CHAPITRE VI

LE TROPHÉE.

Lorsque MM. de Bienville et d'Orsy abordèrent le quai de la Reine, l'animation bruyante qui régnait dans la ville quand les deux amis l'avaient laissée pour la seconde fois, avait presque complètement cessé.

D'après les ordres du gouverneur, toutes les troupes et les milices disponibles en ce moment étaient échelonnées sur les remparts, où les soldats, le mousquet au poing, devaient se tenir prêts à toute éventualité.

On se souvient que le major Provost avait, en l'absence du comte de Frontenac, disposé trois batteries de canons à la haute ville; la première, composée de huit pièces, était placée à l'endroit où l'on voit aujourd'hui le jardin du vieux château; trois autres canons étaient montés auprès d'un moulin à vent sur le Mont-Carmel; on avait enfin pointé quelques petites pièces au-dessus de la rue Sault-au-Matelot, à l'endroit même où l'on voit aujourd'hui la grande batterie.

Cette artillerie était servie par des canonniers de l'armée régulière.

Les deux autres batteries, chacune de trois canons, que l'on avait établies à la basse ville, étaient confiées à deux compagnies de la marine commandées par Paul LeMoyne de Maricourt et par Jacques LeMoyne de Sainte-Hélène. Et certes, elles étaient entre bonnes mains, puisque MM. de Maricourt et de Sainte-Hélène passaient pour les meilleurs canonniers pointeurs de la colonie.

François LeMoyne de Bienville et Louis d'Orsy, servant tous deux dans la compagnie commandée par M. de Maricourt, se trouvaient donc rendus à leur poste lorsqu'ils mirent le pied sur la levée où nous avons vu accoster leur canot.

Les pièces étaient déjà chargées, et l'on n'attendait plus pour faire feu que le premier coup de canon qui devait partir de la haute ville.

--Vous arrivez à temps, messieurs, dit alors le sieur de Maricourt à son frère et à Louis d'Orsy; car je viens de parier avec le chevalier de Clermont que j'abats le pavillon de l'amiral des trois premiers coups que je tire sur l'ennemi. Le chevalier prétend que le vaisseau de Phipps se trouve hors de la portée d'une pièce de vingt-quatre. Qu'en dis-tu, Bienville?

Celui-ci mesura du regard l'espace libre qu'il y avait entre la flotte et le quai, puis se tournant vers son frère:

--Je soutiens ton pari contre le chevalier de Clermont.

--Vraiment? Bienville, fit celui-là.

--Oui, chevalier.

--Bien que l'habileté de notre commandant comme artilleur me soit connue, je ne crois pas qu'un boulet de vingt-quatre puisse atteindre sûrement le but que vous lui donnez.

--Vous pourriez bien vous tromper.

--Parbleu! je le souhaite, mais je tiens à mon opinion.

--Fort bien! chevalier. Mais moi je parie toujours pour mon frère. Bien plus, la marée monte; or je m'engage à aller chercher à la nage ce pavillon anglais qui flottera sur les eaux avant un quart d'heure.

--Ah! Bienville, si je ne savais pas que la forfanterie est aussi loin de votre cœur que le courage en est proche, je croirais cette offre-là fort hasardée. Qu'en dois-je donc conclure?

--Ce que vous en devez conclure, mille bombes! s'écria Bienville piqué au vif, c'est que nous voulons montrer aux Anglais, mon frère et moi, quels sont les gens qu'ils viennent attaquer. Tiens-tu pour moi, d'Orsy?

--Certes! répondit celui-ci, le beau moment pour reculer!

--Pardonnez-moi, Bienville, reprit alors le chevalier de Clermont en tendant la main à son compagnon d'armes. Mordiable! votre projet de bain glacé me sourit assez, et je vous demande sérieusement la faveur d'être de la partie.

--Oh! bien volontiers! d'ailleurs la baignoire est assez grande pour nous trois.

M. de Maricourt venait cependant de pointer lui-même sa dernière pièce, lorsqu'une forte détonation qui partait de la cime du cap, fit lever la tête aux artilleurs.

--Le signal! s'écria Bienville.

--Haut la mèche! haut le bras! commanda Maricourt.

Trois artilleurs rapprochèrent de leur pièce respective les étoupilles allumées.

--Première pièce! feu! cria le commandant.

Un long jet de flamme jaillit de la gueule du premier canon qui, en reculant, parut se cabrer d'aise de montrer enfin sa grosse voix.

Les officiers, qui avaient eu soin de se tenir en dehors du nuage de fumée que devait produire l'embrasement de la poudre, avaient les yeux rivés sur le vaisseau amiral.

--Bien visé, Maricourt! s'écria Bienville; le projectile a coupé les haubans de bâbord du dernier hunier, quelques pieds plus bas que le pavillon.

--Voyons ce que fera le second, dit le commandant, qui ordonna le feu d'une autre pièce.

--Très bien! exclama de nouveau Bienville, le bois est entamé, cette fois! Bas les habits, d'Orsy.

--Eh! corbleu! Bienville, oublies-tu que j'en suis, repartit le chevalier de Clermont en ôtant son justaucorps.

Le troisième coup de feu couvrit sa voix.

--Bravo! bravo! s'écria Bienville en applaudissant de la voix et des mains. Voyez un peu maintenant, chevalier.

