Roland saisit cette occasion pour convertir la magicienne Fulvie. Il la marie ensuite avec un Sarrazin qu'il a converti comme elle. Tout cela est fort exemplaire; mais ce qui ne l'est pas autant, c'est une Nouvelle racontée à table par un bouffon, aux fêtes de ce mariage. Les descriptions et les expressions en sont beaucoup plus libres que tout ce que nous avons vu jusqu'ici. On croit lire, non pas une Nouvelle de Casti, qui est plus délicat et qui écrit d'un meilleur style, mais les contes les plus orduriers 434; et cela vient immédiatement après le chant où se trouvent une prière fervente, une vision sainte, un miracle et deux conversions; et nous verrons bientôt ce qui augmente encore la singularité de ces libertés et de ces contrastes.
Note 434: (retour) Le Bouffon raconte qu'il était fort amoureux de sa femme, qui l'était aussi de lui; mais il veut la mettre à l'épreuve pour savoir de quelle nature est cet amour. Il va à la chasse, et feint d'avoir été grièvement blessé par un sanglier dans un endroit très-sensible; il se fait rapporter tout sanglant, et enveloppé, à cet endroit, de linges baignés de sang. Il fait décider, par un chirurgien qui est dans sa confidence, que le mal est sans remède, et que désormais sa femme doit se réputer veuve, quoiqu'il vive et se porte bien. La dame donne dans le piége, et veut laisser-là feu son mari; mais il lui fait aisément voir qu'on l'a trompée, et le raccommodement s'ensuit. Ce beau récit remplit cinquante-six octaves, et le poëte prend bien soin, en commençant, d'avertir que Fulvie et toutes les dames et toutes les demoiselles étaient présentes. (C. X, st. 5.)
Le lieu de la scène a changé. Mambrien, et ensuite Renaud sur ses pas, sont arrivés en Asie avec leurs armées et ont recommencé la guerre, tandis que Roland est appelé par d'autres aventures en Afrique. Mambrien est vaincu dans plusieurs batailles. Les enchantements de Maugis se joignent contre lui aux armes de Renaud, de sa sœur et de ses trois frères. Les paladins qu'il avait emmenés prisonniers, sont délivrés par une opération toute simple. Renaud va se poster avec son armée sur une montagne, en face du fort où étaient enfermés les prisonniers, et qui était tout auprès de l'armée de Mambrien; Maugis transporte la citadelle entière sur la montagne où est Renaud, qui y entre alors sans difficulté et en tire tous ses amis. Mambrien, déconcerté par cette manière de faire la guerre, consent à traiter de la paix.
Un des deux ambassadeurs qu'il envoie est Pinamont, empereur de Trébizonde. C'est un vieillard qui, malgré son grand âge, est amoureux fou de Bradamante. Il sollicite cette commission pour la voir et lui déclarer son amour. Il n'y manque pas dès la première occasion. La sœur de Renaud, guerrière intrépide, mais toujours femme, trouve plaisant de se moquer de lui. Elle feint de n'être pas insensible; elle l'appelle son ami, et lui montre enfin les dispositions les plus favorables. Mais il connaît sans doute son usage: tout chevalier qui désire sa main, doit d'abord se battre avec elle en champ clos, et s'il est vaincu, elle lui enlève son cheval, son armure, et le renvoie à pied couvert de honte, dans l'équipage d'un simple voyageur. Pinamont, plutôt que de renoncer à ce qu'il aime, accepte le combat. Le jour est pris, le lieu choisi; mais le vieux roi, trop amoureux et trop impatient, ne dort point de toute la nuit, et au lieu de se rendre de bon matin à l'endroit indiqué, il y arrive avant le jour, à cheval, tout armé, prêt à combattre. La fraîcheur du matin l'endort sur son cheval. Bradamante vient, suivie de quelques chevaliers; elle s'aperçoit que Pinamont est endormi, et s'amuse à lui jouer un tour. Elle prend son cheval par la bride, et le conduit au camp, à l'entrée de sa tente. Là, vigoureuse comme un athlète, elle enlève le cavalier malencontreux, le porte sur ses bras dans la tente, et va le coucher sur un lit. Il s'éveille enfin. Bradamante lui fait accroire qu'elle s'est battue contre lui, et qu'elle l'a renversé d'un coup de lance. Le bonhomme a beau ne se souvenir de rien, les chevaliers qui sont présents lui attestent le fait. Il finit par le croire si bien, qu'il consent à se faire saigner copieusement pour prévenir les suites du coup de lance qu'il a reçu 435.
Ce n'est pas la seule comédie que ce burlesque empereur donne à ses dépens. Il a de grandes prétentions à la danse, et veut absolument, avant de retourner à l'armée de Mambrien, danser avec Bradamante. On lui en donne le plaisir. Il danse d'abord avec sa cotte d'armes et le reste de l'habillement d'un chevalier. Cela est déjà fort ridicule; mais Renaud, pour pousser la plaisanterie jusqu'au bout, dit tout haut que Pinamont danserait bien mieux s'il se mettait à la légère, comme font les jeunes gens. En dépit de son âge et de sa dignité, le vieil empereur de Trébizonde se dépouille de son armure, et reste en habit si court, qu'en dansant et en tournant il commet les indécences les plus grotesques 436. Il tombe, et c'est encore bien pis. Le poëte se complaît à détailler les effets de cette chute. Le pauvre roi sort tout honteux, et les chevaliers et les dames en rient long-temps et de bon cœur. Le caractère de cet épisode dit assez de quel genre est tout le poëme; mais du moins n'a-t-on jamais prétendu que le Mambriano fût un poëme sérieux.
