Et puis après, il viennent au saint crême,
Tant qu'à la fin ils rompent le carême 387:
Ce qui suit est beaucoup plus libre. Je prie qu'on ne se scandalise pas, mais qu'on veuille bien se rappeler mes doutes sur l'emploi sérieux des textes sacrés et des prières qu'on trouve si fréquemment dans le poëme du Pulci. Cette citation ne suffit-elle pas pour nous apprendre ce que nous en devons penser?
Pendant que cela se passe chez les Sarrazins d'Afrique et d'Espagne 388, le traître Ganelon appelle du Danemarck en France un autre roi sarrazin qui avait des sujets particuliers de haine contre Renaud. Ce roi, nommé Herminion, vient avec une nombreuse armée attaquer à la fois Montauban, d'où il sait que Renaud est absent, et Paris, où Charlemagne est privé du secours d'une grande partie de ses paladins. Cette guerre commence très-mal pour le roi Charles. Tous les chevaliers qui lui restent, Ogier le Danois, le vieux Naismes, Berlinguier, Auvin, Otton, Turpin, Gautier, Salomon, Avolio, sont abattus par une espèce de géant nommé Mattafol, et emmenés prisonniers. Mais le roi Herminion reçoit à son tour de tristes nouvelles de ses états.
Roland, Renaud et leurs compagnons avaient enfin quitté la cour de Carador. Pour revenir en France, ils avaient pris par le Danemarck; il ne faut jamais chicaner les héros de ces sortes de poëmes sur leur itinéraire. Là, nos paladins avaient appris que le roi était parti dans le dessein de détruire Montauban et de renverser le trône de Charlemagne. Ils avaient renversé le sien, tué son frère, qui gouvernait à sa place, et passé la reine, ses fils et toute la famille royale au fil de l'épée. Ils s'étaient ensuite remis en route, et accouraient en France à grandes journées. Herminion, au désespoir, envoie sommer Charlemagne de se soumettre à lui; sinon, il lui déclare qu'il fera pendre tous les paladins ses prisonniers, à commencer par le Danois. Au moment où il s'apprête à exécuter sa menace, Roland et les autres guerriers arrivent, rassurent Charlemagne, arrêtent Herminion par la crainte des représailles, l'attaquent dans son camp, et le forcent à rendre les paladins et à demander la paix 389.
Quelque temps après, ce roi sarrazin voit de ses yeux un fort joli miracle qui le convertit. Roland et Renaud, trompés par une ruse de Maugis, étaient prêts à se battre; ils étaient sur le pré, avaient pris du champ, et couraient la lance baissée. Un lion apparaît entre eux, tenant dans sa patte une lettre qu'il présente à Roland avec beaucoup de politesse. Maugis y expliquait le malentendu dont il était la cause. Aussitôt les deux cousins descendent de cheval, s'embrassent, se réconcilient, et le lion disparaît. Herminion, témoin de cette scène, est ravi d'admiration. «Mahomet, dit-il, est incapable d'en faire autant; et celui par qui est venu ce lion est le seul Dieu tout-puissant.» Il se détermine donc au baptême, et, pour ne pas laisser refroidir son zèle, Charles le baptise à l'instant 390. Je demande encore ce qu'on doit penser de cette confusion des miracles du christianisme avec les effets de la magie.
Le traître Mayençais ne voit pas plutôt une de ses trames rompue, qu'il en ourdit une autre. Il fait si bien que Renaud se brouille encore avec l'Empereur. Ici le poëte a probablement pris dans le roman des quatre fils Aymon quelques événements qu'il arrange à sa guise, tels que la révolte de Renaud contre Charlemagne, le tournoi ouvert à la cour, dans lequel Renaud et Astolphe osent se présenter sans se faire connaître, et renversent tous les chevaliers de la faction de Mayence; le malheur qu'Astolphe a d'être reconnu, arrêté, et le risque imminent qu'il courait d'être pendu par ordre de l'empereur, que le perfide Ganelon poussait à cet acte de tyrannie, si Roland, de concert avec Renaud, ne l'eût délivré. Charlemagne est chassé de son trône par Renaud, qui consent à l'y replacer, à condition que Ganelon sera enfin puni comme il le mérite 391.
Le Mayençais a encore l'adresse de retourner en sa faveur l'esprit de Charles, qui joue toujours le rôle d'un prince crédule et à peu près imbécille. Il l'anime de nouveau contre la maison de Montauban, surprend Richardet, le plus jeune des frères de Renaud, et le livre à Charlemagne, qui veut aussi le faire pendre, car dans ce poëme héroïque, le bourreau, la corde et la potence jouent un grand rôle. Renaud, averti à temps, délivre son frère au moment où il avait la corde au cou 392. Le peuple de Paris se soulève pour les chevaliers de Montauban contre ceux de Mayence et contre l'empereur qui les soutient. Il met la couronne sur la tête de Renaud. Ganelon et ce qui lui restait de partisans se sauvent à Mayence. Charles va s'y cacher avec eux, et Renaud reste en possession du trône de France. Des tournois, des bals, des concerts, des fêtes de toute espèce signalent, comme de raison, son avènement. Il n'a qu'un sujet de peine, c'est que Roland n'en soit pas témoin.
Roland avait été si outré du procédé de Charlemagne envers le jeune Richardet, dont il n'avait pu obtenir la grâce, qu'il s'était exilé de la cour, de Paris, de la France. Il était déjà parvenu en Perse, où il continuait de courir des aventures et de donner des preuves de sa valeur; un géant qu'il tue lui demande le baptême; il ôte son casque, y puise de l'eau dans le fleuve voisin, et baptise son géant, dont le chœur des anges emporte l'ame, en chantant dans le séjour de la gloire 393; trait imité du mauvais roman de la Spagna 394, et que l'on retrouve encore dans un poëme bien supérieur au Morgante 395.
Mais après cette victoire, Roland est surpris pendant son sommeil par ordre d'un roi sarrazin, et jeté dans une prison, où il doit être condamné à mort, peine prononcée dans ce pays-là contre tout chrétien qui tue un musulman. Thiéry, son écuyer, s'échappe, revient en France, et avertit Renaud du danger dont son cousin est menacé. Renaud écrit à Charlemagne, lui rend son trône, se réconcilie entièrement avec lui, et part pour aller en Asie délivrer Roland. Les grandes aventures qu'il met à fin chemin faisant, ses exploits en Perse, la nouvelle combinaison d'événements qui met encore une fois aux mains des deux cousins, dans un temps où l'un d'eux vient de sacrifier une couronne pour sauver l'autre; leur reconnaissance sur le champ de bataille; ce qu'ils font ensemble lorsqu'ils sont réunis; les intrigues d'amour qui se mêlent à leurs faits d'armes, avec une jeune Luciane, une jolie Clairette, toutes deux princesses sarrazines, et l'intrépide amazone Antée; le nouveau danger où Olivier et Richardet se trouvent d'être pendus, et leur délivrance; la guerre contre le soudan de Babylone, sa défaite et une infinité d'autres incidents, ou comiques ou merveilleux, remplissent cinq ou six chants, pendant lesquels le poëte retient ses héros et ses lecteurs en Asie.
