--Allons! allons! Boisdon mon ami, vous n'êtes point si sot que votre femme le prétend, pensa-t-il en fermant les yeux pour inviter le sommeil.
Et notre homme s'endormit en faisant des rêves d'or.
Le matin, après avoir tout rangé dans sa boutique,--madame Boisdon ne s'occupait que du pot-au-feu et de son intéressante famille, demeurant au second étage, où elle régnait en souveraine absolue,--le cabaretier prit, sur les dix heures, le chemin du château.
Il avait ostensiblement sous le bras une bouteille de vin blanc de Grave, et dans la poche droite de ses braies deux petits objets qu'il y avait enfouis secrètement.
Ainsi qu'au jour précédent, Boisdon s'en alla droit à la cuisine; mais cette fois Saucier était absent de son office.
Alors, sous prétexte de voir le maître d'hôtel au sujet de son vin, Boisdon sortit de la cuisine et s'engagea dans le même corridor qu'il avait parcouru la veille.
Habitués à de fréquentes visites de sa part, les gâte-sauce ne prêtèrent aucune attention à ses mouvements et le laissèrent aller où bon lui semblait.
Notre homme savait plus d'un tour. Il passa devant la sentinelle, qu'il reconnut avec une grande satisfaction intérieure, et salua d'un air affairé. Le soldat, le voyant passer outre, lui demanda s'il ne voulait pas voir le sauvage.
--Apparemment mon vin a été bien apprécié et l'on désire y goûter encore, se dit Boisdon.
--Non, répondit-il au soldat; pas à présent, du moins, car j'ai affaire au maître d'hôtel.
Et il tourna le corridor d'un pas pressé.
Un quart d'heure après, Boisdon revint, causa de choses indifférentes avec le militaire, et ne parut céder qu'à ses instances pour jeter un coup d'œil dans la chambre du captif.
Enfin la porte s'ouvrit et l'heureux avare, répétant à peu près ses manœuvres de la veille, introduisit la moitié de son corps par la porte entrebâillée, tandis que la sentinelle continuait nonchalamment sa marche.
Le Chat-Rusé était étendu sur son grabat. A peine eut-il aperçu celui de qui dépendait sa délivrance, que son œil s'illumina d'un rayon de farouche espoir.
Il se lève en silence, et marche doucement vers Boisdon, qui lui a fait un signe.
Dans un clin d'œil le couteau et la lime apportés par l'aubergiste passent dans la main du sauvage, tandis que ce dernier met furtivement les deux précieuses pépites d'or dans la main difforme de l'hôtelier, qui tremble de désir.
Puis la porte se referme, et l'aubergiste revient tranquillement à son logis.
Quelques jours après, Dent-de-Loup avait disparu, sans qu'on pût expliquer comment il était parvenu à scier un des barreaux qui montaient si bonne garde à la fenêtre de son cachot.
Un mois plus tard, vers le milieu de juin, Dent-de-Loup amaigri, harassé, épuisé, rentrait au village agnier, où l'on n'attendait rien moins que son retour.
Comment l'Iroquois était-il parvenu, seul et sans armes, à rejoindre ses frères au milieu des périls sans nombre que lui suscitait sans cesse le dangereux voisinage des blancs?
Le premier soin de Dent-de-Loup, lorsqu'il se trouva dans les bois et à l'abri de toute poursuite immédiate, fut de se confectionner un arc et des flèches, à l'aide du couteau que lui avait procuré Jean Boisdon. La corde était toute trouvée, car le prévoyant sauvage l'avait tirée de son grabat dont il avait mis, durant le dernier jour de sa captivité, les meilleurs fils à profit.
Ces armes primitives l'avaient empêché de mourir de faim dans sa longue marche à travers les forêts. Un orignal qu'il surprenait se désaltérant au bord d'un lac, une perdrix que son trait allait chercher sous la feuillée, un lièvre que sa flèche arrêtait sur le bord d'un terrier, tels étaient les aliments dont il soutenait son aventureuse existence.
C'est ainsi qu'après maintes fatigues, après maintes angoisses causées par la possibilité de retomber entre les mains de ses ennemis, le Chat-Rusé revit les bords aimés de la rivière Mohawk.
Mais de cruelles déceptions l'attendaient dans sa bourgade. D'abord le prestige d'invincibilité attaché à son passé venait de subir un rude échec, par suite de sa défaite et de sa captivité récentes; ensuite, comme on l'avait cru mort, un autre chef avait été élu durant son absence. Dent-de-Loup trouva donc fort peu de sympathie à son retour, et vit aussitôt dans son remplaçant un homme fort jaloux du titre qu'on lui avait conféré. Ce que voyant, le Chat-Rusé se tint à l'écart et rendit dédain pour froideur.
Cependant les colons anglais, qui s'occupaient alors activement de leur expédition contre le Canada, avaient gagné l'alliance des cantons iroquois. Déjà le Connecticut et la Nouvelle-York avaient obtenu des Agniers, des Sokoquis et des Loups la promesse de se joindre aux deux mille hommes de troupes que ces deux États dirigeaient par le lac Champlain contre la Nouvelle-France.
Nous avons vu, dans le premier chapitre, le résultat de ce projet avorté; il n'est donc nullement besoin de s'y arrêter ici. Disons seulement que Dent-de-Loup, dont le ressentiment contre les Français augmentait en raison du mauvais accueil qu'il recevait des siens, rêvait dans l'ombre à de cruels projets de vengeance. Mais bien que sa haine fût vouée à tous les habitants du Canada, elle s'attaquait de préférence à ceux qui l'avaient vaincu et fait captif, c'est-à-dire aux Québecquois, qui composaient en partie l'expédition de Schenectady.
Aussi, dès qu'il apprit que l'on armait une flotte à Boston pour s'emparer de Québec, rumina-t-il un projet qu'il s'empressa de mettre à exécution.
Quelques heures lui suffirent pour préparer ses armes, et, trois jours après son arrivée, Dent-de-Loup ressortait de son village d'un pas leste et fier comme au temps d'autrefois.
--Où va donc mon frère Dent-de-Loup? lui demanda le chef qui l'avait supplanté.
Dent-de-Loup lui lança un regard chargé de mépris, et, lui montrant son costume et ses armes:
--Mon frère a-t-il des yeux pour ne point voir? dit-il en passant outre.
Quelques jours après, un Iroquois de haute taille secouait la poussière de ses mocassins aux portes de Boston.
--Je veux voir un des chefs blancs qui vont porter la guerre au Canada sur leurs grands canots, dit-il en mauvais anglais au premier passant qu'il rencontra.
Celui auquel il s'adressait était un soldat nouvellement enrôlé pour l'expédition de Québec. Il conduisit le sauvage chez le lieutenant qui l'avait engagé dans sa compagnie; car il était plus facile au lieutenant qu'au soldat de présenter l'Iroquois aux officiers supérieurs.
--Qu'attends-tu de nous? demanda l'officier au sauvage.
--Je veux me venger des faces pâles de là-bas.
L'homme blanc envisagea l'homme rouge qui, de son côté, riva ses yeux sur ceux de son interlocuteur. Une lueur de satisfaction passa sur la figure du blanc, qui se dit: "J'ai mon homme."
--Je suis moi-même un des chefs que tu veux voir, dit-il au sauvage. Consens-tu à venir combattre avec moi?
L'Iroquois parut content aussi de la première impression que lui avait causée l'autre. Aussi s'empressa-t-il d'accepter sa proposition.
Ces deux hommes avaient deviné leur valeur respective au premier coup d'œil.
L'un se nommait Dent-de-Loup; l'autre était le lieutenant John Harthing.
