Le matin du 17 octobre s'annonça sombre, humide et froid. Une forte brise de nord-est soulevait des vagues dans le port et les affolait en les irritant, tandis qu'une pluie fine et pénétrante jetait son manteau gris sur la ville engourdie.
Sept heures sonnaient au château, lorsque la sentinelle qui grelottait sur la terrasse, crut voir, au travers du brouillard, plusieurs embarcations se détacher des vaisseaux ancrés au milieu du fleuve. Le factionnaire se persuada bientôt, à n'en point douter, que ces chaloupes étaient chargées d'hommes. Aussitôt il donna l'alarme.
Nous avons vu que le château était bâti à l'endroit où est maintenant notre plate-forme. Située à quatre-vingts pieds au-dessus du niveau du fleuve et sur le sommet de la falaise, la maison du gouverneur général avait alors deux étages et cent vingt pieds de long, avec deux pavillons à chaque bout. La terrasse qui régnait en avant du château et regardait le fleuve et la basse ville, était longue de quatre-vingts pieds. Le château était irrégulier dans sa fortification, n'ayant que deux bastions situés tous deux à l'endroit où est maintenant le jardin du Gouverneur. Aucun fossé n'en défendait l'approche.
La garnison du château du Fort était de deux sergents et vingt-cinq soldats, outre la compagnie des gardes du gouverneur; celle-ci se composait d'un capitaine, d'un lieutenant et de dix-sept carabiniers.28
Dès que M. de Frontenac eut entendu le signal donné par la sentinelle, il s'empressa d'accourir. Et pourtant à peine avait-il pu reposer une heure, occupé qu'il avait été durant la nuit à donner ses ordres aux officiers. Le vieux militaire avait trop longtemps dormi sous la tente et au bivouac pour n'être pas brisé à cette vie d'alertes et de surprises qui est celle du soldat.
--Qu'y a-t-il? demanda le comte au factionnaire qui se tenait devant son chef, raide et au port d'armes.
--Il y a, monseigneur, répondit le soldat, que l'Anglais se prépare à prendre terre pour nous tomber dessus; voyez plutôt!
--Qu'on m'apporte ma lunette de longue-vue, demanda le gouverneur.
--La voici, monseigneur, lui dit bientôt une voix humble sortant d'un individu plus humble encore, qui courbait modestement l'échine devant le comte. Ce n'était autre que maître Saucier. Un bonnet de laine bleue, dont la mèche retombait paisiblement sur son oreille gauche, couvrait la tête du cuisinier, tandis que le classique tablier de sa caste dessinait les contours arrondis de son abdomen.
Maître Olivier avait très mal dormi durant la nuit précédente, ayant été berné par un cauchemar incessant. Il n'avait rêvé qu'assaut, saccage et massacre, et s'était réveillé baigné de sueurs froides, lorsque le jour commençait à poindre. Alors notre homme s'était levé tout de suite en essayant de chasser les idées sombres que ces rêves de la nuit suscitaient en lui. A peine entendit-il quelque bruit qu'il se mit à rôder dans les corridors du château. Aussi accourut-il un des premiers lorsque la sentinelle donna l'alarme. Puis ayant entendu le gouverneur demander sa lunette, il s'était empressé de l'aller quérir.
--Tiens! dit le comte, c'est vous, père Saucier! C'est bien, mais regagnez vos fourneaux, maintenant; car n'oubliez pas que j'aurai beaucoup d'hôtes à ma table d'ici à quelque temps. D'ailleurs, cet endroit-ci est très malsain pour un homme de votre corpulence.
--Jésus Dieu! je n'y pensais pas! fit Saucier en portant vivement les deux mains sur sa bedaine, comme s'il eût senti quelque biscaïen y faire une trouée.
Puis il prit sa course vers la cuisine.
M. de Frontenac braqua sa lunette sur la flotte, et resta quelques minutes à examiner les mouvements de plusieurs chaloupes ennemies qui se dirigeaient vers la terre.
--Vous aviez raison, mon brave, dit-il ensuite à la sentinelle; l'ennemi se prépare à débarquer. Allons! fit-il en se tournant vers quelques officiers qui l'avaient suivi, qu'on batte la générale et que chacun soit à son poste!
Alors un caporal tambour, escorté de deux soldats armés, parcourut toute la ville en sonnant la batterie d'alarme, tandis que, selon l'usage, tous les tambours de la place la répétaient à l'instant. Ce tapage mit en un moment le civil et le militaire en émoi.
Sir William Phipps avait compté sans l'orage et la marée pour le débarquement de ses troupes de terre.
Car le vent, prenant les embarcations en flanc, les entraînait vers la ville ou les poussait sur des brisants que la marée baissante laissait à découvert. L'un de ces bateaux, commandé par le capitaine Savage--Harthing était à son bord--parvint cependant, en forçant de rames, à se diriger vers la terre en droite ligne; mais le reflux laissa cette embarcation à sec entre la rivière Saint-Charles et l'église de Beauport; en vain voulut-elle regagner le large, il n'était plus temps.
Ceux qui la montaient se trouvèrent alors dans la plus critique des positions; car ils ne pouvaient plus communiquer avec les leurs, qui s'étaient empressés de rejoindre les vaisseaux. Leur situation était d'autant plus précaire qu'ils furent bientôt attaqués par quelques Canadiens qui accouraient déjà sur le rivage.29
Pendant plusieurs heures la barque anglaise, et ceux qui la montaient, souffrirent beaucoup d'une mousquetade bien nourrie dirigée sur eux par les habitants de Beauport que commandait leur seigneur M. Juchereau de Saint-Denis. Mais on dut se contenter de part et d'autre de s'attaquer de loin; car le terrain mouvant et vaseux des battures s'opposait à ce qu'on y pût marcher à l'ennemi sans danger.
Note 29: (retour) "On the next morning, we attempted to land our men, but by a storm were prevented, few of the boats being able to row ahead, and found it would endanger our men, and wet our arms; at which time the vessel Capt. Savage was in went ashore, the tide fell, left them dry, the ennemy came upon them." (Journal du major Whalley, commandant en chef des troupes de terre.)
