Deux neveux de Clément VIII reçurent le Tasse, à son arrivée, avec un empressement qui lui garantissait les bontés du pape leur oncle. L'aîné surtout, nommé Cinthio446 Aldobrandini, conçut dès lors pour lui la plus tendre amitié; et ce fut dans ses appartements au Vatican que fut logé le Tasse. Le premier travail dont il s'y occupa fut de mettre la dernière main à sa Jérusalem conquise. Il répondit à l'affection que lui témoignait son nouvel ami en le lui dédiant. Cinthio, reconnaissant de cet hommage, redoubla de soins, et facilita au Tasse tous les moyens de faire imprimer promptement son poëme. Celui-ci n'attendit, pour le mettre sous presse, que la promotion de Cinthio au cardinalat. La Jérusalem conquise parut enfin peu de mois après447. Le succès en fut d'abord assez grand; mais lorsque la curiosité qu'il avait excitée fut satisfaite, on revint généralement de la seconde Jérusalem à la première, et l'on s'y est toujours tenu depuis448. Quelque fut le jugement du public sur cet ouvrage, celui du Tasse fut toujours entièrement en sa faveur. Il a laissé dans un de ses écrits449 une preuve irrécusable de la constance de cette opinion; et c'est sans aucune preuve, sans même le plus léger fondement, que le Manso a dit dans sa Vie, et qu'on a répété après lui que le Tasse, peu satisfait encore de sa seconde Jérusalem, avait formé le projet d'une troisième.
Aussitôt qu'il fut délivré de ce poëme, il se remit à celui des Sept Journées. Il l'avait commencé en vers libres (sciolti), et le continua de même. Bientôt il en eut achevé les deux premiers livres450, et considérablement avancé l'ébauche des suivants. Mais malgré la vie agréable et douce qu'il menait à Rome, et la liberté dont il y jouissait, le retour de ses infirmités qui se firent sentir avec une nouvelle force, lui fit désirer d'aller passer l'été à Naples. Il en obtint la permission du pape et de ses neveux. En arrivant451, il choisit pour sa demeure le monastère de Sanseverino de l'ordre du Mont-Cassin, où ses amis, et le premier de tous, le marquis de Villa, vinrent l'embrasser et le féliciter de son retour. Ayant repris sa vie accoutumée, il partageait ses journées entre le travail, les visites qu'il recevait, et celles qu'il rendait au Manso, au prince de Conca, ou à d'autres illustres amis, quand sa santé lui permettait de sortir. L'un de ceux qu'il visitait avec le plus de plaisir, était Carlo Gesualdo, prince de Venosa, célèbre amateur et compositeur de musique. Le Tasse, qui avait toujours passionnément aimé ce bel art, se plaisait singulièrement à entendre ses savantes compositions. Les madrigali à plusieurs voix étaient alors fort à la mode; Gesualdo y excellait; il eut plusieurs fois recours au Tasse, qui fit pour lui plus de trente de ces petites pièces, dont neuf sont imprimées avec la musique dans le recueil en six livres, des madrigali du prince de Venosa452.
Le Tasse était à Naples depuis quatre mois; le cardinal Cinthio, impatient de le voir revenir à Rome, et l'y ayant inutilement invité plusieurs fois, imagina, pour l'y attirer, de faire renouveler pour lui la cérémonie du triomphe au Capitole, qu'on n'avait pas revue depuis Pétrarque, et à laquelle personne ne songeait plus. Le pape sollicité par son neveu, en porta le décret; le Tasse, à qui Cinthio se hâta de l'annoncer, ne put refuser un honneur qui lui était décerné par l'amitié. Quant au triomphe en soi, il en parut peu touché; il fit même entendre au Manso, dans les tristes adieux qu'il lui fit, qu'on lui destinait en vain la couronne, et qu'il ne croyait pas arriver à temps pour la recevoir.
A Rome453, il fut reçu en dehors même de la ville par un nombreux cortége qui lui donna, en l'accompagnant jusqu'au palais, une idée anticipée de son triomphe. Dès le lendemain matin, les deux jeunes cardinaux le présentèrent au pape qui lui fit l'accueil le plus honorable, et lui dit, après avoir donné de grands éloges à ses talents et à ses vertus: «Je vous offre la couronne de laurier, pour qu'elle reçoive de vous autant d'honneur qu'elle en a fait à ceux qui l'ont reçue avant vous.» On aurait fait sur-le-champ les préparatifs de la cérémonie, si la saison déjà froide et pluvieuse n'eût forcé de les différer. Le cardinal Cinthio voulant qu'elle eût la plus grande pompe, qu'elle surpassât même toutes celles dont on avait gardé le souvenir, et que le peuple entier pût jouir de ce spectacle, en fit rejeter l'époque au printemps. Pendant l'hiver, la santé du Tasse alla toujours en déclinant. Dans la peu d'intervalles dont il pouvait jouir, il s'occupait sans relâche de son poëme des Sept Journées. Un homme dont il avait eu d'abord à se plaindre, puisqu'il avait, sans le consulter, fait imprimer autrefois sa Jérusalem délivrée, l'Ingegneri, était depuis rentré en grâce avec lui, ce qui était toujours facile; c'était même lui qui avait dirigé et surveillé l'édition de la Jérusalem conquise. Il était en ce moment plus assidu que jamais auprès de lui, et recueillait, avec autant de prestesse que d'exactitude, tous les vers que le Tasse allait sans cesse, ou récitant de vive voix, ou écrivant en abrégé sur de petits papiers; précaution heureuse, et sans laquelle une grande partie de ce poëme, imparfait encore, mais tel qu'il est, l'un des fruits les plus précieux des derniers temps de son auteur, aurait infailliblement péri.