Que l'on veuille bien nous permettre de placer ici, avant de suivre Dent-de-Loup dans son expédition nocturne à Québec, le court exposé des causes qui amenèrent contre le Canada l'attaque de 1690. Car il est bien temps d'expliquer comment une flotte anglaise se trouvait mouillée au pied de l'île d'Orléans le quatorzième jour d'octobre de cette même année.
Par suite de l'accession de l'Angleterre à la ligue d'Augsbourg contre Louis XIV, la Nouvelle-France allait avoir à lutter contre les colonies anglaises. On se battait là-bas, dans la mère patrie, il fallait conséquemment s'entr'égorger de ce côté-ci de l'Atlantique; rien de plus logique alors. Tel fut pourtant le premier mobile de ces luttes si fréquentes qui désolèrent, dès leur naissance, les colonies anglaises et françaises de notre continent.
Mais comme le parti victorieux finissait naturellement par y trouver son profit, ces querelles entre les parents de la vieille Europe dégénéraient en personnalités chez leurs remuants enfants d'Amérique. Ils ne se battaient plus, en fin de compte, pour le bon plaisir de leurs auteurs, mais bien plutôt pour faire tort à leurs voisins et empiéter sur les possessions ennemies.
Voilà le second et plus proche motif de ces guerres incessantes, motif qui n'était pourtant qu'une conséquence de l'autre.
En 1689, la guerre étant donc résolue entre la France et son antique rivale de l'autre côté de la Manche, les colons anglais et français du nouveau monde se mirent aussitôt à dérouiller leurs vieux mousquets et à fourbir leurs épées de combat.
Cette fois-ci, les Canadiens voulurent être agresseurs et prévenir leurs ombrageux voisins, en portant la guerre au sein même du territoire ennemi. "Leur premier plan, dit M. Garneau, était de l'assaillir à la fois à la baie d'Hudson, dans la Nouvelle-York et sur différents points des frontières septentrionales."
Le premier coup fut en effet porté dans la baie d'Hudson, que d'Iberville rendit à la France par de glorieux combats qui n'étaient cependant que les préludes de ses futures victoires.
Mais le projet de M. de Callières, qui consistait à attaquer la Nouvelle-York et par terre et par mer, bien qu'agréé d'abord, ne reçut ensuite aucune exécution. Car on intima aux colons français l'ordre de se borner à la défensive, vu qu'on avait assez à faire en France et qu'il était impossible, disait-on, de leur venir en aide d'une manière efficace. Il fallut donc abandonner ce projet qui souriait tant à M. de Callières et à M. de Frontenac.
Ce dernier gouverneur, voyant la colonie livrée à ses propres ressources, ne voulut cependant pas renoncer complètement à ses desseins; et, dans l'hiver de 1689-90, il organisa, coup sur coup, les trois expéditions de Schenectady, de Salmon-Falls et de Casco. On sait qu'elles furent toutes trois couronnées de succès, la première surtout, qui produisit une terrible sensation dans la Nouvelle-York.
Ces divers avantages commençaient à alarmer sérieusement les ennemis; aussi nommèrent-ils, dans le mois de mai de l'année 1690, des députés qui se réunirent pour la première fois à New-York sous le nom de "congrès."
L'envahissement du Canada par terre et par mer y fut décidé. Winthrop, à la tête de trois mille cinq cents colons et Iroquois, devait pénétrer chez nous par le lac Champlain, tandis que le chevalier Phipps était chargé, à l'aide d'une flotte dont on lui donnait le commandement, de conquérir l'Acadie et Québec.
C'était presque un plagiat du plan de M. de Callières.
Nous avons dit comment le corps d'armée commandé par Winthrop se dispersa tout à coup, avant même d'avoir touché notre sol. Quant à l'expédition de Phipps, ce récit fera voir combien peu ses auteurs en retirèrent de gloire et de profit.
Nous avons aussi démontré plus haut que la mésintelligence de Winthrop et de ses officiers avait grandement contribué à faire échouer l'expédition de terre; voyons un peu maintenant quel était l'homme qui devait commander la flotte chargée de prendre Québec.
William Phipps était né à Pémaquid vers l'an 1650. Le pauvre forgeron, père de ce fils aîné de vingt-cinq frères et sœurs, ne se doutait certainement pas, à la naissance de son fils, de la bonne fortune réservée à ce premier fruit des bénédictions célestes.
D'abord berger par nécessité, le jeune homme apprit ensuite le métier de charpentier. La vue de la mer lui inspira alors l'idée de tenter le destin sur le perfide élément; car il se construisit un petit navire qu'il lança sur les flots avec ses espérances, et peut-être ses pressentiments de bonheur à venir.
Devenu heureux marin plutôt par habitude que par talent, sa bonne étoile voulut qu'il parvînt au commandement d'une frégate; c'était déjà joli pour un ex-berger. Mais sa chance ne devait pas s'arrêter là; elle le conduisit sur les côtes de Cuba, où il parvint à retirer des flancs d'un gallion espagnol qui avait autrefois coulé à fond près de cette île, la belle trouvaille de 300,000 livres sterling, tant en or et en argent qu'en perles et en bijouteries, ce qui lui procura d'abord une petite fortune, et ensuite le titre de chevalier anglais.
Notre heureux aventurier était donc devenu sir William Phipps, lorsque au mois de mai 1690, il fut nommé amiral de la flotte destinée à faire la conquête de l'Acadie et du Canada.
Sa bonne fortune sembla d'abord vouloir continuer à lui tendre la main sur ce nouvel échelon qu'elle lui mettait sous les pieds.
Le 20 mai, l'escadre de Phipps, composée d'une frégate de quarante canons, de deux corvettes et de plusieurs transports, avec sept cents hommes de débarquement, parut devant Port-Royal, capitale de l'Acadie.
Le gouverneur, M. de Menneval, n'avait avec lui, dans cette place dont les fortifications étaient en ruines, que soixante et douze soldats. Voyant que résister serait folie, le gouverneur capitula à des conditions honorables.
Mais l'éducation première de sir William Phipps ne l'avait pas fait plus fort en théorie qu'en pratique sur la courtoisie et le droit des gens; aussi ne se gêna-t-il nullement pour manquer aux termes de la reddition, quand il eut vu dans quel état de délabrement était la ville, et quel petit nombre de défenseurs elle contenait. Il livra les habitations au pillage, et, après avoir fait prêter serment de fidélité aux colons, il partit, emmenant prisonnier M. de Menneval, malgré les belles promesses qu'il lui avait faites.
Ensuite, il passa par Chedabouctou et l'île Percée, où il ne laissa que des ruines.
Après ces hauts faits, le glorieux amiral retourna vers ses concitoyens, chargé de faciles dépouilles qu'il devait plutôt à une indigne violence et à un heureux hasard, qu'à une réelle habileté.
Sir William était cependant rendu à l'apogée de sa grandeur lorsqu'il fit voile pour le fleuve Saint-Laurent, dans l'automne de l'année de grâce mil six cent quatre-vingt-dix. Nous verrons par la suite comment son étoile pâlissant d'abord en face du Cap-aux-Diamants, le put voir se heurter plus tard contre les rochers de l'île d'Anticosti, puis des Antilles, et s'abîmer dans ce même Océan d'où elle l'avait vu sortir si radieux et souriant à l'avenir.
C'est que William Phipps n'était en résumé qu'un de ces hardis et heureux aventuriers que la Providence agite un moment au-dessus des masses afin d'attirer sur eux l'attention de la foule et de faire surgir aussi, par ce moyen, de nouvelles ambitions. Doué d'une intelligence assez bornée, d'un jugement des plus médiocres, ils s'éleva tant que ses succès furent dans le plan providentiel; mais une fois livré à ses seules ressources, William Phipps, incapable de se maintenir par lui-même sur les hauteurs, perdit l'équilibre et se cassa les reins dans sa lourde chute.