Il serait impossible de rendre les accès de rage folle qui agitèrent Harthing durant tout ce temps. Certain que sa lettre avait été remise à Mlle d'Orsy la veille au soir, il sentait bien que ce message n'était pas de nature à lui concilier l'affection de la jeune fille et qu'il ne lui restait plus de ressource, pour parvenir à ses fins, qu'en la réalisation de ses menaces. D'ailleurs, il avait besoin de mouvement pour s'étourdir; et il était là, cloué sur un écueil, dans une complète inaction. Il appelait l'assaut de tous les vœux de son âme; et, loin de pouvoir y monter, il était, pour ainsi dire, assiégé lui-même, et exposé à tomber sous la fusillade que l'on entretenait du rivage contre le bateau qui le portait.
--Par Satan! grommelait-il, les éléments vont-ils donc se joindre aussi à tous les obstacles contre lesquels il me faut déjà lutter? Quelle puissance occulte te protége donc, Marie-Louise d'Orsy? ou quels démons acharnés contre moi me lient ainsi de leurs chaînes de fer? Tout semble conspirer contre moi: destins, préjugés, patrie, nature, ciel, enfer, tous me meurtrissent et m'écrasent et semblent s'égayer de ma longue agonie avant de jouir de mon dernier râle! Oh! allez! allez toujours! car je suis fort encore et je serai lent à mourir!
--Oh! que je l'aime! ajoutait-il; mais que je souffre au cœur!... J'ai du feu dans les veines!... Malédiction!...
Et ce supplice, d'autant plus insupportable qu'il était concentré, dura trois heures.
Aussi renonçons-nous à décrire l'état d'excitation du malheureux Harthing, quand la marée, venant déchouer leur bateau, permit aux Anglais de rejoindre la flotte.
Cependant l'émoi que la batterie de la générale avait jeté par la ville, y régnait encore. Tout le militaire était sous les armes, ainsi que les bourgeois en état de les porter. Pendant ce temps, les vieillards, les femmes et les enfants transportaient en grande hâte aux Ursulines leurs objets les plus précieux, voire même des marchandises, pour les mettre à l'abri dans les murs épais du couvent.30
Ce n'était que cris, confusion, vacarme et désordre depuis la "grande place" jusqu'au monastère des bonnes sœurs. Les rues des Jardins et du Parloir étaient encombrées de femmes et d'enfants, de meubles et d'effets, le tout criant, remuant et grouillant.
--Place donc! s'écriait dame Javotte Boisdon, robuste commère dont les reins solides et les jarrets musculeux pliaient à peine sous le poids d'un gros coffre où elle avait jeté pêle-mêle linge, habits, chaudrons et casseroles; mais rangez-vous donc, vous autres!
--Rangez-vous donc vous-même! riposte d'une voix aigre et chevrotante une petite vieille ridée et cassée qui chancelle sous la pesanteur d'un lit de plumes qu'elle traîne à la remorque.
--Allons! mère Picard, soyez tranquille, reprend l'autre. On ne déménage plus à votre âge; et vous auriez mieux fait de rester couchée sur votre paillasse que de la traîner avec vous.
--Et votre batterie de cuisine y gagnerait de passer par le feu, réplique la vieille; car il y a trop longtemps qu'elle n'a pas vu l'eau!
Dame Javotte irritée bouscule sa voisine, qui va donner de la tête dans la vitre d'une horloge; cette glace vole en éclats sur le dos d'un enfant qui la porte, tandis qu'un méchant clou, dont la pointe sournoise dépasse l'un des angles du coffre aux chaudrons, pénètre dans la couverture du matelas, qu'elle laboure dans sa longueur en y faisant une ample déchirure par où la plume s'échappe, roule sur la terre ou s'envole au vent. Et l'enfant de pleurer, la vieille de se lamenter, tandis que la gaillarde moitié du digne Boisdon continue son chemin sans remarquer le dommage qu'elle a fait.
Ici, un vieillard voulant mettre en sûreté les quelques jours qui lui restent à vivre, se traîne avec l'aide du faible bras de sa fille. Là, une jeune mère haletante, échevelée, emporte en courant un enfant à la mamelle et dont les yeux regardent avec étonnement la scène étrange qui les frappe.
Plus loin, c'est quelque pauvre invalide ou un moribond que l'on transporte sur une litière improvisée.
Partout le grotesque et le sublime, la faiblesse, l'empressement et l'effroi se heurtent et se poussent en tout sens dans la direction du monastère.
Tout à coup, la tête de cette cohorte alarmée s'arrête, ce qui occasionne un mouvement rétrograde parmi le reste de la cohue. Et les cris: Place! place! dominent le tumulte.
On se range instinctivement de chaque côté de la rue; on se pousse, on s'écrase avec des cris de douleur étouffés. Alors dans l'espace laissé libre s'avancent des prêtres en habits d'office et précédés de quelques enfants de chœur portant en procession un tableau de la sainte Famille. On s'en va le suspendre au clocher de la cathédrale pour mettre la ville sous la protection de la sainte Famille.31
Note 31: (retour) "Nous prêtâmes aussi en cette occasion notre tableau de la sainte Famille qui fut exposé au haut du clocher de la cathédrale, pour témoigner que c'était sous les auspices de cette famille et sous sa protection que l'on voulait combattre les ennemis de Dieu et les nôtres." (Annales des Ursulines.)
On s'incline au passage de la croix d'argent portée en tête du pieux cortège, et la confiance semble renaître dans les cœurs alarmés de ces êtres faibles et tremblants qui continuent d'avancer vers le monastère.
Mais si l'on voit la frayeur troubler cette partie naturellement timide des habitants de Québec, il n'en faut pas conclure que l'autre se laisse gagner par le mal souvent contagieux de la peur. Tous les citoyens auxquels leur âge le permet, se sont rangés sous les ordres de leurs officiers. Plus d'un vieillard en qui le souvenir des exploits d'autrefois ranime un reste de vigueur qui va s'éteignant, et bon nombre d'adolescents qu'un courage prématuré transporte, renforcent les rangs des miliciens rassemblés. Soldats du roi et volontaires attendent à leur poste que l'ordre de l'action soit donné: les troupes brûlant d'envie de donner l'exemple aux milices, et ces dernières frémissant d'ardeur de prouver aux autres que les enfants du sol sont encore Français.
Tous étaient répartis sur les différents points de la ville, d'après les ordres du gouverneur, qui attendait certains mouvements de l'ennemi pour se porter à sa rencontre. La majeure partie des troupes de ligne étaient concentrées sur la place d'armes, et s'amusaient à regarder une compagnie de miliciens composée des Québecquois âgés et mariés. Un capitaine exerçait ces derniers à manier l'arquebuse et le mousquet à mèche,32 et ce au grand plaisir des soldats de ligne, qui pouffaient de rire à chacune des bévues commises par messieurs les bourgeois. Le grand nombre de ces derniers montrait cependant beaucoup de bon vouloir et satisfaisait même l'officier chargé de les exercer. Mais il y avait pourtant un milicien qui le désespérait par ses balourdises; c'était le numéro treize du rang de serre-file, ou, si vous l'aimez mieux, notre connaissance Jean Boisdon.
