Suite du même sujet. Protection accordée aux lettres et aux arts pendant le seizième siècle, à Rome, par les successeurs de Léon X et de Clément VII; à Naples et à Milan, par les vice-rois et les gouverneurs; à Ferrare, par les princes d'Este; à Mantoue et à Guastalla, par les Gonzague; à Urbin, par les La Rovère; en Piémont, par les ducs de Savoie.
Pour mettre de suite ce qui regardait les Médicis, nous avons interrompu la série des souverains pontifes, à l'époque où le second pape de cette famille changeait pour elle la constitution et les destinées de sa patrie. Le successeur de Clément VII avait aussi une famille dont l'élévation fut un de ses principaux soins; c'est une faiblesse en quelque sorte inhérente à la papauté; mais si Paul III y céda autant que Clément VII et Léon X, il y sacrifia moins. Ce fut un pape vraiment pape; et Rome vit en lui, ce qu'elle n'a pas vu depuis long-temps, un chef de la religion, dont la religion fut la grande affaire. Ce n'est pas qu'Alexandre Farnèse, qui prit le nom de Paul III, n'eût dans son fils, Pierre-Louis Farnèse, une preuve de plus de la fragilité humaine; mais dans ce siècle corrompu, dit, avec sa simplicité ordinaire, le savant Muratori, on ne s'arrêtait pas à de telles irrégularités aussi scrupuleusement qu'on le fait, Dieu merci, depuis long-temps dans l'Église de Dieu 115.
Paul III, qui avait, lors de son exaltation, soixante-sept ans, avait montré de bonne heure beaucoup de goût pour les lettres et pour les études propres à son état. Il avait appris les langues grecque et latine à l'école du célèbre Pomponio Leto, et formé la liaison la plus intime avec ce Paul Cortese, le premier écrivain qui eût traité avec élégance des matières théologiques. Il avait passé quelque temps à Florence, dans la maison de Laurent de Médicis, et y avait appris quel éclat fait rejaillir sur un grand pouvoir la protection qu'il donne aux lettres. Lorsqu'il eut pris la tiare, connaissant bien la position critique où se trouvait l'Église, il sentit qu'il fallait non-seulement réformer les abus, mais opposer à l'hérésie des hommes qui sussent revêtir le savoir de ces formes littéraires dont on ne pouvait plus s'écarter sans passer pour barbare. Il commença par élever aux premiers honneurs ecclésiastiques un Sadolet, un Bembo, un Fregoso, un Contarini, un Cesi, un Maffeo, un Savelli, un Marcel Cervini, qui fut depuis le pape Marcel, et plusieurs autres savants, distingués par leurs talents et par les grâces de leur esprit et de leur style. Lorsqu'il se vit entouré de cette espèce d'armée d'élite, il osa s'occuper de ce que l'Église désirait depuis long-temps, et de ce que les papes ses prédécesseurs n'avaient osé tenter, d'un concile. Celui de Trente, ouvert par lui, ne fut terminé que sous le troisième de ses successeurs; mais ce fut lui qui prépara tous les fruits qui en résultèrent; et tous ces hommes célèbres qui y parurent, en son nom, contribuèrent à en assurer le succès.
Autant les deux papes Médicis avaient pris soin d'entretenir la guerre entre la France et l'Autriche, entre François Ier. et Charles-Quint, autant Paul III fit d'efforts pour les réconcilier et rétablir la paix en Italie. Ces efforts furent inutiles; mais la neutralité, digne de son ministère, qu'il garda toujours entre ces deux redoutables rivaux, mit du moins l'état de l'Église à l'abri des orages qu'il avait précédemment éprouvés par les suites d'un systême contraire; et le pontife, malgré son grand âge et la faiblesse habituelle de sa santé, put s'occuper avec suite du rétablissement de l'ordre dans l'Église, de l'encouragement des lettres et de l'avancement de sa famille.
Ce dernier point, qu'il eut trop à cœur, le rendit aveugle sur les vices de son fils Pierre-Louis Farnèse; il le fit successivement gonfalonnier et général des armées de l'Église, duc de Castro, marquis de Novarre, et enfin duc de Parme et de Plaisance. Ce duc, qui n'était qu'un militaire orgueilleux, brutal et débauché, n'eut pas un long règne; Paul III eut la douleur de le voir assassiné deux ans après dans la citadelle de Plaisance. Il laissa quatre fils bien différents de leur père: Octave, qui lui succéda, et Horace, duc de Castro, furent l'un et l'autre trop engagés dans les affaires politiques et dans les guerres, où ils brillèrent par leur valeur, pour pouvoir s'occuper des lettres; mais Alexandre et Ranuccio, que le pape, leur grand-père, oubliant ses idées de réforme, avait faits cardinaux, l'un à quinze ou seize ans, l'autre à quatorze, contribuèrent puissamment à l'éclat que jetèrent les lettres et les arts sous le pontificat de Paul III. La mort prématurée du second 116 ne lui permit pas de faire de grandes choses; et l'histoire littéraire de ce temps ne parle guère que des espérances qu'il donnait et de la protection éclairée que trouvaient en lui les artistes et les savants; mais Alexandre Farnèse, qui fournit une longue carrière, comblé de tous les biens et de toutes les faveurs que le pontife put accumuler sur sa tête, ne parut les recevoir que pour les répandre avec profusion en faveur des lettres et des arts. Rome était en quelque sorte remplie de sa magnificence. Il acheva le superbe palais Farnèse, que Paul III avait commencé pendant son cardinalat. Les délices de sa maison de Caprarola furent chantées par les poëtes les plus célèbres. Ces palais étaient toujours ouverts aux gens de lettres qui recevaient du maître l'accueil le plus honorable et les traitements les plus généreux. Il fit construire à ses frais un temple magnifique pour la maison professe des jésuites, où il voulut que ses restes fussent déposés après sa mort. Persécuté par le pape Jules III, successeur de Paul, et dépouillé par lui du riche archevêché de Monréal, et de plusieurs autres bénéfices, il se réfugia à Florence avec des richesses encore immenses, et les employa, comme à Rome, à recevoir, à traiter, à récompenser les savants, qui l'en payaient en lui dédiant leurs ouvrages, et en faisant retentir dans leur prose et dans leurs vers le nom de Farnèse.
