenter à coups de poing avec le président. Savez-vous pourquoi M. Barthe, qui d'ordinaire est assez lourd, a été meilleur que de coutume dans son discours en faveur de l'amendement, c'est qu'il avait consulté une nymphe Égérie, et cette nymphe n'est autre que notre ami Thiers. Ce soir, j'ai vu M. Dumon, qui disait n'avoir jamais entendu d'argumentation plus serrée, de discours plus éloquent que celui de M. Barthe.
Au fond, je cherche encore la démonstration de deux points; après quoi, je voterai pour le pape à perpétuité: d'abord comment la possession d'un temporel médiocre rend meilleur le spirituel du pape? puis comment vingt mille Français assurent son indépendance?
Les Allemands, les Espagnols, les Italiens catholiques n'ont-ils pas le droit de réclamer et de dire qu'il est notre prisonnier? Il est vrai que, tout en étant gardé par nous, il trouve moyen de nous faire du mal; cela prouve que nous ne sommes pas faits pour le métier de geôlier, et que nous ferions bien de ne pas nous en mêler.
Adieu, mon cher Panizzi. Ce matin, nous avons porté à Sa Majesté notre longue et filandreuse adresse. Elle n'a pas paru l'amuser grandement. Ce qu'on dit des opinions papistes de l'impératrice est tout à fait faux. Je le sais de bonne source.
P.-S. Avez-vous vu l'échange de menaces entre Fergola et Cialdini? Je n'aime pas cela. Il ne faut pas publier ces aménités qui sentent le moyen âge.
Paris, lundi 19 mars au soir 1861.
Mon cher Panizzi,
Je suis allé jeudi à la réception des Tuileries. Sa Majesté a fait compliment à M. Casabianca de son discours et lui a dit qu'il était impossible d'exprimer en meilleurs termes des sentiments plus français.--A Heeckeren, qui était auprès, il a dit: «Je regrette de ne pouvoir vous en dire autant.»--A M. de Boissy: «Je vois, monsieur le marquis, que la chanson dit vrai: on revient toujours à ses premiers amours.»
Voilà ses vengeances contre nos sénateurs papistes. M. de Persigny a été plus vif. Il a interpellé M. Barthe et lui a reproché son discours en termes assez véhéments et pas trop parlementaires. La veille, il avait engagé Leverrier à aller faire de la politique dans ses étoiles.
Il me semble que le résultat de cette interminable adresse, c'est de montrer très évidemment à l'empereur où sont ses amis et où sont ses ennemis. Il est évident que les légitimistes qu'il avait cru rallier, les dévots qu'il avait trop encouragés, l'abandonnent par peur du diable ou de leurs femmes; et les parlementaires de Louis-Philippe, opposition et ministériels, font cause commune avec les légitimistes et les dévots. L'opposition, dans tous les pays et surtout en France, prend le contre-pied de tout ce que veut le gouvernement. Il s'ensuit que, lorsque le gouvernement a raison, l'opposition se jette dans les folies, tête baissée; c'est ce qu'elle fait en ce moment.
Je ne sais quand l'adresse 12 sera votée; probablement pas avant la semaine sainte. N'est-ce pas se montrer bien digne de la liberté, que d'en faire un si bon usage, que deux mois se passent à parler, sans s'occuper d'affaires!
Tout le monde, d'ailleurs, paraît d'accord sur un point. C'est que le statu quo ne peut se prolonger. Les uns veulent une restauration complète du saint-père, les autres l'évacuation de Rome. Je crois que tous les efforts de la politique du gouvernement tendent à ce que cette évacuation soit demandée par le pape lui-même. On dit, et je tiens le fait d'assez bonne source, que, dans le sacré collège, on a trouvé beaucoup d'appui. Nombre de cardinaux et Antonelli lui-même, voyant que le gouvernement papal s'en va à tous les diables, que l'argent et le crédit manquent à la fois, cherchent à tirer leur épingle du jeu, et accepteraient volontiers une existence assurée, otium cum dignitate, que leur offre M. de Cavour.
La seule difficulté, c'est de persuader le pape, qui est inflexible et entêté comme une mule. Il a la persuasion qu'il est prédestiné au martyre, il s'y est résigné et il tient à aller en paradis par la route la plus courte.
