»Cette nouvelle anéantit tous mes projets de bonheur. Je ne songeai plus qu'à mourir pour rejoindre ma Clémentine. Plusieurs batailles se livrèrent; je cherchais la mort dans les rangs ennemis; mais elle fut sourde à mes vœux, et je n'y trouvai que la gloire. Je fus fait capitaine; et le temps, ainsi que le souvenir de ma petite Pauline, parvinrent enfin à calmer mon désespoir, je venais passer tous mes quartiers d'hiver auprès de celle qui me croyait son père, et je me gardai bien de lui apprendre le contraire, afin de lui éviter des chagrins qui n'auraient fait que répandre une teinte sombre sur les beaux jours de sa jeunesse.

»J'étais aussi heureux que je pouvais l'être; je regardais Pauline comme ma fille, et jamais il ne me vint dans l'idée que le fruit de mes amours avec Clémentine pouvait être ce Henri de Framberg que chacun nommait votre fils.

»Le désir de revoir ma patrie vint enfin troubler ma tranquillité. Vous savez le reste, monsieur le colonel, et je ne puis assez vous exprimer toute la reconnaissance que je vous dois.»

CHAPITRE XXII.

PEU INTÉRESSANT, MAIS NÉCESSAIRE.

Qui pourrait peindre la joie du colonel Framberg en apprenant que Pauline n'est pas la sœur de Henri? «Ils pourront donc se livrer sans remords à leur tendresse!... dit-il à d'Orméville; car je ne doute pas que vous n'approuviez leur amour?—Ah! monsieur le colonel, répondit ce dernier, croyez-vous que je retrouverais mon fils pour faire son malheur! et d'ailleurs n'avez-vous pas toujours sur lui les droits d'un père, puisque vous lui en avez tenu lieu si longtemps? vous les conserverez ces droits respectables, et je regarderais Henri comme indigne de ma tendresse, s'il n'avait pas toujours pour vous la même affection.»

Les deux amis s'embrassèrent cordialement, en se jurant réciproquement d'avoir toujours pour Henri et Pauline la tendresse d'un père. Mais, à propos, dit le colonel, n'avez-vous jamais fait aucune démarche pour découvrir quels étaient les parents de cette pauvre petite, et pour savoir d'où venait la haine des monstres qui voulaient sa mort?—Jamais, je vous l'avoue, je n'ai cherché à les découvrir; d'abord, j'ai pensé que je prendrais une peine inutile; il m'aurait fallu retourner dans un pays où je ne connais personne, pour y chercher des gens qui, certainement, n'auront pas attendu mon retour pour fuir des lieux qu'ils avaient tant d'intérêt d'abandonner, ainsi qu'ils me l'avaient dit; ensuite j'ai réfléchi sur la situation de ma chère Pauline; elle était heureuse, tranquille auprès de moi, et j'allais peut-être troubler son repos, réveiller contre elle la haine de ses ennemis, en cherchant à lui faire connaître des parents qui, sans doute, s'intéressent peu à elle, puisqu'ils n'ont fait aucune démarche pour la retrouver.—Vous avez raison relativement au premier point, mon cher d'Orméville; mais, quant au second, je ne suis pas de votre avis; car, maintenant que Pauline a en nous des protecteurs, des amis, qui sauront la garantir des pièges de ses vils ennemis, que voulez-vous qu'elle craigne, si nous cherchions à découvrir sa naissance pour lui faire rendre sa fortune? car elle doit en avoir, n'en doutez pas, mon ami; c'est toujours pour de l'or qu'il y a des êtres capables de se porter aux plus grands forfaits.—Je le pense comme vous; mais que faire? quels moyens employer?—Nous y réfléchirons... je me rappelle... oui, peut-être ceux que nous cherchons ne me sont-ils pas inconnus.—Que voulez-vous dire?—Vous vous souvenez de l'aventure qui vous est arrivée dans la forêt auprès de Strasbourg, et où Henri vous sauva la vie?—Ah! je ne l'oublierai jamais!—N'avez-vous pas réfléchi que ces deux hommes, qui n'étaient pas des assassins ordinaires, pouvaient être des envoyés de ceux qui vous ont remis l'enfant, et qui veulent vous punir de ne pas avoir obéi à leurs ordres?—Je l'ai pensé dans le moment; mais comment supposer que je retrouve en France, et auprès de moi, des gens qui ont tant d'intérêt à me fuir?—Certes, ils ne vous y cherchaient pas; mais s'ils vous y ont rencontré, ils auront cru nécessaire de vous sacrifier à leur sûreté. Rappelez-vous qu'ils vous croient Autrichien d'origine, et que, ne pensant pas vous trouver en France, c'était une raison de plus pour les engager à venir y demeurer.—Vous m'ouvrez les yeux, mon cher colonel, et je ne doute plus maintenant que les scélérats qui en voulaient à ma vie ne soient les mêmes qui avaient juré la mort de ma chère Pauline.—Apprenez donc comment j'espère les découvrir: Henri, en écoutant la conversation de ces deux misérables, avait eu tout le temps d'examiner leur visage; jugez de sa surprise, lorsqu'en se rendant à la petite maison où j'avais trouvé l'hospitalité, justement au milieu de la forêt, il reconnut dans le maître de cette habitation un de vos assassins, celui qui a échappé à la juste punition qui lui était due, en se sauvant à l'approche de Henri.—Se pourrait-il!... et cet homme?—Cet homme n'a pu reconnaître Henri, qu'il n'avait pas eu le temps d'examiner; mais, soit qu'il eût conçu des soupçons, le lendemain, lorsque nous partîmes, il avait déjà quitté sa maison.—Je ne doute pas qu'il ne puisse nous instruire de ce que nous avons tant d'intérêt à savoir; mais où le trouver maintenant?—Nous y parviendrons, n'en doutez pas. Dans le premier moment où Henri me le fit connaître, je refusai de punir un homme à qui je devais l'hospitalité; mais à présent que je suis instruit de tous ses crimes, je le découvrirai, dussé-je le chercher jusqu'au bout du monde.—Je vous seconderai, colonel, et nous parviendrons à démasquer les méchants.»