La paix n'ayant pu se conclure, on reprend les hostilités. La fortune continue d'être contraire à Mambrien. Après plusieurs défaites, voyant encore son armée en déroute, il se retire dans une forêt et se livre au désespoir. Privé de sommeil depuis plusieurs jours, il succombe enfin à la fatigue et s'endort. Renaud, qui l'avait suivi de loin pour le combattre, arrive peu de temps après et le trouve profondément endormi. Or, il faut savoir que Mambrien l'avait accusé hautement d'avoir tué Mambrin son oncle en trahison, et le trouvant endormi dans un bois, Renaud, qui lui avait soutenu plusieurs fois, les armes à la main, qu'il avait menti par la gorge, le lui prouve bien mieux en ce moment: il le réveille, le défie au combat, et, le trouvant désarmé de son casque, il le lui remet sur la tête et l'attache lui-même. Ils se battent à outrance. Blessés tous deux, Mambrien l'est beaucoup davantage et plus dangereusement. Il tombe; Renaud l'allait tuer, quand la fée Carandine, qui était sortie de son île, où elle s'ennuyait seule, et s'était mise à chercher ses deux amants, paraît, et demande au vainqueur la vie du vaincu. Renaud la lui accorde; mais à condition que Mambrien reconnaîtra publiquement qu'il a menti en l'accusant d'avoir tué son oncle traîtreusement; qu'il fera même graver cette déclaration sur la pierre, pour que tout l'avenir sache qu'il a tué Mambrien, non en assassin, mais en brave; qu'enfin Mambrien paiera un tribut à l'empereur Charlemagne, pour l'indemniser de la guerre injuste qu'il lui a faite. Mambrien, plutôt vaincu par la générosité de Roland que pour éviter la mort, consent à tout, tient ses promesses, épouse Carandine, et rentre paisiblement avec elle dans ses états.
Roland, après avoir mis à fin de grandes aventures en Afrique, repasse en Espagne, et de là en France. Renaud y revient de son côté. L'intrigue, ou l'action principale, est finie; le reste du poëme est un pur remplissage. Ce ne sont plus que des voyages sans but, des enchantements, des tournois, des faits d'armes sans objet, des épisodes croisés par d'autres épisodes. Nous ne sommes qu'au 25° chant; les vingt qui restent sont remplis de cette manière. Enfin, Roland, Renaud, et tous les autres paladins sont réunis autour de Charlemagne, et l'auteur déclare que son poëme est fini. Il prononce comme par hasard le nom de Mambrien, dont il n'avait pas parlé depuis long-temps. «Puisque j'ai commencé par lui, dit-il, je veux que ce livre porte son nom. Turpin lui a donné un titre semblable, écrivain fameux qui, pour tout l'or du monde, n'aurait pas écrit un mensonge; qui croit le contraire est en délire et ne fait que rêver 437.»
Ce sont là les derniers mots de son poëme; et il n'a pas attendu la fin pour parler sur ce ton de la prétendue chronique, d'où il feint de tirer les événements qu'il raconte, sans se soucier beaucoup qu'on le croie. C'est un genre de plaisanterie assez souvent employé par le Pulci, et dont, après eux, l'Arioste a su si bien faire usage. Par exemple, on reconnaît un des tours familiers au chantre de Roland, dans ce jeu d'esprit de l'Aveugle de Ferrare; seulement, l'Arioste, dont le goût était plus pur, ne s'y serait pas arrêté si long-temps. Bradamante tue un géant d'une taille si démesurée, qu'il écrase dans sa chute un roi sarrazin et son cheval, et les écrase si bien, qu'il les enfonce en terre, et les enfonce si avant, que jamais depuis on n'en a pu retrouver de traces, ni avoir de nouvelles. L'histoire en fut écrite à Montauban; on peut même encore l'y voir en passant dans ce pays-là; et ce fut Bradamante qui l'écrivit de sa main 438. Tous les auteurs sont d'accord pour dire que ce roi fut tué du coup et enterré, il y en a seulement qui ne croient pas qu'on ne l'ait jamais pu retrouver. Cela fit beaucoup de bruit à Paris parmi les savants. «Turpin, pour décider la question, a écrit que le roi fut réduit en poussière; mais, au reste, comme ce n'est pas un article de foi, prenez là-dessus le parti qu'il vous plaira; l'auteur vous en laisse la liberté 439.»
Ce que j'ai pu laisser entrevoir des plaisanteries répandues dans le Mambriano suffit pour prouver que le plus grand nombre n'est pas, à beaucoup près, d'un aussi bon genre. L'auteur était malheureux, pauvre et aveugle; il se consolait en mettant en vers toutes les folies qui lui venaient à l'esprit. Ce n'est pas sans doute ainsi que se consolait Homère; mais il y aurait une rigueur excessive à ne pas reconnaître dans ce poëme, à travers tout ce qu'il contient d'absurdités, de bizarreries et d'indécences grossières, de la verve, de la gaîté, un talent de peindre peu commun, et plusieurs des qualités qui constituent le génie poétique.
J'ai dit que ce poëte ne s'était pas soumis, comme le Pulci, à toutes les formes qu'il avait trouvées établies. La seule cependant dont il se soit dispensé est celle qui clouait, au début et à la fin de chacun des chants, une prière chrétienne. Il conserva bien l'usage d'adresser la parole à ses auditeurs, de les renvoyer d'un chant à l'autre, d'en finir un en leur annonçant ce qu'ils verront dans celui qui doit suivre; mais à la place des invocations pieuses, des oraisons et des textes bibliques, il imagina le premier de commencer tous ses chants par une invocation poétique, ou par une digression quelconque, relative, soit à l'action du poëme, soit à ses circonstances personnelles, ou à celles dont il était environné. C'est lui, en un mot, qui a fourni le premier modèle de ces agréables débuts de chant, que l'Arioste porta bientôt après à la perfection, comme toutes les autres parties du roman épique; c'est lui du moins qui essaya le premier de transporter chez les modernes le modèle que Lucrèce avait donné chez les latins, de cette forme poétique.
L'invocation de son premier chant est adressée à Clio, qu'il prie d'amener avec elle Euterpe et Polymnie 440; celle du second l'est à Apollon 441; une autre l'est à Mars 442; une autre à Vénus 443. Tantôt le poëte se recommande à cette puissance suprême de qui procède tout le bien qui est en nous 444; tantôt, ayant à décrire les fêtes d'un grand mariage, il invoque deux fois le dieu d'Hymen 445. Il termine un chant en disant qu'il ne peut plus chanter, tant il a soif 446; il commence le suivant en avouant que Silène est venu à son secours, et lui a fait boire de très-bon vin, cueilli depuis plusieurs jours dans le jardin même de Bacchus, qu'il a ensuite bien dormi, et repris des forces pour continuer son histoire 447. Il finit le treizième en disant que Renaud porte à Mambrien un coup si terrible, que lui, poëte, en quitte sa lyre de peur; et il dit en commençant le quatorzième, qu'ayant écarté la peur qui lui a fait déposer sa lyre, il la reprend pour raconter la suite de ce combat. Il vivait à Mantoue, sous les Gonzague; c'est pour eux qu'il composait ce poëme. Au début de son douzième chant, il apostrophe son génie. L'astre des Gonzague se lève plus brillant que jamais; il faut produire des fleurs et des roses poétiques, sous l'influence de ses rayons 448.
