Je ne mettais qu'une restriction à la promesse que je faisais: «Je ne serai point dame du palais d'une autre impératrice, disais-je, Madame. Si vous vous retirez dans quelque province, je vous y suivrai, toujours heureuse de partager votre solitude, et je ne me séparerais de vous que dans le cas où vous sortiriez de France.» On ne savait point au fond ce qui passerait par la tête de l'empereur; quelquefois, dans ses conversations, il avait dit à sa femme: «Mais, si tu me quittais, je ne voudrais pas te faire descendre de ton rang; sois donc sûre que tu régnerais quelque part, peut-être à Rome même.» On remarquera que, lorsqu'il parlait ainsi, le pape était encore dans cette même Rome, et que rien n'annonçait qu'il dût en sortir. Mais les événements les plus graves semblaient tout simples à Napoléon, et, de temps en temps, pour qui était attentif, un mot pouvait suffire à faire conclure quelle suite de projets il roulait à la fois dans sa tête.

M. de Rémusat pensait comme moi sur ma propre conduite. Il ne s'en dissimulait pas moins les inconvénients qu'elle aurait pour nous; mais ces inconvénients ne l'arrêtaient point, et il répéta à l'impératrice que mon dévouement l'accompagnerait dans ses malheurs, s'ils fondaient jamais sur elle. On verra que, plus tard, elle ne crut pas devoir compter sur une parole qui, cependant, lui fut donnée avec la plus parfaite sincérité.

Ce fut à cette époque que, au sujet de toute cette affaire, nous eûmes avec madame de la Rochefoucauld quelques entretiens qui amenèrent les explications dont j'ai parlé plus haut, et que M. de Rémusat put éclaircir ce qui s'était passé au retour de la campagne de Prusse, relativement à lui. Ces nouvelles clartés vinrent encore ajouter aux impressions pénibles que nous causaient les découvertes successives que nous faisions sur le caractère de l'empereur.

À présent, je dirai ce que j'ai su des motifs qui portèrent le ministre de la police et M. de Talleyrand à tenir la conduite dont je viens de parler.

J'ai dit que Fouché, un peu séduit par madame Murat, s'était vu forcé par là de rompre avec ce qu'on appelait le parti des Beauharnais. Je ne sais s'il l'eût voulu réellement; mais partout où l'on entre dans certaines intrigues où se mêlent les femmes, il n'est pas très possible de savoir à quel point on pourra demeurer, parce qu'il s'y joint tant de petites paroles, de petits rapports, de petites dénonciations, qu'on finit par en être comme enveloppé. Madame Murat, qui détestait sa belle-soeur, cherchait très sérieusement à la faire descendre du trône. Son orgueil trouvait son compte à s'allier à quelque princesse européenne, et elle entourait souvent l'empereur de flatteries sur cet article. Fouché pensait qu'il serait utile à la dynastie nouvelle de s'appuyer sur un héritier direct; il connaissait trop bien Bonaparte pour ne pas prévoir que, tôt ou tard, la raison d'État l'emporterait chez lui sur toute autre considération; il craignait de n'être point employé dans cette affaire, qui paraissait devoir être du ressort de M. de Talleyrand, et il voulait tâcher de lui en enlever l'honneur et les avantages. Dans cette intention, il rompit la glace avec l'empereur et l'aborda sur un point si important. Le trouvant disposé, il abonda sur nombre de motifs faciles à réunir, et, enfin, il sut parvenir à se faire ordonner, ou au moins à proposer le rôle de médiateur entre l'empereur et l'impératrice pour une pareille négociation. Il alla plus loin: il fit parler l'opinion publique à l'aide de ses moyens de police; il fit tenir des discours sur le divorce dans quelques lieux de réunion de Paris. Tout à coup, on commença dans les cafés à discuter la nécessité d'un héritier pour l'empereur. Ces propos, inspirés par Fouché, revinrent par lui, et par les autres polices qui rendaient compte de tout, et l'empereur crut que le public était plus occupé de cette affaire que cela n'était réellement. Au retour de Fontainebleau, Fouché dit même à l'empereur qu'on était assez échauffé à Paris pour qu'il arrivât que des groupes de peuple, se réunissant sous ses fenêtres, vinssent lui demander un autre mariage. L'empereur fut d'abord frappé de cette idée; M. de Talleyrand la détourna très habilement.

M. de Talleyrand, dans le fond de son âme, ne répugnait point au divorce; mais, de son côté, il voulait le faire à sa manière, en son temps, et avec utilité et grandeur. Il s'aperçut vite que l'empressement de Fouché ne tendait qu'à lui enlever cette palme; il ne souffrit pas qu'une autre intrigue vînt se placer sur son terrain. La France avait formé une alliance intime avec la Russie; mais M. de Talleyrand, très habile dans la connaissance de l'état de l'Europe, pensait qu'il fallait surveiller l'Autriche, et peut-être déjà penchait à regarder qu'un lien de plus avec cette puissance nous serait, au fond, plus utile. D'ailleurs, il savait que l'impératrice mère, en Russie, ne partageait point les illusions du czar, et qu'elle se refuserait à nous donner une de ses filles pour impératrice. Ainsi, il eût été possible qu'un divorce brusqué n'eût point été suivi d'un assez prompt mariage, et eût tenu l'empereur dans une situation désagréable. D'ailleurs, l'affaire d'Espagne allait éclater, rendre l'Europe attentive, et ce n'était pas le moment de s'engager à la fois dans deux entreprises qui demandaient chacune une préoccupation particulière. Voilà sans doute ce qui porta M. de Talleyrand à contrecarrer Fouché et à s'unir passagèrement aux intérêts de madame Bonaparte. Ni elle, ni moi, nous n'étions de force à pénétrer ses motifs, et je ne les ai connus que depuis. M. de Rémusat avait moins de confiance que moi en ce dévouement à ce que nous souhaitions, dévouement qui me charmait dans M. de Talleyrand; mais il concluait qu'il en fallait toujours profiter, et, avec des intentions différentes, nous marchions tous dans une ligne pareille.

Ainsi donc, pendant le temps que l'empereur passa à Paris, entre le court voyage qu'il fit en Italie et celui de Bayonne92, Fouché l'environnant sans cesse et s'étayant des propos populaires, M. de Talleyrand prit un bon moment pour lui représenter que, dans cette circonstance, le ministre de la police le dirigeait vers une très fausse route. «Il est, lui disait-il, et il sera éternellement homme de révolution. Regardez-y bien, c'est encore par des moyens factieux qu'il veut vous amener à un acte qu'il ne faudrait faire que dans un appareil tout monarchique. Il veut qu'un ramas de populace, peut-être assemblée par ses ordres, vienne vociférer, et vous demander un héritier avec les mêmes cris qui imposèrent à Louis XVI je ne sais quelles concessions qu'il ne pouvait jamais refuser. Quand vous aurez accoutumé le peuple à se mêler de vos affaires par de pareilles tentatives, savez-vous s'il n'y prendra pas goût, et ce qu'on vous l'enverra demander en suite? D'ailleurs, personne ne sera dupe de ces rassemblements, et vous serez accusé de les avoir vous-même appelés.» Ces observations frappèrent l'empereur, qui imposa silence à Fouché. De ce moment on ne s'occupa plus du divorce dans les cafés, et le voeu national parut s'être refroidi. L'empereur fit valoir à sa femme ce silence, et elle fut tentée de se rassurer un peu. Cependant il continuait à montrer une grande agitation; leurs entretiens étaient gênés; de longs silences les interrompaient tout à coup. Ensuite il revenait sur les inconvénients du manque d'une postérité directe pour la fondation de sa dynastie; il disait qu'il ne savait à quoi se résoudre, et certainement il éprouvait intérieurement de vifs combats.

Note 92: (retour) L'empereur quitta Fontainebleau le 16 décembre 1807 et arriva à Milan le 21 du même mois. Il revint d'Italie à Paris le 1er janvier, et repartit pour Bayonne trois mois après, le 2 avril 1808. (P. R.)

Il se confiait particulièrement à M. de Talleyrand, qui me racontait une partie de ses conversations: «Si je me sépare de ma femme, disait-il, je renoncerai d'abord à tout le charme qu'elle met dans ma vie intérieure. Il me faudra étudier les goûts et les habitudes d'une nouvelle et jeune épouse. Celle-ci se plie à tout et me connaît parfaitement. Enfin, je lui rendrai ingratitude pour ce qu'elle a fait pour moi; déjà je ne suis guère aimé, et ce sera bien pis. Elle m'est un lien avec beaucoup de monde; elle m'attache une partie de la société de Paris à laquelle il me faudra renoncer.» Après de pareils regrets venaient les raisons d'État, qui faisaient que M. de Talleyrand confiait à mon mari qu'il était convaincu que ces belles hésitations tomberaient un jour devant la politique; qu'on pouvait retarder le divorce, mais qu'il ne fallait guère espérer qu'on l'évitât toujours. Il finissait, enfin, par dire qu'on pouvait s'assurer qu'il n'y poussait nullement, et que l'impératrice ferait bien de ne point se départir du système qu'elle avait adopté. Nous nous promîmes, M. de Rémusat et moi, de tenir secrète à madame Bonaparte la première partie de ce discours, qui aurait renouvelé ses inquiétudes au point de l'entraîner dans quelques fausses démarches, et surtout nous ne vîmes rien d'utile à lui inspirer de la défiance de M. de Talleyrand, qui n'avait alors aucun intérêt à lui nuire, et qui en eût trouvé peut-être, si, en s'irritant contre lui, elle eût laissé échapper quelque parole imprudente. Je pris mon parti d'attendre l'avenir, sans chercher à le prévoir, et de m'en tenir toujours aux conseils que la prudence et la dignité d'une situation en évidence doivent faire donner à celle qui se trouve, en effet, environnée de cent yeux pour la regarder, de cent bouches pour répéter ce qu'elle dit. Ce fut à cette époque que l'empereur dit à M. de Talleyrand que sa femme était bien conseillée.