Le pape, qui était la principale source d'où ce nom tirait son éclat, mourut à quatre-vingt-deux ans 117, laissant une mémoire douteuse, sur laquelle il ne faut pas consulter les historiens de Florence, à cause de ses discussions avec les Médicis, mais qui mériterait peu de reproches réels sans la faiblesse inexcusable de Paul III pour son fils et pour ses petits-fils. Son nom, cher aux sciences, si ce n'est aux lettres proprement dites, le fut aussi au peuple Romain, qu'il avait maintenu dans la paix et dans l'abondance. Il avança considérablement les travaux de la basilique de Saint-Pierre 118, rebâtit le palais du Vatican, rétablit ce que les troubles passés avaient fait perdre à la bibliothèque, en augmenta les richesses, et y adjoignit deux écrivains, ou scribes, l'un grec et l'autre latin, chargés de conserver précieusement les anciens manuscrits, et de recopier avec soin ceux que le temps, ou divers accidents, avaient endommagés. Enfin il mérita qu'on lui décernât au Capitole une statue, qui y fut érigée après sa mort.
Jules III, son successeur 119, fut un de ces hommes qui semblent faits pour les plus hautes dignités avant de les obtenir, mais qui s'y montrent inférieurs aussitôt qu'ils y sont parvenus 120. Pendant les cinq années que dura son pontificat, on ne vit en lui qu'un népotisme aveugle et une indolence dont sa faible santé fut le prétexte. Il ne fit ni bien ni mal aux lettres: nous n'en dirons donc ni bien ni mal. Les arts doivent seulement se rappeler que son plus grand soin fut de bâtir, hors de la porte du Peuple, de magnifiques jardins, qui, dans l'espace de trois milles de terrain, contenaient divers compartiments de cultures et d'allées ombragées de belles plantations, des édifices ornés de loges, d'arcs, de fontaines, de stucs, de statues, de colonnes 121. C'est dans ce lieu, devenu depuis célèbre sous le nom de Vigne du pape Jules, qu'il passait ses jours dans la mollesse, les festins et l'oubli des affaires 122, lorsque la mort le surprit. Son successeur, Marcel II, l'un des hommes les plus vertueux et les plus savants du sacré collége, avait montré, pendant son cardinalat, le goût le plus libéral et le plus passionné pour les lettres; mais il ne fit que passer sur la chaire de Saint-Pierre, et mourut vingt-deux jours après son élection.
Le cardinal Caraffa, Napolitain, évêque de Chieti, et fondateur des Théatins 123, lui succéda sous le nom de Paul IV. Le caractère dur, soupçonneux et sévère de ce vieillard 124, les prodigalités indiscrètes répandues sur ses neveux, qu'il fut ensuite obligé de chasser, et dont plusieurs furent punis de mort sous le pontificat suivant 125; sa guerre imprudente et malheureuse avec l'Espagne, l'établissement, à Rome, du tribunal, des prisons, et de toutes les rigueurs de l'Inquisition; sa conduite cruelle envers plusieurs cardinaux, orgueilleuse envers tous; les impôts dont il accabla les Romains, et la terreur que sa police inquisitoriale répandait autour de lui, excitèrent une telle haine parmi le peuple, qu'il y eut, à sa mort, un soulèvement général. Les prisons de l'Inquisition furent enfoncées, les prisonniers mis en liberté, les procès brûlés, le couvent des Dominicains inquisiteurs, et les moines eux-mêmes menacés de l'être, la statue du pontife, qu'on s'était trop hâté de lui élever, renversée, brisée, et traînée par morceaux dans les rues 126.
Les lettres n'attendaient rien de Pie IV, et il ne fit personnellement presque rien pour elles, mais il leur donna pour protecteur le fameux Charles Borromée, fils de sa sœur; et pour cette fois le népotisme, si souvent et si justement reproché à la cour de Rome, fit un grand bien. Charles, qui n'avait que vingt-deux ans, décoré de la pourpre, du titre de premier secrétaire d'état, des légations de la Romagne et de Bologne, et enfin de l'archevêché de Milan, soutint presque seul le fardeau des affaires pendant le pontificat de son oncle, et les dirigea avec autant d'intégrité et de capacité que de zèle. C'est à lui que le pape dut l'honneur d'avoir repris et enfin terminé le grand concile de Trente, d'avoir relevé dans Rome, avec une magnificence digne de Léon X lui-même, des édifices détruits, d'en avoir construit de nouveaux dans plusieurs quartiers de la ville; enfin d'avoir appelé au cardinalat et aux autres dignités de l'Église les hommes les plus recommandables par les mœurs, les talents et leur savoir. Le seul délassement de Borromée, lorsqu'il avait donné le jour entier aux soins du gouvernement, était de rassembler, le soir, dans le palais qu'il habitait avec le comte Philippe Borromée son frère, les hommes les plus instruits dans les lettres, de les entendre réciter des pièces d'éloquence, lire des dissertations, ou établir entre eux des discussions, le plus souvent sur des sujets de philosophie morale. Le lieu et l'heure où se tenaient ces assemblées leur fit donner le nom de Nuits Vaticanes. A la mort du comte Borromée, le cardinal voulut qu'elles fussent exclusivement consacrées aux études théologiques. Cette académie devint célèbre. Chacun de ses membres, selon l'usage d'Italie, prenait un nom supposé. Celui que prit le fondateur paraît singulier, si l'on songe aux matières dont il avait voulu que son académie s'occupât exclusivement: il se fit appeler le Chaos 127.
