«Les Russes ont donc peur?» dit Napoléon, comme si la terreur inspirée par le seul aspect de ses armées flattait et délectait son orgueil: «les Russes ont donc peur?»--«Non, mais ils préfèrent la guerre à une situation qui n'est plus la paix.»--«Croient-ils me faire la loi?»--«Non.»--«Cependant, c'est me la dicter que d'exiger que j'évacue Dantzick, pour le bon plaisir d'Alexandre.»--«Alexandre ne désigne rien sans doute pour qu'on ne dise pas qu'il menace; cependant il énumère tout ce qui s'est passé depuis Tilsit. J'ai pu voir ce qui inquiétait, je puis donc dire ce qui tranquilliserait.»--«Bientôt il faudra que je demande à Alexandre la permission de faire défiler la parade à Mayence?»--«Non, mais celle qui défile à Dantzick l'offusque.....»--«Les Russes sont devenus bien fiers: on veut me faire la guerre?»--«Non, ni la guerre, ni la loi; mais on ne veut pas la recevoir.»--«Les Russes croient-ils me mener comme ils menaient sous Catherine II leur roi de Pologne? Je ne suis pas Louis XV; le peuple français ne souffrirait pas cette humiliation.»
Ce n'était pas la première fois qu'il évoquait, à propos de la Pologne, la figure de l'indolent monarque qui avait laissé s'accomplir sous ses yeux le crime du partage et qui en portait la peine devant l'histoire: on eût dit que ce souvenir de honte l'obsédait, le hantait. Il répéta deux ou trois fois sa phrase sur Louis XV, avec une animation grandissante: puis, allant droit à Caulaincourt et le serrant de près, dardant sur lui le double jet de flamme de ses yeux: «Vous voudriez donc m'humilier?» dit-il.--«Votre Majesté, répliqua tranquillement l'autre, me demande les moyens de maintenir l'alliance, je les lui indique. Il faut se replacer autant que possible dans la situation où l'on était au lendemain d'Erfurt. Si vous voulez rétablir la Pologne, alors, c'est une autre affaire.»--«Je vous ai déjà dit que je ne voulais pas rétablir la Pologne.»--«Alors, je ne comprends pas à quoi Votre Majesté a sacrifié l'alliance avec la Russie.»--«C'est elle qui l'a rompue parce que le système continental la gênait.» Caulaincourt fit observer que l'Empereur avait donné le premier l'exemple d'une infraction aux lois du blocus, en organisant le système des licences. À cette riposte, qui atteignait le point faible de son argumentation, l'Empereur se sentit touché et jugea le coup adroitement porté; il sourit, et prenant Caulaincourt par l'oreille: «Vous êtes donc amoureux d'Alexandre?» lui dit-il.--«Non, mais je le suis de la paix.»--«Et moi aussi, mais je ne veux pas que les Russes m'ordonnent d'évacuer Dantzick.»--Aussi n'en parlent-ils point: mais autre chose est d'exprimer un voeu et de formuler une exigence.»
En disputant sur Dantzick, on restait à côté du point essentiel et brûlant. Napoléon se rendait compte que l'empereur Alexandre, sous ses phrases énigmatiques et ses réticences, cachait une arrière-pensée persistante, une ambition inexprimée; qu'il y avait un dessous à l'affaire: «Vous êtes dupe, dit-il à Caulaincourt; je suis un vieux renard; je connais les Grecs.» Caulaincourt: «Votre Majesté me permet-elle une dernière observation?» L'Empereur: «Parlez... (avec impatience) mais parlez donc!» Et son geste, sa voix, l'interrogation de son regard commandaient une réponse franche et nette.
Reprenant alors la question principale, Caulaincourt la présenta avec plus de force et d'ampleur, quoique toujours en termes généraux: il la montra telle qu'il la discernait. D'après lui, l'instant était arrivé où l'Empereur devait opter entre deux partis bien tranchés, également soutenables, mais exclusifs l'un de l'autre.
Le premier consistait à rassurer la Russie, à reconquérir cette alliée de premier ordre en lui accordant un gage effectif et public contre le rétablissement de la Pologne, quitte à désespérer les habitants de ce pays et à nous les aliéner sans retour; il appartenait à l'Empereur, en sa sagesse, de décider quelle serait la garantie à fournir. Un second parti pouvait être adopté: ce serait, au contraire, de reprendre et de pousser à bout l'oeuvre de restauration à demi accomplie en 1807 et en 1809, de reconstituer entièrement la Pologne. On ferait en ce cas la guerre aux Russes, mais on la leur ferait avec un but, pour un objet parfaitement défini et qui en vaudrait la peine. Réintégrée dans ses anciennes limites, remise au rang de grande puissance, la Pologne deviendrait notre point d'appui dans le Nord et y modifierait à notre profit la distribution générale des forces. Chacun de ces systèmes avait ses avantages et ses inconvénients, mais l'heure avait sonné où il fallait embrasser franchement l'un ou l'autre et s'y fixer; entre eux, il n'était plus de place pour une solution intermédiaire et équivoque. Cette alternative rigoureuse, Caulaincourt l'avait déjà posée au cours de sa correspondance, et ses paroles ne furent que la paraphrase de ces lignes remarquables écrites dans l'une de ses dernières dépêches: «Il faut que l'Empereur choisisse entre la Pologne et la Russie, car les choses en sont venues au point que ne pas désenchanter l'une, c'est perdre l'autre 230.»
«Quel parti prendriez-vous? dit l'Empereur.--Alliance, prudence et paix.--La paix! il faut qu'elle soit durable et honorable. Je ne veux pas d'une paix qui ruine mon commerce comme celle d'Amiens. Pour que la paix soit possible et durable, il faut que l'Angleterre soit convaincue qu'elle ne retrouvera plus d'auxiliaires sur le continent... Il faut que le colosse russe et ses hordes ne puissent plus menacer le Midi d'une irruption.» Et l'Empereur suivit avec feu ce raisonnement, qui l'emportait à la guerre et l'entraînait au Nord, pour y retrouver et y reconstituer les frontières de l'ancienne Europe.
«Votre Majesté penche donc pour la Pologne?» dit simplement Caulaincourt. Ces paroles arrêtèrent net l'Empereur dans son belliqueux essor et le rejetèrent dans ses perplexités. En effet, cette barrière qu'il songeait à relever contre la Russie, ce ne pouvait être que la Pologne: débile et inconsistante barrière, rempart de sable, puisqu'il s'agissait d'un peuple auquel avaient manqué toujours la stabilité et la cohésion: était-ce sur cette base fragile qu'il convenait d'échafauder une combinaison gigantesque? L'Empereur se reprit donc avec vivacité, comme si sa pensée eût opéré un mouvement de recul: «Je ne veux pas la guerre, dit-il, je ne veux pas la Pologne, mais je veux que l'alliance me soit utile. Elle ne l'est plus depuis qu'on reçoit les neutres; elle ne l'a jamais été.» Caulaincourt recommença son plaidoyer en faveur d'Alexandre; il affirma de nouveau la sincérité de ce prince, la noblesse de ses sentiments; il le fit avec tant de conviction et de chaleur que l'Empereur finit par lui dire, moitié souriant, moitié fâché: «Si les dames de Paris vous entendaient, elles raffoleraient encore plus de l'empereur Alexandre. Ce qu'on leur a raconté de ses manières, de ses galanteries à Erfurt, leur a tourné la tête: avec tout ce que vous dites, on ferait de beaux contes aux Parisiens.»
Ces éloges donnés à son rival l'agaçaient visiblement; il se contenait pourtant, et ses hésitations ne semblaient pas prendre fin. L'ambassadeur se crut autorisé à poursuivre l'oeuvre de raison et de salut à laquelle il s'était voué. Longuement, il expliqua que tous les actes de l'Empereur depuis 1808 faisaient craindre à la Russie de nouveaux bouleversements: «Mais quoi! s'écria Napoléon, quels desseins me suppose-t-on? Que puis-je désirer? La France n'est-elle pas assez grande?» D'ailleurs, n'avait-il pas donné aux Russes des preuves non équivoques de son bon vouloir et de sa munificence? N'était-ce rien que toutes ces provinces, tous ces territoires réunis à leur empire par la vertu et le bienfait de son amitié? Caulaincourt répliqua que ces cadeaux n'avaient pas été assez désintéressés ni bénévoles pour qu'on nous en sût beaucoup de gré: «On ne tient pas compte des choses que commande la nécessité.» La conversation s'égara ainsi en discussions rétrospectives, se prolongea pendant des heures, s'éparpilla sur tous les objets qui tenaient de près ou de loin à la politique des dernières années; mais une pente irrésistible la ramenait toujours à la difficulté centrale.