On disait, mais je doute un peu, qu'un colonel français avait été assassiné à Rome par des soldats pontificaux. Les légitimistes assurent que l'on envoie à Rome une nouvelle division commandée par le général Trochu. Je crois la chose absolument fausse; fût-elle vraie, je croirais encore que l'évacuation aura lieu, avant le milieu de mai.
Vous avez bien raison de redouter les affaires de Syrie. On y attache en Angleterre une importance exagérée; mais l'insistance à demander la fin de l'occupation, la méfiance qu'on nous montre, le refus de se rendre à l'évidence sur la situation de la Turquie, tout cela ne resserre pas l'alliance et la compromet. La politique anglaise à l'égard de l'Orient est à mon avis très mauvaise; non seulement au point de vue de l'humanité, mais encore au point de vue de la paix générale. Elle veut ce qui est impossible, la conservation d'une situation désespérée. L'accord complet de l'Angleterre et de la France sur la question d'Orient pourrait seul amener un bon résultat; mais il faudrait trancher dans le vif comme pour la question d'Italie, et lord John ne conviendra jamais que le sultan soit à l'agonie.
Adieu, mon cher Panizzi. J'ai reçu le manuscrit de M. Ker. Portez-vous bien et soignez-vous.
Melle, samedi 30 mars 1861.
Mon cher Panizzi,
M. de Cavour est un habile homme assurément. Il conduit à merveille la chambre nouvelle et vient d'escamoter une discussion très embarrassante.
Ici, malheureusement, c'est le bon sens qui manque. Voyez: dans le Corps législatif, il ne s'est trouvé que cinq personnes pour soutenir la seule proposition raisonnable, qui était l'évacuation immédiate de Rome; encore cette proposition, bien qu'émanant de l'opposition la plus avancée, était-elle accompagnée d'un discours très modéré et même bienveillant pour l'empereur, car Jules Favre est le seul qui ait répondu carrément et noblement à l'insinuation très perfide de M. Keller. La grande majorité de la Chambre, à quoi il faut ajouter la minorité qui soutient le pape envers et contre tous, a été pour la continuation de l'occupation de Rome.
Je crois que, si l'on soumettait la question de Rome au suffrage universel, elle serait décidée conformément aux conclusions de Favre, mais je crains qu'il n'y ait pas une grande majorité. Si, au lieu du suffrage universel, vous consultiez les gens comme il faut; les gentlemen; la gente de frac, comme on dit en espagnol, l'immense majorité serait de l'autre côté.
On s'imagine qu'évacuer dans ce moment, c'est faire acte de soumission à l'Angleterre; c'est céder à une exigence du Piémont, contre lequel on est de mauvaise humeur. J'entends les bourgeois: les uns par un sentiment de jalousie contre un parvenu; les autres parce qu'ils trouvent l'ambition de Victor-Emmanuel trop audacieuse; ceux-là, parce qu'ils trouvent odieux l'invasion des Marches et du royaume de Naples; ceux-là enfin, parce que de grands politiques leur ont dit qu'un État homogène de vingt-cinq millions d'hommes était un voisinage fâcheux. Quelque bête que soit le pape, quelque mauvais vouloir qu'il montre contre l'empereur, on se dit que c'est le chef de la catholicité, et que l'abandonner en ce moment serait de la cruauté et de la faiblesse. Savez-vous qu'il part encore maintenant, pour Rome, des volontaires vendéens et poitevins, pour servir dans les zouaves du saint-père? Croyez que sa cause est immensément protégée par toutes les femmes vieilles et beaucoup par les jeunes.
Je ne sais ce que fera l'empereur, mais le cas est des plus embarrassants. Il ne s'agit de rien de moins que refaire l'administration du catholicisme.
Le pape, perdant la majeure partie, sinon le tout de ses États, il est évident que le sacré collège doit être remanié, et que la proportion d'Italiens en faisant partie doit être fort diminuée. D'un autre côté, il faut pourvoir à nourrir la cour papale, à la loger, etc.
J'ai été frappé que personne dans la discussion n'ait présenté cet argument: «On dit que l'indépendance du pape est nécessaire; soit. Mais comment vingt mille Français voltairiens peuvent-ils l'assurer? Qui répond qu'il est indépendant aux Espagnols, aux Allemands, aux Irlandais, etc.? S'il est de facto indépendant puisqu'il contrecarre les Français, qui le protègent, cela prouve que ce sont des imbéciles; mais, en d'autres temps, ils ont dépouillé un pape, l'ont pris, l'ont emmené, l'ont tenu en chartre privée; qui nous dit qu'ils n'en feront pas de même un de ces jours?»