Les deux amis, d'accord sur ce point, songèrent que le plus pressé était de rejoindre leurs enfants, et le colonel, qui avait appris que Mullern et Henri étaient au château, écrivit au premier une lettre dans laquelle il lui détaillait tout ce qui lui était arrivé; il le chargeait de ménager à ses enfants le plaisir d'une nouvelle aussi heureuse, et, afin d'être plus tôt réunis, il engageait Mullern à venir avec Henri et Pauline au-devant d'eux. Cette lettre, une fois partie, le colonel et son ami firent tout préparer pour leur départ, et se mirent bientôt en route pour le château de Framberg. Laissons-les voyager, et revenons au château.

Lorsque Pauline eut fini de lire la lettre du colonel, elle partagea les transports de joie de Mullern, et son émotion fut si forte qu'elle pensa lui être fatale, et qu'elle perdit de nouveau l'usage de ses sens.

«Allons! triple bourrade!... dit Mullern, en mettant tout sens dessus dessous, voilà qu'avec ma diable de tête j'ai encore fait des bêtises, et que, pour avoir voulu lui causer trop de plaisir, je vais l'envoyer dans l'autre monde sans passe-port!...» Cependant, malgré les craintes de Mullern, Pauline revint à elle, et se trouva mieux que jamais. «Ah! mille bombes! lui dit notre hussard, ne recommencez plus vos évanouissements, car je finirais par en perdre la tête.»

Pauline voulait s'habiller tout de suite, pour aller au-devant de ses bienfaiteurs. «Un instant, dit Mullern, je n'ai pas envie que vous vous trouviez encore mal en chemin, et comme cela pourrait arriver, nous ne partirons qu'après-demain, parce que vous êtes trop faible pour vous mettre en route.»

Malgré tout ce que Pauline put dire sur sa santé, Mullern fut inexorable. «J'en suis aussi fâché que vous, lui dit-il, car je brûle de revoir mon colonel; mais je suis devenu sage par expérience, et il faut prendre patience.»

Après que le premier transport de joie fut passé, Pauline soupira et regarda tristement le ciel; de son côté, Mullern devint rêveur et se mit le poing sur l'oreille, comme c'était son habitude lorsque quelque chose l'affectait. Au bout d'une demi-heure de silence, ils se regardèrent tous deux.

«Je devine ce que vous allez me dire... dit Mullern à Pauline; nous l'avions oublié dans le premier moment de notre joie; mais cela ne pouvait pas durer.—Hélas!... où est-il maintenant?...—Il est à pleurer sa faute dans quelque coin, comme un pénitent!... Oh! s'il avait eu le courage d'attendre de pied ferme les événements, il ne nous aurait pas mis dans l'embarras où nous sommes;... car, qu'irons-nous faire sans lui devant ceux qui nous attendent?... Que dira mon colonel?—Que dira son père? qui croit le presser bientôt dans ses bras...—Que dirons-nous, si l'on nous demande le sujet de sa fuite?... Ah! mille escadrons! je crois que je redoute autant de voir mon colonel que j'avais d'impatience, il n'y a qu'un instant, d'aller me jeter à son cou.»

Enfin Mullern réfléchit qu'aidé du colonel et de d'Orméville, il découvrirait plus aisément Henri, et qu'une fois retrouvé, ils seraient tous parfaitement heureux. Tranquillisé par ces réflexions, il s'occupa de consoler Pauline, et y parvint sans peine. Elle avait trop de plaisir à le croire pour essayer de combattre ses raisons.

Les deux jours s'écoulèrent, et Franck, que Mullern avait chargé des préparatifs du départ, vint lui dire que la chaise de poste les attendait.

«Allons, partons, dit Mullern; et il envoya chercher Pauline. Pendant ce temps, notre hussard préparait un discours pour son colonel; car il redoutait le premier moment de l'entrevue. Il se promenait dans la cour, allait sur la porte du château, regardait dans la campagne, et disait en lui-même: «Où est-il, ce démon-là?... Que fait-il maintenant? Ah! s'il connaissait son bonheur!... Mais non, il aime mieux courir les champs et me faire damner, que de revenir vers moi... Cet élève-là m'a donné bien du fil à retordre.»

Pauline ne tarda pas à descendre, elle jetait de tristes regards sur ce château où, en si peu de temps, il lui était arrivé tant d'événements. Mullern la fit monter dans la voiture, en lui disant: «Tenez, j'ai un secret pressentiment que nous reviendrons bientôt ici plus contents que nous n'en partons.—Puisses-tu dire vrai!...» répondit Pauline en soupirant.

