En général, le Tasse prend soin de donner à ses guerriers chrétiens toutes les vertus qui peuvent rehausser la valeur, tandis que le courage des infidèles a toujours quelque chose de féroce. Ainsi, malgré les exploits qu'il fait faire à Argant et à Soliman, par exemple, ils n'excitent jamais un intérêt qui puisse nuire à celui que le poëte a voulu réunir tout entier sur les soldats de la foi et sur leur cause. Le caractère de Clorinde est le seul qui dans ce parti ait une vertu militaire sans mélange de barbarie; mais aussi Clorinde était née de père et de mère chrétiens; les aventures extraordinaires de sa vie l'avaient seules empêchée de l'être, et l'avaient attachée au parti des sectateurs de Mahomet: enfin elle était destinée à recevoir de la main de Tancrède le baptême, en même temps que la mort. Pour Argant, sa mort est comme sa vie; son indomptable caractère est le même jusqu'à la fin. «Il menace en mourant et ne languit pas: ses derniers mots, les derniers sons de sa voix sont encore superbes, formidables et féroces673

Note 673: (retour) S. 26.

Soliman a plus de générosité qu'Argant et plus de véritable grandeur. Son caractère jette un si grand éclat que l'on doit regarder comme l'un des prodiges de talent du Tasse, que tout ce qui paraît auprès de lui, musulman ou chrétien, n'en soit pas effacé. Quand il se montre pour la première fois, dans cette attaque de nuit qu'il livre avec ses Arabes au camp de Godefroy674, il paraît comme un météore funeste qui brille au milieu des ténèbres. Il porte pour cimier sur son casque, un énorme et horrible dragon, qui s'allonge, se dresse sur ses griffes, étend ses ailes, et replie en arc sa queue armée d'un double dard. Il semble qu'il fasse vibrer dans sa gueule une triple langue, qu'on en voie jaillir une écume livide, qu'on entende ses sifflements, que dans l'ardeur du combat il s'enflamme par le mouvement, et qu'il vomisse à la fois de la fumée et des flammes675

Note 674: (retour) : C. IX.
Note 675: (retour) St. 25.

Veut-on voir comment le poëte sait faire agir un personnage qu'il sait ainsi annoncer? Dans ce même combat, Latin, né sur les bords du Tibre, marchait accompagné de ses cinq fils, qu'il avait dressés dès l'âge le plus tendre au métier des armes676. Tous à peu près du même âge, ils combattaient sous ses yeux, comme de jeunes lionceaux à qui leur mère apprend à s'élancer contre les chasseurs677. Latin veut s'opposer aux fureurs de Soliman; il exhorte ses fils à l'attaquer et marche lui-même avec eux. Les lances de ces six frères atteignent Soliman toutes à la fois; il reste immobile comme un rocher inutilement battu des flots, des vents et de la foudre678. De sa terrible épée, il fend la tête à l'aîné: Amarant veut soutenir son frère, le glaive du sultan lui coupe le bras; ils tombent ensemble baignés dans leur sang. Le jeune Sabin essaie encore de le blesser d'un coup de lance; Soliman la brise, pousse contre lui son cheval, le foule aux pieds, et moissonne cette tendre fleur, qui s'ouvrait à peine aux doux rayons de la vie. Pic et Laurent restaient encore, deux jumeaux charmants, dont la ressemblance était si parfaite, qu'elle avait souvent causé à leurs parents une agréable erreur; Soliman sépare à l'un la tête du corps, et plonge à l'autre son épée dans la poitrine.

Note 676: (retour) St. 27 et suiv.
Note 677: (retour)

Così fera leonessa i figli

Cui dal collo la coma anco non pende, etc. (St. 29.)

Note 678: (retour) Ma come alle procelle esposto monte, etc. (St. 31.)

Le père (ah! il ne l'est plus679; le sort cruel le prive à la fois de tous ses enfants); l'infortuné, qui voit sa race entière éteinte, veut la venger, mais non lui survivre; il veut tuer et mourir. Il crie et provoque l'ennemi. Il lui porte un coup terrible qui rompt la cotte de maille et fait dans le flanc une blessure, d'où sortent des flots de sang. A ce cri, à ce coup, le barbare se retourne, le frappe de son épée, rompt son bouclier, sa cuirasse, et plonge le fer dans ses entrailles. Le malheureux Latin sanglote, et il expire sur les corps de ses enfants680.

Note 679: (retour)

Il padre, ah non più padre. (St. 35.)

At pater infelix, non jam pater.

(Ovid., Métam., l. VIII.)

Note 680: (retour) St. 38.

Dans ce combat encore, l'impitoyable Soliman connaît enfin la pitié, et verse pour la première fois des larmes. Un jeune page, dont un léger duvet ornait à peine les joues fleuries681, richement armé, vêtu magnifiquement, et monté sur un cheval plus blanc que la neige, se livrait au plaisir, nouveau pour lui, que l'instinct de la gloire fait naître dans un jeune cœur. Le fougueux Argillan682 le rencontre dans la mêlée, court à lui, tue son cheval, et le tue lui-même, sans se laisser émouvoir par son air suppliant, ni par sa beauté. Soliman était aux mains, non-loin de là, avec Godefroy lui-même; il voit le danger que court son page chéri; il quitte ce combat, tourne son cheval, renverse tout ce qui s'oppose à son passage, mais n'arrive que pour le venger et non pour le défendre. Il voit son cher Lesbin tomber comme une tendre fleur, ses yeux languir, son cou se pencher, la pâleur de la mort se répandre sur son visage, et tous ses traits défaillir avec une expression si douce, que son cœur, de marbre jusqu'à ce moment, s'amollit, et que des larmes s'échappent de ses yeux. «Tu pleures, Soliman, s'écrie le poëte, toi qui as vu d'un œil sec la destruction de ton empire683!» Voilà de ces beautés de tous les temps, qui effacent mille défauts, et qui restent profondément gravées dans le cœur, plus fidèle gardien que la mémoire. «Mais à la vue du fer qui fume encore dans la main du meurtrier, la pitié cède, la fureur s'allume, bouillonne dans son sein, et y sèche les larmes. Il court sur Argillan, le frappe, fend son bouclier, son casque, et sa tête jusqu'à la gorge. Non satisfait encore, il descend de cheval, et se précipite sur ce corps sans vie, tel qu'un chien furieux qui mord la pierre dont il est frappé. O vain soulagement d'une immense douleur, de s'acharner sur une terre insensible684

Note 681: (retour) St. 81 et suiv.
Note 682: (retour) Voyez ci-dessus, p. 402.
Note 683: (retour) St. 86.
Note 684: (retour) St. 87.

Malgré tous les efforts de Soliman, malgré le secours qu'il reçoit d'Argant et de Clorinde, qui font une sortie de la ville assiégée et resserrent l'armée chrétienne entre deux attaques, la défense est si vigoureuse, que les Arabes et les soldats d'Aladin sont repoussés de toutes parts. Aladin fait sonner la retraite. Argant et Clorinde cèdent, quoique à regret, et font rentrer les restes de leur troupe. Les Arabes entièrement rompus se dispersent. «Le sultan a fait tout ce que peut une force humaine685. Il est épuisé. Tout couvert de sang et de sueur, il respire à peine; une oppression pénible agite sa poitrine et ses flancs; son bras plie sous son bouclier; son épée se lève à peine, et le tranchant émoussé ne blesse plus. Quand il se voit dans cet état, il s'arrête, il hésite, il délibère en lui-même s'il doit mourir et si sa main doit enlever à l'ennemi la gloire de sa mort, ou si, survivant à la perte de son armée, il doit mettre sa vie en sûreté. «Que le destin l'emporte, dit-il, enfin, et que ma fuite soit le trophée de sa victoire; que l'ennemi insulte encore une fois à ma honte et à mon indigne exil, pourvu que, reprenant les armes, je puisse revenir troubler sa paix et sa conquête mal assurée. Non, je ne cède point; ma haine est éternelle comme le souvenir de mon injure. Je me relèverais, ennemi toujours plus implacable, quand je ne serais plus qu'une cendre éteinte et une ombre vaine686

Note 685: (retour) St. 97.
Note 686: (retour) St. 99 et dernière.