Je continue à parier que l'on évacuera, et sous peu, mais ce qui en résultera pour ce gouvernement, je n'en sais rien; beaucoup de difficultés dans un sens et dans l'autre.
Adieu, mon cher Panizzi; vous aurez de mes nouvelles bientôt.
Paris, 8 avril 1861.
Mon cher Panizzi,
Un mot à la hâte, car je suis pressé: j'ai un travail pour le maître, et il faut le lui remettre promptement.
J'ai trouvé hier, chez M. Thiers, un Napolitain qui racontait que le général Pinelli avait voulu engager le jeune roi à se montrer aux soldats avant l'arrivée de Garibaldi, mais que Sa Majesté, plutôt que de courir le risque d'une revue, avait donné l'ordre qu'on la saignât.
On dit que Garibaldi est tout à fait dans la main de Mazzini. C'est à mon avis ce qu'il y a de plus malheureux, mais j'espère que ce n'est pas vrai.
Adieu, mon cher Panizzi. Avant-hier, j'ai diné aux Tuileries. Nous étions en très petit comité. Point de personnages officiels, sinon M. Fould, à qui il m'a semblé qu'on faisait beaucoup de caresses. Sa Majesté ne m'a pas parlé du pape, mais beaucoup de César. Je lui fais un petit travail sur la religion des Romains, et j'insiste sur l'avantage qu'ils avaient de se dire la messe à soi-même, au lieu de payer un étranger pour cela.
Paris, 14 avril 1861.
Mon cher Panizzi,
Ici, je vois des gens fort inquiets de l'état de nos finances. Les gens d'affaires demandent M. Fould à grands cris. Je crois qu'il a fait à son maître des conditions un peu sévères, et qu'il se passera quelque temps avant qu'il s'y soumette. On dit aussi que les grandes maisons grecques d'Angleterre, de France et de Turquie sont en mauvais état et que la banqueroute très imminente de l'empire ottoman entraînera la leur et bien d'autres catastrophes. Il semble que les finances de l'Italie ne sont pas non plus dans un bien bon état.
Le pire, c'est que voilà Garibaldi redevenu fou et prêt à faire delle grosse. Croyez-vous que Cavour et le Parlement soient en état de lui résister? Bien des gens en doutent, et on annonce que la rupture sera éclatante avec accompagnement d'émeutes. Qu'en pensez-vous?
Je crois vous avoir dit que, pour les volumes parus de la Correspondance de Napoléon, vous êtes toujours à attendre la signature de M. Walewski. Ce grand ministre est comme la mule du pape: il a ses heures.
Avant-hier, le bruit s'était répandu que le pape était mort. Il paraît certain qu'il n'est pas en très bonne santé. Croyez-vous qu'on en ferait un autre s'il venait à manquer? Il me semble que ce serait une bien belle occasion pour quitter Rome, afin d'empêcher l'Europe de dire que le conclave a été violenté par le général de Goyon. Mais le pape vivra l'âge de Mathusalem!
L'affaire de Libri au Sénat commence à faire scandale. Les magistrats paraissent inquiets et de mauvaise humeur. «Pourquoi ne purge-t-il pas sa contumace?» c'est ce qu'ils me disent tous. Je tâche de gagner les vieilles culottes de peau de l'Empire pour les faire voter pour nous. Maintenant, ce qu'il y a de plus à craindre, c'est qu'on ne nous lanterne et qu'on ne remette le rapport à la session prochaine. C'est le procédé ordinaire de la magistrature. Madame Libri a fait la conquête de Barthe, et je ne désespère pas que ce grand et éloquent champion du pape ne vienne en aide à notre ami, qu'il croit peut-être aussi bon catholique que lui.
Nous avons le matin un ciel gris et froid, à midi quelques rayons de soleil, le soir un ciel clair et horriblement froid. L'hiver de Cannes vaut dix fois mieux; il faut absolument que vous y veniez avec nous au mois de décembre.
Adieu, mon cher Panizzi; portez-vous bien et tenez-vous en joie, si cela est possible dans ce temps de bêtises et d'iniquités.