Napoléon voulut prouver qu'il avait tout fait pour rassurer Alexandre au sujet de la Pologne, que les objections systématiques ou captieuses étaient venues de l'autre côté. Il fit allusion au traité de garantie négocié en 1810: «On n'a discuté que sur les mots: je n'ai voulu changer que la rédaction.--Mieux eût valu rejeter la convention, répondit Caulaincourt, que de proposer des changements qui avaient trop prouvé qu'après avoir voulu donner cette sécurité, on avait, dans l'intervalle d'un courrier à l'autre, changé de politique et qu'on avait d'autres projets.--Alexandre a fait le fier, il n'a plus voulu de la convention, c'est lui qui l'a refusée. Convenez franchement que c'est lui qui veut faire la guerre.--Non, Sire, j'engagerai ma tête à couper qu'il ne tirera pas le premier coup de canon et ne dépassera jamais ses frontières.--Alors nous sommes d'accord, car je n'irai pas le chercher.--Soit, mais il faut s'expliquer et trouver un moyen de faire revivre la confiance.» C'était ce moyen que Caulaincourt ne pouvait ou n'osait énoncer positivement, que Napoléon devinait et ne voulait admettre. La conversation se replaçait ainsi au point qu'il lui semblait interdit de dépasser, où elle tournait interminablement sur elle-même, sans avancer d'une ligne.
S'écartant à nouveau de l'obstacle, Napoléon se mit à parler des Russes, de la nation et des différentes classes. Il parut croire que la noblesse, corrompue et égoïste, incapable d'abnégation et de discipline, obligerait le souverain à signer la paix après une ou deux batailles perdues et dès que l'invasion l'aurait touchée: «Votre Majesté est dans l'erreur», interrompit hardiment Caulaincourt, et il indiqua que le patriotisme des Russes primait en eux tout autre sentiment, qu'il les réunirait contre nous en masse compacte et les exalterait jusqu'à l'héroïsme.
Placé sur ce terrain, il s'y tint opiniâtrement, refusant de le quitter avant de l'avoir parcouru en tous sens et épuisé; ses paroles prirent alors une gravité exceptionnelle, la valeur d'un avertissement prophétique. Il osa dire que Napoléon s'abusait dangereusement sur la Russie et méconnaissait les facultés défensives de ce peuple. Avec un bon sens et une fermeté vraiment dignes de mémoire, il montra ce que serait une guerre dans le Nord, et il en dévoila à l'avance les sombres horreurs. «En Russie, dit-il, on ne se fait aucune illusion sur le génie de l'adversaire et ses prodigieuses ressources; on sait que l'on aura affaire au grand gagneur de batailles, mais on sait aussi que le pays est vaste, qu'il offre de la marge pour se retirer et céder du terrain; on sait, Sire, que ce sera déjà vous combattre avec avantage que de vous attirer dans l'intérieur et de vous éloigner de la France et de vos moyens. Votre Majesté ne peut être partout; on ne frappera que là où elle ne sera pas. Ce ne sera point une guerre d'un jour. Votre Majesté sera obligée au bout de quelque temps de revenir en France, et tous les avantages passeront alors de l'autre côté. Il faut compter de plus avec l'hiver, avec un climat de fer, par-dessus tout avec le parti pris de ne jamais céder.»
Sur ce dernier point, tout ce que Caulaincourt avait vu et entendu, tout ce qu'il avait recueilli et appris ne lui laissait aucun doute: il put se montrer inébranlablement affirmatif. Comme suprême argument, il cita les paroles mêmes que l'empereur Alexandre lui avait laissées pour adieu. Voici ce que ce prince lui avait dit: «Si l'empereur Napoléon me fait la guerre, il est possible, probable même qu'il nous battra si nous acceptons le combat, mais cela ne lui donnera pas la paix. Les Espagnols ont été souvent battus; ils ne sont pour cela ni vaincus ni soumis; ils ne sont pourtant pas si éloignés de Paris, et ils n'ont ni notre climat ni nos ressources. Nous ne nous compromettrons pas, nous avons de l'espace derrière nous, et nous conserverons une armée bien organisée. Avec cela, on n'est jamais forcé, quelque revers que l'on éprouve, de recevoir la paix; on force son vainqueur à l'accepter. L'empereur Napoléon a fait cette réflexion à Tchernitchef après Wagram; il a reconnu lui-même qu'il n'eût jamais consenti à traiter avec l'Autriche, si celle-ci n'avait su se conserver une armée: avec plus de persévérance, les Autrichiens eussent obtenu de meilleures conditions. Il faut à l'Empereur des résultats aussi prompts que ses pensées sont rapides: il ne les obtiendra pas avec nous. Je profiterai de ses leçons: ce sont celles d'un maître. Nous laisserons notre climat, notre hiver faire la guerre pour nous. Les Français sont braves, mais moins endurants que les nôtres; ils se découragent plus facilement. Les prodiges ne s'opèrent que là où est l'Empereur: il ne peut être partout; d'ailleurs, il sera nécessairement pressé de s'en retourner dans ses États. Je ne tirerai pas l'épée le premier, mais je ne la remettrai que le dernier au fourreau. Je me retirerai au Kamtchatka plutôt que de céder des provinces ou de signer dans ma capitale conquise une paix qui ne serait qu'une trêve.»
À mesure que Caulaincourt parlait, une attention étonnée et croissante se peignait sur les traits de l'Empereur: il écouta jusqu'au bout, sans perdre un mot; à la fin, comme si le voile de l'avenir se fût déchiré devant ses yeux, comme si un rapide éclair eût illuminé le précipice ouvert sous ses pas, il parut ému, frappé jusqu'au fond de l'âme. Caulaincourt eut le sentiment d'avoir produit un grand effet et crut avoir cause gagnée. Loin d'en vouloir à qui lui disait si crûment la vérité, l'Empereur semblait au contraire apprécier cette franchise. Son attitude avait changé: son visage, dur jusqu'alors et fermé, devenait ouvert, bienveillant. Malgré l'heure avancée, bien que le milieu de la journée fût déjà largement dépassé, il incita Caulaincourt à parler encore; il voulait en savoir davantage; il posa mille questions sur l'armée russe, sur l'administration, sur la société; il se fit conter les intrigues de salon, les amours, et sa curiosité s'amusait de ces détails, comme si son esprit eût eu besoin de se délasser avant de se reprendre au grand problème et de l'attaquer encore. Pour la première fois, il remercia Caulaincourt de son zèle, de son dévouement; il eut pour lui des paroles aimables et familières.
Profitant de cet épanchement, infatigable au bien, le duc renouvela ses efforts avec plus d'insistance: il supplia l'Empereur d'écouter les conseils de la sagesse: «Vous vous trompez, Sire, lui dit-il, sur Alexandre et les Russes: ne jugez pas la Russie d'après ce que d'autres vous en disent; ne jugez pas l'armée d'après ce que vous l'avez vue après Friedland, effondrée et désemparée; menacés depuis un an, les Russes se sont préparés et affermis: ils ont calculé toutes les chances, même celles de grands revers; ils se sont mis en mesure d'y parer et de résister à outrance.»