Peu avant le départ pour Bayonne, il y eut encore sur cet article une explication qui fut la dernière pour un peu de temps, et qui servira à peindre les mouvements contraires auxquels l'empereur, tout fort, tout volontaire qu'il était, se trouvait quelquefois entraîné. Un matin, M. de Talleyrand, rencontrant M. de Rémusat au sortir du cabinet de l'empereur, lui dit en regagnant sa voiture: «Je crois que votre femme aura plus tôt qu'elle ne le croit le chagrin qu'elle craint. Je viens de voir l'empereur animé de nouveau sur son divorce; il m'en a parlé comme d'une chose décidée à peu près, et nous ferons tous bien de nous le tenir pour dit et de ne pas y apporter une opposition inutile.» Mon mari me rapporta ces paroles, qui m'attristèrent profondément. Il devait y avoir un cercle le soir à la cour; je venais de perdre ma mère93, et je n'allais point dans le monde. M. de Rémusat retourna au château, pour surveiller le spectacle qui devait s'y donner. Les appartements étaient pleins de monde. Princes, ambassadeurs, courtisans, tous attendirent longtemps. Enfin, tout à coup, l'ordre fut donné de commencer le spectacle sans attendre Leurs Majestés, qui ne paraîtraient point, l'empereur se trouvant, disait-on, légèrement incommodé. La fête se passa assez tristement, et chacun se retira le plus tôt qu'il put. M. de Talleyrand et M. de Rémusat, avant de sortir, se rendirent dans l'appartement intérieur de l'empereur, et y apprirent que, depuis huit heures, il s'était mis au lit avec sa femme, qu'il avait fait fermer sa chambre et défendu qu'on y pénétrât jusqu'au lendemain.

Note 93: (retour) Au commencement de l'année 1808, les souffrances de madame de Vergennes, malade depuis longtemps, s'étaient aggravées. Elle était poursuivie de douleurs qu'on appelait rhumatismales, et elle succomba le 17 janvier 1808 à un mal de gorge gangreneux. Ce fut une vive douleur pour sa fille, et un grand changement dans la vie de ses enfants. Mon père a conservé toujours un souvenir profond et vivant de cette personne originale et spirituelle, quoiqu'il n'eût pas encore onze ans. La situation de madame de Vergennes dans le monde était assez considérable pour que M. Suard lui ait consacré un article nécrologique dans le Publiciste, éloge public moins usité alors qu'aujourd'hui. (P. R.)

M. de Talleyrand se retira avec un petit mouvement d'humeur. «Quel diable d'homme, dit-il, pour s'abandonner sans cesse à son premier mouvement, et ne pas savoir ce qu'il veut faire! Eh! qu'il se décide donc, qu'il ne nous laisse point ainsi jouets de ses paroles et ne sachant réellement sur quel pied nous devons nous tenir avec lui!»

L'impératrice reçut mon mari le lendemain et lui raconta qu'à six heures elle avait joint Bonaparte pour dîner, qu'il était très triste, silencieux, et que, pendant le repas, il n'avait pas prononcé une parole; qu'après dîner elle l'avait quitté pour faire sa toilette, et qu'ensuite elle avait attendu l'heure du cercle; mais qu'on était venu la chercher, en lui disant que l'empereur se sentait malade. Elle l'avait trouvé souffrant de crises d'estomac violentes, et dans un état de nerfs assez agité. En la voyant il n'avait pu retenir ses larmes, et, l'attirant sur son lit où il s'était jeté, sans aucun égard pour son élégante toilette, il la pressait dans ses bras, en répétant toujours:

«Ma pauvre Joséphine, je ne pourrai point te quitter!» Elle ajoutait que cet état lui avait inspiré plus de pitié que d'attendrissement, et qu'elle lui redisait sans cesse: «Sire, calmez-vous, sachez ce que vous voulez, et finissons de telles scènes.» Mais ces discours augmentaient encore la crise de Bonaparte, et cette crise devint assez vive pour qu'elle l'engageât à renoncer à se montrer au public, et à se mettre au lit. Enfin, il n'y consentit que dans le cas où elle s'y placerait à côté de lui, et il lui fallut se dépouiller au même instant de toute sa parure et partager cette couche, qu'à la lettre, disait-elle, il baignait de larmes, répétant toujours: «Ils m'environnent, ils me tourmentent, ils me rendent malheureux!» La nuit se passa dans un mélange de tendresse et de sommeil agité. Après il reprit empire sur lui-même et ne montra plus de si vives émotions.

L'impératrice flottait ainsi de l'espérance à la crainte; elle ne se fiait point à ces scènes pathétiques; elle prétendait que Bonaparte passait trop vite de ces protestations tendres à des querelles pour des galanteries qu'il lui supposait, ou à d'autres plaintes; qu'il voulait la fatiguer, la rendre malade, peut-être pis même; car j'ai dit comme son imagination abordait tout. Ou bien elle croyait qu'il s'efforçait de la dégoûter de lui en la tourmentant sans cesse. Il est certain que, soit par calcul, soit par suite de ses propres inquiétudes, il l'agitait en tous sens, et qu'elle fut sur le point d'être assez gravement incommodée. Quant à Fouché, il avait pris le parti de parler hautement du divorce à l'impératrice, à moi, à tout le monde, disant qu'on le renverrait si on voulait, mais qu'on ne l'empêcherait point de conseiller ce qui était utile. M. de Talleyrand l'écoutait dans un silence dédaigneux ou moqueur, et consentait à passer assez publiquement pour s'opposer au divorce. Bonaparte voyait tout cela, sans blâmer la conduite de l'un ni de l'autre, ni même celle de personne94. Notre cour cherchait à se taire encore plus et mieux que de coutume; car rien n'indiquait de quel côté de ces grands personnages il fallait se ranger. Au milieu de cette tourmente, le tragique événement de l'Espagne éclata, et le divorce parut tout à fait mis de côté.

Note 94: (retour) L'empereur pourtant continuait encore, en apparence, et quand il le croyait utile, à gourmander Fouché sur ses indiscrétions, car il lui écrivait de Venise, le 30 novembre 1807: «Je vous ai déjà fait connaître mon opinion sur la folie des démarches que vous avez faites à Fontainebleau, relativement à mes affaires intérieures. Après avoir lu votre bulletin du 19, et bien instruit des propos que vous tenez à Paris, je ne puis que vous réitérer que votre devoir est de suivre mon opinion, et non de marcher suivant votre caprice. En vous conduisant différemment, vous égarez l'opinion et vous sortez du chemin dans lequel tout honnête homme doit se tenir.» (P. R.)

CHAPITRE XXVIII.

(1807-1808.)

Retour de Fontainebleau.--Voyage de l'empereur en Italie.--La jeunesse de M. de Talleyrand.--Fêtes des Tuileries.--L'empereur et les artistes.--Opinion de l'empereur sur le gouvernement anglais.--Mariage de mademoiselle de Tascher.--Le comte Romanzow.--Mariage du maréchal Berthier.--Les majorats.--L'université.--Affaires d'Espagne.

Vers ce temps, à peu près, M. Molé fut nommé préfet de la Côte-d'Or. L'empereur s'était aperçu de la distinction de son esprit dans plusieurs occasions. Il l'avait en quelque sorte adopté, et son élévation était déterminée dans sa pensée. Il le gagnait de plus en plus, par des conversations où il mettait en évidence ce qu'il avait de plus remarquable, et Bonaparte s'entendait très bien à séduire la jeunesse. M. Molé montra quelque répugnance à s'éloigner de Paris, où lui et sa famille se trouvaient fort bien établis. «Il ne faut effaroucher personne, lui dit l'empereur, par un avancement trop prompt. D'ailleurs, quelques expériences administratives vous seront utiles. Je ne vous tiendrai à Dijon qu'un an, et, après, vous reviendrez, et vous serez content de moi.» Il lui a tenu parole.

