Il s'étonna beaucoup lorsque l'impératrice lui représenta le ridicule de cette scène, et il prétendit toujours que nous devions lui savoir gré de la chaleur avec laquelle il s'offensait, quand on nous attaquait.

Pendant son séjour à Saint-Cloud, il travailla beaucoup, et fit une grande quantité de décrets relatifs à l'administration des nouveaux départements qu'il avait acquis en Italie. Il augmenta aussi son conseil d'État, auquel, de jour en jour, il donnait plus d'influence, parce qu'il était bien sûr de l'avoir sous sa dépendance. Il se montra à l'Opéra, et fut bien reçu des Parisiens; cependant il les trouvait toujours un peu froids, en les comparant au peuple des provinces. Il menait une vie pleine et sérieuse, prenant quelquefois le délassement de la chasse, se promenant seulement une heure par jour, et ne recevant du monde qu'une fois par semaine. Ces jours-là, la Comédie française venait à Saint-Cloud, et y représentait des tragédies ou des comédies, sur un très joli théâtre qu'on y avait construit. Ce fut alors que commencèrent les embarras de M. de Rémusat, pour amuser celui que M. de Talleyrand appelait l'inamusable. En vain, on choisissait dans notre répertoire théâtral quelques-uns de nos chefs-d'oeuvre; en vain, nos meilleurs comédiens s'évertuaient à lui plaire; le plus souvent il apportait à ces représentations un esprit préoccupé et distrait par la gravité de ses rêveries. Il s'en prenait à son premier chambellan, à Corneille, à Racine, aux acteurs, du peu d'attention qu'il avait donné au spectacle. Il aimait le talent, ou plutôt la personne de Talma, avec qui il avait eu quelque liaison, pendant l'obscurité de sa première jeunesse. Il lui donnait beaucoup d'argent, et le recevait familièrement; mais Talma lui-même ne venait guère plus qu'un autre à bout de l'intéresser. Tel qu'un malade qui se prend aux autres du mauvais état de sa santé, il s'irritait de voir glisser sur lui les plaisirs qui convenaient à autrui, et croyait toujours qu'en grondant et tourmentant, il ferait inventer enfin ce qui arriverait à le distraire. Il fallait plaindre très sérieusement l'homme chargé de ses plaisirs. Malheureusement pour nous, M. de Rémusat a été cet homme-là, et je pourrais dire ce qu'il a eu à souffrir.

En ce même temps, l'empereur se flattait encore de pouvoir lutter contre les Anglais, par quelques succès maritimes. Les flottes réunies, espagnoles et françaises, faisaient souvent des tentatives; on essayait de défendre les colonies. L'amiral Nelson, nous poursuivant partout, sans doute dérangeait la plupart de nos entreprises, mais on le cachait soigneusement, et à croire nos journaux, nous battions les Anglais journellement.

Il est vraisemblable que le projet de la descente était abandonné. Le ministère anglais nous suscitait des ennemis redoutables sur le continent. L'empereur de Russie, jeune et appelé à l'indépendance par son caractère, se blessait déjà peut-être de la prépondérance que voulait exercer le nôtre, et quelques-uns de ses ministres étaient soupçonnés de favoriser la politique anglaise qui voulait qu'il devînt notre ennemi. La paix avec l'Autriche ne tenait qu'à un fil, le roi de Prusse seul semblait décidé à demeurer notre allié.

«Pourquoi, disait encore une note du Moniteur, tandis que l'empereur de Russie exerce son influence sur la Porte, ne voudrait-il pas que celui de France exerçât la sienne sur quelques parties de l'Italie? Lorsque, avec le télescope d'Herschell, il observe de la terrasse du palais de Tauride ce qui se passe entre l'empereur des Français et quelques peuplades de l'Apennin, il n'exige pas sans doute que l'empereur des Français ne voie pas ce que devient cet ancien et illustre empire de Soliman, et ce que devient la Perse. Il est à la mode d'accuser la France d'ambition; cependant quelle a été sa modération passée! etc., etc...»

Au mois d'août, l'empereur partit pour Boulogne. Il n'entrait plus alors dans ses projets de visiter les flottilles, mais de passer en revue la nombreuse armée qui campait dans le Nord, et qu'il n'allait point tarder à faire marcher. Pendant cette absence, l'impératrice fit un voyage aux eaux de Plombières; et je puis, il me semble, employer ce répit à revenir un peu sur nos pas, pour donner quelques détails sur M. de Talleyrand, détails que, je ne sais pourquoi, j'ai omis jusqu'à présent.

On sait comment M. de Talleyrand, rentré en France depuis quelque temps, fut nommé ministre des relations extérieures17, par les soins de madame de Staël qui indiqua ce choix au directeur Barras. Ce fut sous le gouvernement des directeurs qu'il fit connaissance avec madame Grand. Quoiqu'elle ne fût plus de la première jeunesse, cette belle Indienne était encore remarquée, alors, pour sa beauté. Elle voulait passer en Angleterre où vivait son mari, et elle alla demander un passeport à M. de Talleyrand. Sa visite et sa vue produisirent sur lui un tel effet, apparemment, que le passeport ne fut point donné, ou devint inutile. Madame Grand demeura à Paris, et, peu après, on la vit fréquenter l'hôtel des relations extérieures, et plus tard elle y fut logée. Cependant Bonaparte était premier consul; ses victoires et ses traités avaient amené à Paris les ambassadeurs des premières puissances de l'Europe, et une foule d'étrangers. Les hommes obligés, par leur état, de fréquenter M. de Talleyrand, prenaient assez bien leur parti de trouver à sa table et dans son salon madame Grand qui en faisait les honneurs; seulement, ils s'étonnaient de la faiblesse qui avait consenti à mettre dans une telle évidence une femme belle seulement, et d'un esprit si médiocre, et d'un caractère si difficile, qu'elle blessait continuellement M. de Talleyrand par les platitudes qui lui échappaient, comme elle troublait son repos par l'inégalité de son humeur. M. de Talleyrand a de la douceur et un grand laisser aller pour toutes les habitudes journalières. Il est assez aisé de le dominer en l'effarouchant, parce qu'il n'aime point le bruit, et madame Grand employait, assez habilement, ses charmes et ses exigences pour le dominer.

Note 17: (retour) Le 15 juillet 1797. Il était rentré en France depuis le mois de septembre 1795. (P. R.)

Cependant, quand il fut question de présenter les ambassadrices chez le ministre, il s'éleva des difficultés. Quelques-unes ne voulurent point être exposées à être reçues par madame Grand. Elles se plaignirent, et ces mécontentements parvinrent aux oreilles du premier consul. Aussitôt, il eut avec M. de Talleyrand, à ce sujet, un entretien décisif, et il déclara à son ministre qu'il devait bannir madame Grand de sa maison. Celle-ci, à peine eut-elle appris une pareille décision, qu'elle vint trouver madame Bonaparte; et, à force de larmes et de supplications, elle obtint qu'elle lui procurât une entrevue avec Bonaparte. Elle ne fut pas plus tôt en sa présence, qu'elle tomba à ses genoux et le supplia de révoquer un arrêt qui la réduisait au désespoir. Bonaparte finit par être ému des pleurs et des cris de cette belle personne; et après l'avoir un peu calmée: «Je ne vois qu'un moyen, dit-il. Que Talleyrand vous épouse, et tout sera arrangé; mais il faut que vous portiez son nom, ou que vous ne paraissiez plus chez lui.» Madame Grand fut très satisfaite de cette décision. Le consul la répéta à M. de Talleyrand en ne lui donnant que vingt-quatre heures pour se déterminer. On a dit qu'il avait trouvé un malin plaisir à le faire marier, et qu'il était secrètement charmé de cette occasion de le flétrir, et, suivant son système favori, de se donner ainsi une garantie de plus de la fidélité que celui-ci serait forcé de lui garder. Il est bien possible que cette idée soit entrée dans sa tête; il est certain aussi que madame Bonaparte, sur laquelle les larmes avaient toujours un extrême empire, usa de tout son crédit auprès de son époux, pour le rendre favorable à madame Grand.

