The Project Gutenberg eBook of L'enfant de ma femme

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Title: L'enfant de ma femme

Author: Paul de Kock

Release date: November 24, 2010 [eBook #34432]

Language: French

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*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK L'ENFANT DE MA FEMME ***

L'ENFANT
DE
MA FEMME
PAR
CH. PAUL DE KOCK.

Casu magis et felicitate rem gerit,
quam virtute et consilio.



Bruxelles.
LIBRAIRIE UNIVERSELLE DE MARY-MÜLLER ET Cie.
ANCIENNE MAISON TARLIER ET MELINE,
RUE DE LA MONTAGNE, Nº 51.

1839

Table

L'ENFANT
DE MA FEMME.

CHAPITRE PREMIER.

VOYAGE, ACCIDENT, AVENTURES.

«Nous n'arriverons jamais ce soir à Strasbourg, Mullern!... Dis donc au postillon de fouetter ces maudits chevaux.—Je le lui ai déjà dit plus de vingt fois depuis une heure, mon colonel, et il m'a répondu qu'à moins de nous casser le cou à tous les trois, nous ne pouvions pas aller plus vite.—Henri ne sera plus à Strasbourg quand nous y arriverons.—Alors, mon colonel, nous continuerons de courir après lui.—Et peut-être ne l'atteindrons-nous pas assez à temps pour prévenir le malheur que je redoute!...—Si cela arrive, mon colonel, vous n'aurez rien à vous reprocher; car, en vérité, depuis six semaines que nous ne faisons que courir, jour et nuit, de Framberg à Strasbourg, de Strasbourg à Paris, et de Paris à Framberg, ma culotte s'est tellement attachée à mes fesses, que je me verrai forcé, mon colonel, de montrer mon derrière à la première auberge où nous nous arrêterons.—Si du moins le but de ce voyage était rempli!—Ah! si quelque bonne bouteille de vin pouvait dissiper l'engourdissement de mes membres!... Mais, rien!... Pas même un mauvais verre de piquette pour apaiser la soif qui me dévore! Ah! mon colonel, il faut que ce soit vous, pour que j'endure aussi patiemment un pareil supplice!—Es-tu fâché de m'avoir suivi, Mullern?—Moi, mon colonel, j'irais avec vous au bout du monde, mais je voudrais au moins que cela ne fût point sans boire ni manger...» Ici la conversation fut interrompue par un choc épouvantable qui brisa l'essieu de la chaise de poste; bientôt le colonel Framberg et son compagnon de voyage roulèrent tous deux dans un fossé qui bordait le chemin: tout cela fut la faute du postillon, qui n'avait pas aperçu, dans la rapidité de sa course, le fossé où tombèrent nos voyageurs.

Pendant que le postillon s'occupait des chevaux, Mullern courut relever son colonel. «Ah! mille millions de cartouches! seriez-vous blessé, mon colonel!—Ce n'est rien, Mullern; il n'y a que la jambe gauche qui me fait un peu souffrir.—Morbleu! vous avez une forte contusion!...—Cela ne sera rien, te dis-je; tâchons de découvrir un endroit où nous puissions passer la nuit, car je vois bien qu'il faut renoncer à l'espoir d'arriver aujourd'hui à Strasbourg...»

Le postillon accourut dire à ces messieurs qu'il y avait une auberge à cinquante pas de là. «Comment, maroufle! tu oses verser dans un fossé le colonel Framberg!» dit Mullern au postillon. Celui-ci s'excusa comme il put, et l'on reprit le chemin de l'auberge, en soutenant le colonel sous les bras.

Nos voyageurs n'avaient pas marché un demi-quart d'heure, lorsqu'ils aperçurent une petite maison simple, mais de bon goût: un rez-de-chaussée, un premier étage et des greniers, composaient toute son étendue; des volets verts garantissaient les habitants de l'ardeur du soleil, et plusieurs chênes touffus en ombrageaient l'entrée: tout enfin semblait annoncer que le maître de cette demeure, fatigué des plaisirs bruyants de la ville, s'était retiré dans cette solitude pour reposer ses sens dans le calme et la méditation.

«Tu appelles cela une auberge! dit Mullern au postillon; je crois, triple tonnerre! que tu veux faire promener mon colonel!...—Frappons toujours, répondit le postillon, nous verrons bien mieux ce que c'est lorsque nous serons dedans.»

Mullern frappe à coups redoublés à la porte: pas de réponse; on refrappe encore, toujours inutilement. Pour comble de disgrâces, la nuit devenait noire, et la blessure du colonel Framberg, irritée par la fatigue, le faisait souffrir horriblement.

«Quand le diable s'en mêlerait, mon colonel, vous ne pouvez pas coucher à la belle étoile, dans l'état où vous êtes; puisque les habitants de cette maison sont sourds, il faut tâcher de nous passer d'eux.» En disant cela, Mullern donne un violent coup de pied dans la croisée du rez-de-chaussée qui se trouvait la plus proche de la porte; le volet, qui n'était pas en état de soutenir l'assaut, se brise et tombe à ses pieds; il casse avec son sabre deux carreaux, et entre dans la maison sans faire attention aux ordres de son colonel, qui lui représente qu'on ne doit pas ainsi violer le droit des gens, et que, si on l'apercevait, on le prendrait plutôt pour un voleur de grands chemins que pour un ancien maréchal des logis.

Sans s'arrêter dans son expédition, Mullern court à la porte d'entrée, trouve une grosse clef pendue au mur, la prend, ouvre sans difficulté, et introduit le colonel Framberg dans la maison abandonnée.

«Puisque nous sommes dedans, dit le colonel, tâchons au moins de nous conduire avec circonspection.—C'est cela, mon colonel, donnez le bras à ce maladroit postillon, qui est cause de notre mésaventure, et je vais marcher devant vous, afin de vous prévenir en cas d'accident.»

Nos voyageurs se mirent en marche à tâtons, car l'obscurité était si grande qu'on ne pouvait pas distinguer à côté de soi. Déjà ils avaient parcouru plusieurs pièces sans rien découvrir, et Mullern, impatienté, commençait à jurer entre ses dents, lorsque quelque chose passa devant eux, et s'enfuit légèrement à leur approche. Mullern, intrigué, court sans s'arrêter après ce qui fuit devant lui, mais ses pieds s'embarrassent en rencontrant un tabouret: il perd l'équilibre, et tombe la tête dans un baquet plein d'eau. Furieux, il se relève, ouvre une porte, croit marcher de plain pied, et roule du haut en bas d'un escalier, en entraînant dans sa chute un malheureux chat, cause innocente de tout ce tapage.

Cependant, quoique très-étourdi par sa descente rapide, Mullern se relève et procède cette fois avec plus de prudence à l'examen du lieu où il est.

La fraîcheur de l'endroit, et diverses bouteilles qu'il rencontre sous sa main, ne tardent pas à le convaincre qu'il est tombé dans la cave. Rassuré par cette découverte, il cherche l'escalier par où il est descendu si rapidement, et veut remonter, afin d'annoncer ses succès à son colonel; mais, pour la troisième fois, ses pieds s'embarrassent dans quelque chose; il tombe le visage sur le nez d'un individu qui dormait tranquillement, et qui pousse un cri terrible en se sentant réveillé si brusquement.

CHAPITRE II.

LES COMTES DE FRAMBERG.

Avant de tirer Mullern de la surprise que lui a causée sa nouvelle rencontre, il est nécessaire d'apprendre au lecteur quel était le colonel Framberg, et de lui faire connaître le motif de son voyage.

Le comte Hermann de Framberg, père du colonel, descendait d'une ancienne famille d'Allemagne; de père en fils, les Framberg avaient passé leur jeunesse à servir leur patrie, et le comte Hermann, après avoir recueilli au champ d'honneur les lauriers de la gloire, s'était retiré dans le domaine de ses aïeux; et là, auprès d'une épouse chérie, il attendait avec impatience que la naissance de l'enfant qu'elle portait dans son sein vînt mettre le comble à sa félicité.

Ce moment arriva; mais ce jour d'allégresse se changea en un jour de deuil et d'affliction: la comtesse perdit la vie en mettant au monde un fils.

Le comte ne se consola jamais entièrement de cette perte; mais, comme le temps adoucit les peines les plus cuisantes, il se rappela qu'il avait un fils, et se livra avec ardeur aux soins de son éducation.

Elle ressembla à celle de ses aïeux. Le jeune Framberg apprit de bonne heure les exercices militaires; son père vit avec joie ses heureuses dispositions, et, à l'âge de quinze ans, le jeune homme lui demanda la permission de partir pour l'armée.

Le comte, quoique regrettant de se séparer de son fils, consentit à sa demande; le jeune Framberg quitta le château de ses pères pour se rendre au champ d'honneur, où, en très-peu de temps, ses belles actions lui valurent le grade de colonel.

Le comte Hermann était fier d'un tel fils; et lorsque le colonel Framberg venait passer ses quartiers d'hiver au château de son père, il y était reçu avec tous les honneurs militaires, embellis encore par la tendresse paternelle.