Napoléon convint que les ressources de la Russie étaient grandes, mais il ajouta que ses forces à lui étaient immenses. Peu à peu, il se mit à en faire l'énumération. Il les montra couvrant l'Europe depuis la Vistule jusqu'au Tage, réparties sur tous les points stratégiques, prêtes à s'agglomérer; il montra l'Empire inépuisable en hommes, cent vingt départements versant annuellement leurs contingents dans des cadres sans cesse élargis, les dépôts se remplissant de recrues à mesure qu'ils se vidaient pour fournir de nouveaux bataillons de guerre: puis, au centre de ces masses continuellement augmentées, il montra ce qui lui restait de ses anciens régiments, ses premiers compagnons, les vieux, les invincibles, ceux d'Italie et d'Égypte, ceux d'Austerlitz et d'Iéna, ces soldats à toute épreuve, cet acier humain, trempé au feu de cent batailles, cette phalange sacrée d'où rayonnaient l'ardeur à bien faire et la contagion de l'héroïsme. Enfin, autour de ses Français, il appela en imagination tous ses alliés, tous ses peuples, il les fit accourir de tous les points de l'horizon: il appela les Lombards d'Eugène et les Napolitains de Murat, les Espagnols et les Portugais, Marmont avec ses Croates, l'Allemagne et ses dix-huit contingents, Jérôme avec ses Westphaliens, les régiments de Hanovriens et de Hanséates qui se formaient sous Davout, Poniatowski et ses Polonais; il se composait ainsi une armée sans pareille dans l'histoire, il la faisait défiler devant lui et la passait en revue, calculant les effectifs, comptant les bataillons, les escadrons, les batteries, les divisions, les corps, et, à mesure qu'il poursuivait ce prodigieux dénombrement, le sentiment de sa force l'envahissait et l'enivrait, un vertige d'orgueil lui montait au cerveau. Sa parole vibrait, ses yeux étincelaient, et son regard, son geste semblaient dire: «Qu'est-il d'impossible avec tant d'hommes et de tels hommes?» Devant cette poussée graduelle et cette explosion de triomphante confiance, Caulaincourt sentit s'écrouler son espoir: il eut conscience d'avoir reperdu le terrain péniblement gagné: il vit se rapprocher cette guerre qu'il croyait avoir éloignée, dont il appréhendait l'issue fatale, et une angoisse patriotique lui serra le coeur.
En effet, l'Empereur lui dit au bout de quelque temps: «Bah! une bonne bataille fera raison des belles déterminations de votre ami Alexandre et de ses fortifications de sable.» Ces derniers mots étaient une allusion aux dunes du Dnieper et de la Dwina que les Russes façonnaient en ouvrages défensifs. Napoléon ajouta qu'au reste il n'entreprendrait point la guerre, mais qu'Alexandre la provoquerait certainement; ce versatile monarque avait rouvert son esprit aux suggestions de l'Angleterre; on lui avait mis en tête des idées de conquête et de prééminence qui flattaient sa vanité, des ambitions sournoises: «Il est faux et faible.»--Caulaincourt: «Il est opiniâtre, il cède facilement sur certaines choses, mais il se trace en même temps un cercle qu'il ne dépasse point.»--L'Empereur: «Il est faux: il a le caractère grec.»--Caulaincourt: «Sans doute, il ne m'a pas toujours dit tout ce qu'il pensait; mais ce qu'il m'a dit s'est toujours vérifié, et ce qu'il m'a promis pour Votre Majesté, il l'a toujours tenu.»--L'Empereur: «Alexandre est ambitieux: il a un but dissimulé en voulant la guerre; il la veut, vous dis-je, puisqu'il se refuse à tous les arrangements que je propose. Il a un motif secret; n'avez-vous pas pu le pénétrer? Je vous dis qu'il a d'autres motifs que ses craintes au sujet de la Pologne et que l'affaire de l'Oldenbourg.--Cela et votre armée à Dantzick suffiraient à expliquer ses alarmes; il partage d'ailleurs les inquiétudes que donnent à tous les cabinets les changements qu'a faits Votre Majesté depuis Tilsit et notamment depuis la paix de Vienne.--Qu'importe à Alexandre? Cela n'est pas chez lui. Ne l'ai-je pas engagé à prendre de son côté? Ne lui ai-je pas dit de prendre la Finlande, la Valachie, la Moldavie? Ne lui ai-je pas proposé de partager la Turquie? Ne lui ai-je pas donné trois cent mille âmes en Pologne après la guerre d'Autriche?--Oui, mais ces appâts ne l'ont pas empêché de voir que Votre Majesté a placé depuis lors des jalons pour des changements en Pologne, ce qui est chez lui.--Vous rêvez comme lui. Je n'ai fait de changements que loin de ses frontières. Quels sont donc ces changements en Europe qui l'effrayent tant? Que font-ils à la Russie qui est au bout du monde? Ce sont ces mesures que vous blâmez qui ôteront tout espoir aux Anglais et les forceront à la paix.»
Il exprima ces idées sous vingt formes diverses, abondant, prolixe, s'abandonnant à sa passion et à sa verve, comme s'il eût perdu la notion du temps. Le jour tombait; au dehors, dans le parc, les feux mourants du soir doraient encore la cime des grands arbres, mais l'obscurité envahissait la salle, et l'Empereur parlait toujours, esquissant à larges traits toute sa politique, montrant le but à atteindre, l'Angleterre à frapper au travers de toute puissance qui reprendrait parti pour elle et lui ferait un rempart. Il revenait aussi aux questions qui formaient plus spécialement l'objet de l'entretien; il les traitait pêle-mêle et sans ordre, sautait de l'une à l'autre, pressait et tâtait Caulaincourt de toutes manières, répétant les mêmes questions pour voir s'il obtiendrait les mêmes réponses, cherchant à saisir son interlocuteur en flagrant délit de contradiction ou d'erreur. Parfois, devant une objection vivement présentée, il s'interrompait, retombait dans ses réflexions, gardait le silence pendant plusieurs minutes. Il y avait dans son argumentation des arrêts et des reprises, des reculs et de brusques élans, qui trahissaient le va-et-vient de sa pensée. Il cherchait à envisager le différend sous toutes ses faces, remontait à ses origines, comme pour en mieux pénétrer le caractère et en découvrir l'issue.
Il dit tout d'un coup, après une pause prolongée: «C'est le mariage autrichien qui nous a brouillés: Alexandre a été fâché que je n'aie pas épousé sa soeur.» Étrange assertion, puisque la cour de Russie avait décliné la proposition d'alliance matrimoniale, et que Caulaincourt le savait mieux que personne, ayant été chargé de transmettre le refus. Vis-à-vis même de cet intermédiaire et de ce confident, Napoléon voulait-il se donner l'air, par un raffinement d'amour-propre, d'avoir préféré spontanément l'Autrichienne à la Russe? En quelques mots, Caulaincourt lui remémora les faits: «J'avais oublié ces détails», dit l'Empereur d'un ton dégagé; et il ajouta cette observation très juste: «Il n'en est pas moins certain qu'on a été fâché à Pétersbourg du rapprochement avec l'Autriche.»
Quand tout eut été rappelé et dit de part et d'autre, l'Empereur se résuma et essaya encore une fois de conclure: «Je ne veux ni la guerre ni le rétablissement de la Pologne, répéta-t-il pour la dixième fois, mais il faut s'entendre sur les neutres et sur les autres différends.»--Caulaincourt: «Si Votre Majesté le veut réellement, cela ne sera pas difficile.»--L'Empereur: «En êtes-vous sûr?»--Caulaincourt: «Certain; mais il faut des choses proposables.»--L'Empereur: «Mais quoi encore?»--Caulaincourt: «Votre Majesté sait aussi bien que moi et depuis longtemps quelles sont les causes du refroidissement; elle sait mieux que moi ce qu'elle peut faire pour y remédier.»--L'Empereur: «Mais quoi? que propose-t-on?»
Caulaincourt expliqua, en ce qui concernait le commerce, qu'il fallait prendre en considération les intérêts économiques de la Russie, se contenter de quelques adoucissements au tarif, tolérer l'admission des neutres, établir en commun un système de licences. Il fallait aussi s'entendre sur Dantzick, améliorer et garantir la situation de la Prusse; il fallait enfin faire au duc d'Oldenbourg un sort qui ne le mît pas sous notre dépendance, qui n'en fît pas, comme il l'eût été à Erfurt, un préfet français... Mais Napoléon jugea inutile d'en écouter davantage. Il s'était aperçu que Caulaincourt tranchait toutes les questions dans le sens russe et le jugeait définitivement endoctriné par Alexandre. Ce qu'on lui soumettait, c'était moins le plan d'un arrangement transactionnel qu'une liste de concessions. Il dit à Caulaincourt que son successeur Lauriston était chargé de traiter en détail et de régler, s'il était possible, les questions pendantes; que lui-même devait avoir besoin de repos.