On nous trouvera peut-être un peu sévère dans notre jugement sur un malheureux vaincu; mais l'histoire de sa vie, qui montre combien il était superstitieux, ignorant et borné, puis, en particulier, les fautes qu'il commit dans son expédition contre le Canada, sont là pour corroborer notre opinion sur cet homme.
On a pu voir dans le chapitre précédent le résultat immédiat de la rencontre fortuite de Dent-de-Loup et du lieutenant Harthing. Bien qu'il eût pu se figurer tout d'abord le grand avantage qu'il retirerait d'un homme aussi résolu que le paraissait Dent-de-Loup, quelle ne dut pas être sa joie lorsque ce dernier lui raconta les aventures de sa captivité et de sa fuite de Québec.
Après avoir réfléchi quelques instants, Harthing demanda à Dent-de-Loup s'il reconnaîtrait l'homme dont la convoitise avait contribué si puissamment à sa délivrance.
A cette question, l'indien, malgré son flegme habituel, ne put s'empêcher de sourire et dit:
--Il faudrait que le Chat-Rusé eût des yeux de taupe pour n'avoir pas remarqué l'homme à la joue de feu. On reconnaîtrait ce blanc, dont la moitié de la face est rouge, au milieu des guerriers de dix mille tribus, après l'avoir vu seulement une fois. Jamais plus beau tatouage n'orna le visage d'un chef à l'entrée du sentier de la guerre.
Dent-de-Loup avait gardé si bonne souvenance de la tache de vin de Boisdon, il dépeignit si bien l'aubergiste, qu'il ne fut pas difficile à Harthing de se faire une assez juste idée du physique de l'hôtelier.
--Sais-tu où il demeure? demanda Harthing au sauvage.
Celui-ci secoua négativement la tête.
--Alors, attends-moi quelques minutes, reprit l'officier, qui sortit à la hâte.
Harthing alla trouver un sien ami qui, après avoir passé plusieurs mois en captivité à Québec, venait d'être rendu à la liberté. Ce dernier, qui avait été laissé libre de circuler dans la capitale du Canada, s'écria soudain, aussitôt que Harthing lui eut fait le portrait du cabaretier:
--La tache de vin! Mais ce n'est autre que Jean Boisdon, l'hôtelier le plus en vogue à Québec, et chez qui, le jour de mon départ, j'ai bu, avec quelques officiers français, un carafon d'eau-de-vie si veloutée. Ces derniers, en gens bien appris, avaient voulu me féliciter de ma délivrance, et la guildive de l'aubergiste Boisdon cimenta cette fraternité d'armes temporaire entre Anglais et Français.
Il ajouta qu'il avait même remarqué l'enseigne que le vent faisait crier sur ses gonds au-dessus de la porte d'entrée du cabaret. C'était un barillet badigeonné d'un jaune sale, et sur lequel les mots suivants étaient écrits en caractères longs et tremblants:
Cet affreux calembour avait attiré l'attention de l'officier anglais, qui put aisément donner tous ces renseignements à Harthing. Mais, malheureusement pour le lieutenant, son ami ne put lui donner une réponse aussi satisfaisante au sujet de Louis d'Orsy, car ce nom ne lui était pas connu.
--N'importe, se dit Harthing en revenant chez lui, n'importe, j'en sais maintenant assez pour apprendre tout ce qu'il me reste à connaître.
Il s'empressa de dépeindre à Dent-de-Loup l'auberge de Boisdon, qui se trouvait sur la grande place et près de la cathédrale.
A mesure que l'Anglais avançait dans sa description, l'attention de l'Iroquois semblait s'éveiller graduellement. Enfin, quand le lieutenant lui mentionna le baril jaune qui servait d'enseigne à l'auberge, le sauvage lui toucha le bras et dit:
--Les yeux du Chat-Rusé ont vu ce baril d'eau de feu suspendu à la porte d'un ouigouam.
En effet, les Québecquois qui faisaient partie de l'expédition contre Schenectady, n'avaient eu rien de plus pressé à leur retour que de se rendre à la cathédrale, pour y remercier Marie, sous la protection de laquelle ils s'étaient mis avant leur départ. Mais, comme ils n'avaient pu se défaire immédiatement de leurs captifs, ils les avaient amenés avec eux jusqu'à l'église, à la porte de laquelle on les avait laissés momentanément sous bonne garde. Et ce fut alors que les regards de Dent-de-Loup s'arrêtèrent sur la singulière enseigne de la première auberge canadienne. Il l'avait si bien remarquée, qu'il assura pouvoir retrouver le cabaret, même par la nuit la plus noire.
Harthing rayonnait.
Avec l'aide de Dent-de-Loup et de Boisdon, rien ne lui était plus facile, en effet, que de savoir où les d'Orsy demeuraient.
L'avarice de Boisdon lui était connue comme une mine d'exploitation très facile; restait à s'attirer l'amitié du chef agnier. Mais il fit si bien ressortir aux yeux de Dent-de-Loup l'avantage que celui-ci trouverait à s'allier avec lui pour conduire leurs projets respectifs à bonne fin, que l'Iroquois lui dit:
--C'est bon! Dent-de-Loup marchera dans le même sentier de guerre que son frère blanc.
Le sauvage n'avait aucune connaissance de la langue française, qui lui devait être cependant d'une si grande utilité pour s'aboucher avec l'aubergiste canadien; ce à quoi l'esprit méchamment inventif du lieutenant remédia de son mieux, en persuadant à Dent-de-Loup de se fourrer dans la tête assez de phrases françaises pour se faire comprendre de Jean Boisdon. A cet effet, Harthing se fit le maître de langue du sauvage; car il avait lui-même, dans la prévision d'aller un jour au Canada, pris des leçons de français d'un pauvre huguenot parisien qui végétait à Boston.
L'Iroquois, dont l'idée fixe de vengeance éperonnait toutes les facultés, se montra si bon élève, que deux mois plus tard, lorsque la flotte anglaise fit voile de Boston pour le Canada, il savait assez de français pour émerveiller le lieutenant Harthing, qui ne croyait pas qu'une tête de sauvage pût contenir autant d'intelligence.
Enfin, pour prévenir les soupçons de ses chefs au sujet de la présence de Dent-de-Loup sur la flotte, Harthing les prévint que cet homme lui était dévoué corps et âme, et qu'il se proposait de l'envoyer en espion pour explorer la place qu'on allait attaquer.
Comme les qualités précieuses des peaux-rouges à cet égard étaient bien connues en Amérique, la présence du Chat-Rusé fut non seulement tolérée, mais encore agréée par les chefs de l'expédition.
Nous n'entrerons dans aucun détail sur la marche de la flotte depuis Boston, qu'elle quitta au commencement de l'automne, jusqu'à l'île d'Orléans, où nous la savons mouillée le quatorzième jour d'octobre. Il nous suffira de dire que, sans les vents contraires qu'il lui fallut essuyer presque continuellement, elle eût paru huit jours plus tôt devant Québec, et qu'alors c'en eût été sans doute fait de la ville, vu qu'on ne s'y attendait nullement à cette attaque et que toutes les troupes étaient encore à Montréal.
A présent que nos lecteurs connaissent les antécédents de Dent-de-Loup, reprenons le récit au point où nous l'avons laissé vers le commencement du chapitre troisième, c'est-à-dire au moment où le chef agnier venait de quitter la flotte anglaise.
Poussée par un bras vigoureux, la pirogue du sauvage glissait, en dansant sur les vagues, avec la rapidité de la flèche. Pour assourdir le bruit que fait l'aviron en plongeant dans l'eau, l'Agnier avait eu soin d'envelopper le sien d'un lambeau d'étoffe.