Bologne, où sa légation l'appelait souvent, se ressentit de son amour pour les sciences. La célèbre université de cette ville n'avait pas un emplacement digne de sa renommée. Charles en fit commencer les magnifiques bâtiments qu'on y voit encore aujourd'hui. A Milan, il fonda pour les jésuites le collége appelé de Bréra, et y fit attacher des revenus considérables. Cet ordre lui dut une partie des autres établissements où il enseignait la jeunesse, et en particulier les colléges de Vérone, de Brescia, de Gênes, de Verceil, et même, hors de l'Italie, ceux de Lucerne, de Fribourg, et plusieurs autres. L'Église a mis ce grand cardinal au rang des saints: ou voit qu'il est tout aussi justement compté parmi les bienfaiteurs des lettres.
Pie V obtint le premier de ces deux titres 128, et ne fit rien pour mériter le second. Il n'en est pas ainsi de son successeur, le fameux Grégoire XIII 129. Buoncompagno était savant, surtout dans les lois canoniques, et en avait occupé la chaire pendant dix-huit ans à Bologne sa patrie. C'était un des cardinaux de la création de Pie IV.
Cette dignité ne ralentit point son ardeur pour l'étude; parvenu à la dignité suprême, il disait qu'il n'y a personne au monde à qui il convienne mieux de beaucoup savoir qu'à un pontife romain. Dans le cours de son règne, qui dura treize ans, il fonda vingt-trois colléges ou séminaires, il soutint l'université romaine, déjà un peu remise sous Paul III, des désastres du pontificat de Clément VII; il y attacha les plus savants professeurs. Il éleva de superbes édifices, tant à Rome que dans plusieurs villes de l'état ecclésiastique; il ouvrit de toutes parts de nouveaux chemins; et tandis, qu'en digne chef de l'Église, il en répandait les trésors pour le soulagement de l'indigence, il ne les versait pas moins libéralement pour l'encouragement des arts utiles, des lettres et des beaux-arts 130.
L'astronomie et le droit canon lui doivent deux grandes réformes, celles du calendrier romain et du recueil des lois canoniques, connu sous le nom de Décret de Gratien 131. La réforme du calendrier fut provoquée par un homme inconnu, nommé Louis Lilio, né, non pas à Vérone, comme l'a dit Montucla dans son Histoire des mathématiques 132, ni à Rome, comme d'autres l'ont prétendu, mais dans la Calabre 133. Le calendrier de l'Église, adopté dans le quatrième siècle 134 par le premier concile de Nicée, supposait que le cours du soleil correspondait précisément à trois cent soixante-cinq jours et six heures, et que dix-neuf années solaires équivalaient à deux cent trente-cinq lunaisons. Ces deux erreurs avaient fait, dans l'espace de plusieurs siècles, que l'équinoxe de mars, qui arrivait le 21 du mois, au temps de ce concile, avait rétrogradé jusqu'au 11 dans le seizième siècle, et que les nouvelles lunes anticipaient de quatre jours. Dix jours ôtés au mois d'octobre, en 1582, ramenèrent les équinoxes à l'ancienne époque; et la suppression du bissexte, dans la dernière année de chaque siècle, à l'exception de celle qui termine chaque quatrième siècle, prévint le même dérangement pour l'avenir. Enfin l'équation introduite dans le cycle de dix-neuf ans 135, et non pas l'invention de l'épacte, déjà connue depuis long-temps 136, remit d'accord l'année solaire et l'année lunaire.
Note 135: (retour) Le nombre d'or de l'Athénien Methon donnait dix-neuf ans à la révolution par laquelle la lune revient au même point du ciel; il ne s'en manque qu'une heure et demie, méprise insensible dans un siècle, et considérable après plusieurs siècles. (Voltaire, Essai sur les Mœurs et l'Esprit des Nations, c. 183.)
L'auteur de cette découverte mourut avant d'avoir vu exécuter son projet, et même d'avoir pu le présenter au pape. Ce fut son frère Antoine Lilio qui le présenta. Grégoire nomma pour l'examiner une commission des quatre plus savants astronomes qui fussent alors. Il assista souvent lui-même à leurs travaux; et, après de longues discussions sur une matière si difficile et si importante, il ordonna par sa bulle du 1er. mars 1582 cette réforme célèbre.
Celle du recueil de lois canoniques ou du Décret de Gratien avait paru deux ans auparavant, et ce fut dans cette même année, 1582, que la magnifique édition du corps de droit canon sortit des presses romaines par ordre de Grégoire XIII. L'idée de cette réforme, reconnue nécessaire, ne lui était pas due. Pie IV l'avait conçue le premier. Il avait nommé une commission de cardinaux, de jurisconsultes et d'autres savants, et les avait chargés de corriger les inexactitudes de tout genre dont ce recueil était rempli 137. Ils avaient continué leur travail sous Pie V; ils le terminèrent sous Grégoire XIII. Trente-cinq commissaires y avaient été nommés, non tous ensemble, mais à différentes époques, et vingt-deux étaient italiens 138. Malgré leur zèle, leurs lumières et celles du pape lui-même, le Décret, beaucoup moins irrégulier sans doute qu'il n'était auparavant, parut avoir conservé trop de ses anciens vices, et en avoir contracté de nouveaux, ce qui fait, dit Tiraboschi 139, que depuis cette correction fameuse d'autres savants se sont fait une étude de corriger ce même Décret, et ont peut-être laissé à ceux qui viendront après eux de quoi s'en occuper encore.