Malgré ce congé, Caulaincourt voulut insister encore et demanda la permission de présenter une suprême observation.
«--Parlez! lui fut-il répondu.
«--La guerre et la paix sont entre les mains de Votre Majesté. Je la supplie de réfléchir pour son propre bonheur et pour le bien de la France qu'elle va choisir entre les inconvénients de l'une et les avantages bien certains de l'autre.
«--Vous parlez comme un Russe, dit Napoléon, redevenu sévère.
«--Non, Sire, comme un bon Français, comme un fidèle serviteur de Votre Majesté.
«--Je ne veux pas la guerre, mais je ne puis pas empêcher les Polonais de me désirer et de m'appeler.»
Il ajouta que les Polonais des provinces russes, les Lithuaniens en particulier, partageaient l'impatience de leurs compatriotes varsoviens: ils le sollicitaient, lui faisaient signe de loin, prêts à lui donner pour allié, si la guerre s'engageait, tout un peuple en révolte. Dans ce tableau, Caulaincourt vit une illusion de plus et s'attacha à la dissiper. Avec une assurance que l'événement devait trop justifier, il déclara que les Polonais de Lithuanie s'étaient pour la plupart accommodés du régime russe; ils hésiteraient à se compromettre avec nous, à se livrer aux chances et aux vicissitudes d'un avenir incertain, «à se remettre en loterie»--«D'ailleurs, continua audacieusement Caulaincourt, Votre Majesté ne peut se dissimuler qu'on sait trop maintenant en Europe qu'elle veut des pays plus pour elle que pour leur intérêt propre.
«--Vous croyez cela, monsieur?
«--Oui, Sire.
«--Vous ne me gâtez pas, répondit l'Empereur d'un ton piqué; il est temps d'aller dîner.» Et il se retira.
L'entretien avait duré sept heures. Jamais Napoléon n'avait entendu un tel langage; jamais le danger vers lequel il marchait ne lui avait été si clairement signalé. Cependant, dans les appréciations de Caulaincourt, il faut faire la part de l'erreur et de la vérité. L'ancien ambassadeur s'abusait gravement lorsqu'il montrait l'empereur russe prêt à rentrer de bonne foi dans le système inauguré à l'époque des entrevues. Lui-même était obligé de convenir qu'Alexandre n'exclurait jamais de ses ports le commerce anglais sous pavillon américain, ce qui était pour Napoléon le point essentiel à obtenir. Le sacrifice même de la Pologne n'eût pas déterminé chez Alexandre un élan de coeur, un rappel de confiance qui se fût traduit par une reprise de coopération effective contre les Anglais et que Napoléon avait d'ailleurs rendu bien difficile par les excès, les audaces, les frénésies de sa politique. À plus forte raison l'Empereur ne fût-il point parvenu à ses fins par des concessions moins radicales; néanmoins, il eût évité le conflit violent, la collision fatale, s'il eût consenti à ployer son orgueil et à modérer les exigences de son système, s'il eût admis la paix sans l'alliance, car à cette époque l'empereur Alexandre, qui ne voulait plus l'alliance, ne voulait certainement pas la guerre. À la vérité, comme Napoléon n'avait point la faculté de lire dans l'âme de l'autre empereur, il pouvait objecter à Caulaincourt que le passé ne lui répondait guère de l'avenir; il pouvait raisonner ainsi: On m'assure, on me répète de tous côtés,--et des faits matériels viennent à l'appui de cette assertion,--que l'empereur Alexandre a nourri contre moi des projets d'attaque, qu'il n'y a renoncé que devant d'imprévues difficultés d'exécution; qui me garantit qu'il ne retombera pas dans les mêmes errements si je lui en rouvre l'occasion, si je démantelle ma frontière par la destruction de la Pologne varsovienne, si même je retire mes avant-gardes du Nord et si je ramène mes troupes en Espagne? Toutefois, à supposer que le mouvement très réel qui entraînait la Russie vers l'Angleterre l'eût porté tôt ou tard à lier partie avec nos rivaux, mieux eût valu cent fois pour nous attendre la guerre, laisser l'ennemi sortir de ses frontières et s'enferrer, que de l'aller chercher dans ces déserts du Nord où plus d'une fortune illustre avait déjà trouvé son tombeau. Où Caulaincourt s'était montré admirable de haute sagesse et de clairvoyance, c'était lorsqu'il avait montré les difficultés et les dangers d'une campagne offensive, les désastres qui nous attendaient dans cette voie, et cet intrépide avertissement suffirait à fonder sa gloire. L'Empereur avait souvent raison contre lui sur le terrain politique: il avait tort sur le terrain militaire, où le sentiment de sa puissance, exalté jusqu'au délire, obscurcissait son jugement et troublait sa vue. S'il était autorisé à croire qu'une guerre avec la Russie résultait presque nécessairement de la situation anormale et violente où les deux empires s'étaient respectivement placés, son malheur, son égarement furent de ne pas voir que, parmi tous les périls auxquels pouvaient se trouver exposées sa fortune et la grandeur de la France, il n'en était point de plus terrible qu'une guerre en Russie.
Conclusions que tire l'Empereur de son entretien avec le duc de Vicence.--Il ne croit plus à l'imminence des hostilités et ralentit ses préparatifs.--Il soupçonne plus fortement Alexandre de vouloir un lambeau de la Pologne, mais réserve jusqu'à plus ample informé ses déterminations finales.--Baptême du roi de Rome.--Coups de sifflet au Carrousel: placards séditieux.--Tchernitchef relève ces symptômes.--L'Empereur à Notre-Dame.--Discours au Corps législatif: allusions à la Pologne.--Lauriston rappelé à la fermeté.--Difficulté de trouver un moyen de se rapprocher et de s'entendre.--Les préparatifs de guerre se développent en silence.--L'Europe moins inquiète.--La diplomatie et la société en villégiature.--Stations thermales de la Bohême.--Tableau de Carlsbad.--Madame de Recke et son barde.--Opérations de Razoumowski.--La discussion continue à Pétersbourg.--Le dissentiment entre les deux empereurs devient moins aigu et plus profond.--Influence d'Armfeldt.--Alexandre prend le parti de ne plus traiter: il adopte à la même époque le plan militaire de Pfuhl.--Ses raisons pour se dérober à tout arrangement et perpétuer le conflit.--Il décline la médiation autrichienne et prussienne.--Procédés évasifs et dilatoires.--Napoléon s'aperçoit de ce jeu et constate en même temps de nouvelles infractions au blocus.--Explosion de colère.--La journée du 15 août aux Tuileries.--Audience diplomatique: la salle du Trône.--Prise à partie de Kourakine.--Napoléon déclare qu'il ne cédera jamais un pouce du territoire varsovien.--Son langage coloré et vibrant: ses comparaisons, ses menaces.--Kourakine tenu longtemps dans l'impossibilité de placer un mot.--Coup droit.--Trois quarts d'heure de torture.--Travail avec Sa Majesté.--Napoléon fait composer sous ses yeux un mémoire justificatif de sa future campagne: importance de cette pièce: elle fait l'historique du conflit et met supérieurement en relief le noeud du litige.--Pernicieuse logique.--Raisons qui empêchent Napoléon de faire droit aux désirs soupçonnés de la Russie.--Le duché de Varsovie et le blocus.--La guerre est à la fois décidée et ajournée.--Napoléon se fait une règle de prolonger avec Alexandre des négociations fictives, de préparer lentement ses alliances de guerre et de donner à ses armements des proportions formidables: il fixe au mois de juin 1812 le moment de l'irruption en Russie.