Le canot rasa sans bruit les bords silencieux de l'île d'Orléans, où, à part les aboiements éloignés de quelques chiens de ferme, tout semblait dormir. Car les habitants, terrifiés par le voisinage des Anglais, n'osaient pas même allumer de feu dans leurs demeures, tant ils avaient peur qu'un indiscret rayon de lumière, en se glissant au dehors, n'attirât quelques rôdeurs nocturnes.
Après une heure de marche, le sauvage était en vue de la ville; la cime du cap paraissait alors se fondre dans l'obscurité de la nuit. Quelques coups d'aviron l'amenèrent à la Pointe-à-Carcy, qu'il doubla en entrant un peu dans la rivière Saint-Charles.
Arrivé à quelques brasses de terre, vis-à-vis de l'encoignure qui réunit aujourd'hui les rues Saint-Pierre et Saint-Paul, il rama quelques coups de l'arrière pour arrêter sa pirogue et tendit l'oreille.
Rien ne bruissait au proche, que le clapotement monotone des vagues sur la grève.
Rassuré, Dent-de-Loup dirigea doucement son canot vers la terre, qu'il atteignit bientôt. Après avoir tiré son embarcation à sec sur le sable du rivage, le Chat-Rusé se mit à ramper vers la ville, non sans jeter auparavant un regard scrutateur autour de lui. Aucun bruit ne trahissait ses pas, tant ils étaient bien mesurés; de sorte qu'un blanc fût passé à dix pieds du sauvage sans se douter de sa présence.
Pendant quelques minutes Dent-de-Loup longea le cap, et finit par s'arrêter près d'un endroit désert au-dessous du lieu où l'on voit aujourd'hui le vieux et modeste édifice du parlement provincial.
Il doit être à peu près inutile de faire remarquer ici que la basse ville a subi depuis des changements innombrables; car, à cette époque, il y avait à peine soixante maisons disséminées depuis la Pointe-à-Carcy jusqu'au lieu où se trouve aujourd'hui le quai de la Reine.
Comme c'était par là qu'il s'était échappé lors de sa captivité, Dent-de-Loup reconnut la place et se mit à escalader le cap, couvert alors de broussailles et d'arbustes assez solides pour pouvoir s'y retenir au besoin.
Après maints efforts, après s'être glissé comme un serpent entre les arbrisseaux desséchés par l'automne, le Chat-Rusé atteignit la cime du roc, et s'arrêta à l'endroit où vous pouvez voir aujourd'hui cette petite plate-forme qui touche à la clôture d'enceinte du parlement.21
Dent-de-Loup prêta de nouveau l'oreille aux bruits qui pouvaient venir des environs, et, comme rien n'indiquait un danger prochain, il se hissa résolument sur le haut des palissades et se laissa descendre dans la cour de l'évêché, qu'il traversa en tapinois. Quand il eut atteint l'endroit où la clôture qui entourait la cour formait un angle en rejoignant celle du séminaire, il bondit vers le faîte de la muraille, s'y accrocha des mains et descendit dans la rue Port-Dauphin. Après s'être assuré que personne ne le voyait, il s'engagea dans la rue Buade. Quelques pas de plus l'eurent bientôt conduit au pied du mur qui soutient le clocher de la cathédrale.
Ici, l'espion s'arrêta en se faisant si petit que personne ne le pouvait voir, grâce à l'obscurité qui le favorisait. Ses prunelles se dilatèrent en se fixant sur une maison sise presque en face, et qui se trouvait à l'endroit de celle qui est occupée maintenant par l'hôtelier Grondin.
Cette maison, assez étroite et encaissée entre deux constructions plus hautes qui semblaient la regarder avec dédain lorsque le soleil éclairait leur toiture, était la seule où l'on veillait encore, si l'on en jugeait d'après un jet de lumière qui, partant de l'intérieur, dormait paisiblement sur le pavé de la rue.
Le Chat-Rusé inclina la tête de côté et d'autre pour mieux écouter; rien ne bougeait. Il traversa la rue et vint se blottir au-dessous de la fenêtre éclairée.
En ce moment un petit grincement aigre, qui se produit au-dessus de lui, le force à lever la tête; et il aperçoit un objet qui se meut lentement au-dessus de la porte. Il examine ce corps avec attention, s'assure de ses mouvements uniformes et fait quelques signes de tête qui annoncent le contentement intérieur qu'il éprouve en reconnaissant la nature de ce bruit. C'est l'enseigne de l'auberge qui gémit sur ses gonds rouillés.
Convaincu qu'il ne peut se tromper, Dent-de-Loup s'avance vers la porte en longeant la muraille; mais au même instant cette porte s'ouvre et le reflet d'une lumière de l'intérieur se répandant sur le sol, laisse voir dans la rue l'ombre d'un homme qui se tient sur le seuil.
La tête du sauvage touche presque les pieds de celui qui se trouve ainsi debout à l'entrée de l'auberge.
Dent-de-Loup hasarde un coup d'œil au dedans de la maison. Il n'y a personne au rez-de-chaussée.
L'homme qu'il voit près de la porte est donc seul.
Alors l'aubergiste Boisdon, car c'était bien lui, voit comme une ombre surgir brusquement de terre, tandis qu'il sent cinq doigts d'acier se cramponner à son cou, et que la pointe acérée d'un poignard tâte sa poitrine.
--Mon frère est mort, s'il crie! murmure une voix étrange à l'oreille du pauvre Boisdon, dont la moelle semble se glacer dans ses os, tandis que ses genoux se donnent de nerveuses et rapides accolades.
On sait que Boisdon avait presque un aussi grand faible pour sa vie que pour son argent. Nous pouvons même avancer sans crainte qu'il lui passait souvent de petits frissons nerveux sur l'épine dorsale, quand il lui fallait s'aventurer seul par les rues, alors que le soleil ne pouvait être témoin d'une bravoure qu'il aurait volontiers affichée en plein midi.
Notre homme fut tellement effrayé en cette circonstance, qu'il promit de faire chanter dix grand'messes pour le soulagement des âmes souffrantes, si ce poignard menaçant s'émoussait sur sa poitrine.
Le sauvage, voyant l'hôtelier tremblant arrêter jusqu'au mouvement de ses yeux, pour ne point paraître opposer de résistance, avait repoussé Boisdon jusqu'au milieu de l'unique pièce du rez-de-chaussée, après avoir refermé du pied la porte qui s'ouvrait sur la rue. Puis, desserrant un peu l'étau de ses cinq doigts, il lui avait rendu la respiration plus facile, tout en lui faisant sentir que la pointe de son arme avait dû être aiguisée dans un dessein peu charitable.
Et approchant ses lèvres de l'oreille attentive de l'aubergiste, il lui dit tranquillement à voix basse:
--Que mon frère au visage pâle n'ait point peur.--Soit dit en passant, la figure du cabaretier avait en ce moment la couleur d'un citron malade.--Dent-de-Loup ne veut point de mal à son frère. Que celui-ci regarde.
Le sauvage, lâchant la gorge de l'aubergiste, introduisit sa main gauche sous une ceinture de peau d'orignal qui lui ceignait les reins, et exhiba quelques pépites d'or aux yeux doublement surpris de Jean Boisdon.
La vue du précieux métal fit refluer le sang aux joues de l'avare, qui se remit d'autant mieux que Dent-de-Loup avait aussi rengainé son arme.
Poussant alors un soupir mélancolique.
--Pourquoi donc me menacer ainsi? demanda-t-il d'un air à moitié convaincu.
--Dent-de-Loup n'est pas l'ami des Français, répondit celui-ci, et si les faces pâles du grand village s'emparaient du pauvre Iroquois, il partirait bientôt pour les plaines sans fin du Grand-Esprit. Il lui faut user de ruse pour revoir son frère.