M. de Talleyrand rentra chez lui, assez troublé de la prompte détermination qu'on exigeait de lui. Il y fut accueilli par des scènes violentes; on l'attaqua avec tous les moyens qui devaient le plus épuiser sa résistance; il fut pressé, poursuivi, agité contre ses inclinations. Un reste d'amour, la puissance de l'habitude, peut-être aussi la crainte d'irriter une femme qu'il est impossible qu'il n'eût pas mise dans quelques-uns de ses secrets, le déterminèrent. Il céda, partit pour la campagne, et trouva dans un village de la vallée de Montmorency un curé qui consentit à le marier. Deux jours après on apprit que madame Grand était devenue madame de Talleyrand, et tous les embarras du Corps diplomatique furent aplanis. Il paraît que M. Grand, qui habitait en Angleterre, quoique peu désireux de retrouver une femme avec laquelle il avait rompu depuis longtemps, ne négligea point l'occasion de se faire payer alors chèrement les réclamations contre ce mariage dont il menaça, à plusieurs reprises, les deux nouveaux époux. Pour avoir quelques distractions dans sa propre maison, M. de Talleyrand fit venir de Londres la fille d'une de ses amies qui, en mourant, lui avait recommandé cette enfant. C'est cette petite Charlotte qu'on a vu élever chez lui, et qu'on a crue, très faussement, être sa fille. Il s'y attacha vivement, soigna beaucoup son éducation, et, à l'âge de dix-sept ans, l'ayant adoptée et décorée de son nom, il l'a mariée à son cousin le baron de Talleyrand. Elle se conduit fort bien aujourd'hui, et elle est venue à bout de gagner la bienveillance des Talleyrand, tous d'abord assez justement mécontents de ce mariage.

Les gens qui connaissent M. de Talleyrand, qui savent à quel point il porte la délicatesse du goût, l'habitude d'une conversation fine et spirituelle, et le besoin d'un repos intérieur, se sont étonnés qu'il ait uni sa vie à celle d'une personne qui le choquait à tous les moments de la journée. Il est donc assez vraisemblable que des circonstances impérieuses l'ont forcé, et que la volonté de Bonaparte, et le peu de temps qu'on lui a donné pour se déterminer, se sont opposés à la rupture, qui, dans le fond, lui eût bien mieux convenu. En effet, quelle différence pour M. de Talleyrand, si, en s'affranchissant d'un tel joug, il eût dès lors pris pour but de sa conduite son rapprochement futur avec l'Église qu'il avait abandonnée! Sans oser lui souhaiter que ce retour eût été fait avec une véritable bonne foi, combien il eût gagné de considération, si, plus tard, quand tout fut à peu près recréé et replacé, il eût revêtu l'automne de sa vie de la pourpre romaine, et du moins réparé, pour le monde, le scandale de sa vie! Cardinal, grand seigneur, homme vraiment distingué, il aurait eu des droits à tous les respects, à tous les égards, et sa marche n'aurait pas eu ce caractère d'embarras et d'hésitation qui l'a tant gêné depuis. Mais dans la situation où il s'est mis, quelles précautions n'a-t-il pas dû prendre pour échapper, autant que possible, au ridicule toujours suspendu sur lui! Sans doute il s'est mieux tiré qu'un autre de l'étrange évidence dans laquelle il était. Un profond silence sur les ennuis secrets, les apparences d'une complète indifférence pour les niaiseries qui échappaient à sa compagne et pour les écarts qu'elle se permit, un peu de hauteur à l'égard de ceux qui auraient tenté de sourire de lui ou d'elle, une extrême politesse qui appelait la bienveillance, un grand crédit, une considération politique immense, une fortune énorme, dépensée noblement, une patience à toute épreuve pour dévorer l'insulte, une grande habileté pour s'en venger à propos, voilà ce qu'il opposa, avec une suite vraiment remarquable, au blâme général qu'il avait excité, mais qui ne savait sous quelle forme se montrer; et, malgré ses fautes qui sont immenses, le mépris public n'a jamais osé l'atteindre. Mais il ne faut pas croire qu'intérieurement il n'ait pas été puni de son imprudente conduite. Privé de tout bonheur intime, à peu près brouillé avec sa famille qui ne pouvait guère se mettre en relations avec madame de Talleyrand, il fut forcé de se livrer à une vie toute factice, qui pût l'arracher à l'ennui de sa maison, et peut-être à l'amertume de ses secrètes pensées.

Les affaires publiques le servirent et l'occupèrent; il livra au jeu le temps qu'elles lui laissaient. Toujours environné d'une cour nombreuse, donnant aux affaires ses matinées, à la représentation le soir, et la nuit aux cartes, jamais il ne s'exposait au tête-à-tête fastidieux de sa femme, ni aux dangers d'une solitude qui lui eût inspiré de trop sérieuses réflexions. Toujours attentif à se distraire de lui-même, il ne venait chercher le sommeil que lorsqu'il était sûr que l'extrême fatigue lui permettrait de l'obtenir.

Au reste, l'empereur, par sa conduite à l'égard de madame de Talleyrand, ne le dédommagea point de l'obligation qu'il lui avait imposée. Il la traita toujours froidement, et souvent avec impolitesse, ne lui accordant jamais sans difficultés les distinctions accordées au rang où elle était appelée, et ne dissimulant point la déplaisance qu'elle lui inspirait, même dans les temps où M. de Talleyrand avait encore toute sa confiance. Ce dernier dévora tout, et ne laissa jamais échapper la moindre plainte. Il arrangea les choses pour que sa femme se montrât peu à la cour; elle recevait tous les étrangers, à certains jours les personnes qui tenaient au gouvernement; elle ne faisait guère de visites; on n'en exigeait point d'elle; on la comptait pour rien. Il était clair que, pourvu qu'en entrant et en sortant de son salon on lui fît une révérence, M. de Talleyrand n'en demandait pas davantage. J'oserais, en finissant, dire qu'il parut toujours porter, avec un courage parfaitement résigné, le tu l'as voulu de la comédie.

La suite de ces mémoires me ramènera à parler de M. de Talleyrand, quand j'aurai atteint le temps de notre liaison avec lui18.

Note 18: (retour) Cette liaison de mes grands-parents avec M. de Talleyrand, commencée pendant le séjour de mon grand-père à Milan, devenait précisément plus intime dans la même année. Voici ce que ma grand'mère écrivait de lui à son mari, le 6 vendémiaire an XIV (28 sept. 1805): «J'ai été réellement contente du ministre. Dans une petite audience qu'il m'a donnée, il m'a témoigné de l'amitié à sa manière. Vous pouvez lui dire qu'il a été bien aimable, que je vous l'ai écrit. Cela ne fait jamais de mal. Je lui ai dit, en riant: «Aimez donc mon mari; cela ne vous donnera pas grand'peine, et cela me fera plaisir.» Il m'a assuré qu'il vous aimait, et je l'ai cru. Il prétend que nous nous ennuyons trop à la cour pour ne pas devenir toutes un peu galantes, moi, dit-il, un peu plus tard que les autres, parce que je ne suis pas tout à fait bête, et que l'esprit est la plus sûre sauvegarde. J'avais envie de lui dire qu'il n'en était pas la preuve, et que je sentais en moi une bien meilleure défense, qui est tout entière dans ce sentiment si doux, si exclusif que tu as su m'inspirer, et qui fait le bonheur de ma vie, même en ce moment où il me cause de vifs chagrins.» Ce chagrin, c'était l'absence. (P. R.)