La description du printemps en commence plusieurs, et ferait croire que c'était dans cette saison que la veine poétique de l'auteur se rouvrait chaque année. Une fois, il invoque toutes les Muses ensemble, sans savoir même si elles pourront lui suffire 449; et une autre fois, ce Dieu incompréhensible, triple par le nombre des personnes et unique dans son essence, qui est le principe et la fin de toutes choses 450. Le chant suivant est adressé à sa douce Muse 451. Dans celui où il les invoque toutes à la fois, il reconnaît qu'il aurait besoin d'avoir le style de Virgile, qu'il lui faudrait monter ses vers sur le ton retentissant de ceux de l'Énéide. Il rappelle, avec moins de tristesse que d'originalité, l'infirmité qui l'afflige. Il a laissé Roland enfermé dans une caverne obscure; il ne sait comment l'en retirer. «Prends patience, lui dit-il, ô brave sénateur romain! si tu es enseveli dans les ténèbres, souviens-toi que je suis privé de la lumière et forcé d'agir en aveugle 452.»
Le début du vingt-quatrième chant est le plus remarquable. «L'astre des saisons avait ramené le printemps; Mars, voyant la campagne ornée de fleurs, avait abandonné la Thrace, lorsque j'appris que la fureur gallicane, dont Rome garde encore la mémoire, recommençait ses ravages. Je pris ma lyre, pour ne point paraître au milieu des autres poëtes comme une pierre insensible. Mais reconnaissant que dans les affaires modernes on ne peut contenter tout le monde, que souvent un homme loue et l'autre blâme des fruits cueillis au même arbre; voyant naître parmi nous des rivalités publiques et secrètes, qui causent tant de dommages, d'inimitiés, de querelles et de malheurs, je ne parlerai plus que de tel qui, Dieu le sait, peut-être n'exista jamais 453.»
Ceci a rapport à l'expédition de Charles VIII en Italie. On voit qu'à l'approche des Français, les poëtes italiens décochèrent contre eux les traits impuissants de la satyre, et que notre poëte prit part à ce mouvement. Mais les succès de nos armes et la fureur des partis qui ne tarda pas d'éclater, l'obligèrent à faire retraite; il revint à son poëme; et, dans la crainte des véritables héros, il se remit à en célébrer d'imaginaires. C'était le parti le plus sage assurément; mais il ne s'en tint pas là: il voulut chanter le vainqueur de sa patrie; et le sort des armes ayant changé peu de temps après, il fallut, par une seconde palinodie, tâcher d'effacer la première. On le suit, presque chant par chant, dans ces vicissitudes embarrassantes; et l'on ne peut s'empêcher de reconnaître dans les divers degrés de son infortune, les suites de sa faiblesse et de sa versatilité.
Mais on reconnaît aussi le poëte dans la manière dont il les exprime. Tantôt il invoque l'étoile polaire, pour qu'elle vienne guider son frêle vaisseau, assailli par la tempête et poussé par l'impétuosité des vents, dans des régions où ne brille aucune étoile 454; tantôt il s'adresse à Persée; il lui dit de remonter sur son cheval, et de faire jaillir une autre fontaine. Celle de l'ancien Parnasse ne suffit plus; et ce n'est plus assez des neufs sœurs; il lui faut une source plus profonde et des Muses plus ingénieuses et plus vives, pour célébrer un nouveau Charles, qui a fait, en si peu de temps, de si grandes choses, que si la fin répond au commencement, il effacera la gloire de César, de Pompée, de Fabius et de Scipion 455.
Cette galanterie est adressée à Charles VIII; mais dès le chant suivant, ce n'est plus que le brouillard gallican qui est descendu des montagnes, et qui a couvert de sa maligne influence toutes les plaines où le Tésin, le Tanaro, l'Adda et la Trébie, montrent leurs eaux teintes de sang. On lui dit cependant toujours qu'il faut qu'il chante les armes, les amours, les choses les plus agréables et les plus douces; mais le temps est si contraire au chant, que chacun de ses vers se résout en larmes 456. L'hiver survient, et lui rend son entreprise encore plus difficile à suivre 457. Il la suit cependant avec courage. Enfin, le printemps vient lui rendre le génie et la voix 458; mais la guerre arrive encore avec le printemps: il faut qu'il chante au bruit des armes 459. Ses malheurs deviennent plus insupportables; il est abandonné des Muses 460, des hommes et du ciel. La pauvreté d'un côté; de l'autre, les fureurs de la guerre l'enlèvent tellement à lui-même, que souvent il compose, il écrit, sans savoir s'il est mort ou vivant 461. Mais enfin il avance dans son ouvrage; il le termine, et n'invoque plus au dernier chant que le secours des Muses 462.
Il eut à peine le temps de l'achever. La mort le surprit avant qu'il pût corriger son poëme et y mettre la dernière main 463. Ce fut un de ses parents qui le publia quelque temps après; et ce qui est très-remarquable quand on a vu de quelle espèce d'ornements la fable du Mambriano est souvent embellie, il le dédia au cardinal Hippolyte d'Este, à ce même prélat pour qui l'Arioste composait alors son beau poëme, et qui, si l'on en croit un mot trop fameux 464, le jugea si sévèrement et si mal. L'éditeur affirme que l'intention de son malheureux parent était de changer tout le début de son premier chant, et de le consacrer à son Éminence dans des stances qu'il y comptait ajouter. Ce qu'il dit des bontés que le cardinal avait eues pour l'auteur, dans les derniers temps de sa vie, prouve que l'Aveugle de Ferrare, mécontent des Gonzague, s'était attaché à la maison d'Este, et plus particulièrement au cardinal Hippolyte; mais en cela, comme en tout le reste, il paraît que le changement ne put vaincre sa mauvaise fortune, et que Ferrare sa patrie ne lui fut pas plus favorable que Mantoue.
Fin des Poëmes romanesques qui précédèrent celui de l'Arioste; Orlando innamorato du Bojardo; analyse de ce poëme.
Ce fut dans une position bien différente de celle où était réduit l'Aveugle de Ferrare, que fut conçu dans le même pays le dernier poëme qui précéda celui de l'Arioste. Le comte Matteo Maria Bojardo, porté par sa naissance et par la faveur des ducs de Ferrare aux premiers emplois militaires 465, mêlant les travaux littéraires au métier des armes, les heureux dons du génie à ceux de la fortune, et doué d'une imagination qui ne fut jamais glacée par la pauvreté ni resserrée par le malheur, était autrement placé que l'infortuné Bello, pour donner à l'Italie un poëme où le merveilleux de la féerie fût enfin étalé dans toute sa richesse, et qui montrât complètement exécuté le système du roman épique, seulement ébauché jusqu'alors. Il ne lui manqua pour y réussir que plus de charme dans le style et une plus longue vie.
