La terre complaisante et sensible à leurs feux,
D'un gazon doux et frais se couronna autour d'eux;
Le tapis émaillé s'élève et se colore
Des plus riches présents sortis du sein de Flore;
Et la molle hyacinthe et le lys orgueilleux
Forment aux deux époux un lit délicieux,
Que d'un nuage d'or l'ondoyante barrière
Dérobe à l'œil perçant du dieu de la lumière,
Tandis que la rosée, en larmes de crystal,
Tombait, en humectant le trône nuptial.
C'est ainsi que M. de Rochefort, de l'ancienne académie des belles-lettres, a rendu cette description charmante, l'éternel modèle des descriptions riantes et voluptueuses. Si toute sa traduction d'Homère était ainsi, elle eût laissé peu de chose à faire à de nouveaux traducteurs.
Le Trissino a voulu s'approprier tout cet admirable tableau. Théodora n'a pas envie d'endormir Justinien, mais d'obtenir de lui le retour de Justin, et son union avec Sophie. La voilà donc qui fait aussi sa toilette, qui s'enferme dans sa chambre, se déshabille, se baigne, parfume ses membres délicats, met une chemise blanche, et des bas couleur de rose, qu'elle attache au-dessus du genou:
Onde le coscie bianche
Pareano avorio tra vermiglie rose.
Ses pantouffles d'étoffe d'or sont liées avec de beaux rubans. Elle peigne ses cheveux blonds et ondoyants, et les parfume comme Junon; mais elle met dessus une coiffe d'or, enrichie de pierres précieuses, qui n'était pas à la mode du temps d'Homère, non plus qu'une robe de damas blanc qu'elle passe par dessus sa tunique d'or, et qui est taillée en carrés, rejoints avec de grosses perles et des nœuds d'or, au milieu de chacun desquels brillent des diamants du plus grand éclat. Cette belle robe est peut-être là pour nous dédommager de la ceinture de Vénus, qui n'y est pas; mais la ceinture valait mieux, et l'on sent en effet que son charme manque dans toute cette imitation ou plutôt dans cette parodie d'Homère.
L'impératrice ainsi parée va trouver l'empereur, qui rêvait à son expédition d'Italie, dans un jardin de son palais. Il la reçoit à la façon de Jupiter; elle se défend à la manière de Junon. Elle craint d'être vue, et lui propose de rentrer dans leur appartement, de fermer les portes,
E sopra il vostro letto
Poniamci, e fate poi quel che vi piace.
Justinien n'a pas de nuage à ses ordres comme l'époux de Junon, mais il n'en est pas besoin. Personne, dit-il, ne peut venir au jardin par ma chambre; je l'ai fermée en entrant, et j'en ai la clef à mon côté. Vous aurez aussi fermé la porte de la vôtre, car vous ne la laissez jamais ouverte.
E detto questo subito abbracciolla;
Poi si colcar nella minuta erbetta.
Alors l'herbe tendre, les fleurs, les arbrisseaux, les oiseaux, les eaux mêmes et les poissons, prennent part à leurs plaisirs et semblent jouir de leur amour.--Cela fut sans doute très-agréable pour leurs majestés, mais cela est fort dégoûtant pour le lecteur, qui ne peut voir sans une sorte d'indignation profaner par cette copié indécente et presque bourgeoise, une peinture voluptueuse, mais délicate et divine, objet de l'admiration de trente siècles.
Théodora, par ce moyen honnête, obtient de l'empereur tout ce qu'elle veut. Il consent au retour et au mariage de Justin. On envoie un exprès à ce jeune prince, qui est si empressé de revenir qu'il brave les approches d'une tempête. Il s'embarque; la tempête s'élève. Son vaisseau est violemment agité; il tombe à la mer; l'ange Nettunio le sauve, le pousse dans le port même de Durazzo. Il est jeté sur le rivage, prêt à mourir. Sophie apprend cette nouvelle, et le croit mort. Elle s'empoisonne avec du blanc dont se sert une de ses femmes, et dans lequel il entre du sublimé. Un médecin appelé à temps la guérit. Les deux amants se revoient, avec l'espérance d'être unis.
Un autre ornement dont le Trissino a voulu enrichir son poëme, et qu'il n'y adapte pas avec beaucoup plus d'adresse, ce sont les enchantements. L'armée des Grecs est débarquée à Brindes189. Le commandant a livré la place à Bélisaire. Ce général envoie huit guerriers à la découverte pour savoir ce que font les Goths, où est leur armée, et s'ils s'apprêtent à défendre les passages. Ils partent pour exécuter ses ordres; mais ils sont arrêtés à quelque distance par une belle et jeune fille qui leur fait une fable et les attire au bord d'une fontaine enchantée. Là ils rencontrent une espèce de géant ou de monstre qui leur dit son nom et les défie au combat. Ce nom est Faulo, qui signifie en grec190 méchant, mauvais, dépravé; c'est le génie du mal. Sa sœur Acratie191 (c'est-à-dire l'Intempérance) qui commande dans ce canton, l'a placée là pour empêcher qu'aucun mortel ne goûte des eaux de cette fontaine. Sept des chevaliers grecs sont renversés, et emmenés prisonniers par deux géants qui accompagnent Faulo. Le huitième refuse le combat, et va tristement annoncer à Brindes la défaite de ses compagnons et leur captivité. L'intrépide Corsamont demande à Bélisaire la permission d'aller les délivrer. Le général nomme avec lui deux autres chefs, et celui qui était un des huit premiers. Ils vont tenter de nouveau l'aventure; mais cette fois un ange, déguisé sous les traits du vénérable Paul, comte d'Isaurie, les met au fait. Cette fontaine était née des larmes d'Arété192 (la Vertu), qui était autrefois honorée dans ces mêmes lieux, et qui avait pour nièce Synésie193 (la Sagesse). On avait dit à la méchante Acratie que ses jardins et son palais devaient être détruits par Synésie; elle la fit assassiner par son frère Faulo. Arété en eut tant de douleur que ses larmes furent changées en cette fontaine, dont les eaux ont la vertu de guérir tous les maux, et de rompre tous les enchantements. Acratie l'ayant su, fit prendre, par son frère, Arété et ses filles, qu'elle retient depuis ce temps dans une affreuse prison; et ce frère couvert d'armes enchantées et par conséquent invincible, empêche que qui que ce soit ne puisse toucher cette eau merveilleuse. L'ange apprend aux chevaliers le moyen de vaincre Faulo, et de délivrer à la fois Arété et leurs compagnons d'armes. Ils ne manquent pas de suivre ses conseils. Faulo est renversé, obligé de se rendre et de les conduire au palais de la coupable Acratie sa sœur. Elle a inutilement recours à tous ses enchantements; il faut enfin qu'elle cède, qu'elle rende les chevaliers, et ce qui lui coûte davantage, qu'elle brise les fers d'Arété. La divine Arété est rétablie dans tout son pouvoir; les avenues sont libres, et les libérateurs de l'Italie peuvent désormais y pénétrer. Ces fictions alambiquées remplissent deux livres entiers. Il faudrait de bien beaux vers pour les rendre supportables, et ceux du Trissino auraient pu gâter les fictions les plus heureuses.
