Aquila grifagna

Che per più divorar due becchi porta,

oiseau de proie, qui porte deux becs pour dévorer davantage. Charles connaissait ces vers. Dans l'audience où l'Alamanni lui fut présenté, au milieu d'une cour nombreuse, l'ambassadeur fit l'éloge de l'empereur, en orateur ou même en poëte. Il commença par le mot Aquila plusieurs de ses périodes. Quand il eut fini, Charles qui l'avait écouté avec beaucoup d'attention et l'œil continuellement fixé sur lui, se contenta de répondre:

Aquila grifagna

Che per più divorar due becchi porta.

Note 44: (retour) : Ce sonnet ne se trouve point dans les Œuvres de l'Alamanni, mais dans un recueil intitulé: Rime diverse di molti eccellentissimi autori, Venezia, 1549, in-8º., l. II, p. 49. Il commence par ces deux vers:

Io ho varcato il Tebro, e muovo i passi,

Donna gentil, sovra le tosche rive.

Et finit par ce tercet:

Quinci dico fra me: pur giunto io sono

Dopo due lustri almen tra miei vicini

A toccar il terren che troppo omai.

Note 45: (retour) En 1544.

Tout autre en aurait peut-être été troublé; mais l'Alamanni reprit sur-le-champ d'un air grave: «Puisque ces vers sont parvenus jusqu'à V. M., je lui déclare que je les ai faits, mais en poëte à qui la fiction appartient; maintenant, je lui parle en ambassadeur, à qui le mensonge n'est jamais permis. Il me le serait moins qu'à tout autre, puisque je suis envoyé par un roi dont la sincérité est connue, à un monarque aussi sincère que l'est V. M. J'écrivais alors en jeune homme; aujourd'hui je parle en homme mûr. J'étais indigné de me voir chassé de ma patrie par le duc Alexandre, gendre de V. M. Je suis maintenant libre de toute passion et persuadé que V. M. n'autorise aucune injustice.» Cette réponse aussi sage que spirituelle, plut beaucoup à l'empereur. Il se leva, mit une main sur l'épaule de l'ambassadeur, et lui dit: «Vous n'avez point à vous plaindre de votre exil, puisque vous avez trouvé un protecteur tel que le roi de France, et que pour l'homme de talent tout pays est une patrie: c'est le duc de Florence46 qu'il faut plaindre d'avoir perdu un gentilhomme aussi sage, et d'autant de mérite que vous.» Dès ce moment l'Alamanni fut traité avec la plus grande distinction dans cette cour; et ayant obtenu tout ce qu'il demandait au nom du roi, il partit comblé d'honneurs et de présents.

Note 46: (retour) C'était alors le jeune Cosme de Médicis qui avait succédé au duc Alexandre, assassiné par Lorenzino.

François Ier, mourut en 1547; son fils Henri II n'eut pas moins de bienveillance que lui pour notre poëte. Il l'engagea à terminer son poëme de Girone il Cortese, dont François Ier lui avait donné le sujet. L'Alamanni publia ce poëme l'année suivante, et le dédia au nouveau roi. Ce prince l'employa comme avait fait son père, dans plusieurs négociations. Il l'envoya à Gênes47, pour engager cette république dans ses querelles avec Charles-Quint; mais toute l'adresse du négociateur fut inutile, et il revint sans y avoir pu réussir. Il ne devait plus revoir sa chère Italie. Cinq ans après, il était à Amboise avec la cour, lorsqu'il fut attaqué d'une dyssenterie dont il mourut, âgé de soixante ans et demi48.

Note 47: (retour) En 1551.
Note 48: (retour) 18 avril 1556.

Il avait été marié deux fois. Baptiste, l'aîné de deux fils qu'il avait eus de sa première femme, fit fortune dans l'état ecclésiastique. Il fut abbé de Belleville, évêque de Bazas, et ensuite de Mâcon. Le second, nommé Nicolas, fut chevalier de l'ordre de St-Michel et capitaine des gardes du roi. C'est de celui-ci que sont sorties les différentes branches de cette famille qui ont existé, et qui existent même encore, en France et jusqu'en Pologne49.

Note 49: (retour) 4: Voyez l'Histoire généalogique des familles de Toscane, par le P. Gamurrini.

Quoique marié et père de famille, l'Alamanni aima, ou parut aimer plusieurs femmes, peut-être seulement pour en faire le sujet de ses vers; car il arrive souvent que les poëtes placent dans leur imagination une maîtresse, comme les peintres posent devant leurs yeux un modèle. On voit dans ses rime, ou poésies lyriques, une Cinthie et une Flore tout à la fois. Pendant son séjour en Provence, il ne trouva point de beauté capable de le fixer. Il en dit, dans une de ses satires, des raisons qui ne sont pas flatteuses pour les manières et pour l'esprit des Provençales de ce temps-là. Une seule fit sur lui quelque impression, et lui donna des espérances; mais il s'aperçut bientôt qu'elle se jouait de lui; et, rompant avec elle, il aima mieux reprendre en imagination les fers de quelques beautés italiennes.

Il porta surtout ceux d'une belle Génoise, qu'il désigne souvent sous le nom de Plante Ligurienne, Ligure Planta. On croit que son vrai nom était Larcara Spinola: on croit aussi qu'elle était pour quelque chose dans les fréquents voyages qu'il fit à Gênes, depuis les premiers dégoûts politiques qu'il avait éprouvés à Florence. Il aima encore une certaine Béatrice, de la noble maison des Pii, peut-être pour avoir un rapport avec Dante, comme il s'était félicité d'en avoir un avec Pétrarque, en chantant sa Plante Ligurienne, auprès de la Sorgue et de Vaucluse. Au reste il ne paraît pas que toutes ces passions aient rien coûté aux belles dames qui eu furent les objets: raison de plus pour croire qu'elles ne furent que poétiques, et qu'elles ne lui coûtèrent à lui-même que des vers.

L'Alamanni est un des poëtes qui font le plus d'honneur à l'Italie, et auxquels il est le plus honorable pour la France d'avoir offert un asyle. Son titre de gloire le plus solide est le poëme de l'Agriculture, que nous trouverons au premier rang, quand nous en serons à la poésie didactique. Ses poésies diverses contiennent des élégies, des églogues, des satires, des sonnets, des hymnes, des sylves ou petits poëmes, une imitation en vers de l'Antigone de Sophocle, etc. Ce recueil50, imprimé à Florence presque en même temps qu'il le fut à Lyon, fut brûlé publiquement à Rome, par ordre de Clément VII, sans doute pour quelques traits amers répandus dans les satires, mais surtout en haine de l'auteur. A Florence, un malheureux libraire s'étant avisé de le mettre en vente, fut condamné par le duc Alexandre à une amende et au bannissement. Un autre qui n'en avait vendu que quatre exemplaires, n'en fut pas quitte à moins de 200 écus. Les traits satiriques contre Rome et contre Florence étaient accompagnés de quelques autres contre les tyrans; et ces derniers traits auraient moins ressemblé à Alexandre, s'il eût été capable de les pardonner.