C'est dans cet art de faire briller au milieu des combats un personnage principal, et de semer des détails touchants à travers ces scènes terribles, qu'ont excellé les grands poëtes épiques; et l'on peut dire qu'aucun d'eux n'y a surpassé le Tasse. Voyez dans la dernière bataille, Armide en habit militaire687, montée sur un char doré, entourée de ses nouveaux amants, de tous ces chefs asiatiques et africains magnifiquement armés comme elle, couverts d'une pompe barbare, et qui ont juré de la venger. Renaud se présente, elle veut lui lancer un trait; mais échappée d'une main faible et incertaine, la flèche s'émousse sur les armes du chevalier. Armide se croit méprisée; enflammée de colère, elle tend plusieurs fois son arc; mais tous ses traits sont aussi impuissants que le premier. Tous ses amants sont vaincus sous ses yeux; elle se croit déjà prisonnière, emmenée en esclavage; elle quitte le champ de bataille et fuit, le désespoir dans le cœur.

Note 687: (retour) C. XX, st. 61 et suiv.

Voyez un tableau bien différent dans ces deux inséparables époux, Odoard et Gildippe, couple intrépide dont l'union double le courage. Dès le commencement du combat688, on les voit à côté l'un de l'autre porter des coups terribles, et mettre presque seuls en déroute le corps des Persans. Vers la fin de la bataille, lorsque Soliman essaie encore de rallier les Sarrazins et de rétablir le combat, Odoard et Gildippe s'offrent à lui689. Gildippe le frappe la première; furieux, il l'insulte d'abord, et lui porte ensuite dans la poitrine un coup qui brise ses armes, et qui ose, dit le poëte, percer ce sein qu'Amour seul aurait dû blesser. Elle abandonne aussitôt les rênes, et chancèle sur son coursier: Odoard accourt; il soutient d'un bras son épouse mourante, de l'autre il veut la venger; mais que peuvent ses forces ainsi partagées contre un si redoutable ennemi? Le sultan lui coupe le bras dont il appuyait sa chère Gildippe; il la laisse tomber, tombe lui-même, et l'accable sous son poids.

Note 688: (retour) Ibid., st. 32.
Note 689: (retour) St. 94, etc.

Le Tasse, à la manière des grands poëtes, adoucit l'impression d'un si horrible spectacle, par cette belle comparaison prise d'objets champêtres, et qui lui appartient: «Comme un ormeau690, à qui la plante couverte de pampres s'entrelace et se marie, si le fer le coupe, ou si l'ouragan le brise, entraîne à terre avec lui la vigne sa compagne; lui-même il la dépouille de ce vert feuillage qui la couvrait, il écrase ces grappes qui l'embellissaient; il paraît en gémir, et peu touché de son propre sort, n'être sensible qu'à la destinée de celle qui meurt auprès de lui. Ainsi tombe Odoard; il ne gémit que sur celle que le ciel lui avait donnée pour inséparable compagne. Ils voudraient se parler, mais ils ne peuvent plus former que des soupirs. Ils se regardent l'un l'autre, ils s'embrassent et se serrent tandis qu'ils le peuvent encore; ils perdent tous deux au même instant la lumière du jour; et ces deux ames pieuses s'en vont ensemble691,» Que cette peinture est touchante et vraie; et quoiqu'elle offre une image sanglante, combien elle attendrit et repose l'ame, parmi tout ce carnage et toutes ces scènes d'horreur!

Note 690: (retour) St. 99.
Note 691: (retour) E congiunte sen van l'amine pie. (St. 100.)

Le Tasse n'est pas moins admirable dans les grands épisodes dont il a semé l'action principale de son poëme que dans ces scènes épisodiques qui coupent et varient ses descriptions de combats. J'ai parlé, dans la notice sur sa vie692, de cette aventure touchante d'Olinde et de Sophronie, qui remplit une partie du second chant. Quoiqu'elle soit en elle-même d'une grande perfection, et qu'elle serve à mettre en scène le caractère farouche et cruel d'Aladin, et le beau caractère de Clorinde, tous les bons critiques l'ont regardée comme un défaut dans le poëme, parce qu'elle est étrangère au reste de l'action, et que les deux personnages qui, dès l'entrée, attirent ainsi tous les regards, n'y reparaissent plus. J'ai indiqué une source particulière d'intérêt qui ne remédie point à ce défaut, mais qui fit sans doute que le Tasse, en sentant la justesse des critiques, refusa toujours d'y obéir.

Note 692: (retour) Voyez ci-dessus, p. 237 et suiv.

Ils n'eurent pas le même reproche à faire à l'épisode du combat et de la mort du jeune Suénon, l'un des plus beaux morceaux du poëme. Il est intimement lié à l'action; non-seulement cette mort prive d'un puissant secours l'armée de Godefroy, mais en l'apprenant il est instruit de l'existence et de l'approche d'une armée d'Arabes, conduite par Soliman; c'est de la main de Soliman que Suénon a reçu la mort; c'est l'épée même de Suénon qui doit le venger; elle sera remise, à ce dessein, entre les mains de Renaud; un saint anachorète l'a prédit. Le seul Danois, échappé au glaive des Arabes, apporte cette épée; et Renaud est en exil. Ce récit ranime en sa faveur les souvenirs et l'affection de l'armée; de fausses apparences répandent et accréditent le bruit de sa mort; l'esprit de discorde et de ténèbres agite les esprits; une sédition éclate, et elle est à peine apaisée que le redoutable Soliman, si dramatiquement annoncé, arrive avec ses Arabes, et attaque le camp des chrétiens.

Considéré en lui-même, ce morceau entier, conforme aux récits de l'histoire, est un modèle de narration héroïque et pathétique. Suénon et ses braves, attaqués pendant la nuit par un ennemi vingt fois plus nombreux, vendent chèrement leur vie, et chacun d'eux s'entoure d'un monceau de morts. Le jour paraît, et montre à ceux qui vivent encore toutes leurs pertes et tous leurs dangers. «Nous étions deux mille, dit le guerrier danois, et nous ne sommes plus que cent693. Quand Suénon voit tout ce sang et tous ces morts, je ne sais si, à ce déplorable spectacle, son intrépide cœur se trouble, mais il n'en fait rien paraître: au contraire, élevant la voix: suivons, dit-il, nos braves compagnons, qui nous ont tracé avec leur sang le chemin du ciel: il dit, et joyeux de sa mort prochaine, il oppose à ce déluge de barbares, un cœur ferme et inébranlable.» Il tombe enfin sous les coups d'un guerrier à la taille haute et au regard farouche, qui n'ose encore l'attaquer seul. Il meurt accablé plutôt que vaincu. L'attitude où on le trouve sur le champ de bataille, le front tourné vers le ciel, tenant et serrant d'une main son épée, l'autre posée sur sa poitrine, attestent plus éloquemment que des discours, et sa foi et son courage. Le moyen extraordinaire par lequel son corps est retrouvé, et reçoit les derniers honneurs, n'a rien qui ne soit poétiquement vraisemblable. Tout peut être miraculeux dans un sujet tel qu'une croisade, qui ayant pour base, je ne dis pas seulement la croyance, mais la crédulité superstitieuse, admet nécessairement ces sortes de prestiges.