Au commencement de 1595, le Tasse se trouva presque sans forces, et même sans espérance. La nature semblait s'affaiblir en lui, à mesure que sa fortune s'adoucissait. Le pape venait de lui accorder une pension annuelle de cent ducats de la chambre, ou de deux cents écus: son procès avec les héritiers de son oncle s'était avantageusement arrangé à Naples; le principal héritier454 consentait à lui faire une rente de deux cents ducats, et à lui payer comptant une assez forte somme; enfin un triomphe glorieux l'attendait, et rien ne paraissait plus devoir manquer, ni à sa renommée, ni à sa fortune; mais sa cruelle destinée ne se démentit point, et c'était au moment même où il semblait que sa vie allait devenir plus heureuse, qu'elle en avait marqué la fin. Au mois d'avril, époque fixée pour son couronnement, il se sentit extraordinairement affaibli. Ne voulant plus être occupé que de sa fin prochaine, il demanda au cardinal la permission de se retirer dans le couvent de St. Onuphre. Cinthio l'y fit conduire, et donna les ordres les plus attentifs pour que rien ne lui manquât dans cette maison.
Peu de jours après, se trouvant encore plus faible, il sentit qu'il était temps de faire ses adieux à l'ami qu'il avait éprouvé le plus fidèle455; il écrivit à Costantini cette lettre, sur laquelle je ne crois pas avoir besoin de prévenir la sensibilité des lecteurs. «Que dira mon cher Costantini quand il apprendra la mort de son cher Tasso? Je crois qu'il ne tardera pas à en recevoir la nouvelle, car je me sens à la fin de ma vie, n'ayant jamais pu trouver remède à cette fâcheuse indisposition qui s'est jointe à toutes mes infirmités habituelles, et qui, je le vois clairement, m'entraîne comme un torrent rapide, sans que j'y puisse opposer aucun obstacle. Il n'est plus temps de parler de l'obstination de ma mauvaise fortune, pour ne pas dire de l'ingratitude des hommes, qui a enfin voulu obtenir le triomphe de me conduire indigent au tombeau, au moment où j'espérais que cette gloire, qu'en dépit de ceux qui ne le voudraient pas, notre siècle retirera de mes écrits, ne serait pas entièrement pour moi sans récompense. Je me suis fait conduire à ce monastère de St. Onuphre, non seulement parce que les médecins en jugent l'air meilleur que celui de tous les autres quartiers de Rome, mais pour commencer en quelque sorte, de ce lieu élevé, et par la conversation de ses saints religieux, mes conversations dans le ciel. Priez Dieu pour moi, et soyez sûr que, comme je vous ai toujours aimé et honoré en cette vie, je ferai aussi pour vous dans l'autre, qui est la véritable, ce qui convient à une charité vraie et sincère. Je vous recommande à la grâce divine, et je m'y recommande moi-même. Rome, St. Onuphre.»
Le 10 avril, une fièvre ardente le saisit, et après avoir, pendant quatorze jours de maladie, rempli tous les devoirs du culte qu'il professait avec tant de zèle et de sincérité, il expira le 25, âgé de cinquante-un ans, un mois et quelques jours, mais depuis long-temps miné par des infirmités habituelles, et soumis à la loi presque générale qui condamne les êtres précoces à vieillir avant le temps.
Rome entière pleura sa mort. Le cardinal Cinthio ne pouvait se consoler d'avoir retardé cette pompe triomphale qu'il lui avait préparée; mais il voulut du moins que dans sa pompe funèbre on rendît aux restes de ce grand homme tous les honneurs qu'il pouvait encore recevoir. Il se garda bien de donner aucune suite à la promesse que le Tasse avait exigée de lui en mourant; c'était de rassembler, autant qu'il se pourrait, les exemplaires de ses ouvrages, et de les livrer aux flammes. Il n'ignorait pas, avoua-t-il, que, surtout pour sa Jérusalem délivrée, ce serait une opération très-difficile, mais enfin il ne la croyait pas impossible; il insista sur cette demande avec tant de chaleur, que le cardinal lui promit tout pour le calmer, mais sans intention d'être fidèle à sa parole, ou plutôt avec la ferme résolution d'y manquer.
Dans le premier moment de sa douleur, Cinthio ne fut occupé que de la gloire du grand homme qu'il avait aimé. Par son ordre le corps du Tasse revêtu d'une toge romaine, et couronné de lauriers, fut exposé publiquement, et ensuite porté dans les principales rues de Rome, entouré d'un nombreux cortége, de toute la cour Palatine, et des maisons des deux cardinaux neveux. On courait en foule, pour voir encore une fois celui dont le génie avait honoré son siècle et qui avait acheté si cher ce triste et tardif hommage. Rapporté à Saint-Onuphre dans le même ordre où il en était parti, il fut enterré dans la petite église de ce couvent. Le cardinal Cinthio, annonça le projet de lui élever un tombeau magnifique. Deux orateurs préparèrent des oraisons funèbres, l'une latine, l'autre italienne; de jeunes poëtes composèrent des vers et des inscriptions pour ce monument; mais la douleur du cardinal apparemment s'affaiblit, d'autres soins s'emparèrent de lui, et le tombeau ne fut point érigé.
Le marquis de Villa étant allé à Rome quelques années après, se rendit à St. Onuphre pour visiter les restes de son ami. Blessé de ne voir même aucun signe qui en indiquât la place, il voulut lui faire élever à ses frais une sépulture honorable; mais le cardinal Cinthio, à qui il en demanda la permission avec instance, ne voulut point l'accorder, et répondit toujours que ce devoir sacré, c'était à lui à le remplir. Le marquis se borna donc à prier les religieux de cette maison de faire, en attendant, placer un petit morceau de marbre, sur lequel ils feraient graver quelques mots, pour avertir que le Tasse était enterré en cet endroit, ce qu'ils firent aussitôt avec beaucoup de simplicité456. Enfin, au bout de huit ans, le cardinal Bevilacqua, qui était de Ferrare, et dont la famille avait été liée d'amitié avec le Tasse, voyant que le cardinal Cinthio différait toujours de remplir ce devoir, fit élever au Tasse le beau tombeau surmonté de son buste en marbre, qu'on y voit encore aujourd'hui, et sur lequel il fit graver une inscription élégante, mais trop longue pour être rapportée ici. Ce tombeau fait de la très-petite église de Saint-Onuphre l'un des monuments de cette magnifique Rome, que l'étranger sensible et ami des lettres visite avec le plus d'attendrissement et de respect.
Note 456: (retour)Torquati Tassi
Ossa
Hic jacent.
Hoc ne nescius
Esses hospes
Fratres hujus eccl.