Comme nous cherchons surtout dans les ouvrages ce qui peut indiquer les opinions et les mœurs du temps où il furent écrits, il y a encore dans ce poëme un incident, non pas imaginaire, mais historique, qui mérite quelque attention. Il est bon de se rappeler, en le lisant, que le Trissino fut successivement en faveur auprès de deux papes, chargé par eux de missions importantes et honorables, et que, soit avant, soit après la publication de son poëme, il n'éprouva de la part du Saint-Siège ni reproche ni disgrâce. Voici le trait dont il s'agit.
Bélisaire est assiégé dans Rome par les Goths. La disette se fait sentir dans la ville; il prend le parti d'envoyer par mer les femmes, les enfants, les vieillards, à Gaëte, à Naples et à Capoue. Il propose cet avis dans le conseil où assistait le pape Sylvère. Ce pape, fils d'un autre pape194, avait été élu par l'ordre et les menaces de Théodat, roi des Goths, contre la volonté du peuple romain, qui nommait alors les souverains pontifes. Il était envieux de Bélisaire et son ennemi secret; il s'oppose seul à cette mesure; mais le conseil l'adopte, et l'exécution suit aussitôt. Le général des Goths, qui commandait le siège, sachant que Sylvère était offensé du peu de faveur que son opposition avait eue dans le conseil, qu'il était en général disposé en faveur des Goths, dont il était l'ouvrage; «sachant de plus que souvent les prêtres sont si possédés de l'amour du gain, qu'ils vendraient le monde entier pour de l'argent195,» fait faire à ce pape des promesses, et lui envoie des présents qui le corrompent. Il s'engage à livrer une des portes de Rome. Mais Dieu ne permet pas que le crime soit consommé. Il envoie l'ange Nemisio (celui de la vengeance divine) avertir Bélisaire de ce complot. Bélisaire fait arrêter le pape à l'instant même où il signait le pacte fait avec les Goths. Sylvère, convaincu de son crime, est mené devant le général, qui lui déclare qu'il a cessé d'être pape, qu'il ne l'a même jamais été, et qu'il va rassembler le peuple pour décider de son sort.
Alors l'ange Palladio (celui qui joue le rôle de Minerve, déesse de la prudence) prend encore la figure de Paul l'Isaurien, et conseille à Bélisaire de ne point faire paraître le pape au milieu de cette assemblée du peuple, qui pourrait se porter à des excès contre le coupable, de le déposer tout simplement et de lui faire donner un successeur. «Je veux vous dire196, ajoute-t-il (et il ne faut pas oublier que c'est un ange qui parle), je veux vous dire ce qu'un ami de Dieu, qui était prophète, m'a dit de certains papes qui existeront dans le monde. Voici ses paroles: Le siège où Pierre fut assis sera usurpé par des pasteurs qui seront éternellement la honte du christianisme. Ils porteront au dernier degré l'avarice, la luxure et la tyrannie. Ils ne penseront qu'à agrandir leurs bâtards, à leur donner des duchés, des seigneuries, des terres, des pays entiers; à conférer même, sans pudeur, des prélatures et des chapeaux à leurs mignons et aux parents de leurs maîtresses197 (le terme italien est moins honnête); à vendre les évêchés, les bénéfices, les offices, les privilèges, les dignités; à n'y élever que des infâmes; à violer toutes les lois, à dispenser pour de l'argent des meilleures et des plus divines; à ne garder jamais leur foi; à passer leur vie entière parmi des empoisonnements, des trahisons et d'autres crimes; à semer entre les princes chrétiens tant de scandales, tant de querelles et de guerres, que les Sarrazins, les Turcs et tous les ennemis de la foi en profiteront pour s'agrandir. Mais leur vie scélérate et honteuse sera enfin connue du monde; et le monde, revenu de son erreur, corrigera tout ce mauvais gouvernement des peuples du Christ.» Ainsi parla cet ange, et il disparut. Ce n'est pas ici un Dante, gibelin effréné et par conséquent ennemi des papes, ni un poëte satirique habitué à frapper indifféremment tout ce qui se trouve à portée de ses traits; c'est un poëte grave et un ambassadeur de deux papes qui fait descendre du ciel un ange, et qui le fait parler ainsi.