Le projectile avait porté en plein bois, fracassant le mât et hachant les haubans de tribord.

Alors une immense acclamation roula sur les flancs du cap, car le pavillon de l'amiral, dépourvu d'appui, venait de tomber sur les eaux du fleuve, entraînant sa drisse avec lui.26

Note 26: (retour) "M. de Maricourt abattit avec un boulet le pavillon de l'amiral." (Hist. de l'Hôtel-Dieu.)

Et les détonations se succédèrent sans interruption sur les remparts et les quais.

Cependant d'Orsy, Bienville et Clermont, en simple costume natatoire, se tenaient sur le bord de la levée, prêts à sauter dans le fleuve aussitôt que le pavillon serait en vue.

Bienville fut le premier à l'apercevoir.

--En avant, messieurs, dit-il en piquant une tête dans le Saint-Laurent.

Les trois plongeons n'en firent qu'un, puis la tête des nageurs reparut ruisselante hors de l'eau.

--Brrrrrr! fit d'Orsy en secouant la tête, froide en diable cette eau-là!

--J'ai vu mieux que ça...... à la baie d'Hudson...... le printemps dernier, dit Bienville qui, nageur émérite, avait déjà quelques pieds d'avance sur ses compagnons. Il nous fallait... emporter un petit fort... dont nous étions séparés... par une rivière... de deux arpents...de large... Mais nous avions compté ... sans la fonte des neiges... et l'inondation... La rivière coulait... à pleins bords... quand nous y arrivâmes... Vingt-deux hommes seulement... savaient nager dans ma compagnie... Cinquante Anglais... nous attendaient de l'autre côté... N'importe, je donnai... le signal et l'exemple... et houp! en avant!... nous y étions... Diable d'eau!... qu'elle était froide!... Elle aurait gelé celle-ci.

--Et vos Anglais? demanda Louis d'Orsy, qui suivait son ami de près.

--Bah! repartit Bienville en se tournant sur le dos pour faire la planche, afin de permettre à Clermont, qui tirait de l'arrière, de le rejoindre, bah! nous en eûmes... bientôt raison. Allons! chevalier, arrivez donc... Êtes-vous engourdi?

--Depuis que j'ai reçu... certain coup... de tomahawk... sur la jambe gauche... je nage ... avec peine.

--Dans ce cas... retournez à terre.

--Bienville... vous voulez me rendre... la monnaie de ma pièce... de tantôt... Vous êtes... dans votre droit... En avant!... messieurs... en avant!

Les trois nageurs, qui se trouvaient alors vis-à-vis de l'ancienne douane, mais à dix arpents de terre, piquèrent au large vers le pavillon. Ce dernier était encore à huit cents pieds plus bas; mais la marée montante l'entraînait vers les trois gentilshommes.

Ils virent jaillir l'eau en plusieurs endroits dans les environs du pavillon, que le flux leur apportait, et plusieurs fortes détonations parties de la flotte leur firent lever la tête.

D'autres décharges succédèrent aux premières et quelques projectiles vinrent en sifflant tomber auprès des trois amis.

--Parbleu! dit alors Bienville avec un admirable sang-froid, il paraît que... nous allons au feu dans l'eau... Mais ces messieurs...

Un boulet qui vint s'engloutir à dix pieds de lui et le couvrit d'eau en tombant, lui coupa la parole.

--Ces messieurs... nous prennent décidément... pour des cibles... puisqu'ils tirent à côté, continua-t-il, comme si de rien n'était.

Le pavillon flottait alors à quelques cinquante pieds en avant.

Bienville redouble de vigueur, tandis que balles et boulets pleuvent autour de lui. Quelques brasses énergiques l'amènent enfin près du pavillon, qui tient encore au tronçon du mât coupé par le boulet de Maricourt.

Appuyant alors ses deux mains sur ce dernier débris, et sortant hors de l'eau son buste qui ruisselle:

--Vive la Nouvelle-France! crie Bienville aux Anglais, de toute la force de ses poumons.

Et trois fois ce cri de victoire s'en va déchirer l'oreille de l'amiral, qui rugit sur son banc de quart.

--Feu partout sur ces démons! s'écrie Phipps d'une voix étranglée par la rage.

Un réseau de flamme et de fumée enveloppe un instant le gaillard d'arrière du vaisseau amiral, qui ne peut faire feu des deux côtés de ses sabords, vu la position que lui donne le flot.

Quelques projectiles passent en miaulant près de Bienville, qui a pris soin de rentrer dans l'eau jusqu'au cou, après avoir jeté ses trois défis. Une balle vient même couper la drisse qui rattache le mât au pavillon.

--Ça me va, dit-il, car j'avais oublié mon couteau. Merci, messieurs, ajouta-t-il, en tournant le dos aux Anglais. Puis, il saisit le pavillon avec ses dents et l'entraîne à la remorque.

Bienville avait cependant perdu ses amis de vue depuis quelques minutes, et, lorsqu'il les rejoignit, à son retour, il s'aperçut que d'Orsy soutenait le chevalier.

--Diable! êtes-vous blessé, Clermont? lui dit-il en voyant une teinte rougeâtre colorer l'eau.

--Ne m'en parlez pas, Bienville... ces mécréants m'ont... entamé la jambe droite... justement la meilleure... les chiens!

--Es-tu fatigué, d'Orsy? demanda Bienville.