Note 50: (retour) Opere toscane, tomo primo, Lugduni, 1532, in 8º.; tomo secondo, ibid. 1533. Le premier volume fut réimprimé à Florence la même année 1532. Les deux volumes reparurent ensemble, à Venise 1533, et ibid. 1542, in-8º.

L'Alamanni laissa de plus une comédie intitulée Flora, des sonnets et d'autres pièces de vers épars dans différents recueils, des épigrammes, et le poëme héroïque de l'Avarchide, qu'il fit dans les dernières années de sa vie, et qui ne fut imprimé qu'après sa mort. On voit dans tous ses ouvrages une grande pureté de style, de l'élégance, et une extrême facilité, mais qui manque souvent de concision et de force. Il écrivait rapidement, il improvisait même dans l'occasion, sur toute sorte de sujets, et c'est un des seuls improvisateurs italiens qui aient été de véritables poëtes. Il employa tout au plus deux ans à composer Giron le Courtois, qui est en vingt-quatre chants, chacun de mille à douze cents vers et quelquefois davantage51.

Note 51: (retour) Gyrone il Cortese di Luigi Alamanni, al christianissimo et invittissimo re Arrigo secondo. Stampato in Parigi da Rinaldo Calderio et Claudio suo figliuolo, 1548, in-4., Venezia, 1549, in-4º., etc.

Ce poëme est conduit avec art; l'ordonnance en est plus régulière que celle des romans épiques ne l'est ordinairement. Le poëte n'y parle point en son nom: point d'exordes au commencement des chants, ou plutôt des livres, car ce titre, seul connu des anciens, est rétabli52; point d'adieux au lecteur à la fin, point de digressions. Le fil des événements est suivi; les aventures n'y croisent pas continuellement les aventures. Ce serait enfin un poëme épique régulier, si la nature même de l'action et des incidents n'était pas toute romanesque.

Dans son épître dédicatoire à Henri II; datée de Fontainebleau, la plus longue qu'aucun poëte épique italien ait mise au devant d'un poëme53, l'Alamanni, sans doute pour que ce roi fût plus en état de goûter les beautés et d'apprécier l'utilité du sien, fait toute l'histoire d'Artus, roi de la Grande-Bretagne et de l'institution de la Table ronde; il en fait connaître les principaux chevaliers, compagnons d'armes de son héros. Il rapporte même tous les statuts de cet ordre, et met ainsi le code de la courtoisie chevaleresque en tête du récit des actions du plus courtois de tous les chevaliers.

Note 52: (retour) Dans les éditions postérieures, on lit à chaque division du poëme, canto 1º, canto 2º, etc.; mais dans celle de Paris, qui est la première et faite sous les yeux de l'auteur, libro 1º, libro 2º, etc.
Note 53: (retour) Elle remplit treize pages in-4º dans l'édition de Paris.

La fable de Giron, surnommé le Courtois, n'est pas une des moins intéressantes du roman de la Table ronde. Ce chevalier était fils d'un autre Giron, nommé le Vieux, qui avait eu des droits à la couronne de France, mais qui l'avait laissée usurper par Pharamond. Le jeune chevalier se distingua de bonne heure par des actes de courtoisie, qui lui valurent son surnom. Intime ami d'un autre chevalier, nommé Danaïn le Roux, seigneur du château de Maloanc54, il inspira des sentiments très-tendres à la femme du chevalier, qui était la plus belle personne de toute la Grande-Bretagne. Cette dame lui ayant fait à deux reprises les déclarations les plus vives, il sut, sans l'offenser, la rappeler aux lois du devoir et rester fidèle à l'amitié. Mais cette fermeté eut un terme. Dans un tournoi, dont Giron et son ami Danaïn remportèrent le prix, la dame de Maloanc parut avec un éclat extraordinaire, et lit sur le cœur de Giron un effet qu'elle n'avoit point encore produit. Après ce tournoi, elle retournait à son château avec les dames et les demoiselles de sa suite, sous l'escorte de plusieurs chevaliers. Un chevalier plus fort et plus terrible qu'eux tous, qui avait dessein de l'enlever, fond sur l'escorte, tue les uns, renverse les autres, met le reste en fuite. Giron qui a tout vu, tout laissé faire, pour avoir une plus belle occasion d'exercer Son courage, défie le ravisseur, le combat, le terrasse, et délivre la belle dame55. Alors ils se trouvent tous deux seuls, dans un bois épais, au bord d'une claire fontaine. Après un silence très-intelligible, ils parlent et s'entendent encore mieux; Le cœur de la dame est toujours le même: celui de Giron sent naître tout le feu des désirs. On voit ce qui serait arrivé, si la lance du chevalier, suspendue à un arbre, n'eût tombé sur son épée, qui était auprès de lui, et si l'épée n'eût tombé dans la fontaine.

Note 54: (retour) Ce nom est ainsi dans le roman. L'Alamanni a mis dans presque tout son poëme Maloalto, qu'il faudrait traduire Malehauly; vers la fin cependant il a écrit plusieurs fois Maloanco. On a cru devoir mettre partout Maloanc.
Note 55: (retour) Lib. V.

Cette épée lui était très-chère. Il la tenait du grand chevalier Hector le Brun qui avait été son maître dans le métier des armes, et qui la lui avait donnée en mourant. Ces mots étaient gravés sur la lame: Loyauté passe tout; trahison honnit tout56. En retirant de l'eau son épée, Giron jette les yeux sur cette devise. Elle lui fait sentir l'énormité de la faute qu'il allait commettre. Il lui prend un accès de désespoir; il veut se tuer avec cette épée, et se la passe du premier coup à travers la poitrine. Giron perd beaucoup de sang et commence à défaillir; ils se font de tendres adieux; elle reste auprès de lui fondant en larmes.

Note 56: (retour) Cette devise est ainsi dans le roman français. L'Alamanni a mis en deux vers:

Lealtà reca honor, vittoria e fama,

Falsitade honta e duol dona a ciascuno.

Ils ne sont pas bons, et pourraient se rendre ainsi en notre vieux style:

De loyauté naît les, victoire, honneur;

De fausseté rien que honte et douleur.

Mais l'ancienne devise vaut mieux.

Un tiers bien incommode survient; c'est Danaïn, Il a été successivement instruit de tout ce qui s'est passé; mais un méchant et malveillant témoin de la dernière scène l'a dénaturée en la lui racontant. Il croit donc que son infidèle ami et son infidèle épouse lui ont fait le dernier outrage, qu'ensuite un chevalier, qui a voulu le venger, a attaqué Giron et l'a blessé à mort. Il arrive auprès d'eux; ce qu'il voit est d'accord avec ce qu'on lui a dit.