Paris, 18 avril 1861.
Mon cher Panizzi,
J'avais été si occupé toutes les matinées, que je n'ai pu aller chez Bréguet, ou plutôt y retourner avant aujourd'hui. Votre montre n'est pas arrivée entre les mains de Bréguet. Son premier commis, qui s'est rappelé parfaitement votre personne et votre montre, m'a dit que selon toute apparence, le dérangement dont vous vous plaignez tenait à très peu de chose, et qu'il serait facile d'y remédier. Mais vous me paraissez un peu jeune d'avoir confié votre montre à de nouveaux mariés, beaucoup plus occupés de faire l'amour que de remplir les commissions de leurs amis.
Je suis de votre avis sur la lettre du duc d'Aumale au prince Napoléon.
On me parle d'une réponse imprimée très verte. En thèse générale, quand on a une maison de verre, il ne faut pas jeter de pierres aux autres. Il y a dans cette brochure des choses qu'un bon ami aurait déconseillées au duc d'Aumale. Par exemple, il n'y a pas un habitant de Paris qui n'ait ri en lisant que Louis-Philippe n'avait jamais conspiré. Plus loin, il dit que c'est le roi qui avait organisé l'armée, qui a fait les campagnes de Crimée et d'Italie. Nous avons tous vu l'armée de Louis-Philippe en 1848 et son général Lamoricière. Ce que dit le duc d'Aumale eût mieux été dans la bouche du comte de Chambord, et il me semble qu'en parlant comme il le fait de Victor-Emmanuel et du pape, il commet une lourde faute politique et se met à la suite de la branche aînée, dont il devrait se tenir aussi loin que possible. Vous savez que la brochure a été imprimée à Versailles. On l'a éditée le jour où le ministère de l'intérieur déménageait. Personne dans les bureaux; en sorte qu'on a eu un jour pour vendre; et on a distribué trois ou quatre mille exemplaires.
Vous faites très bien de ne rien craindre de Garibaldi; mais, si M. de Cavour, comme il l'a dit, n'a pas favorisé l'expédition de Sicile, il se peut qu'il ne favorise pas davantage celle contre la Vénétie et que pourtant elle ait lieu, malgré le gouvernement, comme celle de Sicile; et, selon toute apparence, avec un succès bien différent.
Vous vous en prenez toujours à l'empereur de tout ce qui arrive et de toutes les bêtises que font les Italiens. Il est évident que Naples n'est nullement préparé pour un gouvernement comme celui qu'on veut lui donner. Il n'y a ni fonctionnaires ni soldats; des voleurs partout, sur les routes et dans toutes les administrations. Il n'est pas surprenant qu'un pays ainsi préparé se trouve dans de très mauvaises conditions de tranquillité. Ajoutez à cela plusieurs semaines du gouvernement de Garibaldi, auquel succèdent des tâtonnements plus ou moins maladroits. Ne vous étonnez donc pas que, après tout cela, le désordre règne partout dans le royaume de Naples. En Sicile, où l'action du roi de Naples est bien plus difficile, l'agitation est presque aussi grande.
Vous ne devez pas ignorer que, depuis que le roi de Naples a voulu s'arrêter à Rome, les petits égards qu'on avait eus pour lui à la cour des Tuileries out cessé; que Goyon a été blâmé de lui avoir mené des officiers; que les décorations qu'il a voulu donner ont été défendues, etc. Une fois faite la folie de rester à Rome et d'y permettre au pape de gouverner à sa guise, il était impossible d'en chasser le roi de Naples.
Les Polonais font tant de bêtises, qu'ils vont obliger la Russie, l'Autriche et la Prusse, qui se haïssaient, à s'embrasser et à faire un traité d'alliance contre les révolutions. Autant en font les Hongrois; malgré vos espérances, j'ai bien peur que Garibaldi n'ajoute encore à la mesure.
Adieu, mon cher Panizzi. On nous annonce de grandes catastrophes commerciales. Les maisons grecques de Smyrne, Marseille, Liverpool sont ruinées et vont tomber avec la banqueroute de l'empire ottoman. Je la crois très prochaine, et j'ai bien peur des conséquences.
Ville-d'Avray, 21 avril 1861.
Mon cher Panizzi,
Je vous écris à la campagne, chez mademoiselle Brohan, où je suis allé déjeuner avec une princesse du sang impérial. Mais quelle princesse et quel sang!