Morgant était resté en France; il est inutile de dire pourquoi. C'est alors qu'il rencontre cet autre géant nommé Margutte, dont Voltaire a cité quelques traits 396. Morgant, frappé de sa taille énorme et de sa figure hétéroclite, lui demande qui il est, s'il est chrétien ou sarrazin, s'il croit en Jésus-Christ ou en Mahomet. Margutte lui répond: «A te dire vrai, je ne crois pas plus au noir qu'au bleu, mais bien au chapon bouilli ou rôti. Je crois encore quelquefois au beurre, à la bière, et, quand j'en ai, au vin doux; mais j'ai foi, par-dessus tout, au bon vin, et je crois que qui y croit est sauvé 397. Je crois encore à la tourte et au tourteau; l'une est la mère et l'autre le fils: le vrai Pater noster est une tranche de foie grillé; elles peuvent être trois ou deux, ou une seule, et celle-là du moins est vraiment du foie qu'elle dérive, etc.» Je ne fais plus de réflexions, je cite, et sans doute cela suffit.
Note 397: (retour)Ma sopra tutto nel buon vino ho fede,
E credo che sia salvo chi gli crede.
E credo nella torta e nel tortello,
L'una è la madre e l'altro è il suo figliuolo;
Il vero pater nostro è il fegatello;
E possono esser tre, e due, ed un sola,
E diriva dal fegato almen quello.
(C. XVIII, st. 115 et 116.)
Margutte se vante très-prolixement de ses vices 398. Il n'en oublie aucun; il les a tous; il a fait ses preuves, et est prêt à les recommencer. Morgant le trouve bon camarade, et part avec lui pour aller en Asie rejoindre son maître. Ils arrivent après des incidents où Margutte soutient son caractère. Sa mort est digne de sa vie. Après avoir mangé comme un glouton, il s'aperçoit qu'il a perdu ses bottes; il fait un bruit horrible; mais dans le fort de sa colère il aperçoit un singe qui les a prises, et qui les met et les ôte avec des grimaces si comiques que le géant rit d'abord un peu, puis davantage, puis plus encore, et crève enfin à force de rire 399. C'est ainsi que finit cet épisode qui est assez long, et qui est tout entier de ce style. Et l'on douterait encore si le Morgante du Pulci est ou n'est pas un poëme burlesque!
Morgant trouve Roland occupé du siége de Babylone. Il lui est d'un grand secours, et décide la victoire. Il abat, lui seul, une tour qui défendait une des portes, et fait d'autres prouesses si étranges que les habitants ouvrent leur ville, se rendent à Roland, et le proclament soudan de Babylone. Il ne l'est pas long-temps; les nouvelles qu'il reçoit de France l'engagent à y retourner. Le motif qui lui fait quitter un trône est fort généreux. Ganelon de Mayence s'est pris lui-même dans les fils compliqués d'une intrigue qu'il avait ourdie contre Renaud, Roland et Charlemagne. Il est en prison chez une vieille et horrible magicienne, mère d'une race de géants, et c'est pour l'en délivrer que nos paladins reviennent en France. C'était un fourbe et un scélérat, mais paladin comme eux, aussi brave qu'un autre les armes à la main, et beau-frère de Charlemagne. On pense bien que cette longue route ne se fait pas sans de grandes et surprenantes aventures. La plus triste pour Roland est que, avant même de partir, il perd son fidèle Morgant. En descendant d'une barque, sur le bord de la mer, le géant est pincé au talon par un petit crabe, et néglige sa plaie; elle s'envenime si bien qu'il en meurt 400. Si l'on peut supposer un but raisonnable à l'auteur de tant d'extravagances, le Pulci, n'a pu en avoir d'autre que de se moquer de toutes ces aventures de géants qui étaient alors si fort à la mode, en faisant mourir ridiculement les deux plus terribles qui figurent dans son poëme, l'un à force de rire, l'autre, qui en est le héros, par la piqûre d'un crabe.
Les paladins, arrivés au château de l'affreuse sorcière où Ganelon est détenu, tombent aussi dans ses pièges, et y seraient restés enchaînés si Maugis ne les en eût retirés tous par ses enchantements. De nouvelles aventures les séparent, d'autres les rejoignent; ils retournent dans le Levant, puis repassent en Europe. Charlemagne, toujours trahi par le perfide Ganelon, lui pardonne toujours. Après une longue guerre que ce traître lui avait suscitée, l'empereur de retour à Paris s'y croyait en paix. Il était vieux et en cheveux blancs; il espérait que Ganelon, à peu près aussi vieux que lui, avait perdu de sa malveillance ou de son activité. Mais Ganelon, infatigable dans sa haine comme inépuisable dans ses ressources, parvient encore à susciter contre la France deux armées de Sarrazins à la fois; l'une de Babylone, conduite par l'amazone Antée; l'autre d'Espagne, commandée par le vieux roi Marsile. Charles rassemble toutes ses forces; ses paladins font des prodiges; il en fait lui-même, et la célèbre épée Joyeuse se baigne encore une fois dans le sang des infidèles. Marsile, qui est le plus sage des rois sarrazins, négocie la paix. Antée la conclut de son côté, et retourne dans ses états. Charles répond aux propositions de Marsile, mais il a l'imprudence d'accepter l'offre que lui fait Ganelon d'aller en Espagne suivre auprès de ce roi une négociation si importante. La suite en est telle qu'on l'a vue dans la Spagna et dans la Chronique de Turpin; mais les détails sont fort embellis; et dans les quatre chants qui restent, le Pulci, lorsqu'il renonce au ton plaisant qui règne dans presque tout son poëme, se montre véritablement poëte.
La scène dans laquelle il représente Ganelon faisant son traité avec Marsile prouve qu'il l'était lors même qu'il ne s'élevait pas au style héroïque, car elle n'est pas écrite beaucoup moins familièrement que le reste. Cette scène, à cela près, forme un tableau parfait. Marsile, après une fête qu'il donne dans ses jardins à l'envoyé de Charlemagne, congédie toute sa cour, reste seul avec lui, et le conduit auprès d'une fontaine entourée d'arbres chargés de fruits 401. Le soleil commençait à baisser. Lorsqu'ils sont assis dans ce lieu mystérieux, Marsile fait l'exposé de toute sa conduite avec Charlemagne: il remonte jusqu'au temps de la jeunesse de cet empereur, lorsqu'il était venu se cacher à la cour d'Espagne sous le nom de Mainetto. Il met tous les torts du côté de Charles, et prétend s'être toujours comporté en véritable ami. Pour récompense, dès que Charles a été sur le trône, il lui a déclaré la guerre; trois fois il a enlevé la couronne d'Espagne, et il la lui veut enlever encore, pour la mettre sur la tête de son neveu Roland. Pendant ce temps, Ganelon a les yeux fixés sur l'eau de la fontaine, non pour s'y voir, mais pour observer sur le visage de Marsile si ses plaintes sont sincères 402. Marsile qui, de son côté lit dans les yeux de Ganelon, s'ouvre à lui davantage, et finit par lui faire entendre que si jamais il pouvait être défait de Roland, il ne craindrait plus rien de Charlemagne, et ne tarderait pas à s'en venger. Le Mayençais saisit cette ouverture, avoue au roi les injures personnelles qu'il a reçues de Roland et d'Olivier, la haine et le ressentiment qu'il en conserve. Il propose enfin à Marsile de lui livrer non-seulement Roland et Olivier, mais toute l'élite de l'armée de Charlemagne dans la vallée de Roncevaux. Cette proposition est acceptée, les moyens sont concertés, et le traité conclu.