Au reste, à en juger par le peu d'éditions qu'eut ce poëme, il ne fit pas dans le monde un grand bruit, ni par conséquent un grand scandale. Les neufs premiers chants furent imprimés à Rome, en 1547, les dix-huit autres à Venise l'année suivante198, et, depuis ce temps jusqu'en 1729, aucun imprimeur ne s'avisa de faire reparaître l'Italia liberata, ouvrage cependant de vingt années, couvert d'éloges si l'on veut, mais ennuyeux, languissant, et pour tout dire en un mot, illisible.
Une autre preuve que ce genre austère de poëmes et ces vers non rimes ne présentèrent aucun attrait aux esprits, séduits par les inventions libres et par les stances harmonieuses de l'Arioste, c'est qu'il s'écoula vingt ans entre la publication du poëme du Trissino et celle d'un autre poëme héroïque, dont l'auteur nommé Oliviero, né à Vicence comme lui, est si peu connu qu'on ne trouve pas même son nom dans le Tiraboschi et dans d'autres bibliographes italiens199. Ce poëme intitulé l'Alamanna est en vingt-quatre chants. L'auteur crut intéresser davantage en traitant un sujet contemporain. Ce sujet est la ligue protestante de Smalcalde terrassée par l'empereur Charles-Quint. Le Trissino avait mal imité Homère: l'Oliviero imite mal Homère et le Trissino. Il emploie comme celui-ci le vers libre; mais sa versification est encore plus prosaïque et plus faible que celle de son modèle. Son merveilleux est à peu près le même, excepté que dans l'époque qu'il a choisie, il n'a pu placer d'enchantements.
Note 198: (retour) Le papier des trois volumes est tout-à-fait semblable, ce qui fait penser que le premier, quoique daté de Rome, fut imprimé à Venise comme le second et le troisième. Ils le sont avec les caractères particuliers inventés par Trissino, ce qui fut peut-être une raison de plus de leur peu de succès. Le poëme reparut pour la première fois dans les Œuvres complètes de l'auteur, Vérone, 1729, 2 vol. in-4º. L'abbé Antonini donna la même année une édition du poëme seul, à Paris, 3 vol in-8º.
Le père éternel médite sur les destinées des mortels. Saint Pierre, alarmé pour l'Église qu'il a fondée, des progrès de la secte de Luther et des préparatifs de la ligue de Smalcalde, implore la justice et la bonté du Très-Haut. Dieu promet la victoire à Charles-Quint, chef de l'armée catholique, et il confirme cette promesse par un signe de sa tête. Il charge deux déesses, dont les noms grecs signifient la Providence et la Destinée200, d'aller trouver la Négligence et la Paresse, de leur commander de sa part de s'emparer du landgrave qui commande l'armée de la ligue, et de rendre vains tous ses préparatifs et tous ses projets; d'aller trouver aussi la Diligence et la Promptitude, de leur ordonner en son nom de presser la réunion des alliés catholiques, et de tout hâter pour que leur armée puisse agir.
Ces commissions sont fort bien faites. En conséquence, tout se ralentit d'un côté, tout s'accélère de l'autre. Le landgrave, au lieu de marcher, s'amuse à faire la revue de ses troupes. Charles-Quint réunit les siennes, et l'attaque avec impétuosité. Cependant les succès de la guerre se balancent; et même l'armée de la ligue réduit celle de l'Empire à de fâcheuses extrémités. Mais enfin l'empereur, et l'Éternel qui le soutient, et saint Pierre, et les anges l'emportent; les Furies, qui étaient sorties de l'enfer pour aider leurs amis, y sont replongées; l'Hérésie est terrassée et la ligue dissoute.
Il n'y avait guère qu'un prince à qui ce poëme pût plaire: c'était Philippe II. L'auteur le lui a dédié. La puissance de ce successeur de Charles-Quint, dit M. Denina, et peut-être ne dit-il pas assez, n'était pas plus agréable à une grande partie de l'Europe que la ligue des protestants, qui voulait balancer cette puissance201. Ce poëme avait donc contre lui le malheur et la tristesse du sujet, la pauvreté des inventions, la faiblesse du style; il n'avait en sa faveur qu'une fort belle édition, qui est unique et qui est devenue rare et chère202. C'est un mérite aux yeux des amis des livres, mais non des amis de la poésie et des lettres. L'Alamanna de l'Oliviero est un poëme mort-né.
On en peut dire autant d'un poëme qu'on ne sait trop si l'on doit ranger parmi les épopées romanesques ou parmi les épopées héroïques, mais que l'on peut mettre avec certitude au nombre des ouvrages ennuyeux; c'est l'Ercole de J.-B. Giraldi203. Ce laborieux écrivain, qui fit des tragédies en vers204, des nouvelles en prose, des poésies lyriques, un traité sur les romans, etc.; voulut aussi cueillir le laurier épique. Dans un temps où la chevalerie était le seul sujet à la mode, on peut demander pourquoi il en choisit un mythologique, et parmi tous les sujets que la fable pouvait lui fournir, pourquoi il préféra celui d'Hercule. Il était de Ferrare et secrétaire du duc Hercule II; ce fut probablement ce qui le décida, espérant bien trouver l'occasion de faire des rapprochements qui pourraient flatter son altesse. Il n'y manqua pas en effet, et surtout il fit descendre en ligne directe, dans son treizième chant, l'Hercule de Ferrare de l'Hercule Thébain. Du reste, il ne donna la préférence à aucun des exploits ou des travaux d'Alcide; tous lui parurent également dignes d'admiration et de louanges; il voulut les célébrer tous, et conduire son héros depuis le berceau jusqu'au bûcher205. Il avait, pour cela, distribué sa matière en cinquante chants, mais il resta en chemin et n'alla pas au-delà du vingt-sixième.
