CHAPITRE IV.

«On immole les chèvres les plus grasses;
des hérauts viennent épancher l'eau sur
les mains; de jeunes esclaves remplissent
les cratères de vin; d'autres le présentent
dans des coupes. Quand les libations sont
achevées, Ulysse, tout entier à la trame
qu'il ourdit, prend ainsi la parole.»
Odyssée, liv. XXI.









Le prieur Aymer avait profité du moment pour quitter sa robe de voyage et en prendre une autre plus riche, sur laquelle il portait une chape élégamment brodée. Outre l'anneau d'or, marque de sa dignité, ses doigts, malgré les canons de l'Église, étaient chargés de bagues et de pierres précieuses; ses sandales étaient du plus beau cuir qu'on eût jamais importé d'Espagne, sa barbe était réduite à la plus petite dimension que pût permettre son ordre, et sa tonsure cachée par une toque écarlate où brillait la plus riche broderie.

Le chevalier du temple avait de même pris un autre costume, et, quoiqu'il fût moins chargé d'ornemens, il portait des vêtemens bien aussi somptueux, et avait l'air beaucoup plus imposant que son compagnon. Il avait remplacé sa cotte de mailles par une tunique de soie pourpre, garnie de fourrure, sur laquelle flottait sa longue robe à longs plis et d'une blancheur éblouissante; la croix à huit pointes de son ordre était taillée en velours noir à son manteau, sur l'épaule gauche. Il n'avait plus la toque qui descendait sur ses sourcils, et sa tête découverte montrait une épaisse chevelure bouclée naturellement et d'un noir de jais; ce qui s'alliait avec son teint extraordinairement basané. Rien de plus majestueux que son port et ses manières; mais on y remarquait cette hauteur acquise par l'habitude d'une autorité sans bornes.

Ces deux illustres personnages étaient suivis de leur cortége respectif, et de l'individu qui leur avait servi de guide. Celui-ci, placé à une distance plus humble, n'avait de remarquable que son costume de pèlerin. Le grand manteau de serge noire grossière qui l'enveloppait entièrement avait la forme de celui de nos hussards, ayant un collet rabattu tout-à-fait analogue pour couvrir les bras; et on l'appelait un sclaveyn ou slavonien. Des sandales attachées par une lanière sur ses pieds nus; un grand chapeau dont les larges bords étaient chargés de coquilles; enfin un long bâton, au bout inférieur garni en fer, et dont le haut était orné d'une branche de palmier, complétaient l'équipement du pèlerin. Il marchait avec modestie à la suite du cortége qui entrait dans la salle, et, voyant que la table inférieure était à peine assez grande pour les gens de Cedric et l'escorte des voyageurs, il se mit sur une escabelle, sous une des deux grandes cheminées, occupé à sécher ses vêtemens, en attendant que quelqu'un lui fît place à la table, ou que l'hospitalité de l'intendant de Cedric lui présentât quelques rafraîchissemens.

À l'aspect de ces hôtes, Cedric se leva d'un air de dignité, descendit de son dais, fit trois pas en avant, et les attendit. «Je suis fâché, révérend prieur, dit-il à Aymer, que mon voeu m'empêche d'avancer plus loin pour accueillir dans le foyer de mes ancêtres des hôtes comme vous et ce vaillant chevalier de la sainte milice du Temple. Mon intention a dû vous expliquer la cause de ce manque apparent de courtoisie. Excusez-moi également si je vous parle dans ma langue maternelle, et daignez l'employer vous-même pour me répondre, si vous la connaissez; autrement, je crois entendre assez le normand pour comprendre ce que vous aurez à me communiquer.»--«Digne franklin, répondit le prieur, ou plutôt permettez-moi de dire généreux thane, quoique ce titre soit un peu suranné, les voeux doivent s'accomplir; ce sont des liens qui nous attachent au ciel, et dont la victime garde le poids au pied des autels. Ils doivent être accomplis, à moins que notre sainte mère l'Église ne juge à propos de nous en relever. Pour l'idiome dont nous nous servirons, j'userai très volontiers de celui que parlait ma respectable aïeule, Hilda de Middleham, qui mourut en odeur de sainteté presque aussi bien que sa glorieuse patronne, la bienheureuse Hilda de Withby.»

Quand le prieur eut achevé ce qu'il considérait comme une harangue conciliatrice, son compagnon dit en peu de mots avec une certaine emphase: «Je parle toujours français, idiome du roi Richard et de sa noblesse; mais j'entends assez l'anglais pour communiquer avec les indigènes.» Cedric lui lança un de ces regards d'impatience et de colère que provoquait toujours en lui toute comparaison entre les deux nations rivales; mais, se rappelant les devoirs de l'hospitalité, il cacha son ressentiment, invita d'un geste ses hôtes à prendre place sur deux siéges placés à sa gauche, mais un peu plus bas que le sien, et donna ordre qu'on servît le souper.

Pendant que les domestiques se hâtaient d'obéir à leur maître, celui-ci aperçut à l'autre bout de la salle Gurth et Wamba, qui venaient d'arriver. «Qu'on fasse avancer ces deux valets fainéans,» dit le Saxon avec impatience. Les deux coupables s'étant approchés du dais: «Pourquoi êtes-vous rentrés si tard, vilains que vous êtes? Qu'est devenu le troupeau que je t'avais confié, misérable Gurth? l'as-tu laissé enlever par des outlaws et des maraudeurs?»--«Sauf votre bon plaisir, répondit Gurth, j'ai ramené le troupeau tout entier.»--«Mais il ne me plaît pas d'être deux heures à penser le contraire et à couver des plans de vengeance contre des voisins qui ne m'ont pas offensé. Je t'avertis que la première fois qu'il t'en arrivera autant les fers et la prison me vengeront de ta négligence.

Gurth, connaissant le caractère irritable de son maître, ne chercha point à s'excuser; mais le fou, que les priviléges de son titre rendaient plus sûr de l'indulgence de Cedric, se chargea de répondre. «En vérité, notre oncle, lui dit-il, vous n'êtes ce soir ni sage ni raisonnable.»--«Silence, Wamba! car si tu prends de telles licences, je t'enverrai, tout fou que tu es, faire pénitence et recevoir la discipline dans la loge du portier.»--«Que votre sagesse daigne me dire d'abord s'il est juste et raisonnable de punir quelqu'un pour le délit d'un autre?»--«Certainement non.»--«Pourquoi donc punir Gurth de la faute de son chien Fangs? Nous ne nous sommes pas amusés un seul instant en chemin, je vous l'assure; mais Fangs n'a pu réunir le troupeau que lorsque le dernier coup de cloche du soir s'est fait entendre.»--«Si c'est la faute de Fangs, dit Cedric en s'adressant à Gurth, il le faut pendre et avoir un autre chien.»--«Avec tout le respect que je vous dois, mon oncle, dit le fou, ce n'est point encore la justice complète. Ce n'a pas été non plus la faute de Fangs s'il est estropié et incapable de rassembler le troupeau; c'est la faute de celui qui lui a arraché les griffes de devant, opération à laquelle il n'aurait jamais consenti si on l'avait consulté.»--«Et qui a osé estropier le chien de mon esclave?» s'écria le Saxon transporté de fureur.--Le vieux Hubert, le garde-chasse de sir Philippe Malvoisin. Il a attrapé Fangs dans la foret; il a prétendu qu'il chassait le daim, en contravention aux droits de son maître.»

«Au diable Malvoisin et son garde! s'écria Cedric; je leur apprendrai qu'en vertu de la grande charte des bois 36, cette forêt n'est pas une forêt privilégiée. Mais c'en est assez, coquin; retourne à ta place. Toi, Gurth, prends un autre chien; et si le garde ose le toucher, je gâterai son arc, et je veux que toutes les malédictions données à un lâche tombent sur ma tête si je ne lui coupe pas l'index de la main droite, pour le mettre dans l'impossibilité de jamais lancer une flèche. Je vous demande pardon, mes dignes hôtes, mais je suis entouré, sire chevalier, de voisins aussi méchans que les infidèles contre qui vous avez combattu dans la Terre-Sainte. Le souper est servi, prenez-en votre part, et que le bon accueil fasse passer la mauvaise chère.»

Note 36 (retour) Guillaume-le-Conquérant avait rendu des ordonnances très sévères contre le droit de chasse, presque illimité dans le code saxon. Tout chien qu'on eût trouvé à dix milles d'une foret royale devait titre mutilé, sans quoi son maître était regardé comme traître au roi et à l'état.
A. M.

Le repas, cependant, n'exigeait pas d'excuse de la part du maître de la maison. Le bas-bout de la table était couvert de porc bouilli, rôti et grillé; et l'on voyait sur la table d'honneur des volailles, du chevreau et du gibier de toute espèce, plusieurs sortes de poissons, des gâteaux et des tourtes au fruit et au miel. Les oiseaux nommés petits-pieds n'étaient pas servis sur des assiettes; les pages les présentaient, enfilés dans des brochettes, successivement à chaque convive, devant lequel, s'il était un personnage distingué, on plaçait un gobelet d'argent; car les autres buvaient dans de larges cornes.