Aussitôt des prodiges et des signes éclatent dans l'air; le soleil se cache, le tonnerre gronde, la grêle tombe, une tempête affreuse s'élève; la foudre vient frapper, fendre et brûler un laurier auprès de Ganelon et du roi; à la lueur des éclairs, ils voient les eaux bouillonner, se déborder hors de la fontaine en ruisseaux rouges comme du sang, qui, partout où ils se portent, brûlent le gazon et les plantes. Un caroubier couvrait de son ombre toute la fontaine: c'est l'arbre auquel on dit que Juda se pendit; ce caroubier sua du sang, puis se dessécha tout à coup, se dépouilla de son écorce et de ses feuilles, et Ganelon sentit tomber sur sa tête un fruit qui lui fit dresser les cheveux.
Il n'en exécute pas moins son plan. Il écrit à Charlemagne que Marsile consent à se reconnaître son vassal et à lui payer tribut. Ce tribut dont il lui fait un détail pompeux, il faut que Charles vienne le recevoir en personne, qu'il envoie au-devant de Marsile et de ses présents son neveu Roland, Olivier et vingt mille hommes d'élite à Roncevaux dans les Pyrénées, qu'il attende lui-même à Saint-Jean-Pied-de-Port, avec le gros de son armée. Le roi sarrazin ira jusque-là lui rendre solennellement hommage. Charles, crédule comme à son ordinaire, donne dans le piége, et fait ses dispositions, taudis que Marsile fait de son côté celles que Ganelon lui a conseillées, et que la valeur et la force surnaturelle de Roland et de ses compagnons d'armes lui ont fait juger nécessaires. Cent mille hommes les attaqueront d'abord; mais il faut s'attendre qu'ils seront détruits et qu'il n'en échappera peut-être pas un seul. Une seconde armée de deux cent mille hommes leur succédera sans intervalle; il en périra encore un bon nombre; elle sera même forcée à la retraite; mais alors une armée de trois cent mille hommes est sûre d'accabler ce qui restera de paladins et des vingt mille Français. Cela est gigantesque et déraisonnable sans doute. Il y a pourtant dans ces exagérations un sentiment de l'héroïsme français qui serait orgueil dans un poëte national, mais que dans un poëte étranger nous pourrions regarder comme un hommage; et quand on a été témoin de ce qu'ont souvent fait nos intrépides armées, on est tenté de trouver tout cela vraisemblable.
Dans les romans que le Pulci prenait pour guides, Renaud n'avait aucune part ni à la bataille de Roncevaux ni à ses suites. Renaud était encore une fois retourné en Orient, et le poëte avoue qu'il n'aurait su comment s'y prendre pour l'en faire revenir; mais un ange du ciel (et par-là il entend son cher Ange Politien), le lui a montré dans Arnauld, poëte provençal, qui certes lui paraît un digne auteur 403. Il fait ici une digression plaisante, telle qu'en permet ce genre libre, dont il a donné le premier exemple. «Je sais, dit-il, qu'il me faut aller droit, que je ne puis mêler à mes récits un seul mensonge 404, que ce n'est pas ici une histoire faite à plaisir, que si je quitte d'un seul pas le droit chemin, l'un jase, l'autre critique, un autre gronde, chacun crie à me faire devenir fou. Ce sont eux qui le sont; aussi ai-je choisi la vie solitaire, car le nombre en est infini. Mon académie ou mon gymnase est le plus souvent dans mes bosquets. Là, je puis voir et l'Afrique et l'Asie: les nymphes y viennent avec leurs corbeilles, et m'apportent les plus belles fleurs. C'est ainsi que j'évite mille dégoûts trop fréquents dans les villes; c'est ainsi que je ne me rends plus à vos aréopages, messieurs les gens d'esprit, toujours si empressés à médire 405.» On reconnaît ici un genre de plaisanterie de très-bon goût dont l'Arioste et le Berni ont souvent fait usage, et qu'a si bien imité parmi nous le génie flexible de Voltaire.
Ce que notre poëte dit avoir trouvé dans Arnauld le Troubadour est une folie très-singulière, et comme nous n'avons pas les poésies épiques ou narratives de cet Arnauld, nous ne savons pas si c'est en effet à lui qu'il en a dû l'idée. L'enchanteur Maugis, voyant la crédulité de Charlemagne, en prévoit les funestes suites. Il voudrait qu'au moins Renaud et ses frères, absents depuis si long-temps, revinssent en France, où l'on allait avoir grand besoin de leur secours. Il charge Astaroth, le plus habile et le plus fort de ses démons, de voler en Égypte, où ils sont en ce moment, d'entrer dans le corps du cheval Bayard, de faire en sorte que Renaud monte sur lui, et de l'apporter en trois jours à Roncevaux avec son frère Richardet.
Avant qu'Astaroth le quitte pour exécuter ses ordres, Maugis lui demande s'il prévoit ce qui doit arriver de toute cette affaire. Le Diable ne sait trop que lui en dire: «Les voies du ciel nous sont fermées, dit-il; nous voyons l'avenir, mais comme les astrologues, comme plusieurs savants parmi vous; car si nous n'avions pas les ailes coupées, il ne nous échapperait ni un homme ni un animal 406. Je pourrais te parler du vieux Testament, de ce qui est arrivé dans les temps passés, mais tout ne parvient pas à notre oreille. Il n'y a qu'un seul Tout-Puissant, en qui le futur et le passé sont présents comme dans un miroir. Celui qui a tout fait est le seul qui sache tout, et il y a des choses que son fils même ne sait pas 407.» Cette proposition étonne et scandalise Maugis. «C'est, lui dit Astaroth, que tu n'as pas bien lu la Bible: il me paraît, que tu n'en fais pas grand usage. Le Fils, interrogé au sujet du grand jour, ne répond-il pas que son père seul sait cela 408?»