Note 205: (retour)E ciò comincierò sin da le fasce,
Che da le fasce Hercol mostrò quel ch'era,
Perc' huom simile a lui, fin quando nasce,
Indicio dà de la natura altiera.
. . . . . . . . . . . . . . . . . .
Quindi è ch' io non mi vò fermar sovr'una
Sola attion di questa nobil alma,
Che tra le ilustri non ne trovò alcuna
Che di lauro non sia degna e di palma.
(C. I, st. 2 et 3.)
Rien de plus régulier que son plan, car il fait avancer de front la vie de son héros et son poëme; l'action n'est pas une, mais toutes les actions étant celles d'un seul héros, elles sont ainsi ramenées à l'unité. Cependant la forme romanesque d'un prologue au commencement de tous les chants, et d'un adieu à la fin, lui parut si généralement adoptée, qu'il n'osa s'en écarter; et sans qu'il y ait rien dans le reste de son ouvrage qui ait aucun rapport avec le roman épique, il lui donna du moins celui-là. Mais si ce fut pour les inventeurs de cette forme agréable, et surtout pour le poëte qui l'avait perfectionnée, un moyen de se varier et de plaire, et si Giraldi eut en l'adoptant la même intention, il n'eut point le même succès. Il est fort indifférent qu'il interrompe son récit ou qu'il le continue, puisqu'on est arrêté, dès le premier chant, par l'impossibilité de s'y intéresser et de le suivre.
On en pourrait encore dire presque autant de l'Avarchide du célèbre Alamanni. J'ai dit dans la Vie de ce poëte que ce fut l'ouvrage de sa vieillesse; aussi n'y voit-on ni verve ni chaleur. Ce n'est pas dans les détails seulement, comme le Trissino, qu'il s'efforce d'imiter l'Iliade, c'est dans le plan et dans la contexture entière de son poëme. Ses héros sont le roi Artus, Lancelot, Tristan et les autres chevaliers de la Table ronde; il les fait agir et parler comme Agamemnon, Achille, Ajax et les autres chefs de la Grèce. Lancelot est amoureux de Clodiane, fille de Clodasse, roi d'une partie des Gaules. Gaven, roi d'Orcanie, la lui dispute. Artus assiége Clodasse dans la ville d'Avarcum ou plutôt d'Avaricum, ancien nom de la ville de Bourges. La rivalité de Lancelot et de Gaven retarde les progrès du siége. Tristan se déclare pour Gaven contre Lancelot. Ils se querellent et s'injurient dans un conseil. Lancelot sort du conseil, furieux comme Achille. Il va se plaindre à la magicienne Viviane sa mère, qui le console comme Thétis. Par le conseil de Viviane, il se retire avec Galehault son ami, et avec leurs troupes. Ils forment un petit camp séparé, et ne veulent plus prendre part à la guerre. Le vieux roi Clodasse, enfermé dans la ville, est entouré de sa nombreuse famille comme Priam, et secouru par des alliés puissants. Il a perdu plusieurs de ses fils; mais la retraite de Lancelot donne aux assiégés des avantages dont ils profitent. Les batailles se multiplient. Les Bretons sont vaincus et réduits presque aux abois, sans que Lancelot, qu'Artus a essayé de flétrir, veuille sortir de son camp. Mais son ami Galehault a la même impatience que Patrocle, combat et périt comme lui de la main du plus redoutable des fils de Clodasse. Alors Lancelot reprend les armes, venge son ami, remplit de deuil la famille de Clodasse, et force à capituler la ville d'Avarcum.
Tous les événements particuliers du siége sont aussi fidèlement calqués sur les particularités du siége de Troie; caractères pour caractères, discours pour discours, combats pour combats; rien n'y manque, si ce n'est l'essor poétique, la force et la vie. Il est impossible de lire vingt-quatre chants entiers de cette contrefaçon servile, remplis d'ailleurs de noms obscurs et barbares, qui s'opposent à toute harmonie dans les vers, comme le système général du poëme s'oppose à toute espèce d'intérêt.
L'auteur prit le titre d'Avarchide de l'ancien nom de la ville assiégée, comme le nom de l'Iliade est formé de celui d'Ilium. Peu de Français, en voyant ce titre d'Avarchide, devinent que le sujet qu'il annonce est le siège de Bourges en Berri. Quoique l'Alamanni eût prouvé par son poëme didactique de la Coltivazione qu'il excellait dans le vers libre, il ne crut pas, comme le Trissino, devoir adapter cette forme de vers à la poésie héroïque, et il mit l'Avarchide en octaves, comme il y avait mis le Giron cortese. Ce qui l'y détermina sans doute, ce fut de voir combien l'Italia liberata était peu lue; mais l'Avarchide, quoiqu'en octaves, ne l'est pas et ne peut pas l'être davantage.
Elle ne parut qu'après la mort de son auteur, la même année que l'Alamanna206. Deux ans auparavant Francesco Bolognetti, sénateur bolonais, avait public, aussi en octaves, les huit premiers chants d'un poëme héroïque intitulé: Il Costante, auquel il travaillait depuis quinze ans, et qui fut reçu avec de grands éloges par tout ce qu'il y avait alors de plus distingué dans les lettres. On comparait l'auteur au Trissino et à l'Alamanni. Quelqu'un207 alla même jusqu'à le comparer à l'Arioste, et à écrire positivement qu'il reconnaissait bien dans l'Arioste un plus heureux naturel, mais non pas plus de culture ni plus d'art. La fortune très-différente de l'Orlando et du Costante prouverait seule combien tout l'art et toute la culture du monde sont peu de chose sans un naturel heureux, c'est-à-dire sans le génie.