Mullern se plaça à côté d'elle, Franck monta en postillon, et ils s'éloignèrent du château.

La chaise de poste ne s'arrêta qu'une fois pour changer de chevaux jusqu'à Blamont; là, nos voyageurs descendirent à l'auberge de la poste, dans le dessein d'y passer la nuit.

CHAPITRE XXIII.

ATTENTAT, COUP DU SORT.

L'auberge était remplie de voyageurs; les gens couraient de côté et d'autre sans savoir à qui répondre; Mullern et ses compagnons eurent bien de la peine à parvenir jusqu'à l'aubergiste; enfin ils le rencontrèrent.

«Monsieur l'hôte, dit Mullern, donnez-nous vite des chambres avec des lits, et à souper.—Mon... monsieur l'hus... l'hus... sard... ça serait... ça serait... avec beau... beau... avec beaucoup de plaisir; mais c'est que... c'est que...—Eh bien! c'est que? voyons, tâchez de parler plus clairement.—Je... je, je n'en ai plus qu'une fort... fort jolie, avec un lit.—Allons, voilà bien le diable!» dit Mullern; comment allons-nous faire?... Cependant Pauline était trop fatiguée pour aller plus loin, Mullern l'engagea à prendre la chambre qui restait, espérant que lui et Franck trouveraient bien à se coucher quelque part, fût-ce encore au grenier.

Il fit signe à l'aubergiste de le conduire à la chambre en question, car il voulait éviter de lui parler, tant son bégayement l'impatientait.

Pauline fut conduite à une jolie pièce donnant sur la rue; et, comme elle ne voulut rien prendre, Mullern lui souhaita le bonsoir en l'avertissant qu'il viendrait la chercher le lendemain matin pour partir.

Mullern et Franck, qui n'avaient pas envie de se coucher sans souper, demandèrent à l'aubergiste où ils seraient servis le plus promptement: «Si... si... ces messieurs veulent venir à la, la... à la, la...—Allons, mille bombes! finirez-vous?...—A la ta... ta...—Au diable le maudit bègue, avec sa ta ta, les si si et la la; je crois, morbleu! qu'il s'amuse à nous solfier les psaumes du roi David!...—Monsieur, plus vous vous impatienterez, moins il parlera bien, dit Franck.—C'est fort agréable; en ce cas, charge-toi de le faire expliquer, car il me prend envie de lui délier la langue à coups de plat de sabre.»

Franck fut plus adroit que Mullern, car l'aubergiste les conduisit à la table d'hôte, où l'on allait souper. «Allons, va pour la table d'hôte, dit Mullern, nous verrons après à penser à nos lits.»

La chambre où l'on soupait était occupée par beaucoup de monde; cependant, en y entrant, Mullern distingua un homme qui se leva de table avec précipitation, et sortit de la chambre en mettant son mouchoir sur sa figure; notre hussard n'y fit pas grande attention, et alla prendre à table la place que le voyageur venait de quitter.

Mullern et Franck soupaient tranquillement depuis quelques minutes, s'occupant peu des autres voyageurs qui causaient entre eux, lorsque deux hommes, vêtus comme des rouliers, entrèrent dans la chambre, et vinrent s'asseoir en face de Mullern et de son compagnon.

La conversation ne tarda pas à s'engager entre ceux-ci et les nouveaux venus; ils paraissaient être de bons vivants, buvant sec et causant beaucoup. Ils mirent Mullern sur le chapitre de ses batailles, et quand une fois celui-ci était en train d'en parler, ce n'était pas pour peu de temps; sa tête s'échauffait, et il se croyait encore au moment de l'action. Les deux voyageurs paraissaient prendre beaucoup de plaisir à l'entendre et l'excitaient à continuer; tout en parlant, on buvait, et la conversation se prolongea tellement, que peut-être Mullern aurait passé la nuit sous la table, s'il ne s'était aperçu que Franck ronflait déjà à côté de lui.

«Il faut se coucher,» dit Mullern en se levant de table; il allait un peu de travers, mais cependant il pouvait encore se soutenir. Les deux voyageurs appelèrent l'aubergiste, et se donnèrent beaucoup de mal pour trouver une chambre à Mullern et à son compagnon. Notre hussard les remerciait en leur frappant amicalement sur l'épaule, et en jurant qu'ils étaient de bons enfants.

Grâce aux soins des deux voyageurs, Mullern et Franck eurent une petite chambre, à la vérité dans les mansardes; mais ils auraient dormi sur les toits... On les conduisit, et ils ronflèrent bientôt à l'unisson.

Dix heures venaient de sonner lorsque Mullern s'éveilla le lendemain. «Morbleu!... dit-il, voilà une belle conduite!... mais aussi je me rappelle qu'hier au soir il y a eu deux diables d'hommes qui nous ont fait boire comme des templiers. Allons, mille bombes! il faut réparer le temps perdu.»

En disant cela, Mullern poussa Franck, qui dormait encore, et ils s'habillèrent précipitamment. «Je suis certain, disait Mullern, que mademoiselle Pauline nous attend depuis plus de deux heures! tâchons de ne pas la laisser s'impatienter davantage.»