On cite de ce pape un trait qui prouve qu'il ne réservait pas toutes ses libéralités pour les sciences ecclésiastiques, et qu'il en répandait aussi sur les lettres qu'on appelle profanes. Le célèbre Marc-Antoine Muret était professeur à Rome. Etienne, roi de Pologne, voulut l'attirer dans ses états 140, et lui offrit un traitement annuel de 1500 écus d'or et un bénéfice qui lui en vaudrait 500 autres. Grégoire ne voulut pas que Rome fût privée des leçons de ce savant homme; il ajouta 200 écus d'or aux 500 que Muret recevait déjà pour ses honoraires, et lui assigna de plus 300 écus de pension 141. Le nom de ce pape, célèbre à tant et de si justes titres, ne serait peut-être souillé d'aucune tache si l'approbation qu'il donna en plein consistoire au massacre de la St.-Barthélemi, et le tableau qu'il fit placer dans son palais pour éterniser le souvenir de ce qui fera l'exécration de tous les siècles, ne faisaient rejaillir une partie de cette exécration sur sa mémoire.
Le nom de Sixte V, son successeur, est fameux dans la politique et dans les arts.
Le pâtre de Montalte est le rival des rois,
a dit Voltaire 142; et ces rois, dont il fut le rival, étaient Philippe II, Élisabeth, et notre grand et bon Henri. S'il fut, en effet leur égal en politique, et si l'on peut jamais comparer, sous ce rapport, avec les autres souverains, les papes de ces temps-là, placés dans une position qui leur donnait tant d'avantages, ce n'est pas ce qu'il s'agit d'examiner; mais Rome entière atteste encore aujourd'hui la supériorité que donnèrent à Sixte sur les princes ses contemporains le goût et l'amour des arts, la grandeur de ses idées et sa magnificence plus que royale. Il est vrai qu'Élisabeth, Philippe et Henri régnaient dans des pays où les arts étaient presque ignorés, tandis qu'ils brillaient en Italie depuis près de deux siècles. Il est vrai encore que ces trois monarques ensemble n'auraient pu, en exerçant sur leurs peuples les actions les plus oppressives, disposer de sommes égales aux tributs que la crédulité presque universelle versait alors dans le trésor pontifical pour l'embellissement de Rome. Ces tributs mêmes ne suffirent pas à Sixte V. Il fallut encore qu'il augmentât les charges du peuple, qu'il l'opprimât et qu'il l'appauvrit.
Note 142: (retour) Henriade, c. 2. Le nom de Sixte V était Félix Peretti. Il était en effet né de pauvres paysans dans les grottes de Montalto, de la Marche d'Ancône, et avait gardé les troupeaux dans son enfance. Ce fut un moine austère, un cardinal astucieux et fourbe, mais, à des actes de rigueur excessive et de tyrannie près, un grand pape.
Il n'eut pas trop de tous ces grands moyens, employés avec une activité infatigable, pour laisser des traces si imposantes d'un règne qui ne dura guère que cinq ans 143. Quatre obélisques égyptiens, dont deux surtout étaient d'une grandeur démesurée 144, renversés et brisés par les barbares, et restés depuis lors dans la poussière, furent restaurés et relevés par les procédés hardis du célèbre ingénieur et architecte Dominique Fontana. La colonne de Trajan et celle d'Antonin, dégradées depuis cette même époque, reprirent tous leurs ornements; mais elles reçurent à leur sommet les statues en bronze de deux apôtres, au lieu de celles de ces deux empereurs. Le palais de Latran fut presque entièrement rétabli et embelli d'un grand nombre de fabriques nouvelles, de portiques, de salles et de chambres ornées de peintures exquises 145. D'immenses aqueducs construits et soutenus par de superbes arcades, l'un dans l'espace de plus de vingt milles, l'autre de six, pour les besoins de Rome et de Civita-Vecchia; de grands travaux entrepris pour le desséchement des marais pontins; une vaste foulerie et d'autres établissements pour le travail et le commerce des laines; un hôpital où deux mille pauvres purent être reçus, et furent dotés d'une rente de 15,000 écus d'or, prouvèrent que le pontife joignait des vues d'utilité publique à son goût pour les monuments des arts 146. Enfin, ce fut lui qui eut la gloire de terminer cette grande basilique de St.-Pierre qui, depuis le pontificat de Jules II, c'est-à-dire depuis le commencement de ce siècle, était l'objet des soins de tous les papes les plus éclairés et des travaux des artistes les plus célèbres.
Note 144: (retour) 1°. Celui de Sésostris, consacré par ce roi au soleil, transporté à Rome, élevé et dédié à Auguste et à Tibère par Caligula; Sixte le fit restaurer et élever sur la place du Vatican. 2°. Un autre, consacré de même au soleil par les anciens rois d'Égypte, et tout couvert d'hiéroglyphes. Constantin l'avait fait conduire par le Nil à Alexandrie, dans le dessein d'en embellir sa nouvelle Rome; son fils Constance le fit porter à Rome même et élever dans le Cirque. Sixte le fit réparer et transporter sur la place de St.-Jean de Latran. (Voyez Muratori, Annal. d'Ital., an. 1586, etc.)
Avant Sixte V, les cardinaux Alexandre Farnèse et Marcel Cervini avaient fait établir à Rome une magnifique imprimerie 147, qui fut, pendant plusieurs années, sous la direction du célèbre Paul Manuce 148, et qui portait déjà le nom d'imprimerie de la chambre, Camerale 149; mais il paraît qu'elle ne possédait que des caractères grecs et latins, et c'est à Sixte V qu'appartient la fondation stable de l'imprimerie du Vatican, ou de la chambre apostolique. Son principal but était de publier, avec tout le luxe typographique, les ouvrages des Pères; il dépensa, pour la fonder, environ 40,000 écus romains, et la fournit des plus beaux caractères grecs, latins, hébraïques, syriaques, arabes; de papiers excellents, et de tout ce qui est nécessaire à la perfection de cet art. Il paya libéralement des savants pour surveiller les impressions. La belle édition de la version des Septante, et la Bible latine qui porte le nom de Sixte V, en furent les premiers résultats 150.