--Pas le moins du monde...

--Dans ce cas... continue de nager... à droite de notre ami; je vais en faire autant... à sa gauche... pour le soutenir aussi.

--Messieurs, repartit alors le chevalier de Clermont, j'ai bien peur... que vous ne puissiez pas... gagner terre... en me soutenant ainsi... Laissez-moi donc... m'en tirer seul... Bah! en supposant... que je périsse... un jour plus tôt... un jour plus tard.... cela ne fait rien.

--Or çà, chevalier, répliqua Bienville, pour qui nous prenez-vous donc? Allons! laissez-nous faire... et tout ira bien.

Ils continuèrent d'avancer vers la terre, tout en entendant passer des projectiles autour d'eux.

Les artilleurs de la ville ne restaient pas inactifs, et pour protéger la retraite des trois braves, ils nourrissaient un feu d'enfer entre eux et la flotte ennemie; ce qui eut pour effet d'empêcher les Anglais de mettre leurs chaloupes à l'eau, et de poursuivre les trois Canadiens.

Ceux-ci avançaient lentement; car M. de Clermont, dont la blessure n'était pas grave, mais qui pourtant perdait beaucoup de sang, ne pouvait presque pas s'aider à nager.

--Soyez raisonnables... mes chers amis, dit-il bientôt. Laissez-moi... je vais faire la planche... Peut-être la marée... me portera-t-elle.... à terre.... et...

--Dieu me pardonne! chevalier... mais vous divaguez... Allons! courage, ami...voici qu'on vient à nous.

Des chaloupes que M. de Maricourt envoyait pour les recueillir, accouraient à force de rames.

Quelques minutes plus tard, les trois nageurs étaient hissés sur la première embarcation venue, par dix bras empressés.

--Ouf! les dents me font mal, le pavillon était lourd à traîner, dit Bienville en reprenant haleine.

--C'est qu'il est chargé de gloire, repartit d'Orsy.

Une véritable ovation attendait les trois braves. A peine eurent-ils mis pied à terre, que vingt robustes gaillards les enlevèrent du sol pour les porter à la haute ville. Clermont eut beau se défendre sur sa blessure, rien n'y fit; et après avoir bandé sa jambe, tant bien que mal, il lui fallut suivre ses amis à la hauteur de leur triomphe. Et les enthousiastes porteurs se dirigèrent en acclamant vers la côte de la Montagne.

Le véritable triomphateur était François de Bienville. Fièrement drapé dans le pavillon anglais, les bras croisés sur sa forte poitrine, il semblait se dire que ces honneurs ne lui étaient que justement dus. Aussi jetait-il un regard assez calme sur la foule de militaires, de bourgeois, de femmes et d'enfants qui se pressaient sur son passage en le saluant de mille joyeux vivats. Car le Français, brave et glorieux par excellence, n'est jamais étonné des honneurs de la victoire.

A l'entrée de la rue Buade, M. de Frontenac, qu'on avait mis au courant des hauts faits des trois amis, s'en vint au-devant d'eux.

--Bien! messieurs! très bien! s'écria le gouverneur en les apercevant. Ces Anglais fussent-ils cinq mille, avec cinq cents hommes comme vous à mes côtés, je ne les crains pas.

--Vive monseigneur! Vive Bienville! Vive la France! vociféra la foule qui encombrait la place.

Bienville détourna la tête pour cacher l'émotion qui le gagnait. Il aperçut alors Marie-Louise qui le regardait de sa fenêtre; elle applaudissait de tout cœur, tandis que des larmes de bonheur glissaient sur ses joues.

Ces doux pleurs de sa fiancée lui allèrent au cœur, et, saisi d'une indicible émotion, il déroula vivement le drapeau qu'il avait jeté autour de son buste; et, se levant debout sur les épaules de ses porteurs, il agita son glorieux trophée sur la foule qui endoyait à ses pieds, en criant d'une voix tonnante:

--Vive la France! et mort à l'Anglais!

Le peuple répondit par un écho terrible qui s'en alla s'éteindre sur la flotte ennemie.

Le cortège continua sa marche vers la "grande église." Bourgeois et soldats, enfants, femmes et vieillards, tous, tant qu'ils purent, entrèrent dans la cathédrale, à la voûte de laquelle on suspendit le glorieux trophée.27

Note 27: (retour) "Les batteries de la basse ville ouvrirent le feu bientôt après. Les premiers coups abattirent le pavillon de Phipps; des Canadiens allèrent l'enlever à la nage, malgré un feu très vif dirigé sur eux de la flotte. Ce drapeau a resté suspendu à la voûte de la cathédrale de Québec, jusqu'à l'incendie de cette église pendant le siège de 1759." (M. Garneau.)

Et les prières ardentes de tous ces hommes de foi montèrent des dalles et des parvis vers l'Éternel, qui entendit la voix suppliante d'un peuple héroïque.

A peine François de Bienville et ses deux compagnons avaient-ils enfin repris pied sur le sol, sortaient-ils de la cathédrale, que le bruit mat de plusieurs tambours battant aux champs se fit entendre.

D'abord éloignés, ces sons qui viennent des plaines semblent se rapprocher.

On court vers la rue Saint-Louis, et les vivats d'ébranler de nouveau les airs en joyeuses acclamations.