Le Roland amoureux est un trop long poëme; l'action en est trop vaste et trop compliquée pour que j'en puisse donner ici une analyse suivie. Je me bornerai à observer ce qu'il y avait de nouveau dans le plan de l'auteur et dans sa manière de concevoir l'action et les caractères, les principales inventions dont il enrichit son sujet, le point où il conduisit l'art, et où son heureux successeur le reçut de lui.
Jusqu'alors, la Chronique supposée de Turpin, d'autres histoires fabuleuses de Charlemagne 466, les poésies de quelques Troubadours et quelques vieux romans espagnols et français, tels que celui des quatre fils Aymon, avaient fourni la matière que chaque poëte avait traitée et modifiée, selon son caprice, et d'autant plus à son aise que l'art, jeté à sa renaissance dans une autre route que l'art des anciens, n'avait pour ainsi dire encore ni règles, ni modèles. La France attaquée par les Sarrazins d'Espagne et d'Afrique, l'empereur Charlemagne entouré de ses paladins, mais souvent privé du secours des plus braves par les expéditions lointaines où ils sont entraînés, les rivalités et les trahisons de la maison de Mayence, les enchantements de Maugis, sorcier chrétien, et ceux de quelques fées sarrazines, des armes merveilleuses et enchantées, des géants pourfendus, des tournois, des combats à outrance, des batailles à ne point finir, peu de galanterie, mais des aventures plus que galantes, peu d'invention et d'imagination réelle, mais un mouvement sans repos, une sorte d'agitation dans les événements qui se précipitent les uns sur les autres, une transmigration continuelle des parties du monde les plus éloignées, de Paris à Babylone, et de Jérusalem à Montauban, tels sont à peu près les matériaux et les ressorts employés par ces premiers poëtes.
Les caractères qu'ils mettent en jeu sont assez constamment les mêmes. Charlemagne est faible, crédule, facile à irriter et à fléchir, plus occupé de tenir sa cour que de gouverner son empire; mais retrouvant quelquefois dans les combats son énergie et son courage. Roland est un prodige de force, d'intrépidité, de simplicité, de pureté de mœurs, de piété. Il y a dans ce caractère je ne sais quoi de naïf et d'antique qui intéresse, même dans les ébauches les plus imparfaites; et il est peut-être à regretter que le Bojardo et l'Arioste l'aient altéré, en croyant l'embellir. Renaud aussi brave, moins fort, mais plus agile, enclin aux plaisirs, à l'amour, et aussi peu constant que sage, se bat avec une chaleur égale pour ou contre son empereur, pour sa religion ou pour une femme. Ses frères lui sont subordonnés, et sa sœur n'a encore paru que dans un poëme contemporain du Bojardo, achevé même depuis sa mort 467, et qu'il ne pouvait pas connaître. Astolphe est un jeune efféminé, brave, mais peu robuste, avantageux, fanfaron, ne doutant de rien, ni dans les combats, ni dans ses amours, et toujours prêt à trouver une excuse à ses mauvais succès dans les uns comme dans les autres. Olivier, Oger le Danois et les autres paladins ont des qualités qui se ressemblent: le vieux duc Naismes et l'archevêque Turpin, qui réunit l'épiscopat et la chevalerie, sont les Nestors de l'armée française et les meilleurs conseillers de Charlemagne. Ganes, ou Ganelon de Mayence, est imperturbablement un traître; implacable dans ses haines cachées et dans ses vengeances, fourbe, et par conséquent lâche de caractère, quoique brave comme un autre de sa personne. Ce sont à peu près là les premiers rôles dans le parti des chrétiens; ils sont ainsi tracés dès l'origine, et s'ils forment des oppositions et des contrastes, tels que l'art en exige, ce n'est point un effet de l'art, mais une combinaison fortuite et presque un jeu de la nature.
Dans le parti contraire, il y a moins de variété, Marsile est le plus sage, comme le plus puissant des rois sarrazins d'Espagne. Balugant et Falsiron ses frères, Sacripant, Gradasse, etc., se ressemblent tous par une valeur féroce et une grande force de corps. Ferraoût, que nous nommons Ferragus 468, fils de l'un de ces rois, est le plus jeune et le plus terrible. Quant aux Sarrazins d'Afrique et d'Asie, comme ils sont tous épisodiques, chacun des poëtes en a fait à sa fantaisie, selon les épisodes qu'il a créés; et il n'en est presque aucun qui ait sa physionomie propre et son caractère particulier.
Castelvetro a dit le premier, dans son exposition de la Poétique d'Aristote, que le Bojardo, en créant des rois imaginaires, des Agramants, des Sobrins, des Mandricards, qui n'existèrent jamais, avait emprunté ces noms de ceux de quelques familles de laboureurs de son comté de Scandiano 469. Mazzuchelli l'a répété, en ajoutant les noms de Sacripant et de Gradasse, et nous apprenant de plus, d'après un autre auteur 470, que les mêmes noms existent toujours parmi le peuple de ces contrées. Il ajoute encore une anecdote qui montre dans le Bojardo un poëte plus qu'un seigneur féodal et un chevalier. Chassant un jour dans un bois nommé del Fracasso, à mille pas de Scandiano, il cherchait un nom de caractère pour un des plus redoutables héros de son poëme. Celui de Rodomonte lui vint tout à coup dans l'esprit; il en fut si enchanté qu'il remonta vite à cheval, courut à toute bride vers son château, et fit sonner en arrivant toutes les cloches du village, au grand étonnement de ce peuple qui était loin d'imaginer le motif d'un si grand tapage. 471 Mais ce trait ne détruit-il pas ce qu'on dit de l'emploi fait par le Bojardo des noms de famille de ses paysans; et les noms de Mandricard, de Gradasse et de Sacripant n'auraient-ils point plutôt été pris par ces bonnes gens, en mémoire de leur seigneur et de son poëme?