P. P.
M. D C. I.
C'est une imitation des deux derniers vers de l'épitaphe de l'ancien poëte Pacuvius, faite par lui-même:
Hic sunt poetæ Pacuvii Marci sita
Ossa. Hoc volebam nescius ne esses. Vale.
(Voy. A. Gell. N. At., l. I, c. 24.)
Un buste intéressant du Tasse orne aussi la bibliothèque de ce couvent; c'est celui qui fut moulé sur son visage à l'instant même de sa mort. D'autres monuments publics lui ont été élevés. Il a une statue colossale à Bergame, séjour de sa famille et patrie de son père; et une autre presque aussi grande à Padoue, ville où il fit la partie de ses études qui lui profita le moins, celle du droit. La première fut l'effet d'une générosité particulière457; la seconde lui fut érigée dans le dernier siècle, aux frais des jeunes gens de l'université, fiers, comme le porte l'inscription qu'ils y ont fait graver, d'avoir étudié au même lieu que lui458. On cite trois médailles frappées en son honneur459, et une tête de lui supérieurement gravée en intaglio ou en creux, sur une très-belle cornaline, par le célèbre artiste anglais Marchant460.
Note 457: (retour) C'est un legs de Marc-Antoine Foppa, éditeur du recueil des Œuvres posthumes du Tasse (Rome 1666, 3 vol. in-4º.), et qui a pris encore d'autres soins et fait d'autres dépenses pour la gloire de ce poëte, son compatriote, à qui il avait voué une espèce de culte. Cette statue le représente en robe longue, couronné de lauriers et un livre à la main. Elle est sur la grande place de la ville. Le piédestal porte pour toute inscription ces deux mots: Torquato Tasso.
Note 460: (retour) Celle-ci était, en 1785, à Rome, dans le cabinet du duc de Ceri; son empreinte en relief fait partie de ces jolies collections en plâtre et en soufre, qui se sont tant multipliées dans ces derniers temps. J'en dois une belle empreinte en creux, en pâte noire transparente, et une pareille de la tête du Dante, d'après le même graveur Marchant, à la galanterie de M. Francis Henri Egerton, anglais d'une haute naissance et d'une grande fortune, mais encore plus distingué par son savoir, et par son goût éclairé pour les lettres et pour les arts.
Serassi parle aussi de plusieurs portraits. L'un des plus précieux est celui que le cardinal Cinthio fit faire dans les dernières années du Tasse, par l'habile peintre Frédéric Zucchero. Il doit être à Bergame, dans l'ancien palais des Tassi, où il restait encore en 1785 des héritiers, ou des héritières de ce beau nom461. La même ville en possède deux autres, l'un dans une collection particulière, appartenant à un riche amateur462, et l'autre parmi les portraits des hommes illustres de Bergame, dans la salle du grand conseil. Il en existe un à Rome, peint d'après nature, et à ce qu'il paraît, dans les meilleures années du Tasse463; et un autre, fait en partie d'après celui-là, et en partie d'après le buste de la bibliothèque de Saint-Onuphre464.
Note 461: (retour) Ce portrait était passé d'abord entre les mains de ce même Marc-Antoine Foppa, à qui Bergame doit la statue colossale du Tasse. Il le légua, par son testament, à l'abbé François Tasso, son ami; de celui-ci, le portrait parvint au comte Jacopo Tasso, généreux protecteur des lettres, et auteur d'un arbre généalogique de la famille des Tassi, magnifiquement imprimé à Bergame en 1718; enfin, il appartint après sa mort aux deux comtesses Tassi, ses petites-nièces. (Serassi, p. 520.)
Note 464: (retour) Ce dernier appartenait à l'abbé Serassi, et lui avait été donné par son auteur, Joseph Gades, qui avait su, dit l'historien du Tasse, par une de ces touches agréables qui lui étaient familières, rendre parfaitement l'enthousiasme et l'esprit de ce grand poëte. Ce portrait doit avoir passé, après la mort de Serassi, arrivée en 1791, dans les mêmes mains que ses livres.
Le plus intéressant pour nous est celui qui orne à Paris le cabinet de M. le sénateur Abrial, et qui est très-fidèlement gravé, en tête de la traduction de la Jérusalem délivrée, dans l'édition de 1803465. Ce portrait, était à Sorrento, dans la maison où naquit le Tasse, encore habitée aujourd'hui par les descendants de sa sœur Cornelia466. En 1799467, quand l'armée française, sous les ordres du général Macdonald, occupait le royaume de Naples, Sorrento s'étant révolté, fut pris d'assaut, après trois jours de siége. Le général, averti de l'existence de cette maison par M. Abrial, alors commissaire pour le gouvernement français à Naples, la sauva du pillage et prit soin qu'elle fût respectée. La famille, pénétrée de reconnaissance, lui offrit, quelques jours après, ce qu'elle avait de plus précieux, le portrait du Tasse, et le général en fit présent à M. Abrial, premier auteur de la bonne action qu'il avait faite. Le Tasse y est représenté à l'âge où l'on dit que le cardinal Cinthio le fit peindre à Rome, et c'est peut-être une copie, ou plutôt un double du portrait de Frédéric Zucchero, accordé par le cardinal à la famille du Tasse après sa mort. Ce qui porte à croire qu'il ne fut pas fait à Naples, c'est que le Manso n'en parle pas, lui qui a tracé, dans la Vie de son ami, un portrait si détaillé, si minutieusement circonstancié de toute sa personne468.
Note 466: (retour) Cornelia ayant perdu son premier mari Sersale, épousa en secondes noces Giovan. Leonardo Spasiano, dont le descendant direct, M. Gaetano Spasiano, propriétaire actuel de cette maison, avec deux demoiselles Spasiano ses sœurs ou ses parentes, y possédait ce beau portrait de famille.
Note 468: (retour) Il en fit cependant faire un, mais en petit, et il le donna ou du moins le prêta au Tasse, qui le laissa au cardinal Cinthio, légataire du peu de fortune qu'il pouvait avoir, en le priant de faire rendre ce petit portrait au Manso. C'est ce que nous apprend cette clause de son testament, rapporté en entier par le Manso lui-même, dans sa Vie du Tasse: E fo de' beni di fortuna erede il sig. cardinal Cinthio; cui priego che faccia al sig. Gio. Batt. Manso quella picciola tavoletta restituire, dove egli mi fece dipingere, e che dar non m'ha voluto, se non in prestanza. (Vita del Tasso, Nº. 115.) On ignore ce que ce précieux petit tableau est devenu.
