L'opinion la plus commune aujourd'hui est que cette chronique fabuleuse fut écrite, long-temps après, par un moine, sous le nom de Turpin. Voltaire, dit M. Warton, et ces paroles sont remarquables dans un savant tel que lui 263 , Voltaire, écrivain dont les recherches sont beaucoup plus profondes qu'on ne l'imagine, et qui a développé le premier, avec pénétration et intelligence, la littérature et les mœurs des siècles barbares, a dit, en parlant de cette histoire de Charlemagne: «Ces fables, qu'un moine écrivit au onzième siècle sous le nom de l'archevêque Turpin 264 .»
On pourrait même croire qu'elles ne furent écrites qu'après les croisades; le prétendu pélerinage de Charlemagne au saint sépulcre 265, et les armes et machines de guerre décrites en quelques endroits, et qui ne furent connues en Europe qu'après ces expéditions lointaines, autoriseraient suffisamment à le penser. Cependant, il est certain que ces fables existaient au commencement du douzième siècle, puisque le pape Calixte II, sans craindre de compromettre son infaillibilité, prononça, en 1122, que c'était une histoire authentique 266.
Fut-elle originairement écrite en latin, ou traduite dans cette langue après avoir été écrite en vieux français? Les avis sont partagés sur cette question. Des critiques ont prétendu que cette histoire de Charlemagne et de Roland avait été apportée d'Espagne en France vers le douzième siècle; que les exploits miraculeux de cet empereur et de son neveu en Espagne, racontés dans les vingt-trois premiers chapitres, étaient inconnus en France avant cette époque, ou que l'on n'en connaissait qu'un petit nombre par des contes informes et des romances populaires dont ils étaient le sujet 267 .
Note 267: (retour) Arnoldi Oienharti notit. utriusque Vasconiæ, Paris, 1638, l. III, c. 3, p. 397. N.B. La traduction française de Turpin, qui existe manuscrite dans la Bibliothèque impériale (Nº. 8190), ne fut faite qu'au commencement du treizième siècle; elle est de Michel de Harnes, qui écrivait sous Philippe-Auguste. Les autres traductions sont toutes postérieures.
Quoi qu'il en soit, ces deux chroniques fabuleuses sont le fondement de tous les romans de chevalerie. C'est là que parurent pour la première fois les caractères principaux et les fictions fondamentales qui ont fourni une si ample matière à cette singulière espèce de composition poétique. Aucun livre, en Europe, n'avait parlé auparavant de géants, d'enchanteurs, de dragons, ni de toutes ces inventions monstrueuses et fantastiques; et quoique la longue durée des croisades ait transporté en Occident un grand nombre de fables du même genre, ajouté de nouveaux héros aux anciens, et d'autres objets merveilleux à toutes ces merveilles, cependant les fables d'Arthur et de Charlemagne, variées et accrues par ces embellissements, continuèrent de prévaloir dans les romans, et d'être le sujet favori des poëtes.
L'analogie de ce qu'on peut appeler la partie mythologique de ces deux anciens monuments avec les fictions arabes, est sensible. Cependant, il existe une autre opinion sur l'origine des fables dont ils sont remplis; et il est d'autant plus intéressant de l'exposer ici, qu'en paraissant toute différente elle s'allie parfaitement avec la première, et que, loin de la contredire, elle vient à son appui.
Il faut remonter jusqu'au temps où Mithridate, roi de Pont, obligé de fuir devant les Romains commandés par Pompée 268, se réfugia parmi les Scythes ou Goths qui habitaient le pays qu'on appelle aujourd'hui la Géorgie, entre le Pont-Euxin et la mer Caspienne, sur les frontières de la Perse. Cet implacable ennemi des Romains réussit à soulever contr'eux ces peuplades guerrières; mais le génie de Rome et de Pompée l'emporta: elles furent vaincues, et, plutôt que de se soumettre, elles allèrent chercher un asyle vers le nord de l'Europe, sous la conduite de Woden ou Odin leur chef 269. Ce conquérant fugitif soumit, sur sa droite, la Russie d'Europe, à sa gauche, les parties septentrionales et occidentales de la Germanie, laissa ses fils pour y commander, et perça lui-même jusqu'aux glaces du Danemarck, de la Suède et de la Norwège. Il établit parmi les Scandinaves la religion de sa patrie, dont il était lui-même le grand-prêtre; et comme il y apportait aussi des arts utiles, particulièrement la science des lettres dont on le disait l'inventeur, comme il gouverna long-temps avec gloire et avec sagesse, ses peuples se fondirent insensiblement avec les peuples vaincus; le pays entier finit par adopter, non-seulement leur culte, mais leurs lois et leur langage. Tout enfin, chez les Scandinaves, fut modifié par les institutions d'un législateur asiatique 270, et les idées, les traditions et les dogmes franchirent l'intervalle immense qui sépare la Perse de ces régions polaires.