Le voyage de Fontainebleau fut terminé vers le milieu de novembre, au grand contentement de chacun, car on était fatigué des fêtes et de leur contrainte. Les princes étrangers retournèrent pour la plupart chez eux, éblouis de notre magnificence, qui avait été administrée, si je puis me servir de cette expression, avec un ordre extrême; car l'empereur n'entendait jamais raillerie sur l'économie de ses propres affaires. Il fut très content quand M. de Rémusat lui demanda, pour le compte des dépenses, des fêtes, des spectacles, seulement 150 000 francs; et, en effet, si on avait comparé la somme avec les résultats, on eût remarqué quel soin minutieux il avait fallu apporter à la dépense. L'empereur, qui se voulait instruire de tout, rappela à cette occasion ce que coûtaient autrefois à la cour de France de pareils voyages95, et il mit une certaine vanité, assez fondée après tout, à ce rapprochement. Le service de la maison, très rigoureusement tenu par le grand maréchal, fut arrêté et payé de même, et tout se trouva en ordre et dans une règle très exacte. Ce Duroc tenait remarquablement la maison impériale, mais avec des formes dures, toutes émanées de la dureté du maître. Quand l'empereur grondait, on s'apercevait dans le château d'une succession de brutalités dont le moindre valet de pied ressentait les atteintes. Le service se faisait avec une exactitude de discipline; les punitions étaient sévères, l'exigence ne se relâchait point; aussi chacun ne manquait jamais à son poste, et tout se passait en silence et régulièrement. Tout abus était surveillé, les bénéfices des gens calculés et réglés d'avance. Dans les offices et dans les cuisines, la moindre chose, un simple bouillon, un verre d'eau sucrée ne se seraient pas distribués sans l'autorisation ou le bon du grand maréchal. De même, il ne se passait rien dans le palais dont il ne fût informé. Il était d'une discrétion à toute épreuve, et redisait tout seulement à l'empereur, qui s'informait des moindres choses.

Note 95: (retour) Les mêmes plaisirs du roi, au dernier voyage de Fontainebleau, sous Louis XVI, avaient coûté près de deux millions.

L'empereur quitta Fontainebleau pour faire un court voyage en Italie. Il voulait revoir Milan, se montrer à Venise, communiquer avec son frère Joseph, et, je pense, surtout, prendre une détermination à l'égard du royaume d'Italie, détermination par laquelle il croyait rassurer l'Europe, et, de plus, signifier à la reine d'Étrurie, fille du roi d'Espagne, qu'elle eût à quitter son royaume. Préparant en secret l'envahissement de l'Espagne, il savait que la réunion des deux couronnes de France et d'Italie avait souvent effarouché l'Europe. En appelant Eugène à la succession future du trône d'Italie, il annonçait que cette réunion ne serait point éternelle, et il supposait qu'on adopterait cette concession, qui ne le dépossédait point et qui mettait une borne au pouvoir de son successeur.

Murat, qui trouvait un grand avantage pour lui à ne point interrompre les communications avec son beau-frère, obtint la permission de l'accompagner dans ce petit voyage, au grand déplaisir de M. de Talleyrand, qui prévit qu'on profiterait de son absence pour écarter de plus en plus ses plans. L'empereur partit donc le 16 novembre, et l'impératrice revint à Paris. Le prince primat y demeura encore quelque temps, ainsi que les princes de Mecklembourg. Ils venaient aux Tuileries tous les soirs, on jouait, on causait peu, on écoutait de la musique; mais l'impératrice parut parler un peu plus à ce prince de Mecklembourg-Schwerin. On le remarqua, comme je l'ai dit, mais en riant, et on y mettait si peu d'importance qu'on en plaisantait l'impératrice elle-même. Quelques personnes prirent sérieusement ces plaisanteries, écrivirent à l'empereur, et, au retour, il gronda beaucoup. Habitué à se passer bien des fantaisies, il se montrait sévère pour celles des autres. Pendant ce voyage on donnait à Paris, sur l'un des petits théâtres, un vaudeville qui avait un grand succès et que tout le monde voulait voir. Madame Bonaparte en eut fantaisie comme les autres. Elle chargea M. de Rémusat de lui faire garder une petite loge, et, s'étant vêtue simplement et ayant pris une voiture sans armes, elle se rendit en secret à ce théâtre avec quelques dames et les deux princes de Mecklembourg. On écrivit encore à Milan cette très petite affaire; l'empereur écrivit à son tour une lettre fulminante, et il reprocha à sa femme, en revenant, de ne point savoir garder sa dignité. Je me rappelle même que, dans son mécontentement, il lui représentait que la reine de France s'était autrefois fait le plus grand tort, en ne craignant point de manquer à son rang par des légèretés de cette espèce.

Pendant son absence, la garde impériale fit une entrée triomphale à Paris; elle fut haranguée par le préfet et devint l'objet de beaucoup de fêtes.

J'ai dit aussi que les soeurs de charité furent rétablies; le ministre de l'intérieur les rassembla chez Madame mère et leur distribua des médailles en sa présence. L'empereur voulait que sa mère fût à la tête de tous les établissements de charité; mais elle n'avait rien, dans sa manière d'être, qui la rendît populaire, et elle s'acquittait sans goût ni habileté de ce dont elle était chargée.

L'empereur parut content de l'administration du royaume d'Italie et parcourut ce royaume tout entier. Il alla à Venise, où il fut joint par son frère Joseph, et par le roi et la reine de Bavière, qui allèrent lui rendre visite, ainsi que madame Bacciochi, qui sollicita quelque agrandissement de ses États. Pendant ce temps, la Russie rompait tout à fait avec l'Angleterre; une partie de nos armées, encore dans le nord de l'Allemagne, tenait en échec le roi de Suède; Bernadotte, à Hambourg, communiquait avec les Suédois mécontents, et acquérait une réputation personnelle qu'il soutenait avec soin. Il employait l'argent aussi pour se faire des créatures. Il n'est pourtant pas vraisemblable qu'il eût dès lors idée de ce qui lui est arrivé depuis; mais son ambition, quoique vague encore, le conduisait à se ménager des chances quelles qu'elles fussent, et, à cette époque, on pouvait au fond, dans certaines situations, tout entreprendre et tout espérer. Le prince du Brésil quitta Lisbonne le 29 novembre, et le général Junot y entra, peu de jours après, avec notre armée, en déclarant, toujours selon la coutume, que nous venions dégager les Portugais du joug des Anglais. Vers la fin de ce mois, l'empereur, ayant assemblé à Milan le Corps législatif, déclara qu'il adoptait solennellement Eugène, qui devenait héritier de la couronne d'Italie, à défaut d'héritiers mâles de l'empereur. En même temps, il lui permit de porter le titre de prince de Venise, et il créa la petite princesse qui venait de naître, princesse de Bologne. Après cela, il revint à Paris, où il arriva le 1er janvier 1808.

J'étais alors bien douloureusement occupée. J'avais retrouvé ma mère malade, à mon retour de Fontainebleau. Son état de langueur se prolongea d'abord, sans me donner de l'inquiétude. Toute souffrante qu'elle était, elle se montra fort contente des améliorations qui s'étaient faites dans notre situation, et je commençai, pendant les premiers temps de sa maladie, à établir ma maison sur le pied qu'avait ordonné l'empereur. Vers la fin de décembre, le mal de ma mère devint si alarmant, que nous ne pensâmes plus qu'à lui donner nos soins, et que notre maison fut fermée. Trois semaines après, nous eûmes le malheur de la perdre, et l'un des plus tendres liens de mon coeur, comme l'une de mes plus douces jouissances, fut à jamais perdu. Ma mère était une personne distinguée de toute manière. Elle avait beaucoup d'esprit, une raison aimable et solide, dans le monde une considération méritée. Elle nous était utile et agréable à chaque instant du jour. Elle fut universellement regrettée; sa perte nous jeta dans le désespoir; mon mari la pleura comme un vrai fils; on nous plaignit, même à la cour, car on savait ce qu'elle valait. L'empereur lui-même s'exprima bien sur ce malheur, et en parla très convenablement à M. de Rémusat quand il le revit; mais j'ai dit ailleurs que la vie de retraite que la convenance et ma douleur me forcèrent de mener, ayant contrarié ses vues, trois ou quatre mois après, il nous retira cette portion de notre revenu qu'il nous avait accordée pour la dépenser d'une manière brillante, en disant qu'elle nous était inutile, et nous laissant par là fort embarrassés de dettes qu'il nous avait obligés de contracter.

Je passai cet hiver bien tristement; je pleurais amèrement ma mère; j'étais séparée de mon fils aîné que nous avions mis au collège pour qu'il y cultivât les heureuses dispositions qui annonçaient déjà l'esprit distingué qui s'est, depuis, développé chez lui; ma santé était mauvaise, mon âme toute découragée. Assurément, ma société ne pouvait offrir de grandes distractions à M. de Talleyrand, et pourtant, il ne me dédaigna point dans mon malheur. Il fut un des plus assidus à me soigner. Il avait connu ma mère autrefois, il m'en parlait bien, et m'écoutait dans mes souvenirs. La gravité de ma peine dissipait toutes mes petites prétentions à faire de l'esprit devant lui; je ne retenais point mes larmes en sa présence. Souvent, en tiers avec mon mari et moi, il ne se montrait point importuné, ni de ma douleur, ni des tendres consolations que m'offrait si affectueusement M. de Rémusat. Il me semble, quand j'y pense, qu'en nous voyant, il nous examinait avec une sorte de curiosité. Sa vie tout entière l'avait tenu loin des affections naturelles; nous lui donnions un spectacle nouveau qui le remuait un peu. Il semblait apprendre, pour la première fois, ce qu'une tendresse mutuelle, fondée sur les sentiments les plus moraux, procure de douceur et de courage contre les traverses de la vie. Ce qui se passait dans ma chambre le reposait de ce qui se passait ailleurs, peut-être même de ses souvenirs; car, plus d'une fois, à cette époque, il m'a parlé de lui-même avec regret, je dirais presque avec dégoût.