Ses reproches font voir aux deux coupables qu'ils passent dans son esprit pour l'être plus qu'ils ne sont. Ils avouent ce qui est. Chacun des deux s'accuse et prend sur soi toute sa faute; mais tous deux protestent, au nom du ciel et de l'honneur, que le crime n'a point été commis. La sincérité, la tendresse même de leurs déclarations commence à persuader Danaïn. Leur dénonciateur, qui l'avait été par jalousie et par vengeance, vient pour jouir du fruit de ses calomnies. Danaïn l'aperçoit, court à lui, le menace, et tire de lui l'aveu de sa lâcheté. Alors il ne lui reste plus de doute; il ne peut en vouloir à son ami d'un sentiment involontaire qui s'est tenu dans les bornes de l'honneur; il fait transporter Giron à Maloanc, lui fait donner tous les secours de l'art et lui rend tous les soins de l'amitié. Sa femme, dont la raison est tout à fait revenue, le seconde; le courtois chevalier n'est pas devenu moins sage qu'elle;

Et sans honteux désirs, en tout bien tout honneur,

Toujours elle garda Giron pour serviteur.57

Note 57: (retour)

E con più honesta voglia e miglior core Hebbe

Giron per sempre servitore.

(Fin du liv. VI.)

Il est vrai qu'il avait une autre maîtresse que cette aventure lui avait fait oublier. C'était la plus belle personne du monde et la plus tendre; il se la rappelle, et lorsqu'il est un peu rétabli, il prie son ami Danaïn de l'aller chercher, et de la conduire auprès de lui. Danaïn s'en charge volontiers; mais en chemin, il trouve celle qu'il conduit si belle qu'il en devient amoureux. Il la mène dans un château voisin et s'y enferme avec elle. Il l'entraîne ensuite par force vers des lieux plus éloignés, marchant de nuit par des chemins détournés, et fuyant tous les regards. Giron; instruit de cette déloyauté, sort du château de Maloanc dès qu'il peut porter ses armes, et se met à la recherche de son perfide ami58. Arrêté et souvent détourné par un grand nombre d'aventures, où il donne de nouvelles preuves de courtoisie et de valeur, il trouve presque partout des traces du passage de Danaïn et se met toujours à sa poursuite. Il le rencontre enfin, l'accable de reproches et le défie au combat59. Ce combat est long et terrible, plusieurs fois interrompu et repris. Enfin Danaïn est renversé et mis hors d'état de se défendre. Giron, prêt à lui donner la mort, est retenu par son ancienne amitié. Il envoie chercher du secours à un monastère voisin; on y transporte son ami blessé, qu'il accompagne tristement.

Note 58: (retour) L. IX, st. 1.
Note 59: (retour) L. XVII.

Peu de jours après, tandis qu'il parcourt les environs du monastère, un horrible géant y pénètre; enlève Danaïn du lit où le retenaient ses blessures et l'emporte. Giron averti court sur ses traces, atteint le monstre, délivre son ami, le remet entre les mains du bon abbé de ce couvent, et part, emmenant avec lui sa dame, ou plutôt sa demoiselle, que Danaïn lui a rendue, et que malgré tous ses efforts il n'avait pu rendre infidèle. Giron tombe avec elle dans les pièges d'un scélérat, à qui, peu de temps auparavant, il avait sauvé la vie, et qui les destine à une fin cruelle. Tous deux surpris pendant la nuit, et attachés avec de forts liens, sont exposés dans un bois pour y mourir de froid et de faim. Un chevalier survient, attaque le scélérat et ceux de sa suite, délivre Giron et sa maîtresse, qui reconnaissent en lui Danaïn60. Les deux amis, réconciliés par des services mutuels, voudraient ne se plus séparer, mais Giron doit terminer une grande aventure, où l'honneur lui prescrit d'agir seul; il dépose, auprès d'une bonne et sage dame, sa belle, qui ne le voit point partir sans verser beaucoup de larmes. Danaïn et lui s'embrassent. Ils étaient prêts à se quitter, quand Danaïn demande en grâce à son ami de se présenter le premier à l'aventure périlleuse qu'il va courir. Il s'agit d'arracher au méchant Nabon le Noir, ennemi du roi Artus et de toute la Table ronde, Pharamond, roi des Gaules, le roi Lac de Grèce, Meliadus de Léonois, le roi d'Estrangor, et d'autres chevaliers qu'il avait attirés dans ses pièges, et qu'il retenait en prison. Giron ne peut résister aux prières de son ami, fondées sur les plus hauts motifs de la chevalerie; et c'est Danaïn qui va s'exposer le premier aux dangers de cette entreprise61.

Note 60: (retour) L. XX.
Note 61: (retour) L. XXI.

Chemin faisant, il trouve une aventure très-belle et très-merveilleuse qu'il met à fin62; Giron en rencontre aussi, mais elles l'arrêtent peu, et il revient à Maloanc, où il était convenu qu'il attendrait Danaïn. Il trouve la dame du château toute occupée de son mari, dont l'absence l'inquiète. De tristes présages lui font craindre sa perte. Giron cherche à la rassurer; mais il commence à craindre lui-même, et, après deux jours de repos, il part, très-empressé d'apprendre des nouvelles de son ami63. Danaïn était arrivé au château de Nabon le Noir; il avait livré un terrible combat, dont l'issue était malheureuse. Son adversaire et lui, blessés tous deux, et presque sans mouvement, avaient été transportés au château, où il devait rester prisonnier. Giron y arrive le lendemain; il se nomme et fait dire au noir Nabon que c'est lui même, et lui seul qu'il défie. Nabon, que le nom de Giron effraie, voudrait bien se dispenser de soutenir une trop forte gageure; mais en sa qualité de grand-seigneur, il ne manque pas de flatteurs qui piquent son amour-propre et lui promettent la victoire64. Ou lui donne pourtant un conseil plus conforme à sa perverse nature, c'est d'opposer la ruse à la force et à la valeur. Le premier jour, il fait sortir contre Giron seul cent chevaliers, qui l'entourent et l'attaquent tout à la fois. Loin de les craindre, il les brave, bat le capitaine, en renverse un second, un troisième, les culbute les uns dans les autres, les chasse tous devant lui comme un vil troupeau, et continue d'appeler à haute voix et de défier leur maître.

Note 62: (retour) Ibid.
Note 63: (retour) L. XXII.
Note 64: (retour)

Ma come spesso avviene a i gran signori

Mentre ch'ei pensa e tacito si resta,

Molti havea intorno degli adulatori,

etc. (st. 98.)

Le lendemain, Nabon envoie au-devant de Giron une dame très-belle, mais très-perfide, qui va dès le matin se présenter à lui avec tous ses charmes. Le courtois chevalier, averti par sa prudence, lui reproche doucement le rôle qu'elle joue auprès de lui, la force d'en rougir, et la renvoie toute honteuse dans le château65. Une ruse d'un genre tout différent réussit mieux; devant la porte du château étaient des caves profondes; pendant la nuit, on enlève les voûtes et la terre qui les couvre; on met, à la place, des pièces de bois très-faibles, ou de longs bâtons, qu'on recouvre si bien de terre et de sable, que tout ce travail ne paraît pas. Le lendemain, Giron se présente sous les armes; Nabon sort à cheval de son château et le défie de loin. Giron court à lui la lance en arrêt, et, parvenu à l'endroit où est le piège, y tombe avec son cheval, qui meurt de cette chute. Le héros est aussitôt entouré de lances et d'épées dirigées contre lui, saisi, lié, chargé de chaînes. C'est une dernière épreuve pour son courage et pour son grand caractère. Il la soutient sans se démentir. La dame perfide, qu'il avait fait rougir, mais qu'il n'avait pas corrigée, vient l'insulter dans les fers. «Femme coupable, lui dit-il, mort ou captif, je ne changerais pas mon sort pour celui de ton Nabon66.... Si mon corps est enchaîné, ma pensée est plus que jamais libre et entière. Quoi qu'il arrive de moi, il me suffit de rester ce Giron que je fus toujours, cet irréconciliable ennemi du vice et de l'injustice, qui ne leur céda jamais ni par espérance ni par crainte, qui jamais, fût-il sans lance et sans épée, ne fut vaincu ni prisonnier, si ce n'est par le plus grand malheur, ou par une trahison semblable à celle dont on use en ce moment contre moi.» Nabon vient aussi le braver; Giron lui répond de même; il se tait ensuite, et n'exprime plus son mépris que par ses regards.