--Dent-de-Loup! murmura Boisdon, stupéfait de reconnaître l'ancien prisonnier du château.
--Oui, Dent-de-Loup, qui te doit la liberté. Il ne l'a pas oublié; il t'apporte du métal rayonnant pour te l'offrir en retour d'un service qu'il va te demander. Mais le guerrier est seul au milieu de ses ennemis, et il exige un peu de sûreté, acheva le sauvage, qui jeta vers la porte un regard significatif.
La seule pensée de palper encore quelques pépites rendit toute sa confiance à l'avare, qui s'en alla verrouiller la porte et revint se placer en face de Dent-de-Loup.
--Que mon frère veuille bien m'écouter, fit le Chat-Rusé en montrant un siège à Boisdon, tandis qu'il en prenait un lui-même.
Boisdon redevint tout oreille.
--Dent-de-Loup a ramassé ces cailloux, dit le sauvage en montrant avec quelque dédain les pépites d'or qu'il tenait en sa main gauche, dans un vallon connu de lui seul.
Les yeux de l'avare se firent si grands, qu'il fallait tout le flegme d'un Iroquois pour ne pas éclater de rire.
Dent-de-Loup continua néanmoins avec impassibilité:
--Si mon frère aime tant ce métal que nous méprisons là-bas, il lui sera facile d'en remplir vingt fois ce tonneau d'eau-de-feu.
Et l'Agnier montra du doigt un baril qu'il y avait au fond de la salle.
Un sourire ineffable vient se suspendre aux lèvres de l'avare, qui ferma les yeux pour mieux se figurer la somme énorme que représenterait un pareil amas d'or.
--Mais, continua l'Agnier, pour que Dent-de-Loup consente à conduire son frère au vallon inconnu, ce dernier devra d'abord l'aider à trouver dans ce grand village une vierge pâle aux yeux bleus, dont tu peux voir ici le nom.
Et il tendit à Boisdon un papier sur lequel Harthing avait écrit le nom de celle qu'il convoitait.
--"Mademoiselle d'Orsy," lut l'aubergiste.
--C'est ainsi que s'appelle la vierge blanche, répliqua Dent-de-Loup.
--Elle demeure à quelques pas d'ici.
--Mon frère veut-il venir avec le chef pour être son guide? reprit l'Iroquois en faisant passer une des pépites d'or dans la main de l'hôtelier.
--J'y vais, répondit Boisdon, qui se leva aussitôt.
Une seconde pépite ayant suivi le chemin de la première, Jean Boisdon tout ébloui par leurs scintillations eut un moment d'extase. Mais il se remit bientôt, ouvrit la porte d'entrée, et, après avoir fait signe au sauvage de se tenir au dehors, il monta prévenir sa femme qu'il lui fallait sortir un instant et qu'elle eût à verrouiller la porte en son absence.
Tandis que dame Javotte, qui était un tantinet jalouse, maugréait contre une sortie à une heure aussi indue, l'aubergiste venait rejoindre le Chat-Rusé. Ce dernier l'attendait patiemment, et tous deux se dirigèrent vers la demeure de Louis d'Orsy, qui était à cent quarante pas de l'auberge et sur la même rue. Quand ils arrivèrent en face de la maison du jeune officier, Boisdon la désigna du doigt à Dent-de-Loup.
Celui-ci parut réfléchir durant quelques instants après avoir examiné la maison; puis se penchant vers l'aubergiste:
--Que mon frère me suive un peu, lui dit-il.
Comme Boisdon hésitait à aller plus loin, le sauvage lui glissa une paillette d'or dans la main, argument qui persuada l'avare. Il suivit Dent-de-Loup, qui traversa la rue, descendit un peu vers le palais épiscopal et vint s'arrêter à la jonction du mur de clôture de l'évêché avec celui du séminaire. A cette heure de la nuit, un homme se pouvait cacher là, près de la muraille, sans que les passants le pussent voir de la rue.
--Mon frère au visage pâle voudrait-il venir se poster ici chaque soir, pendant une semaine, et à cette heure? je lui donnerais de l'or.
--C'est bon, fit l'aubergiste; mais pourquoi cela?
--Le chef iroquois pénétrera plusieurs fois encore dans ce grand village ennemi, pour obéir aux ordres d'un homme pâle étranger qui aime la vierge blanche. Mais pour ne pas être surpris, il faut que quelqu'un m'avertisse de l'approche de mes ennemis, et veille à ce qu'on ne me remarque pas. Chaque soir le Chat-Rusé viendra se tapir contre ce mur, de l'autre côté; il imitera le miaulement du chat, et, si tu ne vois personne dans les environs, tu répondras de même à ce signal. Alors seulement je franchirai le mur. Mon frère m'a-t-il compris?
--Oui.
--Et consent-il?
--Certainement.
--Bien. Mais rentre en ton ouigouam; je n'ai plus besoin de toi maintenant. A la prochaine nuit, sois ici.
Tandis que Boisdon reprenait le chemin de sa demeure, Dent-de-Loup traversait de nouveau la rue, s'approchait de l'une des fenêtres de la maison de Louis d'Orsy, et ouvrait un volet pour regarder à l'intérieur.
Ce fut alors que Marie-Louise aperçut la figure tatouée du sauvage et qu'elle eut peur. L'Iroquois, se voyant découvert, prit sa course vers la demeure de l'évêque, bondit comme un tigre par-dessus la muraille, sans être remarqué, grâce aux ténèbres, traversa silencieusement la cour de l'évêché, se laissa glisser sur le flanc du cap et courut à la grève rejoindre son canot.
Le lendemain du jour où les événements qui précèdent s'étaient accomplis, le chevalier de Vaudreuil,--on doit se souvenir que M. de Frontenac l'avait envoyé à l'île d'Orléans,--ayant apporté la nouvelle qu'un mouvement inusité se faisait sur la flotte, on s'attendait donc à la voir bientôt paraître. En effet, le 16 au matin, c'était un lundi, on aperçut les premières voiles, qui semblaient planer au loin sur la Pointe-Lévis.
La ville qui, jusqu'à ce moment, était demeurée assez tranquille, s'émut tout à coup; et un sourd bourdonnement parcourant bientôt toutes les rues, fit sortir les citoyens de leurs maisons, tandis que les femmes effarées mettaient la tête aux fenêtres.
Puis, ce bourdonnement s'enfla, s'enfla et se fit dans un instant clameur immense, pendant que la voix des cloches sonnant à toute volée lançait l'alarme aux quatre coins du ciel.
Alors, tout se fit bruit, tout devint mouvement.
"Aux armes! aux armes! Voilà les Anglais!" Telles étaient cependant les notes dominantes de tout ce vacarme, pendant que le son aigu des clairons, appelant les soldats aux armes, éclatait de temps à autre en cris stridents et prolongés.
Les militaires couraient à leur poste, les bourgeois par les rues, et les femmes un peu partout, mais sans savoir où elles allaient.
Cependant les principaux citoyens s'étaient tout d'abord portés au château, où M. de Frontenac, entouré de son état-major, se tenait sur la terrasse suspendue au-dessus du cap, pour examiner les mouvements de la flotte ennemie. Le gouverneur fit prier les notables de se rendre auprès de lui, et les ayant salués gravement, il braqua de nouveau une lunette de longue-vue qu'il tenait à leur arrivée, sur la flotte dont les premiers vaisseaux débouchaient déjà dans le port.
--Monsieur de Bienville, dit le comte en se tournant vers celui-là, qui, jusqu'à ce moment, s'était quelque peu tenu en arrière, votre vue de jeune homme vaut mieux que la mienne; indiquez-moi donc le nombre et la capacité des vaisseaux à mesure qu'ils apparaîtront.