Note 32: (retour) Aujourd'hui que l'on ne parle que de chassepots, ou de fusils à aiguille, il serait peut-être à propos de donner ici une idée des armes à feu de nos ancêtres.L'arquebuse, plus lourde que le mousquet (il y en avait qui pesaient de cinquante à cent livres) nécessitait l'emploi d'une fourquerie, ou fourche ferrée sur laquelle on appuyait l'arme pour viser plus sûrement. Ce bâton d'appui était ferré par le bas, afin de pouvoir être fixé solidement en terre, et fourni par le haut d'une béquille ou fourchette sur laquelle reposait l'arme que l'on voulait ajuster, et qui prenait alors le nom d'arquebuse à croc. On ne se servait pourtant des plus pesantes que sur les remparts.
Le mécanisme de l'arquebuse et du mousquet à mèche était très simple. L'extrémité inférieure de la platine portait un chien, nommé serpentin à cause de sa forme, entre les dents duquel on adaptait la mèche. En appuyant fortement sur la détente, on faisait jouer une bascule inférieure qui abaissait le serpentin avec la mèche allumée sur le bassinet, où il faisait prendre feu à l'amorce.
Les munitions de l'arquebusier étaient contenues dans un appareil nommé fourniment. Le fourniment était pourvu de plusieurs petits tubes en métal contenant chacun leur cartouche, et d'une poire à poudre renfermant une poudre très fine que l'on nommait pulvérin d'amorce.
Était-ce distraction ou gaucherie? pensait-il au risque à courir dans la ténébreuse affaire qu'il machinait avec Dent-de-Loup? La chronique ne le dit pas; elle constate seulement que notre homme était d'une maladresse désespérante.
--"Portez la main droite au mousquet,"33 commandait l'officier.
Note 33: (retour) Tous les commandements qui suivent sont exactement ceux dont on se servait au 17e siècle, dans l'armée française. Ils sont tirés d'un ouvrage intitulé: "Des travaux de Mars, par Alain Mannesson Mallet, maistre de mathématiques des pages de la petite écurie de Sa Majesté, ci-devant ingénieur et sergent-major d'artillerie en Portugal. Paris, 1684, 3 vol. in-16." Voir aussi Monteil, 3e vol., p. 188, édition de Victor Lecou, 1853.
Boisdon troublé cherchait sa main droite, qu'il confondait avec la gauche.
--"Haut le mousquet," continuait le capitaine.
Et l'aubergiste-soldat menaçait le ciel de son arme, qui dépassait celles de ses voisins de deux pieds.
"Joignez la main gauche au mousquet." Mais, numéro treize de serre-file, vous ne savez donc pas encore, à votre âge, distinguer votre gauche de votre droite? s'écriait l'officier impatienté.
Quelques instants après, comme le capitaine allait commander le feu à ses hommes, qu'il venait de disperser en tirailleurs, le cri: "Tirez!" arrêta sur ses lèvres; car il s'aperçut que Boisdon avait laissé la baguette dans le canon de son arme, qui menaçait le capitaine, placé à vingt pas en avant de sa compagnie.
--Mille bombardes! s'écria-t-il, ne voyez-vous pas, numéro treize de serre-file, que vous n'avez pas retiré la baguette du canon de votre mousquet, et que vous alliez m'en percer? Mais n'avez-vous pas entendu le commandement: "Tirez la baguette et remettez-la en son lieu?......" Animal de bourgeois, ajouta-t-il en aparté.
En voyant le danger à courir, s'ils continuaient à se tenir au bout des mousquets, les badauds qui se tenaient en avant de la compagnie, s'en éloignèrent respectueusement.
Les miliciens firent feu de leurs cartouches blanches, et l'on procéda au rechargement des armes.
La voix vibrante du capitaine cria de nouveau:
--"Prenez le fourniment"...... "Mettez-le dans le canon"...... "Remettez le fourniment en son lieu"...... "Tirez la baguette"...... "Bourrez"...... "Remettez la baguette en son lieu."...... Entendez-vous, numéro treize de serre-file?
Jusque-là, Boisdon, stimulé par les rires de ses camarades et les reproches de son commandant, ne s'exécutait pas trop mal.
--"Mettez la mèche sur le serpentin," continua le capitaine. "Mettez les deux doigts sur le bassinet"...... "Soufflez la mèche "......
Mais Boisdon négligea de couvrir le bassinet de ses doigts, précaution qui avait pour effet d'empêcher la poudre d'amorce d'y prendre feu. Aussi, quand notre homme souffla sur la mèche pour en raviver la flamme, une malencontreuse étincelle alla tomber sur la poudre d'amorce, qui s'enflamma en faisant partir le coup.
Or Boisdon se trouvait couvrir, comme disent messieurs les militaires, le numéro treize du rang de front, qui n'était autre que le cuisinier du château, Olivier Saucier. La gueule du mousquet de l'aubergiste (ce dernier se tenait trop en arrière de son rang) touchait presque la partie charnue terminant l'échine du pauvre Saucier. Aussi ce dernier reçut-il dans cette partie proéminente de son humanité, toute la charge, bourre et poudre, du mousquet de Boisdon.
--Ah! Jésus! mon Seigneur! je suis mort! crie le cuisinier, qui s'affaisse à terre comme une masse inerte, le poids de son gros ventre le faisant tomber la face en avant.
On accourt, on s'empresse autour du blessé, qui croit rendre l'âme par la plaie saignante.
--Vite! de l'eau! de l'eau! voilà que Saucier prend feu! s'écrie un milicien.
En effet le coup avait atteint le chef de si près, que la partie de ses chausses qui recouvrait l'endroit atteint avait pris feu et brûlait en grillant les chairs grasses qu'elles avaient pour mission de voiler pudiquement.
--Au secours! au secours! miséricorde! hurle Saucier.
Un soldat de ligne qui s'était approché, fend les rangs des miliciens et frappe de toutes ses forces du plat de la main sur la partie enflammée.