Note 65: (retour) L. XXIII.
Note 66: (retour)

Risponde, O donna ria, morto ò prigione

Non cangerei mia sorte al tuo Nabone.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . .

E s'el corpo è legato, il mio pensiero

Resta ancor più che mai libero e' ntero.

Sia di me quel che vuol, che pur mi basta

Di restar quel Giron che sempre fui,

Ch'al vitio e'l torto volentier contrasta,

Ne per speme o timor s'arrende a lui; etc.

(L. XXIII, st. 32 et suiv.)

Mais le lâche Nabon triomphe; l'orgueil l'enfle et l'aveugle au point que, croyant désormais la Table ronde renversée et la chevalerie détruite, il ose envoyer une ambassade au roi Artus pour le sommer de se reconnaître son vassal. Artus, quoique tenté de punir ce trait de démence, craignant pour la vie de Giron et de ses autres chevaliers, dissimule et feint d'envoyer à son tour des ambassadeurs pour négocier. Mais il choisit ses quatre guerriers les plus braves, Lancelot, Tristan, Seguran et Palamède. Il les charge secrètement, non de traiter avec Nabon, mais de renverser cette puissance qui ose s'élever contre la sienne, et de lui ramener ses chevaliers. Les quatre invincibles arrivent au château de Nabon67. Cette ambassade solennelle lui fait perdre la tête. Selon l'usage des plus grands rois, dit le poëte, qui pendant cinq ou six jours ne parlent aux ambassadeurs qu'ils reçoivent que de choses agréables, de fêtes, de chasse, de danses et de concerts, et ne songent qu'à étaler leur richesse et leur puissance, pour inspirer plus de respect et plus de crainte, il reçoit les chevaliers d'Artus avec magnificence, et ordonne pour le lendemain un grand tournoi.

Note 67: (retour) L. XXIV.

Tous les chevaliers ses vassaux s'y rendent en foule. Les quatre de la Table ronde tiennent leurs boucliers voilés et leurs devises cachées. Invités à combattre, ils y montrent peu d'empressement, peu d'aptitude et d'assurance; mais ils se sont partagé les rôles, se tiennent prêts, et au signal donné, fondent à la fois sur Nabon le Noir, sur ses courtisans, sur la foule de ses chevaliers. Le tyran tombe; nul ne résiste; tous sont vaincus, renversés, mis en pièces ou en fuite; les prisons sont ouvertes; les fers brisés, les chevaliers se reconnaissent, s'embrassent et retournent à la cour d'Artus, triomphants et plus satisfaits que s'ils rapportaient avec eux les trésors du monde entier,

Puisque par leur courage et leurs brillants exploits,

Ils ont rompu les fers de Giron le Courtois68.

Note 68: (retour)

Lieti assai più che se del mondo intero

Portassero i tesori in grembo accolti,

Poi ch' han salvato e tratto di prigione

Il cortese invitissimo Girone.

Ce sont les derniers vers du poëme.

Dans l'épître dédicatoire de ce poëme, tiré d'un vieux roman français, l'Alamanni avertit qu'il s'est permis d'y faire plusieurs changements. Le plus considérable est au dénoûment. Dans le roman, Danaïn est en prison d'un côté, Giron de l'autre; on les y laisse. Giron y était avec sa maîtresse; la pauvre demoiselle était grosse; elle meurt en accouchant. Elle meurt, dit le romancier français, «parce qu'elle n'avait ame qui lui aidast à supporter sa douleur.» L'Alamanni a donné avec assez d'art un dénoûment à cette action qui, comme on voit, n'en a point. Au lieu de jeter son héros dans la première prison venue, chez un chevalier discourtois, qui n'a point encore figuré dans le poëme, il le fait tomber dans les pièges de Nabon le Noir, qu'on y a déjà vu paraître, et il tire de l'orgueil même et de la méchanceté de ce Nabon une fin dont le merveilleux est analogue à celui qui règne dans tout l'ouvrage.

Ce merveilleux ne consiste guère qu'en des exploits de chevalerie qui passent toute croyance, mais sans féerie, proprement dite, sans intervention d'aucune fée bien ou malfaisante; et l'on y voit toujours des choses qui n'ont une vraisemblance convenue qu'au moyen des enchantements, sans voir agir ou paraître aucun enchanteur. Le héros se monstre, d'un bout à l'autre, digne de son surnom par ses actions et par ses discours. Il tient, en quelque sorte, à tous venants, école de courtoisie; il en fait un cours complet. La générosité la plus noble respire dans tout ce qu'il dit; de sa bouche sortent, à tout moment et à tout propos, des maximes élevées qui feraient bien regretter la chevalerie errante, si chacun n'était pas libre de les professer dans son cœur et d'y conformer sa vie, sans avoir le casque en tête et la lance au poing, mais qui, par leurs retours continuels, et quelquefois par leur longueur, ont un effet que produisent souvent les choses mêmes qu'on admire. En un mot, Giron le Courtois est un poëme fort noble, fort raisonnable et généralement bien écrit, mais froid et par conséquent un peu ennuyeux; peut-être par cela même que l'auteur y a mis trop d'ordre et de raison; peut-être pourrait-on dire des poëmes romanesques, ce que Térence dit de l'amour: «Vouloir soumettre à la raison des choses qui y sont si contraires, c'est comme si l'on voulait extravaguer avec sagesse69

Note 69: (retour)

. . . . . . . . . Incerta hæc si postules

Ratione certâ facere, nihilo plus agas

Quam si des operam ut cum ratione insanias.

(Ter., Eunuch., act. I, sc. 1.)




CHAPITRE XII.

Fin de l'épopée romanesque; Notice sur la vie de Bernardo Tasso; Analyse de son poëme d'Amadis; dernières observations sur ce genre de poésie.


Il me reste à parler d'un poëme plus intéressant, dont l'auteur, soit qu'on le considère comme homme, ou comme poëte, joue un rôle important dans la littérature italienne; c'est l'Amadis de Bernardo Tasso, père du Tasse. Ce fut sans doute un grand bonheur pour Bernardo que d'avoir produit et élevé dans son sein l'auteur de la Jérusalem délivrée; mais son renom poétique en a souffert. La gloire du fils a éclipsé celle du père, et si Bernardo n'eût pas eu de fils, c'est lui qui, dans la postérité, se serait appelé le Tasse. Je le nommerai le plus souvent ainsi dans cette notice, où ce nom ne peut faire équivoque, quoiqu'il désigne communément l'auteur de la Jérusalem, et non pas celui d'Amadis.