Comme on allait commencer le repas, le majordome, levant tout à coup sa baguette, s'écria: «Place à lady Rowena!» Une porte latérale du côté du dais s'ouvrit, et Rowena fit son entrée, accompagnée de quatre suivantes. Cedric, bien surpris, et sans doute peu agréablement, de la voir paraître en une telle occasion, se hâta d'aller au devant d'elle, et la conduisit d'un air respectueux au fauteuil placé à sa droite et destiné à la maîtresse de la maison. Chacun se leva, et répondit par une inclinaison de tête à la révérence pleine de grâce qu'elle fit en arrivant. Elle prit sa place ordinaire à table; mais, avant qu'elle fût assise, le templier dit tout bas au prieur: «Je ne porterai pas votre collier d'or au tournoi, et mon vin de Chio est à vous.»--«Ne vous l'avais-je pas dit? répondit Aymer: mais modérez vos transports, le franklin vous observe.» Sans faire attention à cet avis, Bois-Guilbert, ne connaissant d'autres lois que sa volonté, eut les yeux continuellement fixés sur la belle Saxonne, dont son imagination était peut-être d'autant plus frappée qu'il remarquait en elle des charmes tous différens de ceux des odalisques de l'Orient.

Douée des plus belles proportions de son sexe, lady Rowena était d'une taille avantageuse, mais non d'une stature à exciter l'étonnement. Son teint était d'une blancheur éclatante, mais la noblesse de tous ses traits préservait sa physionomie de la fadeur qui en résulte quelquefois. Ses beaux yeux bleus, surmontés de sourcils bien arqués, semblaient formés pour enflammer comme pour attendrir, pour ordonner comme pour supplier. Si la douceur était l'expression naturelle de sa physionomie, l'habitude de commander et de recevoir des hommages semblait également lui avoir imprimé une fierté qui modifiait son caractère. Ses longs cheveux noirs, de même couleur que ses soucis, formaient de nombreuses boucles que l'art sans doute avait arrangées. Elles étaient ornées de pierres précieuses, et sa chevelure, portée dans toute sa longueur, annonçait une condition libre et une naissance illustre. Le cou de la jeune Saxonne était entouré d'une chaîne d'or, à laquelle pendait un petit reliquaire de même métal. Ses bras étaient nus et ornés de bracelets. Sa parure consistait en une robe de dessous et un jupon de soie d'un vert pâle, sur laquelle était une autre robe flottante à larges manches qui atteignaient à peine le coude. Cette seconde robe était cramoisie, et d'une laine des plus fines. Un tissu de soie mêlée d'or était attaché de façon à pouvoir lui couvrir le visage et le sein, à la manière espagnole, ou à former une sorte de draperie sur ses épaules.

Lorsqu'elle vit les regards du templier tournés sur elle avec une ardeur qui les faisait ressembler à deux charbons enflammés dans une sombre fournaise, elle abaissa avec dignité son voile sur son visage, comme pour lui faire sentir que cette liberté lui déplaisait. Cedric vit ce mouvement et en comprit la cause. «Sire templier, dit-il, les joues de nos jeunes filles saxonnes sont trop peu accoutumées au soleil pour supporter le regard fixe d'un croisé.»

«Si j'ai commis une faute, répondit Brian, je vous demande pardon, c'est-à-dire je demande pardon à lady Rowena, car mon humilité ne peut aller plus loin.»--Lady Rowena, dit le prieur, nous a punis tous en réprimant la hardiesse de mon ami. J'espère qu'elle sera moins cruelle au riche tournoi où nous la verrons.»--«Il est encore douteux que nous y allions, dit Cedric; je n'aime pas ces vanités, qui étaient inconnues à mes pères quand l'Angleterre était libre.»--«Permettez-nous d'espérer, reprit le prieur, que nous pourrons vous décider à y aller avec nous. Les routes ne sont pas sûres, et un chevalier tel que sir Brian de Bois-Guilbert n'est pas une escorte qui soit à dédaigner.»

«Sire prieur, répondit le Saxon, toutes les fois que j'ai voyagé dans ce pays, je n'ai eu besoin d'autre aide que de celle de mes domestiques et de mon épée. Si nous allons à Ashby-de-la-Zouche, ce sera avec notre noble voisin et compatriote Athelstane de Coningsburgh, et avec une suite suffisante pour nous moquer également des outlaws et des barons ennemis. A votre santé, sire prieur; je vous rends grâce de votre courtoisie. Goûtez ce vin, j'espère qu'il ne vous déplaira point. Si pourtant vous étiez assez rigide observateur des règles monastiques pour préférer votre lait acide, je ne veux pas vous obliger à pousser la courtoisie jusqu'à me faire raison.»--«Oh! dit le prieur en souriant, ce n'est que dans les murs du prieuré que nous nous bornons au lac dulce et acidum. Quand nous nous trouvons dehors, nous nous conformons aux usages du monde. Je répondrai donc à votre santé avec la même liqueur; pour l'autre breuvage dont vous me parlez, je l'abandonne à mes frères lais.

«Et moi, dit le templier en emplissant sa coupe, je porte la santé de la belle Rowena. Depuis que ce nom est connu en Angleterre, jamais pareil hommage ne fut mieux mérité. Je pardonnerais au malheureux Vortigern d'avoir perdu son honneur et son royaume, si l'ancienne Rowena avait eu la moitié des attraits de la moderne.»--«Je vous dispense de tant de courtoisie, sire chevalier, dit lady Rowena sans lever son voile; ou, pour mieux dire, je vais vous prier de nous en donner une preuve, en nous apprenant quelles sont les dernières nouvelles de la Palestine. Ce sujet sera plus agréable à des oreilles anglaises, que tous les complimens que votre éducation française vous apprend.»

«J'ai bien peu de chose à dire, répondit Bois-Guilbert, si ce n'est que le bruit d'une trêve avec Saladin paraît se confirmer.»

Il fut interrompu par Wamba, qui avait pris sa place ordinaire sur une chaise dont le dossier était décoré de deux oreilles d'âne; elle était à deux pas derrière celle de son maître, qui de temps en temps lui donnait quelque morceau qu'il prenait sur son assiette, faveur que le bouffon partageait avec des chiens favoris admis dans la salle. Wamba, ayant une petite table devant lui, les talons appuyés sur le bâton de sa chaise, les joues creuses et semblables à un casse-noisettes, tenait les yeux à demi fermés, et ne perdait pas une occasion de lancer ses quolibets. «Ces trêves avec les infidèles me vieillissent bien!» s'écria-t-il sans s'inquiéter s'il interrompait le fier templier.

«Que veux-tu dire, imbécille?» lui demanda son maître, dont les traits annonçaient qu'il ne se fâcherait point de ses plaisanteries.--«C'est que je m'en rappelle trois, répondit Wamba, dont chacune devait durer cinquante ans, de manière que, si je calcule bien, je dois avoir aujourd'hui cent cinquante ans.»--«N'importe, dit le templier, qui reconnut son ami de la foret, je me charge de vous empêcher de mourir de vieillesse, et de vous éviter toute espèce de mort lente; si jamais vous vous avisez encore de tromper des voyageurs égarés, comme vous l'avez fait ce soir à l'égard du prieur et de moi.»

«Comment, misérable, s'écria Cedric, tromper des voyageurs! vous méritez les verges, car c'est un trait de méchanceté plutôt que de folie.»--«Je vous en prie, mon oncle, veuillez faire grâce à la malice à cause de la folie; je n'ai fait qu'une légère erreur, en prenant ma main droite pour ma gauche; et sous ce rapport, je dois être excusé par celui qui a choisi pour guide et pour conseiller un véritable fou.»

La conversation fut interrompue par l'arrivée du domestique de la porte, qui annonça qu'un étranger demandait l'hospitalité. «Qu'on le fasse entrer, répondit Cedric, quel qu'il soit, n'importe; car, dans une nuit comme celle-ci, où la nature paraît entièrement bouleversée, les animaux eux-mêmes cherchent la protection de l'homme, leur ennemi mortel, plutôt que de succomber sous la fureur des élémens.» Oswald sortit immédiatement pour exécuter les ordres de son maître.



CHAPITRE V.

«Un juif n'a-t-il pas des yeux? n'a-t-il
pas des mains, des organes, des membres,
des sens, des affections, des passions?
Quelle différence y a-t-il entre lui et un
chrétien? Ne se nourrit-il pas des mêmes
alimens? n'est-il pas blessé par les mêmes
armes, sujet aux mêmes maladies, guéri
par les mêmes remèdes, échauffé par le
même été, et refroidi par le même hiver?»

Shakspeare, le Marchand de Venise,
act. III, sc. I.