Sans produire le résultat désiré par le duc de Vicence, le mémorable entretien du 5 juin ne fut pas dépourvu d'effet. Si l'Empereur avait réagi avec violence contre le trouble passager où l'avaient jeté les paroles de son grand écuyer, il n'arrivait pas à s'en dégager totalement. On le vit quelque temps pensif, préoccupé, partagé entre des impulsions contradictoires. En somme, sur le point essentiel, sur la question de savoir à quel prix pourrait se rétablir l'entente, la conversation ne l'avait pas tout à fait éclairé. Il croyait de plus en plus que la Russie exigeait, comme condition sine quâ non d'un arrangement, l'abandon partiel du grand-duché, mais il n'en était pas absolument sûr 231. Tant qu'il n'aurait pas à cet égard une certitude, il réserverait ses déterminations finales. Sans relever les insinuations faites à Caulaincourt et à son successeur, il attend qu'elles se reproduisent ou se modifient.
Sur un point, il tirait dès à présent de l'entretien une conclusion formelle: les affirmations de Caulaincourt l'avaient à peu près convaincu que la Russie n'attaquerait pas dans le courant de cette année. Par conséquent, il avait plus de temps devant lui pour s'apprêter à la guerre, si elle devait nécessairement avoir lieu, pour réunir aussi et peser tous les éléments d'appréciation. Jugeant que les circonstances décidément «moins urgentes 232» laissent plus de latitude à ses mouvements et de jeu à sa pensée, il s'abstient de tout acte irrévocable et même ralentit légèrement ses préparatifs militaires. Dès le 5 juin, c'est-à-dire au lendemain du jour où il a reçu le duc de Vicence, il expédie certains contre-ordres, retient en France plusieurs détachements dirigés vers l'Allemagne. Les jours suivants, il révoque quelques commandes de troupes faites à ses confédérés, reporte sur l'Espagne une partie de son attention, envisage le Nord d'un oeil moins hostile 233. Cette détente n'échappa pas à son entourage: elle rendit à Caulaincourt, qui se voyait traiter avec des alternatives de bienveillance et de froideur, un douteux et fugitif espoir 234.
Ce fut durant cette accalmie que s'accomplit la cérémonie du baptême; elle devait concorder avec l'ouverture de la session législative, retardée à cause des fêtes, et avec la réunion du concile national, destiné à consacrer la mainmise de l'État sur le gouvernement de l'Église. L'Europe attendait avec anxiété ces divers événements, car ils fourniraient à l'Empereur l'occasion de parler publiquement et de lancer quelques-unes de ces paroles qui éclairaient l'avenir.
Le baptême se fit le 9 juin. À cinq heures du soir, le roi de Rome fut conduit solennellement à l'église métropolitaine, où l'attendaient les grands corps de l'État, les autorités de la capitale, les députations, cent archevêques et évêques. L'Empereur se rendit lui-même à Notre-Dame avec l'Impératrice dans la voiture du sacre, précédé et suivi de ses grands officiers et officiers. La foule contemplait ce spectacle avec curiosité, avec admiration; mais l'enthousiasme suscité par la naissance du prince commençait à tomber. Depuis quelque temps, la crise économique sévissait sur Paris avec un redoublement d'intensité: plus de travail au faubourg Saint-Antoine, des ateliers déserts, des métiers abandonnés, des groupes d'ouvriers errants par les rues, désoeuvrés et sombres. Le contraste de ces misères avec le déploiement des splendeurs officielles, avec l'or et l'argent inutiles qui brillaient à profusion sur les costumes et les livrées, sur les harnais et les voitures, éclatait trop vivement pour ne point provoquer des réflexions haineuses et des murmures de colère. Depuis plusieurs jours, la police avait à arracher des placards séditieux apposés la nuit dans les quartiers populaires 235. Le 9, quand le cortège impérial quitta les Tuileries et déboucha sur la place du Carrousel en passant sous l'Arc de triomphe, les acclamations furent beaucoup moins nourries qu'à l'ordinaire; même, deux ou trois coups de sifflet partirent stridents. C'est du moins ce que nous apprend Tchernitchef dans un venimeux rapport 236: le jeune Russe, se tenant à l'affût des mauvaises nouvelles, attentif à instruire son maître de tous les indices qui pourraient encourager ou réveiller ses dispositions hostiles, prenait plaisir à lui faire savoir que l'exaspération contre le despote gagnait en profondeur, et que Napoléon était moins sûr de Paris.
Est-ce à cet accueil de la population qu'il faut attribuer la tristesse de l'Empereur en ces jours de triomphe? Pendant toute la cérémonie du 9, on le vit sombre, distrait, taciturne, et ce fut seulement à la fin de l'office qu'un éclair perça ces nuages. Après l'accomplissement des pratiques rituelles, l'Empereur prit des bras de l'Impératrice l'enfant de France, enveloppé de ses voiles, pour le présenter au peuple. Le jour tombait; dans l'obscurité croissante, les lustres du choeur, les gerbes de lumière, les milliers de cierges brillaient d'un éclat plus intense, mettaient au fond de la nef un amoncellement d'étoiles, et soudain l'Empereur apparut dans cette gloire, debout, surhumain, tenant et exaltant dans ses bras son blanc fardeau. À cet instant, une subite émotion l'envahit, un resplendissement de joie et d'orgueil transfigura sa face, tandis que le chef des hérauts d'armes entonnait le: Vive l'Empereur!--Vive le roi de Rome! et que toute l'assistance officielle répétait ce cri frénétiquement, faisant passer dans l'immense vaisseau un ouragan d'acclamations 237. Une semaine fut ensuite consacrée aux fêtes données par la ville, aux divertissements populaires. Le 16, trois jours avant la réunion du concile, l'Empereur présida la séance d'ouverture du Corps législatif. Son discours fut comme à l'ordinaire un exposé de sa politique: l'Angleterre en faisait naturellement les frais: c'était elle, c'étaient ses suggestions perfides qui avaient occasionné les bruits de guerre dont l'Europe avait été récemment troublée, dont la prospérité publique avait eu à gémir:
«Les Anglais, disait l'Empereur, mettent en jeu toutes les passions. Tantôt ils supposent à la France tous les projets qui peuvent alarmer les autres puissances, projets qu'elle aurait pu mettre à exécution s'ils étaient entrés dans sa politique: tantôt ils font un appel à l'amour-propre des nations pour exciter leur jalousie: ils saisissent toutes les circonstances qui font naître les événements inattendus des temps où nous nous trouvons: c'est la guerre sur toutes les parties du continent qui peut seule assurer leur prospérité. Je ne veux rien qui ne soit dans les traités que j'ai conclus. Je ne sacrifierai jamais le sang de mes peuples pour des intérêts qui ne sont pas immédiatement ceux de mon empire. Je me flatte que la paix du continent ne sera pas troublée 238.»
Les phrases précédant l'expression de ce voeu s'appliquaient à la Pologne et promettaient implicitement que la France ne partirait pas en guerre pour la gloire et le plaisir de libérer un peuple. C'était comme un écho très affaibli des paroles que l'Empereur avait prononcées solennellement en 1809, alors qu'il désirait épouser la soeur d'Alexandre 239. Pour le cas peu probable où la Russie se contenterait aujourd'hui de telles satisfactions, il n'entendait pas les lui refuser.
Lauriston fut chargé de faire ressortir en Russie le caractère pacifique du discours, concordant avec un ensemble de symptômes rassurants, et d'insister sur l'urgence d'un arrangement: «Faites comprendre à Lauriston,--écrivait l'Empereur au duc de Bassano,--que je désire la paix, et qu'il est bien temps que tout cela finisse promptement. Mandez-lui que, l'arrivée de Caulaincourt et ses dernières lettres faisant espérer que l'Empereur revient à des dispositions différentes, et que tout ceci n'est que le résultat d'un malentendu, si la Russie ne fait plus de mouvements, je n'en ferai plus; que j'avais demandé à la Bavière et à Bade de nouveaux régiments, et que je viens de contremander cette demande; que j'ai arrêté le départ de canons qui étaient destinés pour les places de l'Oder; que, quant aux convois en ce moment en chemin et dont on pourrait apprendre l'arrivée à Dantzick, il faut qu'on remarque la distance, qui explique que ce sont des mouvements effectués d'après des ordres donnés il y a deux mois 240.»