Je n'ai point connu madame Grand dans l'éclat de sa jeunesse et de sa beauté, mais j'ai entendu dire qu'elle avait été une des plus charmantes personnes de son temps. Grande, sa taille avait toute la souplesse et l'abandon gracieux si ordinaire aux femmes de son pays. Son teint était éblouissant, ses yeux d'un bleu animé; le nez un peu court, retroussé et, par un hasard assez singulier, lui donnant quelque ressemblance avec M. de Talleyrand. Ses cheveux, d'un blond particulier, avaient une beauté qui passa presque comme un proverbe. Je crois qu'elle devait avoir au moins trente-six ans, quand elle épousa M. de Talleyrand. L'élégance de sa taille commençait à disparaître un peu, par l'embonpoint qu'elle prit alors, qui a fort augmenté depuis, et qui a fini par détruire la finesse de ses traits et la beauté de son teint devenu fort rouge. Elle a le son de voix désagréable, de la sécheresse dans les manières, une malveillance naturelle à l'égard de tout le monde, et un fonds de sottise inépuisable, qui ne lui a jamais permis de rien dire à propos. Les amis intimes de M. de Talleyrand ont toujours été les objets de sa haine particulière, et l'ont cordialement détestée. Son élévation lui a donné peu de bonheur, et ce qu'elle a eu à souffrir n'a jamais excité l'intérêt de personne19.

Note 19: (retour) Le bref du pape, qui relevait M. de Talleyrand des excommunications encourues, était alors considéré, par lui, comme une permission de devenir laïque, et même de se marier, quoique rien de pareil n'y soit dit expressément. On peut s'en convaincre en lisant l'ouvrage très intéressant de sir Henry Lytton Bulwer, qui me paraît être ce qu'on a écrit de plus juste et de plus bienveillant à la fois, sur son esprit, sur sa personne et sur l'influence, tant de fois utile à la France, qu'il a exercée en Europe. Quant à son mariage, l'auteur en parle ainsi: «La dame qu'il épousa, née dans les Indes orientales, et séparée de M. Grand, était remarquable par sa beauté autant que par son peu d'esprit. Tout le monde a entendu l'anecdote à propos de sir George Robinson, auquel elle demandait des nouvelles de son domestique Friday. Mais M. de Talleyrand défendait son choix en disant: «Une femme d'esprit compromet souvent son mari, une femme stupide ne compromet qu'elle-même.» (Essai sur Talleyrand par sir Henry Lytton Bulwer G. C. B, ancien ambassadeur, trad. de l'anglais par M. G. Perrot) (P. R.)

Tandis que l'empereur passait en revue toute son armée, madame Murat alla lui faire une visite à Boulogne, et il exigea que madame Louis Bonaparte, qui avait accompagné son mari aux eaux de Saint-Amand, l'allât joindre aussi, et lui menât son fils. Il lui arriva plus d'une fois de parcourir les rangs de ses soldats avec cet enfant dans ses bras. Cette armée était alors admirablement belle, soumise à une exacte discipline, animée, bien pourvue, et fort impatiente de la guerre. Ses désirs ne tardèrent pas à être satisfaits. Malgré les rapports de nos journaux, nous étions presque toujours arrêtés dans tout ce que nous tentions sur mer pour protéger nos colonies; l'entreprise de la descente paraissait de jour en jour plus périlleuse; il fallait frapper l'Europe par quelque nouveauté moins douteuse.

«Nous ne sommes plus, disaient les notes du Moniteur en s'adressant aux Anglais, ces Français si longtemps vendus et trahis par des ministres perfides, des maîtresses avides et des rois fainéants. Vous marchez vers une inévitable destinée.»

Nous livrâmes un combat naval à la hauteur du cap Finistère, combat dont les deux nations, anglaise et française, firent une victoire, où sans doute la bravoure nationale opposa une forte résistance à la science de l'ennemi, mais qui n'eut d'autre résultat que de faire rentrer notre flotte dans le port. Peu après, nos journaux retentirent de plaintes sur les outrages que le pavillon vénitien avait éprouvés, depuis qu'il dépendait de l'Autriche. On sut bientôt que les troupes autrichiennes se mettaient en mouvement, que l'alliance entre les deux empereurs d'Autriche et de Russie était décidée contre nous. Les journaux anglais annoncèrent avec triomphe la guerre continentale.

On fêta cette année le jour de naissance de Bonaparte, avec beaucoup de pompe, d'un bout de la France à l'autre. Il revint de Boulogne le 3 septembre, et, dans ce temps, le Sénat rendit un décret par lequel, on dut reprendre au 1er janvier 1806 le calendrier grégorien. Ainsi disparurent peu à peu les dernières traces de la République qui avait duré, ou paru durer, treize ans.


CHAPITRE XIV.

(1805.)

M. de Talleyrand et M. Fouché.--Discours de l'empereur au Sénat.--Départ de l'empereur.--Les bulletins de la grande armée.--Misère de Paris pendant la guerre.--L'empereur et les maréchaux.--Le faubourg Saint-Germain.--Trafalgar.--Voyage de M. de Rémusat à Vienne.

À l'époque dont je parle, M. de Talleyrand était encore mal avec Fouché et, ce qui est assez curieux à dire, je me souviens que ce dernier l'accusait de manquer de conscience et de bonne foi. Il se souvenait toujours que, lors de l'attentat du 3 nivôse20, M. de Talleyrand l'avait fortement accusé de négligence auprès de Bonaparte, et n'avait pas peu contribué à le faire renvoyer. Revenu au ministère, il gardait secrètement sa rancune, et ne laissait guère échapper d'occasion de la satisfaire, par des moqueries âpres et un peu cyniques, qui, d'ailleurs, faisaient le ton ordinaire de sa conversation. MM. de Talleyrand et Fouché ont été deux hommes vraiment remarquables, et tous deux très utiles à Bonaparte; mais on ne pouvait pas voir moins de ressemblance et de points de contact entre deux personnages dans de si continuelles relations. L'un avait gardé fidèlement les manières gracieusement insolentes (si on peut se servir de cette expression) des grands seigneurs de l'ancien régime. Fin, silencieux, mesuré dans ses discours, froid dans son abord, aimable dans la conversation, ne tenant sa force que de lui seul, car il n'avait dans sa main aucun parti, ses fautes mêmes et, pour dire tout, la flétrissure de l'oubli de son ancien état, ne paraissaient point une garantie suffisante aux révolutionnaires qui le connaissaient si adroit et si souple, qu'ils le supposaient conservant toujours des moyens de leur échapper. D'ailleurs, il ne se livrait à personne, impénétrable sur les affaires dont il était chargé, et sur l'opinion qu'il avait du maître qu'il servait; et, pour achever de le peindre, affectant une sorte de nonchalance, ne négligeant aucune de ses aises, soigné dans sa toilette, parfumé, amateur de bonne chère et de toutes les jouissances du luxe, jamais empressé auprès de Bonaparte, sachant se faire souhaiter par lui, ne le flattant point en public, et comme sûr de lui demeurer constamment nécessaire.

Note 20: (retour) La machine infernale.

Fouché, au contraire, véritable produit de la Révolution, sans soin de sa personne, portait les broderies et les cordons qui annonçaient ses dignités comme s'il dédaignait de les arranger sur lui, s'en moquant même dans l'occasion, actif, animé, toujours un peu inquiet; bavard, assez menteur, affectant une sorte de franchise qui pouvait bien être le dernier degré de la ruse, se vantant volontiers, assez disposé à se livrer au jugement des autres en racontant sa conduite, ne cherchant guère à se justifier que par le mépris d'une certaine morale ou l'insouciance d'une certaine approbation; mais il conservait avec un soin qui, quelquefois, inquiétait Bonaparte, des relations avec un parti que l'empereur se croyait obligé de ménager dans sa personne. Au travers de tout cela, Fouché ne manquait pas d'une sorte de bonhomie; il avait même quelques qualités intérieures. Il était bon mari d'une femme laide et assez ennuyeuse, et très bon, même très faible père. Il envisageait les révolutions dans leur ensemble, il haïssait les tracasseries partielles, les soupçons journaliers, et c'est par suite de cette disposition que sa police ne suffisait point à l'empereur. Là où il voyait du mérite, il lui rendait justice; on n'a point raconté de lui de vengeances qui lui aient été personnelles, et il ne s'est pas montré capable de jalousies prolongées. Il est même vraisemblable que, s'il est resté plusieurs années ennemi de M. de Talleyrand, c'est encore moins parce qu'il avait à se plaindre de lui, que parce que l'empereur a pris soin d'entretenir cette froideur entre deux hommes dont il eût cru l'union dangereuse pour lui. Et, en effet, c'est à peu près vers le temps où ils se sont rapprochés qu'il a commencé à se défier d'eux, et à les éloigner un peu de ses affaires.