Ce fut sur le champ de bataille que le colonel fit connaissance avec Mullern. Ce brave hussard se faisait remarquer par son courage, et de plus par la singularité de son humeur. Il avait toute la franchise et la rudesse d'un bon soldat. Toujours prêt à exposer sa vie pour la personne qu'il aimait, il aurait aussi fait le tour du monde pour punir celui dont il aurait reçu un affront. Il révérait son colonel comme son supérieur, et l'aimait comme le plus brave de l'armée. A chaque bataille, Mullern se trouvait à côté du colonel, combattait devant lui, lui faisait souvent un rempart de son corps, et jamais il n'aurait pardonné à celui qui lui aurait enlevé le plaisir de mourir pour le sauver.

Le colonel, de son côté, s'attachait de plus en plus à Mullern; bientôt ils devinrent inséparables; car le colonel, élevé au milieu des camps, ne connaissait nullement les distances que le rang et la fortune établissent dans le monde. Celui qu'il aimait, fût-il sans titre, sans richesse, n'en était pas moins estimable à ses yeux, s'il possédait les qualités qui lui faisaient rechercher son amitié; en un mot, le colonel était au-dessus de tous les préjugés, et même, par sa conduite, il blessait souvent les convenances sociales. La suite de cette histoire en donnera des exemples fréquents.

Le comte Hermann, devenant vieux, désirait ardemment voir son fils lui donner un héritier de son nom; et à chaque visite que le colonel faisait au château (où depuis longtemps Mullern l'accompagnait), le vieux comte lui renouvelait ses instances pour se marier. Pendant longtemps, le feu de la gloire occupant seul l'esprit du colonel, il refusa à son père cette satisfaction; mais lorsqu'il eut atteint sa trentième année, cette humeur guerrière s'étant un peu refroidie, il consentit à se rendre à ses désirs.

A une demi-lieue du château du comte Hermann, se trouvaient les domaines du baron de Frobourg. Le baron, étant veuf, vivait retiré dans son château, occupé de l'éducation de sa fille unique: la petite Clémentine était l'idole de son père et l'objet de ses plus chères espérances.

Le comte et le baron, se trouvant voisins, ne tardèrent pas à se lier intimement; ils étaient alternativement l'un chez l'autre une partie du temps; passant les soirées d'hiver, l'un, à s'entretenir des hauts faits et de la gloire dont son fils embellissait ses vieux jours; l'autre à détailler les grâces enfantines de sa fille, son amour filial, sa sensibilité pour les malheureux, et l'espoir qu'il avait qu'en ayant un jour la beauté de sa mère, elle en aurait aussi les vertus.

Cependant le temps s'écoulait; le comte faisait part au baron du désir qu'il avait de voir son fils marié; le baron lui confiait les craintes qui l'agitaient, lorsqu'il songeait que, s'il venait à mourir, il laisserait sa fille seule au monde, sans un ami pour la protéger, sans un époux pour la chérir.

Il s'ensuivit de ces confidences ce qui devait nécessairement arriver; le comte et le baron formèrent le projet d'unir leurs enfants; par ce moyen, ils resserraient l'amitié qui les unissait, et mettaient fin aux inquiétudes qui troublaient sans cesse leur vieillesse.

Ce fut à cette époque que le colonel se rendit aux désirs de son père: alors celui-ci le conduisit au château du baron, afin de lui faire voir la femme qu'il lui destinait.

Le colonel, dans ses fréquents voyages au château, y avait déjà vu Clémentine; mais quelle différence! elle était enfant alors, et le temps n'avait pas encore développé toutes ses grâces.

Lorsque le comte la présenta à son fils comme sa future épouse, Clémentine venait d'avoir dix-huit ans; elle était jolie sans être belle, mais chacun de ses mouvements respirait la volupté; ses grands yeux noirs exprimaient la plus tendre langueur, et sa bouche ne s'ouvrait que pour laisser entendre des accents enchanteurs qui portaient le trouble et l'émotion dans le cœur de ceux qui l'écoutaient.

Le caractère de Clémentine ne démentait pas la douceur de ses regards: elle était douée de toutes les qualités; mais elle portait la sensibilité jusqu'à l'excès. Cette passion, quand elle est outrée chez les femmes, est souvent la cause de leur malheur, et les entraîne quelquefois plus loin qu'elles ne voudraient.

Le colonel éprouva, à la vue de Clémentine, ce charme secret que fait naître la présence d'une femme charmante, et il souhaita ardemment la nommer bientôt son épouse, non qu'il éprouvât pour elle cette passion violente, capable de tout sacrifier pour la possession de l'objet aimé; le colonel Framberg, élevé dans les camps, ne connaissait nullement l'amour, et sa brusque franchise était plus propre à faire de lui un ami qu'un amant; mais il était fier du choix de son père, et satisfait de pouvoir concilier en même temps ses désirs et son devoir.

Quant à Clémentine, lorsque le vieux baron lui apprit qu'elle devait considérer le colonel Framberg comme son futur époux, elle pâlit, se troubla, et se jeta aux genoux de son père, en le suppliant de ne point la forcer à le quitter. Le baron lui représenta qu'elle ne le quitterait pas; qu'il habiterait toujours avec elle; que d'ailleurs il lui fallait un protecteur, un second père pour le remplacer lorsqu'il descendrait au tombeau, et qu'il ne pouvait trouver un homme plus digne de remplir tous ces devoirs que le fils du comte Hermann; enfin le baron fit entendre à sa fille qu'il avait mis dans ce mariage sa plus chère espérance, et qu'elle attristerait ses vieux jours en refusant de lui obéir.

Clémentine se tut, essaya de cacher ses larmes, et promit à son père de se rendre à ses vœux.

Cependant elle obtint du baron un délai, afin, dit-elle, d'avoir le temps de connaître son futur époux, et il fut décidé qu'on les marierait au bout de trois mois.

D'où pouvait provenir la peine de Clémentine en apprenant son prochain mariage? Si le colonel n'avait pas le ton doux et tendre que l'on désire dans un amant, au moins possédait-il d'excellentes qualités; et d'ailleurs le plaisir d'obéir à son père aurait dû engager Clémentine à contracter sans chagrin l'hymen qu'il lui proposait. Il fallait donc que quelque motif secret troublât la tranquillité de son âme.

C'est ce que nous allons apprendre sans doute dans le chapitre suivant.

CHAPITRE III.

CLÉMENTINE.

Non loin du château du baron de Frobourg était une petite chaumière, entourée d'un joli jardin, et située sur une colline d'où l'on découvrait les riches domaines du père de Clémentine. C'est dans ce modeste asile que demeurait la nourrice de la fille du baron. Elle lui avait toujours témoigné la tendresse d'une mère, et lui en avait prodigué tous les soins. De son côté, Clémentine chérissait la bonne Germaine, et ne passait pas un jour sans aller la visiter.

Dans une belle soirée du printemps, Clémentine se mit en route pour aller à la chaumière. Le temps n'avait jamais été si beau; un air doux et pur enivrait les sens, et le soleil, à son déclin, semblait ne terminer qu'à regret le jour qu'il avait fait éclore.

Clémentine, entraînée par un penchant irrésistible, s'enfonça dans le bois qu'il lui fallait traverser pour arriver à la chaumière de Germaine. Bientôt, se sentant fatiguée, elle s'assit au pied d'un arbre, et se laissa aller aux douces réflexions que lui inspirait le silence du lieu où elle se trouvait.

Elle était assise depuis quelque temps, lorsqu'un coup de fusil, tiré assez près d'elle, la fit sortir de sa rêverie: elle se retourne vivement, et aperçoit un jeune chasseur. Le jeune homme, de son côté, reste interdit à la vue de Clémentine; et, au lieu d'aller s'excuser de la peur qu'il lui a faite, ne s'occupe qu'à contempler l'objet charmant qu'il a devant les yeux.

Clémentine fut la première à s'apercevoir de la singularité de leur situation; elle se leva, et allait s'éloigner, lorsque le jeune homme, courant à elle, la retint doucement par le bras.

«Eh quoi! mademoiselle, vous aurais-je fait peur?—Ce n'est pas vous, monsieur, c'est votre fusil...—Daignerez-vous recevoir mes excuses? je ne vous avais pas aperçue, et certes, si je vous eusse vue plus tôt, il ne m'aurait plus été possible de songer à la chasse...—Je serais fâchée, monsieur, de troubler vos plaisirs...—Ah! mademoiselle, je donnerais volontiers tous les autres pour celui que j'éprouve en ce moment!...»

Clémentine rougit; le jeune homme se tut, et ils recommencèrent à rester immobiles l'un devant l'autre.

Cependant la nuit approchait; Clémentine fit encore quelques pas. «Vous vous éloignez, mademoiselle?—Oui, monsieur; la nuit vient, et il est temps que je retourne au château.—Mademoiselle habite le château de Frobourg?—Oui, monsieur.—Si mademoiselle voulait me permettre de la reconduire?—Cela est inutile, monsieur, je connais fort bien les chemins.» En disant ces mots, Clémentine s'échappa avec légèreté, laissant le jeune homme la suivre des yeux jusqu'à la lisière du bois.

Clémentine rentra tout essoufflée au château; c'était la première fois qu'elle passait une journée entière sans visiter sa bonne nourrice. Elle oublia toute autre chose pour ne penser qu'à la rencontre qu'elle venait de faire. En vain elle voulut chasser de son esprit l'idée qui l'occupait, l'image du jeune chasseur se représentait sans cesse à sa pensée et remplissait son âme d'un trouble inconnu.

