CHAPITRE X

NUIT TERRIBLE.

Un peu avant l'heure où Bras-de-Fer faisait son apparition sur la plate-forme défendue par la batterie de Sainte-Hélène, Harthing, qui était attaché à l'expédition de terre, se présentait devant le major Whalley, son commandant.

Ce dernier avait établi son camp à peu près à un mille en deçà de l'endroit où ses troupes étaient débarquées, et à un demi-mille au nord de la rivière Saint-Charles. Afin de pouvoir surveiller les mouvements de la flotte et d'assurer au besoin sa retraite, le major avait fait placer, durant la nuit, un tiers de ses troupes au lieu même du débarquement. Son quartier général occupait une ferme, où les soldats purent se mettre à l'abri dans les quelques bâtiments qui s'y trouvaient.

Lorsque John Harthing parut devant son chef, celui-ci, installé dans la meilleure pièce de la ferme, causait avec quelques officiers. Voyant que son lieutenant désirait lui parler et qu'il restait à l'écart, Whalley le rejoignit et, l'entraînant à quelques pas du groupe d'officiers qui composaient son état-major:

--Eh bien! monsieur Harthing, avez-vous des renseignements à me donner, lui demanda-t-il?

--Non, monsieur, répondit l'autre. Mais si vous voulez me donner congé ce soir, peut-être réussirai-je mieux aujourd'hui que Dent-de-Loup hier.

On se souvient que le lieutenant avait fait tolérer la présence du sauvage sur la flotte, sous prétexte que ce fidèle allié offrait à s'introduire dans la ville pour y découvrir un endroit faible par où l'on pourrait y pénétrer par surprise.

Aussi lui avait-il d'abord été facile de rendre plausibles aux yeux de ses chefs, la première reconnaissance de Dent-de-Loup et l'expédition de la veille, où celui-ci avait donné à Boisdon la lettre remise par ce dernier à Louis d'Orsy.

Mais, comme on le peut bien croire, ces démarches n'ayant pas beaucoup profité à l'utilité générale des assiégeants, vu que Harting ne donnait sur ces deux tentatives que d'évasives réponses, les chefs de l'expédition retirèrent aussitôt leur confiance à ces vaines sorties nocturnes. Aussi Whalley répondit-il froidement à son lieutenant:

--D'après le résultat de vos premières tentatives, il est difficile, monsieur, d'augurer mieux d'une nouvelle. Cependant je veux bien vous laisser libre de faire un dernier effort; mais si la réussite ne vient pas cette fois à votre aide, il me faudra vous empêcher d'exposer inutilement votre vie.

--Aussi est-ce bien mon intention, monsieur, de vous demander congé seulement pour ce soir. Mais, vous plairait-il de me donner le mot de passe, afin de ne pas être retardé par nos sentinelles?

--Le mot d'ordre est: "Prenez garde," dit Whalley qui regarda froidement Harthing.

Celui-ci ne put supporter ce coup d'œil inquisiteur, et après avoir salué profondément, il sortit.

A peine eut-il franchi le seuil et refermé la porte de l'habitation, qu'un homme surgit devant lui: c'était Dent-de-Loup.

Le lieutenant s'attendait à cette apparition, car il dit au sauvage:

--C'est bien! suis-moi.

L'autre, qui portait un petit baril sous son bras gauche, emboîta le pas derrière Harthing.

Ils marchèrent ainsi pendant un quart d'heure, sans rien dire autre chose qu'une courte réponse au qui-vive des sentinelles. Lorsqu'ils eurent laissé derrière eux le dernier factionnaire, placé en enfant perdu à quelque distance du camp, Dent-de-Loup prit le premier la parole.

--Mon frère pâle ne se souvient plus, dit-il à Harthing, que nous avons fumé tous deux le calumet du conseil dans son ouigouam du grand village des blancs.49

--Et pourquoi ne m'en souviendrais-je pas?

Note 49: (retour) Boston.

--Parce qu'il semble au chef qu'il est plutôt l'esclave que l'allié de son frère au visage pâle.

Harthing se mordit les lèvres. Bien que ce fût la première fois que Dent-de-Loup se plaignît du rôle passif que son allié lui avait fait jouer jusqu'alors, il importait beaucoup aux projets du lieutenant que le chef ne se révoltât point au moment où l'Anglais croyait prévoir le succès de ses intrigues. Aussi, maîtrisant l'inquiétude que la brusque sortie de l'Agnier suscitait en lui, répliqua-t-il d'une voix calme:

--Mon frère croit-il, par hasard, que je veuille le tromper?