Note 693: (retour) C. VIII, st. 21.

Cet épisode est au huitième chant, et c'est dans le septième que se trouve l'épisode charmant de la fuite d'Herminie. Comment ne pas aimer un ouvrage, soumis cependant à des règles, et dont l'auteur était loin de marcher sans entraves où l'on rencontre ainsi, presque de suite, des accessoires si parfaits, et qui forment si naturellement entre eux des oppositions et des contrastes? Il y a bien ici quelques traits que tous les traducteurs ont tâché d'adoucir, mais s'ils ne sont pas tout-à-fait dans la véritable nature, ils sont du moins dans cette nature poétique ou fantastique, si l'on veut, à laquelle il faut bien se prêter si l'on ne veut pas rejeter presque toute la poésie moderne. «Elle fuit toute la nuit, elle erre tout le jour sans conseil, et sans guide, n'entendant, ne voyant autour d'elle que ses larmes et que ses cris. Mais à l'heure où le soleil détache ses coursiers de son char brillant, et va se plonger dans la mer, elle arrive auprès des claires eaux du Jourdain; elle descend sur la rive du fleuve, et s'y repose694. Elle ne prend point de nourriture; elle ne se repaît que de ses maux, et n'est altérée que de larmes. Mais le sommeil qui fait par son doux oubli le charme et le repos des malheureux mortels, assoupit à la fois ses douleurs et ses sens. Il étend sur elle ses ailes paisibles; mais tandis même qu'elle dort, l'Amour ne cesse point, sous mille formes, de troubler la paix de son cœur.»

Note 694: (retour)

Giunse del bel Giordano a le chiare acque,

E scese in riva al fiume, e qui si giacque.

(C. VII, st. 3.)

«Il est probable, dit M. de Chateaubriand (Itinéraire de Paris à Jérusalem, t. I, p. 9), que le Tasse a voulu placer cette scène charmante au bord du Jourdain. Il est inconcevable, j'en conviens, qu'il n'ait pas nommé ce fleuve; mais il est certain que ce grand poëte ne s'est pas assez attaché aux souvenirs de l'Écriture, etc.» D'après les deux vers cités au commencement de cette note, je demande au lecteur ce qu'il trouve ici de véritablement inconcevable. Quant au reproche que l'auteur de l'Itinéraire fait avec tant de certitude à l'auteur de la Jérusalem délivrée, j'y ai répondu ci-dessus, p. 379.

Il faudrait traduire tout l'épisode, mais il l'a été mille fois; il est présent à tous les esprits, et surtout à tous les cœurs sensibles; et cependant, avouons-le avec franchise, c'est un de ces morceaux où l'on est forcé de reconnaître, dans l'élégante perfection du style, et dans une certaine fleur d'expression, quelque chose d'intraduisible. Mais indépendamment de l'expression et du style, cette charmante description du matin dans une belle campagne, ce bruit lointain qui se mêle au murmure du fleuve et au chant des oiseaux, ce son brillant d'un pipeau champêtre qui tout à coup se fait entendre, ce bon vieillard occupé de ses travaux rustiques, entouré de sa jeune famille, qui s'étonne et s'effraie à l'aspect imprévu des armes dont Herminie est couverte, et qu'elle est obligée de rassurer quand elle vient leur demander un asyle; l'étonnement qu'elle éprouve à son tour de rencontrer tant de calme et de sécurité dans un pays environné du tumulte des armes, et l'admirable réponse du vieux berger, qui, après avoir habité les cours, met à un si haut prix, ce qu'on n'y trouve jamais, la douceur d'une vie pauvre et obscure.... tout cela émeut profondément et porte un calme délicieux à l'imagination et au cœur. On croit échapper au vain bruit du monde, comme Herminie au fracas des armes, et se réfugier avec elle dans cet asyle, où l'on sent que l'on serait si bien.

Je mettrais encore au nombre des morceaux du premier ordre, dont on ne voudrait rien retrancher, cette admirable description de la sécheresse, qui frappe le camp des chrétiens695. Peut-être n'y avait-il qu'un poëte né sous le ciel le plus brûlant, qui pût tracer avec tant de vérité les effets de ce fléau terrible. On reconnaît dans toute cette description l'homme qui a plus d'une fois senti, comme on le sent dans le pays de Naples, l'influence étouffante du scirocco; on le reconnaît surtout dans cette partie du tableau, qui n'en est pas la moins belle: «Le ciel présente l'aspect d'une fournaise ardente696; rien ne paraît qui puisse au moins reposer les yeux. Le Zéphir se tait dans ses grottes; le vague des airs est entièrement immobile; ou si quelque vent y souffle, c'est celui qui vient des sables d'Afrique, et qui, lourd et déplaisant, frappe de son haleine épaisse les joues et le sein des soldats.» Enfin il n'y a qu'une imagination où s'est conservée l'empreinte des paysages frais que l'on trouve au pied des Appenins ou des Alpes, qui ait pu revêtir cette autre partie de couleurs si frappantes et si vraies. «Si quelqu'un d'eux a jamais vu697, entre des rives verdoyantes, dormir comme un liquide argent une eau tranquille, ou des eaux vives se précipiter du haut des Alpes, ou couler lentement sur une plaine fleurie, son désir ardent lui en retrace l'image, et fournit une matière nouvelle à son tourment. Cette image fraîche et humide le dessèche, le brûle, et bouillonne dans sa pensée.» Ici, comme on le croit bien, aucun de nos traducteurs n'a osé être fidèle: ils ont tous cru devoir adoucir les couleurs; et ils ont effacé la peinture.

Note 695: (retour) C. XIII, st. 52 et suiv.
Note 696: (retour) St. 56.
Note 697: (retour) St. 60.

Combien d'autres morceaux ne pourrait-on pas joindre à ceux-là si l'on ne voulait oublier aucun de ceux où sont réunies toutes les qualités d'un grand maître! Mais il est temps de nous arrêter. Après avoir reconnu franchement les défauts, j'ai dû et voulu donner une idée de tous les genres de beautés qui existent dans le poëme du Tasse, et non pas en relever toutes les beautés. Ce que j'ai dit prouve assez, ou ce que j'ajouterais ne prouverait pas davantage quel rang doit occuper parmi les poëmes épiques celui où il s'en trouve d'un tel ordre et en si grand nombre. Il n'y a sans doute que la prévention la plus aveugle qui puisse le placer au-dessus, et même au niveau d'Homère et de Virgile; mais, parmi les anciens, il serait injuste de lui préférer Lucain, Stace ou Silius; parmi les modernes, le Camoëns, malgré plusieurs morceaux sublimes, est loin de pouvoir lui être comparé; Milton, plus sublime encore, a contre lui la bizarrerie, la tristesse, en un mot le malheur de son sujet; l'Arioste s'est trop égayé dans le sien, et s'est trop souvent écarté à dessein de la dignité de l'épopée; la France enfin, ni les autres parties de l'Europe, n'ont rien qui puisse disputer à la Jérusalem délivrée le prix du poëme épique: elle est donc immédiatement placée après ceux d'Homère et de Virgile, et par conséquent le premier de tous les poëmes héroïques modernes.