Il entre ensuite dans de longues explications sur la Trinité, sur l'essence et la substance des trois personnes. «Encore une fois, le Père qui a tout créé peut seul tout savoir, et n'étant plus de ses amis, comme il en avait été autrefois, il ne peut voir avec lui dans le miroir de l'avenir. Si Lucifer avait été mieux instruit, il n'aurait pas fait sa folle entreprise, et ils n'auraient pas été tous avec lui précipités dans l'enfer.» Cela conduit Maugis à lui demander si Dieu connaissait d'avance la révolte qu'ils devaient faire contre lui, et à parler de la prescience divine qui dans cette occasion ne s'accordait pas avec sa bonté et sa justice: enfin il se rend en forme l'accusateur de Dieu; et ce qu'il y a de bizarre, c'est que c'est le Diable qui s'en établit le défenseur, et qui soutient, comme l'aurait pu faire un franc théologien, la doctrine du libre arbitre 409.
Mais voici ce qui, dans un autre genre, doit paraître encore plus singulier que ce traité de théologie orthodoxe mis dans la bouche du Diable. Astaroth obéit, va chercher Renaud et Richardet en Égypte, leur annonce sa mission, entre dans Bayard, Farfadet son camarade dans Rabican, cheval de Richardet, et tous deux emportent à travers les airs les deux chevaux et les deux frères. Ils voyageaient depuis deux jours lorsqu'ils arrivent au-dessus du détroit de Gibraltar. Renaud, reconnaissant ce lieu, demande à son démon ce qu'on avait entendu autrefois par les Colonnes d'Hercule. «Cette expression, répond Astaroth, vient d'une ancienne erreur qu'on a été bien des siècles à reconnaître. C'est une vaine et fausse opinion que de croire qu'on ne puisse pas naviguer plus loin. L'eau est plane dans toute son étendue, quoiqu'elle ait, ainsi que la terre, la forme d'une boule. L'espèce humaine était alors plus grossière. Hercule rougirait aujourd'hui d'avoir planté ces deux signes, car les vaisseaux passeront au-delà. On peut aller dans un autre hémisphère, parce que toute chose tend vers son centre, tellement que par un mystère divin, la terre est suspendue parmi les astres. Ici dessous sont des villes, des châteaux, des empires; mais ces premiers peuples ne le savaient pas..... Ces gens-là sont appelés Antipodes: ils adorent Jupiter et Mars; ils ont comme vous des plantes, des animaux, et se font aussi souvent la guerre 410». Il faut, pour s'étonner comme on le doit de ce passage, se rappeler que Copernic et Galilée n'existaient pas encore, et que Christophe Colomb ne partit pour découvrir le Nouveau-Monde qu'en 1492, plusieurs années après la mort de l'auteur du Morgante.
Astaroth est, comme on le voit, un géographe et un astronome très-avancé pour son siècle, mais sa grande passion est la théologie. Renaud est curieux de savoir si les Antipodes sont de la race d'Adam, et s'ils peuvent se sauver comme nous. Le Diable, tout en disant qu'il ne faut pas le questionner là-dessus, répond que le Rédempteur se serait montré partial, si ce n'était que pour nous qu'Adam eût été formé, et s'il n'avait été lui-même crucifié que pour l'amour de nous 411. Astaroth ne doute pas qu'un jour la même foi ne réunisse tous les hommes; c'est celle des chrétiens qui est la seule véritable et certaine. Il parle de la Vierge glorifiée dans le ciel, d'Emmanuel, du Verbe saint, de l'ignorance invincible et de l'ignorance volontaire. Enfin ce Diable là est tout aussi savant que le serait un docteur de Sorbonne. Il ne faut point qu'une fausse délicatesse nous empêche de déterrer ces traits caractéristiques dans un poëme qu'on ne lit guère, et d'où on ne les a jamais tirés. Ils servent à faire connaître non-seulement une littérature, mais une nation et un siècle.
Toutes ces digressions théologiques, ainsi que les passages relatifs à la forme du globe terrestre, à la navigation et aux Antipodes, ont fait penser que le célèbre Marsile Ficin, ami du Pulci, avait eu part à la composition de son poëme, ou au moins de ce vingt-cinquième chant. Le Tasse le dit positivement dans une de ses lettres 412; mais sans le secours de ce philosophe platonicien, Louis Pulci, qui était lui-même très-savant, peut avoir eu l'idée d'étaler, dans ce singulier épisode, une partie de ses connaissances. Pour ne pas enfouir ce qu'il savait d'histoire naturelle, il fait aussi rouler sur cet objet l'entretien entre Renaud et Astaroth, dans la dernière journée de leur voyage, et le Diable décrit fort bien des animaux, les uns fabuleux, les autres réels, dont il est parlé dans les naturalistes et les historiens de l'antiquité 413.
Note 412: (retour) Nel Morgante, Rinaldo portato per incanto va in un giorno da Egitto in Roncisvalle a cavallo. E cito il Morgante perchè questa sua parte fu fatta da Marsilio Ficino, ed è piena di molta dottrina teologica. (Torquato Tasso, Lettere poetiche, let. 6.) D'après ce passage, en effet très-positif, Crescimbeni affirme que le Tasse est d'avis que Marsile Ficin eut part à la composition du Morgante, vol. II, part. II, l. III, des Commentaires. Mais l'auteur de la Vie du Pulci (édition du Morgante donnée à Naples, sous la date de Florence, 1732, in-4º.) dit là-dessus dans une note: «Dio sa s'è vero. Non vi è altro argomento se non che quello spirito dice molte cose teologiche; ma anche senza il Ficino può essere che il Pulci le sapesse.
Enfin, leur course aérienne est terminée; ils arrivent à Roncevaux. Les diables y déposent les deux chevaliers et les quittent. La bataille était commencée. Roland et les autres paladins voyant qu'on les avait attirés dans un piége, et tous décidés à mourir en braves, étaient parvenus à repousser le premier corps d'armée des Sarrazins. En ce moment, Renaud et Richardet pénètrent jusqu'à eux; ils s'embrassent avec la plus grande tendresse. La seconde armée de Marsile s'avance, et le combat recommence avec une nouvelle fureur. Il y a de très-beaux détails; il y en a de touchants, et d'autres où le tour d'esprit de l'auteur le ramène au comique et même au burlesque.