Note 268: (retour) Environ vingt-quatre ans avant J.-C. Dans cette opinion, M. Warton s'appuie de l'autorité des écrivains qui ont le mieux traité des antiquités du Nord. Il est d'accord avec M. Mallet, dans son excellente introduction à l'Histoire de Danemarck; et M. Mallet, à qui les mêmes sources avaient été ouvertes, a puisé préférablement dans l'islandais Torfæus, historien de la Norwège, au commencement du dix-huitième siècle. L'auteur anglais ne cite l'auteur français que sur un ou deux points seulement, tandis que le rapport entre eux s'étend à l'opinion presque entière.
Note 269: (retour) Son nom était Sigge Fridulfson, ou fils de Fridulphe. Odin était le dieu suprême des Scythes; et Sigge prit ce nom, soit qu'il eût su se faire passer pour un homme inspiré par les dieux, soit parce qu'il était le premier prêtre du culte qu'on rendait au dieu Odin. (Mallet, ub. supr., ch. 4).
Note 270: (retour) Je dis modifié et non créé. M. Grâberg de Hemsô, dans son excellent ouvrage italien intitulé: Saggio Istorico sugli Scaldi o antichi poeti Scandinavi, Pise, 1811, in-8º., établit fort bien que la conquête de la Scandinavie faite par Sigge ou Odin, ne changea en rien l'état civil, politique et moral de ces peuples, et que ce fameux législateur ne fit que le consolider davantage, en y imprimant les caractères d'un culte religieux plus circonstancié, d'un esprit tout guerrier, et de ce talent rare et sublime de régénérer les nations sans en détruire les institutions primitives. (P. 47, 48).
L'une des traditions, qui furent ainsi transportées dans le Nord, est celle de ces fées qui, sous le nom de Valkyries, président à la naissance et à la destinée des hommes, qui leur dispensent les jours et les âges, et qui déterminent la durée et les événements de la vie de chacun d'eux. On y voit aussi des génies lumineux qui habitent une ville céleste, et des génies noirs qui habitent sous la terre, ou de bons et de mauvais génies qui sont, en quelque sorte, les fées du sexe masculin 271. «C'est ce dogme de la mythologie celtique ou scandinave, dit M. Mallet 272, qui a produit toutes les fables, la féerie, le merveilleux des romans modernes, comme celui des romans anciens est fondé sur la mythologie grecque et romaine.» Des pierres énormes, ou de longs rochers plantés debout, sur lesquels était posée une pierre platte d'une largeur immense, formaient les autels sacrés des Scandinaves et des autres nations celtiques 273. On y reconnaît l'origine des pierres miraculeuses d'Irlande, dans le roman de Merlin. Les dragons ailés ne manquent pas dans l'Edda, dans le Code de la religion celtique, n'y eût-il que ce dragon noir qui dévorera les corps des malheureux condamnés au dernier jour 274. Une simple erreur de mots peut aussi les avoir multipliés dans les fables puisées chez ces anciens peuples. L'art de fortifier les places y était très-imparfait. Leurs forteresses n'étaient que des châteaux grossièrement bâtis sur des rocs escarpés, et rendus inaccessibles par des murs épais et informes. Comme ces murs serpentaient autour des châteaux, on les désignait par un nom qui signifiait aussi dragons et serpents. C'était là que l'on gardait les femmes et les jeunes filles de distinction, qui étaient rarement en sûreté dans ces temps où tant de braves erraient de tous côtés cherchant des aventures; et cette coutume donna lieu aux anciens romanciers, qui ne savaient rien dire simplement, d'imaginer toutes ces fables de princesses gardées par des dragons, et délivrées par d'invincibles chevaliers 275.
Parmi les arts que les Scythes ou les Goths d'Odin apportèrent aux Scandinaves, on doit surtout compter le talent poétique auquel ils se livraient avec le plus grand enthousiasme 276. Leurs poésies ne contenaient pas seulement les éloges de leurs héros, mais leurs traditions populaires et leurs dogmes religieux. Elles étaient remplies de ces fictions que la superstition païenne la plus exagérée pouvait accréditer dans des imaginations presque sauvages. C'est à cette origine asiatique qu'il faut attribuer l'esprit capricieux et quelquefois extravagant, et les conceptions hardies, mais bizarres, qui nous étonnent dans les anciennes poésies du Nord; et ces images fantastiques n'y sont pas la seule trace d'une origine orientale; elles ont un genre de sublime et des figures de style d'un caractère particulier qui ne sont pas des marques moins certaines de cette origine 277.