Oswald rentré, s'approchant de son maître, lui dit à l'oreille: «C'est un juif qui se nomme Isaac d'Yorck; faut-il que je l'introduise dans la salle?»--«Que Gurth se charge de tes fonctions, Oswald, dit Wamba avec son effronterie accoutumée. Un gardien de pourceaux est un introducteur assez bon pour un juif.»

«Sainte Marie! dit le prieur en faisant un signe de croix, admettre en notre présence un juif mécréant!»--«Un chien de juif, dit le templier, approcherait d'un défenseur du saint Sépulcre!»--«Par ma foi, dit Wamba, il me semble que les templiers préfèrent l'argent des juifs à leur compagnie.»--«Paix! mes dignes hôtes, dit Cedric; mon hospitalité ne doit pas être limitée par vos antipathies. Si le ciel a supporté, pendant des siècles, une nation de mécréans aussi têtus, nous pouvons bien endurer quelques heures la présence d'un Israélite. Personne ne sera contraint de lui parler ni de manger avec lui; on lui donnera une table à part, ajouta-t-il en souriant, à moins que ces étrangers à turbans ne consentent à le recevoir dans leur société.»

«Sire franklin! dit le templier; mes esclaves sarrasins sont de bons musulmans, et leur mépris pour les juifs n'est pas moins profond que celui d'un chrétien.»--«Oh! ma foi, dit Wamba, je ne sais pas pourquoi les sectateurs de Mahomet et de Termagaut ont de pareils avantages sur ce peuple autrefois choisi de Dieu.»--«Il se placera près de toi, Wamba, dit Cedric, un fou et un juif doivent être bien ensemble.»--«Mais le fou, répondit Wamba, en s'emparant du reste d'un jambon, saura bien élever entre lui et le juif un boulevart salutaire.»--«Paix, dit Cedric, le voici.»

Introduit avec peu de cérémonie, s'avançant avec crainte et hésitation, et saluant profondément à plusieurs reprises, un vieillard maigre et de haute stature, mais à qui l'habitude de se courber avait fait perdre quelque chose de sa taille, s'approche du bout inférieur de la table; ses traits ouverts et réguliers, son nez aquilin, ses yeux noirs et perçans, son front élevé et sillonné de rides, sa longue barbe, ses cheveux gris, lui auraient donné un air respectable, si sa physionomie particulière n'eût annoncé en lui le descendant d'une race qui, durant ce siècle d'ignorance, était à la fois détestée par le peuple crédule, imbu de préjugés, et persécutée par la noblesse avide et rapace, et qui, peut-être, par l'effet de cette haine et de cette persécution, avait gardé un caractère national dont les principaux traits, pour n'en pas dire davantage, étaient la bassesse, l'avarice et la cupidité.

Les vêtemens de l'Israélite, mouillés par une pluie d'orage, consistaient en un grand manteau brun sur une tunique d'un pourpre foncé; il avait de grandes bottes garnies de fourrures; une ceinture qui soutenait un très petit couteau de chasse et une écritoire; un bonnet jaune carré, d'une forme particulière, prescrite aux juifs pour les distinguer des chrétiens, et qu'il ôta respectueusement à l'entrée de la salle.

L'accueil qu'il obtint dans le château de Cedric fut tel que l'ennemi le plus fanatique des tribus de Jacob en eût été flatté. Cedric lui-même, qu'il salua plusieurs fois avec la plus profonde humilité, ne lui répondi que par un geste hautain, pour lui signifier qu'il pouvait prendre place à la table inférieure, où cependant personne ne voulut le recevoir; au contraire, partout où il se présentait, en faisant le tour de la table en vrai suppliant, on éloignait les coudes de chaque côté du corps, on se serrait voisin contre voisin, et les domestiques saxons, livrés à leur souper comme de vrais affamés, ne s'inquiétaient nullement des besoins du nouvel arrivé. Les frères lais qui avaient escorté l'abbé faisaient des signes de croix en regardant l'intrus avec une sainte horreur; et les Sarrasins irrités, quand il arriva près d'eux, retroussèrent leurs moustaches, et mirent la main sur la garde de leurs sabres, comme dernier moyen d'éviter la souillure d'un juif.

Les mêmes motifs qui avaient déterminé Cedric à faire ouvrir sa maison à ce fils d'un peuple réprouvé, l'auraient porté à donner l'ordre à ses gens de le recevoir avec plus d'égards; mais il s'occupait alors d'une discussion que le prieur venait d'entamer sur les différentes races de chiens et sur les moyens de les croiser, et ce sujet ne pouvait être interrompu pour savoir si un juif irait se coucher sans souper.

Tandis qu'Isaac était ainsi traité en paria dans cette maison comme son peuple au milieu des nations de la terre, le pèlerin, assis sous la cheminée, et qui avait soupé sur une petite table, eut compassion du malheureux. Se levant tout à coup: «Vieillard, lui dit-il, viens occuper cette place, mes vêtemens sont secs, et les tiens sont mouillés; mon appétit est apaisé et le tien ne l'est pas.» En même temps il rapprocha les tisons dispersés dans l'immense cheminée, posa lui-même sur la petite table ce qui était nécessaire au souper du juif, et, sans attendre ses remercîmens, s'avança vers le bout de la table, pour éviter sans doute d'avoir plus de communication avec l'objet de sa pitié.

S'il avait existé un artiste capable de dessiner ce juif courbé devant le feu, étendant ses mains ridées et tremblantes, ç'aurait été une excellente personnification de l'hiver. Ayant un peu chassé le froid, le juif s'assit devant la petite table et mangea avec une hâte qui prouvait une longue abstinence. Cependant, le prieur et Cedric continuaient leur dissertation sur les chiens; Rowena causait avec une de ses suivantes; et l'orgueilleux templier, les regards attachés tour à tour sur le juif et sur la belle Saxonne, semblait méditer quelque projet qui l'intriguait singulièrement.

«Je m'étonne, Cedric, dit le prieur, que, nonobstant votre prédilection pour votre langue énergique, vous n'ayez pas admis dans vos bonnes graces le français-normand, au moins en ce qui regarde les termes de lois et de chasse. Nul idiome ne peut fournir à un chasseur des expressions aussi variées dans cet art joyeux.»--«Bon père Aymer, répondit Cedric, je ne me soucie aucunement de ces termes recherchés qui arrivent d'outre-mer; je goûte, sans cela, les plaisirs de la chasse au milieu de nos bois. Je n'ai que faire, pour sonner du cor, d'appeler mes fanfares une réveillée ou une mort. Je sais fort bien pousser ma meute sur le gibier et mettre une pièce en quartiers, quand elle est prisé, sans avoir recours au jargon de curée, de nombles 37, d'arbor, etc., et de tout le bavardage du fabuleux sir Tristrem 38.

Note 37: (retour) Les nombles, parties élevées entre les cuisses du cerf. Faire l'arbor, vider la bête.
Note 38: (retour) Tristrem, premier chevalier qui fit de la vénerie une science et en détermina la langue. A. M.

«Le Français, dit le templier en haussant la voix d'un ton présomptueux, suivant ses habitudes, est non seulement l'idiome naturel de la chasse, mais encore celui de l'amour et de la guerre, celui qui doit gagner le coeur des belles et répandre la terreur parmi les ennemis.»--«Sire templier, dit Cedric, videz votre coupe et remplissez celle du prieur, tandis que je vais remonter à une trentaine d'années. Tel que j'étais à cette époque, mon franc saxon n'avait pas besoin d'ornemens français pour se rendre propice l'oreille d'une femme, et les champs de North-Alterton 39 pourraient dire si, à la journée du Saint-Étendard, le cri de guerre saxon ne fut pas entendu aussi loin dans les rangs de l'armée écossaise, que le cri de guerre normand: À la mémoire des braves qui combattirent dans cette journée! Faites-moi raison, mes chers hôtes;» et ayant vidé d'un trait son verre, il continua avec une chaleur toujours croissante: «Oui, ce fut une mémorable levée de boucliers, lorsque cent bannières se déployèrent sur les têtes des braves; que le sang coula autour de nous par torrens, et où la mort devint préférable à la fuite. Un barde saxon eût appelé cette journée la fête des épées, le rassemblement des aigles fondant sur leur proie, le heurt affreux des lances contre les boucliers, un bruit de guerre plus propre à chatouiller l'oreille que les airs joyeux d'un festin de noces! mais nos bardes ne sont plus; nos exploits se perdent dans ceux d'une autre race; notre langue, notre nom même, sont près de s'éteindre, et il ne reste qu'un vieillard isolé pour donner des larmes à tant de vicissitudes. Échanson paresseux, remplis les verres. Allons, sire templier, aux forts en armes! aux valeureux champions, quelles que soient leur nation et leur langue, qui aujourd'hui combattent avec le plus de persévérance parmi les défenseurs de la croix.»

Note 39: (retour) Bourg du comté d'York, près duquel se donna, en 1138, la bataille de l'Étendard, entre les Écossais et les Anglais. A. M.