M. de Callières entrait dans la ville, à la tête de huit cents hommes du "gouvernement de Montréal." Craignant d'être surpris sur le fleuve par quelque vaisseau anglais, M. de Callières avait, la nuit précédente, fait débarquer ses troupes à la Pointe-aux-Trembles; et le reste du trajet s'était fait à pied.

Bienville et d'Orsy, avant de retourner à leur poste auprès de M. de Maricourt--Clermont était allé faire panser sa blessure--purent voir les nouveaux venus, qui semblaient des plus joyeux d'arriver.

--Quel dommage, s'il n'était rien resté pour nous, disaient entre eux les gens de Montréal en défilant par la rue Saint-Louis. Mais, Dieu merci, les violons seuls ont commencé à jouer; nous serons donc à temps pour la danse! bravo!



CHAPITRE VII

ANGLAIS ET FRANÇAIS.

Sur les huit heures du soir de la même journée, François de Bienville se reposait de ses nobles fatigues auprès de son ami d'Orsy et de son heureuse fiancée.

Comme rien ne laissait présager une attaque nocturne, les deux officiers avaient obtenu congé pour la nuit; seulement ils étaient avertis qu'un coup de canon tiré du fort Saint-Louis devait rappeler, en cas d'alerte, officiers et soldats à leur poste.

La conversation roulait naturellement sur les événements de la journée. Aussi, point n'était besoin de lieux communs, cette peste de nos soirées bourgeoises inventée pour la grande mortification des gens d'esprit.

--Mon Dieu! si vous saviez ce que j'ai souffert aujourd'hui! disait, avec un tendre accent de reproche, Marie-Louise à son fiancé.

--Qu'est-ce donc qui vous a causé cette souffrance?

--La crainte.

--Mais vous n'avez couru nul danger, que je sache?

--Oh! je n'ai pas tremblé pour moi, mais pour vous seulement.

--Pour moi!

--Cela vous étonne? Mais vous ne savez donc pas que je vous ai vu lutter contre les flots, et que chacun de vos mouvements resserrait cet étau d'angoisse qui broyait mon cœur. Oh! dites-moi, auriez-vous agi de la sorte, si vous aviez pensé que j'étais peut-être témoin de votre téméraire action?

--Ne vous fâchez pas de cet aveu, Marie-Louise, mais je crois, au contraire, que le pressentiment que j'avais d'agir sous vos yeux est bien entré pour quelque chose dans la hardiesse de mon entreprise.

--Méchant! fit la jeune fille, qui le caressa d'un regard moitié grondeur et moitié satisfait.

Car il n'est pas de femme dont l'amour-propre reste insensible aux beaux faits qu'elle sait inspirer.

--Mais, je vous en prie, dites-moi, reprit Bienville, quelle est la cause de la frayeur que vous avez manifestée ce matin.

--Ce matin! mais à quelle occasion?

--Ne vous rappelez-vous pas ce cri qui vous est échappé lorsque nous avons passé devant la maison, avec le parlementaire anglais?

--Ah! mon Dieu! ne me parlez point de cela, monsieur de Bienville.

--Mais pourquoi donc?

--C'est qu'il en est de certains souvenirs comme des morts, il ne faut point les évoquer.

--Mille pardons de mon indiscrétion, repartit Bienville, mais je n'insisterais pas si votre frère ne m'avait déjà promis des révélations.

--Qu'as-tu donc dit à M. de Bienville? demanda Marie-Louise à son frère.

Celui-ci faisait en ce moment une guerre acharnée aux tisons ardents qui s'ébaudissaient dans l'âtre. Il se donnait cette occupation afin de ne point prendre part à la conversation des deux amoureux, et partant de les laisser causer tout à leur aise.

Cependant la question de sa sœur lui fit lever la tête, et il répondit tranquillement:

--Je lui ai dit que la vue de Harthing est la cause du cri que tu as jeté lors de son passage.

--Tu aurais bien dû...

En ce moment on frappa deux coups secs à la porte.

--Qui diable peut venir à cette heure? dit Louis.

Et il alla ouvrir.

--Est-ce bien ici la demeure de M. Louis d'Orsy? demanda quelqu'un du dehors.

Telle était l'obscurité que Louis distingua seulement l'ombre d'un homme, le nez dans son manteau et le feutre tiré sur les sourcils.

--Oui, monsieur, répondit Louis.

--Alors, veuillez remettre cette lettre à Mlle d'Orsy, reprit l'inconnu, qui mâchonna ces mots, fit un pas en avant et tendit à Louis la missive. Mais la lumière qui éclairait l'intérieur de la maison, vint, par le mouvement qu'il fit, frapper le messager à la figure; et, malgré la précaution que ce dernier avait prise de se voiler le visage d'un pan de son manteau, Louis entrevit assez son homme pour le reconnaître plus tard, quand la marche des événements lui indiqua que cet individu était Jean Boisdon.

Aussitôt qu'il se fut acquitté de son message, le porteur ne se fit point prier pour tourner les talons et disparaître dans la nuit.

--Une lettre pour toi, dit Louis en tendant à sa sœur une missive cachetée d'un grand sceau de cire rouge.

--Pour moi!.... Mon Dieu! qui peut m'écrire ainsi?

--Déachète-la donc! lui dit son frère, moitié souriant et moitié sérieux.