Le merveilleux de la magie avait enfanté de grands prodiges, créé des armées, des flottes, transporté dans les airs des chevaliers, leurs chevaux, même des forteresses, et fait d'autres fort belles choses; mais il n'avait encore produit rien d'aimable, ni aucune de ces fictions brillantes que le génie des Arabes prodiguait dans leurs romans. Leur féerie, en se combinant avec les inventions du Nord et avec les tristes fantômes qui noircissaient les imaginations occidentales, avait perdu tout son charme et tout son éclat. L'île de la fée Carandine était la seule invention magique de ce genre 472; mais nous devons toujours nous rappeler que le poëme où elle est placée n'était pas encore achevé quand le Bojardo mourut.
Le Morgante était imprimé depuis six ou sept ans; mais il en avait fallu davantage à l'auteur du Roland amoureux pour concevoir et dresser son plan, et pour écrire les soixante-dix-neuf chants qu'il a laissés. Il est vrai qu'avant même d'être imprimé, le Morgante, composé depuis plusieurs années, connu de tout ce qu'il y avait de gens d'esprit à Florence, avait sans doute fait du bruit dans toute l'Italie; et dans ces premiers temps de l'imprimerie, les copies manuscrites des bons ouvrages se multipliaient et se répandaient quelquefois avec autant d'abondance et de rapidité, qu'avant l'invention de cet art; mais, soit que le Bojardo connût ou non ce poëme, il se proposa de suivre une autre route que son auteur. Le Pulci n'avait voulu que rire et faire rire; à l'exception du petit nombre de faits qui ne se prêtaient pas à la plaisanterie, il avait tout envisagé du côté plaisant; l'auteur du Roland amoureux vit plus sérieusement les choses; et ce qu'il y a de très-singulier, c'est que le sujet embrassé par le Pulci, le conduisait nécessairement à un dénoûment tragique, tandis que celui qu'inventa le Bojardo mettait le principal héros dans une position souvent comique, en lui prêtant une faiblesse d'amour, et n'y joignant pas le don de plaire.
Le savant Gravina, si sévère pour le Morgante, montre beaucoup de partialité pour l'Orlando innamorato. Selon lui, le Bojardo se proposa d'imiter les épiques grecs et latins dans ses inventions et dans son style. Il choisit pour héros Roland et les autres paladins, parce que leurs noms et leurs exploits étaient généralement connus; de même qu'Homère et d'autres poëtes prirent pour sujet de leurs inventions le siége de Troie, dont la renommée était répandue dans toute la Grèce, de même le Bojardo prit pour fondement de sa fable le siége de Paris, déjà célébré par tant de romanciers et de poëtes. Il forma le caractère de la plupart de ses héros sur l'idée des héros d'Homère; et comme dans l'Iliade, les choses les plus incroyables tirent leur vraisemblance de l'intervention des dieux, il sauva ses fictions les plus extraordinaires par des magiciens et par des fées. Le critique indulgent ne s'en tient pas là. Il veut que le Bojardo ait représenté, dans les différents personnages qu'il met en action, les vices et les vertus, comme les anciens les représentaient dans les divinités qu'ils faisaient agir; et qu'ainsi, à l'exemple de ces premiers poëtes, il ait produit sur la scène, sous la figure ou sous l'emblème de personnages merveilleux, toute la philosophie morale. Les Grecs, pour signifier la faiblesse de l'ame humaine, qui se laisse le plus souvent emporter aux plus funestes excès par les passions les plus légères ou les plus viles, tirèrent de la seule Hélène le sujet de tant de batailles et d'une guerre si fatale même aux vainqueurs; le Bojardo, voulant nous répéter la même leçon, s'est servi de la seule Angélique pour exciter une infinité de querelles meurtrières et de rixes sanglantes. Enfin, il observe que ce poëme, où tant de beautés brillent, serait exempt des taches qui le ternissent, s'il avait pu être terminé par son auteur, s'il avait reçu dans son ensemble la mesure et les proportions qu'il devait avoir, si chaque partie eût été soignée, et si le travail en eût fait disparaître quelques expressions basses, si enfin la versification en eût été renforcée dans quelques endroits 473.
Sans adopter entièrement des éloges dont nous apercevrons bientôt l'exagération, nous devons cependant reconnaître que cette dernière observation surtout est très-fondée. On ne peut, en effet, savoir au juste ce que l'ouvrage entier eût pu devenir, si l'auteur l'eût conduit à sa fin; on ne peut même en deviner le dénoûment. Les caractères sont bien tracés et contrastés avec art; le plan est vaste et bien ordonné; les événements sont naturellement amenés, en accordant à ce merveilleux contre-nature la latitude de convention qu'il doit avoir; les différentes parties du sujet s'entrelacent sans confusion; mais à quel terme devaient-elles aboutir? c'est ce qu'il est impossible de savoir.
L'imitation des anciens est sensible dans quelques parties; mais ce qui l'est plus encore, c'est que le Bojardo crut, comme le Pulci, devoir suivre dans plusieurs points la trace des mauvais poëtes qui avaient traité avant eux ces sujets de chevalerie; comme eux, il se met en communication avec un auditoire, dont il se suppose entouré; comme eux, il cite à tout moment l'autorité de l'archevêque Turpin, lors même qu'il est visible qu'il ne suit que sa fantaisie; comme eux, il adresse la parole à ses auditeurs, en commençant et en finissant tous ses chants. Mais il a le bon esprit de se dispenser d'une prière chrétienne qui, lors même qu'elle n'est pas ironique, comme il est évident qu'elle l'est souvent dans le Morgante, est encore une impiété aux yeux de la religion, et une inconvenance aux yeux du goût, par son mélange avec les traits et les détails les plus profanes.
Il en a dit assez; il est las: vous saurez la suite si vous revenez l'entendre.--Pour que le chant qu'il finit vous intéresse davantage, il remet au suivant la fin de l'aventure.--La bataille qui va se donner est si terrible, qu'il a besoin de prendre haleine avant de la raconter.--Ce chant est court, mais il ne veut pas y commencer une Nouvelle qu'il vous réserve tout entière pour l'autre chant.--Celui-ci est trop long; mais ceux à qui son étendue déplaira, n'ont qu'à n'en lire que la moitié, etc. Telles sont les formes variées autant qu'il peut, mais revenant toutes au même sens, qui terminent sans exception les soixante-dix-neuf chants de son poëme.
Les débuts du plus grand nombre sont sans prétention, mais aussi sans art et sans poésie. Je vous ai conté, messieurs, comment l'Argail et Ferragus en étaient venus aux mains 474.--Je vous ai laissés, dans l'autre chant, au moment où Astolphe provoquait Grandonio par des injures.--Vous devez vous souvenir que Renaud était fort en colère en voyant son frère Richardet emporté par un géant.--Ecoutez, messieurs, la grande bataille, telle qu'il n'y en eut jamais de plus horrible. Voilà les formules qui, dans plus de cinquante chants, remplissent les trois ou quatre premiers vers. Cela est du même style et souvent dans les mêmes mots que la plupart des débuts du méchant poëme de la Spagna; ni l'art ni la langue poétique ne paraissent avoir fait de l'un à l'autre aucun progrès.