Le Tasse était d'une taille si haute que, selon l'expression du Manso, il pouvait être compté pour l'un des hommes les plus grands parmi ceux qui l'étaient le plus. Son teint était blanc; les veilles, les chagrins et les souffrances l'avaient rendu pâle. Il avait la tête assez grosse et un peu aplatie au sommet, le front large, ouvert et presque entièrement chauve. Ses cheveux et sa barbe étaient entre le brun et le blond; ses sourcils noirs, bien arqués et peu épais; ses yeux grands, d'un bleu très-vif et très-doux469; les mouvements et les regards en étaient pleins de gravité; et souvent, dit encore le Manso, il les tournait ensemble vers le ciel, comme pour suivre les élans de son ame, habituellement élevée vers les choses célestes. Ses joues étaient maigres, son nez long et un peu incliné; sa bouche grande, relevée aux extrémités dans cette forme qu'on appelle léonine; ses lèvres fines et souvent pâles, ses dents bien rangées, larges et blanches. Il riait rarement, et n'éclatait jamais. Sa voix était claire, sonore, mais sa langue était peu déliée, et même il bégayait470. Sa taille, quoique très-grande, était bien proportionnée; il réussissait à tous les exercices du corps que l'on nommait alors chevaleresques471; naturellement brave, il y montrait autant d'habileté que de courage, mais plus d'adresse que de grâce. Il y avait enfin dans toute sa personne, mais principalement sur son visage, quelque chose de noble et d'attrayant, qui, lors même qu'on n'était pas prévenu de son mérite extraordinaire, inspirait l'intérêt et commandait le respect.
Mais les qualités de son ame surpassaient de beaucoup ses avantages corporels. Tous ses historiens s'accordent à louer sa candeur, sa véracité, son inviolable fidélité à sa parole, son éloignement de toute passion haineuse, de tout esprit de vengeance et de toute malignité, son attachement pour ses amis, sa patience dans ses maux, sa douceur, sa sobriété, sa piété sincère, la pureté de sa vie et de ses mœurs. Sa fierté, qui lui faisait voir avec horreur tout ce qui ressemblait à la bassesse, pouvait ressembler elle-même à de l'orgueil; il ne pouvait souffrir l'apparence de l'avilissement et du mépris; mais s'il exigeait des égards, en homme qui savait s'apprécier et se mettre à sa place, il n'en manquait jamais avec personne, et il était toujours prêt à s'humilier, dès qu'on lui en laissais le soin. Né gentilhomme, dans un temps où ce titre avait tout son prestige, et chevalier dans le cœur autant que par le hasard de la naissance, il rendait aux princes ce qu'il leur devait, mais il se croyait l'égal de tous les autres, et la faveur où ils étaient ne le rendait que plus exigeant avec eux.
Cette disposition est déplacée, souvent blâmable et presque toujours ridicule, quand on vit avec le commun des hommes; mais condamné par sa destinée, sa fortune, et les usages de son siècle à vivre avec les grands et dans les cours, il fit bien de l'entretenir dans son ame, dût-il être accusé d'orgueil par ceux dont l'orgueil seul en était blessé. Il eut plus de raison encore d'être ainsi, quand il fut tombé dans l'excès de l'infortune, et de conserver, dans sa longue et injuste captivité, toute la dignité du malheur. On le voit avec plaisir n'accorder qu'à peine du fond de sa prison, et à la sollicitation de son cher Scipion de Gonzague, une espèce de satisfaction par écrit à l'un des plus grands seigneurs de la cour de Ferrare472, pour des paroles qui lui étaient échappées dans un moment de désespoir; et mettre encore expressément dans sa lettre qu'il était prêt à lui donner toutes les satisfactions qu'il pouvait recevoir d'un homme résolu à mourir plutôt que de rien faire qui fût indigne de lui473.
Simple, mais propre dans ses habits, au milieu des recherches du luxe et de la magnificence, il était habituellement vêtu de noir474, ne portait que du linge uni, mais toujours blanc, et en avait beaucoup, pour en pouvoir changer à volonté. Sa contenance était réservée, modeste et silencieuse; c'était celle d'un philosophe plutôt que d'un poëte. Il préférait le recueillement et la solitude au bruit du monde; mais dans des cercles de son choix, avec des amis, et surtout avec des femmes aimables, sa conversation s'animait, et déposant la gravité philosophique, il badinait, plaisantait même avec autant de gaieté que de finesse et d'agrément. Le Manso a rassemblé le nombre juste de cent bons mots, réparties ou apophtegmes qu'il lui attribue, mais dont Serassi a fort bien observé que la plus grande partie avait déjà passé sur le compte d'autres grands hommes; ceux qu'il rapporte et qu'il regarde comme appartenant véritablement au Tasse, marquent autant de justesse que de vivacité d'esprit.
Quant à son génie poétique, il y en eut peu de plus étendu, de plus riche, et peut-être aucun de plus élevé. Sa mémoire était d'une promptitude extrême et d'une incroyable tenacité. Il n'écrivait ses vers qu'après en avoir, pour ainsi dire, amassé dans sa tête un nombre presque infini. C'était celle de ses facultés que ses malheurs avaient le plus altérée, et il se plaignait souvent, dans ses dernières années, de l'avoir presque entièrement perdue. Nourri de bonne heure de l'étude des anciens auteurs grecs et latins, il s'était surtout appliqué à la lecture des poëtes et des philosophes475. On voit dans ses Discours sur le poëme héroïque combien il avait médité sur la Poétique d'Aristote, et dans ses Dialogues philosophiques, quelle étude approfondie il avait faite de Platon. Nous allons d'abord observer en lui le grand poëte épique; le poëte dramatique et lyrique aura son tour; nous le verrons ensuite parmi les prosateurs et les philosophes. Dans tous les genres où se porta son génie fécond et varié, nous en admirerons l'élévation et la richesse; ses défauts mêmes, que nous ne chercherons point à dissimuler, nous instruiront; et si nous les examinons peut-être avec plus de rigueur que nous n'avons fait ceux de quelques autres grands poëtes, c'est que, dans un genre plus important et plus noble, il pourrait être plus dangereux de les méconnaître, et qu'il n'y a rien à craindre pour sa gloire à les avouer.