En ce moment toutes les voiles étaient en vue.
--Les premiers sont des vaisseaux de haut bord, répondit Bienville. L'amiral est en tête, et je crois qu'il se dispose à jeter l'ancre, vu qu'il serre déjà ses premières voiles.
--Est-ce bien l'amiral qui vient le premier?
--Oui, monseigneur. Je reconnais parfaitement son pavillon, qui flotte au grand mat. Je crois même qu'il a jeté son ancre, car il me semble que les voiles de perroquet battent les mâts et que la frégate commence à éviter.
En effet la marée montante faisait déjà tourner le vaisseau amiral sur lui-même, et M. de Frontenac, à l'aide de sa longue-vue, put distinguer un groupe d'officiers qui se tenaient sur la poupe du navire commandé par Phipps.
--Mais que font donc les plus petits bâtiments? on dirait qu'ils veulent dépasser l'amiral.
--Ils rangent la côte de Beauport, monseigneur, afin, je suppose, de trouver moins d'eau pour leur ancrage.
Bienville ne se trompait pas; car, les derniers vaisseaux, imitant la manœuvre des premiers, avaient mouillé l'ancre près de la côte et commençaient à carguer leurs voiles.
--Combien sont-ils? demanda froidement M. de Frontenac.
--Trente-quatre, dont, je crois, trois frégates et cinq corvettes, qui tiennent le milieu du fleuve. Les autres, rangés près de la côte de Beauport, ne sont que des brigantins, des caiches, des barques et des flibots.
Suivirent quelques minutes de silence, durant lesquelles les yeux de ceux qui étaient sur la terrasse examinèrent avec anxiété les diverses manœuvres de la flotte anglaise.
Il était à peu près neuf heures et demie du matin lorsque la dernière voile disparut repliée sous ses cargues.
Alors Bienville s'écria tout à coup:
--Voyez-vous ce canot qui se détache de l'amiral? Eh! parbleu! il doit y avoir un parlementaire à bord, car j'aperçois un pavillon blanc qui flotte à l'avant.
--Dans ce cas, repartit aussitôt le gouverneur, il faut aller au-devant de lui. Parlez-vous l'anglais, monsieur de Bienville?
--Je ne parle anglais qu'à coups d'épée, monseigneur. Mais voici mon ami M. d'Orsy à qui cette langue est familière, vu son séjour dans la Nouvelle-York.
--En effet, j'oubliais, reprit le gouverneur. Eh bien, monsieur d'Orsy, vous allez accompagner M. de Bienville en qualité d'interprète. Quant à vous, monsieur de Bienville, descendez en grande hâte à la basse ville et allez au-devant de cet envoyé, avec une escorte de trois canots montés par quatre hommes chacun. Si le parlementaire demande à descendre à terre, bandez-lui les yeux, afin qu'il ne remarque pas l'état précaire de la place. D'ailleurs, ayez pour lui tous les égards possibles. Allez!
Bienville et d'Orsy saluèrent le gouverneur pour le remercier de l'honneur qui leur était fait, sortirent du château et descendirent à grands pas la côte de la Montagne.
Bientôt quatre canots laissaient la terre et se portaient vivement à la rencontre de la chaloupe anglaise, poussés qu'ils étaient par de vigoureux rameurs.
Les cinq embarcations se joignirent au milieu du fleuve, à mi-chemin entre la terre et la flotte.
--Ohé! du canot! cria Bienville, quand il fut à portée de voix du parlementaire; puis il fit arrêter ses embarcations.
--Stop! commanda l'officier anglais à ses hommes. Et l'on s'arrêta des deux côtés en s'observant d'un air menaçant.
--Qui êtes-vous et que voulez-vous? demanda alors en anglais Louis d'Orsy à celui qui commandait la chaloupe ennemie.
--Je suis envoyé par l'amiral sir William Phipps, pour traiter de la reddition de la place avec votre gouverneur, répondit l'Anglais avec suffisance.
--Harthing! grommela d'Orsy; et il serra les mâchoires pour arrêter au passage un énergique juron qui lui montait à la bouche.
--D'Orsy! murmura de son côté l'officier qui commandait la chaloupe anglaise.
--Que dit votre Anglais? demanda François de Bienville à son ami.
--Il vient prier le gouverneur de capituler!
Les Canadiens accueillirent ces paroles par un immense éclat de rire.
D'Orsy les fit taire d'un regard, et s'adressant au parlementaire:
--Si vous voulez voir M. le comte de Frontenac, il faut vous soumettre à ses conditions, qui sont, de vous bander les yeux pour vous conduire au château Saint-Louis, et de nous suivre à terre sans votre escorte.
A ces paroles, le rouge monta à la figure du lieutenant Harthing, qui répondit avec un emportement mal contenu:
--Remarquez bien, monsieur d'Orsy, que je ne viens pas en espion!
--Les ordres de M. le comte de Frontenac sont formels, répliqua froidement d'Orsy, et monsieur Harthing est parfaitement libre de retourner à son bord si ces conditions lui déplaisent.
Harthing se mordit les lèvres, et, après avoir réfléchi quelques instants:
--Sachez au moins que je représente une nation, et qu'à ce titre ma personne est inviolable.
--Vous ne m'apprenez rien, monsieur, répondit d'Orsy, et je sais très bien quels égards vous sont dus.
--C'est bon! je vous suis, reprit flegmatiquement l'envoyé.
Bienville fit alors approcher son embarcation bord à bord avec la chaloupe anglaise, et Harthing prit place sur le canot canadien, en ordonnant à ses gens d'attendre son retour.
Pendant les quelques instants qu'ils se trouvèrent côte à côte, les Canadiens et les Anglais se toisèrent d'un air fort peu bienveillant; mais, grâce à la présence de leurs officiers respectifs, pas un mot ne fut échangé, pas un geste ne trahit ce bouillonnement intérieur de vieilles haines nationales qui n'auraient pas mieux demandé que de se manifester activement.
--Nage à terre! commanda Bienville à ses gens, dont les rames mordirent la vague.
--J'en suis bien fâché, monsieur, dit d'Orsy au lieutenant anglais, mais ma consigne est de vous bander les yeux.
--Faites.
Au bout de dix minutes les quatre canots accostaient la levée aujourd'hui nommée quai de la Reine.
M. de Frontenac n'avait cependant pas perdu son temps dans l'inaction. Chez cet homme énergique les idées décisives ne se faisaient point attendre; à peine convoquées, elles arrivaient vigoureuses, sages et hardies, et l'action suivait chez lui la pensée de près.
Bienville et d'Orsy avaient à peine mis le pied dans le canot qui les devait conduire au-devant du parlementaire, que déjà le gouverneur avait donné les ordres suivants aux officiers qui l'entouraient.
Il enjoignit d'abord à M. LeMoyne de Maricourt, frère de François de Bienville, d'aller prendre position à la basse ville, avec la compagnie qu'il commandait, sur la plateforme, qui était défendue par trois pièces de canon. M. de Maricourt était arrivé de Montréal avec son frère, M. LeMoyne de Sainte-Hélène, durant la nuit précédente, apportant la nouvelle que les troupes de cette ville ne tarderaient pas d'arriver. M. de Sainte-Hélène devait occuper un autre quai fortifié à la ville basse, avec le détachement dont il venait d'être fait capitaine. Puis, afin de tromper le parlementaire sur l'état de la place, vu que les troupes de Montréal et des Trois-Rivières n'étaient pas encore arrivées, ordre fut donné aux seuls trois cents hommes en état de combattre qui se trouvaient alors dans la ville, de faire un grand bruit d'armes sur le passage de l'envoyé de Phipps. Pour ajouter à l'illusion du parlementaire, qui n'y verrait rien au travers de son bandeau, le major Provost devait disséminer les troupes en différents endroits et les faire manœuvrer bruyamment par toutes les rues de la ville.