Il descend l'escalier quatre à quatre, et se rend au corps de logis où avait couché Pauline. Il frappe plusieurs coups à la porte; point de réponse. «Elle s'est ennuyée d'attendre, et elle est sans doute allée se promener au jardin,» se dit Mullern; et il descend vite l'escalier et traverse la cour pour aller au jardin. Chemin faisant, il rencontre l'aubergiste qui l'arrête: «Où?... où?... va, va monsieur?—Parbleu! je vais chercher la jeune dame qui a couché dans ce corps de logis, et qui n'est pas dans sa chambre; elle est probablement au jardin.—Pas du... pas du... pas du tout, monsieur sait bien qu'elle... elle... est partie.—Comment partie!... non, triple tonnerre, je ne le sais pas; mais cela ne se peut pas: voyons, quand? comment? avec qui?—Toutou... toutou... tout à l'heure.—Se pourrait-il?—Avec un homme qui qui... qui qui...—Allez au diable avec vos qui qui!» dit Mullern transporté de colère, et il repousse rudement l'hôte, qui va tomber le derrière sur la niche d'un gros dogue de basse-cour, lequel, effrayé de cette attaque imprévue, mort la fesse à celui qui venait de troubler son repos.

Mullern, se doutant qu'il y a quelque chose d'extraordinaire dans tout cela, prend le parti de courir après Pauline. «Quelle route a-t-elle prise? demande-t-il à une jeune servante qui était assise devant la porte.—La route de Lunéville, monsieur;» et aussitôt notre hussard saute sur le premier cheval venu, et prend la route de Lunéville.

«Elle est partie tout à l'heure, m'a-t-on assuré, se disait Mullern en galopant, ainsi elle ne peut être encore bien loin; j'aurais dû attendre Franck, le prévenir!... mais aussi ce diable d'homme m'avait tant impatienté!...»

Comme Mullern achevait ces réflexions, il lui sembla entendre des cris à quelque distance; il court vers l'endroit d'où ils partaient, et aperçoit une chaise de poste arrêtée. «Voyons, se dit Mullern: serait-ce celle que je cherche?» Aussitôt il fait aller son cheval ventre à terre; il approche et distingue une femme qui veut s'élancer hors de la voiture, et qui en est empêchée par un homme qui s'oppose à sa fuite. Cette femme c'est Pauline, et Mullern reconnaît dans cet homme un de ceux qui, la veille, ont pris tant de plaisir à l'écouter. «Ah! double traître! tu vas me le payer, dit notre hussard en s'avançant vers lui; mais comment se fait-il que cette voiture soit arrêtée? Il faut qu'il y ait un motif.» Le bruit de deux épées qui se croisent fait tourner la tête à Mullern, et il voit deux hommes se battant avec acharnement. «Bon! dit-il, un des deux est le défenseur de Pauline!...» Mais notre hussard, embarrassé, ne sait de quel côté porter ses pas; enfin il pense qu'il faut d'abord sauver celui qui expose sa vie pour protéger Pauline. Il court donc du côté des combattants... Mais, ô nouvelle surprise! l'un est M. de Monterranville que Mullern avait tant d'envie d'assommer, et l'autre, bonheur inespéré! c'est son cher Henri, après lequel il soupirait depuis si longtemps!

Par quel hasard se trouvait-il là, et si à propos, pour empêcher sa Pauline d'être enlevée par un scélérat qui voulait sa perte? C'est ce que nous allons apprendre au lecteur dans le chapitre suivant; mais, pour cela, il faut remonter au moment où notre héros s'est éloigné si brusquement du château.

CHAPITRE XXIV.

COURT ET TRISTE.

On doit se rappeler que Henri s'éloigna du château au milieu de la nuit, et dans un état d'égarement qui ne lui permettait pas de réfléchir où il allait, ni de songer à ce qu'il pourrait devenir.

Le souvenir de son crime troublait sa raison et oppressait son âme. «O mon Dieu! disait-il, vous qui m'avez donné un cœur pour aimer avec passion, et une âme trop faible pour surmonter une tendresse criminelle, arrachez-moi la vie, ou éloignez de ma pensée l'image de celle qui fait mon supplice et mon bonheur, et que ma faute conduira peut-être au tombeau!»

Après avoir marché toute une journée à travers les champs, Henri, ne pouvant plus résister à la fatigue, s'arrêta dans une cabane de bûcheron. Il était alors au milieu de la forêt Noire, à peu de distance de Freudenstadt. Le pauvre Henri, qui sortait d'une longue maladie, n'était pas en état de supporter un aussi grand chagrin, et à peine fut-il chez le bon paysan, qu'il retomba malade une seconde fois. Cependant, en entrant chez son hôte, Henri lui avait défendu de dire qu'il logeait un voyageur chez lui, et celui-ci avait religieusement gardé son secret. Voilà pourquoi Mullern, dans ses fréquentes excursions, n'avait pas découvert Henri chez le bûcheron.

Ce bon hussard ne se doutait guère que son cher élève était aussi près de lui; qu'une fièvre brûlante le consumait, et qu'abattu par le chagrin et les souffrances, il n'avait pour le soulager qu'un misérable bûcheron, manquant lui-même de tout; Mullern aurait volé auprès de lui afin de veiller sur ses jours, mais le destin en ordonnait autrement.