Enfin, comme nous étions touchés de ses soins, nous y répondions par une reconnaissance qui partait du plus profond du coeur; il revenait de plus en plus fréquemment entre nous deux, et il y demeurait longtemps; plus de plaisanteries, de railleries sur les autres, entre nous. Rendue à moi-même, je lui laissais voir le fond d'une âme vive, et que l'habitude d'un bonheur intérieur avait rendue douce. Au travers de mes regrets, de ma profonde mélancolie, de l'oubli où je vivais de tout ce qui se passait au dehors, je le transportais dans des régions inconnues pour lui, à la découverte desquelles il semblait prendre plaisir. J'acquis peu à peu la liberté de lui tout dire; il me laissa prendre le droit de le blâmer, de le juger souvent assez sévèrement. Ma sincérité ne parut jamais lui déplaire, et je formai avec lui une liaison intime, et qui nous fut agréable à l'un et à l'autre. Quand je parvenais à l'émouvoir, j'étais satisfaite comme d'une victoire, et lui me savait gré d'avoir remué son âme, si souvent endormie par habitude, par système et par indifférence.

Une fois, emportée par les disparates qui échappaient à son caractère, je me laissai aller à lui dire: «Bon Dieu! quel dommage que vous vous soyez gâté à plaisir! Car, enfin, il me semble que vous valez mieux que vous

Il se mit à sourire. «La manière dont se passent nos premières années, me dit-il, influe sur toute la vie, et, si je vous disais de quelle façon j'ai passé ma jeunesse, vous arriveriez à vous moins étonner de beaucoup de choses.» Ce fut alors qu'il me conta que, estropié, se trouvant aîné dans sa famille, et, par son accident, trompant les espérances, et même les convenances qui, avant la Révolution, destinaient tout aîné d'une noble famille à l'état militaire, il avait été repoussé de son intérieur, renvoyé en province près d'une vieille tante. Sans le l'aire rentrer dans la maison paternelle, on l'avait ensuite placé dans un séminaire, en lui signifiant qu'il embrasserait l'état ecclésiastique, pour lequel il ne se sentait aucun goût. Durant les années qu'il avait passées à Saint-Sulpice, il s'était vu forcé de demeurer presque toujours solitaire dans sa chambre, son infirmité ne lui permettant guère de se tenir longtemps sur ses jambes, ne pouvant se livrer à aucune des distractions, à aucun des mouvements de l'enfance, s'abandonnant à la plus profonde mélancolie, prenant dès lors mauvaise opinion de la vie sociale, s'irritant contre cet état de prêtre qu'on lui imposait malgré lui, et se pénétrant de l'idée qu'il n'était point forcé d'observer bien scrupuleusement des devoirs auxquels on le contraignait, sans l'avoir consulté. Il ajoutait qu'il avait éprouvé le dégoût le plus profond de ce monde, un grand fonds d'irritation contre les préjugés, et qu'il n'avait échappé au désespoir qu'en se convertissant peu à peu à une véritable indifférence sur les hommes et sur les choses; qu'ensuite, se retrouvant enfin vis-à-vis de son père et de sa mère, il avait été reçu comme un objet déplaisant, et traité avec la plus grande froideur; que jamais un mot affectueux ou une consolation ne lui furent adressés. «Vous voyez, me disait-il, que, dans cette situation, il fallait mourir de chagrin, ou s'engourdir de manière à ne plus rien sentir de ce qui me manquait. Je tournai à l'engourdissement, et je veux bien convenir avec vous que j'eus tort. Il eût peut-être mieux valu souffrir, et conserver des facultés de sentir un peu fortement; car cette insouciance de l'âme, que vous me reprochez, m'a souvent dégoûté de moi-même. Je n'ai point assez aimé les autres; mais je ne me suis guère aimé non plus, et je n'ai pas pris assez d'intérêt à moi96.

Note 96: (retour) Parmi les récits de la jeunesse de M. de Talleyrand, je ne saurais oublier une anecdote que mon père m'a contée, la tenant évidemment de sa mère. M. de Talleyrand étudiait en théologie, lorsqu'une fois, en sortant d'un sermon à Saint-Sulpice, il trouva sur les degrés une jeune femme élégante et agréable qu'une pluie subite embarrassait fort, et qui ne savait comment s'en aller. Il lui offrit son bras, et un de ces petits parapluies, en sens inverse des nôtres, qui commençaient à être à la mode; elle accepta, et il la reconduisit chez elle. Elle l'engagea à venir la voir. Ils firent connaissance. C'était mademoiselle Luzy, qui était ou travaillait pour être, de la Comédie française. Elle lui raconta qu'elle était un peu dévote, qu'elle n'avait nul goût pour le théâtre, et que c'était malgré elle, et forcée par ses parents, qu'elle se destinait à ce métier: «C'est comme moi, lui répondit-il, je n'ai aucun penchant pour le séminaire et l'Église, et ce sont mes parents qui me contraignent.» Ils s'étendirent chacun sur ce sujet, et ce fut cette confidence mutuelle sur leur vocation contrariée qui les lia comme on se lie à vingt ans. (P. R.)

»Une fois, je fus tiré de cette indifférence par une passion très forte pour la princesse Charlotte de Montmorency. Elle m'aimait beaucoup aussi. Je m'irritai plus que jamais contre l'obstacle qui s'opposait à ce que je l'épousasse. Je fis beaucoup de démarches pour me faire relever de ces voeux qui m'étaient odieux; je crois que j'y serais parvenu sans la Révolution qui éclata, et ne permit point au pape de m'accorder ce que je souhaitais. Vous comprenez que, dans la disposition où j'étais, je dus accueillir cette révolution avec empressement. Elle attaquait des principes et des usages dont j'avais été victime; elle me paraissait faite pour rompre mes chaînes, elle plaisait à mon esprit; j'embrassai vivement sa cause, et, depuis, les événements ont disposé de moi.»

Quand M. de Talleyrand me parlait ainsi, je le plaignais du fond de l'âme, parce que je comprenais cette triste influence d'une jeunesse toute décolorée sur le reste d'une vie; mais je ne sentais pas moins intérieurement qu'un caractère, tant soit peu énergique, se fût gardé de conclure comme lui, et je déplorais devant lui qu'il eût encore flétri sa vie de cette manière.

Il est très certain qu'une funeste insouciance du bien et du mal fut le fondement de la nature de M. de Talleyrand; mais on lui doit cette justice qu'il se garda bien d'ériger en principe aucune immoralité. Il sent le prix de la vertu chez les autres; il la loue bien; il la considère, et ne cherche jamais à la corrompre par aucun système vicieux. Il semble même qu'il trouve une sorte de plaisir à la contempler. Il n'a pas, comme Bonaparte, cette funeste idée que la vertu n'existe nulle part, et n'est qu'une ruse ou qu'une affectation de plus. Je l'ai souvent, entendu vanter des actions qui devenaient une amère critique des siennes; sa conversation n'est jamais ni immorale ni irréligieuse; il estime les bons prêtres, il aime à approuver; il a de la bonté et de la justice dans le coeur, mais il n'applique point à lui ce qu'il apprécie dans les autres; il s'est placé à part, il a conclu autrement pour lui. Il est faible, froid, et aujourd'hui, et depuis si longtemps blasé sur tout, qu'il cherche des distractions, comme un palais émoussé a besoin d'une nourriture piquante.

Les pensées sérieuses, appliquées à la morale ou aux sentiments naturels, lui sont pénibles, en le ramenant à des réflexions qu'il craint, et, par une plaisanterie, il cherche à échapper à ce qu'il éprouve. Une foule de circonstances l'ont entouré de gens dépravés ou légers qui l'ont encouragé à mille futilités; ces gens lui sont commodes parce qu'ils l'arrachent à sa pensée; mais ils ne peuvent le sauver d'un profond ennui qui lui donne un besoin impérieux des grandes affaires. Ces affaires ne le fatiguent point, parce qu'il ne les prend guère complètement; il est rare qu'il entre avec son âme dans quelque chose. Son esprit est supérieur, souvent juste; il voit vrai, mais il agit faiblement. Il a de la mollesse, et ce qu'on appelle du décousu; il échappe à toutes les espérances; il plaît beaucoup, ne satisfait jamais, et finit par inspirer une sorte de pitié à laquelle se mêle, quand on le voit souvent, un réel attachement. Je crois que, tant que notre liaison a duré, elle lui a fait du bien; je venais à bout de ramener chez lui des sentiments endormis, je le ramenais à des pensées élevées; je l'intéressais à une foule de sensations, ou neuves, ou oubliées; il me devait des émotions nouvelles; il me le disait, et m'en savait gré. Il venait me chercher souvent; j'avoue que je l'en ai estimé quelque peu, car il ne trouvait en moi aucune complaisance pour flatter ses faiblesses, et je lui parlais une langue qu'il n'avait point entendue depuis longtemps.