Ces mouvements, Napoléon n'admet pas un instant qu'on les lui reproche, car ils ont été la conséquence de l'attitude adoptée au printemps par la Russie. À l'aspect des colonnes s'avançant vers le duché en masses profondes, la France s'est trouvée dans le cas de légitime défense: son droit d'armer était positif, indéniable, et il ne semble pas que Lauriston l'ait suffisamment fait valoir. Lisant les premières dépêches de cet envoyé, Napoléon s'aperçoit qu'il a du premier coup subi l'ascendant d'Alexandre et mal résisté à la séduction: dans la controverse, il s'est montré faible et mou, il n'a pas usé de ses avantages, il n'a pas su faire justice de raisonnements captieux: lui aussi, si l'on n'y met ordre, va se laisser enjôler, «enguirlander», et tout de suite Napoléon lui fait adresser par le duc de Bassano un sévère rappel à la fermeté, l'injonction d'avouer très haut et de justifier nos armements, au lieu de se jeter dans des dénégations vagues, embarrassées et d'ailleurs contraires à l'évidence: «Dites à Lauriston,--écrit l'Empereur au ministre,--qu'il comprend mal ma position, que la Russie sait tout cela; que je l'ai dit à tous les Russes, parce qu'il faudrait être bien aveugle pour ne pas voir toutes mes routes chargées de convois, de détachements en marche, de convois militaires, et qu'on ne peut pas dépenser vingt-cinq millions par mois sans que tout soit en mouvement dans un pays; mais que ces mouvements, je ne les ai ordonnés qu'après que la Russie m'eut fait connaître qu'elle pouvait changer et saisir le premier moment favorable pour commencer les hostilités.
«Dans votre lettre à Lauriston, ajoutez: L'Empereur trouve fort extraordinaire que vous vous soyez trouvé si à court de discussion dans cette circonstance...... L'Empereur n'a pas armé lorsque la Russie armait en secret: il a armé publiquement et lorsque la Russie était prête, d'après ce que dit l'empereur Alexandre lui-même. L'Empereur n'a pas fait de manifeste 241 ni de querelle aux yeux des cours de l'Europe; il n'a pas même fait de réponse; enfin l'Empereur ne demande pas mieux que de remettre les choses dans l'état où elles étaient. Il l'a proposé; mais au lieu d'envoyer quelqu'un pour négocier, on dit des choses peu solides. L'intention de l'Empereur n'est donc pas que vous niiez les armements et que vous mettiez la Saxe dans une position embarrassante, mais que vous demandiez avec instance qu'on fasse cesser cet état violent, non par des récriminations, mais par des explications sincères et en cherchant des moyens d'arrangement, si on peut en trouver 242.»
Cette restriction, cette formule essentiellement dubitative livre la pensée vraie de l'Empereur. Il ne désire point la guerre par dessein préconçu: au fond, il ne demanderait pas mieux que de l'éviter et saurait gré à qui la lui épargnerait. Seulement, il entrevoit de moins en moins la possibilité d'échapper à la rupture par un accord transactionnel. La pensée de faire droit pleinement aux désirs de la Russie et de démembrer le duché lui demeure odieuse: «Partez bien de ce principe, fait-il écrire à Lauriston, qu'il faudrait que les armées russes nous eussent ramenés sur le Rhin pour nous faire souscrire à un démembrement aussi déshonorant 243 .»--«Cela serait déshonorant, reprend-il avec force, et pour l'Empereur l'honneur est plus cher que la vie.» Mais il se rend compte également qu'à défaut de cette satisfaction impossible, la Russie ne reprendra jamais confiance, qu'il reste bien peu d'espoir de tourner la difficulté et de trouver un biais: qu'en un mot, en dehors de ce qu'il ne veut pas faire, il n'y a rien de praticable. C'est pourquoi, malgré ses assurances pacifiques, malgré ses protestations relativement sincères, l'obsession de la guerre inévitable pour l'année prochaine le possède toujours et le domine, continue à inspirer la plupart de ses actes. Après avoir un instant suspendu les envois de troupes en Allemagne, il les reprend très vite. Sans doute, il diminue plutôt qu'il n'augmente ses forces de première ligne: pour répondre à l'une des préoccupations d'Alexandre, il cesse d'accroître la garnison de Dantzick, arrête sur l'Oder un des régiments destinés à occuper cette place, fait opérer quelques marches rétrogrades à une portion de la brigade westphalienne commandée pour le même service; mais ces précautions ont pour but de masquer des mouvements plus importants qui s'accomplissent en arrière. Les bataillons de dépôt rejoignent définitivement l'armée de Davout et y insinuent trente mille hommes de plus: autour de l'Allemagne, Napoléon organise avec plus de soin et sur des proportions plus vastes les masses de renfort. Sur la rive gauche du Rhin, sur le versant méridional des Alpes, il substitue de véritables armées à des formations hâtives et partant incomplètes 244 . Il veut se mettre en mesure, à l'heure opportune, de verser sur l'Allemagne un déluge de soldats et de le pousser en torrent jusqu'aux frontières de la Russie.
Cette préparation lente et méthodique frappait moins les regards que le fiévreux travail de la période précédente. En Allemagne, en Autriche, en Pologne même, dans tous les pays qui avaient craint de devenir le théâtre et l'enjeu de la lutte, on crut que décidément la guerre s'éloignait. Dans les chancelleries, dans le conseil des souverains, à l'affolement produit par l'imminence de la crise et l'embarras des résolutions à prendre, succédait un calme relatif. La politique chômait; la diplomatie prenait ses vacances: le grand monde se répandait dans les villes d'eaux de la Bohême, pour y jouir des splendeurs d'un merveilleux été. Il n'était pas jusqu'aux Russes de Vienne, jusqu'à ces infatigables artisans de discorde qui ne parussent désespérer d'une rupture immédiate. Après avoir pendant tout le printemps poussé furieusement à la guerre et cherché à y entraîner l'Autriche, ils quittaient momentanément la place et s'en allaient, suivant le mot de notre ambassadeur, «noyer leur amertume dans les eaux de Baden, de Carlsbad et de Toeplitz 245». Mais ce déplacement ne suspendait pas leur activité; il leur permettait au contraire, à l'aide de nombreux renforts arrivés de Russie et d'auxiliaires trouvés sur place, de renouveler leur guerre de partisans, d'ouvrir une campagne d'été, propre à réveiller et à nourrir le mécontentement de l'Empereur.
La Bohême se trouvait sur le chemin de toutes les nouvelles et de toutes les intrigues. Depuis le mariage de Marie-Louise, la partie intransigeante de la noblesse autrichienne avait émigré à Prague: elle avait fait de cette ville son refuge et son retranchement. Puis, les agents secrets que l'Angleterre versait continuellement sur l'Europe, après avoir atterri en Suède, après s'être faufilés en Prusse, cheminaient à travers la Saxe et la Bohême pour gagner Vienne, où ils allaient travailler la société et pervertir l'opinion: avant de pousser jusqu'à ce terme de leur voyage, ils prenaient langue à Carlsbad ou à Toeplitz. C'était là aussi qu'affluaient des divers pays germaniques, comme en un point central, comme en un parloir périodiquement ouvert, les émissaires du Tugendbund, les dépositaires du secret patriotique, les membres de ces mystérieuses confréries qui composaient en Allemagne, parmi l'affaissement de tous les pouvoirs constitués, la seule force active et belligérante.
Nos représentants en Autriche et en Saxe, observateurs désignés, traçaient alors un tableau assez piquant des stations thermales de la Bohême, de ces rendez-vous d'élégance et d'intrigue, où l'opposition contre nous prenait toutes les formes, depuis les plus violentes jusqu'aux plus puériles, et s'amusait de satisfactions sentimentales, en attendant mieux: «Depuis la fâcheuse aventure de Schill, écrivait un agent de surveillance, les chevaliers et chevalières de la Vertu ont continué à travailler à la restauration de l'antique Germanie; et comme rien ne doit être négligé pour faire le bien, ils ont envoyé dans les diverses parties de l'Allemagne des missionnaires habiles qui, tantôt par leur éloquence, tantôt par des ouvrages mystiques, s'efforcent de faire germer les graines répandues pendant la dernière guerre. Les dames mêmes se chargent de ces missions honorables, et la comtesse de Recke s'est acheminée à Carlsbad pour y présider le club de la Vertu et relever la colonne d'Arminius. Les membres de cette société se reconnaissent par des signes convenus, et ont, principalement dans le Nord, des moyens de communication. Pour conserver les formes antiques de son pays, Mme de Recke est accompagnée d'un barde, qui, suivant le sentiment unanime du club, est l'homme le plus éloquent et le plus grand poète de son siècle. Issu de la colonie française de Berlin, il n'a contre lui que son nom; il s'appelle Didier, ci-devant chanoine de Magdebourg. Le génie fécond de ce nouveau Tyrtée enchante, transporte et enivre tous ceux qui ont la permission d'assister aux séances.