Au bout de six semaines, Henri se trouva en état de quitter la forêt Noire. Il dit adieu à son hôte, et partit sans savoir où il irait. Voulant pourtant s'éloigner du château de Framberg, il prit la route de France, et s'arrêta quelque temps à Strasbourg. Il alla loger dans la maison où il avait retrouvé sa chère Pauline, dans cette maison où il avait passé les plus heureux instants de sa vie auprès de celle qu'il nommait alors son épouse.

Après y être resté deux mois, notre jeune homme résolut, pour se distraire, de se rendre à Paris. Son dessein était aussi de recommencer dans cette ville ses recherches sur son père, qu'il brûlait de connaître et d'embrasser. Il ignorait que son généreux bienfaiteur s'était chargé de ce soin, et qu'il venait de réussir dans son entreprise.

Le hasard voulut que Henri s'arrêtât à Blamont, dans la même auberge où vinrent loger Mullern et ses compagnons. C'est lui qui était assis à la table d'hôte lorsqu'ils entrèrent dans la salle. Henri les reconnut sur-le-champ, et, ne voulant pas être vu de Mullern, se hâta de sortir en mettant son mouchoir devant sa figure.

Lorsqu'il fut dans sa chambre, il pensa que peut-être Pauline accompagnait Mullern; ne pouvant résister à sa curiosité, il descendit interroger une servante de l'auberge, qui lui apprit qu'effectivement une jeune dame, telle qu'il la dépeignait, était arrivée avec le hussard, et qu'elle couchait dans un appartement au premier.

Lorsque Henri fut certain que Pauline, Mullern et Franck voyageaient ensemble, il chercha à deviner le motif de ce voyage, et ne put en trouver d'autre, sinon qu'ils étaient encore à sa poursuite. Bien résolu à ne pas se montrer, il remonta dans sa chambre, en réfléchissant à cette rencontre; mais l'idée que sa Pauline reposait sous le même toit que lui, ne lui permit pas de prendre un instant de repos.

Le lendemain matin, Henri se leva dès le point du jour. Ne pouvant résister au désir de voir un instant sa Pauline, il alla se mettre en embuscade devant la porte de l'auberge, attendant avec impatience le moment où elle en sortirait. Après avoir attendu fort longtemps, il commençait à perdre courage, et allait quitter la place, lorsqu'il vit cette femme si désirée passer devant lui; mais Mullern et Franck n'étaient pas avec elle: un seul homme, un homme que Henri ne connaît pas, paraît la conduire. Étonné de ce qu'il voit, notre héros les suit à une assez grande distance. Arrivés sur la lisière d'un bois, deux hommes s'élancent sur Pauline et l'emportent dans une chaise de poste qui est à deux pas; en vain Pauline se débat et appelle à son secours; elle est bientôt dans la voiture, et l'homme qui l'avait amenée au rendez-vous monte en postillon et fouette les chevaux qui s'éloignent rapidement.

Henri avait couru au secours de Pauline; mais il était à une trop grande distance pour espérer pouvoir la soustraire à son ravisseur. Cependant l'amour et la fureur lui donnent des ailes; il court de telle force, qu'il parvient à atteindre la voiture. Alors il crie au postillon d'arrêter; celui-ci ne l'écoutant pas et continuant d'aller son train, Henri emploie le seul moyen qui lui reste pour sauver son amie: il tire un de ses pistolets sur le conducteur, qui tombe mort sur le grand chemin.

Aussitôt la voiture s'arrête; un homme en descend comme un furieux et court sur Henri l'épée à la main; Henri le reconnaît, c'est M. de Monterranville, c'est l'assassin de la forêt. «Viens, misérable, lui dit-il, viens recevoir la punition de tous tes crimes.»

Il attend de pied ferme son adversaire, et tous deux s'attaquent avec une égale fureur; c'est alors que notre hussard se trouva sur le lieu du combat.

CHAPITRE XXV.

HEUREUSE RENCONTRE.

«Ah! ah!... gibier de potence! dit Mullern en courant vers les combattants, tu oses te frotter à mon élève! attends, attends, nous allons te faire voir si nos sabres ont le fil.»

Mais Mullern arriva trop tard pour avoir le plaisir de sabrer lui-même, car, au moment où il parlait, M. de Monterranville reçut de Henri un coup d'épée qui l'étendit aux pieds de notre hussard.

«Bravo! bravo! mon cher Henri, dit Mullern en sautant au cou de son élève: voilà qui vous rend tout à fait digne de moi; car le coquin y allait comme un furibond. Mais j'en vois encore un qui se sauve. Ah! pour celui-là, j'en fais mon affaire.»

En disant ces mots, Mullern galope vers l'homme qui avait gardé Pauline pendant le combat, et qui s'était sauvé dès qu'il avait vu son maître étendu par terre. Comme il avait beaucoup d'avance sur Mullern, il allait lui échapper, lorsque notre hussard aperçut dans le lointain une chaise de poste venant du côté par où son homme se sauvait. «Barrez-lui le passage! arrêtez-moi ce coquin-là!...» se met aussitôt à crier Mullern. Soit qu'on l'entendît ou que l'on devinât ce qu'il voulait dire, la voiture s'arrête; deux hommes en descendent et barrent le chemin au fuyard; bientôt on le saisit: Mullern s'avance pour remercier les voyageurs, et saute à leur cou en reconnaissant le colonel Framberg et son ami.