Il était alors de plus en plus blessé de ce qui se tramait contre l'Espagne. Les ruses vraiment diaboliques que préparait l'empereur offensaient sinon la morale, du moins un goût des convenances qu'il portait dans la politique comme dans les affaires sociales. Il en prévoyait les conséquences, il me les a prédites dès cette époque, et il me dit une fois: «Le malheureux va remettre en question toute sa situation!» Il eût toujours voulu qu'on déclarât une guerre franche au roi d'Espagne, si on ne pouvait obtenir ce qu'on voulait, qu'on lui dictât des conditions avantageuses, qu'on chassât le prince de la Paix, et qu'on s'alliât, par un mariage, avec l'infant Ferdinand. Mais l'empereur voyait une sûreté de plus dans l'expulsion de la maison de Bourbon, et s'entêtait à ses projets, dupe aussi cette fois des ruses dont on l'environnait. Murat et le prince de la Paix, je l'ai dit, se flattaient d'attraper deux trônes. L'empereur n'avait point le projet de leur procurer cette satisfaction; mais il les trompait, et croyait trop volontiers aux facilités qu'ils s'empressaient de lui offrir pour arriver à leurs fins. Ainsi tout le monde dans cette affaire rusait, et, en même temps, tout le monde était trompé.

L'hiver se passa brillamment; on avait terminé cette jolie salle que renferment les Tuileries. Les jours de cercle, on donna des spectacles, le plus souvent italiens, quelquefois français. La cour s'y montrait en grand gala; on distribuait des billets à des personnes de la ville pour les galeries supérieures. Nous leur faisions aussi spectacle. Tout le monde voulut assister à ces représentations. On y déploya le plus grand luxe. On donna des bals parés et même masqués. Ce fut un plaisir nouveau pour l'empereur, auquel il se livra volontiers. Quelques-uns de ses ministres, sa soeur Murat, le prince de Neuchatel, eurent ordre d'inviter une assez grande quantité de monde, soit de la cour, soit de la ville. Les hommes portaient un domino, les femmes un élégant costume, et le plaisir de ce déguisement était à peu près le seul qu'elles apportassent dans ces assemblées, où l'on savait que l'empereur était présent, et où la crainte de le rencontrer imposait un peu silence. Pour lui, masqué jusqu'aux dents, assez facilement reconnu, cependant, par sa tournure particulière dont il ne se pouvait défaire, il parcourait les appartements, ordinairement appuyé sur le bras de Duroc. Il attaquait lestement les femmes, avec assez peu de décence dans les propos, et, s'il était attaqué lui-même, et ne reconnaissait pas tout de suite qui lui parlait, il finissait par arracher le masque, découvrant ce qu'il était par cet acte impoli de sa puissance. Il avait aussi grand plaisir à se servir de son déguisement pour aller tourmenter certains maris par des anecdotes, vraies ou fausses, sur leurs femmes. S'il apprenait que ces révélations avaient quelques suites, il s'en irritait après; car il ne voulait pas même que les actes de mécontentement qu'il avait excités fussent indépendants de lui. Il faut le dire, parce que cela est vrai, il y a dans Bonaparte une certaine mauvaise nature innée qui a particulièrement le goût du mal, dans les grandes choses comme dans les petites.

Cependant, au milieu de tous ces plaisirs, il travaillait fortement, et sa guerre personnelle avec le gouvernement anglais l'occupait beaucoup. Il imaginait toute sorte de moyens pour soutenir son système continental. Il se flattait de répondre par des articles de journaux au mécontentement qu'excitaient partout le renchérissement du sucre et du café, et la privation des marchandises anglaises. Il encourageait toutes les découvertes. Il espérait que le sucre de betterave et d'autres inventions, soit pour certaines productions, soit pour la confection des couleurs, nous affranchiraient du besoin de l'étranger. Il se fit adresser publiquement un rapport par le ministre de l'intérieur, qui avait obtenu, par le moyen des préfets, des lettres de chambres de commerce qui approuvaient le système continental, ce système devant imposer, disait-on, des privations momentanées pour assurer un jour la liberté des mers. On poursuivait les Anglais partout; on les tenait prisonniers à Verdun, on confisquait leurs biens en Portugal, on forçait la Prusse à se liguer contre eux; on menaçait la Suède, dont le roi s'entêtait à demeurer leur allié. La corde se tendait de part et d'autre. Il était impossible de ne pas prévoir que la mort seule de l'un des contendants terminerait la querelle, et les esprits sages s'inquiétaient déjà sérieusement. Mais, comme on nous trompait sur tout, la défiance se glissait toujours à chacune des lectures que nous faisions dans les journaux. On lisait sans croire. L'empereur s'épuisait à écrire sans persuader. Il s'irritait de cette défiance, et prenait tous les jours plus d'aversion contre les Parisiens. Il mettait sa vanité à vouloir convaincre; l'exercice de son pouvoir lui paraissait incomplet, quand il manquait son effet sur la pensée; le vrai moyen de lui plaire était de se montrer crédule: «Vous aimez Berthier, lui disait M. de Talleyrand, parce qu'il croit en vous.»

Quelquefois, on insérait dans les journaux, pour nous reposer des articles politiques, des anecdotes racontant des mots et des actions journalières de l'empereur. On nous contait, par exemple, qu'il avait été voir le tableau de David qui représentait la cérémonie de son couronnement, qu'il avait admiré et intéressé le peintre par une foule d'observations fines et remarquables, et que, en sortant, il avait ôté son chapeau pour le saluer, et montrer les sentiments de bienveillance qu'il accordait à tous les artistes.

Ceci me rappelle qu'il reprocha une fois, à M. de Luçay, l'un de ses préfets du palais, et alors chargé de la surintendance de l'Opéra, de recevoir avec quelque hauteur les acteurs, lorsqu'ils avaient affaire à lui. «Savez-vous bien, lui disait-il, qu'un talent, dans quelque genre qu'il soit, est une vraie puissance, et que, moi-même, je ne reçois point Talma sans ôter mon chapeau?» Il y avait bien un peu d'exagération dans ce qu'il disait là; mais il est certain qu'il se montrait accueillant pour les artistes distingués, et qu'il les encourageait de ses largesses et de ses paroles, pourvu toutefois qu'ils se montrassent soumis à dévouer leur art à ses plaisirs, à ses louanges et à ses projets; car une réputation importante, indépendamment de sa volonté, l'offusquait; une gloire qu'il ne donnait pas le choquait toujours97. Il persécuta madame de Staël, parce qu'elle demeura hors de la ligne qu'il eût voulu lui tracer; il négligea l'abbé Delille, qui vécut loin de lui dans la retraite; il mit souvent aux prises avec sa police M. de Chateaubriand, qui l'avait blessé, et qui affectait des opinions offensantes pour lui; enfin, il faut se mettre bien en tête que chacune de ses actions, à l'égard de qui que ce fût, était toujours le résultat d'un marché.

Note 97: (retour) Dans ce temps, deux auteurs assez distingués, Jouy et Spontini, ayant donné l'opéra de la Vestale qui eut un grand succès, l'empereur, qui s'était mis en tête, on ne sait trop pourquoi, de préférer la musique française de l'auteur des Bardes, Lesueur sut un mauvais gré réel aux Parisiens de ne pas penser comme lui. Il conserva une sorte de malveillance contre le musicien italien, dont on retrouve les effets lors de la distribution des prix décennaux.

Le 21 janvier 1808, le Sénat assemblé accorda la levée de 80 000 combattants sur la conscription de 1809. Le conseiller d'État Régnault, orateur ordinaire dans ces sortes d'occasions, démontra que, de même que les levées précédentes avaient servi à conquérir la paix continentale, de même celle-ci servirait à obtenir enfin la liberté des mers; et personne ne contredit ce raisonnement. On a su que le sénateur Lanjuinais et quelques autres avaient parfois, pendant la durée de ce règne, essayé au Sénat quelques représentations sur ces levées si dures et si multipliées; mais ces observations s'évaporaient dans l'enceinte du palais sénatorial, et ne changeaient rien aux décisions prescrites d'avance. Le Sénat, soumis et craintif, n'inspirait aucune confiance nationale, et même on s'accoutuma à le regarder peu à peu avec une sorte de mépris. Les hommes sont sévères les uns envers les autres; ils ne se pardonnent point leurs faiblesses, et ils voudraient pouvoir applaudir dans un autre la vertu dont ils ne sont souvent point susceptibles; enfin, quelle que soit la tyrannie, l'opinion, pour qui veut l'écouter, se venge toujours plus ou moins. Il n'est pas de despote qui ignore les pensées qu'il inspire, le blâme qu'il excite. Bonaparte savait très positivement ce qu'il était, en bien et en mal, dans l'esprit des Français, mais il se flattait de pouvoir tout dominer.