Le lendemain, Clémentine se rendit à la même heure que la veille à la chaumière de Germaine. Cependant, malgré le secret désir qu'elle avait de rencontrer son inconnu, elle ne s'enfonça pas dans le bois, et alla droit chez sa nourrice. La bonne femme, après l'avoir grondée de n'être pas venue le jour précédent, la fit asseoir, et l'engagea à goûter avec elle du lait et des fruits.

Cependant Clémentine n'était pas dans son état ordinaire; une secrète inquiétude, un sentiment nouveau l'agitaient. Sa bonne nourrice, s'apercevant du changement de ses manières, lui demanda quelle pouvait en être la cause; et Clémentine, qui n'avait rien de caché pour elle, lui fit part de sa rencontre de la veille et du sujet qui l'occupait; chose qu'elle n'aurait jamais osé raconter à son père: tant il est vrai que la douceur et la familiarité entraînent à la confiance, tandis que le respect que l'on porte à ses parents est souvent la cause de la réserve que l'on garde avec eux.

Germaine, qui ne vit dans cette rencontre qu'une chose toute naturelle, sans en prévoir les conséquences, s'étonna de ce que cela pouvait tant agiter Clémentine; elles étaient occupées à parler de ce sujet, lorsqu'on frappa à la porte. Un battement de cœur avertit Clémentine que c'était pour elle: effectivement, Germaine ouvrit, et le jeune homme du bois entra dans la chaumière.

Il sourit en voyant Clémentine, qui devint rouge et tremblante. La bonne Germaine, étonnée, restait la bouche béante à les regarder tous deux, tenant encore la porte entr'ouverte, et ne sachant si elle devait se taire ou parler.

Un léger prétexte fut le sujet de la visite du jeune homme; il dit à Germaine que, la chasse l'ayant égaré sur la fin de la journée, il se trouvait dans un grand embarras, lorsqu'il avait aperçu la chaumière. Il la pria de vouloir bien lui procurer un peu de lait et des fruits, n'ayant, disait-il, rien pris depuis le matin. Ensuite, se tournant vers Clémentine, il la salua timidement, et lui dit qu'il s'estimait heureux de ce que le hasard lui procurait le plaisir de la rencontrer une seconde fois.

Clémentine sourit à son tour, car un secret pressentiment semblait lui faire deviner que ce n'était pas le hasard qui avait conduit là le jeune chasseur. Quant à Germaine, elle comprit que c'était celui que sa demoiselle (c'est ainsi qu'elle appelait Clémentine) avait rencontré la veille, et elle dit au jeune homme qu'il ne pouvait arriver plus à propos, et que Clémentine parlait de lui au moment où il avait frappé. Le jeune homme regarda tendrement la jeune personne; Clémentine rougit, et Germaine resta encore tout étonnée à les considérer.

Cependant, peu à peu la contrainte se dissipa, la confiance s'établit, et le jeune homme, qui était bien aise de n'être plus inconnu à Clémentine, apprit à ces dames qu'il était Français, qu'il se nommait d'Orméville, qu'il avait perdu de bonne heure ses parents, et que, n'ayant que peu de fortune, il était entré au service; qu'après avoir combattu quelque temps dans les troupes françaises, il avait eu une affaire d'honneur avec un de ses camarades; il s'était battu et avait tué son adversaire. La famille de celui-ci était riche, puissante; d'Orméville était sans fortune et sans protection; il s'était vu forcé de fuir pour éviter la mort, et avait passé en Allemagne, dans le dessein d'entrer au service de l'Empereur. C'est dans ce voyage qu'il s'était arrêté quelque temps dans un village situé près du château du baron; et c'était en prenant le plaisir de la chasse qu'il avait rencontré la charmante Clémentine.

La fille du baron lui demanda avec intérêt s'il était maintenant en sûreté; d'Orméville lui répondit que depuis qu'il était en Allemagne, il ne craignait plus rien; et il ajouta que son plus grand désir était maintenant de séjourner longtemps dans les lieux qu'elle habitait.

C'est ainsi que cette rencontre inattendue devint pour Clémentine la source de tant de maux. D'Orméville obtint d'abord avec difficulté la permission de reconduire Clémentine une partie du chemin: à la vérité, Germaine était toujours avec eux; mais la présence d'un tiers suffit-elle pour empêcher l'amour de naître?

Clémentine ne manquait pas de se rendre tous les soirs à la chaumière; et, de son côté, d'Orméville était aussi exact. Il trouvait toujours quelque prétexte pour y être admis. La bonne Germaine ne voyait aucun mal à ce que deux jeunes gens si aimables fussent souvent ensemble; d'ailleurs, la douceur et les manières prévenantes de d'Orméville lui avaient gagné son amitié, et personne, à ce qu'elle disait, n'était mieux assorti avec sa demoiselle.

Nos jeunes gens furent bientôt d'intelligence. Le langage des yeux n'était plus suffisant pour eux, et un jour, pendant que Germaine était au jardin, d'Orméville se jeta aux pieds de Clémentine, en lui faisant l'aveu de son amour.

Qu'aurait-elle pu répondre qu'il n'eût déjà deviné? Ils se jurèrent mutuellement d'être l'un à l'autre, et de ne jamais cesser de s'adorer. Cependant le destin, qui n'est pas toujours d'accord avec nos désirs, semblait vouloir traverser ceux des deux amants. Clémentine avoua à d'Orméville que son père n'aimait pas les Français, et qu'il consentirait difficilement à leur union. D'Orméville lui fit entendre qu'il allait entrer au service d'Allemagne, et que cette circonstance pourrait peut-être engager son père à lui être plus favorable. Clémentine le crut, on croit si facilement ce qu'on désire!...

Cependant le temps s'écoulait, et d'Orméville, qui aurait déjà dû être à l'armée, ne pouvait se résoudre à se séparer de Clémentine. Tous les soirs, assis autour d'une table, ayant près d'eux la bonne Germaine, qui écoutait avec joie leurs discours, nos deux amants jouissaient du plaisir si doux que l'on goûte auprès de l'objet aimé, et revenaient ordinairement tous les trois jusqu'à la porte du parc du château, où Clémentine rentrait, en promettant de revenir le lendemain.

Un jour pourtant, Germaine, se sentant malade, ne put accompagner Clémentine à son retour. Il était tard; on avait oublié, en parlant d'amour, que le temps s'écoulait, et Clémentine ne pouvait s'en aller seule; il fallut bien qu'elle acceptât le bras de d'Orméville. La soirée était superbe, et rappelait à nos jeunes amants le premier jour de leur rencontre. En passant près du bois, ils s'arrêtèrent: mille sensations délicieuses s'emparèrent de leur cœur. D'Orméville pressa son amante dans ses bras: Clémentine s'abandonna à ses caresses, et ils oublièrent tous deux le monde et ses convenances pour ne plus songer qu'à l'amour.

Comme, malheureusement, le plaisir le plus grand est celui qui dure le moins, l'illusion se dissipa, les sens se calmèrent, et Clémentine vit avec effroi l'abîme dans lequel elle était tombée. Cependant d'Orméville était près d'elle, il calma sa douleur, sécha ses larmes, cela est facile à un amant. Clémentine sourit... Quand l'amour reste après la jouissance, on est encore heureux.

Il fallut pourtant se séparer; c'était le plus cruel!... Enfin Clémentine rentra par la petite porte du parc; mais comme elle tremblait en parcourant les appartements du château! Avec quel embarras elle aborda l'auteur de ses jours! Ah! si le baron n'eût eu que vingt ans!... Mais nos parents ne sont plus, comme nous, dans l'âge des passions; voilà pourquoi il est facile de leur cacher celles qui nous agitent.

Cependant, plus nos amants faisaient l'amour, moins d'Orméville songeait à s'éloigner, lorsqu'un événement inattendu, mais fort naturel, vint le rappeler à son devoir: Clémentine s'aperçut qu'elle était enceinte. Cette nouvelle, qui comblait d'Orméville de joie, lui fit pourtant sentir qu'il était temps de prendre un parti.

On convint que d'Orméville partirait sur-le-champ pour l'armée: la guerre venait de se déclarer entre la Russie et l'Autriche; c'était le moment de se distinguer. Clémentine devait écrire à d'Orméville tout ce qui se passerait au château. On espérait qu'il reviendrait avant la naissance de l'enfant que Clémentine portait dans son sein; et, à son retour, les deux amants devaient aller se jeter aux pieds du baron, lui avouer leur faute et obtenir leur pardon. Ce plan une fois arrêté, on ne songea plus qu'à l'exécution: d'Orméville s'éloigna de son amante, non sans répandre bien des larmes; et Clémentine sentit ses forces l'abandonner, en voyant partir celui qu'elle regardait comme son époux.

CHAPITRE IV.

L'HOMME COMME IL Y EN A PEU.

Ce fut deux mois après le départ de d'Orméville, que le baron de Frobourg annonça à sa fille qu'elle devait regarder le colonel Framberg comme son futur époux.