Mais, en 1805, M. de Talleyrand avait un crédit bien plus étendu que Fouché. Il s'agissait de fonder une royauté, d'imposer à l'Europe et à la France, par une diplomatie habile et par la pompe d'une cour, et le ci-devant grand seigneur était bien meilleur à consulter sur tout cela. Il avait une immense réputation en Europe; on lui connaissait des opinions conservatrices, qui semblaient aux souverains étrangers une morale suffisante pour eux. L'empereur, pour inspirer confiance à ses voisins, avait besoin de faire suivre sa signature de celle de son ministre des affaires étrangères. Il lui pardonna cette flatteuse distinction, tant qu'il la crut nécessaire à ses projets.

L'agitation dans laquelle était l'Europe, au moment où la rupture avec la Russie et l'Autriche éclata, redoubla les entretiens de l'empereur avec M. de Talleyrand; et, quand il partit pour commencer la campagne, le ministre alla s'établir à Strasbourg afin d'être à portée de se rendre près de l'empereur au moment où le canon français aurait marqué l'heure des négociations.

Vers le milieu de septembre, le bruit d'un prochain départ se répandit à Saint-Cloud. M. de Rémusat reçut l'ordre de se rendre à Strasbourg, et d'y faire préparer le logement impérial; et l'impératrice déclara si vivement l'intention de suivre son époux qu'il fut décidé qu'elle irait à Strasbourg avec lui. Une cour assez nombreuse devait les suivre. Mon mari s'éloignant, j'aurais fort souhaité de l'accompagner, mais je devenais de plus en plus malade, et hors d'état de faire un voyage. Il fallut donc me soumettre à cette nouvelle séparation, bien autrement triste que l'autre. C'était la première fois, depuis mon installation à cette cour, que je voyais l'empereur partir pour l'armée. Les dangers qu'il allait courir ranimèrent tout l'attachement que je lui portais. Je ne me sentais plus la force de lui rien reprocher quand je le voyais s'éloigner pour un si grave motif, et la pensée que, de tant de personnes qui partaient avec lui, il y en aurait peut-être quelques-unes que je ne devais plus revoir, me serrait le coeur au milieu du salon de Saint-Cloud, et quelquefois me faisait venir les larmes aux yeux. Tout autour de moi, je voyais des femmes, des mères navrées, qui n'osaient pourtant pas laisser voir leur douleur tant était grande la crainte de déplaire! De même les militaires affectaient cette insouciance, parade nécessaire de leur état. Mais, à cette époque il y en avait déjà un bon nombre qui, parvenus à une fortune satisfaisante et ne pouvant pas prévoir l'élévation presque gigantesque où la continuité des guerres les a portés depuis, regrettaient sincèrement la vie opulente et tranquille dont ils avaient pris l'habitude depuis quelques années.

En France, la loi de la conscription s'exécutait avec sévérité et agitait les provinces; à Paris, les partis se flattaient que bien des choses allaient être remises en question, et on envisageait avec assez de froideur la nouvelle gloire que nos armes devaient acquérir. Mais le soldat, l'officier simple, étaient pleins d'ardeur et d'espérance, et volaient aux frontières avec cet empressement qui présage le succès.

Le 20 septembre, cet article parut dans le Moniteur:

«L'empereur d'Allemagne, sans négociations ni explications préalables, et sans déclaration de guerre, a envahi la Bavière. L'électeur s'est retiré à Wurtzbourg, où toute l'armée bavaroise s'est réunie.»

Le 23, l'empereur se rendit au Sénat; il y porta le décret qui rappelait les réserves des conscrits de cinq années. Le ministre de la guerre, Berthier, lut un rapport sur la guerre qu'on allait faire, et le ministre de l'intérieur démontra la nécessité de faire garder les côtes par des gardes nationales.

Le discours de l'empereur fut simple et imposant; on l'approuva généralement; les sujets de plaintes que nous pouvions avoir contre l'Autriche furent longuement exposés dans le Moniteur. Nul doute que l'Angleterre, sinon inquiète, du moins fatiguée par le séjour de nos troupes sur les côtes, n'ait employé toute sa politique à soulever contre nous des ennemis sur le continent, et que la création du royaume d'Italie, et surtout sa réunion à l'empire français, n'aient suffisamment inquiété le cabinet autrichien. À moins de connaître les secrets de la diplomatie à cette époque, ce dont je suis fort éloignée, on ne s'explique pas comment l'empereur de Russie rompit avec nous. Il est présumable que des gênes commerciales commencèrent à lui donner de l'inquiétude dans ses relations avec l'Angleterre.

J'ajouterai, si l'on veut, les paroles de Napoléon lui-même, qui à cette époque disait: «L'empereur Alexandre est jeune, il veut tâter de la gloire, et comme tous les enfants, suivre une route différente de celle qu'a suivie son père.» Je n'expliquerai pas davantage la neutralité que garda le roi de Prusse, qui nous fut si avantageuse, et qui lui devint si fatale, puisqu'elle ne fit que reculer sa perte d'une année. Il me semble que l'Europe se trompa; il fallait mieux deviner l'empereur, consentir franchement à lui céder toujours, ou s'entendre tous pour l'écraser dès son début.

Mais revenons à mon récit, dont je me suis écartée pour traiter une matière trop au-dessus de mes forces.

Je passai à Saint-Cloud les derniers jours qui précédèrent le départ. L'empereur travaillait sans relâche; quand il était fatigué, il se couchait quelques heures dans la journée, pour se relever au milieu de la nuit. Du reste, il avait de la sérénité, même plus de grâce que dans un autre temps; il recevait du monde comme de coutume, assistait à quelques spectacles, et se ressouvint à Strasbourg d'envoyer au comédien Fleury une gratification, parce que, deux jours avant son départ, il avait joué devant lui le Menteur de Corneille qui l'avait amusé.

Quant à l'impératrice, elle avait toute la confiance dont la femme de Bonaparte devait avoir contracté l'habitude. Satisfaite de le suivre, et d'échapper par ce moyen aux discours parisiens qui l'effrayaient, à la surveillance de ses beaux-frères, à l'ennui du palais de Saint-Cloud, s'amusant d'une représentation nouvelle, elle envisageait une campagne comme un voyage, et conservait un calme qui, ne pouvant tenir à de l'indifférence, vu sa situation, renfermait au fond quelque chose de flatteur pour celui qu'elle croyait fermement que la fortune n'oserait abandonner. Louis Bonaparte, infirme, devait demeurer à Paris, et il avait l'ordre, ainsi que sa femme, de recevoir du monde. Joseph présidait les conseils d'administration du Sénat. Logé au Luxembourg, il devait aussi y tenir une cour. La princesse Borghèse faisait des remèdes à Trianon; madame Murat se retirait à Neuilly où elle embellissait une demeure charmante; Murat suivait l'empereur à l'armée. M. de Talleyrand devait demeurer à Strasbourg, jusqu'à nouvel ordre. M. Maret accompagnait l'empereur: il était le grand rédacteur des bulletins.

Le 24, l'empereur partit, et il arriva à Strasbourg sans s'arrêter. Je revins tristement à Paris rejoindre mes enfants, ma mère, et ma soeur inquiète et séparée de M. de Nansouty qui commandait une division de cavalerie.