De tous temps les Scandinaves avaient aussi cultivé la poésie; leurs Scaldes, qui étaient chez eux ce que les Bardes étaient chez les Gaulois ou les Celtes 278, les accompagnaient dans leurs guerres et dans leurs incursions. Ils firent souvent de ces incursions dans le nord des Iles Britanniques; les Calédoniens sont regardés par d'habiles antiquaires comme une colonie scandinave, et l'on doit penser qu'au retour de la paix les Scaldes, possesseurs d'un talent agréable, étaient accueillis dans les cours des chefs écossais, irlandais et bretons, et propageaient ainsi le goût de leur art, la connaissance de leur langue, celle de leurs traditions poétiques, et leur renommée, source de leur fortune 279. Les fictions d'Odin durent prendre une nouvelle consistance, surtout en Angleterre, lors de la conquête des Saxons et des invasions des Danois qui faisaient originairement partie des tribus scandinaves. C'est à l'histoire de la littérature anglaise qu'appartient l'examen des altérations que ces fictions éprouvèrent dans la suite, et du mélange qui se fit du caractère de poésie des Scaldes avec celui des Bardes welches et irlandais; nous devons nous borner à observer ces points de communication et cette transmission des fictions poétiques de l'Asie aux peuples du Nord et de la Scandinavie aux Iles Britanniques.
Note 278: (retour) «Le mot skald ou skiald vient de suédo-gothique skalla ou skialdre, qui signifie résonner, sonner, retentir, etc.; comme celui de barde vient d'un mot celtique qui a la même signification. Le principal emploi de ces poëtes était de faire retentir, par le moyen de leurs vers, chez les peuples présens et futurs, la louange et la mémoire des actions brillantes et des grands événemens qui faisaient époque dans l'histoire.» (Saggio su gli Scaldi, etc., p. 3).
Il s'en fit de semblables dans les Gaules. Les Scandinaves avaient conquis, dès le quatrième siècle, des pays voisins de celui des Francs. Vers le commencement du dixième, une partie de la France fut envahie par les Normands ou hommes du Nord, rassemblés sous leur chef Rollon; et quoique ces étrangers prissent en général les mœurs et les usages des peuples vaincus, ils durent cependant répandre dans ces parties de la France, et de là dans la France entière, leurs fictions 280. Alors l'art des Scaldes avait atteint son plus haut point de perfection dans le pays d'où ce Rollon était venu 281. On suppose qu'il avait amené avec lui plusieurs de ces poëtes, qui transmirent leur art à leurs enfants et à leurs successeurs. Ceux-ci, en adoptant le langage, la religion, les opinions de leur nouvelle patrie, substituèrent les héros du christianisme à ceux des païens leurs ancêtres, et commencèrent à célébrer Charlemagne, Roland et Olivier, dont ils embellirent l'histoire par leurs fictions accoutumées de géants, de nains, de dragons et d'enchantements 282. C'est sans doute par ce moyen que notre Bretagne fut imbue des opinions ou plutôt des fictions orientales qu'on retrouve dans l'histoire fabuleuse portée de Bretagne en Angleterre, et traduite par Geoffroy de Monmouth. Cette origine est plus naturelle que celle qui suppose que ces mêmes fables y furent apportées par les Arabes, dont les invasions se firent toujours dans le midi de la France.
Note 281: (retour) M. Grâberg (ub. supr., p. 104) place l'époque la plus florissante de l'art des Scaldes dans les trois siècles qui s'écoulèrent depuis l'avènement de Harald au trône de Norwège, au neuvième siècle, jusqu'à la seconde moitié du treizième, où cet ancien art s'éteignit. Voyez Ibid., les causes de cette décadence, et p. 201-204, un tableau chronologique des Scaldes qui fleurirent dans chaque siècle, depuis le quatrième sous Odin, jusqu'au treizième inclusivement.