Les ordres du comte furent si bien exécutés que les premiers sons qui frappèrent l'oreille du lieutenant Harthing quand il mit le pied sur la levée, ne laissèrent pas que de l'étonner; car les Anglais croyaient, et non sans raison, la ville hors d'état de se défendre. Quelques artilleurs traînaient lourdement les pièces; d'autres roulaient des projectiles à quelques pouces de ses pieds ou faisaient cliqueter leurs épées à ses oreilles.
--Fanfaronnades que tout cela, se dit Harthing.
Mais il n'était pas à bout de mystifications.
D'après l'ordre du gouverneur, on lui fit faire les plus longs détours, le ramenant souvent au même point de départ, et toujours avec un grand bruit d'armes.
Harthing atteignit ainsi le pied de la côte de la Montagne; mais ici ce fut bien pis encore. J'ai déjà dit que la montée du port à la haute ville était barricadée par trois retranchements formés de chaînes et de tonneaux remplis de terre et de pierres. Aussi l'Anglais trébuchait-il à chaque instant. Ici un tonneau lui barrait le passage, là il serait infailliblement tombé sur un amas de pierres, sans la précaution que ses guides avaient de le soutenir; plus loin une chaîne tendue bien raide heurtait ses tibias.
--Diables de Français! grommelait-il.
Il parvint enfin à la haute ville. Mais bien loin de le conduire directement au château, ses guides s'engagèrent avec lui dans la rue Buade, en se dirigeant vers la grande place. En ce moment une compagnie d'infanterie les dépassa au pas de course; les trente hommes qui la composaient frappaient si bien du talon, que notre Anglais crut qu'il y en avait deux cents.
Il n'y eut pas jusqu'aux femmes qui ne s'avisèrent de mystifier le pauvre envoyé. La sœur Juchereau de Saint-Ignace rapporte, dans l'Histoire de l'Hôtel-Dieu, que les dames de Québec assaillirent de quolibets le parlementaire ahuri, et qu'elles l'appelèrent colin-*maillard, à cause du bandeau qui l'empêchait de voir.
Cependant Marie-Louise d'Orsy s'était mise à sa fenêtre dès le commencement du vacarme qui régnait dans la ville. Voyant approcher plusieurs militaires qui entouraient un officier anglais dont les yeux étaient bandés, la curieuse jeune fille mit la tête hors de la croisée.
Harthing n'était en ce moment qu'à quelques pas de la maison, et toujours escorté par MM. de Bienville et d'Orsy.
L'attention de Marie-Louise se trouvait tellement concentrée sur l'homme au bandeau, qu'elle ne remarqua pas d'abord son fiancé, qui lui envoyait le plus gracieux des saluts. Son regard s'attachait à la figure de l'étranger à mesure qu'il approchait. Lorsqu'il passa devant sa fenêtre, les yeux de la jeune fille devinrent d'une fixité étrange; puis elle pâlit, et se rejeta brusquement en arrière en poussant un cri qu'on entendit de la rue.
--Qu'avez-vous donc, mademoiselle? lui dit aussitôt la vieille Marthe, sa servante, qui se trouvait auprès d'elle.
--Mon Dieu! c'est lui! je l'ai reconnu! répondit Marie-Louise, dont la pâleur devint encore plus prononcée.
--Qui donc, mademoiselle?
--Harthing! Marthe, Harthing!
--L'Anglais!............
--Oui! O mon Dieu! s'écria-t-elle en fondant en larmes, faites, je vous prie, que ce pressentiment soit menteur! Mais quand j'ai vu cet homme près de mon fiancé, mon cœur s'est serré, Marthe, et il m'a semblé voir un nuage de sang qui passait entre eux! Mon Dieu! mon Dieu!
Et ses sanglots redoublèrent.
Le premier mouvement de l'officier anglais, lorsqu'il entendit le cri poussé par la jeune fille, fut de porter la main au bandeau qui l'empêchait de voir; mais d'Orsy, prompt comme l'éclair, arrêta son bras à moitié chemin, et lui dit d'une voix qu'il s'efforça de rendre calme:
--Monsieur Harthing, n'oubliez pas les conditions auxquelles vous vous êtes soumis.
L'Anglais laissa retomber son bras.
Oh! s'il eût pu s'imaginer qu'il venait de passer à trois pas de cette demeure qu'il brûlait de connaître!
Ce n'était pourtant que dans le but d'apercevoir l'habitation de Mlle d'Orsy qu'il avait sollicité, puis obtenu d'être envoyé comme parlementaire. Et dire qu'il lui fallait parcourir la ville sans rien y voir!
Au cri jeté par sa fiancée, Bienville avait fait un pas rétrograde; mais d'Orsy rappela son ami près de lui d'un regard si impératif, que le pauvre amoureux ne put s'empêcher d'obéir, tout en se demandant s'il ne rêvait pas, et quelle pouvait être la cause de ce drame muet dont il venait d'être le témoin.
Harthing et son escorte continuaient cependant leur marche.
Quand ils arrivèrent sur "la grande place," aujourd'hui le marché, trois compagnies y paradaient, tambours et fifres en tête.
--Ces démons-là sortent donc de terre! se dit Harthing; on nous assurait pourtant que la ville était complètement dépourvue de garnison.
Après maints détours, après mille circuits pour dépister notre homme, après l'avoir laissé se heurter plusieurs fois sur les quelques chaînes dont on avait barré les rues principales, l'escorte du parlementaire prit enfin le chemin du château.
M. de Frontenac y attendait l'envoyé de Phipps dans la grande salle, avec les officiers qui se trouvaient à Québec, et les gentilshommes des environs, que la première nouvelle du danger avait amenés auprès de lui.
Aussi, rien ne saurait peindre la surprise du parlementaire lorsque le bandeau tomba de ses yeux, et qu'il se trouva en si nombreuse et surtout en si bonne compagnie.
Ils étaient en effet dignes de figurer à côté de leur chef, ces braves gentilshommes qui n'attendaient qu'un mot de sa part pour sauver leur patrie d'adoption, ou mourir comme on mourait alors, le mousquet ou l'épée à la main.
Auprès du comte de Frontenac, dont l'extérieur imposait tant à ceux qui l'approchaient, venaient, d'abord le chevalier de Vaudreuil, le sieur Juchereau de Saint-Denis,22 qui par sa belle conduite durant ce siège devait mériter des lettres d'anoblissements, M. LeMoyne de Sainte-Hélène, que la mort allait bientôt frapper au champ des braves, ses dignes frères MM. de Bienville et de Maricourt, et le major Provost, que le lecteur connaît déjà.
Vous auriez pu voir encore M. de La Touche, fils du seigneur de Champlain, et le chevalier de Clermont, qui tombèrent glorieusement tous deux sur le champ d'honneur, trois jours plus tard.
Il y avait enfin les de Saint-Ours, les Linctôt, les Couillard, les Boucher, les d'Ailleboust, les Chambly, les Dugué, les d'Arpentigny, les Tilly, les Baby, les de Lotbinière, et maints autres nobles gens d'épée qui se signalèrent tous dans les fréquents combats de ces temps chevaleresques dont les annales font aujourd'hui notre orgueil.
Harthing, qui s'était cependant remis de sa surprise première, s'avança le front haut vers le gouverneur, qu'il n'avait pas eu de peine à reconnaître au milieu de son état-major. Et, tendant un parchemin au comte, il lui dit en anglais, avec aplomb:
--Voici la sommation par écrit que mon commandant l'amiral sir William Phipps vous envoie.