Dès le départ de l'empereur, on commença à répandre à Paris des bruits d'invasion sur nos côtes, et en effet peut-être eût-on pu tenter une telle expédition, mais, heureusement, nous n'avions pas affaire à des ennemis aussi audacieusement entreprenants que nous; et, à cette époque, les Anglais étaient loin d'avoir dans leurs troupes de terre la confiance que, depuis, elles ont mérité de leur inspirer.

Le resserrement de l'argent se fit presque aussitôt sentir; un peu plus tard, les payements de la Banque furent suspendus; l'argent devint cher, jusqu'à se vendre à un prix très élevé. J'entendais dire que notre commerce d'exportation ne suffisait point à nos besoins, et que la guerre l'arrêtait tout à fait et haussait le prix de tout ce qui nous venait du dehors. Là, dit-on, était la cause de cette gêne subite que nous éprouvions21.

Note 21: (retour) «Depuis la chute des assignats, a dit M. Thiers (t. VI, p. 31), le numéraire, quoiqu'il eût promptement reparu, était toujours demeuré insuffisant, par une cause facile à comprendre. Le papier-monnaie, tout en étant discrédité dès le premier jour de son émission, avait néanmoins fait l'office de numéraire, pour une partie quelconque des échanges, et avait expulsé de France une partie des espèces métalliques. La prospérité publique, subitement restaurée sous le consulat, n'avait cependant pas assez duré pour ramener l'or et l'argent sortis du pays. S'en procurer était, à cette époque, l'un des soins constants du commerce. La Banque de France, qui avait pris un rapide développement, parce qu'elle fournissait, au moyen de ses billets parfaitement accrédités, un supplément de numéraire, la Banque de France avait la plus grande peine à maintenir dans ses caisses une réserve métallique proportionnée à l'émission de ses billets. Une portion considérable de notre numéraire était transportée à Hambourg, Amsterdam, Gênes, Libourne, Venise, Trieste, pour payer les sucres et les cafés que les Anglais y faisaient entrer, par le commerce libre ou par la contrebande. Tous les commerçants du temps se plaignaient de cet état de choses, et ce sujet était journellement discuté à la Banque par les négociants les plus éclairés de France.» Cette situation, décrite par M. Thiers pour le mois de septembre 1805, s'était fort aggravée par la déclaration de guerre. La suspension des payements de la caisse de consolidation en Espagne, les embarras de la compagnie des Négociants réunis, la suspension des payements de la Banque, les faillites nombreuses, à Paris et en province, furent les premiers effets de la campagne d'Austerlitz. (P. R.)

Les inquiétudes particulières venaient encore ajouter à la tristesse générale. Déjà beaucoup de familles distinguées avaient livré leurs enfants à la carrière des armes et tremblaient sur leur destinée. Quelle attente pour des parents, que celle de ces bulletins qui pouvaient apprendre, tout à coup, la perte de ce qu'on avait de plus cher! Quel supplice Bonaparte a imposé à des mères, à des femmes pendant tant d'années! Il s'est quelquefois étonné de la haine qu'il a fini par inspirer; pouvait-on lui pardonner une anxiété si douloureuse et si prolongée, tant de larmes répandues, de nuits sans sommeil et de journées pleines d'épouvante? S'il a bien voulu y regarder, il aura vu qu'il n'est pas un sentiment naturel qu'il n'ait froissé.

Avant son départ, pour offrir un débouché à la noblesse, il s'avisa de créer ce qu'on appela la garde d'honneur. Il en donna le commandement à son grand maître des cérémonies. Il était presque plaisant de voir l'empressement que M. de Ségur mettait à former ce corps, le zèle que certains personnages témoignaient pour y entrer, et l'anxiété qu'éprouvaient quelques chambellans, qui se persuadaient que l'empereur les approuverait fort en leur voyant échanger leur habit rouge contre un uniforme. Je n'oublierai jamais la surprise, et presque l'effroi que me causa M. de Luçay, préfet du palais, douce et craintive créature, lorsqu'il vint me demander si M. de Rémusat, père de famille, ancien magistrat, alors âgé de plus de 40 ans, ne comptait pas embrasser ainsi, tout à coup, la carrière militaire qui s'ouvrait à tout le monde. Nous commencions à être habitués à tant de choses bizarres que, malgré ma raison, j'éprouvai une sorte d'inquiétude. J'écrivis à ce sujet à mon mari, qui me répondit que nulle ardeur martiale ne s'était heureusement emparée de lui, et qu'il espérait que l'empereur compterait encore près de lui d'autres services que ceux de l'épée.

L'empereur, dans ce temps, nous avait rendu quelque bienveillance. En quittant Strasbourg, il avait laissé à mon mari toute la surveillance de la cour et de la maison de l'impératrice. C'était lui imposer une vie assez douce, qui n'avait d'autre inconvénient que de traîner après soi un peu d'ennui. Mais M. de Talleyrand, qui demeurait aussi à Strasbourg, mit de l'intérêt dans les journées de M. de Rémusat. À cette époque commença leur véritable liaison; ils se virent beaucoup. M. de Rémusat, naturellement simple, modeste, retiré, gagnait beaucoup à être vu de près. M. de Talleyrand démêla la finesse de son esprit, la rectitude de son jugement, la droiture de ses aperçus. Il prit confiance en lui, rendant justice à la sûreté de son commerce, lui témoigna de l'amitié, et lui, touché d'en rencontrer là où il n'en avait point attendu, lui voua dès ce moment un attachement qu'aucune vicissitude n'a pu démentir.

Cependant, l'empereur avait promptement quitté Strasbourg. Dès le 1er octobre, il était en campagne, et toute l'armée, transportée de Boulogne comme par enchantement, dépassait nos frontières. L'électeur de Bavière, sommé par l'empereur d'Autriche de donner passage à ses troupes et s'y refusant, se vit envahi de tous côtés; mais Bonaparte ne tarda point à voler à son secours.

Nous vîmes donc paraître le premier bulletin de la grande armée, qui nous annonça un premier avantage à Donauvoerth, et nous donna les proclamations de l'empereur et celle du vice-roi d'Italie. Masséna devait seconder ce dernier, et faire pénétrer dans le Tyrol les armées française et italienne réunies. À toutes les paroles qui devaient enflammer nos soldats, on joignait encore et on imprimait des railleries mordantes contre l'ennemi. Une circulaire adressée aux habitants de l'Autriche, pour leur demander des provisions de charpie, était publiée, et accompagnée de cette note: «Nous espérons que l'empereur d'Autriche n'en aura pas besoin, puisqu'il est retourné à Vienne.» Les insultes n'étaient point épargnées aux ministres et à quelques grands seigneurs autrichiens, entre autres, au comte de Colloredo qu'on accusait d'être dirigé par sa femme, toute dévouée à la politique anglaise. Ces petitesses se trouvaient pèle-mèle, dans les bulletins, avec des phrases vraiment élevées, et d'une éloquence plus romaine que française, mais qui ne laissait pas de frapper.

L'activité de Bonaparte dans cette campagne fui réellement surprenante. Dès le début, il jugea les avantages qu'allaient lui donner les premières fautes que firent les Autrichiens, et il prévit son succès. Vers le milieu d'octobre, il écrivait à sa femme: «Rassure-toi, je te promets la campagne la plus courte et la plus brillante.»

À Wertingen, notre cavalerie eut un avantage sur l'ennemi, M. de Nansouty s'y distingua. Une autre affaire brillante eut lieu à Günzbourg, et bientôt les Autrichiens reculèrent de partout.