Voici un exemple des traits touchants qu'il y a semés. Le jeune Baudouin de Mayence, fils vertueux du traître Ganelon, combat avec les paladins, sans se douter de la trahison de son père. Celui-ci lui a donné une soubreveste brillante, en lui ordonnant de la porter toujours par-dessus ses armes; c'est Marsile qui lui en a fait présent, et il a été convenu avec ce roi que les troupes sarrazines, averties par ce signal, épargneront Baudouin dans le combat. Roland est instruit que ce jeune homme porte la soubreveste de Marsile. Baudouin le rencontre et se plaint naïvement à lui; il ne sait à qui s'en prendre; il cherche à donner ou à recevoir la mort; il attaque les Sarrasins, et tout le monde s'écarte de lui. Roland, irrité contre le père et ne pouvant croire le fils innocent, lui répond: «Quitte ta soubreveste, tu seras bientôt éclairci, et tu verras que Ganelon ton père nous a tous vendus à Marsile.» Il lui dit cela d'un ton à lui faire entendre qu'il le regarde comme complice. «Si mon père, reprend Baudouin, nous a conduits ici par trahison, et si j'échappe aujourd'hui à la mort, j'en atteste notre Dieu, je lui percerai le cœur de mon épée; mais, Roland, je ne suis point un traître; je t'ai suivi avec une amitié parfaite; tu te repentiras de m'avoir fait cette injure.» A ces mots, il ôte sa soubreveste et s'élance au milieu des infidèles. Il en fait un grand carnage; mais enfin il reçoit deux coups de lance dans la poitrine: il est près d'expirer; Roland le rencontre une seconde fois dans la mêlée. «Eh bien! dit le brave jeune homme, maintenant je ne suis plus un traître;» et il tombe mort sur la place 414. Il n'y a certainement point de poëme épique où cette scène fût déplacée, et l'on ne voit rien de plus intéressant dans les plus beaux combats du Tasse.
Une des scènes comiques où l'on reconnaît le penchant habituel de l'auteur et l'esprit de son siècle, est celle dont les deux diables qui avaient transporté Renaud et Richardet sont les acteurs. Il y avait près de Roncevaux une petite chapelle abandonnée. Ils s'y placent en embuscade pour prendre et saisir au passage toutes les ames des Sarrazins tués par les guerriers français. Ils ont, comme on le croit bien, beaucoup d'ouvrage. Le poëte décrit avec originalité leur besogne, et les grimaces de Lucifer en recevant une proie si abondante, et les réjouissances bruyantes que l'on fait à cette occasion en enfer 415. Le ciel a aussi sa fête pour la réception des ames des guerriers chrétiens, et elle est dans le même goût. S. Pierre, qui est un peu vieux, était las d'ouvrir les portes à toutes ces ames apportées par les anges; et sa barbe et ses cheveux étaient baignés de sueur 416.
La mort de Roland contraste avec ces bouffonneries de mauvais goût. Si l'on en excepte quelques traits, elle est racontée avec autant d'intérêt que de naïveté, qualité dominante et précieuse du style de l'auteur. Presque tous les chevaliers et les soldats français ont péri; à peine en reste-t-il un petit nombre qui, sans reculer d'un pas, continuent à vendre chèrement leur vie. Roland, après avoir sonné à trois reprises de son terrible cor, accablé de fatigue et de soif, se rappelle une fontaine voisine; il s'y traîne avec son bon cheval Veillantin, qui expire en y arrivant. Roland fait de tristes adieux à ce vieux compagnon de ses exploits; il sent lui-même que sa fin approche. Il essaie de briser son épée Durandal, en frappant à coups redoublés sur les rochers; mais les rochers volent en éclats, et Durandal reste dans sa main tout entière. Cependant Renaud, Richardet et le bon Turpin, demeurés seuls de tous les chrétiens, étaient parvenus à repousser encore les Sarrazins hors du vallon de Roncevaux, et les avaient poursuivis quelque temps dans les montagnes. En revenant, ils passent auprès de la fontaine où est Roland. Il les embrasse tendrement, et leur déclare qu'il se sent près de mourir. L'archevêque Turpin le confesse et l'absout. C'est encore un de ces endroits où il est difficile de ne pas soupçonner l'intention du poëte. La confession de Roland, faite tout haut, est simple et de bonne foi; mais Turpin lui répond: «Je ne t'en demande pas davantage; il suffit d'un Pater noster, d'un Miserere, ou si tu veux d'un Peccavi, et je t'absous par le pouvoir du grand Cephas, qui prépare ses clefs pour te recevoir dans l'éternel séjour 417.» C'est la traduction littérale de ce passage qui doit, comme plusieurs autres, laisser peu d'incertitude sur l'esprit dans lequel il est écrit.
Il n'en est pas ainsi de la prière de Roland et de sa mort. La prière est un peu longue 418; mais elle est simple et ne manque ni de vérité ni d'onction. L'ange Gabriel lui apparaît, et tient un long discours sur lequel il y aurait encore beaucoup à dire; mais ensuite on ne peut se défendre d'être ému en voyant comment expire ce fameux et intrépide champion de la foi, car dans tous ces premiers poëmes, Roland n'est pas autre chose, et il n'abandonne jamais ce caractère. Je ne sais quoi de surnaturel respire dans son air et dans tous ses mouvements. Turpin, Renaud et Richardet sont debout autour de lui, comme de tendres enfants qui regardent mourir un père. Enfin, Roland se lève, il enfonce en terre la pointe de sa redoutable épée; puis il embrasse la poignée, dont la garde forme une croix; il la serre contre sa poitrine: puisqu'il ne peut en mourant tenir ainsi l'objet de l'adoration des chrétiens, il veut que ce fer lui en tienne lieu. Il le presse, il lève les yeux au ciel, et il expire 419. Cela est beau, cela est pathétique et sublime; cela doit plaire aux plus incrédules comme aux plus zélés croyants.
Cependant Charlemagne, arrivé à Saint-Jean-Pied-de-Port, est instruit de la perte de son avant-garde et de la trahison de Ganelon son favori. Il le fait arrêter, et marche pour se venger de Marsile. Après avoir pleuré, sur le champ de Roncevaux, les braves qui l'ont inondé de leur sang, et embrassé les restes de son cher Roland, qui se raniment à sa vue, et lui remettent miraculeusement la terrible épée Durandal, l'empereur poursuit les Sarrazins, leur livre une bataille sanglante, détruit leur armée, assiége Sarragoce, où Marsile s'est réfugié, la prend d'assaut, et retient ce roi prisonnier. Instruit de l'endroit de ses jardins où il avait formé son complot avec le comte de Mayence, il l'y fait conduire attaché comme un criminel, et le fait pendre au caroubier qui ombrageait la fontaine. Le traître Ganelon est exposé sur un chariot aux insultes et à la fureur du peuple et des soldats, tenaillé et enfin écartelé. Les corps de quatorze paladins sont embaumés et transportés, chacun dans leurs états ou dans leurs terres, avec tous les honneurs dus à leur rang et à leurs exploits 420.
On ne peut nier que toute cette dernière partie du poëme ne soit véritablement épique; et même, il faut le dire, on a lieu de s'étonner qu'aucun poëte français n'ait traité ce sujet national, qui, dégagé des folies, des exagérations et des invraisemblances dont les poëtes italiens l'ont chargé, serait susceptible de tous les ornements et de tout l'intérêt de l'épopée. Malgré la trempe naturelle de son génie, contre laquelle on lutte toujours en vain, et malgré le dessein qu'il avait évidemment formé de faire un poëme plaisant, pour amuser Laurent de Médicis, sa mère et leurs amis, le Pulci, dans ce dénoûment, est souvent pathétique, parce qu'il est poëte, et que son sujet le domine et le pousse en contre-sens de son génie.