Note 475: (retour) Il avait aussi cultivé les sciences exactes; il y était même assez fort pour en pouvoir donner des leçons. Dans les premiers temps de son séjour à Ferrare, la chaire de géométrie et d'astronomie dans cette université vint à vaquer; le duc y nomma le Tasse (janvier 1573), qui accepta volontiers, dit Serassi, quoique les appointements fussent très-modiques, parce qu'il n'était obligé de professer que les jours de fêtes: ce qui fait voir que dans cette université les sciences exactes n'étaient regardées que comme un objet de luxe, et une partie accessoire de l'instruction.
Examen de la Gerusalemme liberata du Tasse; Critiques qui en ont été faites en Italie et en France; Défauts réels de ce poëme.
Tandis que nous avons erré dans le pays enchanté, mais vague, dans les régions immenses, inégales et souvent entrecoupées, de la poésie romanesque, j'ai cru, pour me guider moi-même plus sûrement, et pour ne pas égarer ceux qui voyageaient avec moi, devoir les y conduire toujours avec le fil de l'analyse. C'étaient le plus souvent pour eux des routes nouvelles et inconnues; et si je puis me permettre une fois ce style métaphorique, que je n'approuve pas toujours, lors même qu'il nous a fallu entrer dans le labyrinthe délicieux et mille fois parcouru, où le génie de l'Arioste a semé tant de merveilles, mais dont il a tant multiplié les détours, j'ai cru plus nécessaire que jamais d'employer ce fil secourable. Maintenant que nous devons marcher dans des plaines vastes encore, et agréablement variées, mais circonscrites, où s'élève un édifice régulier, je crois pouvoir suivre un autre plan. Un des grands avantages du poëme héroïque, soumis aux règles de l'unité, c'est que l'esprit en parcourt l'étendue sans embarras, et qu'il s'en retrace facilement et nettement le souvenir.
De tous les poëmes héroïques écrits dans d'autres langues que la nôtre, (et il faut avouer que notre langue ne fournit pas beaucoup d'objets de comparaison), le plus connu en France est la Jérusalem délivrée. Ceux qui, parmi nous, cultivent la langue dans laquelle cet ouvrage est écrit le prennent ordinairement pour le dernier terme et le nec plus ultrà de leurs études. Le Tasse est un des cinq ou six auteurs auxquels s'étend communément notre érudition italienne. Trois différentes traductions, dont l'une est peut-être aussi bonne qu'une traduction en prose puisse l'être476, ont tellement popularisé parmi nous l'action, la marche, les riches détails et les belles proportions de ce poëme, qu'il est connu du moins sous ces rapports essentiels, de ceux mêmes à qui la langue dont il est un des chefs-d'œuvre est étrangère. Je me dispenserai donc cette fois d'une analyse suivie. Celle que je ferai sera fondue dans des discussions que je crois plus intéressantes pour nous. On sait assez généralement ce que ce poëme contient; mais on a long-temps disputé, et l'on dispute encore sur ce qu'il vaut. Retracer ici un plan, dont au moins les masses principales sont dans tous les esprits, serait, à ce qu'il me semble, un travail d'assez peu de fruit; chercher, de bonne foi, à tirer de tant d'opinions diverses l'opinion que l'on doit avoir, me paraît plus important et plus utile.
J'ai parlé, dans la Vie du Tasse, des querelles dont la Jérusalem délivrée fut l'objet. J'ai dit dans quelles tristes circonstances elles lui furent suscitées, l'emportement que l'on y mit, et le calme philosophique que le Tasse garda dans ses réponses; je reviendrai maintenant avec quelque détail sur ce point d'histoire littéraire. Sans vouloir soutenir les jugements sévères qui ont été portés de lui dans notre pays, il est bon de rappeler aux Italiens eux-mêmes la manière dont il fut traité dans le sien.
Quand son poëme parut, celui de l'Arioste jouissait de la réputation la plus haute et la plus unanime. Tous les poëtes le prenaient pour modèle, et ne faisaient que de vains efforts pour l'imiter. Le jeune Torquato sentit bien que s'il pouvait égaler ce poëte, ce ne serait pas en suivant la même route que lui; il sentit que toute la perfection dont le roman épique est susceptible, était dans le Roland furieux, mais que l'épopée héroïque, l'épopée d'Homère et de Virgile restait encore à tenter aux muses toscanes, après l'infructueux essai du Trissino; et il espéra se tirer avec honneur de cette tentative hardie. Il admirait sincèrement l'Arioste, et n'avait ni l'espoir, ni le désir de le déposséder de sa place, mais il était poursuivi nuit et jour par celui de s'en faire une égale, dans un genre qu'il regardait comme supérieur.
C'est ce qu'il avoua lui-même dans une lettre à Horace Arioste. Ce jeune neveu du grand poëte avait publié des stances où il louait excessivement le Tasse; il le nommait le premier des poëtes; il bannissait même du Parnasse tous ses rivaux, et le reconnaissait pour le seul poëte digne de ce nom. «Cette couronne que vous voulez me donner, lui écrivit le Tasse477, le jugement des savants, celui des gens du monde et le mien même, l'ont déjà placée sur les cheveux de ce poëte à qui le sang vous lie, et auquel il serait plus difficile de l'arracher que d'ôter à Hercule sa massue. Oserez-vous étendre la main sur cette chevelure vénérable? Voudrez-vous être, non-seulement un juge téméraire, mais un neveu impie? Et qui pourrait recevoir avec plaisir d'une main coupable et souillée d'un pareil crime, la marque d'honneur et l'ornement de sa vertu! Je ne la recevrais pas de vous; je n'oserais non plus m'en saisir moi-même: je ne porte pas si haut mes désirs.