L'armée s'animait de plus en plus, et paraissait compter pour rien les rigueurs de la saison qui s'avançait. Prêt à livrer bataille, l'empereur haranguait ses soldats sur le pont du Lech, au milieu d'une neige qui tombait abondamment: «Mais, disait le bulletin, ses paroles étaient de flamme, et le soldat oubliait ses privations.» Le bulletin se terminait par ces paroles prophétiques: «Les destinées de la campagne sont fixées22

Note 22: (retour) Voici le texte même du cinquième bulletin de la grande armée: «Augsbourg, 20 vendémiaire an XIV (12 octobre 1805). L'empereur était sur le pont du Lech lorsque le corps d'armée du général Marmont a défilé. Il a fait former en cercle chaque régiment, leur a parlé de la situation de l'ennemi, de l'imminence d'une grande bataille, et de la confiance qu'il avait en eux. Cette harangue avait lieu par un temps affreux. Il tombait une neige abondante, et la troupe avait de la boue jusqu'aux genoux et éprouvait un froid assez vif, mais les paroles de l'empereur étaient de flamme; en l'écoutant, le soldat oubliait ses fatigues et ses privations, et était impatient de voir arriver l'heure du combat. Jamais plus d'événements ne se décideront en moins de temps. Avant quinze jours les destins de la campagne et des armées autrichiennes et russes seront fixés.» (P. R.)

La prise d'Ulm et la capitulation de son énorme garnison achevèrent de frapper l'Allemagne de surprise et de terreur, et commencèrent à imposer silence aux propos factieux que la surveillance de la police avait assez de peine à contenir à Paris. Il est difficile d'empêcher les Français de se ranger du parti de la gloire, et nous commençâmes à prendre part à celle dont se couvraient nos armées. Mais la gêne d'argent se faisait sentir toujours d'une manière pénible, le commerce souffrait, les spectacles étaient déserts; on remarquait l'accroissement de la misère, et on se soutenait seulement par l'espoir qu'une si brillante campagne devait être suivie d'une prompte paix.

Après la prise d'Ulm, l'empereur dicta lui-même cette phrase du bulletin: «On peut faire en deux mots l'éloge de l'armée: elle est digne de son chef23.» Il écrivit au Sénat, en lui envoyant les drapeaux pris sur l'ennemi, et en lui annonçant que l'électeur était rentré dans sa capitale; et on publia aussi ses lettres aux évêques pour leur demander de remercier Dieu de nos succès.

Note 23: (retour) Cette phrase se trouve en effet dans le sixième bulletin de la grande armée, daté d'Elchingen, le 26 vendémiaire an XIV (18 octobre 1805). (P. R)

Dès le commencement de la campagne, il avait été fait des mandements dans chaque métropole pour justifier cette nouvelle guerre, et encourager les conscrits à marcher promptement où ils étaient appelés. Les évêques recommencèrent de nouveau, et ils épuisèrent les citations de l'Écriture pour démontrer que l'empereur était protégé par le Dieu des armées24.

Joseph Bonaparte avait porté la lettre de son frère au Sénat. Le Sénat décréta qu'une adresse de félicitations serait portée, en réponse, au quartier général par un certain nombre de ses membres.

Note 24: (retour) L'extrême complaisance que mettait le clergé à satisfaire l'empereur ne suffisait pas encore à celui-ci, si l'on en juge par cette lettre qu'il écrivait à Fouché, pendant cette campagne, le 4 nivôse an XIV (25 décembre 1805). «Je vois des difficultés au sujet de la lecture des bulletins dans les églises; je ne trouve point cette lecture convenable. Elle n'est propre qu'à donner plus d'importance aux prêtres qu'ils ne doivent en avoir; car cela leur donne le droit de commenter, et, quand il y aura de mauvaises nouvelles, ils ne manqueront pas de les commenter. Voilà comme on n'est jamais dans des principes exacts: tantôt on ne veut point de prêtres, tantôt on en veut trop; il faut laisser tomber cela. M. Portalis a eu très tort d'écrire sa lettre, sans savoir si c'était mon intention.» (P. R.)

L'impératrice reçut à Strasbourg la visite de plusieurs princes d'Allemagne qui venaient grossir sa cour et lui offrir leurs hommages et leurs compliments. Elle leur montrait, avec un orgueil assez naturel, les lettres de l'empereur qui lui annonçait si bien d'avance les victoires qu'il allait remporter; et force était bien d'admirer cette habile prévoyance, ou de reconnaître la puissance d'une destinée qui ne se démentait pas un seul instant.

Le maréchal Ney eut une belle affaire à Elchingen, et l'empereur consentit tellement à lui en laisser l'honneur que, plus tard, quand il créa des ducs, il voulut que ce maréchal portât le nom de duc d'Elchingen.

Je me sers de cette expression consentir, parce qu'il a été reconnu que Bonaparte n'était pas toujours bien exact dans la répartition de gloire qu'il accordait à ses généraux. Dans un de ces accès de franchise qu'il se permettait quelquefois, je lui ai entendu dire qu'il n'aimait à donner de la gloire qu'à ceux qui ne pouvaient la porter. Il lui arrivait, selon sa politique à l'égard des chefs qu'il avait sous ses ordres, ou le degré de confiance qu'ils lui inspiraient, de garder le silence sur certaines victoires, ou de changer en succès telle faute de tel maréchal. Quelquefois, un général apprenait par un bulletin une action qu'il n'avait jamais faite, ou un discours qu'il n'avait jamais tenu. Un autre se voyait tout à coup exalté dans les journaux, et cherchait quelle occasion lui avait mérité cette distinction. On essayait de réclamer contre l'oubli, ou lorsqu'on voyait les événements dénaturés; mais le moyen de revenir sur ce qui était passé, lu et déjà effacé par des nouvelles plus récentes? Car la rapidité de Bonaparte à la guerre donnait tous les jours quelque chose à apprendre. Alors il imposait silence à la réclamation, ou, s'il avait besoin d'apaiser le chef qui se trouvait offensé, une somme d'argent, une prise sur l'ennemi, la permission de lever une contribution lui étaient accordées, et ainsi se terminait le différend.

Cet esprit de ruse, inhérent au caractère de Bonaparte, et qu'il employait adroitement à l'égard de ses maréchaux et de ses officiers supérieurs, pourrait se justifier, jusqu'à un certain point, par la difficulté qu'il éprouvait quelquefois à contenir un si grand nombre d'individus de caractères si différents, et ayant tous des prétentions pareilles. Connaissant parfaitement la portée de leurs divers talents, sachant à quoi chacun d'entre eux pouvait lui être utile, obligé sans cesse, en récompensant leurs services, de réprimer leur orgueil et leur jalousie, il lui fallait user de tous les moyens pour y parvenir, et, surtout, ne pas laisser échapper l'occasion de leur montrer qu'entièrement dépendants de lui, leur gloire comme leur fortune était dans ses mains25. Une fois qu'il y fut parvenu, il fut certain de n'être point inquiété par eux, et de pouvoir payer leurs services au prix qu'il les évaluerait. Au reste, les maréchaux, en général, n'ont pas eu à se plaindre qu'il ne les ait pas, pour la plupart, portés à un prix très haut. Souvent il y a eu du gigantesque dans les récompenses qu'ils ont obtenues, et la durée des guerres ayant monté leurs espérances au plus haut degré, on les a vus devenir ducs et princes sans en être surpris, et finir par croire que la royauté seule pouvait terminer dignement leur destinée. Des sommes immenses leur furent distribuées, on leur toléra des exactions de tout genre sur les vaincus; il y en a qui firent des fortunes énormes, et, si la plupart d'entre ces fortunes se sont fondues avec le gouvernement sous lequel elles s'étaient formées, c'est que la facilité avec laquelle elles avaient été acquises leur fut un encouragement à les dépenser avec prodigalité, dans la confiance où ils étaient que ces moyens d'acquérir ne s'épuiseraient jamais pour eux.