Bernardo Tasso70 naquit à Bergame, le 11 novembre 1493, de Gabriel Tasso et de Catherine de' Tassi tous les deux issus de deux branches de cette noble et ancienne famille71. Les dispositions qu'il annonça dès sa première enfance engagèrent son père à ne rien négliger pour son instruction. Il lui donna pour maître Jean-Baptiste Pio, de Bologne, grammairien célèbre, qui enseignait alors publiquement à Bergame les lettres latines. Mais cette première éducation fut interrompue par la mort prématurée du père et de la mère, qui laissèrent à leur fils des affaires embarrassées, très-peu de fortune, et deux jeunes sœurs à pourvoir. Heureusement le chevalier Domenico Tasso, leur oncle72, se chargea des deux orphelines, maria l'une avantageusement et plaça l'autre dans un couvent où elle fit ses vœux; l'évêque de Recanati73, frère du chevalier Dominique, prit soin du jeune Tasso, et l'entretint à ses frais dans un collége, où il continua ses études. Il fit de grands progrès dans le latin et dans le grec, et commença bientôt à cultiver avec un égal succès la poésie et l'éloquence italiennes. Il composa des pièces de vers où l'on distinguait déjà cette douceur de style et cette fécondité de sentiments et de pensées qui lui est propre. Sa réputation naissante s'étendit dans toute l'Italie, et lui procura des amis, non-seulement parmi les gens de lettres, mais parmi les grands et les princes.

Note 70: (retour) Cette Notice est tirée principalement de la Vie de Bernardo Tasso, que l'abbé Serassi a mise au-devant de ses Rime, dans l'édition de Bergame, 1749, 2 vol. in-16, et du premier livre de la Vie de Torquato Tasso, par le même auteur, où il a rectifié quelques faits qui manquaient d'exactitude dans la première.
Note 71: (retour) : On a débité des fables sur la famille des Tassi. On l'a fait descendre, par exemple, des de la Tour, ou des Torriani, anciens seigneurs de Milan; le marquis Manso lui-même, dans sa Vie du Tasse, a adopté cette erreur. Serassi, mieux instruit par un arbre généalogique très-exact, a rétabli la vérité. Omodeo Tasso, première tige de cet arbre dressé dans le dernier siècle, florissait dans le treizième (en 1290). Sa gloire et la source de l'illustration de sa famille vient de ce qu'il renouvela et perfectionna l'ancienne invention des postes réglées, abolie et oubliée pendant les siècles de barbarie. C'est ce qui, dans la suite, en fit obtenir à ses descendants l'intendance générale en Italie, en Allemagne, en Espagne et en Flandre. Cette place devint titulaire et héréditaire dans la famille sous Charles-Quint; et c'est d'un Lionardo Tasso de Bergame, petit-neveu de celui qui avait obtenu ce grand généralat des postes de l'empire, qu'est sortie la maison souveraine des Taxis. Lionardo avait deux frères; ils formèrent trois branches, qui s'illustrèrent, sous Philippe II, dans les ambassades, les hauts emplois militaires, et les dignités ecclésiastiques, en différentes parties de l'empire, tandis que la première de toutes restait à Bergame, et y vivait avec splendeur. Agostino Tasso, chef de cette branche, fut général des postes pontificales sous les papes Alexandre VI et Jules II, et son petit-fils Gabriel sous Léon X. Ce Gabriel, qui n'est point le père de Bernardo, laissa deux fils, dont l'aîné, Gian Jacopo Tasso, comte et chevalier, héritier des biens de sa famille, fit bâtir à Bergame le palais qui existe encore et la magnifique Villa de Zanga, à quelques lieues de cette ville. Gabriel, père de Bernardo, était fils d'un frère d'Agostino, général des postes sous Alexandre VI. Cette branche était moins riche; elle s'appauvrit encore, et Bernardo se trouva dans sa jeunesse entouré d'une famille noble et opulente, mais lui-même dans un état voisin de la pauvreté.
Note 72: (retour) : Fils d'Agostino Tasso, dont il est parlé dans la note précédente.
Note 73: (retour) Monsignor Luigi Tasso.

Il se retirait souvent, pour se livrer à la poésie, dans une campagne délicieuse que l'évêque son oncle avait à un mille de Bergame. Un nouveau malheur l'y attendait. L'évêque y était allé passer quelques jours; deux scélérats, ses domestiques, l'assaillirent pendant la nuit74, l'égorgèrent, volèrent l'argent, l'argenterie, les objets précieux qui étaient dans la maison, s'enfuirent, et laissèrent le Tasse dans le désespoir de la perte d'un oncle qu'il aimait tendrement, dépouillé de tous les avantages qu'il retirait et de tous ceux qu'il espérait de ses bontés. Il avait alors vingt-sept ans; réduit à son mince patrimoine, il se retira à Padoue, pour achever ses études, et surtout pour s'instruire, dans la société d'un grand nombre de savants qui y étaient alors réunis. La poésie n'était pas le seul objet de ses travaux; il se livrait à des études plus graves, et principalement à cette partie de la philosophie morale qui embrasse la politique et le gouvernement des états, ayant le projet de chercher à être employé honorablement dans les cours de quelques princes, pour y faire valoir ses talents et tâcher de vaincre sa mauvaise fortune. Il chercha aussi dans l'amour quelque distraction à ses peines. Il aima tendrement Genèvre Malatesta, personne d'une haute naissance et d'une vertu égale à sa beauté. Il la célébra dans ses vers, tantôt ouvertement, tantôt sous le nom allégorique du genièvre, Ginebro. Lorsqu'elle épousa le chevalier degli Obizzi, et qu'il eut ainsi perdu toute espérance, il se plaignit de ce malheur dans un sonnet75 si tendre, et qui eut un si grand succès, qu'il n'y eut homme ni femme en Italie qui ne voulût le savoir par cœur.

Note 74: (retour) Septembre 1520.
Note 75: (retour) Poichè la parte men perfetta e bella, etc.

Mais tout cela ne rendait pas meilleure la situation du jeune poëte. Enfin, le comte Guido Rangone, général de l'Église, ami et protecteur des lettres, le prit à son service. Ayant reconnu en lui beaucoup d'esprit et de discernement, il l'employa dans les affaires les plus importantes, le chargea de négociations délicates, à Rome, auprès du pape Clément VII; en France, auprès du roi François Ier. Le Tasse, du consentement du comte Rangone, et même pour ses intérêts, fut ensuite attaché à Mme. Renée de France, duchesse de Ferrare; mais il ne resta pas long-temps dans cette cour; il revint libre à Padoue, et de là se rendit à Venise, où il passa quelque temps, partagé entre la société de ses amis et la culture des lettres. Il y fit imprimer un recueil de ses poésies; ce recueil se répandit rapidement en Italie, et assura au Tasse une des premières places parmi les poëtes vivants; il parvint à la connaissance de Ferrante Sanseverino, prince de Salerne, qui conçut dès-lors une haute estime pour l'auteur, et désira se l'attacher. Il lui fit écrire d'une manière si pressante que le Tasse ne crut pas devoir refuser l'emploi de secrétaire du prince qui lui était offert. Il partit aussitôt pour l'aller trouver à Salerne76. Il y reçut l'accueil le plus flatteur, bientôt suivi de riches présents, et d'une forte pension que le prince lui assura pour toute sa vie. Enchanté de sa nouvelle condition, il forma dès-lors le dessein de se fixer dans cette cour, et se partagea tout entier entre le soin de répondre à la confiance de Sanseverino par l'habileté avec laquelle il conduisait ses affaires, par le talent particulier qu'il déployait dans sa correspondance, enfin par le zèle et la loyauté qu'il mettait à le servir; et celui de lui plaire et d'amuser la princesse Isabelle Villamarina, son épouse, par des compositions poétiques, neuves, ingénieuses, et dont la lecture était pour les deux époux le passe-temps le plus agréable.