Cette circulation presque générale des inventions poétiques des Scaldes, et la popularité qu'il est naturel de supposer qu'elles durent acquérir, les enracinèrent pour ainsi dire en Europe. Dans les régions européennes où elles s'établirent d'abord, elles préparèrent les voies aux fictions arabes; dans les autres régions, elles les accompagnèrent et se combinèrent avec elles. Dans cette espèce de fusion il y avait tout à gagner pour les fictions du Nord. Les autres étaient plus brillantes, plus analogues à l'accroissement de la civilisation chez une nation ingénieuse et polie. Moins horribles et moins grossières, elles avaient dans leur nouveauté, leur variété, leur éclat, des moyens de séduction qui manquaient aux fables septentrionales. Aussi, si l'on veut comparer les enchantements tels qu'ils sont dans la poésie runique 283 ou scandinave avec ceux qui font le merveilleux des romans de chevalerie, on y trouvera des différences, toutes à l'avantage de ces derniers enchantements. Les premiers sont principalement composés de sortiléges et de charmes qui préservent des empoisonnements, émoussent les armes d'un ennemi, procurent la victoire, conjurent la tempête, guérissent les maladies ou rappellent les morts du tombeau; ils consistent à prononcer des paroles mystérieuses ou à tracer des caractères runiques. Les magiciens de nos romans sont surtout employés à former et à conduire une suite brillante d'illusions. Il y a une certaine horreur sauvage dans les enchantements scandinaves; la magie des romans présente souvent des visions et des fantômes agréables, souvent même, au milieu des terreurs les plus fortes, elle nous conduit à travers de vertes forêts, et fait sortir de terre des palais éclatants d'or et de pierreries: enfin, la magicienne runique est une Canidie, et la magicienne de nos romans une Armide 284.
Note 283: (retour) On appelle runique la poésie scandinave, écrite en runes ou caractères runiques. «On ne peut douter, dit Court de Gebelin, que l'alphabet runique ne soit l'ancien alphabet connu sous le nom des Pélasges, et qui se conserva dans divers cantons du Nord, lorsque les Grecs s'en furent éloignés, en adoptant celui de vingt-deux lettres... On ne peut se dispenser de voir dans ces lettres (les runes) l'alphabet scytique, porté en Grèce par les Pélasges, long-temps avant Cadmus.» (Monde primitif, Origine du langage et de l'écriture, p. 462.) Voyez sur ces caractères la note 1 de l'ouvrage cité ci-dessus de M. Grâberg, su gli Scaldi, p. 29 et suiv.
Avec leurs idées et leurs machines poétiques, les peuples du Nord répandirent aussi leurs inclinations, leurs institutions et leurs mœurs. De là vinrent cet amour et cette admiration exclusive de nos ancêtres pour la profession des armes; ces idées de point d'honneur, cette fureur du duel qui règne encore, et ces combats judiciaires qui heureusement n'existent plus, et les preuves par l'eau, par le feu, si long-temps regardées comme infaillibles, et toutes ces idées populaires, encore subsistantes, de magiciens, de sorciers, d'esprits et de génies cachés sous la terre ou dans les eaux. De-là aussi quelques habitudes sociales, propres, ce qui est très-remarquable, à adoucir les mœurs en même temps que tout le reste ne pouvait que les endurcir, et surtout, parmi ces habitudes, celle de placer les femmes au rang qu'elles avaient chez ces peuples, et où partout ils les firent monter.
Aucun trait ne distingue plus fortement les mœurs des Grecs et des Romains de celles des modernes, que le peu d'attention et d'égards que les premiers avaient pour les femmes, le peu de part qu'ils leur accordaient dans la conversation et dans le commerce de la vie, et le sort tout différent dont elles jouissent chez les nations policées de l'Europe. L'invasion des Goths est l'époque de ce changement. Ce sont des barbares qui ont fait faire à la civilisation ce pas immense, et l'origine de la galanterie européenne est due à des guerriers féroces 285. Ils croyaient qu'il existait dans les femmes quelque chose de divin et de prophétique. Ils les admettaient dans leurs conseils, et les consultaient dans les affaires les plus importantes de l'état. Ils leur confiaient même la conduite des grands événements qu'elles avaient prédits. On trouve dans Tacite 286 et dans d'autres historiens 287 des traces de cette confiance et de ce respect. Il résultait, de ces priviléges, qu'ils accordaient à un petit nombre de femmes une déférence et une tendre vénération pour le sexe entier. S'il ne jouissait pas partout de la préséance, au moins dans la constitution de ces peuples y avait-il entre les deux sexes une parfaite égalité.