--Harthing!......s'écria Marie-Louise qui, après avoir lu la signature, recula d'un pas et resta quelques instants immobile et comme pétrifiée par la terreur.

Instinctivement, le même cri déchira la gorge des deux amis.

--Harthing! grommela Louis, qui se rapprocha de sa sœur.

--Harthing! toujours cet homme! gronda Bienville.

Frissonnante, Marie-Louise tendit la lettre à son frère en lui disant:

--Tiens, lis, toi.

Celui-ci lut alors à voix haute ce qui suit, sans pouvoir empêcher pourtant le dédain et la colère d'assourdir sa voix.

"Mademoiselle,

"L'éloignement ni le temps n'ont pu affaiblir en moi l'ardeur de mes sentiments à votre égard. Et malgré le refus cruel et la malheureuse scène qui précédèrent votre départ de Boston, je vous aime encore avec, au moins, toute la passion d'autrefois.

"Pourquoi donc faut-il qu'une simple question de nationalité mette entre nous deux une muraille plus dure que le fer? Hélas! mon seul nom d'Anglais amena sur vos lèvres un méprisant sourire, alors que je vous fis, là-bas, le premier aveu de mon affection pour vous!

"Et pourtant, depuis quand l'amour s'est-il pu choisir une patrie?

"De toutes les femmes que j'ai rencontrées, vous seule, mademoiselle, avez pu faire vibrer les fibres d'un cœur toujours insensible à tout autre regard que le vôtre. En vain ai-je voulu étouffer en moi votre souvenir par les moyens les plus énergiques, et souvent, hélas! les plus opposés à ce culte idéal que je vous avais voué; non seulement je n'ai jamais pu l'éteindre, mais encore a-t-il vaincu ma force et ma fierté blessée. Sans cesse ni relâche, ce souvenir me poursuit le jour, et, quand vient la nuit, il se suspend à mon chevet pour se glisser dans chacun des rêves qui passent sur mon front brûlant. Il me tuera, sans doute!

"Le seul fait de vous avoir écrit vous prouvera que j'ai cessé, de guerre lasse, cette lutte impossible contre moi-même. Aussi dois-je avouer que je ressens plus que jamais l'affreux malheur de vous être non seulement indifférent, mais presque odieux.

"Car, tant que je résistai à cet entraînement, les raisons que je trouvais pour me persuader de la démence de ma passion, me forçaient de rompre avec toute espérance; je voyais un refuge seulement dans la mort, que je cherchais partout sans qu'elle vînt jamais.

"Mais maintenant qu'un hasard--l'appellerai-je heureux?--me rapproche de vous, maintenant que je ne combats plus parce que, peut-être, j'incline à espérer encore, je souffre horriblement à la seule pensée qu'un autre que moi vous pourra posséder.

"Car je sais que vous aimez un jeune Canadien nommé Bienville. Oh! qu'il est heureux, celui-là! et que je l'exècre!"

--Je te le rends bien, va! interrompit François.

"Mais, cet homme vous aime-t-il autant que je sais vous aimer, moi?... Sa constance a-t-elle fait ses preuves ainsi que la mienne? Aurait-elle pu tenir contre un refus sanglant et près de trois ans de séparation? A-t-il, comme moi, fait partie d'une expédition lointaine et grosse de périls, rien que pour apercevoir le toit qui vous abrite, ou seulement voir un coin du ciel sous lequel vous vivez?

"Et encore, quelles sollicitations, que d'adresse ne m'a-t-il pas fallu employer pour obtenir d'être envoyé comme parlementaire, afin d'avoir le bonheur de vous entrevoir au moins une fois. Mais, ô fatalité! le sort ne l'a pas voulu...

"Voilà comment j'ai su prouver à quel point vous méritez d'être aimée.

"Vous remarquerez peut-être qu'il aurait été bien plus court de m'adresser ce matin à votre frère, que la fortune semblait envoyer à ma rencontre. Hélas! je ne le pouvais pas. Ma qualité de parlementaire s'opposait d'abord à ce que je traitasse d'un sujet aussi étranger à ma mission. Et d'ailleurs, vous l'avouerai-je? j'avais peur que d'un seul mot, tant votre frère était froid à mon égard, il ne détruisît les chères illusions qui seules m'ont fait vivre depuis quelque temps.

"Maintenant, dites-moi, est-ce ainsi que ce Bienville a su vous prouver son amour? Et pourtant, vous l'aimez! tandis que moi...

"Oh! non, vous ne serez pas à lui! sous peu de jours, peut-être dans quelques heures, on donnera le signal de l'assaut. Sans doute que la ville sera emportée... et alors...

"Mais que la place soit prise ou non, n'importe! Je te veux revoir, Marie-Louise, et je te reverrai! Je le jure par les puissances de l'enfer! Dussé-je, pour cela, traverser le fleuve à la nage, passer sur le corps sanglant de vos sentinelles, et, seul, escalader, l'épée aux dents et l'espoir au cœur, l'abrupte rocher qui te protège! Oui, j'irai te chercher bientôt, fût-ce le jour ou la nuit et au péril de mille morts. Il te faudra bien me suivre alors, ou sinon, malheur à toi!....et sur moi malédiction!
John Harthing."


Un éclair brûla l'œil de Bienville. Et ce lion rugit:

--Oh! veuille le sort, infâme, que nous nous rencontrions face à face dans la mêlée!