Il s'en plaint lui-même, avec son originalité ordinaire, dans le début de ce 27e. chant. «Comment, dit-il, puis-je encore rimer et chanter des vers? Seigneur, tu m'as conduit à raconter des choses capables de faire verser au soleil des larmes de pitié, et qui ont déjà obscurci sa lumière. Tu vas voir tous tes chrétiens dispersés, et tant de lances et d'épées teintes de sang, que si quelqu'un ne vient à mon secours, cette histoire finira par être une vraie tragédie. C'était pourtant une comédie que je voulais faire sur mon bon roi Charles, et Alcuin me l'avait promis 421; mais la bataille sanglante et cruelle qui s'apprête rend ma résolution douteuse et mon ame incertaine. Ma raison hésite, et je ne vois plus aucun moyen de sauver Roland.»
Note 421: (retour)Ed io par commedia pensato avea
Iscriver del mio Carlo finalmente,
Ed Alcuin così mi promettea;
Ma la battaglia crudele al presente
Che s'apparecchia impetuosa e rea
Mi fa pur dubitar drento alla mente
E vo colla ragion quì dubitando,
Perch'io non veggo da salvare Orlando.
(C. XXVII, st. 2.)
Cette dernière citation suffirait pour faire voir dans quelle classe il faut définitivement ranger ce poëme du Morgante; il est assez peu lu, même en Italie, si ce n'est par les philologues qui en recherchent les finesses natives et les anciens tours de la langue toscane; mais d'après cet aveu positif de l'auteur, à peine est-il besoin de le lire pour savoir ce qu'on en doit penser. L'éditeur de la bonne édition de Naples 422 a dit fort sensément à ce sujet: «On ne me fera jamais croire que Louis Pulci, doué d'un génie si vif et d'un esprit si distingué, orné de tant de connaissances et de doctrine, fût d'un autre côté formé d'une pâte si grossière, que cherchant à faire un poëme héroïque, noble et grave, il n'eût réussi qu'à en faire un souverainement ridicule, et qui l'est au point que si quelqu'un en entreprenait un exprès dans ce genre, il ne parviendrait pas, à beaucoup près, à en produire un si plaisant.» Cet éditeur aurait pu lever toute incertitude sur les intentions du poëte, en citant pour autorité ces deux stances; mais il a peut-être fait comme bien d'autres éditeurs, qui se donnent à peine le soin de lire les livres qu'ils publient.
Il est donc certain que l'intention du Pulci fut de faire un poëme comique; il ne l'est pas moins qu'à quelques endroits près, il fut très-fidèle à cette intention. Il se fit une étude de nourrir son style de tous les proverbes populaires, et de tous les dictons familiers dont la langue toscane abonde, et dont, au grand contentement des Florentins, un grand nombre qui a péri se retrouve dans son ouvrage, mais qui sont essentiellement opposés au sublime et à la gravité qu'exige la véritable épopée. Gravina ne va peut-être pas trop loin, lorsqu'il dit «que l'auteur du Morgante se proposa de jeter du ridicule sur toutes les inventions romanesques des Provençaux et des Espagnols, en prêtant des actions et des manières bouffonnes à tous ces fameux paladins 423; en renversant, dans les faits qu'il leur attribue, tout ordre raisonnable et naturel de temps et de lieux; en les faisant voyager de Paris en Perse et en Égypte, comme s'ils allaient à Toulouse ou à Lyon; en accumulant dans le cercle de peu de jours les faits de plusieurs lustres; en tournant en dérision tout ce qu'il rencontre de grand et d'héroïque; en se moquant même des orateurs publics, dont il ne manque jamais de contrefaire plaisamment les phrases affectées et les figures de rhétorique.» Mais le même critique reconnaît aussi 424 qu'à travers tout ce ridicule dans les inventions et dans le style notre poëte ne laisse pas de peindre les mœurs avec beaucoup de naturel et de vérité, soit qu'il représente l'inconstance et la vanité des femmes, ou l'avarice et l'ambition des hommes; et qu'il donne même aux princes des leçons utiles, en leur montrant à quel danger ils exposent et leurs états et eux-mêmes, lorsqu'ils mettent en oubli les braves et les sages, pour prêter l'oreille aux fourbes et aux flatteurs.
Sans prétendre trouver dans le Morgante maggiore de si hautes leçons, il faut le lire, d'abord pour étudier dans une de ses meilleures sources cette belle langue toscane; et ensuite pour reconnaître dans ce poëme bizarre, où l'auteur paraît n'avoir suivi d'autre règle que l'impulsion de son génie, les traces d'un genre de composition poétique déjà essayé avant lui, genre dans lequel il a servi à son tour de modèle à des poëtes dont l'originalité a paru être le premier mérite. La véritable histoire littéraire recherche avec autant de soin l'origine et la filiation des inventions poétiques et des créations du génie, que l'histoire héraldique en met à rechercher la descendance et la source des titres et des blasons. Je ne crains donc pas de m'arrêter avec quelque détail sur ces premiers pas de l'épopée moderne. Cela est d'autant plus nécessaire qu'ils sont en général moins connus, et qu'on ne peut cependant sans les connaître, bien apprécier les ouvrages où le génie épique a prodigué toutes ses richesses, et semble avoir atteint toute sa hauteur.
Quelque temps après que le Pulci eut amusé, par les folies de son Morgante maggiore, les Médicis, déjà maîtres, quoique simples citoyens de Florence, un autre poëte, privé de la vue, et accablé d'infortunes, se proposa d'égayer, par d'autres folies, les Gonzague, souverains de Mantoue, et de s'égayer lui-même, dans des circonstances qui n'avaient souvent rien de gai, ni pour ses patrons ni pour lui. Ce poëte, qui n'a quelque célébrité que sous le nom de l'Aveugle de Ferrare, mais dont le nom de famille était Bello 425, tira aussi des vieux romans de Charlemagne, un sujet qu'il traita d'une manière originale et sans s'astreindre, comme le Pulci, à toutes les formes établies par les romanciers populaires des âges précédents.
Son poëme, intitulé Mambriano 426, beaucoup moins connu que le Morgante, mérite cependant de l'être. Il ne peut servir autant à l'étude de la langue, qui n'y est pas, à beaucoup près, aussi pure; le goût et la décence y sont encore moins ménagés; mais son originalité même, et la position malheureuse de son auteur, inspirent une sorte d'intérêt. Plusieurs parties de sa fable n'en sont pas entièrement dépourvues, et il faut avoir au moins une légère idée du Mambriano, pour achever de bien connaître ce premier âge de l'épopée italienne.
Note 426: (retour) Le titre entier est: Libra d'arme e d'amore nomato Mambriano, composto per Francisco Cieco da Ferrara. Il fut imprimé quelque temps après la mort de l'auteur, en 1509, à Ferrare, in-4º.; réimprimé à Venise, 1511, in-4º.; à Milan, 1517, in-8º., vers la fin du quinzième siècle; réimprimé à Milan, 1517; à Venise, 1518; ibid., 1520; et plus correctement, ibid., 1549.