Le héros de Bolognetti est un Romain nomme Ceionius Albinus, qui avait accompagné l'empereur Valérien dans sa malheureuse guerre contre les Perses. L'ayant vu tomber entre les mains de Sapor, qui le plongea dans une dure captivité, il jura de consacrer sa vie à délivrer son empereur. Sa constance dans ce projet, malgré tous les obstacles qui s'y opposent et les dangers qui l'environnent, lui fit quitter son nom d'Albinus pour celui de Constant, dont l'auteur a fait le titre de son poëme. Le merveilleux en est pris dans l'ancienne mythologie. C'est Junon qui est encore ennemie des Romains, et qui voyant que Valérien redevenu libre peut ramener par ses vertus les beaux jours de Rome, préfère que Gallien, son fils, jeune homme rempli de vices, règne à sa place, et s'oppose avec activité à toutes les entreprises de Constant.
Les dieux tiennent conseil dans l'Olympe. Mars et Venus sont pour Constant, Junon seule lui est obstinément contraire. Elle inspire à Gallien une forte haine contre lui, et va chercher l'Envie dans son antre, pour qu'elle souffle ses poisons dans les cœurs de tous les courtisans. Vénus va se plaindre à Jupiter, et le conjure de venir au secours de ce héros pieux. Constant échappe aux piéges qui lui sont tendus; il repasse en Orient, où il ne cesse de s'occuper de la délivrance de Valérien, toujours contrarié par les mêmes obstacles, mais soutenu par le même courage et appuyé des mêmes secours.
Après ces huit chants, le Bolognetti en publia huit autres l'année suivante208. L'action s'y continue avec beaucoup d'unité, de régularité et de suite; mais quoiqu'elle paraisse fort avancée, et Constant presque sûr du succès à la fin du seizième chant, on ne sait pas précisément comment elle devait finir au vingtième. Ces quatre derniers chants n'ont jamais paru, ou peut-être même n'ont jamais été achevés; et l'histoire nous apprend que Valérien mourut prisonnier de Sapor, après trois ans de la plus dure captivité. Quoi qu'il en soit, la grande réputation qu'on avait voulu faire à ce poëme ne se soutint pas. Le style en est sage et assez pur; mais il ne pouvait tenir contre la force, la grâce et l'éclat poétique de celui de l'Orlando. Le plan était conforme aux règles du poëme héroïque, l'unité d'action bien conservée et la conduite excellente; mais la Jérusalem qui parut bientôt après, réunit à ces qualités d'autres que le Costante n'avait pas; et le Bolognetti, froissé pour ainsi dire entre l'Arioste et le Tasse, fut comme écrasé par leur renommée. Il est aujourd'hui presqu'entièrement oublié: on le nomme cependant toujours parmi ceux qui semblent ne pas mériter de l'être.
Le sort assez commun des hommes de génie, chez toutes les nations et dans tous les siècles, fut d'être persécutés pendant leur vie, et diversement jugés, même après leur mort. Cette destinée semble être encore plus généralement celle des poëtes épiques que des autres poëtes. On peut citer pour exemples Homère, Milton, le Camoëns, et surtout le Tasse. Ce dernier, plus malheureux que tous les autres, fut aussi le plus invinciblement voué par la nature au talent poétique. Fils d'un poëte, dès l'âge de sept ans il savait par cœur les plus beaux morceaux d'Homère et de Virgile, dans leur langue originale, et il composait des vers dans la sienne. A dix-huit ans, il publia un poëme épique en douze chants209, et il conçut presque aussitôt le plan de sa Jérusalem délivrée. Déjà les recueils du temps offraient de lui des sonnets et d'autres poésies lyriques, déjà le nom de Tasso était célèbre pour la seconde fois; et depuis ce temps jusqu'à sa mort, il ne cessa, même dans ses tristes infirmités et dans ses plus cruelles disgrâces, de produire des vers, dont la composition paraît avoir été l'un des besoins les plus impérieux, ou plutôt un des éléments de sa vie.
A l'intérêt qu'inspire toujours le grand talent aux prises avec l'infortune, le Tasse joint encore celui qui s'attache à un grand caractère aux prises avec les passions. Aujourd'hui que l'on s'efforce de ressusciter le roman historique, le goût réclame avec raison contre la renaissance de ce genre qu'il avait aboli; mais il ne peut qu'approuver l'histoire quand elle a tout l'intérêt du roman.
La Vie du Tasse a été principalement écrite par deux auteurs, dont chacun a des titres particuliers à notre confiance. L'un est le Manso, marquis de Villa, consolateur et généreux ami de notre poëte pendant ses dernières années, qui tenait de la bouche du Tasse la plupart des faits dont il n'avait pas lui-même été témoin, et qui écrivit cette histoire cinq ans seulement après la mort de son ami210. Mais il paraît avoir laissé quelquefois agir son imagination au défaut de sa mémoire, et il y aurait de l'imprudence à le croire toujours sans examen. L'autre est l'abbé Serassi, savant philologue et biographe du dernier siècle, qui a puisé ses matériaux dans les meilleures bibliothèques d'Italie, dans les archives de Modène, de Ferrare, de Bergame, dans les Œuvres et particulièrement dans les lettres du Tasse, sources moins variables et plus sûres, il faut l'avouer, que les traditions orales et que la mémoire. Il rectifie souvent son prédécesseur, mais dévoué à la maison d'Este, il est possible qu'il ait plutôt contredit que réfuté certains faits, lesquels ne peuvent avoir été ni altérés par le Tasse, ni imaginés par le Manso.