--Ah! tais-toi! tais-toi! s'écria Marie-Louise éperdue.

Et joignant les mains, elle leva sur son fiancé des yeux pleins de prière et de larmes, en lui disant, au milieu des sanglots qui l'étouffaient:

--Par grâce, tu le fuiras, n'est-ce pas?... Mais dis-moi donc que tu le fuiras... C'est qu'il te tuerait, vois-tu.... Fuir! qu'ai-je dit? je te demande de fuir, à toi?... O malheureuse que je suis! mon Dieu! mon Dieu!

Et, vaincue par la souffrance et la terreur où la jetaient ces pensées, la pauvre enfant s'affaissa sur elle-même.

--Revenez à vous, Marie-Louise, s'écria Bienville en se jetant à genoux aux pieds de sa fiancée. Pourquoi cette terreur et ces larmes? Ne voyez-vous donc point que cet homme est fou? Vouloir à lui seul pénétrer dans la ville!...

--Et prendre la place d'emblée! repartit Louis, qui se mit à rire afin de rassurer un peu sa sœur.

--Oh! si vous l'aviez vu comme moi, François, si vous saviez quelle énergie se peint sur sa figure, vous verriez bien alors qu'il est capable de tout!

--Oui, de tout ce qui est humainement possible, peut-être, mais point de ce dont il se vante.

Puis voyant l'excitation nerveuse de Marie-Louise se calmer un peu:

--Mais il est bien temps, ce me semble, que je connaisse la funeste cause qui jeta cet homme sur votre voie. Je vous supplie de ne m'en plus faire un mystère?

--Oh! moi, je ne pourrais point... Mais, mon bon Louis, parle, toi, dis-lui tout!

Celui-ci fit alors à son ami le récit qui va suivre.

--C'était un homme de caractère que John Harthing, comme l'indiquaient des sourcils épais et deux plis entamant son front de bas en haut à la naissance du nez, ainsi que des lèvres plates qui semblaient adhérer aux dents. Son front pâle, sillonné de rides, était comme un voile agité toujours par le souffle intérieur des passions. Et lorsque ses yeux, d'un gris verdâtre, s'animaient sous leurs paupières inquiètes, on y voyait passer les fauves reflets de ses appétits désordonnés. Une chevelure épaisse et rousse recouvrait négligemment ses tempes et son cou. Sa taille était un peu au-dessus de la moyenne, et sa figure accusait au moins trente ans.

Si cet homme, dont les désirs n'admettaient point d'obstacles, eût mis son énergique volonté au service d'une passion généreuse, il eût fait de grandes choses. Malheureusement ses instincts mauvais se faisant jour à chaque instant, la fièvre du mal dévorait aussitôt les bons sentiments qui dormaient en lui.

Pour peu qu'on veuille bien se reporter aux événements qui figurent dans le second chapitre, on se souviendra quelle passion subite la beauté de Mlle d'Orsy avait inspirée tout d'abord à Harthing, lorsque des circonstances deux fois fatales avaient amené l'officier anglais en la demeure des nouveaux orphelins. A peine fut-il sorti de leur habitation, alors que les pauvres enfants pleuraient le bon père qu'ils venaient de perdre, que John Harthing se mit à chercher un moyen pour revoir Marie-Louise.

--Oh! qu'elle est belle! s'était-il dit en sortant. Voici que je l'aime, sans lui avoir jamais parlé, sans que son regard ait rencontré le mien pour me dire si je pourrai lui faire partager un jour l'émotion que sa vue m'a causée. Qu'elle est belle! combien je l'aime! et que je serai heureux.... si toutefois elle le veut bien! ajouta-t-il avec un soupir.

Au bout de huit jours, qui avaient paru bien longs à Harthing, celui-ci se présentait chez Louis d'Orsy, et cachait le but de sa visite sous deux prétextes assez plausibles. D'abord, il venait assurer les orphelins de la part qu'il prenait à leur juste douleur. Et ensuite, il demandait à Louis de vouloir bien lui donner, outre ses leçons d'escrime, quelques notions de français qu'il viendrait prendre chez M. d'Orsy lui-même, vu qu'il avait à sa caserne deux compagnons de chambrée qui les gêneraient dans leurs études. D'Orsy, sans défiance, se rendit aisément à ces raisons spécieuses, et consentit à recevoir ainsi l'officier chez lui quatre fois la semaine.

Les sévères vêtements de deuil que portait Marie-Louise, donnaient encore plus de relief à la pureté de son teint ainsi qu'à la distinction peu commune de sa personne.

Aussi, durant les quelques semaines qui suivirent, le malheureux Harthing sentit sa passion s'accroître de jour en jour; tandis que la blessure qu'elle lui causait devenait de plus en plus cuisante, à mesure qu'il voyait combien peu Marie-Louise paraissait lui porter d'attention.

C'était le soir que d'Orsy donnait ses leçons au lieutenant; et, pendant tout le temps qu'elles duraient, Marie-Louise, assise à l'écart, se livrait à des travaux d'aiguille, sur lesquels ses yeux restaient obstinément arrêtés, tandis que l'officier lui jetait de temps à autre un regard à la dérobée.