Note 25: (retour) Je trouve dans les papiers de mon père une note qui éclaircit et développe ce qui est dit ici des maréchaux de l'Empire: «L'empereur composait ses bulletins avec la plus grande liberté, écoutant, avant tout, son besoin de tout effacer et d'établir son infaillibilité, puis cherchant le genre d'effet qu'il voulait produire sur les étrangers et le public français, enfin obéissant à ses vues sur ses lieutenants et à sa bienveillance ou sa malveillance pour eux. La vérité ne venait que bien loin après tout cela. Rien n'égalait la surprise de ceux-ci, quand ils lisaient les bulletins qui leur revenaient de Paris, et cependant ils réclamaient peu. L'empereur est, avec la Convention et Louis XIV, un des seuls pouvoirs qui aient réussi à subjuguer, à discipliner les vanités.

»L'empereur louait peu les grands généraux de son temps. Les militaires sont les artistes les plus jaloux entre eux, et qu'il faut le moins consulter les uns sur le compte des autres. Ils sont décourageants ou irritants quand on les entend se juger entre eux. À cette jalousie naturelle, l'empereur ajoutait les calculs d'un despote qui ne veut créer aucune importance autour de lui. Desaix est le seul homme dont il ait parlé avec une sorte d'enthousiasme, et encore ne l'avait-il connu qu'au début de sa carrière de puissance. Il a continué toute sa vie, je crois, à le bien traiter, mais Desaix était mort (à Marengo, le 14 juin 1800). Cependant ses jugements sur ses lieutenants, au début de son récit de la première campagne d'Italie, sont remarquables, et la sévérité n'y ressemble pas à la jalousie. En général il parlait des maréchaux avec une liberté peu obligeante. On peut voir dans sa correspondance avec le roi Joseph ce qu'il dit de Masséna, de Jourdan, de quelques autres. Le général Foy m'a raconté qu'il lui avait entendu dire de Soult: «Il peut bien préparer la bataille, mais il est incapable de la livrer.» Puis il y avait le chapitre des exigences, des prétentions, de l'ambition de ses maréchaux: «On ne sait pas, disait-il à M. Pasquier, ce que c'est que d'avoir à tenir deux hommes comme Soult et Ney.»

»Ses lieutenants lui rendaient souvent en propos ce qu'il disait d'eux. Ce n'était pas à l'armée, surtout dans les campagnes qui suivirent celle d'Austerlitz que l'on exprimait le plus d'admiration, d'estime et d'affection pour lui. Il avait, pour ainsi dire, une manière lâchée de faire la guerre. Il négligeait beaucoup, risquait beaucoup; il sacrifiait tout à son succès personnel. De plus en plus confiant dans sa fortune, dans la terreur de sa présence, il ne s'occupait que de couvrir, par des coups décisifs et directs partis de sa main, les fautes, les échecs, les pertes, toujours résolu à nier ou à taire tout ce qui pouvait lui nuire. Cela rendait le service insupportable pour les chefs un peu séparés de lui. Ils conservaient toute leur responsabilité, manquaient souvent de moyens d'agir, et ne recevaient que des ordres inexécutables, destinés à les mettre dans leur tort. Aussi l'accusaient-ils d'égoïsme, d'injustice et de perfidie, de haine même, ou d'envie. Barante m'a raconté que les auditeurs, quand ils arrivaient à l'armée, étaient confondus de ce qu'ils entendaient dire dans les grands états-majors, et quelquefois même au quartier général. Lui-même, ayant été détaché auprès du maréchal Lannes, dans la campagne de Pologne, je crois, l'entendit sans cesse à sa table dire que l'empereur était jaloux de lui, qu'il voulait le perdre, et lui donnait des ordres à cette fin, et, ayant mal à l'estomac, il allait jusqu'à dire que cela venait de ce que l'empereur avait voulu l'empoisonner.» J'ai cité tout entier ce passage intéressant, mais il est clair que tout cela n'existait qu'en germe lors de la campagne de 1805. (P. R.)

Dans cette première campagne du règne de Napoléon, quoique l'armée fût encore soumise à une discipline dont plus tard elle s'est fort écartée, les pays conquis se virent dévoués à la rapacité du vainqueur, et nombre de grands seigneurs et de princes autrichiens payèrent de l'entier pillage de leurs châteaux l'obligation où ils se trouvèrent de loger une seule nuit, quelques heures seulement, un officier général. Le soldat était contenu, et, en apparence, le bon ordre paraissait établi, mais on ne pouvait empêcher tel maréchal, au moment de son départ, d'emporter du château qu'il abandonnait ce qui était à sa convenance. J'ai vu, au retour de cette guerre, la maréchale *** nous conter en riant que son mari, sachant le goût qu'elle avait pour la musique, lui avait envoyé une collection énorme qu'il trouva chez je ne sais quel prince allemand, et nous dire, avec la même naïveté, qu'il lui avait adressé un si grand nombre de caisses, remplies de lustres et de cristaux de Vienne ramassés de tous côtés, qu'elle ne savait plus où les placer.

Mais, en même temps que l'empereur savait tenir d'une main si ferme les prétentions de ses généraux, il n'épargnait rien pour encourager et satisfaire le soldat. Après la prise d'Ulm, un décret annonça que le mois de vendémiaire, qui venait de s'écouler, serait à lui seul compté pour une campagne.

Le jour de la Toussaint, on célébra avec pompe un Te Deum à Notre-Dame, et Joseph donna des fêtes en réjouissance de nos victoires.

Masséna se signalait, en même temps, en Italie par des succès, et bientôt il ne fut plus possible de douter que l'empereur d'Autriche ne dût payer cher les prodiges de cette campagne. L'armée russe marchait à grandes journées pour le secourir, mais elle n'avait pas encore joint les Autrichiens, et l'empereur les battait en attendant. On a dit, dans ce temps, que l'empereur François fit une grande faute en commençant cette guerre avant que l'empereur Alexandre eût été à portée de le secourir.

Pendant cette campagne, l'empereur obtint du roi de Naples qu'il demeurerait neutre dans ses États, et consentit à le débarrasser des garnisons françaises qu'il avait eu à supporter jusqu'alors. Quelques décrets, relatifs à l'administration de la France, furent rendus des différents quartiers généraux, et l'ancien doge de Gênes fut nommé sénateur. L'empereur aimait beaucoup à paraître ainsi occupé de tant d'affaires diverses en même temps, et à montrer qu'il savait porter ce qu'il appelait son coup d'oeil d'aigle sur tous les coins, au même moment. C'est par cette même raison, et par suite de sa jalouse inquiétude, qu'il écrivit au ministre de la police une lettre pour lui recommander de veiller sur ce qu'il appelait le faubourg Saint-Germain, c'est-à-dire la portion de la noblesse française qui lui demeurait contraire, annonçant qu'il n'ignorait point les discours qu'on y tenait contre lui en son absence, et qu'il se préparait, au retour, à en tirer une vengeance éclatante.

Quand Fouché recevait de pareils ordres, il avait coutume de mander chez lui les personnes, hommes et femmes, plus directement accusés. Soit qu'il trouvât réellement de la minutie dans le courroux de l'empereur, et qu'il pensât, comme il le disait quelquefois, que c'était un enfantillage de vouloir empêcher les Français de parler; soit qu'il voulût se faire un mérite de sa modération, après avoir conseillé plus de prudence à ceux qu'il avait mandés, il finissait par convenir que l'empereur s'abandonnait à des inquiétudes trop minutieuses, et il acquérait peu à peu une réputation de justice et de modération qui effaçait les premières impressions formées sur lui. L'empereur, instruit de cette conduite, lui en savait souvent mauvais gré, et se défiait toujours, secrètement, d'un homme si attentif à ménager les différents partis.

Enfin, le 12 novembre, notre armée victorieuse entra à Vienne. Les journaux nous donnèrent des récits fort détaillés de cet événement. Ces récits acquièrent un degré d'intérêt de plus, quand on sait qu'ils étaient tous dictés par Bonaparte lui-même, et qu'il se complaisait fort souvent à inventer, après coup, des circonstances et des anecdotes par lesquelles il voulait frapper les esprits.