--Monsieur d'Orsy, dit le gouverneur qui, sans toucher au parchemin, garda son poing gauche sur la hanche, à la royale, et demeura le front ombragé de son large chapeau, d'où jaillissait une gerbe de plumes blanches, veuillez prendre cet écrit et nous en traduire à haute voix la teneur.
D'Orsy prit le papier des mains du parlementaire et en traduisit le contenu à voix haute.
Un religieux silence règne dans la grande salle pendant cette lecture, silence à peine interrompu par le cliquetis des fourreaux d'épées qui heurtent le parquet, par suite de quelques mouvements nerveux de ceux qui les portent. Car elle est des plus propres à agacer les nerfs, cette sommation de l'amiral anglais.
Phipps accusait d'abord les Français de souffler la discorde en Amérique, témoin les hostilités qu'ils avaient commencées l'hiver précédent dans la Nouvelle-Angleterre et sur plusieurs points des frontières. Les colons anglais, craignant justement tout de gens qui les attaquaient en traîtres comme ils avaient fait à Schenectady, voulaient mettre fin à cette guerre de guet-apens, d'embûches et de massacres qui désolait depuis trop longtemps le continent américain.
En conséquence, l'amiral Phipps, venu au nom du roi Guillaume et de la reine Marie, sommait les Français d'avoir à rendre tous leurs châteaux forts et leurs forteresses, avec armes et munitions, enfin à se remettre eux-mêmes et leurs biens en la bonne disposition de l'amiral anglais vainqueur des Acadiens.
"Ce que faisant," ajoutait la sommation de Phipps, "je vous pardonnerai en bon chrétien, ainsi qu'il sera jugé à propos pour le service de Leurs Majestés et la sûreté de leurs sujets."
A mesure que M. d'Orsy traduisait cette impertinente sommation, le rouge montait à la figure des Canadiens. Lorsqu'il en vint à l'accusation de traîtres que Phipps lançait aux colons de la Nouvelle-France, un sourd murmure d'imprécations circula dans l'assemblée. Mais quand il s'agit de reddition et du pardon de l'amiral, la voix de l'interprète fut couverte un moment par les menaces bruyantes qui grondaient de toutes parts.
--Pendons l'envoyé! s'écria même M. de Valrennes d'une voix vibrante qui domina toutes les autres.23
Harthing comprenait bien le français; mais il n'en avait voulu jusque-là rien laisser paraître; aussi pâlit-il un peu quand il entendit cette voix qui demandait sa pendaison.
Mais il eut honte de laisser percer quelque crainte, et, tirant sa montre d'une main qu'il eût pourtant voulu être plus ferme, il dit que dans une heure, au plus, l'amiral désirait avoir une réponse positive.
Comme les murmures de ses officiers irrités devenaient de plus en plus prononcés, M. de Frontenac promena son regard fier et calme sur l'assemblée, et ces grondements s'éteignirent aussitôt.
Se tournant ensuite vers le parlementaire, qui s'était entièrement remis:
"Monsieur, lui dit-il avec dignité, vous nous avez laissé voir, il n'y a qu'un instant, que vous entendez parfaitement le français, veuillez donc transmettre à votre amiral ce que je vais vous dire.
"D'abord, sachez que je ne reconnais nullement Guillaume, prince d'Orange, pour roi de la Grande-Bretagne; il n'est à mes yeux qu'un lâche usurpateur qui a foulé aux pieds les droits les plus saints en jetant à bas du trône son beau-frère, Jacques II, dont il a pris la place. Je n'ai donc rien à démêler avec lui.
"Quant aux accusations dont vous nous gratifiez si légèrement, laissez-moi vous dire que vous les méritez bien plus que nous. Quelle est en effet la cause qui m'a fait ordonner l'expédition de Corlar,24 dont la réussite vous a causé tant d'émoi? Rappelez-vous, monsieur, cet odieux massacre de Lachine dont vous fûtes les instigateurs. Comment appeler l'acte de gens qui, semblant craindre de faire la guerre à leurs propres frais et périls, soudoient ces cruels enfants des bois qui méconnaissent tout droit des gens, et se réjouissent ensuite à huis-clos des cruautés auxquelles ils paraissent étrangers, mais dont ils sont pourtant bien les auteurs?
"La destruction de Corlar n'a été qu'une légitime représaille de cette œuvre ténébreuse et sanglante de Lachine, à tout jamais marquée du sceau de l'Angleterre. La postérité, j'en suis sûr, comprendra la dure nécessité du sang versé par nous dans la Nouvelle-Angleterre, mais elle flétrira de toute son indignation la lâcheté des fauteurs du massacre de Lachine.
"Quant à accepter les conditions par trop humiliantes que nous offre si peu courtoisement sir William Phipps, quant à nous rendre, en un mot, croyez-vous que si j'inclinais à le faire, tant de braves gens ne s'y opposeraient pas?
"Vous avez ouï les murmures d'indignation que votre arrogante sommation a soulevés autour de moi; eh bien! sachez que ces sentiments sont communs à tous nos gentilshommes ainsi qu'au dernier de nos paysans.
"Enfin, quand même les conditions que vous nous offrez seraient plus douces et courtoises, croiriez-vous par hasard que nous voudrions nous y fier? Pensez-vous, monsieur, que la parole d'un homme qui n'a pas rougi de violer la capitulation de Port-Royal, soit de bon aloi sur le sol canadien?
"Détrompez-vous alors, et allez dire à votre maître qu'il n'est à mes yeux qu'un rebelle, puisqu'il a manqué à la foi qu'il devait à Jacques II, son roi légitime, et qu'au nom de Louis le Grand, roi de France, je méprise l'insolent défi que votre amiral n'a pas craint de m'envoyer."
Harthing restait confus et humilié par la rude réponse du gouverneur, à laquelle il ne s'attendait guère. Mais comme il n'aurait pas été prudent pour lui de transmettre mot pour mot, à sir William, les paroles du gouverneur, il demanda une réponse écrite.
--Allez! lui dit le comte de Frontenac, dont l'indignation si longtemps contenue se faisait jour enfin, allez! Je vais répondre à votre maître par la bouche de mes canons! Qu'il apprenne que ce n'est pas de la sorte qu'on fait sommer un homme comme moi!25
--Messieurs de Bienville et d'Orsy, dit-il ensuite à ceux-ci, reconduisez monsieur avec les mêmes égards et les mêmes précautions qui ont accompagné sa descente à terre.
Quand il entendit prononcer le nom de Bienville, Harthing lança un regard haineux à ce dernier. Dent-de-Loup, qui lui-même tenait ce renseignement de Boisdon, lui avait appris que François était le fiancé de Marie-Louise d'Orsy.
Une demi-heure plus tard, Harthing rejoignait de nouveau sa chaloupe, après avoir toutefois circulé à satiété parmi les chausse-trapes et les chevaux de frise qui semblaient naître sous ses pas.
--Au revoir, d'Orsy, grommela l'Anglais hors de lui, en mettant le pied sur son embarcation. Et son regard acéré alla tâter celui de Bienville, qu'il rencontra prêt à la riposte.
--A bientôt, monsieur Harthing, répondit courtoisement le jeune d'Orsy, qui salua le parlementaire et lui tourna le dos pour revenir à la ville.
--Cet Anglais ne me plaît pas du tout, dit alors Bienville à son ami.
--Peut-être te plaira-t-il encore moins, quand tu sauras qu'il est la cause du cri que ma sœur a jeté tantôt en le voyant.
--Oh! enfin! enfin! dis-moi par quelle fatalité cet homme............
--Mystère! pour le moment, mystère! interrompit d'Orsy. Et d'un bond, il s'élança sur la levée, que son canot venait d'accoster.