--Ah! ah! ah! fait Saucier en poussant de pitoyables gémissements à chacun des coups vigoureux que le malin soldat lui donne à dessein.
--Allons! mon vieux, laissez-vous faire, dit le militaire; sans quoi vous allez être incendié.
--Oh! je vais mourir!.....Je me.....meurs, crie le cuisinier d'une voix plaintive.
--Non, non, père, vous n'en mourrez point, repart le soldat, qui vient enfin d'arrêter l'action dévorante du feu. Vous en serez quitte pour ne point vous asseoir sur la dure pendant trois semaines. Ne craignez rien, mon brave, le cœur est loin!
Pendant ce temps, Boisdon ahuri regarde tantôt son mousquet, qu'il a laissé tomber à terre dans le premier moment de la surprise, et tantôt son ami qu'il vient de blesser si gauchement.
On fait un brancard sur lequel Saucier gémissant est transporté au château.
--Est-ce parce que je te dois dix écus, scélérat, que tu as voulu m'assassiner! dit à Boisdon Saucier qu'on emmène.
--Chacun à son poste, commande le capitaine instructeur... Serrez vos rangs!... Et vous, numéro treize de serre-file, vous n'êtes qu'une bête! Vous feriez mieux d'aller retrouver vos cruches, broc à vin!
Et voilà comment Boisdon fit ses premières armes.
Le plan de l'amiral anglais était de faire débarquer sur le rivage de Beauport quinze cents hommes qui devaient ensuite traverser la rivière Saint-Charles sur des chaloupes, et puis marcher contre la ville. Pendant ce temps, quelques vaisseaux s'avanceraient vers la place et feraient mine de la tourner pour simuler un débarquement à Sillery. Alors, les quinze cents hommes du major Whalley, commandant des troupes anglaises, s'élanceraient sur la ville, du côté de la rivière; une fois sur la hauteur, ils mettraient le feu à une maison, signal qu'on reconnaîtrait de la flotte en débarquant à la basse ville deux cents hommes qui s'ouvriraient un passage du port à la ville haute. Les assiégés, ainsi pris entre deux feux, ne sauraient où porter leurs coups, tandis que les deux détachements anglais se rejoindraient dans la place et cerneraient les habitants.
Mais la précipitation et l'inconséquence de l'amiral, ainsi que la vigoureuse résistance que rencontra Whalley, mirent ces projets à néant.
M. de Frontenac n'avait pas le dessein d'empêcher l'ennemi de prendre position sur terre. Il n'était décidé qu'à inquiéter, par quelque escarmouche, le débarquement des troupes anglaises pour les engager à se transporter de ce côté-ci de la rivière Saint-Charles, où il aurait donné contre elles avec ses forces, alors que la marée haute eût enlevé toute chance de fuite aux ennemis. De la sorte, ceux qui auraient échappé aux balles françaises n'auraient guère pu se préserver d'un bain forcé non moins dangereux.
Aussi le gouverneur n'envoya-t-il à leur rencontre, lorsqu'ils prirent pied à la Canardière, le 18 octobre, que trois cents hommes choisis parmi les troupes de Montréal et commandés par M. de Longueuil.
Du côté de Beauport, M. Juchereau de Saint-Denis, le seigneur du lieu, devait inquiéter les Anglais avec les soixante miliciens, ses censitaires, que, malgré son grand âge, il dirigeait en personne.
Nous verrons bientôt comment le major Whalley fut reçu avec ces quinze cents hommes par les trois cent soixante Canadiens. Suivons pour le moment cinq gros vaisseaux anglais, qui, l'amiral en tête, s'avancent formidables vers la ville.
Il pouvait être deux heures de l'après-midi lorsqu'ils jetèrent l'ancre pour s'embosser devant Québec.
Suivirent quelques minutes, employées à carguer les voiles. Et, soudain, d'innombrables éclairs jaillirent des sabords, comme autant de longs serpents de feu.
Au même instant, nos remparts et nos quais se couvrirent à leur tour de flamme et de fumée, tandis que de formidables détonations s'entre-choquaient dans l'air qu'elles faisaient vibrer d'un fracas terrible.
Alors une scène splendide anima la ville et la vallée de la rivière Saint-Charles.
C'était par une de ces belles journées d'automne où la saison du vent et de la pluie semble suspendre ses rigueurs comme pour nous faire souvenir de l'été qui n'est plus, et nous permettre d'oublier un moment les jours froids et sombres trop prompts à paraître.
Le ciel était pur et bleu, à l'exception d'une teinte purpurine et vineuse qui frangeait l'horizon sur la cime des monts lointains.
Les arbres qui ombrageaient encore à cette époque la vallée de la rivière Saint-Charles, exhibaient mille nuances variées jusqu'aux montagnes, que l'éloignement teignait d'un bleu pâle.
Partout, dans la vallée comme sur les monts, les feuilles des arbres, dont la sève était figée, se desséchaient sous les étreintes du froid et sous l'action des pluies d'automne.
Sur certains arbres du vallon, elles se paraient d'un rouge feu tranchant sur les tons plus pâles qui en doraient d'autres. Sur le plus grand nombre, elles n'avaient qu'une teinte jaune clair. Enfin, on voyait encore, çà et là, quelques rameaux conserver un reste de verdure.
Mais pour contraster avec ce riche deuil de la nature, ce n'était partout que bruit et mouvement.
Dans les intervalles de chaque décharge d'artillerie, on entendait au loin crépiter la fusillade; car tandis que les vaisseaux de Phipps jetaient l'ancre devant la ville, les troupes commandées par Whalley et portées sur une multitude de bateaux et de chaloupes, forçaient de rames vers la terre, où elles paraissaient être chaudement reçues. Ce bruit distant de mousqueterie se confondait avec les détonations plus bruyantes du canon, roulant de roche en roche, de vallon en vallon, pour aller se perdre enfin dans les lointaines Laurentides comme le grondement d'un tonnerre décroissant.
Enfin, on entendait de temps à autre, au-dessus de la ville, le sifflement des boulets anglais, qui se frayaient dans l'air un bruyant passage.