La bibliothèque Vaticane, qui dut ses commencements à Nicolas V, que Sixte IV avait rebâtie et ouverte au public, et qui, depuis, avait été successivement enrichie par les libéralités de Léon X, de Paul III et de Grégoire XIII, était cependant située dans un lieu bas, obscur et malsain 151. Sixte V voulut élever aux lettres un monument plus convenable. Fontana, qu'il chargea de l'exécuter, seconda parfaitement les grandes vues et l'empressement du pontife; il acheva dans une année le superbe édifice où cette bibliothèque fut placée 152, et où elle est restée jusqu'à ces derniers temps.
Ces actes de munificence sembleraient avoir dû épuiser le trésor, et cependant Sixte V amassa dans celui du château St.-Ange, la somme, alors énorme, de cinq millions d'écus d'or, ou de vingt millions de livres. Son motif ostensible pour thésauriser ainsi, était de pourvoir aux dépenses que pourraient occasioner, par la suite, les invasions des Turcs, ou même des princes chrétiens dans les états de l'Église; mais on prétend que le but secret était de s'emparer du royaume de Naples, à la mort de Philippe II; que des mots échappés au pape dans ses discours, et même dans quelques bulles, le prouvèrent assez évidemment 153. Il laissa donc le trésor riche, mais l'état appauvri par l'excès des impôts, des gabelles et des autres inventions fiscales, établies sans mesure et levées avec une rigueur inflexible. Aussi, au moment de sa mort, le peuple voulut-il abattre la statue que le sénat lui avait élevée au nom du peuple même. On parvint à apaiser l'émeute et à sauver la statue; mais c'est à cette occasion que fut porté le décret qui défendit d'en élever, à l'avenir, à aucun pape vivant 154.
Après lui, le Saint-Siége, devenu, pour ainsi dire, plus glissant et plus mobile que jamais, fut occupé, dans une seule année, par trois papes, qui n'y laissèrent aucune trace que les lettres soient intéressées à chercher 155. Clément VIII, qui le remplit ensuite jusqu'à la fin de ce siècle 156 et pendant le premier lustre du suivant, était un homme d'un esprit élevé, d'une instruction peu commune et d'une rare capacité dans les affaires. Il aima les sciences et les lettres; il éleva au cardinalat un Baronius, un Bellarmin, un d'Ossat, et plusieurs autres qui soutinrent l'éclat de la cour et de la pourpre romaines; mais aucun établissement public, aucun acte de libéralité particulière ne nous recommande sa mémoire, chargée d'ailleurs, comme nous l'allons bientôt voir, du juste reproche d'une usurpation violente et aussi contraire, par sa nature à l'esprit évangélique, qu'elle le fut, par ses suites, à l'intérêt des lettres. Sa conduite, à l'égard de la France, fut mêlée de mal et de bien. Depuis long-temps nos troubles civils et religieux occupaient les souverains pontifes plus qu'il ne l'aurait fallu pour la tranquillité de l'Europe, pour le bien de l'humanité, pour l'honneur même de la religion, ou du moins de la cour de Rome. Clément VIII osa encore, pendant plusieurs années, refuser à notre bon roi Henri IV l'entrée de l'Église où il demandait à être admis. Il l'y reçut enfin, et cessa d'offrir au monde le spectacle révoltant d'un prêtre étranger, osant ou défendre ou permettre à un grand peuple de reconnaître pour chef qui il lui plaît.
Tandis qu'à Rome et à Florence les lettres et les arts éprouvaient ces vicissitudes, elles avaient dans plusieurs autres états d'Italie, une existence brillante, mais agitée; l'émulation était presque générale, entre les princes, à qui les protégerait le plus; mais ces princes étaient environnés de circonstances orageuses peu favorables à cette émulation. La guerre, qui s'était allumée dès la fin du siècle précédent, prit dans le seizième un nouveau degré de fureur, lorsque la lutte élevée entre l'Empire et la France, dont l'Italie était le théâtre, devint la lutte entre deux prétendants à l'Empire, et qu'elle eut pour champions Charles-Quint et François Ier. Le Milanais avait perdu ses ducs; la plupart des autres principautés, entraînées dans le tourbillon des révolutions plutôt militaires que politiques, changèrent plusieurs fois de fortune et de maîtres, et les lettres se trouvèrent enveloppées dans ces fréquentes alternatives.
Pendant le peu de temps que François Ier. fut maître de Milan, il se fit gloire d'accorder aux arts et aux lettres le même accueil, les mêmes encouragements qu'ils avaient reçus avant lui. C'est là qu'il sentit se développer ces nobles goûts dont la nature lui avait donné le germe; c'est de là qu'il amena en France des savants et des artistes qui firent, pour la nation entière, ce que l'Italie avait fait pour lui; et si quelque chose put dédommager la France des désastres que lui causèrent les inclinations belliqueuses de son roi, c'est que, sans ses guerres imprudentes, le siècle de François Ier. n'eût peut-être pas encore été pour elle le premier siècle des arts. Après qu'il eut perdu le Milanais, et cette fois sans retour, Maximilien Sforce, qui le lui avait cédé et s'était retiré en France, ne recouvra pas ce duché. Ce fut son frère, François-Marie, que Charles-Quint y rétablit 157. Mais l'état précaire où il fut toujours, et peut-être le peu de goût qu'il avait pris pour les lettres dans les agitations où sa famille avait vécu, l'empêchèrent de rien faire pour elles.