«Des odes, des apologues, des chants de guerre varient les plaisirs des auditeurs. Pour donner une juste idée de la finesse de ses allusions, on se borne à citer ici la fable du Tigre, où, après mille incidents plus ingénieux les uns que les autres, le tigre finit par manger le lion, l'éléphant, les léopards et les ours. L'auteur fait entendre que ce tigre n'est autre chose que l'empereur Napoléon lui-même. Communément la séance se termine par un chant de guerre de la composition de M. le chanoine. La dernière ode, le martyre de la bienheureuse reine de Prusse, ayant été applaudie avec extase, il s'est écrié: «Que ne puis-je la chanter à la tête de deux cent mille hommes!» Mme de Recke a une telle horreur de tout ce qui est français, qu'elle a fait voeu, dit-on, de ne plus parler notre langue 246.»
Autour de ce singulier cénacle se groupaient des officiers prussiens, «prêts à tout sacrifier aux mânes de leur reine», «des mouchards anglais», des émigrés français, d'anciens chefs de chouans, tous s'animant les uns les autres, chuchotant et gesticulant, s'insurgeant en paroles contre le «puissant dominateur de l'Europe». Leur horreur de la France était telle que la venue annoncée d'un de nos diplomates, du respectable baron de Bourgoing, ministre impérial à Dresde, faisait s'envoler toute une partie de cette bande, comme à l'approche d'un pestiféré. La présence d'un de nos officiers provoquait des manifestations scandaleuses: «Sa décoration de la Légion d'honneur donnait des vapeurs aux femmes qui se vantaient d'avoir montré du caractère, c'est-à-dire d'avoir été à son égard aussi grossières qu'il est possible 247.» Dans ce milieu où bouillonnaient tant de passions, on juge si l'arrivée du comte Razoumowski, chef de la faction russe à Vienne, fit sensation, lorsqu'il parut avec ses amis comme un général au milieu de ses troupes, plein d'audace et de jactance, se donnant pour mission de coaliser tous les mécontentements et de les mener haut la main à une action commune.
Il arriva avec une suite et un équipage de souverain, s'établit à Franzbrunn, près d'Egra, poste dominant d'où il surveillerait toutes les stations de la Bohême et centraliserait les intrigues 248. Ses opérations commencèrent aussitôt, régulièrement organisées. Tout un personnel d'agents secondaires travaillait sous ses ordres; il eut ses employés, ses bureaux: deux secrétaires à cheval étaient occupés journellement à porter sa volumineuse correspondance; dans chacun des «bains» du voisinage, il avait établi un homme à lui, un distributeur de paroles, et aucun voyageur ne quittait la Bohême sans rapporter dans son pays ce mot d'ordre: agir sur les gouvernements par l'opinion et les disposer à de prochaines prises d'armes, «la guerre contre la France devant être l'état habituel de tout gouvernement bien ordonné 249». Des princes et princesses de sang royal, des souverains en disponibilité, ne dédaignaient point d'assister Razoumowski dans son oeuvre de propagande fanatique. Ses principaux coadjuteurs étaient l'électeur de Hesse, dépossédé de ses États et réfugié en Bohême, le prince Ferdinand de Prusse, et les jeunes duchesses de Courlande, qui savaient «allier avec beaucoup d'abandon la galanterie à la politique 250».
Note 248: (retour) Il amenait avec lui, ajoute le rapport précité, «deux secrétaires, quatre cuisiniers, de nombreux domestiques, vingt-deux chevaux et quatre fourgons chargés d'équipages. Les habitants, peu habitués à cette magnificence, auraient désiré lui donner une garde d'honneur; mais, faute de mieux, ils ont placé aux deux portes de sa maison quatre superbes sentinelles en peinture, dont deux Russes et deux Cosaques.»
Pendant quelques semaines, l'audace entreprenante de ces personnages fut telle que nos agents crurent voir se former à Carlsbad un véritable congrès de mécontents, d'où pourrait sortir «le feu d'une nouvelle coalition 251». Ce qui les rassurait relativement, c'était le manque d'accord entre les divers groupes d'étrangers. La plupart abhorraient la France, mais tous se détestaient entre eux. Les Prussiens méprisaient les Saxons; ceux-ci faisaient bande à part, se distinguaient par leur tiédeur pour la cause commune et échappaient à peu près aux atteintes de la «fièvre germanique 252». Les Russes fréquentaient de préférence les membres de l'aristocratie viennoise, et cet exclusivisme leur faisait tort auprès des autres Allemands. Néanmoins, leurs exhortations, leurs pronostics, tenaient en haleine les espérances et les colères, encourageaient le zèle guerroyant des sociétés secrètes, maintenaient parmi les peuples d'Allemagne un levain d'agitation et de révolte.
À Pétersbourg, les bruits de guerre immédiate s'étaient à peu près dissipés: la discussion avec la France baissait d'un ton, mais continuait, s'éternisait, monotone et stérile. C'était toujours de part et d'autre reprise des mêmes plaintes, répétition des mêmes arguments. Parfois, on variait, on renforçait un peu les expressions, sans changer le fond et la substance des raisonnements, et deux grands gouvernements semblaient se livrer à cet exercice de rhétorique qui consiste à répéter interminablement les mêmes choses sous des formes différentes. Seul, par désir de conciliation, Roumiantsof s'efforçait d'introduire dans le débat quelques éléments nouveaux, cherchait toujours une base d'accord. Envisageant la question du duché sous un point de vue nouveau, il laissait entendre à Lauriston que, sans toucher à l'intégrité matérielle de cet État, on pourrait le transformer et anéantir en lui tout esprit d'expansion: on pourrait lui enlever son autonomie, son gouvernement et ses institutions propres, son administration indigène, le dénationaliser en quelque sorte et le réduire à la condition de simple province saxonne 253.
Mais Alexandre ne parlait plus de la Pologne. Il laissait le chancelier s'épuiser à la recherche de vains expédients et ne le suivait plus dans cette voie: moins pacifique, plus entier et plus exigeant sous son masque d'impassible douceur, il s'était juré de ne fermer le conflit qu'au cas où Napoléon lui accorderait le gage éclatant qu'il avait en vue. Ce résultat vainement attendu de la mission Tchernitchef, il avait pensé que le retour du duc de Vicence à Paris et ses instances pourraient le produire. Après le départ de l'ambassadeur, on l'avait vu en proie à une impatience et à une émotion mal dissimulées, calculant la durée du voyage et le temps nécessaire pour le retour d'un courrier, comptant les jours, presque les heures. Au commencement de juin, il avait compris que Caulaincourt arrivait à Paris et s'était senti au moment décisif. Depuis, plusieurs semaines s'étaient écoulées, sans apporter de réponse satisfaisante, et rapprochant ce silence d'autres indices, Alexandre l'interprétait comme un refus254. Voyant que Napoléon n'entrait pas dans la voie des concessions caractérisées, il ne voulait plus traiter, renonçait à présenter des moyens d'apaisement et de concorde: la démarche à la fois énigmatique et pressante qu'il avait tentée par l'intermédiaire de Caulaincourt avait épuisé sa bonne volonté.