Que pouvait dire Clémentine? elle craignait trop son père pour oser lui avouer sa faute. Nous avons vu que tout ce qu'elle put obtenir fut un délai de trois mois. Elle alla pleurer dans le sein de sa bonne nourrice, à laquelle elle avait depuis longtemps confié tous ses chagrins. La vieille Germaine ne put que l'engager à prendre courage; mais, pour comble de maux, depuis près d'un mois Clémentine ne recevait plus de nouvelles de d'Orméville. Que pouvait-il lui être arrivé?... Était-il prisonnier? avait-il été tué sur le champ de bataille? Toutes ces idées étaient affreuses, et ne faisaient que rendre plus terrible sa situation.

Un soir, que le comte Hermann et son fils étaient chez le baron, Mullern entra pour donner à son colonel des nouvelles de la dernière affaire.

«Eh bien! Mullern, dit le colonel, qu'y a-t-il de nouveau?—Ah! mon colonel, les ennemis ont joliment été frottés!...—En es-tu certain?—Oui, mon colonel, car c'est le vieux Franck, qui arrive de l'armée, qui me l'a raconté. Triple cartouche!... Il dit que l'affaire a été chaude!... L'ennemi s'est vaillamment défendu; il nous a d'abord fait du ravage: de toute notre première compagnie du 36e de hussards, pas un n'est échappé...—Que dites-vous, s'écria Clémentine? Quoi! pas même les officiers?...—Ah! mon Dieu, pas un!... Tout est resté sur la place!...»

Clémentine n'en entendit pas davantage, elle s'évanouit: on courut la secourir, tandis que Mullern, enflammé par le récit de la bataille, ne s'apercevait pas de l'événement auquel il avait donné lieu.

On emporta Clémentine dans sa chambre, où elle ne reprit ses sens que pour se livrer à la plus vive douleur. C'était dans la première compagnie du 36e de hussards que servait d'Orméville; et la nouvelle qu'elle venait d'apprendre, jointe au silence qu'il gardait depuis longtemps, lui persuada aisément qu'il avait cessé de vivre.

Effectivement, depuis ce temps, aucune nouvelle de d'Orméville ne parvint plus à Clémentine, qui passait ses journées dans les larmes, en songeant à celui qu'elle avait perdu. Cependant le temps s'écoulait: les trois mois, accordés pour délai à Clémentine, étaient sur le point d'expirer; elle sentait aussi qu'elle serait bientôt mère, et chaque instant ajoutait à l'embarras de sa position.

Il fallait prendre un parti: Clémentine se détermina à tenter le seul moyen qui lui restait pour goûter, non le bonheur, elle y avait renoncé depuis la mort de celui qu'elle adorait, mais au moins la tranquillité et le repos dont elle était privée depuis longtemps.

Le caractère du colonel Framberg, que Clémentine avait su apprécier, lui avait inspiré l'idée de lui avouer sa faute, et de se confier à sa générosité. Un jour, peu de temps avant le terme fixé pour leur mariage, Clémentine pria le colonel Framberg de lui accorder un moment d'entretien; le colonel y consentit volontiers. Ils se rendirent dans un endroit écarté du parc, et là, Clémentine lui confia son amour et ses malheurs.

Le colonel demeura frappé d'étonnement lorsque Clémentine lui apprit qu'elle serait bientôt mère.

«Eh quoi! madame, lui dit-il, vous que j'aurais crue la plus innocente des femmes!...» Il s'arrêta: Clémentine devint rouge de honte... «Ah! pardon, madame, ajouta-t-il, je ne connais pas l'amour, et j'ignore les fautes qu'il fait faire. Mais parlez, ordonnez: qu'exigez-vous de moi? Votre confiance mérite tout mon attachement et mon respect; elle est une preuve de votre estime pour moi; et je vous prouverai que si le colonel Framberg ne peut être votre amant, il mérite au moins votre amitié.»

Clémentine, enhardie par ce discours, lui dit qu'elle se confiait à sa générosité, et que c'était à lui d'ordonner de son sort.

«Eh bien! madame, puisqu'il en est ainsi, si vous y consentez, nous ne changerons rien à nos projets. Si celui qui possédait votre amour existait encore, je me garderais bien de me proposer pour votre époux; cela serait vouloir vous condamner à des regrets éternels; mais il n'est plus, et vous êtes mère: votre enfant aura besoin d'un père; je lui en tiendrai lieu, et j'aurai toujours pour lui la même tendresse que s'il était mon véritable fils.—Quoi! colonel, vous consentiriez à m'épouser! Oubliez-vous que les préjugés, l'honneur même vous défendent ce mariage?...—Les préjugés, je ne les connais pas; et mon honneur à moi, madame, est de secourir l'infortune et de servir de père à l'orphelin. C'est à ce titre que je veux être votre époux; et si par la suite on blâme ma conduite, on ne pourra pas au moins m'ôter la satisfaction d'avoir agi en galant homme.—Ah! colonel, quel serait l'être assez hardi pour censurer la conduite d'un homme qui ne se plaît qu'à faire le bien?—D'ailleurs, madame, puisque les convenances l'exigent, je vous réponds que le plus profond secret enveloppera cette aventure.»

C'est ainsi que se termina cet entretien, et, huit jours après, Clémentine devint l'épouse du colonel. Si elle n'avait pas connu d'Orméville, elle aurait trouvé le bonheur dans cet hymen; mais le souvenir de celui qu'elle adorait venait sans cesse troubler son repos, et elle retombait dans une triste mélancolie, qu'elle cherchait vainement à cacher à son époux.

Un mois après ce mariage, le comte Hermann mourut; le colonel Framberg donna les larmes d'un tendre fils à la mémoire de son père, et passa son temps renfermé avec sa femme, et ne voyant que Mullern. C'est à cette époque que la comtesse mit au monde un enfant, qui fut baptisé secrètement, sous le nom de Henri d'Orméville, mais que le colonel éleva et fit passer pour son fils.

Le vieux baron de Frobourg, qui était alors au château, n'eut pas connaissance de cet événement, et il mourut peu de temps après le mariage de sa fille, sans avoir deviné ce mystère.

Mullern fut le seul qui pénétra la vérité; mais il garda pour lui ses réflexions, sans dire à son colonel ce qu'il pensait.

Le jeune Henri devint l'idole de sa mère; ses traits lui retraçaient ceux de l'homme qu'elle avait tant aimé. Si Clémentine avait eu le bonheur d'élever son fils, il est probable que notre jeune héros aurait hérité de ses qualités douces et tendres; mais elle mourut lorsqu'il n'avait encore que quatre ans, emportant avec elle les regrets et les larmes de tous ceux qui l'avaient connue.

Le colonel Framberg, au désespoir de la mort de sa femme, fut obligé, pour se distraire de son chagrin, de s'absenter pour quelque temps du château. Il résolut de retourner à l'armée; mais comme le petit Henri lui était bien cher, il voulut laisser auprès de lui quelqu'un qui pût veiller assidûment sur sa jeunesse, et lui inculquer de bonne heure les principes de la vertu; ce fut Mullern que le colonel choisit pour remplir cet emploi. Il connaissait sa loyauté, sa franchise; et, certain qu'il ne quitterait pas un instant son fils (c'est ainsi qu'il nommait Henri), il ne balança pas à en faire son précepteur.

Mullern aurait bien autant aimé suivre son colonel à l'armée, que de rester tranquillement au château de Framberg: mais comme les désirs de son supérieur étaient des ordres pour lui, il jura de remplir fidèlement ses intentions. Le colonel partit donc du château, y laissant commander Mullern en son absence, et lui recommandant de faire de Henri un homme brave et vertueux.

CHAPITRE V.

ÉDUCATION DE HENRI.

Voyons comment Mullern se tira de l'emploi qui lui était confié, et quelle fut l'éducation du fils de Clémentine.

Mullern commença par établir son logement à côté de celui de son élève; et, dès que le jour se levait, Mullern entrait dans la chambre de Henri, le tirait brusquement de son lit, l'habillait et l'emmenait avec lui faire un tour de promenade dans la campagne, présumant bien que cet exercice rendrait son élève plus fort et plus robuste.

Ensuite ils rentraient; on déjeunait toujours avec quelques viandes froides et du vin; Mullern pensait que cela valait mieux pour le corps que tous les thés et les cafés possibles: peut-être n'avait-il pas tort; mais je crois qu'au fond il n'était pas fâché de profiter lui-même de ce déjeuner-là. Après le déjeuner, Mullern confiait, pour deux heures seulement, son élève à un ancien précepteur qui habitait le château et qui était chargé de lui enseigner l'écriture et les langues. Mullern recommandait toujours à Henri de ne pas trop se casser la tête aux études des sciences, parce qu'il pensait qu'il était plus nécessaire de savoir bien tirer l'épée que de parler latin: et le jeune homme, fort de l'approbation de Mullern, jetait quelquefois les livres au nez de M. Bettemann (c'était le nom du maître), disant que cela l'ennuyait, et qu'il aimait mieux apprendre à se battre. M. Bettemann criait; mais Mullern était enchanté, et M. Bettemann avait toujours tort.

Lorsque cette leçon était finie, Mullern s'emparait de Henri, l'emmenait dans la cour, le plaçait sur un cheval, et faisait galoper l'animal pendant près d'une heure autour de l'entrée du château: aussi, à l'âge de dix ans, le petit Henri connaissait mieux les chevaux que son rudiment.