«Ce fameux Grec478, vainqueur de Xercès, disait qu'il était souvent réveillé par le souvenir des trophées de Miltiade. Ce n'était pas qu'il eût le projet de les détruire; mais il désirait en élever pour sa gloire, qui fussent égaux ou semblables à ceux de ce général. Je ne nierai point que les couronnes toujours florissantes d'Homère (je parle de votre Homère ferrarais), ne m'aient fait passer bien des nuits sans sommeil, non que j'aye jamais eu le désir de les dépouiller de leurs fleurs ou de leurs feuilles, mais peut-être par l'extrême envie d'en acquérir d'autres qui fussent, sinon égales, sinon semblables, du moins faites pour conserver long-temps leur verdure, sans craindre les glaces de la mort. Tel a été le but de mes longues veilles. Si je puis l'atteindre, je regarderai comme bien employée toute la peine que j'ai prise; sinon, je me consolerai par l'exemple de tant d'hommes fameux, qui ne se sont point fait une honte de succomber dans de grandes entreprises.....
«Dans les luttes et les exercices du corps, on propose des prix, non-seulement aux premiers, mais aux seconds et aux troisièmes. On donne un taureau à Entelle qui a remporté la victoire; mais Darès reçoit une épée et un casque superbe pour se consoler de sa défaite479. Pourquoi dans les combats de l'esprit, où s'il est glorieux de vaincre, il n'y a pourtant aucune bonté à être vaincu, ne proposerait-on pas de même plusieurs prix? Ce n'est pas que je veuille descendre dans la carrière comme ce Darès qui, la tête haute et se préparant au combat, montre ses larges épaules et agite dans l'air ses bras nerveux480. Loin de moi cet orgueil et cette confiance de jeune homme! Que votre vieux Entelle reste assis; qu'il se repose; je ne veux point, par un importun défi, le forcer à se lever de sa place. Je l'honore, je m'incline devant lui, je l'appelle hautement mon père, mon maître, mon seigneur: je lui donne tous les titres les plus honorables que puissent me dicter l'affection et le respect: mais si c'est un autre qui veut lui disputer sa couronne, ou si lui-même veut combattre encore pour être encore vainqueur, je me mêle parmi les combattants, et je dis, comme Mnesthée dans la course des vaisseaux troyens: Je ne demande point le premier prix; je n'espère pas vaincre; et cependant plût aux Dieux! mais que Neptune accorde à son gré la victoire: n'ayons du moins pas la honte de rentrer le dernier au port481!
«Qui peut taxer d'orgueil ce désir modeste? Qui pourra me refuser le prix qui fut accordé à Mnesthée? Je veux dire une cuirasse, prix bien convenable à mes besoins, et capable de me défendre contre les armes de la méchanceté et de l'envie. Que l'on couvre de lauriers la tête de votre Cléanthe, et que la voix du hérault le proclame vainqueur. Ce triomphe ne manquera pas de trompette, puisque la Renommée en fait l'office; mais s'il en était besoin, je m'offrirais moi-même. Quoique je n'aie pas la voix de Stentor, j'espérerais pourtant parler assez haut pour me faire entendre de tout le pays que l'Apennin partage et qu'environnent la mer et les Alpes, etc.»
Malgré cette protestation qui ne resta point secrète, malgré le soin que le Tasse avait pris de suivre une route entièrement opposée à celle de l'Arioste, ses ennemis l'accusèrent d'avoir eu la présomption de lutter contre lui. Ce fut bien pis quand le dialogue de Camillo Pellegrino, sur la poésie épique eut paru, et qu'il eut ouvertement placé le Tasse au-dessus de l'Arioste. L'académie de la Crusca venait de s'établir à Florence482; elle devait être un jour en Italie l'arbitre suprême du goût et du langage; mais elle ne l'était pas encore. Du reste, le nom qu'elle avait pris et les noms plus singuliers que ses académiciens s'étaient donnés n'avaient rien de plus extraordinaire que ceux de la plupart des autres académies italiennes, qui naissaient alors de toutes parts. Il y en avait plusieurs à Florence même, celles des Lucides, des Obscurs, des Transformés, des Enflammés, des Humides, des Immobiles, des Altérés, etc. Chacun des académiciens prenait un nom analogue à celui de l'académie dont il était membre. Les académiciens de la Crusca, tirèrent donc leurs noms académiques de tout ce qui sert à l'exploitation du blé, de la farine, à la préparation du pain483; les actes de cette société littéraire furent écrits en style de boulangerie et de moulin. On en voit un exemple dans l'affaire même du Tasse. L'académie avait examiné le dialogue de Camillo Pellegrino, avait chargé son secrétaire d'y répondre pour elle, et dans cette réponse, de prendre vivement la défense de l'Arioste et de critiquer non moins vivement le Tasse, que l'auteur du dialogue avait osé lui préférer. C'était là le fait, mais ce n'est point ainsi que le secrétaire le rapporte, dans le préambule de cette réponse faite au nom de l'académie. Ce secrétaire484 s'exprime littéralement en ces termes, dans son curieux procès-verbal485.
Note 485: (retour) Je n'ai cru devoir rien changer, ni à ceci, ni à ce qui précède, ni à ce qui va suivre sur l'académie de la Crusca, quoiqu'elle vienne d'être rétablie par un décret de l'Empereur et Roi, que S. M. ait eu pour moi l'extrême indulgence de m'y nommer associé correspondant, et que j'aie reçu, à ce sujet, de l'académie, la lettre d'adoption la plus obligeante. Cette distinction, d'autant plus flatteuse qu'elle était inattendue, et que je suis le seul Français à qui S. M. ait daigné l'accorder, ne change rien à mes devoirs d'historien. La nouvelle académie n'est nullement responsable de la seule erreur grave que l'on reproche à l'ancienne; et je ne puis craindre de blesser ceux dont je tiens à grand honneur d'être le confrère, en rappelant, comme ces devoirs m'y obligent, une faute de leurs premiers prédécesseurs, reconnue par tout ce qu'il y eut ensuite de plus distingué dans cette illustre compagnie, et expiée par de longs regrets.