Cette place est assez belle pour satisfaire une ambition raisonnable; et quelqu'importance que l'on donne aux défauts de la Jérusalem, cette place ne peut lui être ôtée que s'il paraît un autre poëme, écrit dans une langue aussi poétique, conçu avec autant de force, conduit avec autant d'ordre et de sagesse; dont le style ait en général autant de chaleur, de poésie et de grâces; où les caractères soient aussi bien tracés, se soutiennent avec autant de vigueur, et se fassent ainsi mutuellement valoir; où le merveilleux et l'historique soient aussi habilement fondus et mélangés, où l'imagination du poëte agisse aussi puissamment sur l'imagination du lecteur; un poëme enfin qui, avec tous ces avantages, ait celui de naître chez une nation et dans un siècle étrangers au faux éclat du bel esprit, et revenus, ne fût-ce que par lassitude et par ennui, aux simples et durables beautés de la nature; d'être en même temps l'ouvrage du goût et celui du génie, de sortir du cerveau d'un poëte qui n'ait point trop goûté dans son jeune âge la douceur des aliments de l'esprit, qui n'ait point pris l'assaisonnement pour la nourriture, et d'être ainsi purgé de ce clinquant, qu'on voit avec tant de regret, dans le poëme du Tasse, ternir et altérer quelquefois l'or le plus précieux et le plus rare.




CHAPITRE XVII.

Coup d'œil rapide sur trois poëmes du Tasse, il Rinaldo, la Gerusalemme conquistata et le sette Giorinate; idée du Fido Amante, du prince Curzio Gonzagua; fin du poëme héroïque.


La vie du Tasse nous l'a fait voir comme un de ces êtres rares auxquels la nature donne, à leur naissance, une impulsion tellement déterminée, qu'elle dirige si énergiquement vers un but, qu'ils ne peuvent s'en proposer aucun autre: ils l'atteignent ou ils succombent; mais ils ne s'en détournent jamais. Heureux les hommes ainsi doués, quand ce but où les pousse une organisation impérieuse, est la perfection dans les arts, et la gloire innocente que cette perfection procure!

Le Tasse tout formé, pour ainsi dire, d'éléments poétiques, fut poëte dès le berceau. Quand son père voulut comprimer en lui par l'étude des lois l'essor de la nature, cette compression ne fit qu'en augmenter la force, et au lieu des faibles essais qui avaient été les jeux d'enfance de son fils dans des gymnases littéraires, il le vit produire à dix-huit ans un poëme épique dans le gymnase de droit, où il l'avait placé. Ce poëme, dont on parle toujours lorsqu'il est question du Tasse, est peu lu et mériterait peu de l'être, s'il était de tout autre auteur; mais on doit aimer à connaître, au moins superficiellement, ce début épique d'un poëte qui devait, à son second pas, s'élancer si loin dans la carrière de l'épopée. Il est à remarquer que dès ce premier pas il voulut avoir une marche à lui, s'écarter de la route qu'il voyait la plus fréquentée, revenir enfin, de l'excessive liberté du poëme romanesque, à la régularité du poëme héroïque. Le héros de ce poëme en douze chants, qui fut composé en dix mois, est Renaud, fils d'Aymon, et cousin de Roland. Son amour pour la belle Clarice, ses premiers faits d'armes entrepris pour l'obtenir, les obstacles qui les séparent, et enfin leur union en sont le sujet, le nœud et le dénoûment. Le jeune poëte s'y propose, comme il l'avoue dans son avis au lecteur, d'observer, entre autres règles, celle de l'unité, non pas stricte, mais considérée avec une certaine extension qui ne nuise, ni au plaisir, ni à la régularité. Il voudrait que son ouvrage ne fût sévèrement jugé, ni par les sectateurs trop rigoureux d'Aristote, qui ont toujours devant les yeux l'exemple parfait d'Homère et de Virgile, sans vouloir considérer la différence des temps, des goûts et des mœurs; ni par les partisans trop exclusifs de l'Arioste et du goût moderne.

Il craint que ceux-ci ne lui fassent un reproche grave de n'avoir pas employé, au commencement des chants, ces moralités, ces prologues agréables que l'Arioste y place toujours, et que son père lui-même, cet homme, dit-il, dont tout le monde connaît l'autorité et le mérite, avait quelquefois adoptés698. Ni Virgile cependant, ni Homère, ni les autres anciens ne s'en sont servis; et Arioste dit clairement dans sa Poétique, qu'un poëte est d'autant meilleur qu'il imite davantage, et qu'il imite d'autant plus qu'il parle moins comme poëte, et qu'il fait plus souvent parler ses personnages. C'est ce que n'ont pas fait ceux qui mettent toutes les sentences et toutes les moralités dans la bouche du poëte lui-même, et toujours au commencement des chants. «Alors, ajoute-t-il, non-seulement ils n'imitent pas, mais il semble qu'ils sont tellement privés d'invention, qu'ils ne sauraient comment placer ailleurs toutes ces choses. En un mot, il est de l'avis de ceux699 qui disent que l'Arioste n'aurait point fait ces sortes de prologues, s'il n'avait pensé que, comme il parlait de différents chevaliers et de différentes actions, comme il laissait souvent une chose pour en reprendre une autre, il était quelquefois nécessaire qu'il s'adressât aux auditeurs pour les rendre dociles; qu'il leur annonçât dans ces préambules ce qu'il voulait raconter dans le cours du chant, et qu'il joignît ainsi les choses qu'il allait dire avec celles qu'il avait dites. C'était là aussi le motif qui avait déterminé son père; mais lui qui ne veut chanter qu'un seul héros, qui veut réunir ses exploits en une seule action, autant du moins que le goût du temps le permet, et qui se propose d'ourdir son poëme d'un fil qui ne soit jamais interrompu, il ne voit pas pourquoi il aurait dû suivre leur exemple700.» On ne hait pas à voir cette indépendance raisonnée dans un jeune homme de dix-huit ans; mais ce qu'il faut surtout observer ici, c'est que cet abus, qui a produit dans l'Arioste, dans le Berni, et dans quelques autres des choses si agréables, mais qui n'en est pas moins un abus, était devenu presque une règle, ou du moins un usage si général, que le Tasse, pour s'en dispenser, crut avoir besoin de raisonnements et presque d'excuses.

Note 698: (retour) Quest'altri gravemente mi riprinderanno che non usi ne' principj de' canti quelle moralità e quei proemj che usa sempre l'Ariosto, e tanto più che mio padre, huomo di quell'autorità e di quel valore che 'l mondo sà, anch'ei tal volta da questa usanza s'è lasciato trasportare. (Torq. Tasso ai Lettori.)
Note 699: (retour) Il cite il dottissimo sig. Pigna. C'est celui dont nous avons parlé dans la Vie du Tasse.
Note 700: (retour) Ub. supr.