Le Chat-Rusé ne répondit pas.

--Alors, fit Harthing en s'arrêtant, le chef est libre d'abandonner un ami, s'il est le jouet d'un tel soupçon.

--Les hommes blancs sont prompts comme la balle de leurs mousquets, dit le sauvage. Non, le désir du chef n'est pas de trahir un frère avec lequel il a fumé le calumet du conseil. Mais il voudrait bien savoir s'il pourra travailler bientôt à l'accomplissement de ses propres projets; ce dont son frère blanc a su le détourner jusqu'à ce jour.

Harthing, craignant de se fermer tout accès dans la ville, avait en effet défendu jusqu'alors à Dent-de-Loup de donner cours à ses idées de vengeance.

--Si j'ai jusqu'à présent agi de la sorte, répondit Harthing refoulant en lui toute la mauvaise humeur que lui causaient les trop justes plaintes de l'Iroquois, c'est que j'ai voulu rendre plus sûre la vengeance que nous désirons exercer tous deux sur nos ennemis.

--Le pauvre homme des bois ne saurait comprendre ces belles paroles.

--Eh bien! que mon frère écoute et il se convaincra de ma sincérité à son égard. N'est-ce pas bien commencer à se venger des Français que d'enlever la jeune fille pâle? N'y a-t-il pas deux hommes qui pleureront des larmes de sang lorsque la jeune fille aura disparu? Sans compter qu'elle-même......

Dent-de-Loup sembla convenir tacitement de cette assertion; car il se rapprocha du lieutenant et parut attendre avec le plus vif intérêt ce que celui-ci allait ajouter.

--Mais pour faire réussir ce premier plan, continua l'Anglais satisfait d'un tel avantage, il faut retarder un peu l'exécution des autres. Car si tu avais tué d'abord quelques Français, nous ne pourrions maintenant nous introduire dans la place; et pour un ou deux ennemis que tu aurais occis, au grand risque de ta propre vie, il nous devenait impossible d'empoisonner les jours de ceux qui vont bientôt ressentir les effets de notre colère. Or ces derniers souffriront plus et pendant plus longtemps de la catastrophe qui les va frapper par notre main, que les quelques malheureux que tu aurais massacrés et dont la peine se serait terminée avec la mort.

--Le manitou de la vengeance parle par ta bouche, repartit l'Agnier convaincu.

--Mais une fois la jeune fille enlevée, dit Harthing en terminant, je jure à mon frère, sur les mânes sacrés de mes aïeux, que, loin d'arrêter le couteau du chef sur le cœur d'un ennemi, je l'aiderai moi-même à l'y enfoncer plus profondément encore!

Le serment fait par Harthing et que les sauvages ont toujours regardé comme inviolable, rendit toute confiance à Dent-de-Loup. Il tendit à l'Anglais sa main et dit:

--Le cœur du visage pâle est franc comme ses paroles et ces dernières sont une douce musique aux oreilles du chef. Mais allons, et réparons le temps perdu.

Harthing ne demandait pas mieux et il s'efforça de suivre de près le sauvage, qui se dirigeait déjà d'un pas rapide vers la grève de la rivière Saint-Charles. Les épais mocassins qui chaussaient leurs pieds étouffaient le bruit de leurs pas et diminuaient de beaucoup le danger où ils étaient d'être entendus de quelque rôdeur ennemi.

Ils atteignirent la rivière en dix minutes de marche.

Là, Dent-de-Loup s'orienta et se mit à ramper comme un reptile vers un rocher situé à cinquante pas de distance. Il fut satisfait de cette exploration, car il revint bientôt vers Harthing et lui fit signe de le suivre.

Quand ils arrivèrent au rocher, l'Anglais vit un canot d'écorce que le sauvage avait caché dans une anfractuosité du roc. Ils prirent alors sur leur dos la légère pirogue et marchèrent vers l'eau du Saint-Charles, que la marée montante refoulait depuis deux heures dans l'embouchure de la rivière. Mais ils avançaient lentement, car leurs pieds s'enfonçaient à chaque pas dans le terrain mouvant et vaseux que la marée détrempe deux fois le jour.

Enfin la pirogue est mise à flot, et armés chacun d'un aviron, Harthing et Dent-de-Loup rament vigoureusement vers Québec. Bientôt ils abordent sur une plage de sable que les hautes marées recouvraient alors jusqu'à l'endroit que les nombreux piétons de la rue Saint-Pierre foulent maintenant de leurs pas affairés.