La race des Sforce et le duché de Milan s'éteignirent en lui. Charles-Quint resté, après la mort de ce prince 158, en possession du Milanais, l'était auparavant du royaume de Naples; rien n'annonce qu'il se soit occupé du progrès des lettres dans ces deux états: elles lui étaient au moins indifférentes; et l'historien Robertson assure même, qu'élevé par ce rude théologien, Adrien d'Utrecht, que nous avons vu figurer parmi les papes, Charles avait annoncé de bonne heure de l'aversion pour les sciences 159. Les vice-rois, ou commandants, qui le représentaient à Milan et à Naples, n'eurent pas tous, il est vrai, la même indifférence ou le même éloignement que leur maître; mais à Naples, le plus fameux de ces commandants, don Pèdre de Tolède, aimait trop l'inquisition pour ne pas haïr les lettres. On sait quels mouvements causa dans le royaume son obstination à y vouloir introduire cet odieux tribunal. Parmi les hommes puissants qui lui résistèrent, on distingue le prince de Salerne Ferrante San Severino 160, protecteur éclairé des lettres, ami et patron d'un poëte alors célèbre, mais depuis éclipsé par la grande célébrité de son fils. Bernardo Tasso, fidèlement attaché à ce prince dans sa disgrâce, y fut enveloppé. Sa ruine et son exil furent, comme nous le verrons dans la suite, les premières infortunes qui assaillirent l'enfance et la jeunesse du Tasse, son fils, destiné à en éprouver tant d'autres.
San Severino n'était pas le seul grand qui, avant ses malheurs, donnât aux lettres, dans ce royaume, l'encouragement qu'elles ne recevaient plus du gouvernement même. L'illustre maison des Aquaviva, et celle des Davalos, se distinguèrent entre les familles qui les protégèrent le plus généreusement. Deux frères Aquaviva, ducs d'Atri, se montrèrent, dès le commencement de ce siècle, pleins d'ardeur et de libéralité pour elles 161; ils laissèrent même tous deux quelques ouvrages 162; et cette famille eut encore après eux, dans le militaire 163 et dans l'Église 164, des hommes qui se rendirent célèbres par leur amour pour les lettres et par leur savoir.
Les Davalos, originaires d'Espagne, mais établis à Naples dès le siècle précédent, eurent encore plus de renommée. Il n'est presque point de recueils de vers publiés alors qui ne soient remplis de leurs louanges; et les dédicaces d'ouvrages de tout genre, qui leur furent adressées, sont innombrables. Ferdinand-François Davalos, marquis de Pescaire, né à Naples, se distingua surtout comme guerrier, et fut l'un des plus grands capitaines de ce siècle. Ce fut lui qui contribua le plus au gain de cette bataille de Pavie, où François Ier. perdit tout, fors l'honneur 165. Il mourut à Milan la même année 166, à peine âgé de trente-six ans, des suites des blessures qu'il avait reçues dans cette bataille. Il avait montré, dès sa jeunesse, beaucoup de goût pour les lettres, et continuait de les cultiver et de les honorer parmi le fracas des armes. Il avait épousé la fameuse Vittoria Colonna, l'une des femmes poëtes les plus célèbres qu'ait eues l'Italie; et l'éclat des talents de sa femme, et de la protection qu'elle accorda aux lettres rejaillissait sur lui.
Ferdinand laissa pour héritier Alphonse Davalos, marquis del Vasto, son cousin, et c'est celui-ci surtout que la littérature italienne compte parmi ses plus illustres Mécènes. Il acquit aussi un grand nom dans la carrière des armes, où son bonheur ne fut troublé qu'à la fin. Gouverneur du Milanais et de tous les états de l'empereur en Italie, la cour qu'il tenait à Milan devint le rendez-vous des lettres et des arts. Paul Jove, dans ses éloges des plus illustres guerriers 167, Luca Contile, dans ses lettres 168, le Muzio, dans les siennes 169, et plusieurs autres auteurs contemporains, le représentent comme l'un des hommes de son siècle le plus beau, le plus rempli de grâces et d'amabilité dans ses manières, de régularité dans ses mœurs, de goût et de talent pour la poésie, de magnificence et de dignité dans toute sa conduite. La conversation des hommes de lettres et des savants était presque le seul délassement qu'il se permît; il les fixait auprès de lui par les agréments de son commerce autant que par ses bienfaits. Chaque jour il s'entretenait avec eux sur des questions d'histoire, de cosmographie, quelquefois même de théologie, selon le goût du temps, mais le plus souvent de poésie. Il savait aussi les employer dans les affaires, et les chargeait de négociations importantes, relatives, soit à la politique, soit à la guerre 170; même dans ses voyages, il n'interrompait point l'usage de ses entretiens et de ses exercices littéraires. Nous avons, dans une lettre du Muzio 171, la description d'un de ses voyages dans le Piémont, de Vigevano à Mondovi «Pendant la route, écrivait-il, le Marquis a toujours été dans la compagnie des Muses; il a fait jusqu'à douze sonnets et une épître de plus de cent vers, en réponse à une de moi; il m'a obligé à composer tous les jours. En voyageant à cheval, nous faisions des vers comme à l'envi; nous nous écartions du cortége; quand j'avais fait un sonnet, j'allais à lui pour le lui réciter; il en faisait autant avec moi. Chaque soir, en arrivant à nos logements, j'écrivais ce que j'avais composé pendant le jour, et je le lui portais; il écrivait aussi ses vers, et me les envoyait ou me les remettait lui-même quand je l'allais voir.» Depuis ce temps, les grands ne voyagent plus à cheval, mais on voit que ce n'est pas la seule différence qu'il y ait entre leurs voyages et ceux d'Alphonse Davalos.
Et ce n'était pas pour son plaisir qu'il parcourait ainsi le Piémont; c'était comme général des armées de l'empereur. La guerre s'était allumée; les Français tenaient encore au-delà des Alpes; Alphonse marchait contre eux, et il marchait à sa perte. Peu de temps après, il livra la bataille de Cérisoles: il y fut vaincu et blessé. On profita de sa défaite pour le desservir auprès de l'empereur. Accusé de concussions et d'abus d'autorité dans son gouvernement, il se rendit à la cour pour se justifier, fut mal reçu, et revint mourir, non des ses blessures mais de chagrin, à Vigevano 172. Heureux, s'il n'eût pas souillé sa gloire par un acte de barbarie contraire aux droits les plus sacrés, en faisant assassiner deux ambassadeurs 173 que François Ier. envoyait à Venise pour passer à Constantinople; et cela pour saisir, dans leurs papiers, des secrets qu'il n'y trouva pas!