Ces deux ouvrages, le dernier surtout211, sont d'une étendue considérable. Toutes les Vies du Tasse qui accompagnent les anciennes éditions et traductions de la Jérusalem sont des abrégés du premier: pour les éditions et les traductions plus récentes, on a puisé dans le second; et c'est de-là principalement qu'un écrivain français plein d'esprit et de goût212, a tiré la Vie du Tasse, qu'il a placée, d'abord en tête de la meilleure traduction que la Jérusalem délivrée eût dans notre langue213, et ensuite dans des Mélanges intéressants; mais il a aussi suivi le Manso surtout dans les commencements; et je serai forcé d'avertir que ce guide l'a quelquefois trompé. La crainte que des inexactitudes adoptées par un si bon esprit ne fussent autorité m'en impose la loi. Du reste, je prendrai indifféremment dans l'un ou dans l'autre des deux auteurs italiens ce qu'ils ont de conforme entr'eux: quand ils seront opposés, je me déciderai pour ce qui me paraîtra le plus vraisemblable. Peu de ces faits, relatifs aux temps les plus orageux de la vie du Tasse, sont d'une importance réelle pour sa gloire. Ni ses malheurs ni leur cause ne sauraient la ternir; et c'est de cette gloire qu'il s'agit, non de celle des princes qui lui durent une partie de leur propre gloire, à qui il dut ses infortunes, et à qui nous ne devons que justice et impartialité214.
Note 214: (retour) Il a paru dernièrement en Angleterre une nouvelle Vie du Tasse: Life of Torquato Tasso, with an historical and critical account of his writings, by John Black, 2 vol. in-4º., 1810. Je regrette de n'avoir pu me la procurer avant de publier cette partie de mon ouvrage. La manière dont les Anglais traitent aujourd'hui la biographie me fait croire que j'y aurais trouvé des renseignements utiles. Au reste, les principales sources où l'auteur a puisé, c'est-à-dire, les deux Vies du Manso et de Serassi, les Lettres du Tasse, ses Poésies ou Rime, etc., sont les mêmes d'où j'ai tiré les faits contenus dans cette Notice; mais forcé de resserrer dans un petit nombre de pages ce qu'il a pu étendre en deux volumes in-4º., je n'ai pu le plus souvent qu'effleurer ce qu'il lui a été permis d'approfondir.
Les premières circonstances de la vie de Torquato Tasso, sa famille, sa naissance215, dans la délicieuse retraite de Sorrento, même ses premières disgrâces, nous sont déjà connues par la Vie de son père. Nous y avons vu les succès précoces du fils et les preuves de ce penchant irrésistible qui l'entraînait à la poésie; mais il faut reprendre avec plus de détail quelques-unes de ces circonstances.
Ceux qui ont écrit sur les enfants extraordinaires ont bien eu le droit d'y comprendre le Tasse. Il n'avait pas encore un an, dit le Manso, que sa langue se délia, et qu'il commença même à parler sans bégayer comme font les enfants; ce qui, soit dit en passant, serait d'autant plus remarquable, qu'il eut pendant toute sa vie la parole lente et une sorte de bégaiement. Déjà il répondait aux questions qui lui étaient faites, et ce qui n'est pas moins étonnant, c'est que, dès ce temps de sa première enfance, il était toujours sérieux, toujours grave, et qu'on ne le vit jamais ni rire, ou même sourire, ni pleurer. Le Manso tenait ces détails de gens qui les avaient reçus de la nourrice du Tasse, c'est dire assez combien ils ont besoin d'être rectifiés et réduits.
Ce qui est plus positif, c'est qu'à trois ans il pouvait déjà profiter à Naples des leçons de D. Giovanni d'Angeluzzo, que son père lui donna pour gouverneur en partant à la suite du prince de Salerne; que lorsque Bernardo revint deux ans après, il fut aussi surpris que charmé des progrès que son fils avait faits dans ses études; qu'enfin étant entré à sept ans aux écoles que les jésuites venaient d'établir à Naples216, le jeune Torquato y était à peine resté trois ans qu'il entendait et expliquait de mémoire les meilleurs auteurs latins et grecs; et qu'il composait et récitait d'une manière surprenante des discours et des vers latins.
Les malheurs et la proscription de son père vinrent troubler ces heureux commencements. L'attachement de Bernardo pour le prince de Salerne l'avait fait déclarer rebelle; lorsqu'il fut revenu à Rome après un séjour de deux ans en France, il appela son fils auprès de lui. Le jeune Torquato, forcé de quitter une tendre mère qu'il ne devait plus revoir, lui adressa un sonnet touchant, que le Manso dit avoir lu, et que notre dernier biographe a confondu avec une belle canzone composée plus de vingt ans après217.
Note 217: (retour) En 1578, quand le Tasse se réfugia à la cour d'Urbin. M. Suard, dans sa Vie du Tasse, a traduit un fragment de cette canzone, et le contenu seul de ce fragment aurait pu suffire pour le détromper. Elle n'est point finie, et c'est grand dommage: ce qui en existe dans le recueil des Œuvres du Tasse commence par ces vers: O del grand'Apennino, etc. J'en parlerai dans la suite de cette Notice. On n'a conservé ni le sonnet dont il est ici question, ni les discours que le jeune Torquato avait prononcés au collège.