Après ce petit délassement, on passait à un autre plus important; il fallait faire l'exercice et apprendre à manier le sabre avec honneur. C'est dans cet emploi que Mullern se distinguait; et lorsqu'il était satisfait de son élève, il le récompensait en le dispensant, pour le lendemain, de toute leçon avec M. Bettemann.

Après l'escrime, ces messieurs se mettaient à table. Mullern avait pour principe d'y rester aussi longtemps que possible; et c'était la seule chose dans laquelle il s'accordait avec M. Bettemann, qui partageait l'honneur de dîner avec ces messieurs, parce que Mullern était bien aise de trouver quelqu'un qui pût lui tenir tête à table, en attendant que son élève fût assez grand pour se griser avec lui.

Ordinairement, après le dîner, ces messieurs n'étaient plus en état de rien faire. M. Bettemann, en voulant rivaliser avec Mullern, finissait toujours par se laisser aller sous la table; et Mullern, ne trouvant plus personne à qui parler, s'endormait alors au coin de la cheminée, en fumant sa pipe et en chantonnant un petit refrain militaire.

C'était pendant le sommeil de ses précepteurs que Henri faisait des siennes. N'ayant plus personne pour le surveiller, il allait courir dans le château, dans les jardins, s'arrêtait à l'écurie, détachait les chevaux, montait dessus sans selle, et ravageait le jardin en galopant à tort et à travers dans les allées de gazon et dans les planches d'épinards, malgré les cris du jardinier, qui se désespérait de voir que ses légumes ne viendraient jamais à maturité.

Un jour cependant, ennuyé de voir que M. Henri détruisait tous les soirs son travail du matin, le jardinier résolut de se venger; après avoir bien mûri son plan, il acheta quelques pétards, qu'il plaça au pied d'un arbre dans la belle allée que M. Henri se plaisait à dévaster le plus souvent; et faisant une traînée de poudre jusqu'à un buisson, où il se cacha, il attendit tranquillement l'ennemi, prêt à mettre le feu au moment où il passerait, bien certain qu'au bruit de l'explosion le cheval jouerait quelque tour à son cavalier.

L'événement justifia toutes les espérances du jardinier: dès que Henri vit M. Bettemann sous la table et Mullern endormi, il descendit lestement dans la cour, courut à l'écurie, en détacha le meilleur cheval et monta dessus, se promettant bien ce jour-là de ravager les plates-bandes du jardin tout autant que les jours précédents.

Il galope vers la fatale allée; mais, ô malheur inattendu!... l'explosion a lieu, le cheval se cabre et jette son cavalier, qui était lui-même trop effrayé de ce bruit soudain pour pouvoir se tenir ferme sur sa monture, et qui va tomber à dix pas de là. Tous les gens du château accourent aux cris de leur jeune maître; le jardinier est un des premiers à se présenter: on court réveiller Mullern; celui-ci, effrayé des cris qui frappent ses oreilles, renverse brusquement la table sur M. Bettemann en voulant descendre plus vite au secours de Henri.

Notre jeune homme avait eu plus de peur que de mal; à quelques contusions près, il ne lui était rien arrivé de fâcheux. Cependant, interrogé sur la cause de sa chute, il apprend à Mullern ce qui lui est arrivé; Mullern, furieux de ce qu'on ait osé tendre un piège à son élève, jure que s'il vient à découvrir le drôle qui a fait ce coup-là, il lui ôtera l'envie de recommencer. Tous les domestiques protestent de leur innocence; et l'on rentre au château, en s'entretenant de cet événement.

Mais une autre surprise y était préparée: du bas de l'escalier, Mullern entend des cris confus partir de la pièce où ils ont dîné; il monte quatre à quatre, et trouve M. Bettemann se débattant sous la table entre les bouteilles, les plats, et faisant tous ses efforts pour retirer sa tête d'un vase à punch. Il en vint enfin à bout avec le secours de Mullern, en consentant toutefois à laisser sa perruque dans l'eau-de-vie brûlée. Enfin, le calme étant un peu rétabli au château, chacun se sépara pour aller se coucher.

Henri, corrigé par sa chute de cheval, fut quelque temps un peu plus paisible, et se contentait de galoper dans la cour. Le jardinier se félicitait du succès de son stratagème, et voyait avec ravissement ses légumes croître en liberté.

Cependant l'effet de la chute se dissipa peu à peu, et Henri commença à s'ennuyer du cercle étroit de son manége. Enfin ses contusions étant guéries, il reprit le chemin du jardin, et recommença à faire donner au diable le pauvre jardinier. Mullern, qui n'avait pas oublié le tour des pétards, et brûlait du désir d'en connaître l'auteur, ne tarda pas à concevoir de violents soupçons sur le jardinier, dont les plaintes réitérées faisaient assez voir le dépit. Il résolut donc d'épier notre homme et de tâcher d'acquérir la certitude de ce qu'il soupçonnait; l'occasion ne tarda pas à se présenter.

Le jardinier, impatienté de voir que ses remontrances étaient sans effet, résolut de renouveler son expérience, pour dégoûter tout à fait le jeune Henri de ses courses à cheval; et, pour que cette fois l'envie ne lui prît pas de recommencer, il pensa qu'il ne ferait pas mal de tripler la dose, afin que la détonation fût plus efficace.

Mais comment faire? Le peu de poudre qu'il avait pu se procurer dans le château avait été brûlé à la première explosion. Après y avoir bien réfléchi, il pensa que Mullern devait en avoir chez lui une quantité plus que suffisante pour mettre son projet à exécution, et résolut de profiter d'un moment où il s'absenterait pour prendre ce qu'il lui en fallait.

Effectivement, Mullern ne tarda pas à descendre; il aperçut notre homme rôdant autour du château. Il feignit de s'éloigner sans se douter de rien; mais après avoir fait quelques pas, il revint doucement derrière le jardinier. Ce dernier entra dans la chambre, ne soupçonnant pas qu'il était suivi, il prit la poudre qu'il crut nécessaire, et regagna bien vite le jardin, en riant dans sa barbe du nouveau tour qu'il allait jouer à l'élève de notre hussard.

Mais Mullern avait tout vu!... et, ayant acquis la preuve convaincante du complot du jardinier, se promit d'en tirer une vengeance éclatante: après avoir bien médité son plan, il laissa le jardinier préparer tout pour rendre son explosion plus bruyante, et attendit avec impatience l'instant fixé pour l'exécution de son projet.

Il arriva enfin ce moment si désiré par Mullern et par le jardinier. Ce dernier, après avoir bien préparé son artifice, va se tapir dans le buisson d'où il doit mettre le feu à la mèche. Il n'attend pas longtemps: le galop d'un cheval se fait entendre... il approche... Aussitôt il met le feu à la traînée de poudre... Mais, ô surprise! ô désespoir!... il saute lui-même loin de son buisson, enlevé par la force de la poudre, et retombe sur le gazon en poussant des cris aigus.

On se doute bien que c'était Mullern qui avait coupé la traînée de poudre par une autre traînée qui aboutissait au buisson où le jardinier était caché, et qu'il avait garni de poudre de manière à lui ôter l'envie de faire sauter les autres.

Quant au cheval qui avait galopé, il n'était pas monté: Mullern avait eu soin de retenir son élève, en l'avertissant du piège qu'on lui tendait.

«Ah! ah!... coquin, c'est donc toi qui veux faire sauter ton jeune maître, parce qu'il lui plaît de labourer tes épinards avec les pieds de son cheval!... Triple canonnade! je ne sais à quoi il a tenu que je ne t'aie fait sauter aussi haut que le clocher du village!...—Mais M. Mullern!... c'était pour le bien de M. de Framberg ce que j'en faisions!... que dira not'maître quand il trouvera son jardin dans l'état ous qu'il est?—Apprends, maroufle, que mon colonel aime mieux son fils que ses légumes, et que tant qu'il plaira à mon élève de mettre le château sens dessus dessous, ce n'est pas à toi qu'il appartient d'y trouver à redire.»

Le jardinier se tut, et regagna clopin clopant sa maisonnette, en envoyant au diable les jeunes gens, les chevaux et les hussards. Quant à Mullern, fier de la réussite de son projet, il alla célébrer sa victoire le verre à la main, et, cette fois, M. Bettemann passa la nuit sous la table.

CHAPITRE VI.

LA FERME ET LE GRENIER A FOIN.

C'est ainsi que se passait la jeunesse de notre héros, et il atteignit l'âge de quinze ans en continuant de faire enrager tous les habitants du château. Mais il montait parfaitement à cheval, il se battait presque aussi bien que son maître, et Mullern jurait par ses moustaches que son élève lui ferait honneur.

A quinze ans, Henri avait l'air d'un homme, et les passions devaient être aussi précoces chez lui que le physique; il était grand, bien fait, d'une figure noble et agréable, aussi prompt à s'excuser d'une faute que léger à la commettre; il était brave, humain, sensible, mais emporté, violent, impétueux dans ses désirs, brusque dans ses actions, et ne connaissant aucun frein, aucune modération. Avec un pareil caractère, et gouverné par Mullern, il ne pouvait manquer de faire parler de lui en bien et en mal.

Le séjour du château de Framberg commençait à ennuyer beaucoup notre jeune homme, qui brûlait du désir de voyager et de connaître le monde. Tous les jours Mullern lui faisait espérer que le colonel allait arriver, et qu'alors il changerait de manière de vivre; mais le temps s'écoulait, et le colonel n'arrivait pas.