L'action du poëme commence lorsque Charlemagne, vainqueur, dans plusieurs combats, des Sarrazins qui étaient descendus en Italie, poursuit les restes de leur armée, et les tient comme assiégés au bord de la mer. Le jeune Roland s'est couvert de gloire dans cette guerre; il a tué de sa main les deux rois africains Almon et Trojan. Sa renommée remplit l'Italie et la France. Elle excite une noble jalousie dans son cousin Renaud, plus jeune que lui de quelques années, mais pour qui l'âge est venu de sortir du repos où sa mère le retient, et de prendre les armes. Renaud tout occupé du dessein d'aller aussi chercher la gloire, errait près de Paris dans la campagne; il trouve attaché au pied d'un arbre un cheval superbe tout équipé, et chargé d'une armure complète. Il monte sur le cheval, après s'être revêtu des armes, à l'exception de l'épée. Le jour où il avait été, avec ses frères, reçu chevalier par l'empereur, il avait juré de ne ceindre jamais d'autre épée que celle qu'il aurait enlevée dans un combat à quelque fameux guerrier. Il prend le chemin de la forêt des Ardennes, célèbre par tant d'aventures et de combats. A peine y est-il entré qu'il rencontre un vieillard courbé sous le poids de l'âge, et apprend de lui qu'il est arrivé depuis peu dans cette forêt un cheval indomptable, qui brise et renverse tout ce qui s'oppose à son passage. Oser l'attaquer ou même l'attendre, c'est s'exposer à une mort certaine. Renaud, loin de s'effrayer, montre le plus vif désir de le voir et de le combattre. C'est le fameux cheval Bayard. Il avait autrefois appartenu au grand Amadis des Gaules. Après la mort de ce héros, il était resté enchanté par un magicien, qui avait prédit que lorsque le temps serait venu où il recommencerait à se mouvoir, il ne pourrait être dompté que par un guerrier du sang d'Amadis, et aussi brave que lui. Pour s'emparer de ce cheval merveilleux, il faut l'abattre par force ou par adresse; du moment où il sera étendu sur la terre, il deviendra docile et facile à conduire. Sa retraite habituelle est dans un antre, sur les limites de la forêt; mais à moins d'une force et d'une valeur surnaturelles, malheur à qui ose en approcher!

Cela dit, le vieillard s'éloigne. Ce n'était point un vieillard; c'était l'enchanteur Maugis, cousin de Renaud, qui, voulant seconder les projets du jeune chevalier, lui avait procuré cette armure et l'instruisait à acquérir le plus beau cheval qu'il y eût au monde. Renaud s'enfonce dans la forêt, et pendant plusieurs jours il y cherche Bayard, sans même en apercevoir les traces. Il voit enfin courir, non un cheval, mais une biche blanche, poursuivie par une jeune et belle chasseresse qui paraît quelques moments après, passe rapidement, atteint d'un trait la biche fugitive, et la tue. Renaud frappé de sa beauté, de son courage et de son adresse, l'aborde, lui parle avec une galanterie respectueuse, et lui fait offre de ses services. Elle lui apprend son nom, que l'on devine déjà sans doute; c'est Clarisse, sœur d'Yvon, roi de Gascogne, qui habite avec sa mère un château voisin, où elle n'a d'autre plaisir que celui de la chasse. Quand Renaud s'est nommé à son tour, elle connaît, lui dit-elle, les héros de sa race; mais elle est surprise de n'avoir point encore entendu parler de ses exploits, tandis que ceux de Roland son cousin retentissent dans tout l'univers. Le jeune guerrier rougit; il rend justice à la bravoure de Roland; mais il ne craindrait pas de le combattre lui-même, si la belle Clarice daignait l'y encourager. Sur ces entrefaites, arrive la suite de Clarice qui la cherchait avec inquiétude, et toute composée de dames et de chevaliers. Clarice dit en souriant à Renaud: Vous qui vous sentez assez de courage pour défier même Roland, voyez si vous voulez en donner ici des preuves en joutant contre mes chevaliers. Renaud y consent avec joie; il renverse et blesse à mort le premier qui se présente. Il se jette ensuite au milieu des autres, blesse tous ceux qu'il atteint de sa lance jusqu'à ce qu'elle soit rompue. Il combat encore avec le tronçon; et quand ce tronçon même est réduit en pièces, il se sert de ses poings contre les uns, heurte les autres de son cheval, en enlève un de la selle, et le lance avec une force si extraordinaire contre ce qui lui restait d'ennemis, qu'ils n'osent plus l'approcher, et lui cèdent le champ de bataille.

Clarice, témoin de ce combat ne peut plus douter de la valeur de Renaud; elle le trouve charmant; elle l'admire, et l'admiration ouvre son cœur à l'amour701. Elle fait emporter les morts et les blessés; les dames et ce qui reste de chevaliers suivent en silence; elle marche lentement, accompagnée du jeune vainqueur. Il lui tient chemin faisant quelques propos d'amour, qu'elle feint de ne pas entendre, ou qu'elle reçoit avec une fausse rigueur. Il s'en afflige, et le poëte qui n'aime point les moralités au commencement des chants, en fait une à la fin de celui-ci sur l'inutilité de la résistance quand on se sent blessé par l'amour, sur les progrès qu'il fait dans un cœur à mesure que l'on s'efforce de le vaincre ou de le cacher. Combien de femmes, dit-il, et cela est fort pour un jeune écolier en droit, qui montrent sur leur visage un courroux endurci et une invincible rigueur, et qui ont ensuite un cœur faible et tendre, toujours en butte aux traits de l'amour! C'est être peu habile que de prendre ce qui paraît au dehors pour l'indice certain des volontés cachées. C'est un art employé pour vaincre et conquérir l'homme qui suit d'un pas rapide celle qui fuit702. Clarice arrivée à la porte du château, toute sévère qu'elle a voulu paraître, invite Renaud à y entrer. Mais il veut auparavant courir et mettre à fin des aventures qui puissent le rendre digne d'elle; et il la quitte pour les aller chercher.

Note 701: (retour)

Dal valor nasce in lei la meraviglia,

E da la meraviglia indi il diletto.

Poscia il diletto che in mirarlo piglia,

Le accende il cor di dolce ardente affetto,

E mentre ammira e loda 'l cavaliero,

Pian piano à novo amore apre 'l sentiero.

(C. I, st. 81.)

Note 702: (retour)

Deh, quante donne son ch'aspro rigore

Mostran nel volta ed indurato sdegno,

C'hanno poi molle e delicato il core,

Degli strali d'amor continuo segno, etc. (St. 91.)

Celle de la conquête du cheval Bayard est la première. Avant Bayard, il rencontre cependant un Sarrazin espagnol, avec qui il fait connaissance, comme il arrivait souvent entre chevaliers, les armes à la main, et qui devient son intime ami. Isolier, c'est le nom de ce Sarrazin, voulait aussi conquérir Bayard; ce n'est donc pas pour une maîtresse qu'ils se battent, c'est pour un cheval. Isolier reçoit un si furieux coup sur la tête, qu'il tombe évanoui, et reste comme mort pendant une heure. Il revient à lui et veut recommencer de plus belle; un Anglais qui l'accompagne donne alors aux deux champions un conseil qu'il aurait pu leur donner plus tôt, c'est d'aller affronter ensemble ce redoutable cheval; ils n'auront pas trop contre lui de leurs forces réunies, et celui qui aura le plus contribué à le vaincre en restera possesseur. Le pacte ainsi fait, Renaud et Isolier marchent ensemble, trouvent enfin Bayard703 et l'attaquent. La description de ce singulier combat est aussi détaillée que celle du fait d'armes le plus chaud et le plus terrible704. Renaud parvient enfin à le saisir par les deux pieds de derrière; malgré tous ses efforts pour se dégager, il le renverse; au moment où l'animal touche la terre, il s'adoucit, se relève, souffre que Renaud le palpe, le caresse, le monte, et devient aussi docile au frein qu'il était féroce et indomptable auparavant.