Notre ami le prince Napoléon n'en a pas beaucoup dans les veines, comme l'impératrice le lui reprochait. Il dit qu'il ne se battra pas contre le duc d'Aumale.
Je vous écris ce mot à la hâte, je vous en dirai plus long demain ou après.
Paris, 2 mai 1861.
Mon cher Panizzi,
Je ne crois pas plus que vous que le prince Napoléon manque de pluck; mais, maintenant, vous ne le persuaderiez à personne, particulièrement aux militaires, et, s'il avait l'occasion de revoir une bataille, il serait obligé de se risquer comme un caporal pour désabuser les gens. Son grand défaut est un manque absolu de tact. Il ne fait rien à propos et manque les plus belles occasions. Il a toujours été merveilleusement servi par la fortune, et il semble avoir pris à tâche de ne profiter d'aucune de ses faveurs.
Dans cette occasion-ci, il paraît que son premier mouvement a été bon. Il avait demandé que l'on ne poursuivit pas la brochure. On a répondu avec beaucoup de raison que cela n'était pas possible; mais il n'y a pas eu la moindre délibération sur ce qu'il avait à faire à l'égard de l'auteur. Seulement M. de Persigny, de son propre mouvement, est allé lui faire un sermon et lui remontrer qu'il n'était pas politique de se battre; plus tard, d'un autre côté, on lui a insinué qu'il lui serait sinon politique, du moins très utile, de dégainer. Alors sa camarilla a trouvé que le moment était passé; que, dans des affaires de ce genre, on n'était pas reçu à délibérer, etc. Tout ce tas de conseils plus ou moins intéressés a fini par l'ennuyer, et la seule chose à laquelle il ait fait attention, c'est qu'il était trop tard pour prendre un parti, qu'en conséquence il n'y avait rien à faire. Les militaires sont furieux, et, en temps de guerre, cela pourrait être assez grave.
J'ai causé l'autre soir très longuement avec Vimercati sur les affaires de l'Italie méridionale. Il voit les choses en beau, dit qu'on exagère beaucoup la situation de Naples, mais il ne cache pas qu'elle ne soit grave.
J'admire beaucoup M. de Cavour, mais je me demande s'il n'a pas tort de retarder toujours le combat entre Garibaldi et lui. L'événement montrera si oui ou si non. Je regarde ce combat comme absolument inévitable et cette fois, que Garibaldi venait avec un projet insensé, c'était peut-être le moment d'en finir avec lui.
Il paraît parfaitement décidé que l'armée d'occupation de Syrie partira à l'époque fixée, c'est-à-dire le 5 juin. Je crois que, très peu de temps après, les Turcs nous donneront raison en recommençant les pilleries et les massacres; mais j'espère que nous laisserons faire dans l'intérieur, en nous bornant à protéger les chrétiens dans les ports. Ces chrétiens d'Asie sont des drôles si lâches, qu'ils se laissent battre par une poignée de coquins, lorsqu'ils pourraient se défendre avec succès. L'affaire deviendra véritablement grave lorsque l'opinion publique en Russie obligera le gouvernement à prendre parti pour les chrétiens grecs.
Vous ai-je conté l'histoire de Bixio et de son ours? Il était à rôder dans les Pyrénées pour une affaire de chemin de fer, avec un ingénieur de la compagnie. Dans un endroit très désert, il a entendu des cris singuliers; il s'est approché, et finalement est entré dans un trou de rochers d'où ces cris partaient; il y à trouvé deux oursons qu'il a emportés. Il y avait cent à parier contre un qu'il trouverait la mère, car c'était en plein jour, et je vous laisse à penser la réception qu'elle lui aurait faite. Il y avait encore la chance d'être suivi à la piste par la mère désolée et d'avoir une petite explication à coups de griffes, mais Bixio a du bonheur.
Adieu, mon cher Panizzi. Vous ne me parlez pas de votre santé, j'en conclus qu'elle est meilleure.
Paris, 11 mai 1861.
Mon cher Panizzi,
On m'a parlé, en termes assez vagues, il est vrai, d'une mission à Londres pendant l'exposition universelle. J'ai répondu que je serais volontiers membre du jury de l'exposition universelle, que cependant il faudrait que je susse d'abord en quelle qualité et pour combien de temps. En second lieu, je me suis réservé d'examiner quel effet une semblable mission aurait sur ma petite bourse. Qu'est-ce qu'il en coûterait pour vivre un peu bien pendant trois mois dans le West-End, dans la position que je dis?