Le colonel et d'Orméville, surpris de cette rencontre, lui font mille questions. «Venez, leur dit-il, suivez-moi, vous allez les voir, vous allez en apprendre de belles sur ce coquin de Monterranville!... Mais ne laissons pas échapper celui-ci!... Nous saurons de lui tous les détails de cet enlèvement.»

Les deux amis ne comprennent rien à tout cela, mais n'en suivent pas moins Mullern, qui les conduit sur le lieu du combat, où Henri était occupé à calmer l'effroi de sa chère Pauline. Ce pauvre Henri était au comble de la joie: un mot de Pauline avait suffi pour le rendre heureux: elle lui avait déjà dit en se jetant dans ses bras: «Tu n'es pas mon frère!»

«Tiens, voilà ton père, lui dit-elle en reconnaissant d'Orméville.—Se pourrait-il? Grand Dieu!... c'est vous!...» Et Henri est déjà dans les bras de l'auteur de ses jours.

La joie est portée jusqu'au délire: le colonel, d'Orméville, Henri, Pauline, Mullern se précipitent dans les bras l'un de l'autre. Les voilà réunis! ils peuvent donc s'aimer sans crime, après tant de chagrins, après tant de traverses! Leur âme oppressée peut à peine supporter cet excès de bonheur, et des larmes d'attendrissement viennent baigner leurs paupières.

«Ah!... mille millions de cartouches, nous sommes vainqueurs!» dit Mullern en faisant sauter son shako en l'air; mais ce n'est pas sans peine, car la place a été longue à emporter.»

Lorsque les premiers transports furent un peu calmés, les voyageurs songèrent à quitter l'endroit où ils étaient pour continuer leur route jusqu'au château de Framberg; mais un gémissement qu'ils entendirent leur fit tourner la tête; ils aperçurent que M. de Monterranville respirait encore, et faisait signe pour que l'on vînt à son secours.

«Il ne faut pas abandonner cet homme, dit le colonel; ses aveux pourront nous être d'une grande utilité, et nous apprendre enfin quelle est l'origine de notre chère Pauline.»

Tout le monde approuva le colonel, et l'on se rendit auprès du blessé: «Je sens, dit-il, que je n'ai plus que quelques instants à vivre; mais comme mes déclarations rétabliront la fortune de cette jeune femme que j'ai tant persécutée, conduisez-moi à l'endroit le plus prochain, et là, devant un notaire, je vous ferai, si j'en ai la force, le récit de ma malheureuse existence.» On s'empressa de faire ce que le mourant désirait; Mullern et Franck formèrent un brancard sur lequel il fut placé. Le postillon, qui était mort, fut laissé sur la place jusqu'à ce que la justice se rendît sur les lieux; on emmena l'autre complice du blessé, et on reprit le chemin de Blamont, dont les voyageurs n'étaient pas éloignés.

Lorsqu'ils furent arrivés à l'auberge, le colonel fit chercher un médecin, un notaire et des témoins. Le médecin ayant visité la blessure de M. de Monterranville, annonça qu'il n'avait que peu d'instants à vivre, et qu'il fallait en profiter si l'on avait besoin de ses déclarations. Aussitôt tout le monde se réunit dans la chambre du malade, qui fit entendre, non sans peine, le récit suivant:

Histoire de M. de Monterranville.

«Maintenant que la mort plane sur ma tête, que mon être approche de sa dissolution, je frémis en me retraçant tous les forfaits que la jalousie et la cupidité m'ont fait commettre!... Le bandeau qui couvrait mes yeux est tombé... les remords viennent déchirer mon âme!... et je ne puis plus me faire illusion!... Ah!... qu'ils sont terribles les derniers moments du criminel!... il n'a plus aucune consolation!... le monde qu'il quitte ne le regarde qu'avec horreur!... et le souvenir d'une bonne action ne vient pas adoucir ses tourments.

»O vous que je persécute depuis l'enfance, femme intéressante!... combien vous allez rougir en reconnaissant votre oncle dans le misérable qui est devant vos yeux!...»

«—Mon oncle!...» s'écrie Pauline avec surprise. «—Son oncle!» disent tous les assistants. Le blessé fit signe qu'on l'écoutât, et continua en ces termes:

«Mon véritable nom est Droglouski; je suis né à Smolensko: le palatin mon père était immensément riche, et n'avait d'enfant que moi et une fille plus jeune de deux ans.

»Dès ma plus tendre enfance, je portai la haine la plus violente à cette sœur, parce que je prévoyais qu'il faudrait partager avec elle le riche héritage de notre père, que la cupidité me faisait désirer de posséder entièrement.

»Le malheur voulut que je prisse à mon service un nommé Stoffar; cet homme était le plus vil scélérat de la terre. S'apercevant de ma haine pour ma sœur, il flatta mes passions, sut capter ma confiance, et devint bientôt mon confident intime.

»Belliska, ma sœur, était chaque jour l'objet de ma jalousie et de ma méchanceté; elle souffrait, sans se plaindre, tous les maux que je lui faisais endurer. Mais, soit que mon père en fût instruit, soit qu'il devinât mon odieux caractère, il me légua seulement le tiers de ses biens, donna le reste à ma sœur, et m'ordonna de quitter le pays qu'il habitait.