Mais dans à peu près vingt chants, le Bojardo montre qu'il avait pressenti le parti qu'on pouvait tirer de cette forme reçue, qui mettait en correspondance le poëte et ceux qui venaient, ou qui étaient censés venir l'entendre. Des réflexions, des invocations, des apostrophes, des digressions enfin, telles que son imagination les lui fournit, et qui s'agencent toujours tant bien que mal dans un cadre aussi libre que celui du roman épique, remplissent une, deux, et quelquefois plusieurs des premières stances; l'auteur ajuste ensuite cela comme il peut à son récit, et le reprend où il l'avait laissé. On a vu que l'Aveugle de Ferrare faisait le même essai à peu près à la même époque, soit qu'il y eût quelque communication de l'un à l'autre, soit que cette idée assez naturelle leur fût venue à tous deux en même temps, et ne fût due qu'au progrès nécessaire de cette forme primitive, inhérente au poëme romanesque. Mais le pauvre Bello s'occupe souvent de ses affaires ou de celles de sa patrie; le Bojardo, très à son aise, et que la guerre affectait moins, parce que c'était son métier, ne parle le plus souvent que d'une manière générale et indépendamment de toutes circonstances particulières. Voici quelques-uns de ces débuts.
«Toutes les choses sublunaires, la richesse, les grandeurs, les royaumes de la terre sont sujettes au caprice de la fortune. Elle ouvre ou ferme inopinément la porte, et lorsqu'elle paraît la plus brillante, elle s'obscurcit tout à coup; mais c'est surtout à la guerre qu'elle se montre inconstante, légère, violente, et plus trompeuse que partout ailleurs. On peut le voir par l'exemple d'Agrican, qui était empereur de Tartarie, qui avait un si grand pouvoir sur la terre, à qui tant de peuples obéissaient, et qui, pour obtenir la possession d'une femme, vit son armée entière dispersée ou détruite, et perdit en un jour par la main de Roland sept rois qu'il avait sous ses ordres 475.
»Seigneurs et chevaliers amoureux, belles et gracieuses dames, vous qui êtes rassemblés pour écouter les grandes aventures et les guerres qu'entreprirent ces anciens et célèbres chevaliers, ce sont surtout Roland et Agrican qui firent par amour des choses grandes et merveilleuses, etc. 476
»Qui me donnera la voix, les paroles et les expressions élevées et profondes dont j'ai besoin pour raconter une bataille qui n'eut jamais son égale sous le soleil, auprès de laquelle toutes les autres batailles furent des violettes et des roses 477?»
Roland et Renaud en viennent aux mains pour l'amour d'Angélique. «Celui qui n'a point éprouvé ce que c'est que l'amour, dit le poëte, pourra blâmer deux illustres barons qui se combattent avec tant de fureur, et qui devraient s'honorer l'un l'autre, étant nés du même sang et professant la même foi, surtout le fils de Milon, provocateur de ce combat; mais qui connaît l'amour et sa puissance excusera ce chevalier. L'amour en effet est plus fort que la prudence et la sagesse. Ni l'art ni la réflexion n'y peuvent rien; jeunes et vieux vont où il les mène, le bas peuple avec le seigneur altier. Il n'y a point de remède contre l'amour; il n'y eu a point contre la mort; il leur faut des sujets de tout rang et de toute espèce, etc. 478»
C'est ainsi que débutent quatre chants de son premier livre; car il faut observer qu'il avait établi pour son poëme cette distribution singulière. Il est divisé en livres, qui sont subdivisés en chants. Le premier livre a trente-neuf chants; le second trente-un; le troisième est resté suspendu au neuvième chant.
Ces sortes d'exordes sont plus fréquents dans le second livre, et ils y ont en général plus d'étendue. Écoutons celui du premier chant. «Dans l'agréable saison où la nature rend plus brillante l'étoile d'amour, quand elle couvre la terre de verdure, et qu'elle orne de fleurs les arbrisseaux, les jeunes gens, les dames, toutes les créatures livrent leur cœur à l'allégresse et à la joie; mais quand l'hiver arrive, et que ce beau temps est passé, le plaisir fuit et nous abandonne. Ainsi au temps où la vertu florissait parmi les anciens seigneurs et les chevaliers, la gaîté, la courtoisie régnaient; mais l'une et l'autre ont pris la fuite; elles se sont égarées long-temps, et n'avaient plus aucune idée de retour. Maintenant ce mauvais vent est passé, cet hiver est fini; la vertu refleurit dans le monde; et moi, je vais rappelant à la mémoire les prouesses des temps passés.»
Au quatrième chant, il invoque sa dame, qu'il appelle lumière de ses yeux, esprit de son cœur, et qui lui a tant de fois inspiré des vers d'amour.
«C'est l'amour qui inventa la poésie, la musique, qui réunit par de douces chaînes les nations étrangères et les hommes dispersés; il n'y aurait sans lui ni société ni plaisirs, la haine et la guerre sanglante couvriraient la terre. C'est lui qui bannit l'avarice et la colère; c'est lui qui inspire les belles entreprises; et jamais Roland ne donna tant de preuves de valeur que depuis le moment où il fut vaincu par l'amour.»
Il se compare dans le dix-septième au premier navigateur qui cotoya d'abord les rivages, s'avança peu à peu en pleine mer, et se confia enfin aux vents et aux étoiles. De même il n'a point encore, dans ses chants, abandonné la rive; mais il lui faut entrer maintenant dans un Océan immense. Une guerre épouvantable s'apprête. L'Afrique entière passe les mers....; la France, l'Angleterre et l'Allemagne sont en feu, et Charlemagne va se voir attaqué de toutes parts.