Ils se glissent ensuite en tapinois au pied du cap, après avoir mis leur canot hors des atteintes de la marée. Mais ils n'ont pas fait trente pas, que Dent-de-Loup saisit son compagnon par le poignet et le force à s'arrêter.

C'est qu'on avait opéré des changements depuis le dernier passage de l'Iroquois en cet endroit; car M. de Frontenac avait fait établir une barricade à l'entrée de la rue Sault-au-Matelot, afin de prévenir une descente des ennemis sur ce point. Les trente hommes qui gardaient ce poste avaient converti en corps de garde une maison avoisinante; et, tandis que les autres reposaient, un factionnaire veillait sur la barricade.

--Par les cinq cent mille diables! se dit Harthing, tous les obstacles vont donc surgir devant moi au moment même où le succès paraissait me sourire! Est-ce un dernier avertissement que m'envoie le ciel? Oh! qu'importe alors! car si je risque tout, l'enjeu en vaut la peine.

--La tanière des loups est difficile à approcher, murmura le Chat-Rusé à son oreille.

--N'y a-t-il pas quelque moyen de passer?

--Un seul; mais j'ai bien peur qu'il ne nous soit funeste, si les bons manitous nous sont contraires.

--Peste soit de tous les manitous passés, présents et futurs! pensa le lieutenant. Et s'adressant au sauvage:

--Je suis prêt, dit-il; tentons le destin!

--Que mon frère me suive, alors, lui répondit l'Iroquois.

Et il rétrograda d'une vingtaine de pas, puis grimpant sur le flanc du cap, il fit un détour afin de passer au-dessus de la barricade.

La pente du roc en cet endroit est très rapide; aussi se figurera-t-on le danger que couraient les deux aventuriers. Harthing suivait intrépidement Dent-de-Loup, s'accrochant comme lui à toute saillie de rocher qui se rencontrait sous sa main, se cramponnant aux arbustes et aux racines, qui semblaient quelquefois céder sous la pesanteur du poids de ceux qu'ils retenaient suspendus à vingt-cinq pieds au-dessus de la rue.

Deux fois l'Iroquois, qui ne perdait pas de vue la sentinelle, crut remarquer que le bruissement des feuilles sèches foulées par ses genoux et par ceux du lieutenant, et le craquement des racines sous leurs nerveuses étreintes, attiraient l'attention du factionnaire. Mais, soit que ce dernier fût inattentif ou que ces bruits vagues se perdissent dans la forte brise qui se jouait sur les feuilles et les branches mortes, soit même que Dent-de-Loup se fût trompé, Harthing et lui tournèrent ce dangereux obstacle, sans que leur passage eût été remarqué.

Lorsqu'ils redescendirent dans la rue, à cent pas en deçà de la barricade, Harthing s'arrêta un moment pour respirer, et, s'adressant à son compagnon:

--Eh bien! que pense le chef de son frère au visage pâle? Croit-il que je puisse marcher avec un peau-rouge dans le sentier de la guerre?

--Le visage pâle est en effet brave et agile; mais qu'il me dise donc comment il s'y serait pris pour apporter jusqu'ici ce baril et ces liens.

Harthing ne put retenir une légère exclamation de surprise. Car, outre un paquet de cordes que Dent-de-Loup avait apporté de son canot, il ne s'était pas un moment départi du barillet que nous lui avons vu sous le bras à son départ du camp des Anglais. Et pourtant il n'avait fallu rien moins que l'audace et l'indomptable force de caractère et de muscles du lieutenant pour escalader, avec ses mains libres, les flancs escarpés du cap.

--Mais comment ferons-nous pour amener l'autre avec nous? demanda-t-il à Dent-de-Loup.

--Ce fardeau sera doux et léger aux épaules du chef.

--Avançons donc.

Vingt pas les rapprochèrent de l'endroit par où nous avons déjà vu le sauvage escalader le cap et entrer dans la ville; c'est-à-dire au-dessous des édifices de l'évêché. L'ascension du roc se fit sans obstacle; après quoi, les deux hommes se glissèrent comme des couleuvres dans la cour de l'évêché, qu'ils traversèrent sans faire de fâcheuses rencontres, et vinrent s'arrêter à l'endroit où les murs de clôture du séminaire et du palais épiscopal se réunissaient. Ici le Chat-Rusé imita doucement le parler sentimental d'un chat en bonne fortune.