Cette déférence et ces égards, sources de l'esprit de galanterie, se faisaient principalement remarquer dans la force, et, si l'on peut parler ainsi, dans l'exagération des idées que les nations du Nord s'étaient faites de la chasteté des femmes 288. C'était ce qui inspirait aux amants tant de dévouement pour leurs maîtresses, tant de zèle à les servir, des attentions et des égards si multipliés pour elles, enfin un degré de passion et de sollicitude amoureuse proportionné à la difficulté de les obtenir. Le mérite par excellence était alors la supériorité dans le métier des armes; le rival le plus sûr de l'emporter aux yeux de sa dame était le plus brave guerrier. Alors la valeur fut inspirée, exaltée par l'amour. En même temps que cet enthousiasme héroïque obtenait des préférences auprès des femmes, il veillait à leur sûreté, à leur défense. Il les protégeait dans un siècle de meurtres, de rapine et de piraterie, quand leur faiblesse était exposée à des attaques inattendues et à de continuels dangers. Cette protection, qui semblait leur être offerte pour qu'au milieu de tant de périls elles pussent demeurer chastes, les engageait à l'être, élevait leur ame, et leur inspirait un juste orgueil. Elles s'habituèrent à exiger qu'on ne les abordât qu'avec des termes de soumission et de respect; elles l'exigèrent surtout de leurs protecteurs. Parmi les Scandinaves, qui aimaient passionnément à renfermer dans la mesure du vers le récit de toutes les aventures, ces nobles galanteries durent devenir le sujet de leurs poésies, et recevoir l'embellissement de leurs fictions.
Chez eux cependant, la chevalerie n'existait encore que dans ses éléments. Ce fut sous le régime féodal, qui s'établit peu de temps après en Europe, qu'elle reçut une vigueur nouvelle, et qu'elle fut revêtue de toutes les formes d'une institution régulière. Les effets de cette institution sur les mœurs sont connus. Ceux que produisirent les croisades, qui suivirent de près, ne le sont pas moins. La chevalerie fut alors consacrée par la religion, dont l'autorité se répandit en quelque sorte sur toutes les passions et sur toutes les institutions de ces siècles superstitieux. C'est ce qui composa ce mélange singulier de mœurs contradictoires où l'on voit confondus ensemble l'amour de Dieu et l'amour des femmes, le zèle pieux et la galanterie, la dévotion et la valeur, la charité et la vengeance, les saints et les héros 289.
De toutes ces observations, M. Warton conclut, et nous conclurons avec lui, que parmi les ténèbres de l'ignorance, à l'époque de la crédulité la plus grossière, le goût des merveilles et des prodiges, dont les fictions orientales sont remplies, fut d'abord introduit en Europe par les Arabes; que plusieurs contrées étaient déjà préparées à les recevoir par la poésie des Scaldes du Nord, qui peut-être dérivait originairement de la même source; que ces fictions, qui s'accordaient avec le ton des mœurs régnantes, conservées et perfectionnées dans les fables des troubadours et des trouvères, se concentrèrent, vers le onzième siècle, dans les histoires chimériques de Turpin et de Geoffroy de Monmouth, premiers auteurs qui aient parlé de ces expéditions supposées de Charlemagne et du roi Arthur, devenues le fondement et la base de ces sortes de narrations fabuleuses qu'on appelle romans; enfin, qu'agrandies et enrichies ensuite par des imaginations qu'échauffait l'ardeur des croisades, elles produisirent, à la longue, cette espèce singulière et capricieuse d'inventions qui a été mise en œuvre par les poëtes italiens, et qui forma la machine poétique, ou le merveilleux de leurs compositions les plus célèbres.
On voit donc dans la Perse, comme Saumaise l'a prétendu le premier, la source commune et primitive de ce merveilleux qui emploie les génies, les fées, les géants, les serpents, les dragons ailés, les griffons, les magiciens, les armes enchantées, à la place des machines poétiques de l'ancienne mythologie. Ce genre de merveilleux passa de la Perse chez les Arabes d'un côté, et de l'autre chez les Scythes asiatiques qui confinaient à la Perse. L'émigration de ces peuples dans le pays des Scandinaves y porta ces fictions, et les conquêtes des Arabes les firent passer en Espagne. De ces deux points si éloignés, elles se répandirent d'abord dans les parties de l'Europe les plus voisines; elles se rejoignirent enfin et se fondirent en un seul systême poétique, avec les diverses modifications qu'elles avaient reçues de deux grandes institutions, le christianisme et la chevalerie.
En lisant les extravagances dont les poëmes romanesques sont remplis, on ne leur supposerait pas une origine si respectable, du moins par son antiquité, ni si intéressante par les vicissitudes qu'elles ont éprouvées dans leurs développements et dans leurs cours. Ce sont au moins des folies quelquefois aimables; et il en est de plus tristes dont il faut aller chercher aussi loin, et dans une antiquité non moins reculée, la naissance et la filiation.