Il paraît que le prince Napoléon serait le président du jury français. Je ne sais si c'est bien raisonnable, dans la position qu'il s'est faite en ce pays-ci et probablement chez vous. Cela pourrait donner lieu à d'assez drôles de choses. Ne parlez pas de ce que je vous dis, d'abord parce qu'il n'y a rien de décidé et que je serais bien aise de conserver ma liberté jusqu'au dernier moment. Dites-m'en votre avis candide, je vous prie.
Il y a à l'exposition un portrait du pape qu'on a placé précisément en face de celui du prince Napoléon. C'est une grosse tête, plus intelligente que je ne la supposais, avec des yeux rouge foncé, très injectés, et qui peuvent faire espérer un accidente, comme dénouement probable.
Adieu, mon cher Panizzi. Je vous écris au milieu d'une séance du Sénat. Nous en aurons une intéressante, lundi, à propos d'une pétition sur les chrétiens de Syrie. Mauvaise affaire et dont il est, je crois, impossible de sortir heureusement.
Paris, dimanche 19 mai 1861.
Mon cher Panizzi,
On est assez intrigué d'un duel qui devait avoir lieu hier, et qui avait été remis à ce matin entre le prince Napoléon et le prince Murat. Les témoins étaient pour le second, Heeckeren, qui, depuis qu'il a tué Pouchkine, est patenté pour ces sortes d'affaires, l'autre le maréchal Magnan. La cause remontait au speech du prince Napoléon; cela s'était aigri peu à peu, et il y a eu de grosses paroles, puis défi. Les témoins avaient remis hier l'affaire à aujourd'hui. Quand on remet ainsi la solution entre deux personnages aussi considérables, il est probable que la remise est indéfinie. C'est encore une sotte chose et une suite de la fatalité qui poursuit ce pauvre prince.
Vous aurez vu que je suis nommé membre de la commission impériale, mais je pense que je ne serai pas obligé de résider à Londres pendant toute l'exposition. D'ailleurs, je serai probablement chargé des beaux-arts; or, comme les Anglais ne donnent ni médailles, ni récompenses, je doute que nos artistes soient nombreux. Je ne sais pas même s'il s'en présentera qu'on puisse envoyer à Londres.
M. Fould va en Angleterre mercredi avec lord Cowley pour quelques jours seulement. Je pense que vous le rencontrerez. Il me paraît assez bien avec Sa Majesté, à qui il tient toujours la dragée haute, avec beaucoup de raison, je crois. Son successeur est vraiment bien sot et bien bête.
Un de mes amis qui revient d'Italie m'a dit que dans une petite guerre qui a eu lieu près de Vicence dernièrement, on avait fait manoeuvrer un régiment autrichien devant un régiment de Trente. Quand on a exécuté les feux, les Tyroliens ont mis des cailloux et des clous dans leurs fusils, et il y a eu une trentaine d'Autrichiens tués ou estropiés.
La diète de Hongrie, qui en est à se demander si le fou qui est à Prague n'est pas l'empereur légitime, me paraît bien drôle. Mais tout est drôle en ce monde depuis quelque temps. Il est évident que la question des nationalités est à présent ce qu'était la réforme religieuse au XVIe siècle, une grande et belle idée revêtue de formes assez niaises.
Nous avons eu une séance du comité de l'exposition chez le prince, mais ce n'était que pour faire connaissance les uns avec les autres. Rien n'a été fait encore. Je voudrais bien que vous fussiez membre du jury anglais, malgré les capitulations de conscience que cela vous coûterait.
Adieu, mon cher Panizzi. Tenez-vous en joie et santé.
Paris, dimanche 9 juin 1861.
Mon cher Panizzi,
Un mot seulement. Je n'ai pas attendu votre lettre pour mettre dans le discours que je lirai demain 13 une remarque sévère sur le passage du rapport Bonjean qui vous regarde. Vous le lirez mardi. Je suis trop fatigué et trop pressé pour vous en dire davantage.