«Notre académie, qui n'a pris, comme on sait, le titre de la Crusca que parce qu'elle blutte486 la farine qu'on lui présente de temps en temps pour en séparer le son487, se trouvant l'autre jour en grand nombre, selon sa coutume, dans le lieu de sa résidence, et ayant appris de son concierge488 qu'on avait laissé quelques jours auparavant, un petit sac de farine pour qu'il fût passé par le bluttoir489, elle le fit aussitôt apporter devant elle par les garçons de son fermier490. Ayant lu dans le Laissez passer491, qui était cousu dessus, le nom de Camillo Pellegrino, elle fit délier l'ouverture du sac492, et les censeurs y ayant ensuite donné un coup-d'œil, elle ordonna à ses agents d'en prendre sur-le-champ la mesure et le poids, et d'enregistrer l'un et l'autre avec le Laissez passer, sur le livre des comptes. Cela fut fait promptement; et par ordre de l'archiconsul (c'était le titre du président de l'académie); la farine fut en peu de temps sassée par le bluttoir493, et le son en fut suffisamment séparé. D'après nos priviléges, lorsqu'il sort de cette opération la moitié plus de son que de farine, celle-ci reste à l'académie; l'autre, c'est-à-dire le son demeure au propriétaire, et tout au rebours dans le cas contraire. Or dans ce bluttage494 la quantité du son qui est sorti étant supérieure de trois quarts, la farine fut, en conséquence, confisquée au profit de notre cellier495. Les censeurs jugeant qu'elle avait un peu plus que moins d'amertume496, à cause des lupins, ou de quelque autre chose qu'on avait mêlée avec le grain, les académiciens ne voulurent pas qu'on la confondît avec la nôtre, ni même qu'on la gardât à part dans le cellier: ils ordonnèrent qu'elle fût mise sur la place497, et pour que personne ne pût se plaindre de ladite amertume, j'eus ordre d'attacher cette paperasse sur le sac498; j'obéis sans délai et je la publie dans une forme authentique. Je préviens en même temps les gens sages que cette marchandise, quelle qu'elle soit, n'a point été recueillie sur nos terres, et que le goût qui vient du grain même, ne peut être changé, ni par la meule, ni par le tamis499.»
Voilà certainement un singulier style académique. C'était une plaisanterie; mais elle n'était pas de bon goût, et ce préambule suffisait pour ôter tout crédit à la critique. Il est vrai que ce n'est pas ainsi que cette critique même est écrite. L'Inferigno n'en fut pas le rédacteur; ce fut l'Infarinato, ou le chevalier Lionardo Salviati. Il y répond à chaque assertion, à chaque phrase du dialogue de Pellegrino, par des décisions contradictoires, souvent tranchantes et absolues, quelquefois spirituelles, mais, souvent aussi, dures, injustes, pleines d'amertume et de fiel contre le Tasse, hérissées de figures et d'expressions recherchées, qui ne valent pas beaucoup mieux que les métaphores de la farine et du moulin.
«La Jérusalem, y est-il dit500, loin d'être un poëme, n'est qu'une compilation sèche et froide; l'unité qui y règne est mince et pauvre, comme celle d'un dortoir de moines, tandis que l'unité du Roland furieux ressemble à celle d'un immense palais, dont la longueur, la largeur et la hauteur sont proportionnées. (Notez que le critique ne manque pas de donner ici une ample énumération de toutes les beautés de ce palais. Il y trouve une cour au milieu, entourée de galeries, ensuite plusieurs étages, partagés en salles, cuisine et appartements, et dans chaque appartement plusieurs chambres; ensuite des corridors, des terrasses, des caves, des écuries et un jardin avec toutes ses dépendances. Il conclut que tout cela est plus difficile à bâtir qu'un dortoir.) Le plan du Tasse, dit-il ailleurs, est comme une petite maisonnette étroite et disproportionnée, beaucoup trop basse pour sa longueur, bâtie sur de vieux murs, ou plutôt rapetassée comme ces greniers qu'on voit aujourd'hui dans Rome sur les débris des superbes thermes de Dioclétien. L'auteur n'a fait que rédiger en vers italiens des histoires écrites en diverses langues; il n'est donc pas poëte, mais simple rédacteur en vers d'une histoire qui n'est pas de lui; et cette histoire a tout aussi bon air avec les entraves qu'il lui a données, qu'aurait la métaphysique en chanson à danser. Le poëme de l'Arioste est une toile grande et magnifique, celui du Tasse est moins une toile qu'un ruban, ou ce qu'on appelle à Naples une Zagarelle; et, s'il se fâche de la comparaison, on lui dira que sa toile est si longue et si étroite, qu'elle est moins un ruban qu'un fil501.
«Dans ce poëme, s'il mérite qu'on lui en donne le nom, les expressions sont tellement contournées, âpres, forcées, désagréables, qu'on a peine à les comprendre. L'Arioste réunit ensemble la brièveté et la clarté; quand à la brièveté du Tasse, c'est plutôt resserrement, ou constipation qu'il faut l'appeler. S'il voulait être bref, il ne devait donc pas faire tant de bavardages sur des choses impertinentes, hors de propos, et si propres à tourmenter ceux qui l'écoutent, qu'ils aimeraient presque autant avoir la question. Ce poëme raboteux, escarpé, non-seulement dépourvu de clarté, mais enseveli dans une obscurité profonde, n'est dans aucun endroit écrit avec énergie, dans aucun endroit capable, on ne dit pas d'exciter, mais d'effleurer les passions, dans aucun endroit sans fatigue, sans ennui, sans dégoût; rempli de mots pédantesques, étrangers ou lombards, qui, pour la plupart, ne sont pas des mots, mais des barbarismes, etc.»
On se persuade à peine aujourd'hui qu'on ait osé parler ainsi du Tasse et de son poëme, au nom de toute une académie, à la face de l'Italie entière. Aussi, avant même que le Tasse eût répondu à cette attaque indécente, le public s'était déjà prononcé pour lui. Son Apologie qui parut peu de temps après, et qu'il écrivit dans les souffrances et dans la captivité, confondit ses adversaires et acheva de lui gagner tous les suffrages. Les académiciens avaient mêlé son père dans leurs critiques, et avaient aussi durement traité l'Amadis que la Jérusalem. C'est de-là que le Tasse, qui avait été un fils si tendre et si respectueux, prend son texte pour leur répondre. J'opposerai ici le début de cette belle et éloquente réponse502 à ce que j'ai extrait de la critique. On en sentira mieux quel avantage les principes de la philosophie et les affections morales donnent dans ces sortes de combats.