Si le feu de la flotte était bien nourri, celui de nos cinq batteries ne l'était pas moins, ce qui étonnait beaucoup les Anglais. Car ayant capturé, près de l'île d'Anticosti, madame Lalande et mademoiselle Joliette,34 les ennemis leur avaient demandé si Québec était bien défendu. Ces dames avaient dit que non, ajoutant même que le peu de canons qu'il y avait dans la place étaient démontés et à moitié enfouis dans la terre et le sable. Mais quand nos boulets de dix-huit et de vingt-quatre se mirent à hacher les cordages, à casser la mâture, à fracasser les bordages, à trouer la coque des vaisseaux et à décimer les équipages, les assiégeants durent modérer la joie prématurée que la réponse de leurs prisonnières leur avait causée. Et faisant venir les dames, ils leur montrèrent quelques-uns de nos projectiles, en disant: Sont-ce là les boulets de ces canons que vous disiez enterrés dans le sable?35
Mais si l'on voit notre artillerie faire du dégât sur la flotte ennemie, il n'en faut pas conclure que les effets de la sienne soient aussi dommageables à la place assiégée. Bien au contraire, jamais ville bombardée ne souffrit moins du boulet. A peine y eut-il quelques hommes blessés, dont un seul mourut. Ce dernier était un écolier; il fut atteint par un boulet qui le frappa après avoir ricoché sur le clocher de la cathédrale.
La Hontan rapporte que pendant tout le bombardement, qui dura la plus grande partie de l'après-midi du 18 octobre pour recommencer le matin et finir le soir du 19, c'est à peine si les projectiles ennemis firent pour cinq à six pistoles de dommage aux maisons.
Et pourtant, il devait pleuvoir des boulets par toute la ville, puisque la sœur Juchereau de Saint-Ignace raconte, dans l'Histoire de l'Hôtel-Dieu, qu'il en tomba tellement sur le terrain des révérendes mères, que celles-ci "en firent tenir jusqu'à vingt-six en un jour à ceux qui avaient soin des batteries, pour les renvoyer aux Anglais."
Aux Ursulines, un boulet rompit la fenêtre et le volet d'un dortoir et vint, sans respect pour cet inviolable asile, tomber au pied du lit d'une jeune pensionnaire. Un autre projectile, non moins impudent, souleva puis emporta gaillardement le coin du tablier de l'une des sœurs. "Quantité d'autres boulets," dit la narratrice des annales de la communauté, "sont tombés dans nos cours, jardins et parcs; mais, par la grâce et protection de Dieu, personne n'en a été blessé; nous en avons été quittes pour la peur."
Le fait suivant, rapporté dans l'Histoire de l'Hôtel-Dieu, explique, jusqu'à un certain point, l'inhabileté singulière des artilleurs anglais. Il paraît que ces derniers, ayant aperçu le tableau de la Sainte-Famille suspendu au clocher de la cathédrale, interrogèrent encore leurs prisonnières à cet égard. Celles-ci leur répondirent que ce n'était sans doute qu'un pieux talisman que les fervents catholiques de la ville avaient placé là pour la protection de leurs personnes et de leurs demeures.
Les susceptibilités religieuses des marins et des soldats protestants qui montaient la flotte anglaise, s'irritèrent de ce que nos frères dissidents ont toujours appelé une grossière superstition. Et le tableau servit de but à leurs projectiles. Mais en vain ces nouveaux iconoclastes pointèrent leurs pièces avec le plus grand soin et tirèrent un grand nombre de coups sur le cadre, aucun projectile n'atteignit son but. Cela fit que tous leurs boulets qui prirent cette direction élevée passèrent par-dessus la ville, et allèrent s'enfouir inoffensifs dans le terrain alors inoccupé de nos faubourgs.
Tandis que les ennemis perdent leur temps et leurs munitions de la sorte, nos artilleurs canadiens, loin de tirer comme eux leur poudre aux moineaux, pointent en plein bois sur les flancs rebondis des vaisseaux anglais.
Les deux batteries servies par MM. de Maricourt et de Sainte-Hélène font surtout des merveilles.
--Allons! courage, enfants, dit le capitaine de Maricourt à ses hommes pour les animer. Chargez vite, mais sans précipitation.
--Ayez pas peur, mon capitaine, lui répond un vieux marin, nous allons lui pratiquer une si grande gueule à ce gredin de vaisseau amiral, qu'il ira bientôt boire à la grande tasse.
Maricourt de rire, et se tournant vers son frère:
--Bien tiré, Bienville! dit-il à ce dernier, qui était chargé, avec Louis d'Orsy, du commandement des deux autres canons de la batterie.
Puis revenant à ses propres pièces:
--Chargez!... Pointez!... Feu! crie-t-il.
Sans relâche l'airain hurle, bondit et tonne en vomissant soufre et mitraille.
Cet ouragan de fer et de flamme dura sans discontinuer jusqu'au soir; mais quand l'obscurité ne permit plus de bien pointer les pièces, on cessa le feu des deux côtés.
Il n'y a pas à douter que, s'il eût été donné à Maricourt d'arrêter la marche du soleil à l'instar de Josué, il se fût trouvé le plus heureux des hommes. Mais l'amiral Phipps en eût été bien marri; car ses vaisseaux faisaient eau de partout, troués qu'ils étaient en maints endroits dans leurs œuvres vives.
Il pouvait être huit heures, lorsque le dernier écho de la dernière détonation s'éteignit au loin dans l'ombre crépusculaire qui déjà couvrait la plaine et les montagnes.
Bientôt vint la nuit silencieuse et sereine. Groupés alors autour de leurs pièces, les artilleurs français voulurent compter leurs pertes; mais pas un soldat ne manquait à l'appel.
En attendant qu'on les vînt relever du service, les officiers et les soldats causaient entre eux.
Assis à terre, auprès des canons, les artilleurs de Maricourt, le brûle-gueule aux lèvres, fument en échangeant des quolibets sur la maladresse montrée par les Anglais.
Mais ils ne parlent qu'à voix basse, vu que les vaisseaux ennemis ne sont pas loin de terre et que le canon rapproche singulièrement les distances. Bien que la nuit soit froide, on ne leur a point permis d'allumer de feu, de peur que l'ennemi ne s'en serve comme d'un point de mire. Aussi sont-ils tous plongés dans une obscurité tempérée seulement par la lumière des étoiles, et ne présentent-ils tous au regard que des groupes indécis et se mouvant dans l'ombre. Parfois cependant, le feu de quelque fourneau de pipe, venant à percer la cendre du tabac embrasé, jette une lueur fugitive sur la mâle figure de l'un des fumeurs.
MM. de Maricourt, de Bienville et d'Orsy, appuyés tous trois sur un affût de canon, devisent à voix basse.
--Il y a maintenant une couple d'heures que la mousqueterie a cessé là-bas, dit Maricourt.