Le même signal répondit au sien de l'autre côté du mur, que Dent-de-Loup se hâta d'escalader; et Harthing rejoignit aussitôt son compagnon, qu'il trouva conversant à voix basse avec un tiers. Instinctivement, l'officier porta la main à son poignard.

--Ce visage pâle est notre ami le vendeur d'eau de feu, dit le sauvage, qui remarqua ce mouvement.

--Ah! charmé de vous rencontrer ici, monsieur Boisdon, dit Harthing à voix basse.

--Vraiment! repartit l'hôtelier; moi je vous assure que cela ne me va pas autant, bien que je ressente un honneur infini de toucher la main de milord. Car, outre que je grelotte ici depuis une heure, il m'a fallu rester caché en cet endroit, frôlé à chaque instant par les patrouilles qui parcourent la ville en tous sens.

--Eh bien! voici pour vous récompenser de vos peines, et des dangers que vous avez courus à notre service, fit Harthing en lui présentant une bourse pesante dont l'avare Boisdon se saisit avec plus d'empressement qu'il n'avait fait de la main de milord, comme il appelait l'Anglais. Mais attendez ici notre retour, et faites bonne garde, ajouta Harthing.

Le sauvage et son compagnon marchèrent à pas de loup vers la demeure de Louis d'Orsy, tandis que l'aubergiste se recouchait sur le sol pour attendre leur retour.

L'hôtelier entendit bientôt, en frissonnant de tous ses membres, le bruit d'une fenêtre que l'on ouvrait précipitamment et qu'on refermait de même de l'autre côté de la rue; au même instant des pas qui venaient de la côte de la basse ville, se rapprochèrent graduellement de la place où il était blotti. Puis ses yeux, habitués aux ténèbres, distinguèrent un homme qui, en le dépassant, remonta la rue Port-Dauphin, s'engagea dans la rue Buade et alla s'arrêter sous la fenêtre par laquelle Harthing et Dent-de-Loup venaient de s'introduire dans la demeure du lieutenant d'Orsy.

Mais laissons Boisdon exhaler par tous les pores de sa peau les sueurs froides de la terreur, et transportons-nous chez Mlle d'Orsy, que nous avons par trop négligée depuis quelque temps.

D'après les ordres de son frère, notre héroïne avait dû se réfugier, durant l'après-midi, au couvent des Ursulines; car la petite maison de la rue Buade était trop exposée aux atteintes du boulet, pour que Louis permît à sa sœur d'y demeurer pendant le bombardement.

Mais le feu de la flotte ayant cessé vers le soir, Marie-Louise était revenue chez elle avec la vieille Marthe, que les détonations successives du canon avaient beaucoup effrayée et qui tremblait encore de tous ses membres.

Quand Marie-Louise eut pris le repas du soir et préparé, avec Marthe, celui de son frère qu'elle attendait d'un moment à l'autre, il était neuf heures passées.

Alors la jeune fille se mit à regarder avec inquiétude vers cette fenêtre de la cuisine, où l'apparition de la figure hideuse de Dent-de-Loup l'avait effrayée quelques jours auparavant.

Sans être tout à fait noire, la nuit n'était cependant éclairée que par la seule lumière des étoiles. Aussi Mlle d'Orsy ne pouvait-elle voir bien loin au dehors; mais elle espérait entendre au moins les pas de son frère... et de son fiancé.

Enfin, elle revint s'asseoir dans cette chambre où nous l'avons vue pour la première fois avec Bienville, et au même endroit qu'elle occupait alors.

Une humble chandelle de suif éclairait faiblement la chambre. La lumière rougeâtre et triste qu'elle jetait et le champignon qui semblait dormir au milieu de la flamme fumeuse de la bougie, attestaient qu'on négligeait de s'occuper de ces détails. C'est que Marie-Louise était en proie à une préoccupation trop grande pour y prêter attention. Quant à Marthe, elle s'était affaissée dans une chaise à bascule et à dos élevé, où, toute recoquillée, la pauvre vieille avait fini par succomber au sommeil, si facile à cet âge. Mais elle paraissait encore agitée des émotions de la journée; car un frisson nerveux passait de temps à autre sur ses membres débiles, et de ses lèvres s'échappaient d'incohérentes paroles.

Laissée seule à son inquiétude, énervée déjà par les graves événements des jours précédents, et partant prédisposée à se laisser aller à ces craintes si naturelles à son sexe, Marie-Louise sent un malaise étrange la gagner peu à peu.