«Si ceux qui surpassèrent en gloire le monde entier, tels qu'Alexandre et César, dit-il au vingt-deuxième chant, eux qui coururent, guidés par la victoire, de la mer Méditerranée aux extrémités de l'Océan, n'avaient pas eu l'appui de la déesse de Mémoire, leur valeur aurait brillé en vain. L'audace, la prudence, les vertus les plus célèbres seraient moissonnées par le Temps; il n'en resterait plus de souvenir. O Renommée qui suis les pas des grands capitaines, Nymphe qui célèbres leurs exploits par tes doux chants, qui prolonges au-delà de la mort les honneurs qui leur sont rendus, et rends éternels ceux que tu vantes, tu es réduite à répéter les antiques amours et à raconter des batailles de géants, grâce à ce monde frivole, dont l'indifférence est telle qu'il ne se soucie ni de renommée ni de vertu! Laisse sur le Parnasse l'arbre qui y reverdit sans cesse, puisque le chemin qui y conduit s'est perdu, et viens au bas de la montagne chanter avec moi l'histoire d'Agramant, de ce Sarrazin redoutable qui se vante d'emmener captifs le roi Charles et tous ses paladins.»
On voit ici que le génie de l'auteur avait de l'élévation, qu'il visait au grand, et que pour la première fois depuis le Dante il faisait entendre à l'Italie les sons de la trompette épique. Mais il était dans une cour galante, dont il faisait lui-même partie; il chantait pour elle; et son sujet, tel qu'il l'avait conçu, autant que son auditoire, le ramenaient de ce ton héroïque à celui de galanterie. Au neuvième chant de son troisième livre, à celui où il fut arrêté dans son travail, qu'il ne devait plus jamais reprendre, excité par les images voluptueuses que présente le joli épisode de Bradamante et de Fleur-d'Épine, il se croit au milieu de cette cour remplie de beautés angéliques et de cavaliers aimables; il invite l'Amour à y descendre, et lui prédit que quand il y sera une fois il n'en voudra plus sortir 479.
Il est évident que le ton, les idées, les usages de cette cour influèrent beaucoup sur la composition de son ouvrage. La destination d'un grand poëme en a toujours décidé le caractère. Dans la cour de Ferrare et dans toutes ces petites cours italiennes, la galanterie dictait les mœurs; mais l'antique chevalerie maintenait encore les habitudes du courage. Les devoirs, les lois, les coutumes chevaleresques formaient une science dans laquelle le Bojardo était instruit, conformément à son état et à sa naissance. Il était sûr de plaire à ses souverains et aux maîtres des autres petits états, en mettant en action les principes de cette science. On pourrait dire qu'il n'y avait alors que des cours en Italie, et qu'il n'existait point d'autre public. C'est ce qu'il ne faut pas oublier en lisant, et le poëme du Bojardo, et celui de l'Arioste, et tous les autres romans épiques du seizième siècle. Nous verrons même que le poëme héroïque sentit aussi cette influence, et fut marqué de cette empreinte originelle que les épopées des âges suivants ne reçurent que secondairement et comme par imitation.
J'ai dit que le Bojardo paraît faire peut d'attention aux circonstances orageuses qui l'entourent. Il en parle cependant une fois, et c'est à la fin de ce dernier chant, comme s'il avait été interrompu par le bruit même et par le tumulte des armes. «Tandis que je répète dans mes chants les discours amoureux de ces deux Belles, j'apprends que les cœurs s'enflamment en France du désir de venir troubler la belle Italie. Il semble que le ciel en feu nous annonce d'affreuses ruines et tous les effets de la rage; et Mars irrité montrant sa face horrible agite son glaive et nous menace de tous côtés 480.» Cela coïncide parfaitement avec l'année 1494, époque de la descente de Charles VIII en Italie et de la mort du Bojardo. Il nous reste à examiner dans son poëme l'invention, l'intrigue, et, avant tout, les caractères.
Note 480: (retour)Mentre ch'io canto, ahime Dio Redentore
Veggio l'Italia tutta a fiamma e a foco
Per questi Galli che con gran fuore
Vengon per ruinar non so che loco.
Però vi lascio in questo vano amore, etc.
C'est là tout ce que contient la dernière strophe de l'édition du Domenichi, 1545; maïs dans une autre bien postérieure (Venise, 1608, in-4º.), dont l'éditeur assure, dans son avis aux lecteurs, qu'il a corrigé un nombre infini de fautes, et qu'il a même quelquefois rétabli quatre, six, et jusqu'à douze strophes qui avaient été supprimées, l'avant-dernière strophe est ainsi:
C'est la leçon que j'ai suivie en traduisant cet endroit.Mentre ch'io canto gli amorosi detti
Di queste donne da l'inganno prese,
Sento di Francia riscaldarsi i petti
Per disturbar d'Italia il bel paese,
Alte rovine con rabbiosi effetti
Par che dimostra il ciel con fiamme accese;
E Marte irato con l'orrida faccia,
Di quà e di là col ferro ne minaccia.
Tous les poëtes, les chroniqueurs et les romanciers qui précédèrent l'auteur de l'Orlando innamorato avaient fait de Roland un chevalier, non-seulement sans peur et sans reproche, mais sans faiblesse, un défenseur de la foi, un chrétien du temps des croisades, combattant les Sarrazins, mais ardent à les convertir, et ne leur proposant d'autre alternative que le baptême ou la mort; fidèle à la belle Alde sa femme, quoiqu'en étant peu occupé, et protégeant les filles et les femmes sans rien éprouver pour elles, et sans en rien exiger. Le Bojardo imagina le premier de lui donner une passion amoureuse, de le mettre en rivalité avec d'autres paladins de France et des chevaliers sarrazins, et de tirer de ces passions et de ces rivalités une nouvelle source d'incidents romanesques et un nouveau mobile d'action. Pour cela il fallait créer une beauté parfaite à laquelle rien ne pût résister, et la produire dans une circonstance où les armées ayant fait trève à leur longue guerre, les chevaliers des deux partis pussent se réunir dans le même lieu, et être frappés en même temps.
C'est ce qu'avait fait Turpin, si l'on en croit notre poëte; mais le bon archevêque n'avait pas voulu publier cette partie de son histoire, pour ne pas faire tort au paladin son ami 481, en faisant connaître une erreur qui avait pensé le conduire à sa perte. Pour lui, qui n'a pas les mêmes motifs, rien ne l'empêche de nous transmettre ce que Turpin avait écrit. On est déjà au fait de ces recours à l'autorité de Turpin, et l'on sait ce qu'on en doit croire. Voici donc ce que le bon archevêque avait eu la délicatesse de ne pas vouloir publier.