»Je m'éloignai, la rage dans le cœur, en jurant de me venger, et je me rendis avec Stoffar dans un petit château isolé, que j'achetai près de Wilna, et où je me retirai, afin de méditer en liberté sur les moyens de perdre celle que je détestais.

»J'étais depuis près d'un an dans ce château, lorsque j'y appris la mort de mon père. Cette nouvelle, loin de m'attrister, ne fit qu'augmenter ma haine pour Belliska, et m'affermir dans le dessein de la perdre. Elle se trouvait alors une des plus riches héritières de la Russie, et sa fortune était l'objet de toutes mes espérances; car j'avais déjà presque entièrement dissipé le bien qui m'était revenu.

»Pendant que je délibérais avec Stoffar sur le parti qu'il fallait prendre, ma sœur se maria avec un jeune officier russe qu'elle aimait. Cette nouvelle redoubla mon désespoir. «Nous avons trop tardé, monsieur, me dit Stoffar; il faut agir et suivre mes conseils. Rendez-vous d'abord auprès de votre sœur; feignez d'avoir oublié les différends qui ont eu lieu entre vous, et marquez-lui la plus tendre amitié.»

»Je suivis ses conseils, sans trop savoir quel était son projet. Ma sœur, toujours bonne, me reçut à bras ouverts, et me présenta à son époux, qui me fit aussi un accueil très-flatteur. Ils m'engagèrent à rester quelque temps avec eux; j'y consentis.

»Bientôt cependant tous nos plans furent encore traversés par la naissance d'une fille que ma sœur mit au monde, et que l'on nomma Éliska. C'était vous, malheureuse Pauline!... et, dès votre entrée dans le monde, je vous vouai la haine la plus implacable.

»Le hasard, qui semblait favoriser mes projets, permit que le comte Beniouski, votre père, fût appelé à l'armée pour se mettre à la tête de son régiment qui allait combattre les Suédois. Ma sœur ne se sépara de son époux qu'en versant des larmes amères; celui-ci m'engagea à ne point la quitter pendant son absence, et à être son protecteur. Je le lui promis!... Hélas! il ne savait pas à quel monstre il se confiait.

»Le malheur qui poursuivait Belliska voulut que son époux fût tué à la première bataille. Cette nouvelle me combla de joie. Je me voyais par là débarrassé d'un obstacle à ma fortune; j'étais las de feindre pour ma sœur une amitié que mon cœur était si loin de ressentir; je voulais d'ailleurs jouir de ses richesses, et Stoffar me dit qu'il était temps d'agir.

»C'est maintenant que vous allez frémir d'horreur!... Mais je ne puis différer plus longtemps l'aveu d'un crime abominable. Sachez donc qu'un breuvage empoisonné me débarrassa pour jamais de celle que je détestais... Vous frémissez!... écoutez-moi jusqu'au bout.

»Afin d'éviter tout soupçon, j'avais eu soin de ne faire prendre qu'un poison lent à ma victime. Elle traîna donc près de six mois avant de mourir. Pendant ce temps, je redoublai de soin auprès d'elle pour mieux gagner sa confiance.

»Ma sœur, sentant sa fin approcher, était persuadée que c'était la douleur qu'elle ressentait de la mort de son époux qui la conduisait au tombeau. Elle me fit venir auprès d'elle, me recommanda sa fille, en me nommant son tuteur, et mourut sans avoir soupçonné que son frère était son assassin.

»Il ne restait donc plus que la petite Éliska, dont l'existence m'empêchait d'hériter des richesses de ma sœur. Je l'emmenai dans mon château isolé, afin d'y décider de son sort. Stoffar me conseillait de la faire périr; mais, par un excès de prudence qui me devint fatal, je voulus qu'on chargeât quelque étranger malheureux, dont nous n'aurions pas à redouter l'indiscrétion, de ce nouveau forfait.

»Vous vous rappelez, monsieur, dit Droglouski en s'adressant à d'Orméville, comment Stoffar vous découvrit, et comment il jugea que vous étiez celui qu'il nous fallait pour exécuter notre projet. Nous savions que vous étiez au service de l'Autriche, nous vous crûmes Autrichien. Mon dessein étant de passer en France, je n'appréhendais pas de jamais vous y rencontrer; d'ailleurs vous ne me vîtes que masqué lorsque l'on vous remit l'enfant.

»Une fois cette affaire terminée, je fis passer ma nièce pour morte, et j'héritai de tous les biens de ma sœur. Comme mon plus ardent désir était de quitter un pays qui me rappelait tous mes crimes, je vendis promptement mes propriétés, et je passai en France avec Stoffar.

»J'achetai, près de Strasbourg, la petite maison que vous connaissez; sa situation isolée me convenait, et je m'y retirais de temps en temps lorsque j'étais las des plaisirs et des débauches auxquels je me livrais sans cesse à Paris, avec mon digne confident.

»Je n'ai plus maintenant à vous raconter que les événements auxquels vous avez pris part. Un jour Stoffar reconnut à Strasbourg, dans M. d'Orméville, celui auquel nous avions confié l'enfant de ma sœur. «Il faut nous en défaire, me dit-il aussitôt; car je pourrais tôt ou tard être rencontré et reconnu par cet homme, et je serais perdu.» Mon âme répugnait à ce nouvel attentat; mais je craignais trop Stoffar pour lui résister, et votre mort fut résolue.