Elle tressaille au moindre bruit; une vitre que le vent fait battre sur les châssis, un grillon qui chante en remuant les cendres du foyer, une poutre de la charpente craquant sous le poids des murs de la maison, un vieux meuble qui semble s'étirer et se plaindre d'un trop long service, font passer par tout son corps de fiévreux frissons.

Cet effroi semble augmenter encore lorsqu'une rafale de vent s'en vient ranimer les cendres chaudes de la cheminée, et jeter, en faisant vaciller les meubles, une lueur passagère sur la pénombre qui règne dans la grande salle.

La jeune fille n'ose faire un mouvement et retient son haleine dont le seul bruit l'effraie.

Soudain ses yeux, qui se sont arrêtés machinalement sur la fenêtre de la cuisine, s'y fixent avec terreur. Il lui semble que cette fenêtre est agitée par secousses, comme si on la forçait du dehors.

--Je suis folle! dit-elle pour se rassurer.

Tout à coup deux hommes bondissent à l'intérieur et referment derrière eux la croisée qu'ils ont ouverte avec fracas.

C'est Harthing, c'est Dent-de-Loup dont la figure bizarrement tatouée lui est une fois apparue hideuse comme celle d'un génie malfaisant et avant-coureur de l'infortune.

L'Anglais s'avance vers le siège où la jeune fille est clouée par la stupeur, tandis que Dent-de-Loup reste dans l'ombre.

--Ne vous avais-je pas dit "au revoir," mademoiselle, lors de notre entrevue à Boston? fait Harthing en s'inclinant d'un air railleur.

Comme Marie-Louise terrifiée ne peut rien répondre, Harthing continue, mais d'un ton plus sérieux:

--C'est que, voyez-vous, mes sentiments sont de ceux que l'absence ne saurait tuer. Ainsi, tel j'étais quand nous nous séparâmes là-bas, tel vous me revoyez encore.

--Eh bien! monsieur Harthing, sachez aussi que mes dispositions à votre égard n'ont pas plus changé que les vôtres, repart la jeune fille, à qui la gravité de la situation rend en partie l'énergie que la seule surprise lui avait enlevée.

--O Marie-Louise! ne vous hâtez pas de vous perdre en me perdant aussi! s'écrie Harthing, qui s'avance avec un geste moitié suppliant et moitié menaçant.

--Vous oubliez, je crois, monsieur, qu'outre l'inconvenance de vous introduire chez moi à pareille heure, il y a lâcheté de votre part à menacer une femme seule et sans défense!

--Mademoiselle, le temps presse et ne doit pas être perdu en vaines déclamations! Je vous aime, vous le savez; et pour vous posséder, l'enfer serait-il béant devant moi, j'y sauterais à pieds joints, pourvu que je pusse rouler avec toi dans l'abîme en te serrant sur mon cœur! Tu vois donc que cet amour est un sûr garant de ton bonheur, si tu consens à partager mon sort... Marie-Louise d'Orsy, voulez-vous être ma femme?

--Plutôt mourir! répond la jeune fille indignée.

--Alors, mademoiselle, je suis forcé, bien qu'à regret, de vous annoncer qu'il va falloir me suivre de gré ou de force!

--Monstre! je te méprise autant que je te hais!

Et, belle comme Junon courroucée, la fille du baron d'Orsy foudroie l'Anglais du regard.

Harthing fait un pas... Mais au même instant la fenêtre s'ouvre avec une violence extrême, et un homme tombe comme un boulet au milieu de la chambre, en criant:

--Damnation!

C'est Bienville, lui que Boisdon vient de voir s'arrêter près de la demeure du lieutenant d'Orsy.

On se souvient que Bienville avait quitté seul le quai de la Reine pour revenir à la haute ville. Assiégé de mille inquiétudes au sujet de sa fiancée, il avait pris à la hâte le chemin de la demeure de Marie-Louise. Il n'était plus qu'à vingt pas de la maison, lorsqu'il vit deux ombres sortir du sol et bondir à l'intérieur de l'habitation de son amie, en forçant une des croisées qui donnaient sur la rue.

Il accourt, approche ses yeux ardents de la fenêtre que l'on a vitement refermée, et voit John Harthing auprès de sa fiancée, dont la pâleur atteste l'effroi. Il va s'élancer, cédant au premier mouvement de son cœur; et pourtant la réflexion lui venant en aide, il se contient et attend.

Mais lorsqu'il a vu son rival abhorré prêt à porter sur Marie-Louise des mains violentes, il rugit, bondit et tombe dans la maison l'épée au poing.