Les deux amis se remettent en quête d'aventures. Ils apprennent d'un chevalier, avec lequel Renaud commence encore par se battre, qu'il est question d'une paix définitive entre les Sarrazins et Charlemagne. Francard, roi d'Arménie, est devenu amoureux de Clarice, sur le portrait qu'il a vu d'elle en Asie dans le temple de la Beauté; il l'a fait demander en mariage à Charlemagne aux conditions de paix les plus avantageuses. L'empereur a fort bien accueilli la demande, mais n'a voulu rien décider sans le consentement du roi de Gascogne, frère de Clarice. Yvon, consulté, renvoie la décision à sa sœur, et le chevalier qui fait ce récit est chargé, par le roi Francard son maître, de cette négociation auprès d'elle. Renaud qui l'a écouté avec colère, lui dit que son roi est un insensé, que s'il ne veut pas courir à sa perte certaine, il cherche une femme ailleurs qu'en France. Il laisse pourtant le Sarrazin aller à sa destination; mais il reste, après son départ, plongé dans une sombre rêverie. Il en est tiré par l'aspect imprévu de deux statues de bronze, représentant deux chevaliers armés de toutes pièces, qui semblent s'avancer la lance en arrêt l'un contre l'autre. Le nom de Tristan est écrit sur l'un des piédestaux, et celui de Lancelot sur l'autre. Une inscription gravée sur le marbre apprend que les deux lances qui ont réellement appartenu à ces deux célèbres chevaliers de la Table ronde, sont destinées à deux autres chevaliers qui les surpasseront en force et en valeur. Isolier, qui ne doute de rien, veut se saisir de la lance de Tristan; il est repoussé durement et jeté par terre. Renaud fait la même tentative: elle lui réussit parfaitement. La statue baisse la tête, ouvre la main, et lui cède la lance qu'elle avait refusée à cent autres, comme elle venait de le faire à Isolier705.

Note 703: (retour) Ce cheval s'appelait ainsi parce qu'il était bai et châtain:

Baio e castagno, onde Baiardo e detto.

(C. II, st. 31.)

Note 704: (retour) St. 30 à 44.
Note 705: (retour) C. III.

Renaud, fier de cette conquête, marchait avec son ami le long de la Seine. Ils aperçoivent sur un char magnifique, traîné par dix cerfs, blancs comme la neige, une troupe de belles dames, au milieu desquelles s'élevait la reine Galerane, femme de Charlemagne. Clarice était auprès d'elle; sa beauté brillait d'un si grand éclat que Renaud transporté d'amour ne peut supporter l'idée qu'un Sarrazin, un barbare, ose aspirer à sa main. Le char était environné de cent chevaliers, couverts de leurs armes et la lance haute. Il les défie au combat, en tue, blesse ou renverse une partie: Isolier le seconde bravement: rien ne leur résiste. Ce qui reste de chevaliers prend la fuite et se disperse dans la campagne. Renaud s'avance vers le char, parle très-poliment à Galerane, mais enlève Clarice, la place sur un cheval et l'emmène706. Elle est d'abord très-effrayée, ne sachant quel est son ravisseur; mais lorsqu'il a ôté son casque, qu'elle a reconnu Renaud, et qu'il lui a tenu les discours les plus tendres et les plus soumis, elle se rassure et se résigne à son sort. Il regarde autour de lui, cherchant un lieu où cette résignation puisse être mise à profit. Tout à coup un guerrier menaçant paraît, et ordonne à Renaud de se dessaisir de sa proie. Nouveau combat, mais moins heureux que le premier. Le guerrier inconnu terrasse Isolier, renverse Bayard, qui s'abat sur son maître et ne peut se relever. L'inconnu frappe la terre, d'où sort un char tiré par quatre chevaux noirs. Il force Clarice d'y monter avec lui, part, presse les coursiers et disparaît707.

Note 706: (retour) C. IV.
Note 707: (retour) C. IV.

Dès que Bayard peut se relever, Renaud se met à la poursuite du char, mais il en perd bientôt les traces. Séparé de son cher Isolier qui n'a pu le suivre et qu'il ne doit plus revoir, seul, livré à la plus noire mélancolie, il trouve pour consolateur un jeune homme en habit de berger, qui paraît aussi affligé que lui. Ce berger, nommé Florindo, lui raconte ses tristes aventures; Renaud lui dit les siennes: ils vont ensemble à une espèce d'antre sacré, où une petite statue de l'Amour, ancien ouvrage de l'enchanteur Merlin, rendait encore des oracles708. Elle apprend à Renaud que c'est Maugis qui, pour son bien, lui a enlevé Clarice et l'a rendue à sa famille; à Florindo, qu'il est issu d'un sang royal, et qu'il cessera bientôt d'être persécuté par la fortune. Elle engage le premier à suivre son dessein de s'illustrer par les armes pour mériter celle qu'il aime; le second, à prendre le même parti, pour obtenir la même récompense.

Note 708: (retour) C. V.

Renaud et Florindo passent les Alpes, descendent en Italie, et se rendent au camp de Charlemagne709. Florindo obtient de l'empereur l'ordre de chevalerie. C'est Roland qui lui ceint l'épée. Le nouveau chevalier annonce aussitôt à Charlemagne, que lui et un autre guerrier qui l'attend auprès du camp, se présentent pour soutenir contre tous qu'un homme ne peut atteindre au véritable honneur, s'il n'est conduit et inspiré par l'Amour. L'empereur leur accorde le champ, et fait publier le sujet de la joute dans son armée et dans celle des Sarrazins. Il se présente un assez grand nombre de tenants contre l'amour; aucun ne peut résister aux deux jeunes chevaliers. Un géant africain, nommé Atlant, succombe sous les coups de Renaud, qui, après l'avoir tué, s'arme de son épée Fusbert, et se trouve ainsi relevé du premier serment qu'il avait fait. Il renverse ensuite Otton, tue le brave Hugues et lui coupe la tête. Charlemagne, désespéré de voir mal mener ainsi ses chevaliers, engage Roland, qui est présent à la fête, à entrer en lice et à venger l'honneur des paladins français. Roland obéit; les deux cousins sont aux prises; Renaud connaît Roland qui ne le connaît pas; mais il croirait faire quelque chose d'indigne d'un tel adversaire s'il ne l'attaquait pas de toutes ses forces. Le combat est tellement égal; il est si long-temps et si vigoureusement disputé, que l'empereur lui-même descend de son trône et vient séparer les combattants. Ils s'arrêtent, s'embrassent, se font des présents mutuels, et se quittent pénétrés d'estime et d'admiration l'un pour l'autre. Florindo ne s'est pas moins distingué que Renaud; il a désarçonné un grand nombre de chevaliers. Les deux tenants d'amour se retirent couverts de gloire. Charlemagne veut en vain les retenir; il leur demande inutilement leur nom: ils partent sans vouloir se faire connaître.

Note 709: (retour) 709: C. VI.

Après quelques rencontres épisodiques, ils arrivent aux environs de Naples, au palais de Courtoisie710; ils subissent l'épreuve de la barque enchantée, et se montrent dignes d'être mis au nombre des chevaliers loyaux et courtois711. Ils trouvent ensuite au bord de la mer, une troupe nombreuse qui préparait dans une vaste et superbe tente un sacrifice, à la manière des peuples d'Asie, devant une statue qui représente une jeune dame d'une beauté parfaite. Renaud reconnaît bientôt cette figure charmante; c'est celle de Clarice, le chef de cette troupe est Francard, roi d'Arménie, qui rend un culte d'adoration au portrait de celle dont il a fait demander la main. Il voit les deux chevaliers s'arrêter devant sa tente; il veut qu'ils descendent de cheval, qu'ils adorent avec lui cette image, et qu'ils confessent que lui seul est digne d'en posséder l'original. Renaud peu disposé à un pareil aveu, l'est bien moins encore quand il a su le nom de cet insolent roi. Un défi est sa réponse. Francard est tué par Florindo; Chiarello, autre roi sarrazin qui combattait toujours accompagné et défendu par un lion, est tué par Renaud; tout le reste de la troupe est vaincu, terrassé, blessé, dispersé. Renaud s'empare de la belle statue, la place sur un cheval, et parcourt avec elle et son ami, une partie de l'Asie712.