Dans le rapport que son ministre de la guerre, le général Clarke, lui fit à l'occasion des nouvelles levées, on lit ces propres paroles: «Une politique vulgaire serait un fléau pour la France, elle rendrait imparfaits les grands résultats que vous avez préparés.» Personne n'était dupe de ces formules; on aurait pu souvent, toujours, demander comme dans la comédie: Qui est-ce donc qu'on trompe ici? mais on se taisait, et cela suffisait.

Peu après, les villes de Kehl, de Cassel, de Wesel et de Flessingue furent réunies à l'Empire, comme des clefs qu'il devenait nécessaire d'avoir en notre possession. On faisait à Anvers d'immenses et beaux travaux. En tout, l'activité était grande sur tous les points des pays qui dépendaient de la France.

Au moment où le Parlement d'Angleterre s'ouvrit, il paraît que l'empereur conçut encore des espérances de mésintelligence entre le gouvernement anglais et la nation. Les discussions furent assez vives, l'opposition tonna comme de coutume. L'empereur l'aidait de tout son pouvoir, les notes du Moniteur étaient fulminantes; on payait quelques journalistes anglais, on se flattait de produire quelques désordres; mais le ministère anglais, au fond, marchait dans une route qui, quoique difficile, était honorable à son pays, et il avait toujours l'avantage. À chaque vote, l'empereur ressentait une colère nouvelle, et il avouait qu'il ne comprenait rien à cette forme de gouvernement «libéral, disait-il, et où la voix du parti populaire n'avait jamais d'importance». Quelquefois, avec une sorte d'audace paradoxale, il disait: «En France, au fond, il y a bien plus de liberté qu'en Angleterre; car ce qu'il y a de pire pour une nation, c'est de pouvoir exprimer son voeu sans qu'il soit écouté. Ce n'est au bout du compte qu'une comédie offensante, une simagrée de liberté. Quant à moi, il n'arrive pas qu'on puisse me taire l'état de la France; je sais tout par moi-même, j'ai des rapports exacts, et je ne serais pas assez insensé pour oser faire ce qui serait en opposition directe avec les intérêts ou le caractère français. Toutes les clartés me parviennent comme à un centre commun. J'agis en conséquence, tandis que, chez nos voisins, on ne s'écarte point d'un système convenu qui est de maintenir l'oligarchie, à quelque prix que ce soit. Et, dans ce siècle, les hommes acceptent mieux le pouvoir d'un homme habile et absolu que la puissance humiliante d'une noblesse abâtardie partout.» Quand Bonaparte s'exprimait ainsi, en vérité on ne sait s'il cherchait à tromper les autres ou à se tromper lui-même. Son imagination, naturellement vive, influait-elle sur son esprit ordinairement si mathématique? La lassitude de la nation l'abusait-elle? Cherchait-il à se persuader ce qu'il souhaitait? On a cru le voir s'y efforcer souvent, et même quelquefois y parvenir. Au reste, comme je l'ai dit, Bonaparte pensait toujours se rapprocher de l'esprit de la Révolution, en attaquant ce qu'il appelait les oligarques; il voulait à tout propos l'égalité, qui n'était pour lui que du nivellement. Le nivellement est à l'égalité, précisément ce que le despotisme est à la liberté; car il écrase et détruit les facultés et les situations naturelles, auxquelles l'égalité donne carrière. L'aristocratie des classes nivelle, en effet, tout ce qui se trouve en dehors de ces classes privilégiées, en réduisant, par la plus douloureuse inégalité, la force à la condition de la faiblesse, le mérite à l'état de nullité.

L'égalité, au contraire, ennemie du nivellement, en permettant à chacun d'être ce qu'il est, d'arriver où il peut, ramène dans la société toute la variété des élévations naturelles et des influences légitimes. Elle forme aussi une aristocratie, non de classes, mais d'individus; non pas une aristocratie constituée de manière à niveler tout ce qu'elle domine, mais une aristocratie destinée à attirer dans la sphère élevée de son égalité tout ce qui mérite d'y atteindre. L'empereur avait, sans doute, le sentiment de ces différences; aussi, malgré sa noblesse, ses décorations, ses sénatoreries, toutes ses belles paroles, il ne tendait à autre chose qu'à enter son pouvoir absolu sur une vaste démocratie; car il y a aussi une démocratie niveleuse là où les droits politiques, accordés, en apparence, à tous, ne sont mis à la portée de personne.

Vers le commencement de février, on célébra le mariage de mademoiselle de Tascher, créole et cousine de madame Bonaparte. Elle fut élevée au rang de princesse, et mariée par la reine de Hollande. La famille de son mari était alors au comble de la joie, et montrait une obséquiosité remarquable. Elle se flattait d'arriver à de grandes élévations. Le divorce la désenchanta tout à fait, et elle se brouilla avec cette jeune princesse, qui ne lui apportait point tout ce qu'elle avait espéré.

Nous vîmes dans ce temps à Paris le comte de Romanzow, ministre des affaires étrangères de Russie. C'était un homme d'esprit et de sens; il arriva plein d'admiration pour l'empereur et animé encore par l'enthousiasme réel qu'éprouvait alors le jeune souverain. Maître de lui cependant, il observa l'empereur avec attention; il s'aperçut de l'état de gêne des Parisiens, qui acceptaient leur gloire sans se l'approprier; il fut frappé de certaines disparates, et se forma un jugement modéré qui, depuis, a bien pu avoir quelque influence sur le czar. L'empereur lui demanda: «Comment trouvez-vous que je gouverne les Français?--Sire, un peu trop sérieusement,» répondit-il.

Bonaparte, à l'aide d'un sénatus-consulte, créa une nouvelle grande dignité de l'Empire, sous le titre de gouverneur général au delà des Alpes, et il conféra cette dignité au prince Borghèse, qui fut envoyé à Turin avec sa femme. Ce prince se vit forcé de vendre à l'empereur toutes les plus belles statues que renfermait la villa Borghèse, et dont on orna notre Musée. C'était alors une admirable chose que cette collection de tout ce que l'Europe avait possédé de chefs-d'oeuvre réunis avec soin et élégance au Louvre, et, par ce genre de conquête, Bonaparte parlait très bien à la vanité et au goût français. Il se fit faire un rapport, en séance du conseil d'État, sur les progrès des sciences, des lettres et des arts, depuis 1789, par une commission à la tête de laquelle était M. de Bougainville. Après avoir entendu le rapport, il répondit en ces termes:

«J'ai voulu vous entendre sur les progrès de l'esprit humain dans ces derniers temps, afin que ce que vous auriez à me dire fût entendu de toutes les nations, et fermât la bouche aux détracteurs de notre siècle, qui, cherchant à faire rétrograder l'esprit humain, paraissent avoir pour but de l'éteindre. J'ai voulu connaître ce qui me restait à faire pour encourager vos travaux, pour me consoler de ne pouvoir plus concourir autrement à leurs succès. Le bien de mes peuples et la gloire de mon trône sont également intéressés à la prospérité des sciences. Mon ministre de l'intérieur me fera un rapport sur toutes vos demandes; vous pouvez compter constamment sur les effets de ma protection.»

C'est ainsi que l'empereur s'occupait de tout à la fois, et qu'habilement il rattachait toutes les gloires humaines à l'éclat et à la grandeur de son règne.

J'ai dit qu'il désirait beaucoup fonder autour de lui des familles qui perpétuassent le souvenir des dignités qu'il accordait à ses favorisés. Il était blessé des obstacles qu'il avait rencontrés chez M. de Caulaincourt, qui était parti pour la Russie, déclarant très positivement que, ne pouvant épouser madame de----, il ne se marierait jamais. L'empereur essayait de surmonter une autre opposition qu'il trouvait chez l'homme qu'il aimait le mieux, le prince de Neuchatel, maréchal Berthier. Depuis nombre d'années, celui-ci était intimement attaché à une Italienne, qui, plus près de cinquante ans que de quarante, avait encore une beauté remarquable.

Elle exerçait sur lui un grand empire, au point de se faire pardonner une foule de distractions qu'elle ne craignait point de se permettre devant ses yeux, et qu'elle colorait selon qu'il lui convenait, ou dont elle obtenait le pardon. Le maréchal Berthier, tourmenté par l'empereur, demandait souvent à son maître, pour prix de sa fidélité, de ne point le poursuivre dans cette chère faiblesse de son coeur. Bonaparte s'irritait, se moquait, revenait à la charge, et ne pouvait vaincre cette résistance qui dura plusieurs années. Cependant, à force de prières et de paroles, il l'emporta enfin, et Berthier, tout en répandant de vraies larmes, consentit à épouser une princesse qui tenait à la maison de Bavière, et qui fut conduite à Paris. Ils reçurent la bénédiction nuptiale en présence de l'impératrice et de l'empereur98. Cette princesse n'était nullement belle, et elle ne put faire oublier à son nouvel époux les sentiments qui l'attachaient. Il conserva donc cette passion jusqu'à la fin de sa vie.

Note 98: (retour) La princesse Marie-Élisabeth était fille du duc de Bavière-Birkenfeld.