Henri, las de se promener à cheval dans le château, étendait, depuis quelque temps, ses courses dans la campagne, et ne revenait que lorsque la fatigue ou le besoin le forçait à prendre du repos. Mullern, qui n'était plus dans l'âge où l'on se fait un plaisir de s'éreinter, laissait quelquefois son élève faire seul ses promenades lointaines, à condition cependant qu'il reviendrait toujours avant la nuit.

Un jour il partit comme à son ordinaire, mais l'heure habituelle de son retour se passa sans qu'il reparût au château. Mullern, occupé à vider une vieille bouteille de rhum avec M. Bettemann, ne s'aperçut pas d'abord de l'absence de Henri; cependant la nuit étant avancée, il demanda si M. le comte était de retour, et on lui répondit que non; alors il commença à éprouver quelques inquiétudes, mais il présuma que Henri s'étant éloigné plus que de coutume, n'avait pas prévu que la nuit le surprendrait avant d'arriver au château.

Cependant le temps se passait: minuit sonna, et Henri ne revenait pas; Mullern, ne pouvant plus résister à son impatience et à la crainte qu'il ne fût arrivé quelque malheur à son cher élève, fit seller un cheval, le monta et ordonna aux autres domestiques de partir tous par différents chemins pour aller à la recherche de leur jeune maître.

Le temps était sombre; Mullern laissa prendre à son cheval la première route venue, en ayant soin de lui presser les flancs de manière à ce qu'il ne s'endormît pas. Après avoir galopé assez longtemps sans découvrir âme qui vive, Mullern aperçoit enfin une petite lumière dans l'éloignement: aussitôt il dirige sa course de ce côté, espérant apprendre enfin quelque chose touchant l'objet de ses recherches.

La lumière que Mullern avait aperçue venait de la croisée d'une ferme située au milieu des champs. Mullern frappe rudement à la porte; un gros dogue se fait entendre et répand l'alarme dans toute la maison. «Qui frappe ainsi? demande une grosse voix partie du rez-de-chaussée.—Allons, ouvre, butor, et on te l'apprendra.—Ouvrir à c't' heure-ci... oui-dà! Voyez-vous c'malin qui croit qu'on laisse entrer comme ça les voleux!...—Qu'appelles-tu voleur! apprends, manant, que c'est un ancien maréchal des logis, le précepteur du fils du colonel Framberg, qui te fait l'honneur de venir chez toi.—Oui!... va! j'donnons dans ces gausses-là!...—Allons, ouvriras-tu? ou avec mon sabre je fais sauter la serrure.—Ah! il est armé!... Holà, à moi, César, Castor! tombez-moi sur c'coquin-là!...» En disant ces mots, le fermier ouvre la porte de la cour et lâche les deux dogues, qui se jettent sur Mullern: celui-ci, furieux de voir que le paysan n'a pas eu plus de respect en entendant prononcer ses titres et qualités, entre à cheval dans la cour, coupe la tête avec son sabre au premier dogue qui se présente à lui, saute à bas de son cheval, se précipite dans la pièce où était le fermier, et cherche celui sur lequel il veut exercer sa vengeance. Mais ce dernier, saisi de crainte en voyant à quel démon il a affaire, prend la fuite pour aller réveiller les garçons de ferme et toute la maison. Mullern, que rien n'arrête, monte un escalier, puis un autre, et arrive au grenier à foin. La porte était fermée. Présumant que son homme s'y est réfugié, il la force, entre, la referme solidement, et s'occupe à faire à tâtons l'examen de l'endroit où il est.

Le plus profond silence régnait en ce lieu; cependant, en retournant les bottes de foin, Mullern croit entendre le bruit d'une respiration entrecoupée; il s'avance, tâte doucement autour de lui, et reste fort étonné de sentir sous sa main des appas tout à fait féminins. Il continue à tâter; on ne bouge point; ce qu'il touche lui fait bien augurer de ce qu'il ne voit pas; et, animé par la chaleur de son opération, Mullern commence par se venger sur la femme du fermier de l'affront que celui-ci lui a fait.

Mais comment la fermière se trouvait-elle là, au lieu d'être tranquillement à dormir dans son lit?... C'est ce qu'il est bon d'apprendre au lecteur.

Le fermier était un gros homme tout rond, qui avait dû valoir son prix dans son temps; mais il commençait à n'être plus de la première jeunesse, et la fermière, qui était une commère d'une humeur gaie et d'un tempérament robuste, trouvait, depuis quelque temps, que son époux n'était plus bon qu'à faire aller la ferme; c'est pourquoi elle avait jugé à propos de loi adjoindre son premier garçon, jeune homme qui promettait beaucoup, et qui soulageait le fermier dans ses fonctions conjugales.

A cet effet, elle se rendait tous les soirs dans le grenier à foin, pendant que son mari s'occupait en bas à faire ses comptes de la journée, et le garçon de ferme, de son côté, était exact au rendez-vous. Ils y étaient donc tous deux; et, dans le feu de leur conversation, ils n'avaient pas entendu celle qui avait lieu entre Mullern et le fermier. Ce n'est qu'au moment où celui-ci lâcha ses chiens que le garçon de ferme avertit sa compagne qu'il se passait quelque chose en bas. La fermière était d'avis de ne point se déranger pour si peu; mais le jeune homme, qui ne se souciait pas d'être surpris par son adjoint supérieur, laissa sa belle pour aller voir ce qui se passait. Il paraît que Mullern se vengeait vigoureusement, et que la fermière prenait plaisir à souffrir pour son mari, car notre hussard était encore en train d'exhaler sa colère, lorsque le bruit que faisaient plusieurs hommes en montant l'escalier, attira l'attention de la fermière, qui devait être assez contente de sa nuit. «Il est là, disait le fermier à ses garçons, j'en sommes sûr!... Gros-Jean, prépare ta fourche; et toi, Pierre, tu le prendras par le milieu du corps.»

Mais Pierre, qui était le garçon en question, et qui craignait qu'on ne trouvât la fermière dans le grenier, assurait à son maître que le voleur n'était pas là, et qu'il l'avait vu se sauver dans la cave. «C'est égal, dit le fermier, qui avait à cœur la mort de son chien, entrons toujours là, et s'il n'y est pas, j'varrons toujours ben ailleurs par après.» En disant ces mots, il se mit à taper sur la porte à coups de fourche et de balai. La fermière, qui reconnut la voix de son époux, engagea Mullern, auquel elle portait le plus tendre intérêt, à se sauver sans délai, s'il ne voulait pas être étranglé par son mari. Mullern, dont les sens étaient rafraîchis par la vengeance qu'il avait prise, ne demandait pas mieux que de s'échapper, pensant avec raison que toute sa valeur ne pourrait rien contre le nombre qu'il aurait à combattre; mais par où fuir?... il n'y avait pour toute sortie au grenier que la porte qui était déjà gardée, et une fenêtre donnant sur la cour: la sauter, c'était éviter un péril pour tomber dans un autre; se cacher sous les bottes de foin, on ne manquerait pas de les visiter: que faire?... Il fallait de la présence d'esprit pour se tirer de là; ce fut la fermière qui en trouva le moyen.

«Eh quoi!... s'écria-t-elle, not'homme, c'est toi qui es là!...—Tiens, jarni! c'est Catherine! quoi que tu fais donc là?—Pardine, c'est tout simple, quand j'ai entendu le tintamarre qui se faisait en bas, je m'suis sauvée dans l'grenier d'peur des voleux...—Il n'y est donc pas, l'coquin que j'cherchons?—Tiens, s'il y était, est-ce que j'serions restée si tranquille, oui-dà!... Mais attends, j'vas t'ouvrir, tu verras toi-même...»

En disant cela, la fermière fit cacher Mullern, et ouvrit la porte. «Pardine, c'est ben inutile que j'y regardions, dit le fermier, puisque tu y étais!...—Quand j'vous dis, not'maître, que j'lons vu se sauver à la cave, reprit Pierre.—Eh bien, descendons-y tous, mes enfants; j'ons pris ma carabine; et, morguenne, y passera un vilain quart d'heure.» En disant ces mots, toute la troupe descendit l'escalier pour aller visiter la cave; et Mullern, qui les suivait par derrière, arriva dans la cour, y trouva son cheval, sauta dessus, et sortit de la ferme au grand galop.

Comme le jour commençait à poindre, Mullern pensa qu'il ferait bien de regagner le château, afin de voir si pendant son absence Henri ne serait pas revenu. Il commençait à distinguer dans le lointain les tours du château de Framberg, lorsque le bruit d'un cheval lui fait tourner la tête; il s'arrête, regarde, et aperçoit Henri qui revenait tranquillement rejoindre son précepteur.

«Ah! vous voilà donc, monsieur!... je vous retrouve enfin!... N'est-ce pas une belle heure pour rentrer se coucher!—Eh! toi-même, mon cher Mullern, d'où viens-tu?... Ah! ah! ah!... comme tu es fait!... où t'es-tu donc fourré, mon ami, pour qu'on t'ait mis dans un pareil état.» En effet, Mullern, qui n'avait pas eu le temps de se rajuster, était couvert de foin depuis les pieds jusqu'à la tête.