Note 76: (retour) Vers la fin de 1531.

Il s'était tellement habitué à faire des vers parmi les embarras et le mouvement des affaires, qu'il ne cessa point d'en produire même pendant le siège de Tunis, où Sanseverino fut employé par Charles-Quint, et où il emmena le Tasse. Bernardo, aussi habile au métier des armes qu'à la conduite des négociations, se distingua dans plusieurs actions pendant le siège. Il en rapporta pour butin quelques antiquités précieuses, et surtout un vase arabe d'un fort beau travail, destiné à mettre des parfums; il en fit par la suite un encrier dont il se servit toute sa vie. Après cette expédition, qui lui valut de nouvelles faveurs de son prince77, ayant été envoyé par lui en Espagne pour des affaires importantes, il obtint, au retour, la permission d'aller passer quelque temps à Venise. Ses affaires personnelles, le plaisir de revoir ses amis, et l'impression d'un nouveau recueil de ses poésies l'y retinrent pendant près d'une année78. C'est là ce que disent tous les historiens de sa vie79; mais ils ne disent pas que la belle Tullie d'Aragon, célèbre par ses talents poétiques et par la liberté de ses mœurs80, était alors à Venise, que Bernardo en devint amoureux, qu'il s'en fit aimer, qu'il la célébra dans ses vers, et que c'était là sans doute le plus fort lien qui le retint dans cette ville, tandis que son devoir l'appelait ailleurs. M. Corniani, en rétablissant ce fait81, cite, pour le prouver, un dialogue de Speron Speroni, ami du Tasse, que ses autres historiens ne pouvaient pas ignorer. La chose y est si claire que c'est l'amour mutuel du Tasse et de Tullie, la nécessité où elle est d'aller rejoindre son prince et la douleur de cette séparation, qui font le sujet du dialogue82.

Note 77: (retour) Deux nouvelles pensions, l'une de deux cents ducats, l'autre de cent, sur les douanes de Sanseverino et de Salerne.
Note 78: (retour) 1537.
Note 79: (retour) Seghezzi, Tiraboschi et Serassi.
Note 80: (retour) Voyez ci-dessus, t. IV., pag. 583 et 584.
Note 81: (retour) I secoli della Letteratura italiana, t. V, p. 158 et 159.
Note 82: (retour) C'est le premier de la première partie, t. I des Œuvres de Speron Speroni, Venise, 1740, in-4º. Tullie y dit à Bernardo: Del vostro amore son testimonio le vostre vaghe e leggiadre rime onde al mio nome eterna fama acquistate. Et pour qu'on ne doute pas de la nature de ce sentiment, Bernardo dit dans un autre endroit, que la raison même lui persuade d'aimer Tullie, en lui faisant trouver autant de plaisir à contempler ses grandes qualités et ses talents, que ses sens lui en procurent quand il jouit de sa beauté. Ed ella (la ragione) altrettanto di diletto mi fa sentire in contemplando la virtù vostra, quanto i sensi in godermi della vostra bellezza. (Ub. supr., p. 6.) Si le talent de Tullie lui donnait le titre de poëte, sa conduite lui en méritait un autre. Ce même dialogue le prouve encore. Niccolò Grazia, l'un des interlocuteurs, parle d'un discours de Brocardo à la louange des courtisanes, dans lequel il prétendait prouver que leur état est celui pour lequel la femme a été particulièrement créée. Tullie observe que c'était sans doute l'amour que cet auteur avait pour quelque femme de cette espèce, qui l'avait porté à soutenir une cause si déshonnête. Grazia répond que Brocardo n'a point considéré la courtisane comme un être bas et vil, mais comme une chose essentiellement inconstante et changeante, et que c'était pour cela même qu'il en faisait cas. Tale Saffo, ajoute-t-il, tale Corinna, tal fu colei onde Socrate, sapientissimo e dottissimo uomo, di avere appreso che cosa e quale si fusse amore si gloriava. Degnate adunque di esser la quarta in tal numero e fra cotanto valore, etc. Tullie ne dit pas non, et continue de discourir paisiblement et ingénieusement sur l'amour. (Ibid., p. 27.)

Si cette passion ne l'empêcha point de se rendre enfin à son devoir, elle ne le détourna pas non plus de former un établissement honorable et solide. Après son retour à Salerne, Sanseverino et Isabelle, satisfaits de plus en plus de son commerce et de ses services, le marièrent avantageusement. Il épousa Porzia de' Rossi qui joignait à la beauté, aux talents et au mérite, de la naissance et de la fortune83. Il eut la permission de se retirer avec elle à Sorrento, petite ville dont la position est délicieuse, et de s'y fixer, en gardant le titre de secrétaire du prince, qui, à l'occasion de son mariage, augmenta encore de cinq à six cents ducats son revenu. Alors le Tasse se trouva dans un état véritablement heureux. Il profita du loisir honorable dont il jouissait pour commencer son poëme d'Amadis, que le prince de Salerne, D. Francesco de Tolède, D. Louis d'Avila, et quelques autres grands seigneurs espagnols, amis des lettres, l'avaient engagé à entreprendre. Pendant plusieurs années, son bonheur domestique alla toujours croissant. Sa femme lui donna successivement trois enfants; le troisième fut ce Torquato Tasso que la nature doua d'un si grand génie, et que la fortune destinait à tant de malheurs84. Son père ne put être témoin de sa naissance. Il avait été obligé de suivre Sanseverino en Piémont, où les troupes de Charles-Quint et celles de François Ier se faisaient la guerre. Il le suivit encore en Flandre, et ne revint à Sorrento que lorsque son fils était âgé de dix mois.

Note 83: (retour) 1539.
Note 84: (retour) Il naquit le 11 mars 1544.

Le service du prince exigea bientôt après qu'il quittât cette magnifique et douce retraite, et qu'il revînt demeurer à Salerne. Il semble que tout son bonheur l'abandonna en même temps. Ce fut alors que le vice-roi don Pèdre de Tolède se mit en tête d'élever à Naples l'horrible tribunal de l'Inquisition; son prétexte était d'empêcher les hérésies germaniques de s'y introduire, et son vrai motif, suivant le véridique Muratori85, de se venger, sous le manteau de la religion, de ceux qu'il n'aimait pas, et de se rendre redoutable aux seigneurs et aux barons du royaume, dont il était haï, et contre lesquels il n'aurait pas osé, sans ce moyen, procéder ouvertement.