Mambrien est un roi de Bithynie et d'une partie de la Samothrace, jeune, beau et vaillant, mais très-mauvaise tête. Renaud de Montauban avait tué le roi Mambrin, son oncle, et s'était emparé de ses armes. Mambrien quitte ses états pour venger son oncle, après avoir juré solennellement à sa mère, sœur de Mambrin, de n'y jamais revenir qu'il n'ait tué Renaud et détruit Montauban. Il s'embarque avec une troupe choisie, malgré les conseils d'un vieillard qui veut le détourner de cette entreprise. Il est assailli d'une tempête; son vaisseau est submergé, ses compagnons noyés, et lui jeté sans mouvement sur le rivage d'une île où régnait la belle fée Carandine. Elle le recueille, le conduit dans ses jardins et dans son palais, et lui fait oublier Renaud, Montauban et tous ses projets de vengeance. Un songe les lui rappelle. Il veut quitter Carandine, et lui en avoue la cause. La magicienne lui propose d'amener Renaud dans son île; elle évoque ses démons familiers qui la conduisent en France, sur un vaisseau construit et équipé tout exprès. Elle apparaît à Renaud pendant son sommeil, l'invite à venir courir pour elle l'aventure la plus brillante. Renaud, aussi galant que brave, se réveille; et, voyant que ce n'est point un songe, s'arme, monte sur Bayard, se laisse conduire, suit Carandine sur son vaisseau; elle arrive avec lui dans son île, au bout de trois jours, comme elle l'avait promis à Mambrien.
Elle dit alors à Renaud qu'elle l'a amené pour qu'il la délivre d'un guerrier déloyal qui veut sa mort; mais avant tout, elle lui accorde les mêmes droits qu'elle avait accordés à Mambrien, et qu'elle jure bien n'avoir jamais donnés à personne. Mambrien la surprend dans les bras de Renaud, l'accable de reproches, et défie son ennemi au combat. Pendant qu'ils s'y préparent, plusieurs vaisseaux abordent dans l'île. Une troupe nombreuse de Sarrazins en descend, et se met en ambuscade, à l'insu de Mambrien. Le combat commence; il est terrible. Renaud allait être vainqueur, lorsque deux cents des guerriers embusqués s'élancent avec de grands cris, et l'attaquent tous à la fois. Sans s'étonner, il se jette au milieu d'eux, tue les uns, blesse ou renverse les autres, et met ce qui reste en fuite. Le combat recommence avec Mambrien. Renaud, près de vaincre, se voit encore entouré d'une troupe plus nombreuse que la première, dont une partie l'attaque, tandis que l'autre enlève Mambrien, blessé, pâle, presque mourant, et le porte à bord d'un vaisseau qui lève l'ancre, et l'emmène. Renaud se délivre encore de cette troupe ennemie; ceux qui peuvent échapper se rembarquent, et vont rejoindre le vaisseau de Mambrien.
Ils apprennent à leur roi que depuis son départ, Polinde, son lieutenant, a fait courir le bruit de sa mort, s'est emparé de son trône, et que la reine sa mère s'est tuée de désespoir. Ils lui sont restés fidèles, et se sont embarqués pour le chercher. Le hasard les a conduits dans cette île, où ils sont venus à propos pour le sauver de la fureur de Renaud. Mambrien, sur qui tant de maux fondent à la fois, se désespère. Ses fidèles sujets le consolent; il reprend bientôt ses folles espérances. Tous les rois ses amis et ses alliés lui fourniront des secours en hommes et en argent; il renversera Polinde, reviendra tuer Renaud, détruire Montauban, et même attaquer Charlemagne.
Cependant Renaud est resté maître de Carandine et de son île. Il s'oublie dans les délices de l'amour et de la bonne chère. Pendant les repas, de jolies nymphes chantent les exploits du chevalier, et racontent des histoires galantes. La description des jardins de Carandine et de son palais, des peintures dont il est décoré, et dont les sujets sont tirés de la fable, de l'histoire des anciens héros et même des héros modernes 427, est le premier exemple offert dans un poëme italien, de ces sortes de descriptions qu'on trouve ensuite dans presque tous. Les images et les expressions dont l'auteur se sert pour peindre les jouissances de Renaud et de Carandine sont fort libres et souvent assaisonnées de plaisanteries peu décentes. Dans une historiette que les nymphes racontent à table, il y a des détails encore plus libres, dans lesquels le poëte se complaît beaucoup plus long-temps, et que l'on excuserait à peine dans les Nouvelles les plus licencieuses. Au reste, il demande pardon aux lecteurs de les avoir trop arrêtés à de pareils contes; mais puisque Renaud, qui était un si noble et si fameux chevalier, n'a pas été maître de lui-même, et s'est laissé enchanter dans cette île, comment lui, qui n'est qu'un vil soldat, n'aurait-il pas commis la même faute 428?
Mambrien ne perd pas ainsi son temps; mais il a bien de la peine à rassembler les secours qu'il s'était promis. La lenteur de ses amis le fait délibérer s'il n'aura point recours au grand khan des Tartares, à Tamerlan et au roi de Danemarck. Dans le conseil où il délibère, un vieux guerrier se lève, et lui raconte une fable d'Ésope, celle de l'alouette, de ses petits et du maître d'un champ, d'où il conclut qu'il ne faut point se fier sur ses voisins, mais s'aider et se servir soi-même. Ces apologues étaient fort à la mode. On en trouve jusqu'à trois dans le Morgante 429, où ils sont, comme ici, amenés et contés d'une manière analogue à ce genre libre et fantasque, mais qui ne le serait pas à la véritable épopée. Mambrien suit cette fois le conseil du vieux guerrier; il aborde dans ses états de Samothrace, trouve des sujets qui lui ont gardé leur foi, rassemble des troupes et marche contre l'usurpateur. Polinde, abandonné de son armée, se sauve avec trois cents hommes chez les Sabérites, peuplade féroce et guerrière retirée dans les montagnes de l'Asie, chez qui tous les biens sont en commun, même les femmes. Il les engage à prendre sa querelle, se met à leur tête, et marche vers le camp de Mambrien pour le surprendre. Heureusement pour ce dernier, un transfuge sabérite l'en instruit, et lui promet en même temps de le délivrer de ses ennemis par un moyen très-singulier. Pendant que les deux armées s'avanceront l'une contre l'autre, il fera jouer aux musiciens de celle du roi un certain air qui, chez les Sabérites, faisait danser tout le monde, jusqu'aux chevaux 430. La chose se passe ainsi. Dès que l'air se fait entendre, les chevaux sabérites sautent, se dressent, jettent leurs cavaliers, qui se mettent à danser aussi; Mambrien et ses soldats fondent sur eux, et les taillent en pièces. Polinde s'enfuit dans un bois, où il est dévoré par une ourse devenue furieuse, parce qu'elle avait perdu ses petits.