«D'où je viens, monsieur! morbleu! vous êtes cause que, pour courir après vous, je me suis fait de belles affaires; j'ai forcé une maison, tué les chiens, rossé le fermier, et... un moment plus tard enfin, j'allais être étranglé, sans la pitié d'une femme qui a trouvé apparemment que j'étais encore trop jeune pour mourir, et qui m'a procuré les moyens de m'échapper.—Ah! mon bon Mullern, que je suis fâché d'être la cause!... Mais aussi, pourquoi vas-tu te mettre dans la tête de courir après moi? Je ne suis plus un enfant, et je suis assez grand pour aller tout seul.—Oh! oui, voilà un fier homme!... je voudrais bien savoir comment, à ma place, vous vous en seriez tiré cette nuit!... Mais il ne s'agit pas de cela. J'espère, monsieur, que vous allez me dire ce que vous avez fait depuis hier.—Oui, mon ami, tu vas tout savoir, et tu verras toi-même que je n'ai pas tort.—J'en doute beaucoup, mais c'est égal, parlez.—Tu sauras donc qu'après avoir longtemps parcouru la campagne, je me trouvai surpris par la nuit et fort loin du château; comme j'étais incertain de la route qu'il me fallait prendre pour y revenir, je m'adressai à un paysan, qui m'apprit que je n'étais qu'à deux lieues d'Offembourg. J'avais donc fait près de six lieues en m'éloignant du château. Je pouvais m'égarer en y retournant; je pensai qu'il était plus sage d'aller passer la nuit à la ville. J'en demandai le chemin au paysan, qui me l'indiqua, et je partis. Mais je n'avais pas fait un quart de lieue, lorsque j'aperçus une petite maison, simple, mais de bonne apparence; je m'approche. O surprise!... des sons mélodieux parviennent jusqu'à moi; une musique divine se fait entendre, et je reste près d'une heure immobile devant cette habitation, écoutant une voix qui va jusqu'à mon cœur!—Ah, diable!—Poussé enfin par la curiosité, ou plutôt par le sentiment secret qui me maîtrisait, je résolus de connaître la personne qui faisait naître en mon âme de si douces sensations!... Je frappe, une bonne vieille m'ouvre la porte; je demande à parler à la maîtresse de la maison. Elle m'introduit dans un petit salon; une dame d'un âge mûr était occupée à lire, et auprès d'elle... Ah!... mon ami!... comment pourrai-je te peindre ce que l'univers a de plus parfait!... ce que la nature a formé de plus beau, un ange enfin!...—Et cet ange faisait de la musique?—Oui, mon ami; c'était la personne que j'avais entendue. A mon approche, elle se tut; la vieille dame se leva, et demanda ce qui lui procurait l'honneur de me voir. Je me nommai, et je lui racontai comment je m'étais égaré de ma route sans m'en apercevoir. Au nom du comte de Framberg, je vis un sourire de bienveillance animer sa physionomie.—Parbleu! je le crois bien.—Elle m'offrit d'attendre le jour dans sa maison. Je lui exprimai mes craintes de la déranger.—Et cependant vous restâtes?—Sans doute!... Je me plaçai à côté de ces dames; la conversation s'engagea: la jeune personne paraissait timide et réservée; mais la vieille dame, qui était un peu bavarde, m'apprit que, depuis douze ans environ, elles habitaient la maison où je les avais trouvées; qu'elles ne voyaient personne, parce que le père de Pauline (c'est le nom de la jeune demoiselle) n'aimait pas la société; qu'il était absent depuis quelque temps pour des affaires d'importance, et qu'elles attendaient avec impatience son retour, qui devait leur apprendre si le but de son voyage était rempli.—Oh! oh! voilà bien du mystère!... Enfin?—Enfin, mon ami, tout en parlant ainsi, la nuit s'écoula; dès que j'aperçus le point du jour, je me levai, en faisant mes excuses à ces dames de les avoir fait veiller si tard...—Après?—Je leur demandai la permission de venir quelquefois troubler leur solitude; la bonne dame fit d'abord quelques difficultés...—Il fallait lui dire que vous étiez mon élève.—Mais enfin elle consentit à me recevoir quelquefois, afin d'égayer un peu la solitude de sa chère Pauline, et parce qu'elle pensait que le fils du colonel Framberg était digne de cette préférence. J'étais au comble de la joie! La jeune personne ne me parut pas fâchée de la détermination de sa tutrice, et je m'éloignai, emportant avec moi l'espoir de revoir bientôt celle qui occupera désormais toutes mes pensées!—C'est très-bien, monsieur; ainsi, à seize ans, vous voilà déjà amoureux!...—Oh! pour la vie, Mullern!...—Vous avez joliment profité des leçons de sagesse que je vous ai données!... Allons, croyez-moi, laissez là votre nouvelle passion, qui ne vous conduira à rien de bon!... et qui vous fera faire plutôt quelques sottises, si je n'y prends garde...—Tu n'y penses pas, Mullern; que j'oublie cette femme adorable!... cette femme pour qui je donnerais déjà ma vie!... Mais tu n'as donc jamais aimé?...—Pardonnez-moi, monsieur; j'ai aimé la gloire, le vin et les femmes; mais quant à ces dernières cependant, je ne m'y suis jamais livré que modérément, et j'ai toujours eu soin d'éviter ces grandes passions qui vous écartent de vos devoirs, vous font vivre en Don Quichotte, et vous donnent l'air d'un imbécile!... Croyez-moi, c'est ainsi que l'on est heureux, et non pas en se remplissant la tête de chimères qui ne deviennent jamais des réalités!...—Malgré tous tes beaux discours et ta morale, dont je fais beaucoup de cas, tu ne m'empêcheras pas, mon cher Mullern, de croire que l'amour véritable est le seul bonheur sur la terre; et qu'importe que ce soit une chimère, si elle nous rend heureux?—Allons, je vois bien que je perdrais mon temps à vous moraliser, et j'y renonce; mais au moins je voudrais que l'objet de votre transport en fût digne, et non pas que vous vous livrassiez à une aventurière, comme un apprenti en amour!...—Ah! garde-toi, Mullern, d'outrager celle que j'aime!...—Mais savez-vous seulement le nom de son père?—Certainement; il se nomme Christiern.—Christiern!... je n'ai jamais entendu ce nom-là sur le champ de bataille!...—Et pourtant il est militaire.—Militaire! c'est bien heureux.—Ainsi tu vois que ce sont des femmes...—Je vois... je vois que nous voici au château, et qu'il est temps d'aller se coucher; en vérité, monsieur, vous me faites mener une jolie vie!... Un maréchal des logis se mettre au lit quand tout le monde se lève!...—Mais qui t'empêche de rester debout?—C'est que je suis éreinté d'avoir galopé toute la nuit!...—Et peut-être aussi de t'être tant roulé sur le foin,» ajouta Henri en riant.

Ici Mullern se mordit les lèvres et rentra dans sa chambre, de peur que ce ne fût au tour de son élève à lui donner des leçons.

CHAPITRE VII.

RÉCEPTION DU COLONEL.

Pendant près de six mois qui s'écoulèrent après l'aventure de Henri, il se rendit tous les jours à la maison de sa belle, malgré les représentations de Mullern, et la fatigue que lui occasionnaient ces courses réitérées.

Un jour, pourtant, Mullern fut très-étonné, en se levant, de trouver encore Henri au château. «Eh quoi! vous n'êtes pas parti?—Non, Mullern, et je reste.—Bah! votre Dulcinée vous aurait-elle déjà joué quelques tours de sa façon?—Ma Pauline est incapable de changer!...—Elle vous a donc dit qu'elle vous aime?—Penses-tu que, depuis près de six mois que je la vois, nos cœurs ne se soient pas entendus, et que nos yeux n'ont pas exprimé notre amour?...—Oh! je vois bien que c'est une demoiselle qui connaît le service!—Si je n'y suis pas allé ce matin, c'est que la bonne dame Reinstard (c'est le nom de celle qui lui sert de mère) m'a averti que le père de ma Pauline devait arriver d'un moment à l'autre, et qu'il pourrait se formaliser de mes visites avant d'être instruit du commencement de notre connaissance.—Ainsi vous voilà séparé de votre belle pour longtemps.—Pour longtemps!... oh! j'espère bien d'ici à quelques jours me présenter à son père; il me verra, il m'aimera, et...—Et si c'est un homme raisonnable, il vous mettra à la porte de chez lui.—En vérité, Mullern, tu me désespères avec tes réflexions.—Ah! c'est que moi je ne suis pas amoureux, je dis ce que je pense.»

Au bout de quinze jours, Henri, ne pouvant plus tenir à son impatience, résolut d'aller à la demeure de son amante; mais cette fois Mullern voulut accompagner son élève, car il était bien aise de voir le père de la demoiselle, et de connaître aussi l'objet de ses affections. Henri aurait préféré aller seul; mais Mullern lui objecta qu'il était plus convenable qu'il l'accompagnât, et que si le père de Pauline était un brave militaire, la vue d'un ancien maréchal des logis lui inspirerait plus de confiance que celle d'un jeune étourdi. Ils partirent donc tous deux. Henri, pressé par le désir de voir sa belle, faisait aller son cheval ventre à terre; Mullern avait beau lui crier qu'il ne pouvait pas le suivre, c'était une raison de plus pour que notre jeune homme ne s'arrêtât pas.