Note 85: (retour) Annali d'Italia, 1547.

L'édit de l'empereur était à peine affiché que le peuple et la noblesse se soulevèrent, s'assemblèrent en tumulte et déchirèrent l'édit. Le vice-roi déclara la ville en état de rébellion. Le mouvement n'en devint que plus tumultueux et plus général. Les Napolitains députèrent Charles de Brancas au prince de Salerne, pour le prier de se rendre auprès de l'empereur, au nom de leur cité, et d'obtenir de lui que l'Inquisition n'y fût pas introduite. Deux intimes confidents du prince furent d'avis différents sur cette proposition. Vincenzo Martelli, son majordome, homme d'esprit et bon poëte, lui conseilla de refuser, et Bernardo Tasso d'accepter une commission dangereuse peut-être, mais honorable, et dans laquelle il pouvait servir sa patrie, la justice et l'humanité86.

Note 86: (retour) Voyez ses Lettres, t. I, p 564 à 570.

Ces considérations l'emportèrent. Sanseverino partit avec le Tasse et une suite nombreuse; mais au lieu d'user de la plus grande diligence, il voyagea trop à son aise, et n'arriva à la cour qu'après que le vice-roi eût eu le temps d'instruire l'empereur de ce qui était arrivé, du départ du prince pour se rendre auprès de lui, et des mesures prises depuis ce départ pour faire rentrer Naples dans le devoir. Sanseverino fut donc très-froidement reçu et ne put rien obtenir. Ce désagrément ralentit beaucoup le zèle qu'il avait toujours eu pour le service de l'empereur. Un déni personnel de justice l'en détacha entièrement. Quelque temps après son retour à Salerne, on tira contre lui un coup de fusil, dont il fut assez grièvement blessé à la poitrine. Persuadé que ce coup venait du vice-roi son ennemi, il l'en accusa auprès de l'empereur. Charles-Quint refusa de le croire; dès-lors Sanseverino fut tenté de passer au service du roi de France. De nouvelles froideurs l'y déterminèrent; et s'étant rendu à Venise, il se déclara ouvertement. Don Pedre de Tolède apprit cette nouvelle avec joie, se hâta de le proclamer rebelle, et de confisquer ses principautés et tous ses biens.

Le Tasse qu'il avait laissé à Salerne, était ensuite allé à Rome, où il attendait patiemment le parti définitif que prendrait Sanseverino. Du moment où il en fut instruit, après une courte délibération, la reconnaissance et l'attachement le décidèrent; il jugea que ce serait une action lâche et infâme que d'abandonner son prince dans le temps où ses services pouvaient lui être le plus utiles; il résolut donc de suivre son sort. Dès lors il fut lui-même déclaré rebelle, banni des états de Naples, ses biens confisqués, et le fruit de tant de travaux entièrement perdu. Sa femme et ses enfants restèrent à Naples, dans un état pénible. Porzia, livrée à des parents peu délicats, eut besoin de tout son courage et des consolations qu'elle puisait dans les lettres de son mari. Bientôt il fut plus éloigné d'elle; Sanseverino crut nécessaire de l'envoyer à la cour de France, pour engager le roi Henri II à une entreprise sur Naples. Bernardo vint à Paris87; il tâcha, par ses sollicitations auprès des ministres, de faire décider cette expédition, et par plusieurs pièces de vers adressées au roi, d'enflammer son courage et de lui donner l'espérance d'une conquête facile, tandis que de son côté le prince de Salerne négociait à Constantinople, et promettait que le Grand-seigneur faciliterait encore cette conquête par de puissants secours. Le Tasse ayant fait tout ce qui était en son pouvoir, et voyant s'en aller en fumée tout ce projet d'une nouvelle guerre de Naples, cessa de suivre la cour, et se retira à Saint-Germain. Il y passa l'hiver, se consolant de ses disgrâces par le commerce des muses, et tantôt travaillant à son poëme, tantôt célébrant dans ses rimes Marguerite de Valois, sœur du roi, dont la beauté, l'amabilité et les grâces étaient alors l'objet des chants de tous les poëtes.

Note 87: (retour) Septembre 1552.

Mais le désir de se rapprocher de sa famille l'engagea enfin à solliciter de son prince la permission de retourner en Italie. Il fit courageusement ce voyage, au milieu des rigueurs de l'hiver, et arriva au mois de février à Rome88, où il s'occupa sans délai des moyens de faire venir sa femme et ses enfants; mais la famille de Porzia de' Rossi mit des obstacles à ce qu'elle quittât Naples pour suivre un proscrit. Bernardo ne pouvant plus souffrir ces délais, voulut au moins avoir auprès de lui son fils Torquato. L'arrivée de cet enfant chéri lui fit oublier tous ses chagrins; mais la malheureuse Porzia sentit douloureusement le coup de cette séparation. Retirée dans un couvent avec sa fille Cornélie, persécutée par des frères avides qui lui retenaient sa dot, séparée de son époux et de son fils, sans espoir de voir finir cet état de solitude et d'abandon, elle ne put le supporter long-temps. Sa santé s'altéra; tout à coup elle fut saisie d'un mal si violent et si prompt qu'en moins de vingt-quatre heures elle mourut89. On ne peut exprimer la douleur que le Tasse ressentit de cette perte imprévue. De nouveaux malheurs fondirent sur lui. L'empereur et le pape se brouillèrent. Le duc d'Albe, alors vice-roi de Naples, marcha sur Rome, et s'empara d'Ostie et de Tivoli. Rome était hors d'état de faire la moindre résistance. Le Tasse craignant d'être pris par les Impériaux et d'être exécuté comme rebelle, obtint avec beaucoup de peine, dans le trouble où était la cour de Rome, la permission, d'aller chercher un autre asyle. Il l'obtint pour lui seul, et non pour un mobilier assez riche, reste de son ancienne fortune, et seul bien qu'il pût laisser à ses enfants. Il fit partir précipitamment son fils pour Bergame sa patrie, où il l'envoyait chez ses parents: et tranquille sur ce qu'il avait de plus cher, il partit pour Ravenne, où il arriva dépourvu de tout, sans hardes, sans linge, avec deux seules chemises et son poëme d'Amadis.

Note 88: (retour) 1554.
Note 89: (retour) Février 1556.

Le duc d'Urbin90 ne l'y laissa pas long-temps. Dès que ce généreux protecteur des lettres sut que le Tasse était si près de lui et dans un état si peu digne de ses talents et de sa renommée, il l'invita avec beaucoup d'empressement à venir s'établir à Pesaro, lui offrant une habitation charmante91, où il serait libre de se livrer à ses travaux poétiques. Le Tasse ne refusa point des offres si avantageuses. Dans cette paisible retraite, où il recevait chaque jour de nouveaux témoignages de l'intérêt et de la libéralité du duc, il commença enfin à respirer après de si longues épreuves, et c'est là qu'il mit la dernière main à son Amadis92. Ce poëme était attendu de toute l'Europe littéraire; et il espérait en retirer quelque fruit. Ayant obtenu quelques avances du duc d'Urbin, du cardinal de Tournon, avec qui il s'était lié d'amitié en France, et de quelques autres amis, il se rendit à Venise, où comblé de marques d'estime par les principaux citoyens, admis dans l'académie vénitienne qui s'était alors formée pour l'avancement des lettres, et aidé des soins et des conseils de plusieurs savants qui la composaient, il donna en 1560 une belle édition de son Amadis, et une seconde de ses poésies considérablement augmentée.