Je vous écrirai en détail de Fontainebleau, où je vais mardi. Libri fait des folies. La mort de Cavour est le plus grand événement et le plus malheureux qui pût arriver. On ne parle pas d'autre chose.
Paris, 11 juin 1861.
Mon cher Panizzi,
M. Libri a fait toutes les bêtises imaginables. Il a bombardé de ses lettres amis et ennemis et les a tous mis en fureur. Au lieu de savoir gré à M. Delangle de ce qu'il avait essayé de faire, il a pris à tâche de lui susciter une mauvaise affaire, de le compromettre avec M. Guizot, avec la magistrature et le Sénat; et tout cela, pendant que j'avais bien assez de la masse de haines accumulées contre lui. Je me suis trouvé, grâce à ses absurdes pamphlets, à peu près seul dans le Sénat. On m'a cependant écouté tranquillement et même avec une sorte d'intérêt. Les jurisconsultes ne m'ont pas répondu, ce me semble.
Le discours de M. de Royer a seulement scandalisé les gens honorables, qui l'ont fait taire. M. Fould lui a fait des représentations très énergiques et le président Troplong aussi; mais le petit magot avait la joie d'un singe qui vient de casser une porcelaine. Cela m'a fait passer une triste semaine.
Enfin c'est fini, et je pars dans une heure pour Fontainebleau, où je vais passer huit jours probablement à parler de César à Auguste, et je vous assure que j'ai besoin de penser un peu aux anciens pour oublier les modernes.
La mort de M. de Cavour est un événement immense. Je ne connais pas son successeur, mais aurait-il toutes les qualités et tous les talents de son prédécesseur, il n'a plus son prestige et ne pourrait faire ce que M. de Cavour faisait, c'est-à-dire tenir les mazziniens dans le devoir et demeurer cependant à la tête de la révolution italienne.
Maintenant que M. de Cavour est mort, l'Angleterre aura-t-elle la même bienveillance pour la révolution italienne? Ne craindra-t-elle pas, là comme ailleurs, l'influence française? S'il en était ainsi, je craindrais que vous ne vissiez bientôt l'Autriche reprendre son ascendant. Il est en outre fort à craindre que les garibaldiens ou plutôt les mazziniens, délivrés du seul homme qui les dominait, ne se mettent à faire des extravagances, et alors tout est à recommencer ou plutôt tout est perdu.
Adieu, mon cher Panizzi. Si vous m'écrivez, je resterai jusqu'à dimanche prochain à Fontainebleau, peut-être même davantage, cela dépendra de ce que fera mon hôte.
Fontainebleau, 24 juin 1861.
Mon cher Panizzi,
Je suis encore ici pour une semaine; après y être venu pour huit jours, j'y serai resté près d'un mois. C'est l'usage de la maison.
Je suis dans le lieu du monde où l'on parle le moins de politique, et je ne sais rien de ce qui se passe. Je ne comprends guère les entortillements du Moniteur au sujet de la reconnaissance de fait du royaume d'Italie, combinée avec l'occupation indéfinie de Rome par l'armée française, et je crois que cela ne signifie absolument rien.
Je suis allé l'autre jour avec Sa Majesté voir les fouilles qu'on a fait exécuter autour d'Alise, pour savoir si cette ville était l'Alesia de César. Nous avons trouvé les fossés des lignes de contrevallation et de circonvallation des Romains encore bien conservés. Le terrain est une espèce de conglomérat de gravier lié par un ciment naturel, le tout très dur; si bien que les fossés, bien que comblés aujourd'hui par les terres éboulées, et par celles que les pluies y ont apportées, sont partout reconnaissables à leurs talus dont les parements ont été bien conservés.
Nous avons trouvé au fond d'un de ces fossés une belle épée romaine, et une grande quantité de pointes de flèches ou de lances en bronze; enfin le plus curieux, une douzaine de ces chausse-trapes que César appelle des stimuli et qu'il avait jetés en avant de ses retranchements pour piquer les pieds de nos ancêtres.
J'ai reçu ici une lettre de M. Ellice, qui me paraît n'avoir rien perdu de son entrain et qui me propose une tournée de jolies hôtesses et de maisons de campagne. Je crains bien de ne pouvoir l'accompagner; en outre, je n'aime pas trop à changer tous les jours d'hôtes et de cuisine.
Adieu, mon cher Panizzi; répondez-moi un mot ici avant samedi prochain, mais candidement.