«Il ne sied guère à celui qui porte cet emblème sacré de répondre, dit Bois-Guilbert en montrant la croix brodée sur son manteau; mais à qui pourrait-on décerner la palme, entre les défenseurs de la croix, si ce n'est aux champions mêmes du saint Sépulcre, aux vaillans chevaliers du temple?»--«Aux chevaliers hospitaliers, dit le prieur: j'ai un frère dans leur ordre.»--«Je respecte leur gloire, dit le templier; cependant....»--«Je crois, notre oncle, dit Wamba en l'interrompant, que, si Richard Coeur-de-Lion eût écouté les avis d'un fou, il fût resté chez lui avec ses braves Anglais, et eût laissé l'honneur de délivrer Jérusalem à ces chevaliers qui y étaient le plus intéressés.»--«L'armée anglaise en Palestine, demanda lady Rowena, n'avait-elle donc aucun guerrier dont le nom mérite de briller à côté des chevaliers du temple et de ceux de Saint-Jean?»--«Pardonnez-moi, belle étrangère, dit le templier; le monarque anglais avait amené avec lui une foule de braves champions, qui ne le cédaient qu'à ceux dont les glaives ont été le boulevart perpétuel de la Terre-Sainte.»--«Qui ne le céderaient à personne!» s'écria le pèlerin en s'approchant pour mieux entendre cette conversation qui commençait à l'impatienter. Tous les yeux se tournèrent sur-le-champ vers lui. «Je soutiens, dit-il d'une voix ferme et haute, que les chevaliers anglais de l'armée de Richard ne prétendaient céder la palme à aucun de ceux qui prirent les armes pour la défense de la Terre-Sainte; je soutiens, en outre, car je l'ai vu, qu'après la prise de Saint-Jean-d'Acre, le roi Richard eut un tournoi avec cinq de ses chevaliers contre tous venans; que chacun d'eux fournit trois courses dans cette journée, et fit vider les arçons à ses trois adversaires; enfin, qu'au nombre des assaillans se trouvaient sept chevaliers du temple. Sir Brian de Bois-Guilhert sait mieux que personne si je dis la vérité.»

Aucune langue ne pourrait exprimer la rage qui embrasa la sombre physionomie du templier après avoir entendu ces paroles. Dans l'excès de sa fureur, sa main tremblante se porta involontairement sur la garde de son épée; et, s'il ne la tira point, c'est qu'il sentit qu'il ne pouvait se permettre avec impunité dans ce lieu un pareil acte de violence. Cedric, dont le caractère décelait la droiture et la loyauté, et dont rarement la capacité saisissait plus d'une idée à la fois, était si triomphant de ce qu'il entendait à la louange de ses concitoyens, qu'il ne remarqua point la confusion et la colère de son hôte. «Pèlerin, s'écria-t-il, je te donnerais ce bracelet d'or, si tu pouvais me dire le nom des chevaliers qui soutinrent si dignement la gloire de l'heureuse Angleterre.»--«Je vous les nommerai très volontiers, dit le pèlerin, et cela sans guerdon 40, car j'ai fait voeu de ne point toucher de l'or pendant un certain laps de temps.»--«Je porterai le bracelet pour vous, si vous le voulez,» dit Wamba.--«Le premier en honneur, en rang, en courage, reprit le pèlerin, était le brave Richard, roi d'Angleterre.»--«Je lui pardonne, dit Cedric, je lui pardonne d'être issu de l'odieux tyran duc Guillaume.»--«Le second était le comte de Leicester; le troisième, sir Thomas Multon de Gilsland.»--«Au moins celui-ci est de famille saxonne, dit Cedric d'un air de triomphe.»--«Le quatrième, sir Foulk Doilly.»--«Encore de race saxonne, du moins du côté de sa mère,» interrompit Cedric, qui ne perdait pas un mot du récit, et à qui le triomphe de Richard et de ses compatriotes faisait oublier en partie sa haine contre les Normands. «Et le cinquième?»--«Le cinquième, sir Edwin Turneham.»--«Véritable Saxon, par l'ame d'Hengist!» s'écria Cedric tout joyeux. «Et le sixième, quel était son nom?»--«Le sixième,» répondit le pèlerin après une pause pendant laquelle il sembla réfléchir,» était un jeune chevalier moins renommé, qui fut admis dans cette honorable compagnie moins pour aider à l'entreprise que pour compléter le nombre de ceux qui allaient s'y dévouer.»

Note 40: (retour) Ce mot rappelle l'italien guiderdone, qui veut dire aussi récompense. A. M.

«Sire pèlerin, reprit Brian de Bois-Guilbert, après tant de choses, ce manque de mémoire est bien tardif. Mais je dirai le nom du chevalier qui triompha de l'ardeur de mon coursier et de ma lance. Ce fut le chevalier d'Ivanhoe 41, et nul entre les cinq autres n'acquit plus de gloire pour son âge. Néanmoins, je proclamerai à haute voix que, s'il était ici, et qu'il voulut joûter contre moi au tournoi qui va s'ouvrir, monté et armé comme je le suis actuellement, je lui donnerais le choix des armes sans conserver le moindre doute sur le résultat du combat.»--«S'il était près de vous, répondit le pèlerin, il n'hésiterait pas à accepter votre défi; mais ne troublons point la paix de ce château par des bravades sur un combat qui, vous le savez fort bien, ne saurait avoir lieu. Si jamais Ivanhoe revient de la Palestine, je suis certain qu'il se mesurera avec vous.»--«Bonne caution! s'écria le templier. Quel gage en donnez-vous?»--«Ce reliquaire, dit le pèlerin, en montrant une petite boîte d'ivoire d'un travail précieux; ce reliquaire contenant un morceau du bois de la vraie croix, que j'ai rapporté du monastère du Mont-Carmel.»

Note 41: (retour) Les Anglais donnent à ce nom d'Ivanhoe la prononciation d'Aïvanhô, quelques Écossais celle d'Ivenhô, et les Français, en général, celle d'Ivanhoé, quoiqu'il fût peut-être plus naturel de prononcer Ivanho. A. M.

Le prieur de Jorvaulx fit un signe de croix que toute la compagnie ne manqua pas d'imiter, à l'exception du juif, des mahométans et du templier. Celui-ci, sans donner aucune marque de respect pour la sainteté de cette relique, détacha de son cou une chaîne d'or qu'il jeta sur la table en disant: «Que le prieur Aymer conserve mon gage avec celui de cet inconnu, comme une promesse que, lorsque le chevalier Ivanhoe arrivera en Angleterre, il aura à répondre au défi de Brian de Bois-Guilbert; et, s'il ne l'accepte pas, j'inscrirai son nom avec l'épithète de lâche sur les murs de toutes les commanderies du Temple en Europe.»--«Vous n'aurez pas un tel souci, répondit Rowena. Si nulle voix ne s'élève ici en faveur d'Ivanhoe absent, la mienne se fera entendre. J'affirme qu'il ne refusera jamais un cartel honorable; et, si ma faible garantie pouvait ajouter au gage inappréciable de ce pèlerin, je répondrais qu'Ivanhoe saura se mesurer avec ce fier chevalier comme il le souhaite.

Une multitude d'émotions opposées, qui se combattaient dans le coeur de Cedric, l'avaient réduit au silence pendant cette discussion. L'orgueil satisfait, le ressentiment, l'embarras, se peignaient tour à tour sur son front comme les nuages chassés par un vent orageux, tandis que tous ses serviteurs, sur qui le nom du sixième chevalier semblait avoir produit un effet électrique, demeuraient dans l'attente, les yeux fixés sur leur maître. Mais ce ne fut qu'après avoir entendu Rowena que Cedric tout à coup sentit qu'il devait rompre le silence.

«Lady Rowena, dit-il, ce langage est intempestif. S'il était besoin d'une autre garantie, moi-même, tout offensé que je suis, je répondrais sur mon honneur de celui d'Ivanhoe; mais il ne manque rien aux assurances du combat, même en suivant les règles de la chevalerie normande. N'est-il pas vrai, prieur Aymer?»--«Oui, oui, répondit celui-ci; la sainte relique et la superbe chaîne seront en sûreté, dans le trésor de notre couvent, jusqu'à l'époque de ce défi.»

À ces mots, faisant encore un signe de croix, il remit le reliquaire au frère Ambroise, un des moines de sa suite, et plaça la chaîne d'or, avec moins d'appareil, mais peut-être avec plus de satisfaction intérieure, dans une poche doublée de peau parfumée, qui s'ouvrait sous son bras gauche. «Noble Cedric, dit-il alors, votre vin est si bon, qu'il semble faire entendre à mes oreilles le carillon de toutes les cloches du couvent. Accordez-nous la permission de porter la santé de lady Rowena, et de songer ensuite aux douceurs du repos.»--«Par la croix de Bromholme, sire prieur, répondit le Saxon, vous démentez votre réputation. J'avais ouï dire que vous étiez homme à veiller le verre en main jusqu'aux matines, et je vois que, malgré mon âge, vous avez peine à me tenir tête. Sur ma foi, un enfant saxon de douze ans n'eût pas de mon temps quitté la table.»