Note 173: (retour) L'un d'eux était César Frégose, qui s'était retiré en France après avoir été général des Vénitiens. In questo tempo, dit Mazzuchelli, Cesare Fregoso mentre andava a Venezia ambasciatore del Rè Francesco I fu ucciso per ordine del marchese del Vasto governatore di Milano. (Scrittor. ital., t. III, article Bandello, p. 202.)
Mais toutes puissantes qu'étaient ces deux familles, et celle des Rangoni de Modène, et quelques autres encore dont les lettres ont gardé les plus honorables souvenirs, c'étaient pourtant des familles privées et sujettes, qui ne pouvaient rendre d'aussi grands services aux sciences et aux arts que celles qui conservaient, même dans de petits états, leur souveraineté. On doit mettre au premier rang les princes de la maison d'Este, ducs de Ferrare. On les a vus, dès le quinzième siècle, ouvrir dans leur cour un asyle aux lettres. Nicolas III, Lionel, Borso, Hercule Ier., eurent tous le même penchant pour elles. Alphonse Ier., fils d'Hercule, lui succéda en 1505; il ne régna pas moins de trente ans; mais toujours en guerre, tantôt avec les Vénitiens, tantôt avec les papes, Jules II, Léon X et Clément VII, dépouillé par eux de Modène, de Reggio, et d'autres villes de ses états, qu'il ne recouvra que vers les dernières années de sa vie 174; enfin, éprouvé par les plus cruelles traverses, il ne serait pas surprenant qu'il n'eût pu s'occuper de l'encouragement des lettres. Il le serait d'autant moins, qu'il était lui-même peu lettré. Une jeunesse faible, et presque toujours languissante, lui avait interdit l'étude; la guerre et les affaires ne lui avaient pas laissé le temps de réparer ce défaut d'éducation; cependant la cour de Ferrare ne cessa point sous son règne d'accueillir les savants, les artistes et les poëtes. Elle était bâtarde du pape Alexandre VI. Il suffit, parmi ces derniers, de nommer le grand Arioste, et d'être prévenus dès à présent, comme nous le verrons mieux dans la suite, que si ce poëte eut à se plaindre du cardinal Hippolyte, frère d'Alphonse, il ne cessa jamais de jouir auprès du duc lui-même de la plus grande faveur.
Tout ce qui entourait Alphonse aimait les lettres et les honorait comme lui; son secrétaire et son ministre de confiance, Pistofilo de Pontremoli, était un homme de lettres: il aimait les antiquités, les médailles, dont il avait formé une très-belle collection. Le Bembo, Giraldi, Strozzi, et d'autres auteurs, vantent son goût pour la poésie; et l'on trouve de lui, dans plusieurs recueils, des vers, médiocres à la vérité, mais qui prouvent qu'au milieu des occupations d'un ministère et des distractions d'une cour, il savait réserver quelques moments pour les muses. Lucrèce Borgia, femme du duc, à qui l'on peut reprocher, il est vrai, outre la tache de sa naissance 175, celle de ses mœurs 176, du moins pendant la première partie de sa jeunesse, devenue duchesse de Ferrare, tint sa cour avec autant de décence que de grâce, et se montra protectrice zélée des savants, des gens de lettres, et surtout des poëtes.
Note 176: (retour) Elle fut accusée d'un commerce incestueux avec ses frères, et même avec le pape son père. Les historiens les plus graves, en Italie, en Angleterre et en France, ont répété cette accusation. M. Roscoë presque seul a pris la défense de Lucrèce, dans une dissertation qui termine le premier volume de son Histoire de Léon X.
Enfin le cardinal Hippolyte, non moins généreux que son frère, politique et guerrier comme lui, avait sur lui l'avantage d'une éducation cultivée et de connaissances personnelles très-étendues, surtout dans les mathématiques et la philosophie. Quant à cette dernière faculté, on sait à quel genre d'études on donnait alors ce nom, et ce que c'était au seizième siècle que la philosophie d'un cardinal; mais il paraît qu'il était très-avancé dans les mathématiques, et qu'il les aimait passionnément. Celio Calcagnini, célèbre astronome, qui lui dédia sa Paraphrase des météores d'Aristote, s'était souvent entretenu avec lui sur ces matières, et avait admiré son savoir 177. Dans le voyage que le cardinal fit en Hongrie, en 1518, Calcagnini, qui l'accompagnait, lui fit connaître l'astronome Ziegler, dont Hippolyte goûta l'entretien, apprécia les connaissances et les découvertes, et qu'il admit dans son amitié. Le cardinal, de retour en Italie, fit inviter Ziegler à l'y venir trouver, et lui destina la chaire de mathématiques alors vacante dans l'université de Ferrare; Ziegler accepta, mais il partit trop tard, et lorsqu'il arriva en Italie, le cardinal venait de mourir à l'âge de quarante ans 178. Il n'est pas étonnant que, d'après la nature de ses études, il préférât un mathématicien à un poëte, et qu'il prît tant d'amitié pour Ziegler dans le temps même où il disgraciait l'Arioste. Il serait cependant moins célèbre si l'Arioste ne l'avait pas tant vanté dans son Orlando; et ni les calculs de Ziegler, ni ceux de Calcagnini, ne pouvaient lui donner autant de renommée qu'une seule stance de ce poëme qu'il jugea si ridiculement, et dont il récompensa si mal l'auteur. Nous reviendrons, dans la vie de l'Arioste, sur ce trait peu honorable de celle du cardinal.