--Ah! attends un peu, infâme! s'écrie Bienville d'une voix étranglée par l'exaspération; nous allons voir si tu peux aussi bien manier l'épée que violenter une femme. Oh! oh! je te tiens enfin, misérable!

--Pas encore, mon cher monsieur! répond Harthing avec un ricanement satanique. Et, sans prendre la peine de dégainer, il fait un signe à Dent-de-Loup.

Celui-ci, que François n'a pu voir en entrant, saisit ce dernier par derrière, le terrasse, et, avec l'aide de l'Anglais, il garrotte et bâillonne Bienville avant même que celui-ci ait eu le temps de porter un seul coup de pointe à ses ennemis.

La vieille Marthe veut appeler au secours; elle se lève, jette un cri sourd et tombe évanouie de frayeur.

Dent-de-Loup sort de sa gaîne un long couteau à scalper, en appuie la pointe acérée sur la poitrine de Bienville et interroge Harthing du regard.

--Non! répond celui-ci, pas devant cette jeune femme. D'ailleurs, la poudre que tu as apportée nous en débarrassera plus vite. Entendez-vous, galant chevalier, dit-il à Bienville, ce baril contient vingt livres de poudre, et, dans cinq minutes, vous sauterez bravement dans les nuages comme un soldat sur un bastion miné! J'en suis bien fâché, mais pourquoi diable aussi vouloir intervenir entre cette femme et moi?

Et, sans s'occuper de Bienville qui se tord, impuissant, dans ses liens, il se retourne vers Dent-de-Loup. Celui-ci va scalper la servante.

C'était une horrible scène.

Ici Bienville se roulant à terre dans une rage folle, les artères du cou gonflées, les muscles tendus et les yeux rouges de sang; là, Harthing les traits contractés par toutes ses passions mauvaises et dévorant de son regard de feu Marie-Louise qui vient de perdre connaissance. Plus loin Dent-de-Loup qui, après avoir fait décrire à la pointe de son couteau un cercle rapide sur la tête de Marthe, retient entre ses dents la lame ensanglantée dont il vient de se servir; et, posant son pied droit sur le dos de la pauvre femme, la saisit par la chevelure qu'il arrache violemment par une brusque secousse, en laissant nu l'os du crâne.

Pour éclairer cet affreux tableau, une chandelle fumeuse jette sa sinistre lumière dont la lueur blafarde rougit la muraille comme d'une teinte de sang.

Harthing n'a pu vaincre le dégoût que lui inspire la brutalité sauvage de son complice; il a détourné la tête et relève Marie-Louise évanouie. Puis il saisit ce fardeau si léger à ses bras et se dirige vers la porte, quand il remarque Dent-de-Loup qui se prépare à scalper aussi Bienville.

--Laisse-le donc mourir en paix, dit-il au sauvage.

L'homme des bois ne répond que par un grognement sourd et appuie la pointe de son couteau sur la tête de François, tandis qu'un hideux sourire crispe ses lèvres.

En ce moment le ciel semble s'illuminer au dehors, et plusieurs fortes détonations font trembler la maison, pendant que de rauques rugissements déchirent le voile de silence qui plane sur la ville.

--Voilà que l'amiral fait feu sur la place! s'écrie Harthing. Il n'y a pas une seconde à perdre! Allons! vite! ouvre la porte, Dent-de-Loup, et, lorsque je serai sorti avec la jeune fille, allume la mèche du baril et suis-moi!

Le sauvage lui lance un regard haineux; et pourtant, laissant là Bienville qu'il allait scalper, il obéit à l'ordre du lieutenant.

Mais à peine la porte est-elle entrouverte qu'un bruissement de pas et de voix se fait entendre dans la côte de la basse ville.

Tandis que l'Anglais se précipite au dehors avec Marie-Louise, le sauvage, qui entend les pas se rapprocher rapidement, pousse le baril de poudre jusqu'à la porte, mais au dedans du seuil, afin de pouvoir s'esquiver plus vite. Puis, saisissant la chandelle allumée, il en met la flamme en contact avec une mèche fixée à l'un des bouts du barillet, rejette dans la cuisine la bougie qui s'éteint en tombant; et, sans prendre le temps de refermer la porte, vu que les pas du dehors deviennent de plus en plus distincts, il court rejoindre Harthing, qui déjà rampe avec sa proie dans l'ombre.