Le prieur avait ses raisons pour ne pas déroger au prudent système de tempérance qu'il avait adopté. Non seulement il se croyait obligé par profession à maintenir la paix, mais il était par caractère ennemi de toute querelle. Était-ce charité pour son prochain, ou amour pour lui-même? C'était peut-être un effet de ces deux causes réunies. Il craignait que le naturel impétueux du Saxon, et le caractère altier et irascible du chevalier du Temple, ne finissent par amener une explosion désagréable. Il insinua donc adroitement que dans une lutte bachique personne ne pouvait raisonnablement risquer sa tête contre celle d'un saxon; il glissa quelques mots sur ce qu'il devait au caractère dont il était revêtu, et finit par insister pour qu'on allât goûter les bienfaits du sommeil. On servit à la ronde le coup de grâce; et les étrangers, ayant salué profondément Cedric et lady Rowena, suivirent les domestiques chargés de les conduire à leurs lits respectifs.

«Chien de mécréant, dit le templier au juif en passant près de lui, iras-tu au tournoi?»--«C'est mon dessein, n'en déplaise à votre vénérable valeur, répondit Isaac en le saluant avec humilité.»--«Sans doute afin de dévorer par ton usure les entrailles des nobles et ruiner les enfans et les femmes en leur vendant toute sorte de colifichets à la mode. Je parie que tu as sous ce grand manteau un sac rempli de shekels 42».--«Pas un seul, je vous jure; pas un seul,» s'écria le juif d'un air patelin, en rapprochant les mains et en s'inclinant; «pas même une pièce d'argent! J'en atteste le Dieu d'Abraham. Je vais à Asohy implorer le secours de quelques frères de ma tribu, pour m'aider à payer la taxe exigée par l'échiquier des juifs 43. Que Jacob me soit en aide! Je suis un malheureux, un homme ruiné! J'ai emprunté de Reuben de Tadcaster jusqu'au manteau dont je suis enveloppé.»

Note 42: (retour) Ancienne monnaie juive en or.
Note 43: (retour) Commission alors chargée d'imposer arbitrairement les juifs. A. M.

Le templier sourit, sardoniquement: «Que le ciel te maudisse, impudent menteur!» lui dit-il; et, s'éloignant comme s'il eût dédaigné de lui parler long-temps, il rejoignit ses esclaves sarrasins, auxquels il donna quelques ordres dans une langue inconnue à ceux qui étaient près de lui. Le pauvre Israélite était si interdit de ce que lui avait dit le templier, qu'on le voyait encore dans la posture la plus humble, quand Bois-Guilbert était déjà loin de lui; et lorsqu'il se releva, il avait l'air d'un homme aux pieds duquel la foudre vient de tomber, et encore étourdi du fracas qui avait déchiré ses oreilles.

L'intendant et l'échanson, précédés de deux domestiques portant des torches, et suivis de deux autres chargés de rafraîchissemens, conduisirent le prieur et le chevalier de Bois-Guilbert dans les appartemens qui les attendaient, et des valets d'un rang inférieur indiquèrent à leur suite et aux autres hôtes les chambres où ils devaient reposer jusqu'au jour.



CHAPITRE VI.

«Pour acheter sa faveur je lui fais
ce plaisir. S'il accepte, fort bien; s'il
refuse, tant mieux; mais, je vous en
prie, ne me faites aucun mal.»

Shakspeare, le Marchand de Venise.







Tandis que le pèlerin, éclairé par un domestique armé d'une torche, traversait les sombres corridors de ce manoir vaste et irrégulier, l'échanson vint lui dire à l'oreille que, si un verre d'excellent hydromel ne l'effrayait pas, il n'avait qu'à le suivre dans son appartement, où il trouverait réunis la plupart des gens de Cedric, lesquels seraient ravis d'ouïr la relation de ses aventures en Palestine, et surtout d'avoir des nouvelles du chevalier d'Ivanhoe. Wamba, qui arriva en ce moment, appuya cette proposition, et dit qu'un coup d'hydromel après minuit en valait trois après le couvre-feu. Sans contester l'apropos d'une maxime prononcée par une personne aussi imposante, le pèlerin les remercia de leur politesse, et leur dit qu'il avait juré de ne jamais parler dans la cuisine des choses dont les maîtres ne voulaient pas qu'on s'occupât dans le salon. «Un pareil voeu, dit Wamba à l'échanson, ne conviendrait guère à un esclave.»

Oswald secoua l'épaule de dépit. «Je comptais le loger dans la chambre du grenier, dit-il à demi-voix à Wamba; mais puisqu'il est si peu honnête envers les chrétiens, je le mènerai à un galetas près de celui d'Isaac le juif. Anwold, dit-il au domestique qui portait la torche, conduisez le pèlerin au cabinet du sud. Bonne nuit, sire pèlerin; je vous fais de légers remercîmens pour votre avare courtoisie.»--«Bonne nuit, et que la sainte Vierge vous bénisse,» dit le pèlerin d'un air calme; et il suivit son guide après cette courte salutation.

En traversant une antichambre où aboutissaient plusieurs portes, et qu'éclairait une petite lampe de fer, il se vit accosté par la première suivante de lady Rowena; elle lui dit avec une certaine assurance que sa maîtresse désirait lui parler, et prit la torche des mains d'Anwold, en faisant signe au pèlerin de la suivre. Il ne jugea sans doute pas convenable de refuser cette invitation comme l'autre; car, quoique son premier mouvement eût peint l'étonnement, il obéit sans mot dire.

Un petit corridor suivi de sept marches, formées chacune par une grosse poutre de bois de chêne, le conduisit dans l'appartement de lady Rowena, dont la rustique magnificence répondait au respect que lui marquait le maître du château; les murs en étaient décorés de tapisseries brodées en or et en soie, et représentant des sujets de fauconnerie. Le lit était orné d'une tapisserie semblable, et garni de rideaux teints en pourpre; les siéges étaient couverts de riches coussins, et devant un fauteuil plus élevé que les autres était un marche-pied en ivoire d'un travail précieux. Quatre grandes bougies placées dans des candélabres d'argent éclairaient cet asile. Et cependant, que nos beautés modernes n'envient point le faste d'une princesse saxonne! Les murs de son appartement étaient si pleins de crevasses et si mal crépis, qu'on voyait les tapisseries remuer au moindre souffle, et que la flamme des torches, au lieu de monter perpendiculairement, se portait de côté et d'autre comme le plumet d'un chieftain 44. Ici tout paraissait magnifique et même recherché, mais ce qu'on appelle le confortable y manquait presque entièrement; et ce genre d'agrément étant inconnu, on ne l'enviait pas.

Note 44: (retour) Capitaine ou chef de clans ou paysans de la vieille Écosse. A. M.

Lady Rowena avait derrière elle trois suivantes, qui arrangeaient ses cheveux pour la nuit. Elle était assise sur l'espèce de trône dont j'ai déjà parlé, et semblait une reine qui va recevoir d'universels hommages. Le pèlerin lui rendit les siens en fléchissant le genou. «Levez-vous, pèlerin, lui dit-elle d'un air gracieux; celui qui prend la défense de l'absent a droit au bon accueil de quiconque chérit la vérité et honore le courage. Retirez-vous, excepté la seule Elgitha, dit-elle à ses suivantes; je veux entretenir ce pèlerin.» Sans quitter l'appartement, celles-ci se retirèrent à l'extrémité opposée, s'assirent sur un banc près du mur, et gardèrent le silence comme des statues, quoiqu'elles fussent assez loin de leur maîtresse pour s'entretenir à demi-voix sans craindre de l'interrompre.

«Pèlerin, dit lady Rowena, après un muet intervalle pendant lequel elle semblait incertaine sur la manière dont elle commencerait la conversation, vous avez ce soir prononcé un nom, le nom d'Ivanhoe, ajouta-t-elle avec une sorte d'insistance, dans un château où, d'après les lois de la nature, on devrait toujours être heureux de l'entendre, et où, par un concours de circonstances déplorables, il ne peut être proféré sans exciter dans plus d'un coeur des sensations douloureuses; et j'ose à peine vous demander le lieu et la situation où vous l'avez laissé. Nous avons su que, sa mauvaise santé l'ayant retenu en Palestine après le départ de l'armée anglaise, il avait été persécuté par la faction française, à laquelle les templiers sont si dévoués.»--«Je connais peu le chevalier d'Ivanhoe, répondit le pèlerin d'une voix émue; je voudrais le connaître davantage, noble dame, puisque vous vous intéressez à sa fortune: il a surmonté, je le présume, les persécutions de ses ennemis, et il était, au moment de revenir en Angleterre, où vous devez savoir mieux que moi s'il lui reste quelque chance de bonheur.»