La princesse était une excellente personne, assez pauvre. Elle se plaisait à la cour de France, elle trouvait qu'elle avait fait un bon mariage. Le prince de Neuchatel, comblé de dons de l'empereur, jouissait d'un immense revenu99, et ce ménage de trois personnes vivait dans une parfaite intelligence. Elle est demeurée à Paris depuis la Restauration, et depuis la mort du maréchal, qui, pris d'une fièvre chaude au retour de Bonaparte, au 20 mars 1815, dans sa terreur de cet événement, perdit la tête au point de se précipiter ou de se laisser tomber (ainsi que quelques-uns l'ont dit) d'une fenêtre100. Il a laissé deux garçons. La belle Italienne est aussi à Paris, et continue ses relations avec la princesse101.

Note 99: (retour) Il a eu jusqu'à un million de revenu.
Note 100: (retour) Le roi l'avait fait capitaine de l'une de ses compagnies de gardes du corps.
Note 101: (retour) La mort du prince de Neuchatel est entourée de circonstances tragiques et mystérieuses. Les uns assurent, en effet, qu'il s'est jeté par une fenêtre pendant un accès de fièvre chaude, les autres qu'il fut assassiné, et jeté dans la rue par une troupe de gens masqués. Il avait abandonné l'empereur, l'un des premiers parmi les maréchaux, et avait reconnu le nouveau gouvernement, avant même l'abdication de Fontainebleau. Le duc de Rovigo l'accuse dans ses Mémoires d'avoir ourdi un complot contre la vie de l'empereur. (P. R.)

Ce fut dans ce temps que l'empereur montra plus fortement encore que par le passé quelles idées monarchiques germaient dans sa tête, et qu'il fonda l'institution des majorats. Cette institution fut approuvée d'un grand nombre, blâmée par les autres, enviée d'une certaine classe, et adoptée en général assez vivement par beaucoup de familles, qui saisirent cette occasion de donner une importance à l'aîné de leur race, et de perpétuer leur nom.

L'archichancelier porta le décret au Sénat. Il représenta dans son discours que les distinctions héréditaires étaient de l'essence de la monarchie, qu'elles donnaient un nouvel aliment à ce qu'on appelle en France l'honneur, et que notre caractère national nous portait à les accueillir avec empressement.

Ensuite, il prononça quelques paroles pour rassurer les hommes de la Révolution, ajoutant que tous les citoyens ne seraient pas moins toujours égaux devant la loi, et que les distinctions accordées indistinctement à tous ceux qui les méritaient devaient, sans exciter la jalousie, enflammer l'ardeur de tous. Le Sénat reçut cette nouvelle détermination avec son approbation ordinaire, et vota une adresse de remerciement et d'admiration à l'empereur. Dans la donnée de cette fondation, quand la loi parut avec les détails, généralement on la trouva bien rédigée. On s'aperçut qu'on y avait pris des précautions contre l'indépendance, mais qu'on avait encore soumis les allèchements qu'on offrait à la vanité, à une forme régulière et administrative qui pouvait, au fond, concourir au bien de l'État. M. de Talleyrand exalta beaucoup cette nouvelle invention, et ne comprenait point une monarchie sans noblesse.

Le conseil du sceau fut créé pour surveiller la soumission de chacun aux lois par lesquelles on obtenait la fondation d'un majorat. M. Pasquier, alors maître des requêtes, en fut nommé procureur général. Des titres commencèrent à être accordés à ceux qui exerçaient quelques charges, ou qui avaient quelques grandes places dans l'État. Cela produisit d'abord une sorte de surprise moqueuse, à cause de cet accolement de certains noms précédés du titre de comte ou de baron; mais on s'y accoutuma assez vite, et, au fond, l'espérance pour tous d'arriver à quelque distinction fit qu'on se prêta assez bien à la supporter, et même à l'approuver chez les autres. J'ai ouï dire que c'est alors que l'empereur se montra véritablement ingénieux pour démontrer à tous les partis à quel point ils devaient approuver les créations qu'il entreprenait. Il n'épargna aucune parole: «J'assure la Révolution, disait-il aux uns. Cette caste intermédiaire que je fonde est éminemment démocratique; car, à toute heure, tout le monde y est appelé. Elle appuiera le trône, disait-il à des grands seigneurs.» Puis il ajoutait, en se tournant vers ceux qui voulaient arriver à une monarchie tempérée: «Elle s'opposera à l'empiétement du pouvoir absolu, car elle devient une autorité dans l'État.» Il disait encore à ce qui restait de vrais jacobins: «Réjouissez-vous, car voilà l'ancienne noblesse complètement anéantie.» Et à cette ancienne noblesse: «En vous décorant de nouvelles dignités, vous faites revivre les vôtres, et vous perpétuez vos anciens droits.» On l'écoutait, on voulait encore le croire. D'ailleurs, il ne donnait pas grand temps à nos réflexions, et il nous emportait dans le tourbillon de ses séductions de tout genre. Il les imposait avec force même, quand il était nécessaire. C'était une adresse de plus, car il y a des gens qui aiment avoir été forcés.

Une autre institution suivit celle-ci, et parut imposante et grandiose. Je veux parler de l'université. L'enseignement public fut concentré dans un système fort et étendu, et tout le décret qui le concerne a été conçu, dit-on, par une grande pensée. Dans la suite, il arriva pour l'université ce qui advenait pour tout. Le despotisme de Bonaparte s'effarouchait promptement des pouvoirs qu'il créait, et qui pouvaient devenir des obstacles à telle ou telle de ses volontés. Le ministre de l'intérieur, le préfet, l'administration générale, c'est-à-dire le système absolu, s'immiscèrent dans les opérations que tentait le corps de l'université, les contrarièrent, les détruisirent, quand elles annonçaient le plus léger esprit d'indépendance, et nous sommes encore à ce sujet plutôt une belle façade qu'un véritable monument. M. de Fontanes fut nommé grand maître de l'université. Ce choix, qui fut généralement approuvé, était cependant celui qui convenait le plus au maître, jaloux de conserver son pouvoir journalier sur les hommes et les choses.

M. de Fontanes, qui avait, par son beau et noble talent, et par la réputation du goût le plus éclairé, une sorte de considération distinguée, alliait à ces qualités un caractère assez triste, un peu d'insouciance, de paresse, une mollesse d'action qui n'annonçaient aucune disposition à lutter quand il l'eût fallu. Je le rangerais assez, lui-même, dans la classe des belles façades dont je parlais tout à l'heure. Cependant, l'éducation publique gagna quelque chose à cette création. On y remit de l'ordre, on fortifia les études, on occupa la jeunesse. On a dit que, sous l'Empire, l'éducation dans les lycées était purement militaire, et on a eu tort. Les lettres y étaient cultivées avec soin. On y perfectionna beaucoup l'étude des langues anciennes, des mathématiques et des arts; on eut égard aux moeurs, on exerça une grande surveillance. Mais l'éducation n'y fut ni assez religieuse, ni assez nationale, et nous étions parvenus à un temps où il eût fallu qu'elle fût l'une et l'autre. On ne tendit nullement à donner aux jeunes gens ces connaissances morales et politiques qui font les citoyens, et qui les préparent à prendre part aux travaux de leur gouvernement. On les forçait d'assister à la classe, mais on ne leur parlait pas de leur religion; on leur parlait bien plus de l'empereur que de l'État, et on les exaltait vers la gloire. Cependant la puissance de l'étude, l'émulation des récompenses, la force des temps, en ont formé un grand nombre, et aujourd'hui la jeunesse française, qui ne vaut pas tout ce qu'elle pourrait valoir, s'est pourtant développée d'une manière remarquable. On peut saisir une extrême différence entre celle qui s'est tenue loin de cette éducation publique offerte à tous, et celle qui a marché avec elle. L'esprit de parti, la défiance, une sorte d'inquiétude, portèrent l'ancienne noblesse française et une portion de la classe aisée à garder leurs enfants près d'eux; on les éleva dans une foule de préjugés dont aujourd'hui ils portent le poids. La jeunesse qui fut confiée aux lycées s'y fortifia de la toute-puissance de l'éducation publique; elle acquit une supériorité sur l'autre, qu'on lui disputerait en vain aujourd'hui. Peut-être s'égara-t-elle quelquefois, et se laissa-t-elle prendre au prestige brillant de l'auréole glorieuse qui environnait Bonaparte; mais l'enthousiasme des jeunes âmes prend toujours sa source dans les beaux sentiments; il les séduit sans les corrompre; on est de si bonne foi à vingt ans, qu'on ne rougit d'aucun changement. On peut avoir exalté Bonaparte, et revenir ensuite à l'amour du pays et d'une sage liberté. Les hommes âgés n'ont pas cet avantage. Comme on suppose plus de réflexion dans leurs approbations, ils sont honteux d'y renoncer; il faut du courage pour sentir et avouer qu'on a eu tort, et l'entêtement d'une vanité embarrassée est souvent ce qui fonde la fidélité à d'inutiles préjugés.