Note 178: (retour) Il était né en 1480: ce que l'Arioste exprime énigmatiquement dans la quatrième stance de son trente-cinquième chant. Astolphe, avant de partir du monde de la lune, voit les Parques qui filent la vie et la destinée des hommes; il voit une quenouille plus belle et plus brillante que toutes les autres. Il demande à S. Jean, qui l'accompagne, ce que c'est que cette quenouille, quand commencera et à qui appartiendra la vie dont elle contient le fil. L'Évangéliste lui apprend que cette vieVenti anni principio prima avrebbe
Che col M e col D fosse notato
L'anno corrente dal verbo incarnato.
Hercules II, fils et successeur d'Alphonse, vécut dans des temps plus calmes, et put donner plus facilement l'essor à son penchant généreux pour les sciences, les arts et les lettres. Il les cultivait lui-même; il écrivait avec élégance en prose et en vers. Curieux d'antiquités, il rassembla une collection de médailles admirable pour ce temps-là, et il peut être regardé comme le premier auteur du célèbre musée de Ferrare 179. Les édifices et les palais dont il embellit sa capitale, les accroissements considérables qu'il fit à la ville de Modène, prouvent son goût pour les arts, ses inclinations grandes et libérales. S'il eût eu besoin d'y être excité, il l'eût été sans doute par la duchesse sa femme, Rénée de France, fille de Louis XII. Douée d'un esprit aussi pénétrant qu'élevé, Rénée aimait l'étude et les sciences, savait le grec et le latin, et fit instruire dans ces deux langues ses deux filles, Anne et Lucrèce. On parle peu des talents et des connaissances de Léonore, leur troisième sœur, et cependant elle est en quelque façon plus connue dans l'histoire des lettres. Elle l'est par la passion qu'elle inspira, dit-on, à un grand poëte, et par les malheurs mêmes du Tasse dont on croit qu'elle fut en partie la cause. Rénée, leur mère, fut la bienfaitrice de tous les hommes célèbres qu'elle put rassembler à sa cour, ou que ses libéralités purent atteindre. En avançant en âge, elle s'enfonça dans des études plus abstraites; elle eut le malheur d'aller jusqu'à la théologie. Calvin, qui fut quelque temps caché à Ferrare, accueilli d'elle comme l'étaient tous les savants, s'empara de son esprit, lui souffla ses hérésies: elle était aussi instruite qu'il le fallait pour croire les comprendre. Les désagréments que son entêtement, pour les erreurs de Calvin, lui firent éprouver du vivant de son mari et après sa mort, ne sont pas de mon sujet 180; mais il m'est permis de déplorer le malheur de ces temps, où des opinions inintelligibles, qui faisaient ailleurs couler le sang, portaient le trouble dans une cour paisible, et pouvaient rendre misérable la fin d'une vie si utilement employée à cultiver et à encourager les lettres.
Hercule II avait, ainsi qu'Alphonse son père, un frère cardinal appelé Hippolyte comme son oncle; on le nomme Hippolyte le jeune, pour le distinguer de cet oncle qu'on appelle l'ancien. Evêque de Ferrare et archevêque de Milan comme lui, possédant de plus, en France, l'archevêché d'Auch et plusieurs riches bénéfices, il le surpassa en magnificence et en amour pour les sciences et pour les arts. Ce siècle eut peu de princes qui pussent l'égaler en luxe, en faste et en grandeur. Il n'en faut pas d'autres preuves que la délicieuse et superbe villa, qu'il fit construire à Tivoli, dont il existe des descriptions si magnifiques 181, et qui, telle qu'elle est encore aujourd'hui, paraît justifier tous les éloges qu'on en a faits. Tantôt dans cette belle retraite, et tantôt à Ferrare, ce prince de l'Église tenait une cour splendide. Les plaisirs de l'esprit étaient pour beaucoup dans ses jouissances; il s'entretenait chaque jour avec des savants, et s'amusait à table à écouter les disputes qui s'élevaient entre eux sur des questions de littérature ou de philosophie. On prendrait, dit le célèbre Muret dans une de ses lettres 182, la cour du cardinal Hippolyte pour une académie, tant on y voit rassemblés d'hommes instruits; et il ajoute que, quoique le cardinal ne fût pas lui-même très-savant, il prenait beaucoup de plaisir à leur conversation, et en rapportait toujours quelque connaissance. Le même Muret, grand admirateur de François Ier., comme il devait l'être à titre de savant et de français, compare, dans un autre endroit, le cardinal Hippolyte à ce roi 183, et met en doute si l'un a mieux mérité que l'autre le nom de père des lettres. Il est vrai qu'il devait sa fortune au cardinal, qu'il lui avait été attaché pendant quinze ans, qu'il avait joui de sa confiance dans les affaires les plus importantes, et, qu'à Tivoli surtout, il ne s'écoulait pas un jour où Hippolyte ne se plût à passer seul avec lui plusieurs heures dans de libres et doux entretiens 184. La reconnaissance de Muret peut avoir un peu enflé les éloges; mais cette reconnaissance même est une preuve qu'ils étaient fondés.
Alphonse II, successeur d'Hercule, son père, fut le prince de cette famille qui eut le règne le plus long et le plus brillant. Dans un espace de trente-huit ans 185, ce ne fut, pour ainsi dire, à sa cour, qu'une suite de fêtes, de spectacles, de joûtes, de tournois, de chasses, de voyages, de réceptions de princes étrangers et d'ambassadeurs. Alphonse II ne se signala pas moins par sa bienfaisance que par son goût pour les arts, par sa magnificence en bâtiments, par le nombre et les brillants uniformes des gardes dont il était environné, enfin par tout ce qui contribue au luxe et à l'éclat de la cour la plus somptueuse. On aime à voir, parmi tant d'objets de dépenses, les aumônes qu'il répandait sur les pauvres de ses états 186, quoique l'on aimât encore mieux qu'il n'y eût point eu de pauvres dans les petits états d'un prince si magnifique.