Note 254: (retour) Napoléon avait dit à Kourakine «qu'il aurait cédé deux districts du duché de Varsovie, en donnant une compensation au roi de Saxe, et même la ville de Dantzick et son territoire, si l'empereur Alexandre l'eût demandé et n'eût pas fait des armements menaçants». Alexandre cita ce propos à Lauriston, en ajoutant «que ce si voulait tout dire et qu'il le comprenait». Lettre particulière de Lauriston à Maret, 1er juin 1811. D'autre part, une personne haut placée en France et se disant bien informée faisait avertir par Tchernitchef Sa Majesté Russe que Napoléon n'avait nul dessein «de se raccommoder sincèrement avec elle». Rapport du 17 juin, vol. cité, 175. La personne en question n'était-elle pas celle à qui le Tsar avait fait remettre une lettre autographe au commencement de l'année?
Une influence étrangère contribuait à dissiper ses dernières hésitations. Tous les témoignages de première main s'accordent à signaler durant cette période la faveur croissante du Suédois Armfeldt et son rôle dans les événements. Peu à peu, les bienfaits, les encouragements, les marques d'intérêt venaient le trouver et le mettaient hors de pair: son crédit tout intime ne laissait plus de place aux conseils officiels de Roumiantsof et reléguait au second rang Speranski lui-même.
Le Suédois avait gagné la confiance du maître par l'indépendance même de ses allures: Alexandre se piquait de détester les flatteurs, et le meilleur moyen de lui faire agréer un avis était de le lui présenter avec quelque rudesse; on donnait ainsi à cet autocrate, qui rougissait de l'être, l'illusion de commander à des hommes libres. Armfeldt lui parlait haut et ferme: «Très éloigné, dira de lui bientôt un observateur perspicace 255, de ce caractère et de ce langage serviles qui caractérisent le peuple esclave, le baron d'Armfeldt a surtout frappé et conquis l'Empereur par sa franchise et sa hardiesse à lui opposer le tableau de ce qu'il pouvait être à celui de ce qu'il était.» Avec une insistance presque cruelle, il faisait sentir au Tsar l'infériorité de sa position présente, les dégoûts dont Napoléon l'abreuvait, l'humiliation et le danger de céder toujours, la nécessité de se reprendre et de résister, sous peine de n'être plus qu'un fantôme d'empereur: il lui adressa un long mémoire portant cette épigraphe «To be or not to be 256.»
Sensible à ces âpres mises en demeure, Alexandre s'imprégnait des idées qu'on lui versait dans l'esprit, mais il les appliquait conformément à son caractère et à son génie propres, plus portés d'ordinaire aux ténacités inertes qu'aux brusques initiatives. Il se fixait à une politique toute de dénégations, à un système évasif et dilatoire, à une intransigeance voilée, sans se dissimuler qu'il provoquait ainsi et finirait par s'attirer la guerre. Après s'y être préparé le premier, après avoir été sur le point de la commencer, après s'être prêté ensuite à quelques tentatives pour l'éviter, il revenait à y voir, comme au printemps, le dénouement certain et obligé du conflit, avec cette différence qu'il entendait désormais se faire attaquer au lieu d'attaquer, laisser venir à lui l'adversaire, au lieu de le devancer.
En effet, à l'instant même où il cède en politique aux suggestions belliqueuses d'Armfeldt, il choisit définitivement, comme guide et conseiller militaire, Pfuhl le temporisateur. Il adopte officiellement son plan: il prescrit d'organiser des lignes de défense conformément aux données admises et charge l'Allemand Wolzogen de préparer cette oeuvre 257. S'il incline encore à faire précéder le grand recul par une pointe en Pologne, c'est à seule fin de désorganiser autant que possible les moyens de l'envahisseur: il ne s'agit plus là que d'une offensive strictement limitée, destinée à faire commencer de plus loin la retraite dévastatrice et la résistance fuyante: il s'agit surtout d'une offensive purement stratégique. Politiquement, Alexandre est résolu à éviter toute mesure violente, tout éclat, jusqu'à ce que les Français se soient avancés assez loin en Allemagne, assez près de ses frontières, pour le mettre en état de légitime défense. Ce qu'il veut avant tout, c'est se donner aux yeux de l'Europe l'apparence du droit et les dehors de la longanimité. Tous ses efforts vont tendre à perpétuer le conflit, mais à le perpétuer sans en avoir l'air, en rejetant sur son rival la responsabilité et l'odieux de la rupture.
Note 257: (retour) Mémoires de Wolzogen, 57. Une note publiée dans la collection des archives Woronzof, XVI, 390, fixe également au mois de juin l'adoption du plan défensif. Loewenhielm définira ainsi les résolutions d'Alexandre: «Ne rien accorder à la France et attirer l'ennemi dans des lignes de défense établies.» Dépêche du 3 mars 1812, archives du royaume de Suède. Armfeldt écrivait qu'il espérait bien que Bonaparte viendrait «donner dans le piège». Tegner, III, 384.
Dans ce but, il évite désormais toute allusion au duché de Varsovie; celant au plus profond de son âme le grief réel, il n'allègue que le grief apparent, la réunion de l'Oldenbourg, et joue avec un art consommé de cette affaire, où il a incontestablement le beau rôle et peut se dire l'offensé. D'un ton triste et doux, il continue à se plaindre de l'outrage: il réclame vaguement une satisfaction. Si la France le serre de plus près et le conjure d'énoncer ses désirs, il se borne à demander la réparation du préjudice causé, la réintégration du duc dans le patrimoine familial. Lui parle-t-on d'équivalent et de compensation, il ne dit ni oui ni non: il promet d'expédier à Kourakine les pouvoirs nécessaires pour conclure un accord et se garde de les envoyer: il se dit invariablement prêt à terminer l'affaire et n'en fournit jamais les moyens 258. En même temps, il a soin d'affirmer très haut, de publier que la saisie de l'Oldenbourg, si pénible qu'elle lui ait été, ne constitue pas à ses yeux un casus belli, qu'il ne revendiquera jamais les armes à la main les droits de sa maison. Par conséquent, si Napoléon renforce ses effectifs, glisse de nouvelles troupes en Allemagne, prépare ses instruments d'agression, c'est sans cause valable, c'est par pur délire d'ambition et d'orgueil, c'est pour soumettre au joug un empire qui ne demande qu'à vivre en paix avec lui et à demeurer son allié.
En prenant cette attitude, le Tsar gagnait aussi l'avantage de pouvoir éconduire les puissances intéressées à empêcher le conflit et à proposer leur entremise pacificatrice, car, ne voulant pas d'accord, il ne voulait point de médiateur. Lorsque tour à tour la Prusse et l'Autriche, sortant d'une quiétude momentanée et reprenant l'alarme, le conjurent d'accepter leurs offices, il feint l'étonnement: il ne sait de quoi on lui parle: qu'est-il besoin de conciliateurs, puisqu'il n'est pas question de guerre? «Sa Majesté Impériale,--fait-il écrire à Vienne,--a cru d'autant plus devoir décliner l'intervention d'une puissance tierce qu'en l'acceptant elle aurait nécessairement fait supposer un état de mésintelligence entre les cours de Pétersbourg et des Tuileries, mésintelligence qui n'existe pas, puisque Sa Majesté Impériale persiste invariablement dans ses anciens sentiments et ses relations politiques avec la France, qui de son côté ne cesse de lui donner l'assurance de son amitié 259.»
Cependant, le litige discrètement entretenu fournira motif au Tsar pour fermer les yeux de plus en plus sur la contrebande et rouvrir finalement ses ports au commerce régulier de l'Angleterre: c'est l'une de ses grandes raisons pour se soustraire à un arrangement qui l'emprisonnerait à nouveau dans l'alliance 260. Si Napoléon supporte ce détachement plus complet et, voyant que les Russes ne bougent de leurs positions défensives, arrête lui-même et rappelle ses armées, Alexandre ne l'ira pas chercher: mais il est infiniment plus probable que le conquérant poussera à bout ses projets destructeurs, commencera la guerre et l'invasion. Cette guerre, Alexandre l'acceptera alors avec une tranquille vaillance, résolu à la faire acharnée, terrible, éternelle, en s'aidant du climat et de la nature, et il se dit qu'il aura préalablement remporté un grand avantage moral et gagné son procès devant l'opinion européenne. Son calcul était juste, puisque son jeu subtil et patient, sans faire illusion totalement aux contemporains, a trompé pendant quatre-vingts ans la postérité et l'histoire.