«Dans tout ce que mes adversaires ont écrit, dit le Tasse, rien ne m'a tant choqué que ce qui regarde mon père; je lui cède volontiers dans tous les genres de poésie et je ne puis souffrir que dans aucun de ces genres on mette quelqu'un au-dessus de lui. Il doit donc m'être permis de prendre sa défense. Je ne dirai pas qu'elle me soit ordonnée par les lois d'Athènes ou par celles de Rome, mais par les lois de la nature, qui sont éternelles, que nulle volonté ne peut changer, et qui ne perdent rien de leur autorité par les révolutions des royaumes et des empires. Si les lois naturelles qui appartiennent à la sépulture des morts doivent être au-dessus des commandements des rois et des princes, à plus forte raison celles qui ont pour but l'éternelle durée de l'honneur et de la gloire, qu'on regarde comme la vie de ceux qui ne sont plus. On peut dire que mon père, mort dans le tombeau, est vivant dans son poëme. Vouloir l'y attaquer, c'est donc tâcher de lui donner la mort une seconde fois. C'est l'offenser que de le mettre au-dessous de qui que ce soit dans le même genre, et particulièrement, comme on l'a osé faire, au-dessous du Pulci et du Bojardo. Il leur est tellement supérieur, quant à l'élocution et aux beautés poétiques, qu'il était impossible au censeur de prononcer d'une manière plus hardie un plus faux jugement.»
Après cet exorde, il entre dans de longs détails relativement à son père et au poëme d'Amadis. Il le défend avec chaleur par des faits, des raisonnements et des comparaisons. Il prétend même démontrer que plusieurs parties de ce poëme sont préférables à plusieurs du Roland furieux. Si l'on peut l'accuser ici d'une prévention trop forte, à qui sera-t-elle pardonnable, si ce n'est à un fils? Il vient ensuite à ce qui le regarde lui-même. Il paraît irrésolu sur le parti qu'il doit prendre. «D'un côté, dit-il, les critiques d'hommes aussi remplis d'esprit et de sagesse que le sont les académiciens de Florence doivent être prises comme des avertissements et des corrections; de l'autre, il me paraît que je n'aurai défendu qu'imparfaitement mon père, si je ne prends la défense d'un fils qu'il aimait beaucoup plus que ses ouvrages, et d'un poëme qui lui était également cher; car je suis certain que s'il consentait à être surpassé par quelqu'un, il ne voulait du moins l'être que par moi. Ici, selon l'usage des poëtes, j'invoque la mémoire et celui qui me l'a donnée avec l'intelligence, lorsqu'il anima ce corps périssable et pour ainsi dire étranger, et j'atteste que dans les dernières années de la vie de mon père, étant l'un et l'autre dans l'appartement que lui avait donné le duc de Mantoue, il me dit que l'attachement qu'il avait pour moi lui avait fait oublier celui qu'il avait autrefois pour son poëme, qu'ainsi aucune gloire au monde, aucune éternité de renommée ne pouvait lui être aussi chère que ma vie, et que rien ne pouvait lui faire plus de plaisir que ma réputation. Je ne dois donc pas souffrir que l'on attaque le jugement de mon père, en attaquant mes ouvrages. Que dois-je faire? mes amis, conseillez-moi.»
Ici commence le dialogue, car c'est aussi dans cette forme, qui lui était très-familière, qu'il se défend contre les censeurs du dialogue de Pellegrino et les siens. Ses amis, comme de raison, lui conseillent de répondre, et de faire briller dans cette occasion la finesse et l'étendue de son esprit. «Dans cet âge fort éloigné de l'enfance, je ne dois pas, reprend-il, rechercher la réputation d'homme d'esprit, mais plutôt celle d'un homme qui connaît ses défauts, et qui juge les autres et soi-même sans passion. Comment oserais-je enlever à mon censeur ce rôle de juge qu'il prend à la fin de son ouvrage, avec tant de douceur et d'humanité, pour m'en revêtir moi-même injustement? Soyez donc plutôt mes juges. Je parlerai non pour moi, mais pour l'honneur des anciens maîtres de la poésie et des plus grands poëtes, pour la vérité même, dont l'autorité est plus respectable que la leur; et j'en parlerai, non comme juge, mais comme simple défenseur, etc.»
Tel est, en général, le ton de modération et de sagesse qui règne dans cette apologie. La réplique violente de l'Infarinato503 en fit encore mieux ressortir le mérite. D'ailleurs le poëme qui était ainsi attaqué et défendu parlait assez pour sa propre défense. Mis au premier rang dans quelques parties de l'Italie, il le partagea bientôt dans presque toutes, et ne fut placé dans aucune au-dessous du second. Les plus instruits et les plus sages s'abstinrent de prononcer entre le Tasse et l'Arioste. En effet, leur plan, leur génie et leur style sont si différents, qu'il ne reste pour ainsi dire aucun point de comparaison. L'un est plus vaste, l'autre est plus régulier; l'un plus fécond, l'autre plus sage; le premier plus facile et plus varié, le second plus sublime et plus égal. On remplirait deux pages de ces oppositions, dont le résultat serait le même qu'on peut tirer avant de les faire, c'est que, sur deux lignes diverses, ils sont tous deux les premiers. C'est ce qu'Horace Arioste eut le bon esprit de voir et d'écrire dans le plus fort de la dispute, quoiqu'intéressé par son nom et par les liens du sang à prendre un autre parti. C'est que Métastase, dont le nom rappelle un poëte célèbre et un excellent esprit, a vu et écrit depuis, en avouant cependant que s'il n'osait prendre sur lui de prononcer entre ces deux grands hommes, la prévention naturelle et peut-être excessive qu'il avait toujours eue pour l'ordre, l'exactitude et la méthode, le faisait pencher en faveur du Tasse. «Si Apollon, ajoute-t-il avec une modestie charmante, se mettait un jour en fantaisie, pour mieux montrer sa puissance, de faire de moi un grand poëte, et m'ordonnait de lui déclarer librement auquel de ces deux fameux poëmes je voudrais que ressemblât celui qu'il promettrait de me dicter, j'hésiterais certainement beaucoup dans mon choix, mais je sens qu'à la fin ce goût pour l'ordre, l'exactitude et la méthode, me déciderait pour le Godefroy504.»