Enfin, ils aperçoivent cette maison tant désirée. Henri est bientôt en bas de son cheval; Mullern examine l'habitation, qui a peu d'apparence, et branle la tête d'un air mécontent. Henri frappe. Au bout de quelques minutes une vieille femme vient ouvrir la porte; mais Henri ne reconnaît plus la domestique qu'il a coutume de voir; il demande, en tremblant: «M. Christiern?—Il n'habite plus ici depuis huit jours, monsieur.—Grand Dieu! et sa fille? et madame Reinstard?—Sa fille a suivi son père, et madame Reinstard les a accompagnés.» Henri reste comme frappé par la foudre; Mullern rit aux éclats.

«Ah! ah! ah! mille bombes! je suis bien aise que vous soyez débarrassé de votre belle inconnue...—Non, fût-elle au bout de l'univers, je l'y découvrirai!» s'écrie Henri; et il commence par interroger la bonne femme sur le départ de M. Christiern; mais il ne peut rien en apprendre, sinon que les trois personnes qui habitaient la maison sont parties sans faire connaître le motif ni le but de leur voyage, et que la personne qui y demeure maintenant ne connaît nullement ses prédécesseurs. En disant ces mots, la vieille ferme la porte, et laisse nos voyageurs sur le grand chemin.

Henri, désespéré, veut aller à Offembourg, parcourir les environs, se mettre en quatre pour retrouver sa belle; mais Mullern n'entend pas raison, et il le force à reprendre avec lui le chemin du château.

Ils y étaient depuis quelques jours, Henri ne rêvant que voyage et enlèvements, et Mullern se félicitant du dénoûment de cette intrigue, lorsqu'ils apprirent que le colonel Framberg serait sous peu de retour au château.

Mullern ne se sent pas de joie. Il va revoir son colonel, son bienfaiteur! Il met tout sens dessus dessous pour que le comte soit reçu dans ses domaines avec les honneurs qui lui sont dus.

Tous ses vassaux prennent les armes; Mullern les exerce depuis le matin jusqu'au soir, ordonne des combats, des évolutions. M. Bettemann lui-même, qui, depuis quelque temps, n'était plus propre qu'à s'enivrer, M. Bettemann est forcé de porter le mousquet, de prendre part aux exercices, et de monter deux fois par jour la garde sur les remparts du château, ce qui ne laisse pas de lui déplaire fort; mais Mullern pense que c'est le meilleur moyen de le former.

Henri oublie un moment celle qui lui fait tourner la tête, et l'arrivée de son père, qu'il n'a pas vu depuis longtemps, occupe tout à fait ses esprits; il partage l'activité de Mullern, et attend avec impatience le moment de presser son père dans ses bras. Il arrive enfin ce moment si désiré. M. Bettemann, qui était en sentinelle ce jour-là, aperçoit de loin la voiture du colonel. Suivant les ordres de Mullern, il tire son coup de fusil pour annoncer son arrivée, et tombe par terre à la détente de l'arme à feu.

Tout est bientôt en mouvement dans le château; Mullern court relever la sentinelle; il fait baisser le pont-levis, tous les paysans se rangent sur deux lignes. Mullern leur recommande de tirer tous ensemble dès que la voiture entrera dans le château, et M. Bettemann se sauve à la cave pour ne pas entendre ce bruit épouvantable; mais Mullern, qui ne le perd pas de vue, court après lui, et le force à rentrer dans les rangs, en lui donnant un vieux fusil, qui, lui assure-t-il, fera bien moins d'effet que l'autre.

Enfin le bruit des chevaux se fait entendre, la voiture passe le pont-levis, Mullern donne le signal: tous les paysans tirent à la fois. M. Bettemann, effrayé ou électrisé par cette décharge soudaine, essaye de faire comme les autres; mais le fusil, qui n'avait pas servi depuis longtemps, se crève et éclate dans le nez de M. Bettemann, qui se roule en hurlant sous les pieds des chevaux: ceux-ci, que les cris du précepteur effarouchent, se mettent à galoper dans la cour à tort et à travers, faisant fuir devant eux les vassaux du colonel; Mullern crie à tue-tête pour rallier sa troupe; Henri court après les chevaux, qui, stimulés par le vacarme, galopent de plus belle, et ne s'arrêtent que devant une mare, dans laquelle ils font rouler la voiture, qui écrase, en tombant, une demi-douzaine de canards.

Enfin les chevaux sont arrêtés, et Henri court relever son père qui a roulé dans la mare, mais qui, heureusement, en est quitte pour son grand uniforme couvert de fange, et pour avoir au derrière une oie qui avait cherché son refuge près de lui, et qui s'était attachée à sa culotte.

Pendant que l'on s'occupe à ôter l'animal, qui ne voulait pas lâcher prise, Mullern s'avance d'un air consterné. «Ah! mon colonel!... daignerez-vous excuser... si la réception que je vous avais préparée a manqué son effet!...—Ce n'est rien, mon cher Mullern, ton intention était bonne et cela me suffit.—C'est la faute de ce b..... de Bettemann; mon colonel!...—J'en serai quitte pour changer d'habit.—Et lui pour un œil, mon colonel.—Mais où est mon fils!... Mon Henri, viens donc dans mes bras!...» Le jeune homme se précipite dans les bras du colonel, qui le regarde avec attendrissement, en s'écriant: «C'est elle!... c'est ma Clémentine!...» Et il le serre tendrement contre son cœur. Henri, de son côté, sentit naître dans son âme le sentiment profond de respect et de reconnaissance qu'il devait à celui qu'il regardait comme son père.

Après quelques instants donnés à la sensibilité, le colonel pensa qu'il ne ferait pas mal d'aller se déshabiller; il engagea Henri à aller voir si tout était rentré dans l'ordre au château, et il fit signe à Mullern de le suivre dans son appartement.

«Eh bien! mon cher Mullern, dit le colonel lorsqu'ils furent seuls, c'est à toi que j'ai confié mon cher Henri, il y a près de douze ans. Pendant que j'ai employé ce temps à parcourir le monde, à battre les ennemis, à me distraire enfin du souvenir déchirant de la perte d'une femme qui méritait si bien mes larmes et mes regrets, comment l'as-tu passé, toi, que j'ai chargé spécialement de former le cœur de mon fils? Tu n'as pu encore me rendre compte de tes peines, de tes soins, et de la manière dont tu t'y es pris pour faire de Henri un homme dont je n'aie jamais à rougir; dis-moi, y as-tu réussi?—Oui, mon colonel, et fièrement réussi, je m'en vante. Allez, le jeune homme est un gaillard qui fera des siennes!...—Comment!...—C'est-à-dire, mon colonel, qu'il fera parler de lui: d'abord, il est brave, j'en réponds!... et il se bat! ah! j'espère que vous le verrez vous-même, et que vous m'en ferez compliment!...—Ensuite?—Ensuite, il est humain, généreux, sensible! Oh ça, pour sensible!...—Je vois qu'il aura toutes les vertus de sa mère.—Oh! oui, mon colonel, je crains seulement que cette sensibilité-là ne le mène trop loin!...—Que veux-tu dire?—Oh! c'est que le jeune homme aura diablement de goût pour le sexe!...—Tu crois?—Parbleu, si je le crois...» (Ici, Mullern s'arrêta, se rappelant qu'il avait promis à Henri de cacher au colonel son aventure avec sa belle.)

«Ainsi, Mullern, tu es donc entièrement satisfait de mon fils?—Oui, mon colonel, très-satisfait; c'est un élève qui me fera honneur un jour, j'en suis certain. Ce n'est pas qu'il n'ait bien aussi quelques petits défauts... D'abord, il est violent, impatient, emporté...—Oh! oh! tu ne m'avais pas dit cela!—Mais, soyez tranquille, mon colonel, ces défauts se corrigent avec l'âge, et, lorsque le cœur est bon, il y a toujours du remède, et le sien l'est! oh! j'en réponds, autant que le vôtre, mon colonel!... il était digne d'être votre fils...—Que dis-tu, Mullern?» s'écria vivement le colonel. Mullern se troubla, se gratta l'oreille, et s'aperçut qu'il avait dit une bêtise; cependant il prit son parti, et répondit: «Ma foi, mon colonel, puisque le mot est lâché, je ne chercherai pas à me rétracter; d'ailleurs, tenez, je ne sais pas dissimuler, et j'avoue que cela me coûtait d'avoir quelque chose à vous cacher, mon colonel.—Eh bien! Mullern, puisque tu sais le secret de la naissance de Henri, je ne veux plus feindre avec toi; d'ailleurs, le hasard!... les événements me forceront peut-être un jour à tout lui dire; et si je venais à perdre la vie avant de lui avoir révélé ce secret, je ne serais pas fâché qu'un autre que moi en fût dépositaire. Mais, songe bien, Mullern, à ne jamais divulguer à personne ce que je vais t'apprendre, sans y être forcé par les circonstances les plus impérieuses, ou sans un ordre de ma part!...—Soyez sans inquiétude, mon colonel, je vous en donne ma parole; vous me connaissez, et vous savez que Mullern est incapable de violer son serment.» Le colonel Framberg apprit alors à Mullern tout ce qui concernait la naissance de Henri, ainsi que le véritable nom de son père, que Clémentine lui avait dit.