Afin de rendre plus mystérieux l'enlèvement de Marie-Louise, Harthing avait imaginé de faire sauter et d'incendier la maison, pour laisser ainsi croire qu'une bombe avait pénétré, puis éclaté dans la demeure de Louis d'Orsy. Car il savait que l'amiral devait recommencer le bombardement durant la soirée.

Spectateur enchaîné, Bienville a tout vu, tout entendu. On enlève celle qu'il aime... il ne peut la secourir... et le feu, consumant la mèche, va se communiquer au volcan...

Il concentre ses forces, et raidit ses membres, qu'il fait se détendre violemment contre les liens qui le retiennent; mais ces derniers résistent, car Dent-de-Loup les a choisis neufs.

O rage! ô désespoir!

Vingt fois Bienville se tord contre la corde qui l'enchaîne, et vingt fois ses muscles épuisés craquent à se rompre dans leurs impuissants efforts....

Une sueur froide enveloppe son corps comme du linceul de l'agonie....

C'en est fait, il lui faut mourir! Car il voit dans l'ombre la lueur tremblotante de la fusée dont chaque étincelle ronge, en pétillant, le faible lien qui le tient suspendu sur son éternité......



CHAPITRE XI

BOISDON S'AGITE ET DIEU LE MÈNE.

Revenons à Jean Boisdon, que nous avons laissé se morfondant de peur près de la clôture de l'évêché.

Cinq minutes ne s'étaient point écoulées depuis que l'hôtelier avait vu Bienville s'approcher de la maison du lieutenant d'Orsy, puis y pénétrer après Harthing et Dent-de-Loup, qu'un nouveau bruit de pas vint désagréablement résonner à son oreille. Ceux qu'il entendait cette fois étant plus sonores et moins réguliers, il en conclut que plusieurs personnes devaient s'avancer de son côté; raisonnement qui se confirma quand il entendit des sons de voix entrecoupés et confus.

--L'Anglais et le sauvage auront une fière chance s'ils s'en retournent les mains nettes, pensa-t-il. Eh! mais, mon Dieu! s'ils allaient être poursuivis et qu'on vînt à me découvrir ici! Ah! par saint Jean, mon patron, je me suis mis en de beaux draps! Je donnerais bien--il mit la main dans la poche de son haut-de-chausses et tâta l'or que venait de lui donner Harthing--je donnerais bien.... l'une des pièces contenues dans cette bourse, pour être à cette heure couché auprès de Javotte. Car, bien qu'elle soit jalouse, partant revêche, ma pauvre femme, et qu'elle semble se complaire à faire de notre lit le théâtre de nos querelles domestiques, j'aimerais mieux, en ce moment, la paillasse commune que cette terre humide, sans compter..... Mais bon Dieu! qu'est-ce là?

Une clarté subite venait d'illuminer la nuit; Boisdon sentit le sol trembler sous son corps, tandis qu'un jet de terre et de sable le couvrait des pieds à la tête, et que plusieurs fortes détonations ébranlaient le tympan de ses oreilles.

C'était le feu de l'artillerie anglaise qui, au même instant, forçait Harthing à précipiter sa retraite avec Dent-de-Loup. Phipps, exaspéré des avaries que ses vaisseaux avaient essuyées, s'était avisé de troubler au moins le repos des assiégés et avait ordonné de faire quelques décharges d'artillerie sur la ville, à l'heure où les habitants devaient y sommeiller.

Quelques boulets qui viennent s'enfouir non loin de l'endroit où se tient Jean Boisdon, réchauffent au plus haut point chez ce dernier l'instinct de la conservation.

--Jésus Dieu! préservez-moi! s'écrie-t-il en se levant tout debout, sans penser qu'il peut être remarqué par le premier passant.

--A terre! ou tu es mort! lui dit une voix sourde et contenue, tandis que la pointe aiguë d'un poignard s'appuie sur sa poitrine.

C'est Dent-de-Loup, qui vient de retraverser la rue avec Harthing.

Cédant à la force d'un bras vigoureux, Boisdon se laisse glisser à terre en grelottant de frayeur.

--Impossible de franchir le mur à présent, avec la jeune fille, murmure Harthing; car ces hommes ne sont plus qu'à vingt pas de nous. Et le baril qui va sauter! Par Satan! cette mèche aura brûlé jusqu'au bout avant que ces maudits importuns nous aient dépassés!

Une effroyable contraction étreignit le cœur de ces trois hommes obligés de rester exposés au feu de la terrible mine qui allait éclater à cent pieds d'eux. La fusée adaptée au baril devait embraser la poudre en cinq minutes; et il y en avait au moins deux d'écoulées depuis que Dent-de-Loup l'avait allumée.