Note 710: (retour) C. VII.
Note 711: (retour) Ils apprennent auparavant ce que c'est que ce palais, par qui il a été bâti, et voient dans une suite de portraits prophétiques, des héros et des héroïnes qui auront un jour au plus haut degré le don de courtoisie. C'est là que le jeune poëte brûla son premier grain d'encens pour la maison d'Este, pour le duc Alphonse II, pour Lucrèce sa sœur, etc. (C. VIII, st. 7 et 14.)
Note 712: (retour) C. VIII, st. 7 et 14.

Ils trouvent au milieu d'une plaine riante et fleurie, de jeunes beautés rassemblées autour d'une dame plus belle encore, et qui semble être leur reine, escortées par une troupe de guerriers de haute apparence. Cette dame leur envoie demander s'ils veulent s'éprouver contre ses chevaliers; ils acceptent, après avoir appris qu'elle est reine de Médie, qu'elle se nomme Floriane, et qu'elle n'a point encore subi le joug de l'hymen. Les guerriers mèdes ont le sort de tous les autres, et ne peuvent résister, ni à Renaud, ni à Florindo.

Floriane témoin de leur défaite, loin de sentir ou de la colère, ou de l'effroi, trouve que Renaud surtout les renverse et les tue de si bonne grâce, qu'elle y prend beaucoup de plaisir. Elle désire vivement de savoir si sa beauté répond à sa force et à sa valeur. Le dernier chevalier qu'il abat rompt de la pointe de sa lance les liens qui attachent le casque du jeune paladin; le casque tombe, et Renaud paraît dans tout l'éclat et toute la fraîcheur de la jeunesse. La pauvre reine ne résiste plus; et le poëte, sans doute pour la justifier, fait dans trois octaves un portrait de la beauté mâle de son héros, qui prouve que si Floriane était un peu prompte à s'enflammer, elle était du moins connaisseuse713. Elle emmène dans son palais Renaud et son ami, leur donne un magnifique repas, et fait asseoir Renaud auprès d'elle. Là, le jeune Tasse, tout rempli de son Virgile, ne manque pas de faire de cette reine une seconde Didon; Renaud lui raconte ce qu'il avait fait, encore enfant, pour venger l'honneur de sa mère, et ses premiers exploits contre la maison de Mayence, et d'autres aventures dont le récit touche de plus en plus Floriane, comme ceux d'Enée touchaient la reine de Carthage. Les progrès sont les mêmes, les profonds soucis, le feu caché, et le reste714. Elle a une vieille nourrice qui lui tient lieu de la sœur Anne, et qui, ayant reçu ses confidences, lui conseille de même de céder à ce coup du sort. Didon céda; comment Floriane aurait-elle résisté? Mais au lieu de la partie de chasse, de l'orage, et de la grotte où Enée et Didon se retirent ensemble, la scène se passe dans un jardin charmant; Floriane y cueillait des fleurs, en pensant à Renaud, et disait en soupirant: Cher Renaud, quand pourrai-je éteindre dans tes baisers le feu de mes désirs715? Renaud survient dans ce moment: il apporte, comme on peut croire, la réponse à cette question; mais le disciple de Virgile a du moins profité de l'exemple de son maître. Il laisse tout deviner, ou sauve tout par l'intervention, à d'autres égards déplacés, d'une déesse. Ce n'est pourtant pas Junon qu'il fait intervenir, c'est Vénus; et si on lui permet cette licence mythologique, en un pareil sujet, on trouvera de la grâce dans l'image et dans l'expression. «Vénus rit dans les cieux716; elle verse libéralement sur eux ses délices; et peut-être le plaisir de ces jeunes gens éveilla-t-il dans son cœur une subite et douce envie; peut-être eût-elle changé, ce jour-là, son état, tout divin qu'il est, pour celui de Floriane».

Note 713: (retour) C. IX, st. 15, 16 et 17.
Note 714: (retour)

Ma il cieco mal nutrito ogn'hor s'avanza

Tal che' ella a morte corre e si disface, etc. (St. 64.)

Note 715: (retour) St. 78.
Note 716: (retour)

Rise Venere in cielo, e i suoi diletti

Versò piovendo in lor larga e cortese;

E forse del piacer de' giovinetti

Subita e dolce invidia il cor le prese,

Tal che quel giorno il suo divino stato

In quel di Floriana havria cangiato. (St. 80.)

C'est aussi pendant son sommeil que le paladin, qui s'oubliait comme Enée dans cette vie agréable, a des visions qui l'en font sortir; mais ce n'est point son père qu'il voit en songe, c'est la belle et tendre Clarice elle-même, dont il sacrifiait l'amour à des plaisirs passagers. Il croit la voir, l'entendre qui l'appelle; il ne balance pas un instant, sort en cachette du palais, et abandonne, quoique à regret, la trop sensible Floriane. Dès qu'elle s'en aperçoit, elle envoie des guerriers à sa poursuite. Ils atteignent Renaud, mais il les bat, les fait prisonniers et les lui renvoie. La reine est au désespoir; elle veut se poignarder; une magicienne puissante vient à son secours et l'arrête. C'est Médée, non pas celle de Colchos, mais une Médée, sœur du père de Floriane. Elle enlève officieusement sa nièce sur un char volant, répand sur ses jeux, avec une liqueur magique, le sommeil et l'oubli, la transporte dans l'une des îles Fortunées, son séjour accoutumé, où elle la retient auprès d'elle717.

Note 717: (retour) C. X.

Cependant Renaud et Florindo sont parvenus au bord de la mer: ils s'embarquent pour l'Italie. Une tempête affreuse brise et submerge leur vaisseau. Ils nagent long-temps ensemble, et se prêtent mutuellement secours; mais Florindo est enfin englouti, et Renaud jeté presque sans vie sur la côte, à quelque distance de Rome. Revenu à lui, il reçoit dans un château voisin l'hospitalité la plus généreuse. Le seigneur de ce château lui donne des armes, un cheval et un écuyer. Renaud part pour retourner en France. Le troisième jour, il trouve auprès d'une fontaine un chevalier couvert d'armes brillantes, qui tient attaché à un arbre son cheval Bayard, et un portrait qu'il reconnaît aussitôt pour celui de Clarice; il a même au côté son épée Fusberte. Renaud demande poliment au chevalier ces objets qui lui appartiennent; cette demande est mal reçue; il faut se battre. Le chevalier inconnu est renversé, et reste étendu sans mouvement. Renaud reprend le portrait, son coursier, son épée; s'apercevant que son bouclier a été fendu dans le combat, il prend aussi celui du chevalier, non pas à cause du portrait d'une très-belle dame qui y est artistement gravé, mais parce qu'il lui a paru d'une trempe parfaite718.

Note 718: (retour) C. X.