Mambrien est à peine remonté sur son trône qu'il reprend ses premiers projets de vengeance et de conquête. Il laisse à la tête des affaires un de ses conseillers les plus sûrs, et part avec une armée formidable sur une flotte de sept cents voiles. Ici se trouve un long épisode de Roland et d'Astolphe qui avait quitté la cour de Charlemagne pour chercher leur cousin Renaud. Après beaucoup d'aventures, ils en ont une fort désagréable en Espagne. Ils sont renfermés par les Sarrazins dans une caverne où ils étaient descendus pour consulter une fée. Les ennemis en ont muré l'entrée; il n'y peut pénétrer ni secours, ni vivres, ni lumière. La fée ou magicienne qui se nomme Fulvie, les aurait bien délivrés; mais ses démons ne lui obéissent plus. Ils sont tous retenus par Carandine, qui ne veut pas que Renaud lui soit enlevé, et qui craint que Maugis; cousin de Renaud, ne les emploie à le venir chercher dans son île. Pendant que Roland est ainsi retenu, et menacé de périr dans le creux d'une montagne, parce que les démons ne sont plus aux ordres de cette magicienne, Montauban, assiégé par l'armée de Mambrien, manque par la même raison du secours des enchantements de Maugis, et c'est ainsi que cet épisode est assez adroitement lié à l'action principale.
Montauban est défendu par les trois frères de Renaud, Alard, Guichard et Richardet, par ses deux cousins Vivien et Maugis, et par son intrépide sœur Bradamante. C'est ici la première fois que cette héroïne paraît dans l'un de ces romans du quinzième siècle. Elle y joue un des principaux rôles; mais ce rôle, ainsi que presque tous les autres, est tantôt héroïque et tantôt plaisant; et si Bradamante est souvent terrible, elle est quelquefois aussi de fort bonne humeur. Les frères et la sœur font une sortie, et renversent tout ce qui se présente devant eux. Au moment où, malgré leurs efforts, ils sont près d'être accablés par le nombre, on vient annoncer à Mambrien que Charlemagne en personne attaque son camp, et a déjà défait un de ses sept corps d'armée. Mambrien se retourne alors contre ces nouveaux ennemis. Le combat devint furieux et la victoire incertaine. La nuit survient. Il y a des prisonniers de part et d'autre. Charlemagne envoie Oger le Danois et son fils Dudon proposer la paix à Mambrien, à condition qu'il quittera la France, et rendra les paladins prisonniers. Mambrien, qui ne connaît aucun droit des gens, reçoit mal les ambassadeurs, les fait arrêter, et déclare qu'il va les envoyer, ainsi que les autres paladins, dans des prisons éloignées et horribles, où ils seront privés de la clarté du jour. Ces nouvelles répandent le deuil dans l'armée de Charlemagne. On suspend les hostilités.
Mais un des esprits retenus par les enchantements de Carandine s'était échappé vers Montauban, avait instruit Maugis du séjour de Renaud chez cette magicienne, et de ce qu'il y avait à faire pour rompre le charme qui l'y retenait. Il ne fallait que s'emparer du livre et du cor magique de Carandine. Maugis déguisé en marchand grec, et conduit par son fidèle démon, s'embarque, aborde dans l'île, est fort bien reçu de Carandine, qui aimait les contes, et à qui il en fait un très-long et très-libre 431. Il travaille cependant de son métier d'enchanteur, parvient à endormir Carandine, se saisit pendant son sommeil du livre et du cor magique, rompt le charme, et emmène dans son vaisseau Renaud, qui ne quitte pas sans regret cette douce vie. Carandine à son réveil se livre à des plaintes amères. Elle voudrait mourir; mais peut-être au reste fera-t-elle mieux de vivre, peut-être aura-t-elle le sort d'Ariane, qui perdit un mortel et trouva un Dieu. Enfin, si elle veut mourir, que ce soit du moins comme Médée, qui commença par se venger de Jason 432.
La bataille avait recommencé auprès de Montauban. Les Sarrazins avaient l'avantage. Charlemagne et le reste de ses preux, d'un côté, Bradamante et ses frères de l'autre, malgré des prodiges de valeur, étaient réduits aux dernières extrémités, lorsque Renaud arrive sur le champ de bataille avec son cousin Maugis, rallie les fuyards et fait changer la face du combat. Les Sarrazins plient et sont mis en fuite à leur tour. La nuit sépare une seconde fois les combattants. Mambrien en profite pour faire sa retraite. Il fait avant tout emmener vers la mer et embarquer les paladins prisonniers. Au point du jour, Renaud est très-fâché d'apprendre que l'armée ennemie s'est rembarquée. Il jure de délivrer les paladins, Mandrien les eût-il emmenés au bout du monde. Il lui faut une année; Maugis lui en procure une par les moyens de son art. Hommes, armes, vivres, bagages, tout est prêt dans cinq jours; tout part sous le commandement général de Maugis, sur trois cents vaisseaux de transport et deux cents galères qu'il avait équipés dans une nuit.
Cependant Roland et Astolphe, toujours renfermés dans leur caverne, y étaient gardés par une troupe de mille Sarrazins. Roland, qui était très dévôt, croit qu'il n'y a plus peur en sortir d'autre moyen que la prière. Il en fait une très-fervente et très-longue. Il s'endort en la finissant, comme s'il l'eût écoutée au lieu de la faire, et pendant son sommeil, il a une vision prophétique 433. Il croit voir le Diable qui l'accuse d'hérésie devant le tribunal de J.-C. L'archange Michel prend sa défense. Les ames de tous les païens qu'il avait convertis et fait baptiser (car on sait qu'il avait pour ces bonnes œuvres un très-grand zèle) intercèdent pour lui. Les vierges et les saintes femmes, les vertus théologales et les cardinales embrassent aussi sa cause. La sentence du juge lui est favorable, et le serpent maudit est replongé dans les enfers, couvert de honte et de confusion. Le bon augure de cette vision se confirme dès le jour même. Les mille Sarrazins qui gardaient l'entrée de la caverne étaient commandés par deux lieutenants; ceux-ci prennent querelle au jeu; l'un d'eux tue l'autre; et n'espérant aucun pardon du roi Balugant son général, il imagine de démolir le mur qui fermait l'entrée de la caverne. Ou Roland y vit encore, et il n'aura plus rien à craindre sous la protection de ce paladin; ou il est mort, et où pourra-t-on jamais trouver d'aussi bonnes armes que les siennes? Il se met donc à l'ouvrage avec ses soldats. Le mur tombe, et les chevaliers sont délivrés. La seule nouvelle de Roland remis en liberté répand une telle terreur parmi les Sarrazins d'Espagne, que le roi Marsile se détermine à finir la guerre, et à payer tribut à Charlemagne.