Le décret qui créa l'université, après avoir réglé les attributions de ceux qui doivent la composer, fixa leur traitement à des sommes élevées. On leur donna un costume très beau, une très grande représentation. Après le grand maître, l'évêque de Casal, M. de Villaret, qui était très estimé, fut chancelier. M. Delambre, secrétaire perpétuel de la première classe de l'Institut, considéré sous les rapports de la science et de la réputation, fut trésorier. Le conseil de l'université se trouva composé de gens distingués. On vit surgir les noms de M. de Bausset, ancien évêque d'Alais, aujourd'hui cardinal, de MM. Cuvier, de Bonald, de Frayssinous, Royer-Collard, etc.. Les proviseurs des lycées, les professeurs furent choisis avec soin. Enfin, on applaudit beaucoup à cette création. Il est arrivé que les événements l'ont d'abord fait languir, et ensuite désorganisée, comme tout le reste.

Peu après, c'est-à-dire le 23 mars 1808, la cour se rendit à Saint-Cloud. L'empereur quittait toujours Paris le plus tôt qu'il pouvait. L'habitation des Tuileries lui déplaisait, à cause de l'impossibilité de s'y promener à l'aise; et puis, à mesure qu'il avançait, il se trouvait plus gêné en présence des Parisiens. Comme il n'aimait pas la contrainte, quand il se voyait au milieu de la ville, il s'apercevait qu'on y était trop bien informé des paroles ou des emportements qui lui échappaient. Il excitait une curiosité qui l'importunait; on l'accueillait froidement en public, on racontait mille anecdotes sur lui; enfin il était obligé de se contraindre. Aussi les voyages de Paris se raccourcissaient-ils de plus en plus, et commençait-on à parler d'habiter Versailles. La restauration du château fut même décidée, et Bonaparte dit plus d'une fois qu'il n'avait, au fond, besoin d'être à Paris que pendant la session du Corps législatif.

Lorsqu'il allait se promener au dehors, et qu'au retour il passait les barrières, il avait coutume de dire: «Nous voilà donc rentrés dans la grande Babylone.» Quelquefois, il rêvait les plans d'une transplantation de la capitale, et d'un établissement à Lyon; son imagination seule abordait la pensée d'un pareil déplacement, mais il s'y complaisait, et c'était une de ses rêveries favorites. Les Parisiens savaient assez bien que Bonaparte ne les aimait point, et ils s'en vengeaient par des calembours et par des anecdotes souvent inventées. Ils se montraient soumis, mais froids et railleurs à son égard. Les grands de sa cour adoptaient l'antipathie du maître, et ne parlaient de Paris qu'en l'accolant à quelque épithète irritée. Enfin, plus d'une fois, cette réflexion échappa tristement à l'empereur: «Ils ne m'ont point encore pardonné d'avoir pointé mes canons sur eux, au 13 vendémiaire.»

Une collection fidèle des observations que Bonaparte faisait sur sa propre conduite deviendrait un livre fort utile à nombre de souverains, ou à ceux qui se mêlent de les conseiller. Quand, aujourd'hui102, j'entends des gens, qui me paraissent bien neufs dans l'art de gouverner les hommes, affirmer que rien n'est si facile, à l'aide de la force, que d'imposer sa volonté, et qu'en s'appuyant sur la puissance des baïonnettes, on peut contraindre une nation à subir tel régime qu'il plaira de lui infliger, je me rappelle ce que disait l'empereur sur les embarras qui avaient résulté pour lui de son début dans la carrière politique, des inconvénients provenant de l'emploi de la force contre les citoyens, des difficultés qui surgissaient, dès le lendemain du jour où l'on s'était vu forcé d'user d'une telle ressource. Je me souviens que j'ai entendu dire à ses ministres que, lorsqu'on déterminait dans le conseil quelque mesure un peu violente, il leur adressait ordinairement cette question: «Me répondez-vous bien que le peuple ne se soulèvera pas?» et que le moindre mouvement populaire lui paraissait grave et fâcheux. On l'a vu prendre plaisir à peindre ou à écouter les émotions diverses qu'on éprouve sur le champ de bataille, et pâlir en entendant conter les excès où le peuple révolté peut se laisser entraîner. Enfin, si, en parcourant à cheval les rues de Paris, un ouvrier venait se jeter au-devant de lui pour implorer quelque grâce, son premier mouvement était toujours de frémir et de reculer.

Note 102: (retour) J'écris en 1819.

Les généraux de la garde avaient l'ordre d'éviter avec le plus grand soin le contact entre le peuple et les soldats. «Je ne pourrais, disait-il, donner raison à ces derniers.» Et si, par hasard, il s'élevait quelque rixe entre des militaires et des bourgeois, c'était le plus habituellement les militaires qui étaient punis et éloignés, quitte à recevoir plus tard une distribution d'argent qui les calmait.

Cependant le nord de l'Europe était toujours dans un état d'agitation. Le roi de Suède demeurait trop fidèlement dévoué, pour l'intérêt de ses sujets, à la politique que lui imposait le gouvernement anglais; il excitait de plus en plus l'animadversion des Suédois, et sa conduite tenait un peu de l'état d'exaltation où se trouvait sa tête. L'empereur de Russie lui ayant déclaré la guerre, et, en même temps, ayant commencé une expédition contre la Finlande, M. d'Alopéus, ambassadeur russe à Stockholm, se vit tout à coup retenu prisonnier dans sa maison, contre tout droit des gens.

À cette occasion, les notes du Moniteur étaient fulminantes. On y disait: «Pauvre nation suédoise, en quelles mains es-tu tombée! Ton Charles XII avait sans doute un peu de folie dans la tête, mais il était brave, et ton roi qui vint faire le spadassin en Poméranie, lorsque l'armistice existait, fut le premier à se sauver lorsque le même armistice, qu'il rompait, fut expiré.»

De pareilles paroles annonçaient un prochain orage. Au commencement du mois de mars, mourut le roi de Danemark, Christian VII. Son fils, qui était régent depuis longtemps, monta sur le trône, âgé de quarante ans, sous le nom de Frédéric V. Il est assez remarquable que, dans ce siècle où les peuples agités semblaient avoir besoin de souverains plus éclairés que jamais, plusieurs trônes de l'Europe furent occupés par des princes qui n'avaient qu'un faible usage de leur raison, et qui même, quelquefois, ne l'avaient point du tout. Témoin les rois d'Angleterre, de Suède, de Danemark, et la reine de Portugal.

Quelques mécontentements s'étaient manifestés, à l'occasion de l'arrestation de l'ambassadeur de Russie à Stockholm; le roi quitta cette ville et se retira dans le château de Gripsholm, d'où il donna des ordres pour la guerre, soit contre les Russes, soit contre les Danois.

Mais tous les regards furent bientôt détournés de ce qui se passait au nord, pour se fixer sur le grand drame qui s'ouvrait en Espagne. Le grand-duc de Berg y avait été envoyé, et y avait pris le commandement de notre armée, qui s'était avancée sur les rives de l'Èbre. Le roi d'Espagne, faible, craintif, gouverné par son ministre, n'apportait aucune résistance contre la marche des troupes françaises qu'on présentait toujours comme dirigées vers le Portugal.

Le parti national des Espagnols, à la tête duquel se trouvait le prince des Asturies, s'irritait de cet envahissement, en apercevait les conséquences, et se voyait sacrifié à l'ambition du prince de la Paix. Bientôt la révolte contre le ministre éclata; le roi et la reine, attaqués, se préparaient à quitter l'Espagne, dont l'empereur voulait les bannir, car il se réservait ensuite de détrôner le prince des Asturies, et croyait qu'il en viendrait facilement à bout. J'ai déjà dit que le prince de la Paix, séduit par les promesses qu'on lui avait faites, s'était dévoué à la politique de l'empereur, qui débutait en Espagne par cette faute énorme d'y faire arriver l'influence française accolée à celle d'un ministre détesté. Cependant le peuple de Madrid, s'étant porté à Aranjuez, pilla le palais du ministre, qui fut contraint de se cacher pour échapper à sa fureur. Le roi et la reine, épouvantés, et presque également affligés du danger de leur favori, furent contraints de lui demander sa démission, et, le 16 mars 1808, le roi, pressé de tous les côtés, abdiqua en faveur de son fils, en annonçant que sa santé le forçait d'aller chercher un autre climat. Cet acte de faiblesse apaisa la révolte. Le prince des Asturies prit le nom de Ferdinand VII, et, par le premier acte de son autorité, il confisqua les biens du prince de la Paix. Mais il n'avait point dans le caractère assez de force pour profiter entièrement de cette situation difficile. Effrayé de sa rupture avec son père, il hésitait dans le moment où il aurait fallu agir. D'un autre côté, le roi et la reine se jetaient dans les bras de l'empereur, appelaient à eux l'armée française. Le grand-duc de Berg alla les trouver à Aranjuez, et leur promit son dangereux secours. Les tergiversations de l'autorité, la crainte qu'inspiraient nos armes, les intrigues du prince de la Paix, les mesures dures et impératives de Murat, tout cela réuni mit le trouble et le désordre en Espagne, et cette malheureuse famille régnante ne tarda pas à s'apercevoir que cette discussion devait tourner au profit du médiateur armé qui s'en établissait le juge.

Le Moniteur rendit compte de ces événements, en déplorant le malheur du roi Charles IV, et, peu après, l'empereur quitta Saint-Cloud, sous prétexte de faire un voyage dans le midi de la France. L'impératrice le suivit, quelques jours plus tard, accompagnée d'une cour brillante.