Mais n'importe; il la rencontrait assez souvent pour se dire qu'un jour viendrait peut-être où la jeune fille s'apercevrait enfin d'une admiration aussi constante que respectueuse. Ensuite, il la voyait presque chaque jour; que lui importait l'avenir? Et il était loin de penser qu'une brusque séparation pourrait bien mettre un terme à ces douces entrevues.

Il vint pourtant ce jour; ce fut lorsque Louis et sa sœur, après avoir reçu de France la nouvelle de la mort de leur tante et son héritage, purent payer leur rançon et se préparer à passer au Canada. Mais Harthing ignora tout presque jusqu'au dernier moment; car d'Orsy, ayant ses raisons pour ne point admettre un étranger dans la confidence de ses démarches intimes et de ses projets d'avenir, n'en avait rien dit à son élève. Quatre jours seulement avant de quitter Boston, il avertit ce dernier qu'il leur faudrait bientôt cesser leurs études. Et en même temps le jeune baron instruisit Harthing de son prochain départ pour Québec.

Cette nouvelle frappa le lieutenant comme un coup de foudre. Il eut pourtant assez d'empire sur lui-même pour n'en rien laisser paraître tant qu'il fut en présence des orphelins; mais une fois sorti de leur demeure, il exhala par les plaintes les plus amères la douleur que lui causait l'annonce de cette séparation inattendue.

--Pourquoi donc, s'écria-t-il en étouffant un sanglot qui lui montait à la gorge, pourquoi donc avoir entrevu le bonheur?... seulement pour le voir s'évanouir, alors que j'avais lieu d'espérer d'en pouvoir goûter un jour toutes les délices! Insensé! pourquoi ne lui avoir point fait plus tôt l'aveu de l'affection, de l'admiration sans bornes qu'elle a su m'inspirer? C'en est fait! elle m'a vaincu sans le savoir; eh bien! dès demain, j'irai la trouver pour lui offrir de partager mon sort et de porter mon nom. Elle est pauvre, et elle voudra bien accepter sans doute. Ah! oui, j'irai!

Quand la matinée du jour suivant fut assez avancée pour lui permettre cette démarche, Harthing, le cœur partagé entre l'espérance et la crainte, frappa discrètement à la porte de la chambrette que Marie-Louise allait bientôt quitter.

Celle-ci vint ouvrir et recula de surprise à la vue du lieutenant. En ce moment elle était seule; car son frère parcourait la ville pour hâter les préparatifs du départ.

--M'accorderiez-vous, mademoiselle, la faveur d'un moment d'entretien, dit le visiteur en saluant profondément Mlle d'Orsy.

--Certainement, monsieur, veuillez entrer, répondit celle-ci, qui rougit pourtant à la pensée de se trouver seule avec le jeune homme.

Et, montrant un siège à l'officier, elle alla s'asseoir, mais à une certaine distance de l'étranger.

--Où veut-il en venir? pensa Marie-Louise de plus en plus embarrassée.

--Permettez-moi d'abord, continua John Harthing, de m'excuser auprès de vous d'avoir caché sous de vains prétextes les fréquentes visites que je vous ai faites depuis quelques semaines. Vous me pardonnerez peut-être, quand je vous aurai dit que je vous aimai dès le premier jour où je vous vis.

A ces derniers mots la jeune fille se redressa soudain, tandis que l'expression de sa figure devenait sévère, et que le sang fuyait ses joues.

Harthing, troublé lui-même, prit en bonne part l'émotion que ses paroles semblaient produire sur la jeune personne. Et, s'enhardissant à mesure qu'il croyait causer une impression de plus en plus favorable:

--Oh! oui, mademoiselle, je vous aime comme vous n'avez jamais été aimée sans doute et comme peut-être vous ne le serez jamais. Vous êtes devenue, sans vous en douter, le but de toutes les aspirations de ma vie, mon seul espoir, mon seul bonheur. Dans le culte que je vous ai voué, le plus indifférent de vos gestes fait ma joie. Que serait-ce donc, ô mon Dieu! si votre regard venait répondre au mien, et si d'un mot vous alliez réaliser mes craintives espérances!

Surprise par cette brusque déclaration, Marie-Louise restait muette.

--Oh! dites-moi, s'écria-t-il avec plus d'ardeur encore, dites-moi que vous ne refusez point mon amour. Mettez un terme, aussi éloigné que vous le voudrez, à l'accomplissement de mes vœux les plus chers, mais promettez-moi, Marie-Louise, d'être ma femme un jour.

Aussi pâle que le fichu qui recouvrait sa gorge agitée, Mlle d'Orsy se leva, et jetant à l'Anglais un regard où la colère et le dédain semblaient rivaliser:

--Jamais! dit-elle.

--Oh! n'est-ce pas que je n'ai point compris, s'écria le malheureux en se jetant à genoux devant elle.

--La fille des barons d'Orsy ne peut pas être la femme d'un homme dont les compatriotes ont tué mon père! Allez! monsieur.

Et d'un geste impérieux la noble enfant lui fait signe de sortir.

Mais l'insensé, oubliant tout dans sa déception, saisit la main de Mlle d'Orsy.

En ce moment la porte s'ouvre avec violence et Louis d'Orsy, d'un bond, se jette sur Harthing.

--Comment! monsieur, dit-il d'une voix qui tremble à faire peur, voudriez-vous abuser de la faiblesse d'une jeune fille? Seriez-vous un lâche, monsieur l'officier?