--Oui, répond d'Orsy; mais le silence régnant partout depuis, il est difficile de conjecturer si l'ennemi a pris position sur terre ou s'il a été forcé de se rembarquer.
--Regardez donc, interrompt Bienville dont les yeux sont fixés depuis quelques moments dans la direction de la rivière Saint-Charles. Ne sont-ce pas des feux de bivouac qu'on allume là-bas, sur les hauteurs de la Canardière, et à mi-chemin entre Beauport et la ville?
--Eh! vive Dieu! tu as raison, Bienville, répond d'Orsy.
En effet, plusieurs feux rapprochés les uns des autres, semblaient jaillir successivement des hauteurs de la Canardière; et de dix qu'ils étaient tout d'abord, il y en eut bientôt vingt, cinquante, puis enfin cent et plus.
--Alors, les Anglais sont campés là, reprend Bienville; car les milices de Beauport ont dû regagner leur village ou retraiter vers la ville avec les hommes de M. de Longueuil. D'ailleurs, ceux-ci seraient-ils réunis, ce grand nombre de feux leur serait inutile. Mais je m'étonne de ce que mon frère36 et ses hommes ne soient pas encore de retour.
En ce moment, un roulement de tambours, d'abord éloigné, mais se rapprochant de plus en plus, frappe l'oreille des officiers.
--Ce bruit vient, je crois, du Palais,37 dit le capitaine. Alors, ce sont nos gens qui reviennent du combat; et nous aurons bientôt des nouvelles par Bras-de-Fer.
Le roulement des tambours se rapprochant de plus en plus, on put distinguer bientôt un air sémillant joué par quelques fifres qui les accompagnaient en jetant leurs rires aigus au vent du soir.
Dix minutes plus tard, un canonnier que M. de Maricourt avait placé en sentinelle à quelques pas des pièces, entendant quelqu'un s'engager sur le quai, arma le mousquet qu'il portait et dont la mèche brûlait lentement entre les dents du serpentin.
Il épaula son arme et cria:
--Qui vive!
--France et Bras-de-Fer.
La réponse de l'arrivant excita l'hilarité générale; mais, comme son nom n'avait aucun rapport avec le mot d'ordre, le capitaine dut aller au-devant du nouveau venu pour le reconnaître d'une manière plus officielle.
--Qui va là? demanda-t-il à l'arrivant, que le mousquet de la sentinelle tenait toujours à distance respectueuse.
--C'est moi, Pierre Bras-de-Fer, mon capitaine, répondit l'autre.
--Avance à l'ordre, Pierre Bras-de-Fer, reprit Maricourt.
Le factionnaire releva son mousquet, et une espèce de géant se rapprocha du capitaine en deux enjambées.
--D'où viens-tu donc, à pareille heure? lui demanda l'officier.
--Du feu, mon capitaine. J'ai à peine eu le temps d'arrêter une minute chez Boisdon, pour me glisser une petite larme dans le gosier, que j'avais aussi sec que de l'amadou d'un an. C'est que, voyez-vous, mon capitaine, on en a mangé de la poussière aujourd'hui, sans compter le reste. Je vous assure qu'on s'est joliment escrimé là-bas; joint à cela que...
--C'est bon! c'est bon! bavard, interrompit M. de Maricourt. Mais il n'est rien arrivé de fâcheux à mon frère M. de Longueuil?
--Non, Dieu merci. Mais ce pauvre M. de Clermont!...
--Comment! qu'entends-tu dire? s'écrièrent à la fois tous ceux qui étaient présents.
--Atteint d'une balle et mort à mon côté!
--Mort! répétèrent les assistants sur tous les tons d'une émotion douloureuse.
Tandis que cette nouvelle attriste tous les auditeurs, donnons quelques détails sur Bras-de-Fer, et les motifs qui lui ont fait quitter sa compagnie durant la journée.
Pierre Martel, surnommé Bras-de-Fer, avait trente-cinq ans, six pieds de haut, un physique assez agréable, avec une langue des mieux pendues. Sa figure sympathique et placide annonçait plutôt la bonté que toute autre chose. Aussi les malins disaient-ils, mais bien bas, que Pierre était plus fort des bras que de la tête; ce qui n'empêchait pourtant pas qu'il eût, lors d'une rencontre avec les Iroquois, reçu en plein crâne un coup violent de tomahawk, lequel avait rebondi et glissé sur l'os, ne laissant d'autre marque de son passage qu'une grande balafre qui descendait, en séparant les chairs, jusqu'à l'œil gauche. Voilà probablement ce qu'aurait répondu Pierre à celui qui aurait osé lui laisser entrevoir la différence qui pouvait exister entre la force de sa tête et celle de son bras.
Car notre homme ne se fâchait pas aisément. La colère était si profondément enfouie dans ce robuste corps, qu'il fallait du temps, voire même de la patience, pour l'en faire sortir. Mais une fois irrité, il était terrible. On ne se souvenait de l'avoir vu fâché qu'en deux occasions seulement, et voici ce qui s'en était suivi.
Il labourait un jour certain champ pierreux et accidenté, avec deux bœufs dont l'un traînait la charrue pour la première fois. Ce dernier, dont la jeunesse et l'ardeur s'alliaient mal avec la marche lente et grave de son vieux compagnon, était toujours hors de la voie, marchant lorsqu'il fallait arrêter ou s'arrêtant quand il aurait dû avancer. Pendant tout le jour, Pierre l'avait plus ou moins contenu au moyen de l'aiguillon, sans qu'aucun mouvement de colère démentît sa patience. Mais l'animal récalcitrant ayant, sur le soir, cassé tout à coup le joug qui le retenait à la charrue, Pierre finit par s'impatienter, et, de sa main gauche, le saisissant par une corne, il lui asséna de la droite le plus formidable coup de poing qui ait jamais broyé le front d'un taureau. L'animal tomba mourant aux pieds du jeune homme, étonné seulement d'avoir mis un tel emportement dans sa correction. C'est alors qu'on lui donna le surnom de Bras-de-Fer.
Six ans après, lors d'une course à travers les forêts, Pierre, devenu coureur des bois, fut fait prisonnier avec son jeune frère, par dix Iroquois qui rôdaient dans les environs du lac Saint-Pierre, près duquel ils chassaient tous deux. Sur le soir, les sauvages lièrent leurs captifs à des poteaux de chêne solidement plantés en terre; et, jugeant que Pierre, le plus robuste des deux, souffrirait plus longtemps la torture, ils le gardèrent comme pour le dessert. Commençant par son frère, l'un des sauvages s'avança vers ce dernier avec une hache rougie au feu et la lui appliqua tranquillement sur la poitrine mise à nue.