Note 90: (retour) Guidobaldo II de la Rovère.
Note 91: (retour) Il Barchetto, maison de délices bâtie par le duc son père.
Note 92: (retour) 1557.

Le duc d'Urbin était alors en faveur auprès du roi d'Espagne, Philippe II, et son capitaine général en Italie: il espéra pouvoir obtenir par son crédit la restitution des biens du Tasse, dans le royaume de Naples, ou du moins ce qui devait revenir à ses enfants de la succession de leur mère. Le duc employa pour cette affaire les amis puissants qu'il avait à la cour de Madrid. Pour seconder ces bonnes dispositions, le Tasse envoya en Espagne et fit présenter à Philippe un magnifique exemplaire de son poëme qui lui était dédié; mais après une longue attente il fut obligé de renoncer à toute espérance: il ne reçut pas même de réponse à l'hommage qu'il avait offert, et au présent qu'il avait fait.

C'est dans ces circonstances qu'il apprit que son fils Torquato, qu'il avait toujours eu avec lui à Urbin, à Pesaro et à Venise, et qu'il avait depuis peu envoyé à Padoue pour y étudier les lois, venait, à l'âge de dix-huit ans, d'y composer son poëme de Rinaldo, et se disposait à le faire imprimer. Ce tendre père n'était pas dans un moment où il pût regarder la poésie comme un grand moyen de fortune; il fut très-affligé d'apprendre, et cette composition, et cette disposition de son fils. Il s'opposa d'abord à l'impression du poëme; mais vaincu par les instances de ses amis les plus distingués dans les lettres93, la destinée de son fils et celle de la poésie italienne l'emportèrent, et il y consentit à la fin94.

Note 93: (retour) Molino, Domenico Veniero, Danese Cattaneo, etc.
Note 94: (retour) En 1562.

L'année suivante, Guillaume, duc de Mantoue, appela Bernardo Tasso à sa cour, se l'attacha en qualité de premier secrétaire95, lui prodigua les meilleurs traitements et les preuves de la confiance la plus intime. Son âge qui était alors de plus de soixante-dix ans, et les affaires importantes dont il se trouva chargé, ne l'empêchèrent point de se livrer à ses études chéries. Il entreprit de tirer de son Amadis l'épisode de Floridante, et d'en faire un poëme à part; mais il ne put avancer beaucoup ce travail. Ayant été nommé par le duc de Mantoue gouverneur d'Ostia ou d'Ostiglia, petite place sur le Pô, il y était à peine arrivé qu'il tomba malade. Il mourut un mois après96, entre les bras de son fils, accouru au premier bruit de sa maladie, de la cour de Ferrare où il était alors. Les regrets que causa sa mort furent aussi vifs que si elle eût été prématurée. Le duc, pour honorer les restes d'un si grand homme, fit porter son corps à Mantoue, dans l'église de Sant' Egidio, et l'ayant fait placer dans un tombeau d'un très-beau marbre, il y fit graver cette noble et simple inscription: Ossa Bernardi Tassi. Mais quelque temps après il vint un ordre du pape de détruire dans les églises tous les tombeaux élevés au-dessus de terre ou incrustés dans les murs; celui du Tasse étant dans le premier cas, son fils Torquato fit transporter religieusement ses cendres à Ferrare, dans l'église de Saint-Paul.

Note 95: (retour) Segretario maggiore.
Note 96: (retour) 4 septembre 1569.

Le Tasse avait la taille haute et droite. Son portrait, que l'on voit encore à Bergame dans la salle du grand conseil, le représente avec un front grand et ouvert, des yeux vifs, une barbe noire et épaisse, peu d'embonpoint, mais des membres forts et bien proportionnés, une physionomie prévenante et agréable. Son caractère était franc, sincère, naturellement enclin à l'amour, à l'amitié, à l'oubli des injures, sans orgueil et sans ambition dans le bonheur, et d'une constance à toute épreuve dans l'adversité. Il était libéral et magnifique, quand sa fortune lui permettait de l'être; il aimait que sa maison fût richement meublée et décorée. Il faisait quelquefois des présents dignes d'un prince, comme lorsqu'il donna trois chevaux de race au chevalier Tasso son parent. Il eut un grand nombre d'amis, et mit toujours beaucoup de soin à les cultiver. Ceux qui lui furent les plus chers, et qui sont en même temps les plus connus dans les lettres, furent Sperone Speroni, Bernardo Capello, Annibal Caro, le Muzio, le Varchi, le Ruscelli et le Dolce. Enfin il fut exempt de cet amour-propre excessif et de cette triste passion de l'envie, à laquelle le sentiment exagéré de notre mérite conduit presque toujours, peut-être parce qu'ayant appliqué son esprit aux grandes affaires en même temps qu'aux lettres, il mettait chaque chose à sa place, et que sans faire descendre les lettres du premier rang qui leur appartient, il avait reconnu qu'il existe encore après elles des choses dont on peut s'occuper, et auxquelles on peut s'intéresser dans la vie. Enfin il était doué d'un de ces caractères essentiellement heureux, que la mauvaise fortune peut bien troubler quelquefois, mais qu'elle n'empêche pas toujours de l'être.

On a de lui, en prose, un discours sur la poésie, prononcé dans l'académie vénitienne, et trois volumes de lettres, intéressantes pour l'histoire littéraire et même pour l'histoire politique de son siècle, en même temps qu'elles le sont pour la connaissance des événements de sa vie, et des premières années de son fils. Ses cinq livres de poésies lyriques sont surtout recommandables par une certaine douceur de style qui rappelle souvent celle des vers de Pétrarque. Cette qualité, analogue à la trempe de son caractère et de son génie, était ce dont il se piquait le plus. On lui vantait un jour les poésies de son fils; on les mettait même devant lui au-dessus des siennes. Mon fils, répondit-il, fera des vers plus savants que les miens, mais il n'en fera jamais d'aussi doux.

Après avoir fait beaucoup de grandes canzoni à la manière de Pétrarque et des autres lyriques italiens, il essaya le premier de naturaliser dans sa langue l'ode en strophes de quatre, de cinq et de six vers; et cette partie de ses poésies est particulièrement estimée. Dans ses élégies, ses églogues, ses petits poëmes de Pirame et Thisbé, de Léandre et Hèro, il employa, non pas des vers tout-à-fait libres, mais une espèce de genre mixte, ou des vers rimés de distance en distance, genre que le Tolomei imagina le premier, et qui a l'inconvénient de ne pas délivrer entièrement le poëte du joug de la rime, et de priver l'oreille du plaisir qu'elle lui procure, ou du moins de ce sentiment de la consonance que nous sommes habitués à regarder comme un plaisir.