Celui-ci veut répondre, mais la honte de sa déconvenue et la rage qui le domine l'en empêchent; et les mots s'arrêtent dans sa gorge desséchée.

--Sans vouloir vous espionner, continue d'Orsy, j'ai entendu vos propositions avec le juste refus qu'elles vous ont attiré; et je confirme ce que vous a dit ma sœur. Maintenant, monsieur, vous savez ce qu'il vous reste à faire.

Harthing s'était relevé; il était là, le front haut, pâle comme un mort, les mâchoires contractées et l'œil injecté de sang.

--Oh! enfers! cria-t-il enfin, éperdu, haletant. Je n'avais jamais daigné descendre jusqu'à l'amour... Il me semblait indigne d'un homme de guerre de perdre son temps aux genoux d'une femme... Et maintenant que j'en suis venu à mendier le regard d'une enfant, voilà qu'elle se rit de moi comme du dernier des bourgeois!

Il se dirigeait déjà vers la porte, quand il se retourna soudain, sombre comme le génie du mal, en s'écriant:

--Marie-Louise d'Orsy... je fais le serment de prendre une éclatante revanche... un jour... tôt ou tard... Au revoir, monsieur!

Et la fureur du malheureux était si grande qu'il ne pouvait plus se contenir. Il lui fallait de l'espace, et il quitta, pour n'y plus rentrer, cette demeure qui l'avait vu tant aimer et tant souffrir.

Quand d'Orsy eut finit ce récit que nous avons complété dans les détails qu'il devait nécessairement ignorer, Bienville, qui était devenu plus sombre encore, repartit:

--Je conçois maintenant le ton de sa lettre. C'est celui d'un homme qui, n'ayant plus rien à espérer par voie de persuasion, veut essayer les moyens violents pour voir s'ils ne lui réussiront pas mieux.

--Ce message, dit d'Orsy à son tour, est d'un insensé plus à plaindre qu'à craindre, je crois. Arrivé aux paroxysme d'une passion déçue et sentant bien qu'il n'a plus aucun ménagement à garder, il se laisse emporter par toute la fougue de son violent caractère.

--Mes pressentiments n'étaient pas menteurs, dit enfin Marie-Louise en sortant un peu de l'état de torpeur où le récit de son frère l'avait de nouveau jetée. Car depuis l'autre soir où cette sinistre figure m'est apparue par la fenêtre, un trouble, une angoisse indicible me tourmente. Il me semble qu'un affreux malheur me menace et m'atteindra bientôt. Pourquoi, mon Dieu! pourquoi donc avoir jeté ce forcené sur mes pas?

Un assez long silence suivit cette exclamation de la jeune fille. La sinistre figure de Harthing venait de surgir entre eux; adieu, doux propos! charmants rêves d'avenir, adieu!

Lorsque dans les beaux jours du printemps, les oisillons, ivres de joie, gazouillent sous la feuillée, ou traduisent en capricieuses roulades leurs naïves amours, ils semblent oublier alors tout danger qui pourrait les menacer. Mais le chasseur est là, qui guette, et, le doigt sur la détente, prend son temps et attend l'occasion pour mieux tuer. Soudain, le coup part et le plomb meurtrier traverse leur retraite. Adieu la joie! La volée s'enfuit en poussant des cris plaintifs. Bienheureuse encore, si la bande n'a pas trop d'absents à pleurer, quand elle s'abattra plus loin dans un secret recoin du bois.

Cependant les deux amis, tant pour rassurer Marie-Louise qu'afin de pourvoir à sa sûreté, car ils ne pouvaient se défendre eux-mêmes d'une certaine inquiétude, convinrent ensemble de veiller avec un soin extrême sur la petite maison de la rue Buade.

Ils décidèrent que durant le jour la jeune fille demanderait l'hospitalité aux dames ursulines, et que les nuits où Louis serait appelé au dehors par le service, François viendrait au logis.

Et comme il était déjà tard, Bienville prit congé et retourna au château.

M. de Frontenac y veillait encore. Bienville, lui ayant fait demander un moment d'entretien, lui raconta qu'une lettre partie du vaisseau amiral avait été apportée mystérieusement à Mlle d'Orsy. Comment avait-elle pu parvenir à sa destination? Était-ce par l'entremise d'un traître ou d'un espion?

--Le fait est grave, dit M. de Frontenac, et, si ce n'est un traître, l'espion qui pénètre ainsi dans nos murs est bien hardi; et je ne vois nullement par où quelqu'un peut s'introduire dans la place. J'ai fait poster des sentinelles partout où leur présence peut être requise. Mais je pensais, précisément avant votre arrivée, qu'il serait bon d'établir une barricade à l'entrée de la rue Sault-au-Matelot; car, à la faveur d'une nuit noire et de la marée haute, l'ennemi pourrait opérer un débarquement sur les bords de la rivière Saint-Charles et arriver, inaperçu, par la rue Sault-au-Matelot, jusqu'au pied de la côte de la Montagne. Je crois donc qu'il serait expédient de faire élever sans délai une barricade à l'endroit que je viens d'indiquer. Aussi vais-je donner mes ordres pour qu'on la commence immédiatement. D'ailleurs, dit le comte en congédiant le jeune homme, je vais voir à ce qu'on exerce une surveillance secrète.