«L'empereur, disait le bulletin, s'est établi au palais de Schönbrunn; il travaille dans un cabinet décoré de la statue de Marie-Thérèse. En l'apercevant, il s'est écrié: «Ah! si cette grande reine vivait encore, elle ne se laisserait pas conduire par les intrigues d'une femme telle que madame de Colloredo! Toujours environnée des grands de son pays, elle eût connu la volonté de son peuple. Elle n'aurait pas livré ses provinces aux ravages des Moscovites, etc...26»

Note 26: (retour) On peut voir tout ce morceau assez long dans le Moniteur.

Cependant, une mauvaise nouvelle vint tempérer la joie que Bonaparte ressentait de tant de succès. L'amiral Nelson venait de battre notre flotte à Trafalgar; les Français avaient fait sur mer des prodiges de valeur, mais ils n'avaient pu échapper à une défaite réellement désastreuse.

Cet événement produisit à Paris un mauvais effet, dégoûta l'empereur à jamais de toute entreprise maritime, et le frappa d'une si fâcheuse prévention contre la marine française, que, depuis ce temps, il ne fut plus guère possible d'obtenir de lui qu'il y portât intérêt ou attention. En vain les marins et les militaires qui s'étaient distingués dans cette cruelle journée tentèrent d'obtenir quelque dédommagement ou quelque consolation aux dangers qu'ils avaient courus; il leur fut à peu près défendu de rappeler jamais ce funeste événement; et quand ils voulurent, dans la suite, solliciter quelque grâce, ils eurent soin de ne point mettre en ligne de compte de leurs services l'admirable bravoure à laquelle les rapports anglais seuls rendirent justice.

Dès que l'empereur fut à Vienne, il y manda M. de Talleyrand. Il entrevoyait des négociations prêtes à s'ouvrir; l'empereur d'Autriche envoyait ses ministres pour commencer à traiter. Il est vraisemblable que le nôtre avait déjà arrêté, dans sa tête, le projet de faire l'électeur de Bavière roi, en agrandissant ses États, et aussi le mariage du prince Eugène.

M. de Rémusat eut ordre de venir à Paris. Il en devait rapporter les ornements impériaux et les diamants de la couronne, et les transporter ensuite à Vienne. Je ne le vis qu'un moment, et j'appris avec un nouveau chagrin qu'il allait s'éloigner davantage. À son retour à Strasbourg, il trouva l'ordre de partir pour Vienne sur-le-champ, et l'impératrice reçut celui de se rendre à Munich avec toute sa cour. Rien n'égale les honneurs qu'on lui rendit en Allemagne; les princes et les électeurs se portèrent en foule sur son passage, et l'électeur de Bavière, surtout, n'épargna rien pour qu'elle fût satisfaite de sa réception. Elle demeura à Munich, pour y attendre le retour de son époux.

M. de Rémusat, en se rendant à sa destination, eut l'occasion de faire plus d'une triste réflexion dans le pays qu'il avait à parcourir. Il traversait des contrées toutes fumantes encore des combats dont elles avaient été témoins. Les villages détruits, les chemins couverts de cadavres et de débris retraçaient à ses yeux toutes les horreurs du carnage. La misère des peuples vaincus ajoutait encore des dangers à ce voyage fait dans une saison avancée. Tout contribuait à noircir l'imagination d'un homme, ami de l'humanité, et disposé à déplorer les désastres qui sont la suite des passions violentes des conquérants. Les lettres que je reçus de mon mari, tout imprégnées de ces pénibles réflexions, m'attristèrent profondément, et vinrent affaiblir l'enthousiasme vers lequel je me sentais entraînée de nouveau par des succès dont les récits ne nous livraient que la partie brillante.

Quand M. de Rémusat arriva à Vienne, il n'y trouva plus l'empereur. Les négociations avaient peu duré, et notre armée marchait en avant. M. de Talleyrand et M. Maret étaient demeurés au palais de Schönbrunn, où ils vivaient sans aucune intimité. L'habitude que le dernier avait auprès de l'empereur lui donnait une sorte de crédit qu'il conservait, comme je l'ai déjà dit, à l'aide d'une adoration, vraie ou feinte, qui se manifestait dans chacune de ses actions ou de ses paroles. M. de Talleyrand s'en amusait quelquefois, et se permettait de railler le secrétaire d'État, qui en conservait une rancune extrême. Il s'observait donc sans cesse vis-à-vis de M. de Talleyrand, et ne l'aimait nullement.

M. de Talleyrand, qui s'ennuyait profondément à Vienne, y vit arriver avec plaisir M. de Rémusat, et leur intimité s'augmenta dans l'oisiveté de la vie qu'ils menaient tous deux. Il est très vraisemblable que M. Maret, qui écrivait exactement à l'empereur, lui manda cette nouvelle liaison, et qu'elle déplut un peu à cet esprit toujours ombrageux, et prêt à voir des motifs graves dans les moindres actions de la vie.

M. de Talleyrand, ne trouvant guère que M. de Rémusat qui pût l'entendre, s'ouvrait avec lui sur les idées politiques que lui inspiraient les victoires de nos armées. Désirant vivement consolider le repos de l'Europe, il craignait fort l'entraînement de la victoire pour l'empereur, et le désir que les militaires qui l'entouraient, tous raccoutumés à la guerre, auraient qu'elle continuât. «Au moment de conclure la paix, disait-il, vous verrez que ce sera avec l'empereur lui-même que j'aurai le plus de peine à négocier, et qu'il me faudra bien des paroles pour combattre l'enivrement qu'aura produit la poudre à canon.» Dans ces épanchements auxquels M. de Talleyrand se livrait, il parlait de l'empereur sans illusions, et convenait franchement des énormes défauts de son caractère; mais il le croyait appelé cependant à terminer irrévocablement la Révolution de France, à fonder un gouvernement stable, et pensait encore pouvoir le diriger dans sa conduite à l'égard de l'Europe. «Si je ne le persuade point, je saurai du moins, disait-il, l'enchaîner malgré lui, et le forcer à quelque repos.» M. de Rémusat était charmé de trouver dans un ministre habile, et qui jouissait de la confiance de l'empereur, des projets si sages, et il se sentait de plus en plus disposé à lui vouer cette estime et cette confiance que tout Français citoyen doit à un homme qui veut maîtriser les effets d'une ambition sans bornes. Il m'écrivait souvent combien il était content de ce que sa familiarité avec M. de Talleyrand lui faisait découvrir, et moi, je commençais à penser avec intérêt à un homme qui adoucissait pour mon mari ce que l'absence et l'ennui de sa vie avaient de plus pénible.

Au milieu de la vie solitaire et souvent inquiète que je menais, les lettres de mon mari faisaient mon seul plaisir et tout l'agrément de mon intérieur. Quoique la prudence le forçât de n'entrer dans aucun détail, je le voyais assez content de sa position. Ensuite, il m'entretenait des différents spectacles qu'il avait sous les yeux. Il me racontait ses courses dans Vienne qui lui parut une belle et grande ville, et ses visites à un certain nombre de personnages importants qui y étaient demeurés, et dans quelques familles qui, toutes, le frappaient par l'extrême attachement que leur inspirait l'empereur François. Ce bon peuple de Vienne, tout conquis qu'il était, ne laissait point de manifester hautement le désir de rentrer bientôt sous la domination d'un maître paternel, et, le plaignant de ses revers, ne laissait point échapper un seul reproche contre lui.

Au reste, il y avait beaucoup d'ordre à Vienne, la garnison y était tenue dans une grande discipline, et les habitants n'avaient pas de grands sujets de se plaindre de leurs vainqueurs. Les Français prenaient même quelques amusements; ils fréquentaient les spectacles, et ce fut à Vienne que M. de Rémusat entendit le célèbre chanteur italien Crescentini, et prit avec lui les arrangements qui l'attachèrent à la musique de l'empereur.