Il continue gaîment sa route, arrive bientôt en France, la traverse, et trouve auprès de Paris la campagne couverte de chevaliers, de dames, de chevaux et d'écuyers dans le plus brillant équipage. Tout le monde, sans le connaître, est frappé de sa bonne mine. Griffon de Mayence en est jaloux. Il avait depuis peu offert ses vœux à Clarice. «Je veux, dit-il au guerrier inconnu, que tu jures qu'il n'y a point de beauté qui ne cède à la dame de mes pensées.» Renaud, qui ne sait point quelle est cette dame, avoue qu'elle est belle sans doute, mais affirme que la sienne l'est cent fois plus. Le combat n'est ni long, ni douteux; l'insolent Griffon est désarçonné d'un coup de lance. Le jeune vainqueur, entouré et applaudi par les chevaliers et par les dames, ôte son casque, se fait connaître, embrasse ses parents, ses amis, est accueilli et fêté de tout le monde. Mais il n'est pas au bout de ses peines. Clarice, témoin de sa victoire, voit en même temps sur son bouclier le portrait d'une dame inconnue. La jalousie s'empare d'elle, la tourmente, lui fait faire un très-mauvais accueil à celui qui n'aime et ne cherche qu'elle, et comme il arrive souvent, fait sans aucun motif deux malheureux à la fois719.

Note 719: (retour) C. XI.

Renaud était lié, depuis l'enfance, d'une tendre amitié avec Alde la Belle, qui était aussi amie de Clarice: dans un grand bal qui se donne à la cour, il veut l'engager à le racommoder avec sa maîtresse. Il la prie à danser; mais dans ce même instant Anselme de Mayence la prie de son côté. Alde embarrassée baisse les yeux, se tait, et reste immobile. Anselme insulte Renaud, et finit par l'appeler bâtard, ce qui n'était ni poli, ni vrai. Renaud le prend à la gorge de la main gauche, le poignarde de la droite, et le jette mort sur le carreau720. Le bal est troublé; tous les Mayançais furieux sont prêts à se jeter sur Renaud; tous les guerriers de la maison de Clairmont et leurs amis se disposent à le défendre. Renaud passe entre les deux troupes d'un air fier et tranquille, et parvient jusqu'à son logement, sans que personne ose l'attaquer. Charlemagne irrité le condamne à un exil perpétuel; il part, sans avoir pu obtenir de Clarice réponse à une lettre suppliante qu'il lui a écrite. Il s'arrête à quelque distance de Paris, aux bords de la Seine; ayant détaché de son cou son bouclier, il lui reproche, un peu tard, d'avoir causé ses malheurs, et le jette dans la rivière. Après huit ou neuf jours de route, il traverse une sombre, étroite et humide vallée; c'est la vallée du Deuil ou des Douleurs; il est conduit de là sur une colline riante où il ne voit que d'agréables objets, où il s'endort et fait les plus jolis rêves du monde, où tout enfin le ramène du désespoir à l'espérance.

Note 720: (retour) L'auteur, plus avancé en âge, et mieux instruit des lois de l'honneur, n'eût pas prêté cette manière de sa venger à un chevalier, et surtout à un chevalier français.

Un cliquetis d'armes se fait entendre; c'est un bonheur de plus, puisque ce bruit lui fait espérer une occasion d'exercer son courage; il en était privé depuis long-temps; il accourt: il voit un seul guerrier qui se défend avec intrépidité contre une troupe d'assaillants. Il fond sur eux, en tue plusieurs, aide le guerrier à se délivrer des autres, et reconnaît en lui son cher Florindo, dont il avait pleuré la mort. Florindo lui raconte comment il a été sauvé du naufrage, et les aventures qui l'ont conduit où il l'a trouvé. Ce qu'il ne sait pas, c'est pour quel motif tous ces gens armés l'ont attaqué avec tant de fureur. L'un d'eux respirait encore: on l'interroge; il répond qu'il était au service du puissant roi Mambrin; que ce roi sarrazin est devenu éperdûment amoureux de Clarice sans l'avoir vue, et qu'il est venu par mer en France pour l'enlever721. S'étant avancé jusqu'auprès de Paris avec une troupe d'élite, il a trouvé cette beauté charmante qui jouait dans une prairie avec ses compagnes; il l'a enlevée, et a repris aussitôt sa course vers ses vaisseaux qui sont dans un port voisin. En passant dans cet endroit, il a vu ce guerrier dont l'apparence l'a frappé: il leur a ordonné de lui faire mettre bas les armes et de le faire prisonnier. Mais la valeur de ce héros, et de celui qui est venu à son secours, leur a fait trouver la mort dans cet acte d'obéissance.

Note 721: (retour) C. XII.

Renaud avait à peine entendu ce récit, qu'il s'était déjà élancé, vers le port voisin, de toute la rapidité de son coursier. Florindo le suit. Un troisième se joint à eux, qui fournit à Renaud une nouvelle armure, à Florindo un cheval de bataille. C'est Maugis qui ne perd pas de vue son cousin, et qui lui prête en cette occasion le double secours de son art et de son bras. Bientôt ils rencontrent en effet Mambrin, sa troupe et sa belle prisonnière. Ils les attaquent avec une fureur qui ne leur donne pas le temps de se reconnaître. Les Sarrazins les plus braves tombent sous leurs coups; Mambrin lui-même est tué par Renaud, après un combat long et sanglant. Clarice est délivrée; son amant peut enfin s'expliquer avec elle, et la convaincre de sa foi. Maugis leur rend un dernier service. Sa baguette fait naître tout à coup un palais enchanté, où ils sont reçus avec toutes les recherches du goût et de la magnificence. Maintenant qu'ils s'entendent bien, et qu'un désir égal les attire l'un vers l'autre, il leur conseille de ne pas attendre davantage. Ce conseil leur paraît fort bon, et le poëte met à contribution l'astre des nuits, Vénus et le Dieu d'hymen pour dire poétiquement comment ils le suivirent.

Il termine par un épilogue qui n'est pas sans intérêt. On y trouve d'abord l'époque et presque la date de son poëme. «Ainsi, dit-il, je célébrais en me jouant les ardeurs de Renaud et ses douces souffrances, lorsque encore dans le quatrième lustre de mes jeunes années je pouvais dérober un jour à d'autres études, où j'étais soutenu par l'espérance de réparer les maux que m'a faits la fortune; études ingrates dont le poids m'accablait, et dans lesquelles je languissais, inconnu aux autres et à charge à moi-même722:» Il s'adresse ensuite au cardinal Louis d'Este, à qui son poëme est dédié; puis à son ouvrage même, et lui souhaite une destinée heureuse. La dernière strophe contient l'expression touchante de sa docilité pour un grand poëte et de sa tendresse pour un bon père. «Va, dit-il à son livre, trouver celui qui fut choisi par le ciel pour me transmettre la vie; c'est par lui que je parle, que je respire, que j'existe: s'il y a en moi quelque chose de bon, c'est à lui que je le dois723. De ce regard perçant dont il pénètre, à travers l'écorce des choses, jusqu'à leur centre, il verra tes défauts que mes yeux faibles et peu clairvoyants m'ont cachés. Il te corrigera, autant que cela est possible, de cette main qui ajoute maintenant de la prose véridique aux fictions de la poésie; il te donnera enfin la beauté qui manque à tes vers.»

Note 722: (retour) St. 90.
Note 723: (retour)

Io per lui parlo e spiro e per lui sono,

E se nulla hò di bel, tutto è suo dono, etc.

Imitation heureuse de ce vers d'Horace:

Quod spiro et placeo, si placeo, tuum est.

Horace le dit à sa muse; il est bien plus touchant d'entendre le Tasse le dire à son père.