On pourrait dire aussi que la plupart de ces inventions n'a nullement besoin d'une origine septentrionale, et que nous nous donnons bien de la peine pour expliquer comment les merveilles de la féerie moderne provinrent des chants des Scaldes et des fables de l'Edda, tandis qu'elles ont une source toute naturelle dans les fictions mythologiques et poétiques des anciens. Le premier modèle des fées n'est-il pas dans Circé, dans Calypso, dans Médée? Celui des géants, dans Polyphème, dans Cacus, et dans les géants eux-mêmes, ou les Titans, cette race ennemie de Jupiter? Les serpents et les dragons des romans ne sont-ils pas des successeurs du dragon des Hespérides et de celui de la Toison d'or? Les magiciens! La Thessalie en était pleine. Les armes enchantées et impénétrables! Elles sont de la même trempe, et l'on peut les croire forgées au même fourneau que celles d'Achille et d'Énée. Les chevaliers invulnérables ne le sont pas plus que ce même Achille, au talon près; que ce même Énée, lorsque, à sa sortie de Troie, les traits ennemis se détournent et les flammes s'écartent de lui 290, et que le dompteur de chevaux Messape, que ni le fer ni le feu ne pouvaient blesser 291. Mais il faut se bien rappeler qu'au onzième siècle, où naquirent les romans de chevalerie, Homère et Virgile étaient oubliés depuis long-temps; il n'existait plus en Europe de manuscrits du poëte grec, et ceux du poëte latin qui devaient reparaître à la renaissance des lettres, étaient ensevelis dans la poussière des bibliothèques non fréquentées de quelques couvents. Les fictions apportées d'un côté par les Arabes, de l'autre par les Normands, durent donc s'emparer de tous les romans latins, français ou espagnols, avant qu'on y pût voir la moindre imitation des anciens poëtes grecs et latins.
Quoi qu'il en soit, toutes ces recherches ne nous conduisent encore qu'à reconnaître la source primitive de quelques-uns des nouveaux ressorts mythologiques employés dans l'épopée romanesque; elles ne nous apprennent pas comment, en prenant pour point de départ, d'un côté l'histoire fabuleuse d'Artus, et de l'autre, l'histoire non moins fabuleuse de Charlemagne et de ses Pairs, ces ressorts ont commencé à être mis en mouvement; quels sont les premiers romans où on en a fait usage, et à qui en appartient l'honneur. Il paraît certain que, même en France, les romans de la Table ronde eurent cours avant ceux des douze Pairs, quoique ceux-ci fussent nationaux et dussent, au moins à ce titre, obtenir la préférence. Ici les faits parlent d'eux-mêmes, il ne faut que les réunir sous nos yeux.
Henri II, roi d'Angleterre, qui régna depuis 1154 jusqu'en 1189, était en même temps duc de Normandie et maître de plusieurs autres provinces de France 292. On parlait français à sa cour; on y voyait, et des Normands, dont la langue primitive était le français, et des Anglais qui s'exerçaient, non-seulement à parler, mais à écrire dans notre langue. Henri l'aimait, la préférait: c'était sa langue habituelle. Plusieurs des romans de la Table ronde, le S. Graal, Lancelot, Perceval, etc., existaient dès-lors en Angleterre; ils étaient écrits en latin; il voulut qu'ils fussent traduits en prose française; il chargea de ces traductions quelques-uns de ces Anglais et Anglo-Normands: on en connaît six 293 qui travaillèrent successivement au seul grand roman de Tristan de Léonnois, regardé comme le premier de tous.
Note 293: (retour) Luces du Gast, Gasse-le-Blond, Gautier Map, Robert de Boron, Hélis de Boron, et Rusticien de Pise ou de Puise. Ce dernier nomme les cinq autres dans ce même ordre, à la fin d'un autre roman traduit par lui seul, celui de Méliadus de Léonnois, père de Tristan. Le passage où il les nomme est cité, Catalog. de la Vallière, t. II, p. 606 et 607, Nº. 3,990.
Quelques poëtes florissaient alors en France, Robert Wace, Chrestien de Troyes, et plusieurs autres. Wace était plutôt un historien, ou chroniqueur en vers, qu'un poëte; ses longs romans de Brut d'Angleterre et de Rou ou Rollon de Normandie, le prouvent 294. Chrestien était un poëte, un vrai romancier; il avait translaté en vers, non des histoires, mais plusieurs fables tirées d'Ovide, et même son Art d'aimer 295. Dès que cette traduction en prose du roman de Tristan lui fut connue, il s'empressa de la mettre en vers 296; il y mit aussi Perceval le Gallois; il commença Lancelot du Lac, mais la mort l'empêcha de l'achever 297. Il ne faut pas croire qu'il se bornât au rôle de simple versificateur; il ajoutait souvent du sien, disposait quelquefois les événements d'une manière toute nouvelle, ou tirait d'un seul épisode un roman tout entier 298. Mais enfin la filiation de ces romans est bien établie; l'original était né en Angleterre; écrit en langue latine, il fut traduit en prose française, au douzième siècle, par ordre de Henri II, et mis aussitôt en vers par un ou deux poëtes français. Le langage de ces longs poëmes ayant vieilli, la langue et la versification s'étant améliorées dans le quatorzième siècle, la lecture en devint plus fatigante par leur mauvais style, qu'attrayante par la singularité et la variété des événements et des fictions. On les remit en prose dans le quinzième siècle; ce fut sous cette nouvelle forme qu'ils furent imprimés dès la fin de ce même siècle, ou au commencement du seizième; et ils ont vieilli à leur tour.