»Le ciel cependant ne permit pas que ce crime s'accomplît; vous fûtes sauvé par ce jeune homme que vous nommez votre fils, et Stoffar reçut la mort. Quant à moi, je me réfugiai dans ma demeure, assez content, je l'avoue, d'être débarrassé de mon complice.

»Plusieurs mois après cet événement, vous vîntes, monsieur, dit-il à Henri, dans ma maison pour chercher M. le colonel. Votre trouble, votre émotion à ma vue ne m'échappèrent pas; je me doutai que vous me connaissiez, et j'allai écouter votre conversation avec ce brave hussard, afin d'éclaircir mes soupçons. A peine vous eus-je entendu que je perdis la tête, et pris la fuite au milieu de la nuit.

»Lorsque je fus un peu remis de ma frayeur, je résolus de savoir ce que vous feriez, et si vous ne cherchiez pas à me nuire. En conséquence, je me déguisai en paysan, et je vous suivis dans votre voyage avec votre ami Mullern.

»Vous vous rendîtes au château de Framberg, et moi je m'établis dans les environs; j'y appris bientôt vos amours avec celle que vous croyiez votre sœur; et lorsque je sus que le père de la jeune personne avait porté le nom de Christiern, qu'il était officier, et qu'il l'avait amenée de Russie, je ne doutai pas que ce ne fût ma nièce.

»Dès lors, madame, vous devîntes l'objet de toutes mes démarches, et je jurai de vous avoir en ma puissance, craignant trop, si vous retrouviez votre protecteur, qu'il ne parvînt à me perdre.

»J'avais gagné à force d'or deux misérables qui devaient servir mes desseins; mais il n'était pas facile de vous enlever du château; j'étais cependant sur le point d'y parvenir quand vous partîtes en chaise de poste avec Mullern et Franck.

»Je vous suivis de fort près; mais ce ne fut que dans cette auberge que je trouvai le moyen d'effectuer mon plan. Mes deux affidés se chargèrent de faire boire vos compagnons qui auraient fait manquer notre entreprise...»

«—Ah! les coquins! interrompit Mullern; qui s'en serait douté?...»

»Le lendemain matin, un d'eux alla frapper à votre porte; il était déjà tard; et vous attendiez vos compagnons depuis longtemps: il vous dit qu'ils avaient fait raccommoder la chaise de poste qui était un peu endommagée, et qu'ils vous attendaient à deux pas d'ici. Vous le crûtes, et vous vous laissâtes conduire dans le piège que je vous avais tendu, et qui aurait réussi, si le ciel, lassé, de mes crimes, ne vous eût envoyé des libérateurs!»

CHAPITRE XXVI.

CONCLUSION.

Ici M. de Monterranville, ou plutôt Droglouski, termina son récit, qui avait vivement affecté ses auditeurs. Le notaire l'avait transcrit mot à mot; le blessé le signa, en y faisant ajouter que sa nièce était sa seule héritière, et qu'elle trouverait dans sa petite maison de la forêt tout ce qui lui restait de son immense fortune dont il n'avait encore dissipé que les trois quarts.

Cette affaire une fois terminée, nos amis quittèrent un homme dont la vue ne pouvait que leur être pénible, surtout à Pauline, à laquelle il tenait de si près. Mais à peine s'en étaient-ils éloignés qu'ils apprirent qu'il venait de rendre le dernier soupir.

«Bien le bonsoir, dit Mullern, j'espère que nous ne nous rencontrerons plus.» Pauline donna quelques soupirs à sa mémoire, non qu'elle pût avoir pour lui la moindre affection, mais parce que c'était le seul parent qu'elle eût jamais connu.

N'ayant plus rien qui les retînt à Blamont, nos amis prirent la route du château de Framberg, où ils arrivèrent le lendemain.

Avec quelle ivresse ils revirent ces lieux où chacun d'eux trouvait des souvenirs! Le colonel et d'Orméville unirent nos deux amants. L'hymen cacha les fautes de l'amour. Henri et Pauline, parvenus enfin au bonheur, ne quittèrent jamais leur père et leurs bienfaiteurs; le bon Mullern passa sa vie auprès d'eux, s'enivrant quelquefois et jurant toujours: mais il faut bien pardonner quelques défauts à celui dont l'âme renferme de belles qualités.

FIN.

TABLE
DES CHAPITRES.

Pages.
CHAP.Ier.Voyage, accident, aventures. 5
II.Les comtes de Framberg.10
III.Clémentine.16
IV.L'homme comme il y en a peu.24
V.Éducation de Henri.30
VI.La ferme et le grenier à foin.37
VII.Réception du colonel.48
VIII.L'homme mystérieux.59
IX.Encore un grenier.68
X.La tante de Jeanneton.74
XI.Florence.81
XII.Rome.94
XIII.Suite du précédent.106
XIV.Paris.113
XV.Une aventure d'un autre genre.126
XVI.Il la retrouve.133
XVII.Qui s'en serait douté?145
XVIII.Un liseur de romans l'a déjà deviné.159
XIX.Encore un moment de gaieté.168
XX.L'amour ne conduit pas toujours au bien.180
XXI.Bonheur.197
XXII.Peu intéressant, mais nécessaire.209
XXIII.Attentat, coup du sort.216
XXIV.Court et triste.222
XXV.Heureuse rencontre.226
XXVI.Conclusion.236