Lady Rowena poussa un profond soupir, et lui demanda quand on pourrait revoir Ivanhoe dans sa patrie, et s'il ne serait pas exposé à de grands périls sur la route. Sur la première question, le pèlerin avoua son entière ignorance; et sur la seconde, il répondit que le retour pouvait avoir lieu sans danger par Venise, par Gênes, et ensuite par la France. «Ivanhoe, ajouta-t-il, connaît si bien la langue et les coutumes françaises, qu'il ne court aucun risque en traversant ce dernier pays.»

«Plût à Dieu, dit lady Rowena, qu'il fût déjà ici, et en état de porter les armes au tournoi qui va se tenir, et dans lequel tous les chevaliers de cette contrée déploieront leur adresse et leur courage. Si Athelstane de Coningsburgh y remportait le prix, Ivanhoe apprendrait sans doute de fâcheuses nouvelles à son arrivée en Angleterre. Comment se trouvait-il la dernière fois que vous le vîtes? la maladie avait-elle abattu ses forces et changé ses traits?»--«Il était plus maigre et plus basané qu'à son retour de Chypre à la suite de Richard Coeur-de-Lion, et les soucis semblaient gravés sur son visage; mais je n'en parle que par ouï-dire, je ne le connais pas.»--«Il ne trouvera dans son pays, je le crains, que bien peu de motifs pour bannir ces soucis. Je vous rends graces, bon pèlerin, des détails que vous m'avez donnés sur le compagnon de mon enfance. Approchez, dit-elle à ses suivantes, offrez la coupe du repos à cet homme sacré, que je ne veux pas retenir davantage.» L'une d'elles apporta à sa maîtresse une coupe d'argent remplie de vin assaisonné de miel et d'épices; Rowena y trempe ses lèvres, et la passe au pèlerin, qui en boit quelques gouttes.»--«Acceptez cette aumône,» lui dit-elle en lui donnant une pièce d'or, «comme une marque de mon respect pour les lieux saints que vous avez visités.» Le pèlerin reçut ce don en la saluant avec une humilité profonde, et suivit Edwina hors de l'appartement pour retourner dans l'antichambre. Il y retrouva le domestique Anwold, qui, prenant la torche des mains de la suivante, le conduisit avec plus de hâte que de cérémonie dans un galetas, où des espèces de cellules servaient au logement des domestiques du dernier ordre et aux étrangers d'une classe inférieure.

«Dans laquelle de ces chambres est le juif?» demanda le pèlerin.--«Le chien de mécréant, répondit Anwold, est niché dans celle qui est à main gauche de la vôtre. Par saint Dunstan! comme il faudra la râcler et la nettoyer avant qu'on y loge un chrétien!»--«Et où est la chambre de Gurth le porcher.»--«À main droite; vous servez de séparation entre le circoncis et le gardien de ce qui est en abomination parmi les douze tribus. Vous auriez eu un endroit plus commode, si vous n'aviez pas refusé l'invitation d'Oswald.»--«Je me trouve fort bien; le voisinage d'un juif ne peut souiller à travers une cloison de chênes».

En disant ces paroles il pénétra dans la cellule qui lui était destinée, prit la torche des mains du domestique, le remercia et lui souhaita une bonne nuit. Ayant poussé la porte, qui ne fermait comme toutes les autres que par un loquet, il mit la torche dans un candélabre de bois, et jeta les yeux sur le chétif ameublement de la chambre à coucher, qui consistait en une escabelle et en un lit formé de planches mal jointes, rempli de paille fraîche, et sur lequel étaient étendues quelques peaux de mouton en guise de couvertures. La torche éteinte, le pèlerin se jeta sur ce grabat sans ôter un seul de ses vêtemens, et dormit, ou du moins resta couché, jusqu'à ce que l'aurore eût envoyé ses blanchissans rayons dans sa chambre par la petite croisée grillée qui recevait l'air et le jour. Il se leva le lendemain matin après avoir dit sa prière, sortit de cette cellule, et entra sans bruit dans celle du juif en levant doucement le loquet.

L'Israélite était livré à un sommeil très agité, sur un grabat exactement pareil à celui qu'avait eu le pèlerin. La portion des vêtemens qu'il avait ôtée se trouvait sous sa tête, moins pour lui servir d'oreiller, que de peur qu'on ne les lui dérobât pendant le sommeil. Son front peignait l'inquiétude, et il remuait vivement les bras et les mains comme s'il eût eu alors à combattre le cauchemar. Il poussait des exclamations, tantôt en hébreu, tantôt dans la langue nouvelle, mélange d'anglais et de normand; le pèlerin distingua ces mots: «Au nom du dieu d'Abraham, épargnez un malheureux vieillard! Je n'ai pas un shekel au monde! Dussé-je être coupé en morceaux, je ne pourrais vous rien donner.»

Le Pèlerin, sans attendre l'issue de la vision du juif, le poussa avec son bourdon pour l'éveiller. Ce brusque réveil et la vue d'un homme près de son lit parut sans doute à Isaac la continuation de son rêve. Il se leva sur son séant, ses cheveux gris hérissés sur sa tête, sauta sur ses vêtemens, les serra entre ses bras comme un faucon tient sa proie dans ses serres, et fixa ses yeux noirs et perçans sur le pèlerin avec une expression mêlée de surprise et de terreur. «Calmez-vous, Isaac, lui dit celui-ci; je ne viens pas en ennemi.»--«Que le dieu d'Israël vous bénisse, reprit le juif soulagé: je rêvais; mais, Abraham en soit loué! ce n'est qu'un rêve. Et quelle affaire vous plairait-il d'avoir de si bonne heure avec un pauvre juif?»--«J'ai à vous annoncer que, si vous ne partez à l'instant et ne faites diligence, votre voyage ne sera pas sans péril.»--«Dieu de Moïse! et qui peut avoir intérêt à mettre en danger un réprouvé comme moi?»--«Vous devez savoir mieux que moi si quelqu'un peut y être intéressé; mais ce que je puis vous garantir, c'est que hier au soir le templier, en traversant la salle où nous étions, prononça quelques mots à ses esclaves musulmans en langue arabe, que je parle couramment, et leur donna ordre d'épier votre départ du château, de vous suivre, de s'emparer de vous, et de vous conduire prisonnier dans le château de sire Philippe de Malvoisin, ou dans celui de sire Réginald Front-de-Boeuf.»

On ne pourrait se figurer la terreur qui s'empara du juif en apprenant ce dessein; il en fut comme anéanti; une sueur froide couvrit son front; ses bras tombèrent sans mouvement; sa tête se pencha sur sa poitrine. Au bout de quelques minutes cependant il retrouva assez de force pour abandonner son lit; mais cet effort l'épuisa; ses genoux tremblèrent sous lui, ses nerfs et ses muscles semblaient avoir perdu leur élasticité, et il tomba aux pieds du pèlerin, non comme un suppliant, mais comme un épileptique, par l'effet d'une puissance invisible qui ne laisse aucun moyen d'en triompher.

«Dieu d'Abraham!» furent les premières paroles qu'il prononça en levant vers le ciel ses mains décharnées, pendant que sa tête grise était encore attachée sur le sol. «Ô saint Moïse! Ô bienheureux Aaron! dit-il ensuite, mon rêve n'est pas une chimère, ma vision n'a pas eu lieu en vain! Je sens leurs instrumens de torture déchirer, lacérer mes nerfs; je les sens passer sur mon corps comme les faux, les herses et les haches de fer sur les hommes de Rahab et les cités des enfans d'Ammon.»--«Levez-vous, Isaac, et écoutez-moi,» dit le pèlerin qui voyait sa détresse avec un mélange de compassion et de mépris. «Vous avez raison de craindre, en songeant à la manière dont les nobles et les princes ont traité vos frères pour en arracher leurs trésors; mais levez-vous, encore une fois, et je vous indiquerai le moyen de vous sauver. Quittez à l'instant ce château, pendant que les étrangers y sont encore plongés dans le sommeil. Je vous conduirai vers la forêt par des sentiers que je connais très bien, et je ne vous laisserai qu'après que vous aurez obtenu le sauf conduit de quelque chef ou de quelque baron se rendant au tournoi, et dont vous avez sans doute les moyens de vous assurer la protection.»