Note 295: (retour) Dans le prologue d'un de ses romans (Cligès ou Cliget), on voit qu'il avait traduit d'Ovide, outre ce poëme de l'Art d'aimer, la fable de Tantale qui sert aux dieux dans un repas son fils Pélops, et celles de Térée, de Progné et de Philomèle. Voici ces dix premiers vers qui sont une espèce de table des romans que Chrestien de Troyes avait faits ou mis en vers quand il commença celui de Cliget. Le roman qu'il cite au premier vers contient des aventures de chevaliers de la Table ronde, mais ne fait point partie de la grande série des romans dont cet ordre et son chef, le roi Artus, sont les héros.(Manuscrit de la Bibliothèque impériale, fonds de Cangé, in-fol., Nº. 27, fol. 188, verso.)Cil qui fist d'Eree et d'Enide
Et les commandemens d'Ovide
Et l'Art d'amors en romans mist,
Et le mors de l'espaule fist B,
Del roi Marc et d'Ysselt la Blonde C
Et de la Hupe et de l'Aronde D,
Et del Rossignol la Muance E,
Un autre conte recommance
D'un varlet qui en Gresse fut
Del lignage le roi Artu.
Note 298: (retour) C'est ainsi qu'il tira le roman de Perceval le Gallois, d'une partie du grand roman de Tristan de Léonnois, dont il avait mis en vers les autres parties; c'est encore ainsi que d'un épisode de Lancelot du Lac il tira son dernier roman intitulé la Charrette, ou Lancelot de la Charette.
Du moment où, pour la première fois, ils avaient été traduits du latin, c'est-à-dire, dès le douzième siècle, la fable du roi Artus, de la Table ronde et de ses chevaliers, avait pris en Angleterre même une vogue que n'avaient pu lui donner l'histoire prétendue de Geoffroy de Monmouth et les autres chroniques latines faites à l'imitation de la sienne. Elle en eut aussi dès-lors en France, et dans un temps où, à ce qu'il paraît, le roman national attribué à Turpin n'y en avait pas acquis une fort grande. Il était alors regardé comme une histoire, et traduit comme tel en français, si même il l'était déjà, par Michel de Harnes 299; encore est-il bon d'observer que les récits fabuleux de cette chronique, loin d'embrasser tous les exploits de Charlemagne, ne commencent qu'à sa dernière expédition en Espagne. Le plus ancien roman français dont la famille de Charles ait été le sujet, est celui de Pepin son père et de sa mère Berthe au grand pied; l'auteur, nommé Adenès 300, ne florissait que fort avant dans le treizième siècle 301, sous le règne de Philippe-le-Hardi. Quelques traits romanesques de la jeunesse de Charlemagne se trouvent aussi dans le roman de Girard d'Amiens 302, qui écrivait ou en même temps qu'Adenès, ou quelques années auparavant 303. Bientôt les héros de Montauban, Renaud et ses trois frères, figurèrent dans des romans, soit de la même main que Berthe et Pepin, soit de différents auteurs. Charlemagne reparut dans tous ces romans entouré de sa pairie, toujours engagé dans des aventures nouvelles, et ajoutant à ses exploits fabuleux d'autres exploits, c'est-à-dire, d'autres fables. Dès-lors l'attention publique se partagea entre Charlemagne et ses Pairs, Artus et sa Table ronde; mais il est certain que le succès poétique de cette dernière fiction avait précédé de plus d'un siècle, même en France, celui de l'autre.
Note 299: (retour) Il écrivit sous Philippe-Auguste, qui régna jusqu'en 1223; il ne fut pas le seul qui traduisit, comme une histoire, la chronique attribuée à Turpin. Deux siècles après, sous Charles VIII, l'annaliste Robert Gaguin en fit une traduction nouvelle, et l'inséra très-sérieusement dans la continuation de ses annales. L'original latin a été inséré de même beaucoup plus tard par Scardius, dans son recueil d'historiens germaniques, Germanicaram Rerum quatuor celebriores vetustioresque chronographi, Francfort, 1566, in-fol.