--Quarante mille tripes de démons! s'écrie Pierre qui ploie son corps en deux, et, le relevant d'un puissant effort, arrache de terre le poteau qui le retient et rompt les liens dont il est garrotté. Saisissant le pieu, il en assomme quatre sauvages sur place en autant de tours de main. Tandis que les autres Iroquois épouvantés croient sans doute avoir affaire à quelque manitou redoutable, Pierre rend son frère à la liberté et reprend le chemin du pays.
Il était né à Beauport, en 1655, d'un pauvre cultivateur de l'endroit. A douze ans, se voyant l'aîné d'une dizaine de marmots dont le nombre ne paraissait pas devoir en rester là, grâce à la jeunesse38 de dame Martel et à la vigueur de monsieur son père, Pierre quitta la maison paternelle et alla prendre du service à Montréal chez M. Charles LeMoyne, père de notre héros François de Bienville.
Il y demeura jusqu'à l'âge de vingt-six ans, partageant quelquefois les jeux et souvent les escapades des fils aînés de M. LeMoyne, ou berçant sur ses genoux les plus jeunes, à mesure qu'ils arrivaient. Dame! était-il fier aussi, de dire à quiconque voulait l'entendre, qu'il avait couru les bois avec MM. d'Iberville, de Sainte-Hélène et de Maricourt, à l'insu de leurs parents, alors qu'ils étaient trop jeunes encore pour le faire sans un danger inutile. Les larmes lui venaient aux yeux quand il ajoutait qu'il avait maintes fois endormi dans ses bras François de Bienville enfant, en lui chantant une ballade des temps passés.
Au sortir de chez M. LeMoyne, Pierre se fit coureur des bois, par goût d'abord, ensuite par nécessité. Pendant huit ans, il battit les immenses forêts du Canada, des colonies anglaises et de la Lousiane, tantôt chassant, guerroyant, bivouaquant ou dormant sous un ouigouam ami, tantôt poursuivi, traqué, serré de près par les Iroquois, qui le connaissaient tous à la justesse de son coup de feu et à la force musculaire de ses bras puissants.
Mais les lois étant devenues très sévères, en ce temps-là, contre les coureurs des bois, et la famille LeMoyne lui ayant offert une charge de fermier, Pierre accrocha son vieux mousquet dans la cuisine de son ancien maître; c'était en 1689.39
Un des premiers à s'enrôler l'année suivante, il obtint de servir dans la compagnie de la marine dont M. de Maricourt était capitaine et Bienville enseigne.
Vrai type de ces bons serviteurs d'un temps qui n'est plus, Pierre avait voué un attachement sans bornes à ses maîtres, et ne se sentait heureux qu'autant qu'il les pouvait partout suivre et servir.
Voici maintenant par quelle circonstance il était absent de son poste dans l'après-midi du 18 et qu'il avait assisté à l'engagement qui eut lieu à la Canardière entre les Canadiens et les Anglais.
M. de Frontenac, voulant garder près de lui les Québecquois pour la défense de la place, envoya, comme nous l'avons déjà vu, M. de Longueuil et trois cents hommes de Montréal à la rencontre du major Whalley. Mais comme aucun des premiers ne connaissait la Canardière, ni les abords de la ville, le gouverneur fit demander à M. de Maricourt de vouloir bien lui envoyer Bras-de-Fer, natif de l'endroit, pour guider M. de Longueuil et ses gens; ordre auquel Pierre Martel s'était aussitôt rendu.
--Allons! Pierre, dit M. de Maricourt en essuyant du revers de la main une larme brûlante que la fatale nouvelle de la mort du chevalier de Clermont avait fait rouler sur sa joue, dis-nous comment il est tombé, et ce qui s'est passé là-bas cette après-midi.
--Bien volontiers, mon capitaine; mais j'éprouve le besoin de fumer une touche, et si ça vous est égal...
--C'est bon! fais vite et commence.
--Ah! les satanés gredins d'Anglais! s'écria Pierre, après avoir vainement cherché dans toutes ses poches; il m'ont fait perdre ma blague, une blague toute neuve et taillée dans la peau d'un petit loup marin que j'assommai l'année passée sur l'île à M. Sainte-Hélène.40 Ah! qu'il m'en tombe sous la patte un de ces Englishs, et si je ne me fais pas un sac à tabac du meilleur de sa peau, je veux être scalpé à la Toussaint. Voyons, vous autres, chargez-moi ma pipe.
Vingt bras se tendirent vers Pierre Martel, qui, après avoir allumé son brûle-gueule, s'assit sur l'affût d'un canon et fit à ses auditeurs attentifs le récit qui va suivre.
--Eh bien! donc, commença Bras-de-Fer, vous savez qu'il pouvait être comme une heure, lorsque nous laissâmes la ville, tambour battant et l'arme au bras. Après avoir traversé la rivière Saint-Charles dans le bac des Sœurs, nous suivons quelque temps la grève pour piquer ensuite à travers le bois jusqu'au sud d'une petite rivière qui se décharge dans le fleuve.41
A peine sommes-nous embusqués sur la bordure du bois, que le seigneur42 nous fait avertir par mon petit frère Jacquot--un vrai lutin du diable, qui n'a que treize ans et joue déjà de l'arquebuse comme un homme fait--qu'il s'est caché avec soixante de ses gens à deux cents pas au nord du ruisseau. Il nous fait savoir que les chaloupes anglaises jetteront probablement leur monde sur les bords du cours d'eau; car il a vu un de leurs canots en sonder l'embouchure au petit jour. Alors il nous sera facile de leur tomber dessus en nous entendant avec lui pour les prendre entre deux feux.
--C'est bon! répond M. de Longueuil à Jacquot. Mais dis à ton capitaine qu'il laisse les ennemis gagner de mon côté, vu que j'ai cinq fois plus d'hommes que lui.
--Monsieur! mon capitaine n'a pas peur, répond effrontément ce satané Jacquot, et si l'Anglais vient de notre bord, laissez-nous faire; le temps des prunes est passé, mais on lui fera manger des noyaux tout de même.
--Allons, décampe, lui dit en riant M. de Longueuil après lui avoir tiré l'oreille. Jacquot fait la grimace du côté de l'Anglais et disparaît comme un renard à travers le fourré.