Pendant que l'oreille d'Isaac recueillait ainsi avec avidité les espérances d'évasion que lui insinuait le pèlerin, ce pauvre juif commençait à se lever peu à peu, et en quelque sorte pouce à pouce, jusqu'à ce qu'il se fût trouvé sur ses genoux. Il rejeta en arrière ses longs cheveux gris en fixant sur le pèlerin ses yeux noirs et craintifs. Aux dernières paroles, la peur lui revint dans toute son énergie, et il retomba la face contre terre. «Moi, posséder les moyens de m'assurer la protection de quelqu'un! s'écria-t-il. Hélas! il n'est pour un juif qu'un moyen d'arriver aux bonnes graces d'un chrétien: c'est l'argent. Et comment le trouver, moi, malheureux que les extorsions ont déjà réduit à la misère de Lazare?» Alors, comme si la méfiance eût imposé silence à tout autre sentiment: «Pour l'amour de Dieu, jeune homme, s'écria-t-il tout à coup, au nom du Père divin de tous les hommes, des juifs et des chrétiens, des enfans d'Israël et ce ceux d'Ismaël, ne me trahissez point! Je n'ai pas de quoi acheter la protection du plus pauvre des mendians chrétiens, voulût-il me l'accorder pour un sou.» À ces mots il se souleva une seconde fois, et saisit le manteau du pèlerin, en le regardant d'un air craintif et suppliant. Celui-ci recula de quelques pas, comme s'il eût craint d'être souillé par ce contact. «Quand tu serais porteur de toutes les richesses de ta tribu, lui dit le pèlerin avec mépris, quel intérêt aurais-je à te nuire? L'habit que je porte ne dit-il pas que j'ai fait voeu de pauvreté? Quand je te quitterai, il ne me faudra qu'un cheval et une cotte de mailles. Ne crois pas au surplus que je désire ta compagnie, ou que je veuille en retirer quelque profit. Demeure en ce château, si tel est ton plaisir. Cedric le Saxon peut t'accorder sa protection.»

«Hélas! dit le juif, il ne voudra même pas que je voyage à sa suite. Le Saxon et le Normand dédaignent également le pauvre Israélite; et traverser seul les domaines de Malvoisin et de Réginald Front-de-Boeuf, après ce que vous venez de me dire! Bon jeune homme, je m'en irai avec vous; hâtons-nous, ceignons nos reins, fuyons. Voilà votre bourdon: pourquoi hésitez-vous?»--«Je n'hésite pas, répondit le pèlerin; mais je songe à nous assurer les moyens de sortir du château. Suivez-moi.»

Il le mène dans la chambre de Gurth, qu'il s'était fait montrer la veille, avons-nous dit, et y étant entré: «Gurth! s'écria-t-il, lève-toi, ouvre la poterne du château, fais-moi sortir avec le Juif.» Gurth, dont les fonctions, quoique si méprisées aujourd'hui, lui assuraient alors en Angleterre autant d'importance qu'Eumée en eut jadis à Ithaque, fut blessé du ton impérieux et familier du pèlerin. «Quoi! dit-il en se levant sur le coude sans quitter son grabat, le juif veut partir sitôt de Rotherwood, et avec un pèlerin!»--«Je l'aurais aussi volontiers soupçonné, dit Wamba qui entrait au même instant, de partir en nous dérobant la moitié d'un jambon.»--«Quoi qu'il en soit, dit Gurth en replaçant sa tête sur la pièce de bois qui lui servait d'oreiller, le juif et le chrétien attendront qu'on ouvre la grande porte. Nous ne permettons pas que nos hôtes s'en aillent du château furtivement et de si bonne heure.»--«Mais, répéta le pèlerin d'un ton ferme, je vous dis que vous ne refuserez pas ce que je vous demande.» En même temps, se penchant sur le lit du gardien des pourceaux, il chuchota à son oreille quelques mots en saxon. Gurth tressaillit comme électrisé; et le pèlerin portant un doigt sur ses lèvres: «Gurth, lui dit-il, prends garde! tu as coutume d'être discret. Ouvre-nous la poterne, et tu en sauras davantage.»

Gurth obéit d'un air joyeux et empressé. Le juif et Wamba les suivaient, tous deux bien étonnés du changement soudain qui s'était opéré dans les dispositions du gardien des pourceaux. «Ma mule! ma mule! s'écria le juif en arrivant à la poterne. Je ne saurais partir sans ma mule.»--«Va lui chercher sa mule, dit le pèlerin à Gurth, et amènes-en une pour moi, afin que je le suive jusqu'à ce qu'il ait quitté ces environs. Je la laisserai à Ashby entre les mains de quelqu'un de la suite de Cedric. Et toi, écoute.» Il prononça le reste si bas, que Gurth fut le seul qui put l'entendre. «Très volontiers, répondit celui-ci, je n'y manquerai point.» Et il alla chercher les mules.

«Je voudrais bien, dit Wamba dès que son camarade eut le dos tourné, qu'on m'eût appris tout ce que vous autres pèlerins apprenez dans la Terre-Sainte?»--«On nous y enseigne à réciter nos prières, à nous repentir de nos péchés, à jeûner et à nous mortifier.»--«Il faut que vous y appreniez encore autre chose: «sont-ce vos prières et votre repentir qui ont décidé Gurth à vous ouvrir la poterne? Est-ce par des jeûnes et des mortifications que vous l'avez engagé à vous prêter une mule de son maître? Si vous n'aviez pas eu d'autre ressource, vous eussiez tout aussi bien fait de vous adresser à son pourceau favori.»--«Allons, dit le pèlerin, tu n'es qu'un fou saxon.»--«Vous dites bien, reprit le bouffon; si j'étais Normand, comme je crois que vous l'êtes, j'aurais eu la fortune pour moi et me trouverais à côté d'un sage.»

Gurth en ce moment parut de l'autre côté du fossé avec les deux mules. Les voyageurs passèrent sur une espèce de pont-levis formé de deux planches, largeur exacte de la poterne et d'un guichet pratiqué à la palissade extérieure, qui conduisait dans le bois. Dès que l'Israélite fut près de sa mule, il se hâta de placer sur la selle un sac de bougran bleu, qu'il avait soigneusement caché sous son manteau: «C'est de quoi changer de vêtemens, dit-il, pas autre chose.» Il monta en selle avec plus de vigueur et de légèreté que son âge ne l'eût fait présumer, et ne perdit pas un instant pour arranger son manteau de manière à cacher à tous les yeux le fardeau qu'il portait en croupe. Le pèlerin sauta sur sa mule avec moins de vivacité, mais plus de légèreté; et au moment de partir il présenta sa main à Gurth, qui la baisa d'un air respectueux. Il suivit des yeux les deux voyageurs jusqu'à ce que les arbres de la forêt en eussent caché la trace, et même alors il semblait encore les chercher, quand il fut distrait de sa rêverie par la voix de Wamba.

«Sais-tu bien, mon ami Gurth, que tout à l'heure tu as montré une courtoisie bien singulière? Je marcherais nu-pieds, comme ce pèlerin, pour être servi avec le même zèle. Certes, je ne me contenterais pas de te donner ma main à baiser.»--«Tu n'es pas trop fou, Wamba, quoique tu ne raisonnes que sur des apparences; au surplus, c'est tout ce que peut faire le plus sage de nous. Mais il est temps que je songe à mon troupeau.» À ces mots, il rentra dans le château avec son compagnon.

Cependant les deux voyageurs s'éloignaient avec une célérité qui attestait les craintes du juif; car il est peu ordinaire que les hommes de son âge aiment à voyager vite. Le pèlerin, qui paraissait connaître tous les détours de ces bois, le conduisait par des sentiers infréquentés, et plus d'une fois Isaac trembla que son dessein ne fût de le livrer à ses ennemis. Ses soupçons, après tout, étaient bien excusables. Si l'on excepte le poisson volant, qui trouve des ennemis dans deux élémens, il n'existait point d'êtres sur la terre qui fussent, comme les juifs de ces temps, l'objet d'une persécution aussi générale, aussi constante et aussi cruelle. Sous les prétextes les plus frivoles, et sur les accusations presque toujours les plus injustes et les plus absurdes, leurs personnes et leurs fortunes étaient livrées à la merci populaire. Normands et Saxons, Danois et Bretons, tous, quoique ennemis les uns des autres, luttaient d'acharnement contre peuple qu'on se faisait un devoir religieux de haïr, d'insulter, de voler et de livrer à la torture. Les rois de race normande et les nobles indépendans, qui suivaient leur exemple en se permettant des actes arbitraires, avaient de plus adopté contre cette malheureuse nation un système de persécution plus régulier et fondé sur les calculs de la cupidité la plus insatiable. On se rappelle le trait du roi Jean, qui, ayant enfermé dans un de ses châteaux un juif opulent, lui faisait arracher tous les matins une dent, jusqu'à ce que l'Israélite, voyant la moitié de sa mâchoire dégarnie, eût consenti à payer une somme considérable que le tyran voulait lui extorquer. Le peu de numéraire qui existât dans le pays se trouvait dans les mains de ce peuple persécuté; et la noblesse suivait l'exemple du monarque, et rançonnait les juifs en employant contre eux tous les genres de torture. Cependant la soif du gain donnait un courage passif aux enfans d'Israël, et les portait à affronter tous les périls et tous les maux pour obtenir les profits immenses qu'ils pouvaient faire dans un pays comme l'Angleterre, naturellement si riche par les miracles de son industrie. Malgré toutes les persécutions, et même l'établissement d'une cour spéciale qu'on avait nommée l'échiquier des juifs, et qui était chargée de leur imposer des taxes arbitraires pour mieux les dépouiller de leurs richesses, leur nombre se multipliait, et ils réalisaient de grandes fortunes, s'envoyaient de l'un à l'autre des sommes considérables par le moyen de lettres de change; car c'est à eux, dit-on, qu'est due cette invention, qui leur permettait de faire passer leur fortune d'un pays dans un autre; de façon que, s'ils étaient menacés d'une trop violente oppression dans un pays, ils sauvaient leurs trésors en les cachant dans une autre contrée. L'obstination et la cupidité des juifs, étant ainsi aux prises avec le fanatisme et la tyrannie des grands du pays, augmentaient comme les persécutions. Si les richesses qu'ils acquéraient par le commerce les exposaient quelquefois à de graves dangers, quelquefois aussi elles leur assuraient une certaine influence. Telle était leur existence générale, d'où résultait leur caractère timide, inquiet, soupçonneux, mais opiniâtre, et fertile en ressources pour se dérober aux périls dont ils étaient environnés.