Au milieu d'un repas splendide que donnait Charlemagne aux seigneurs de sa cour et aux nobles étrangers, pour l'ouverture d'un grand tournoi, on avait vu paraître tout à coup entre quatre géants d'un aspect terrible une princesse plus belle que l'étoile du matin. C'était Angélique, fille de Galafron, roi de Catai, royaume qu'on ne trouve pas sur la carte d'Asie, mais que l'on dit être le même que la Chine; et il est vrai que les Tartares donnent encore aujourd'hui à la Chine le nom de Kitai ou Kitay, qui ressemble assez à Catai 482; mais il est singulier qu'on soit allé chercher une beauté chinoise pour tourner en France toutes les têtes. Quoi qu'il en soit, cette beauté surnaturelle, accompagnée d'un jeune chevalier aussi beau qu'elle-même, déclare à l'empereur qu'elle est venue des extrémités du monde avec son frère pour lui rendre hommage, et pour éprouver, dans les joûtes annoncées, la valeur de ce jeune frère contre celle de tous les chevaliers. Elle propose pour condition du combat que tout guerrier abattu d'un coup de lance demeurera leur prisonnier, sans pouvoir combattre avec d'autres armes; que si son frère est vaincu, il s'en ira avec ses géants, et qu'elle appartiendra au vainqueur.
Aussitôt tous les chevaliers chrétiens et païens, jeunes et vieux, capables ou non de plaire, galants ou jusqu'alors insensibles, sont enflammés par tant de charmes et par l'espoir de les obtenir, se lèvent et demandent le combat. L'empereur décide qu'il n'y en aura que dix, et que leurs noms seront tirés au sort. Tout empereur et tout vieux qu'il est, il veut que le sien soit inscrit. Renaud se fait écrire des premiers; le sage Roland est entraîné comme les autres; il se reproche sa faiblesse, mais il y cède, et sa douleur est grande de voir que son nom ne sort de l'urne que le dixième.
Celui du brillant et jeune Astolphe est le premier; il se rend au lieu indiqué, et court la lance en arrêt de fort bonne grâce; mais à peine est-il touché par la lance d'Argail (c'est le nom du frère d'Angélique), qu'il est jeté hors des arçons, accident au reste qui lui arrivait assez souvent. Il est ici très-fidèle à son caractère; toujours avantageux dans ses disgrâces, il ne manque pas de raisons 483 pour prouver qu'il était le plus fort, quoiqu'il ait été abattu. Il n'en reste pas moins prisonnier. Le terrible Ferragus vient le second. Malgré sa taille gigantesque et sa force démesurée, il est abattu comme Astolphe; mais il ne se rend pas. Les quatre géants s'avancent et l'entourent; il les tue. L'Argail veut lui faire entendre raison; chose impossible. Il faut qu'il se batte l'épée à la main. Le combat est des plus terribles, et recommence plusieurs fois. Angélique, incertaine du succès, s'enfuit dans la forêt des Ardennes, à l'entrée de laquelle on se bat. L'Argail la suit; Ferragus court sur ses traces, le joint, le force encore à se battre, et n'est satisfait que quand il lui a donné la mort. Le jeune chevalier ne lui demande en mourant d'autre grâce que d'être jeté avec ses armes dans le fleuve voisin, pour qu'on ne reproche pas un jour à sa mémoire qu'il s'est laissé vaincre ayant de si fortes armes. Ferragus y consent, à l'exception du casque, qu'il portera pendant quatre jours seulement, parce qu'il a perdu le sien dans le combat. Il viendra ensuite le jeter au même endroit où il aura laissé le corps et le reste de l'armure. Cela dit et convenu, l'Argail expire, et Ferragus, après lui avoir ôté son casque, et s'en être couvert, va précipiter le corps dans la rivière. Ce n'est pas sans avoir versé des larmes sur la mort prématurée de ce brave guerrier. Il reste quelque temps les yeux fixés sur l'endroit où il l'a jeté, et reprend tout pensif le chemin qui l'avait conduit au bord du fleuve 484. On reconnaît à ce trait de nature le poëte sensible et l'homme nourri de l'étude des anciens.
C'est ainsi que s'annonce le caractère de Ferragus. Ceux de Roland et de Renaud sont aussi mis en scène dès le commencement, tous deux par cet amour soudain que leur inspire Angélique. Renaud apprend le premier qu'elle s'est enfuie et que Ferragus est à sa poursuite. Il court sur leurs traces vers la forêt. Roland apprend les mêmes nouvelles, et de plus que son cousin Renaud s'est mis aussi à la recherche d'Angélique. Il le connaît; s'il peut la trouver, il sait de quoi il est capable. C'en est trop, il prend ses armes, monte sur son cheval Bride-d'Or, et galoppe vers les Ardennes. Renaud arrive dans la forêt, épuisé de fatigue et de soif. Il s'arrête auprès d'une fontaine d'eau limpide. Le poëte, mêlant ici les romans de la Table ronde avec ceux de Charlemagne et de ses paladins, feint que cette fontaine avait été enchantée par Merlin, et qu'elle inspirait à ceux qui buvaient de ses eaux la haine la plus violente pour l'objet qu'ils avaient le plus aimé 485.
Renaud en boit, et à l'instant il rougit de son amour, déteste Angélique autant qu'il l'aimait, revient sur ses pas pour sortir de la forêt, et ne s'arrête qu'auprès d'une autre fontaine plus agréable encore que la première. Il s'assied, se repose et s'endort. Ce n'était point Merlin qui avait enchanté cette fontaine; elle tenait de sa nature un effet tout contraire, et l'on ne pouvait en boire sans se sentir brûler d'amour; en un mot, c'était la fontaine de l'Amour même 486. Angélique, échappée aux poursuites de Ferragus, arrive un instant après. La chaleur excessive et une longue course l'ont altérée; elle boit à la fontaine, et au même instant elle aperçoit Renaud endormi. L'eau magique fait son effet; Angélique approche, admire le chevalier, cueille des fleurs, les jette sur son visage. Renaud s'éveille: elle s'attend qu'il va être enchanté de la voir; mais il l'aperçoit à peine, que l'eau de la Haine agissant en lui, il se lève brusquement, remonte sur son cheval, et fuit à toute bride. Angélique le suit de toute la rapidité du sien, en lui disant, ou plutôt lui criant les choses les plus tendres 487; mais il ne l'entend plus; Bayard l'emporte loin de la vue d'Angélique, qui revient alors tristement au lieu d'où elle était partie. Elle reconnaît la place où Renaud s'était endormi, l'herbe et les fleurs qu'il avait foulées, les arbres qui le couvraient de leur ombrage. Elle s'y arrête, adresse à tous ces objets des discours passionnés; et succombant à tant d'agitation et de fatigue, elle s'endort à son tour 488.