Note 300: (retour) Adenès, surnommé le Roi, soit parce qu'il était roi d'armes du duc de Brabant, soit plutôt parce qu'il avait été couronné à Valenciennes dans une cour d'amour. Outre Berthe au grand pied, on a de lui le fameux roman de Cléomadès et celui d'Ogier le Danois; les Bénédictins, auteurs de l'Histoire littéraire de la France, lui attribuent même les Quatre Fils Aymon, Renaud de Montauban, Maugis d'Aigrement, et quelques autres.
Devenues populaires en France, ces deux fictions passèrent en Espagne: peut-être même y avaient-elles pénétré dès auparavant; et si c'est trop de dire que la chronique attribuée à Turpin y avait pris naissance, on peut croire au moins qu'elle ne tarda pas à être connue dans ce pays, dont la conquête en est le principal sujet, et dont S. Jacques en Galice, premier agent surnaturel de cette fable, est le patron. Et cette fable, et toutes les autres, ne circulèrent pas impunément au milieu d'un peuple à imagination romanesque, et chez qui les fictions orientales étaient devenues presque indigènes. Les faits d'armes des douze Pairs et de la Table ronde y prirent de nouveaux accroissements, et l'on y vit, sinon éclore, du moins se développer et s'accroître, comme pour rivaliser avec l'Angleterre et la France, la troisième branche de romans poétiques, la brillante et intéressante fable d'Amadis.
Au reste, l'Angleterre, l'Espagne et la France peuvent se disputer tant qu'on voudra l'invention de ces romans de chevalerie et de féerie: ce qui en fait le grand intérêt pour nous n'appartient ni à l'une ni à l'autre; toutes trois ont fourni matière à ce qu'ils ont d'historique et d'héroïque; toutes trois y ont pour ainsi dire établi les premiers fondements et les bases du merveilleux; mais l'Italie a sur toutes les trois l'avantage d'avoir donné la première à ces romans une existence durable par les formes épiques dont elle les a revêtus, par les nouveaux trésors de l'imagination qu'elle a su y répandre, et par toutes les richesses de style d'une langue poétique et fixée.
Des deux premières branches de romans dont nous avons parlé, on ne peut nier que celle des romans français n'ait sur l'autre un grand avantage; les douze Pairs de Charlemagne, armés pour délivrer la France et l'Europe de la tyrannie des Sarrasins, sont plus intéressants que les chevaliers d'Arthur, cherchant le saint Graal, c'est-à-dire, le plat ou l'écuelle dans laquelle J.-C. avait mangé, et dont avait hérité Joseph d'Arimathie; courant, pour la conquérir, les plus périlleuses aventures, et finissant par se faire moines ou ermites. Il est vrai que si les travaux des chevaliers de la Table ronde et ceux des douze Pairs se ressemblent si peu par leur objet, les chevaliers des deux ordres se ressemblent beaucoup par leur vaillance, leur galanterie et leurs exploits; et que les premiers auteurs de ces romans y ont à peu près également répandu le merveilleux de la féerie et l'intérêt des épisodes d'amour. Il faut pourtant que la fable de Charlemagne ait eu un attrait plus puissant que celle du roi Arthur, sur les imaginations italiennes, puisque les connaissant toutes deux par d'anciennes traductions, elles s'exercèrent long-temps sur Charlemagne et sur le brave Roland, avant de s'occuper de Lancelot, de Gyron le Courtois, et de quelques autres chevaliers de la Table ronde.
Roland, et les autres paladins, devinrent nationaux, ou du moins populaires, en Italie, autant qu'ils l'étaient en France même. Les poëtes se piquèrent d'enchérir les uns sur les outres, et il y eut une sorte d'émulation à qui attribuerait à cet invincible Roland les exploits et les aventures les plus extraordinaires. Il fut l'Hercule moderne sur qui l'on accumula des merveilles qui auraient suffi pour vingt autres héros. Il subit le sort assez commun aux personnages célèbres, d'être chanté par des poëtes qui ne méritaient pas tous d'être les échos de sa gloire; mais après avoir amusé le peuple par des récits grossiers, dont les auteurs mêmes sont inconnus, il eut dans le Pulci et dans le Bojardo des chantres plus dignes de lui; et lorsqu'il fut enfin célébré par le grand Arioste, quand l'Homère de Ferrare eut réuni à tous les charmes des fictions romanesques, la noblesse et l'éclat de la trompette épique, le nom de Roland n'eut plus rien à envier à celui d'Achille.
Mais avant que nous puissions voir le génie épique italien dans ce dernier développement de sa richesse, il faut revenir sur nos pas, examiner avec quelque attention quelles avaient été ses premières tentatives et quels furent ses progrès, avant que le Roland furieux se fût placé dans l'épopée romanesque, comme un terme au-delà duquel il a été défendu au génie moderne de s'élancer.