Il n'y a pas une demi-heure que nous sommes à l'affût, quand cinquante chaloupes remplies d'Anglais nagent vers la terre. Mais la mer a baissé, et il leur faut débarquer à quelques arpents du rivage, hors de la portée de nos mousquets.
--Oh! quel dommage que la lisière du bois soit si loin d'eux! murmure notre commandant, qui m'a fait placer à côté de lui pour profiter de ma connaissance des lieux.
En effet, les goddem, forcés de se jeter à l'eau jusque sous les bras,43 parce que leurs bateaux s'échouent dans le sable, gagnent la terre sans ordre et pêle-mêle comme des moutons. Mais une fois là, pourtant, ils reforment leurs rangs et se dirigent au pas vers nous. On aurait entendu bâiller une mouche tant nous étions tranquilles dans notre cachette. L'ennemi n'est plus qu'à cinquante pas de nous.
--Attention! enfants, nous dit à demi-voix notre commandant. Visez bien chacun votre homme. En joue! Feu! Brrrrr, près de quatre cents balles, car les hommes de M. Juchereau ont fait feu avec nous, sortent en sifflant du milieu des broussailles et tapent au beau milieu des hérétiques, dont cinquante au moins mordent la poussière.
Pendant que l'ennemi surpris tourne les talons et fait mine de nous souhaiter le bonsoir,44 nous chargeons, tirons, puis rechargeons encore.
Mais les Anglais semblent se remettre un peu et font feu sur nous, c'est-à-dire au-dessus; car ils tirent à hauteur d'homme, et nous sommes tous couchés à plat ventre. Bien visé! fameux! mes mignons! que je leur dis. Puis, apercevant un petit officier dont les cheveux sont rouges comme l'habit qu'il porte, je lui envoie une dragée dans sa vilaine boule. Vlan! le voilà les jambes en l'air. Eh! c'est comme ça qu'on tire, mes amours! que je leur redis, en donnant à gober une autre balle à la gueule de mon mousquet qui a faim de tuer.
Les Anglais, qui voient que le feu est moins nourri du côté de M. Juchereau, s'élancent au pas de course dans cette direction.
--Debout, enfants! s'écrie notre capitaine; suivons-les et feu sur eux!
Alors, on se disperse en tirailleurs, et, cachés, qui derrière un arbre, qui à l'abri d'un rocher, on fait descendre sa garde à plus d'un habit rouge.
Pendant qu'on serre ainsi l'ennemi de près, M. Juchereau nous a rejoints avec sa troupe. Le vieillard45 a encore bon pied et bon œil, je vous assure; car il se tenait à côté de nous, sautant comme un jeune homme par-dessus les mares d'eau et les cailloux, et faisant le coup de feu comme vous et moi.
Nous sommes une trentaine d'hommes réunis autour de M. de Longueuil, et comme nous nous trouvons les plus près de l'ennemi et que nos coups portent mieux, nous attirons bientôt l'attention des Anglais. Ils tirent sur nous et rechargent leurs armes en courant. A la première décharge qu'ils ont faite de notre côté, une balle est venue casser la tête du jeune M. de Latouche.46 Il rend l'âme dans les bras de deux de ses censitaires, qui le chargent sur leurs épaules pour l'emporter hors du champ de bataille.
J'avertis plusieurs fois M. de Clermont, qui nous avait suivis comme volontaire, de ne pas trop s'exposer, et de se cacher derrière un arbre ou une butte pour tirer plus sûrement et sans danger. Mais l'imprudent jeune homme ne m'écoute point; aussi reçoit-il une balle qu'un damné Iroquois--ah! si jamais je le rencontre, ce particulier-là!...--lui envoie en pleine poitrine; puis il vient tomber dans mes bras en me disant d'une voix à faire pleurer: "Mes adieux à mon père... à Bienville... à d'Orsy..." Et il meurt. Je le charge sur mon dos et l'emporte au travers du bois avec moi.
Quand je rejoignis les autres, une balle venait de casser le bras au seigneur Juchereau. Mais le vieux capitaine, qui est aussi brave que l'épée du roi, n'a pas voulu quitter son poste; et il a continué de commander ses hommes, tandis que son bras droit pendait sans vie à son côté.
On s'est ainsi battu jusqu'à six heures, fusillant l'Anglais qui n'osait s'engager dans les bois à notre poursuite. Alors un corps de troupe, envoyé par le gouverneur, est venu appuyer notre retraite, qui s'est faite en combattant toujours; car les ennemis, qui cherchaient sans doute un lieu de campement, ne se sont arrêtés qu'à la ferme où vous voyez leurs feux.
Après avoir retraversé la rivière Saint-Charles, je fis un brancard et j'emportai, avec mes camarades, le corps de M. de Clermont jusqu'à l'Hôtel-Dieu, où nous l'avons laissé pour y être enterré.
--Combien d'hommes avez-vous perdus? demanda M. de Maricourt, après un assez long silence.
--Oh! pas beaucoup, mon capitaine. A part M. de Clermont et M. de Latouche, nous n'avons eu que dix à douze blessés.47
--Connaît-on les pertes de l'ennemi?
--Oui, mon capitaine; quelques coureurs des bois que M. de Longueuil avait envoyés sur le champ de bataille pendant que nous revenions vers la ville, nous ont rejoints comme on y rentrait. Ils disent qu'il y a cent cinquante ennemis48 sur le carreau, depuis le camp des Anglais jusqu'au lieu où ils ont débarqué.
On entendit en ce moment le bruit des pas d'une patrouille qui s'avançait vers le quai. On échangea le mot d'ordre, et il se trouva que les arrivants étaient chargés d'apporter des vivres à la compagnie. M. de Frontenac envoyait aussi un officier pour commander le poste durant l'absence des chefs laissés libres d'aller prendre quelques heures de repos.
Bienville qui, tout le jour, avait conçu mille inquiétudes au sujet de Marie-Louise, reprit avec empressement, mais seul, le chemin de la haute ville. Car MM. de Maricourt et d'Orsy restaient quelques instants de plus sur le quai pour présider au partage des rations et donner leurs instructions à l'officier chargé de les remplacer.
De noirs pressentiments serraient le cœur de François; il lui semblait qu'un malheur menaçait sa fiancée. La lettre de John Harthing n'était pas de nature à rassurer Bienville. Aussi se dirigea-t-il en grande hâte vers la demeure de Louis d'Orsy.