Une erreur plus considérable où le Manso l'a entraîné, c'est que Torquato, âgé seulement de neuf ans, fut nominativement compris dans la sentence prononcée contre son père. Cette circonstance ajouterait sans doute encore à l'intérêt qu'inspire les premières années du Tasse; mais elle est si peu vraie qu'il resta plus de deux ans à Naples après cette sentence, et qu'il n'y fut point inquiété218. A Rome, il reprit ses études, et les suivit pendant deux ans avec le même succès, sous les yeux de son père219. On a vu dans la Vie de Bernardo ce qui l'engagea ensuite220 à envoyer son fils à Bergame, sa patrie. Torquato avait douze ans et demi, lorsqu'il y arriva sous la conduite d'Angeluzzo, son gouverneur. Il y fut reçu avec la plus grande tendresse, et logé dans le palais des chevaliers de sa famille; car c'est sous ce nom collectif de la Cavalleria de' Tassi, que sont toujours désignés, dans les lettres de Bernardo, les parents qu'il avait encore à Bergame. Six mois après, il fut appelé à Pesaro par son père, à qui le duc d'Urbin avait généreusement offert un asyle. Il y continua son éducation littéraire sous d'habiles maîtres, dont il partageait les leçons avec le fils même du duc. Ses études furent, comme auparavant, la philosophie et la poésie; mais il y joignit les mathématiques, et dès que l'âge le lui permit, les armes, et tous les autres exercices qui entraient dans l'éducation de la jeune noblesse221.
Bernardo s'étant rendu à Venise pour faire imprimer l'Amadigi, y fit venir son fils222. Alors, Torquato, qui fut souvent occupé à copier des chants entiers du poëme de son père, fit une étude plus approfondie de la langue et des grands maîtres de la littérature italienne, surtout de Dante, Pétrarque et Boccace, et spécialement du premier.
On conserve à Pesaro dans une bibliothèque particulière les notes et les observations qu'il fit sur ce grand poëte223; et en lisant la Jérusalem délivrée, il est aisé d'en apercevoir de fréquentes imitations. Il eut à Venise pour amis tous les littérateurs distingués qui l'étaient de son père224; mais après un an de séjour, il fut obligé de quitter cette ville et les études poétiques auxquelles il était livré, pour aller suivre à Padoue les écoles de droit. Bernardo, effrayé pour son fils de ses propres malheurs, auxquels cependant il aurait dû voir que la poésie avait plutôt apporté des consolations qu'elle n'en avait été la cause, exigea de lui ce sacrifice, trop involontaire pour qu'on n'en dût pas prévoir le fruit. En effet, Torquato commença dans sa seizième année l'étude du droit à l'université de Padoue, sous le célèbre Pancirole; et à dix-sept ans, il avait fait.... un poëme épique.
J'ai dit ailleurs225 la résistance que son père opposa d'abord à la publication du Rinaldo, et le consentement presque forcé qu'il y donna enfin. L'édition s'en fit à Venise226. Le jeune auteur le dédia au cardinal Louis d'Este, qui lui montrait une bienveillance particulière. Un poëme héroïque en douze chants, où les règles de l'unité étaient observées, où l'on remarquait de la sagesse dans la conduite, de l'imagination dans la fable et du talent dans le style, parut merveilleux dans un jeune homme de cet âge, et fut reçu en Italie avec des applaudissements universels. Il prouvait assez que le Tasse avait plus étudié les poëtes anciens et modernes que les livres de droit, et cependant il n'avait point négligé les derniers. Le Manso même assure qu'il fut, dès la première année, en état de soutenir, non-seulement le droit civil, mais sur la philosophie, et qui plus est sur la théologie, des thèses qui étonnèrent les professeurs de cette université, et de prendre publiquement ses degrés dans toutes ces sciences. Mais cette assertion est dépourvue de tout fondement227. Le Tasse n'étudia les lois que pendant un an228; il ne put même terminer sa philosophie, ni par conséquent prendre aucun degré dans ces deux facultés; et, quant à la théologie, il n'entreprit de s'y livrer que plus de vingt-cinq ans après229.
Dès que son père eut enfin consenti qu'il abandonnât les lois, il se livra plus ardemment que jamais à ses études philosophiques et littéraires. Il suivait avec beaucoup d'application les leçons d'un maître230 qui expliquait la Poétique d'Aristote; il assistait aux conférences particulières qu'un autre231 tenait chez lui, sur des matières de philosophie et de littérature. Ses maîtres en éloquence et en philosophie étaient les plus célèbres professeurs de ce temps-là232. Il passa quelque temps après, avec eux, à Bologne, ou plutôt il fut invité à s'y rendre, de la part même du sénat, par les restaurateurs de cette université qui venait de se rouvrir, et à laquelle on désirait redonner son ancien éclat. Torquato se rendit à cette invitation; et soit dans les exercices de l'université, soit dans les académies et des réunions particulières, il fit voir une facilité prodigieuse pour la discussion des matières les plus élevées et les plus abstraites.
Dès le temps de son séjour à Padoue, il avait conçu l'idée d'un poëme épique, dont la conquête de Jérusalem faite par les chrétiens, sous le commandement de Godefroy de Bouillon, serait le sujet. Il avait déjà fixé le nombre et choisi les noms des personnages qu'il y voulait introduire, imaginé différents épisodes et déterminé les endroits où ils devaient être placés. A Bologne, il commença l'exécution de quelques parties. On a conservé trois chants de cette première ébauche233 elle était dédiée au duc d'Urbin, sous la protection duquel le Tasse vivait à Bologne. Il n'avait alors que dix-neuf ans, et ce qui étonne, c'est que dans ce premier essai il se trouve plusieurs octaves qu'il replaça depuis dans son poëme, et qui s'y font remarquer par cette pompe du style héroïque qui semblait être naturelle en lui.