Quand nos deux voyageurs eurent franchi rapidement plusieurs sentiers solitaires, le pèlerin rompit enfin le silence. «Tu vois, dit-il, ce grand chêne accablé sous le poids des années: là se terminent les domaines de Front-de-Boeuf. Depuis long-temps nous ne sommes plus sur ceux de Malvoisin: tu n'es plus en danger d'être poursuivi par tes ennemis.»--«Que les roues de leurs chariots soient brisées, dit le juif, comme celles de l'armée de Pharaon, afin qu'ils ne puissent plus m'atteindre! Mais, bon pèlerin, ne m'abandonnez pas; pensez à ce fier et sauvage templier et à ses esclaves sarrasins. Peu importe sur quelles terres ils me rencontreraient; ils ne respectent ni seigneur, ni manoir, ni territoire.»--«C'est ici que nous devons nous séparer. Il ne convient pas aux gens de ma sorte de voyager avec un juif plus long-temps que la nécessité ne l'exige; d'ailleurs, quelle assistance pourras-tu avoir de moi, pauvre pèlerin, contre deux païens en armes?»--«Oh! brave jeune homme, vous pouvez me défendre, et je suis sûr que vous le feriez. Tout misérable que je suis, je vous récompenserai, non pas avec de l'or, puisque je n'en ai point, j'en prends à témoin mon père Abraham; mais...»--«Je t'ai déjà déclaré que je ne voulais de toi ni argent, ni récompense; mais, soit, je t'accompagnerai, je te défendrai même si cela est nécessaire, car on ne saurait faire un reproche à un chrétien de protéger même un juif contre des Sarrasins. Nous ne sommes pas éloignés de Sheffield, je te guiderai jusqu'à cette ville: tu y trouveras probablement quelqu'un de tes frères qui te donnera un asile.»--«Que la bénédiction de Jacob s'étende sur vous, brave jeune homme! Je trouverai à Sheffield mon parent Zareth, et il me fournira les moyens de continuer ma route sans danger.»--«Je vais donc t'y accompagner; là nous nous quitterons: il ne nous reste guère qu'une demi-heure de chemin pour arriver en vue de cette ville.»

Cette demi-heure se passa dans un silence absolu. Le pèlerin dédaignait de parler au juif sans nécessité, et le juif à son tour n'osait adresser la parole à un homme à qui un pèlerinage dans les lieux saints donnait un caractère sacré. Ils s'arrêtèrent sur le haut d'une petite colline. «Voilà Sheffield, dit le pèlerin à Isaac en lui montrant les murs de cette ville; c'est ici que nous devons nous séparer.»--«Recevez auparavant les remercîmens du pauvre juif; je n'ose vous conjurer de m'accompagner chez mon parent Zareth, qui pourrait me fournir de quoi vous récompenser du service que vous m'avez rendu.»--«Je t'ai dit ne vouloir pas de récompense. Si néanmoins parmi tes débiteurs il y avait un chrétien auquel tu voulusses épargner les fers et la prison pour l'amour de moi, je me trouverais amplement dédommagé pour le service que je t'ai rendu ce matin.»

«Attendez, attendez, s'écria le juif en saisissant son manteau; je voudrais faire quelque chose de plus, quelque chose qui vous fût personnellement agréable. Dieu sait qu'Isaac est pauvre, un mendiant véritable dans sa tribu, et cependant... Me pardonnerez-vous si je devine ce que vous désirez le plus en ce moment?»--«Si tu le devinais, tu ne pourrais me le donner, quand tu serais aussi riche que tu dis être pauvre.»--«Que je le dis! répéta le juif; hélas! c'est bien la vérité: je suis un malheureux, volé, ruiné, endetté, le dernier des misérables; des mains cruelles m'ont enlevé mes marchandises, mon argent, mes navires, tout ce que je possédais; et cependant je puis vous dire ce dont vous avez besoin, et peut-être vous le procurer: c'est un cheval de bataille et une armure.»

Le pèlerin tressaillit, et se tournant vivement vers le juif: «Quel démon peut t'inspirer cette conjecture?» lui demanda-t-il.--«Qu'importe, reprit le juif en riant; soutiendrez-vous qu'elle n'est pas vraie?... Or, si j'ai deviné quels sont vos désirs, je puis les satisfaire.»--«Comment peux-tu penser qu'avec l'habit que je porte, mon caractère, mon voeu?...»--«Je connais les chrétiens; je sais que le plus généreux, par un esprit de religion superstitieuse, prend le bourdon et les sandales, et va nu-pieds visiter les tombeaux des morts.»--«Juif, s'écria le pèlerin d'un ton sévère, ne blasphème point!»--«Pardon, si j'ai parlé trop légèrement; mais vous avez laissé échapper, hier soir et ce matin, quelques mots qui ont été pour moi ce qu'est l'étincelle qui, en jaillissant du caillou, trahit le métal qu'il recèle. Je sais, en outre, que cette robe de pèlerin cache une chaîne d'or comme celle des chevaliers; je l'ai vue briller, il y a quelques heures, tandis que vous étiez penché sur mon grabat.»

Le pèlerin ne put éviter de sourire: «Si un oeil aussi curieux que le tien perçait sous tes vêtemens, lui dit-il, peut-être y ferait-il aussi des découvertes.»--«Ne parlez pas ainsi,» dit le juif pâlissant; et prenant son écritoire comme pour terminer la conversation, il en tira une plume et un feuillet de papier roulé, l'appuya sur sa toque jaune, et écrivit sans descendre de sa mule. Quand il eut fini, il donna ce billet, écrit en hébreu, au pèlerin, et lui dit: «Toute la ville de Leicester connaît le riche Israélite Kirgath Jaïram, de Lombardie. Portez-lui ce billet. Il a encore à vendre six armures de Milan dont la moindre siérait à une tête royale, et dix chevaux de guerre dont le moins beau serait digne d'un monarque allant livrer bataille pour la défense de sa couronne. Vous pourrez choisir l'armure et le cheval qui vous plairont le plus, et demander tout ce qui vous sera nécessaire pour le tournoi: il vous le donnera. Après le tournoi, vous lui rendrez le tout fidèlement, à moins que vous ne soyez alors en mesure d'en acquitter le prix.»--«Mais, Isaac, dit le pèlerin, ignores-tu que dans un tournoi les armes et le cheval du vaincu appartiennent au vainqueur? C'est la loi de ces sortes de combats. Or, je puis être malheureux et perdre ce que je ne pourrais ni rendre ni payer.» Le juif changea de couleur, et fut comme étourdi à l'idée d'une telle chance; mais rappelant tout son courage: «Non, non, certes! s'écria-t-il vivement; cela est impossible; je ne veux pas y penser; la bénédiction de notre père céleste sera sur vous; votre lance sera aussi formidable que la verge de Moïse.»

Cessant de parler, il tournait la tête de sa mule du côté de Sheffield; mais le pèlerin saisit à son tour son manteau: «Non, Isaac, lui dit-il, tu ne sais pas encore tous les périls du combat. L'armure peut être endommagée, le cheval peut être tué; car, si je vais au tournoi, je n'épargnerai ni armes ni coursier. D'ailleurs, les gens de ta tribu ne donnent rien pour rien, et je devrais payer quelque chose pour m'en être servi.» La figure de l'Israélite se tordit comme celle d'un homme tourmenté d'un accès de colique; mais les sentimens qui l'animaient en ce moment l'emportèrent sur ceux qui lui étaient habituels. «N'importe, lui dit-il, n'importe; laissez-moi partir. S'il y a quelques dommages, Kirgath Jaïram n'y fera pas attention, par l'amitié qu'il a pour son concitoyen Isaac. Adieu! Écoutez, ajouta-t-il en se retournant, ne vous exposez pas trop dans ces folles chances. Ayez soin de ménager, je ne dis pas votre armure et votre cheval, mais votre vie, brave jeune homme. Adieu.»--«Grand merci de ton avis plein de sollicitude; je profiterai de ta courtoisie, dit le pèlerin, et j'aurai du malheur si je ne puis en tenir compte.» Ils se quittèrent, et prirent chacun une route différente pour entrer à Sheffield.