Un désagrément imprévu le força de sortir de Bologne. Une satire piquante, où beaucoup de gens étaient maltraités, courait la ville. Le Tasse était lui-même un des plus maltraités de tous. Il s'en offensa si peu, qu'ayant retenu quelques vers, il les récitait en riant avec ses amis. Quelques personnes considérables de Bologne ne prirent pas la chose aussi gaîment, et accusèrent le jeune poëte d'être l'auteur de cette satire. On fit chez lui une descente juridique en son absence. Ses livres et ses papiers furent portés chez le juge criminel et rigoureusement examinés; on n'y trouva rien contre lui, et ils lui furent rendus; mais cet affront public, fait sur un simple soupçon et pour une cause si légère, à un jeune homme innocent et plein d'honneur, qui n'en pouvait tirer aucune satisfaction, lui donna un profond chagrin et le dégoûta de Bologne. Il prit sur-le-champ le parti d'aller trouver son père à la cour de Mantoue234.
En arrivant à Modène, il apprit que Bernardo venait de partir pour Rome. Il s'arrêta donc chez les comtes Rangoni, princes amis des lettres, amis particuliers de son père, et dont les bons traitements lui firent bientôt oublier l'injuste mortification qu'il avait éprouvée à Bologne. Parmi les compagnons de ses premières études qu'il avait laissés à Padoue, le jeune Scipion de Gonzague, qui fut ensuite cardinal, lui était surtout resté attaché par une amitié solide, qui fut pendant toute la vie du Tasse une de ses plus douces consolations. Elle le fut en ce moment même. Scipion, ayant appris ce qui s'était passé à Bologne, lui écrivit pour l'inviter à venir se fixer auprès de lui à Padoue. Il avait établi dans son propre palais une académie, sous le titre des Eterei; il engageait son jeune ami à venir en faire l'ornement. Le Tasse se rendit à ce vœu de l'amitié; il fut accueilli comme il devait s'y attendre, et reçu dans l'académie, où il prit, suivant l'usage des académies italiennes, le nom de Pentito (repentant), pour témoigner, dit le Manso, son regret du temps qu'il avait perdu à étudier les lois; ou plutôt, comme le dit Serassi, pour montrer son repentir d'avoir quitté cette ville, où il retrouvait de si bons traitements et de si chers amis, pour Bologne dont les habitants l'avaient traité avec tant de dureté et d'injustice.
A Padoue, il reprit avec une nouvelle ardeur ses études philosophiques, sous un de ses anciens maîtres235. La morale et la politique d'Aristote l'occupèrent autant que sa poétique; mais surtout il s'enfonça dans toutes les profondeurs de la philosophie de Platon, philosophie analogue à l'élévation de son caractère et de son génie, et dont tout ce qu'il a écrit, soit en vers soit en prose, porte la noble empreinte. Il ne perdait point pour cela de vue sa Jérusalem délivrée, ou plutôt son Godefroy, comme il l'intitula d'abord: il dirigeait, au contraire, vers ce but toutes ses études, ses méditations, ses recherches. Il cueillait les plus belles fleurs des poëtes, des orateurs et des philosophes anciens, pour en enrichir son poëme. Encore incertain de la route qu'il devait suivre et des principes auxquels il devait définitivement s'attacher, il fit de cette incertitude même le sujet de ses réflexions habituelles; et de ces réflexions naquirent les trois discours ou traités qu'il composa cette année236, sur la poésie en général, et particulièrement sur le poëme héroïque. Il les adressa tous trois à Scipion de Gonzague, mais ils ne furent publiés que plus de vingt ans après237. Ce qui les rend précieux, c'est cet âge même de l'auteur et le motif qui les lui fit écrire. Les poétiques écrites par des poëtes sont trop souvent des théories faites pour justifier après coup leur pratique. Ici ce sont les délibérations d'un jeune homme prêt à s'élancer dans la carrière (et ce jeune homme est le Tasse), qui examine toutes les routes frayées avant lui, et qui cherche de bonne foi celle qu'il doit tenir.
Les vacances de l'université lui permirent d'aller enfin voir son père qui était de retour à Mantoue. On ne peut exprimer la joie qu'éprouva ce bon vieillard à revoir son fils chéri, après une si longue absence, à s'assurer de ses progrès, à lire ses savants discours sur l'art poétique, à voir l'ébauche déjà tracée de son grand poëme. L'auteur d'Amadis n'aurait peut-être pas vu sans peine un autre poëte épique s'annoncer avec de si grands avantages; mais son fils! quel plaisir n'eut-il pas à reconnaître que toutes les raisons qui l'avaient empêché de faire de son Amadis un poëme régulier, au lieu d'un roman épique, n'avaient pu détourner son cher Torquato du chemin tracé par Homère et par Virgile, et que déjà il y marchait avec tant de succès, que la palme du poëme héroïque moderne lui était désormais assurée!
De retour à Padoue, le Tasse apprit que le cardinal Louis d'Este l'avait nommé l'un de ses gentilshommes, et le verrait avec plaisir à Ferrare avant que l'archiduchesse d'Autriche, qui venait épouser le duc Alphonse II, son frère, fût arrivée à la cour. Il s'y rendit avec empressement238; mais il trouva tout le monde si occupé des préparatifs de fêtes, de tournois, de spectacles, qu'il eut peine à obtenir une audience du cardinal. Louis le reçut enfin, lui fit un très-bon accueil; donna des ordres pour qu'il fût nourri et logé convenablement; surtout il déclara qu'il lui laissait une liberté entière, qu'il ne voulait pas que son service le détournât de ses travaux, et qu'il pouvait n'y paraître que quand il en aurait le loisir. Les fêtes que donna, pendant près d'un mois, cette cour galante et magnifique dans une occasion si solennelle, durent frapper vivement l'imagination du Tasse, nourri de la lecture des romans de chevalerie, et qui voyait réaliser, dans les joutes et dans les tournois, les scènes romanesques les plus brillantes239.