--Oh! puisqu'il faut périr avant que d'être heureux, se dit Harthing, je vais lui donner au moins le baiser des fiançailles de la mort!

Et ses lèvres en feu pressent avec force la bouche glacée de Marie-Louise évanouie.

En ce moment quinze hommes armés venant de la basse ville passaient devant eux.

Au même instant aussi, un boulet frappe la muraille contre laquelle Harthing, Dent-de-Loup et Boisdon se serrent avec frayeur; le projectile tombe à dix pas d'eux et les couvre de fragments de pierre dont plusieurs blessent Boisdon.

--Sainte Vierge Marie! je suis mort! hurle l'hôtelier, qui écarte violemment le sauvage pris au dépourvu, bondit sur ses jambes et s'élance en courant vers la rue Buade, avec la frénésie aveugle de la terreur. Il ne voit, il n'entend rien; mais il court avec l'emportement furieux d'un cheval qui a pris le mors aux dents.

Aussi va-t-il donner au beau milieu de la patrouille. Boisdon bouscule un soldat qui se trouve sur son chemin et continue sa course effrénée vers la cathédrale.

--Sacrebleu! qu'est-ce là? s'écrie le soldat renversé par l'aubergiste.

--Eh! l'ami! arrêtez! mordieu! crient ses camarades.

Mais l'hôtelier ne se rend point à cet ordre.

--Feu sur lui! commande Louis d'Orsy, le chef du détachement.

L'un des soldats tenait déjà son mousquet en joue. Le coup part.

Boisdon n'est plus qu'à trois pas de la maison de Louis d'Orsy, quand la balle du mousquet vient lui casser une jambe. Emporté par son élan, il tombe dans la porte entr'ouverte de la demeure du lieutenant. Sa tête frappe le baril de poudre, dont la fusée brûle toujours.

--Ah! mon Dieu!... ce baril de poudre!... la mort!.... s'écrie Boisdon qui, de ses mains désespérées, presse, étreint, arrache la mèche fumante qu'il rejette au dehors.

Cependant, Harthing et Dent-de-Loup qui n'ont pu arrêter Boisdon, sont restés couchés sur la terre, au pied de la muraille. Ils retiennent jusqu'à leur haleine, de peur d'être entendus.

--Très bien! pense Harthing en voyant tomber Boisdon sous le coup de feu du soldat; tant mieux, ils ne nous verront point! Leur attention va se porter sur ce bélître d'aubergiste. Ah! si ce damné d'Orsy, qui commande la patrouille, se doutait... Malédiction!

Marie-Louise, que les cris et le coup de feu avaient tirée de son évanouissement, à l'insu de son ravisseur, vient de s'échapper des bras de ce dernier. Elle aussi a reconnu la voix de son frère. Avec la force et la rapidité que donne le désespoir, elle bondit, s'élance et court vers Louis d'Orsy en jetant des cris perçants.

Harthing veut l'arrêter, et l'insensé se lance à sa poursuite.

--Au secours! à moi, Louis! crie la jeune fille d'une voix déchirante.

Et venant tomber dans les bras de son frère, elle se retourne effarée en montrant de la main son ennemi.

--Harthing! s'écrie-t-elle.

--Par Dieu! arrêtez cet homme! dit Louis d'Orsy en faisant de ses bras un rempart à sa sœur.

Les soldats entourent Harthing, qui tire alors un pistolet de sa ceinture, casse la tête du premier homme qui veut lui barrer le passage, en renverse un second d'un coup de poignard et redescend à la course vers la clôture de l'évêché, qu'il franchit en s'aidant des mains et des pieds.

--Sus à lui! disent les voix de plusieurs poursuivants qui le serrent de près.

Harthing traverse en dix bonds la cour de l'évêché; et troublé, haletant, oubliant l'endroit par où le sauvage l'a fait entrer dans la ville, il saute par-dessus une autre muraille et tombe dans le jardin du séminaire. Il voit alors qu'il a fait fausse route et court dans la direction de la grande croix de bois qui dominait alors en cet endroit la cime du cap.

Le premier de ceux qui le suivent n'est plus qu'à quelques pas de lui, lorsqu'il est arrêté par la palissade plantée sur le bord du roc. Un élan désespéré le porte sur le haut des pieux de la fortification.

Mais en retombant de l'autre côté, il se rencontre face à face avec un homme qui a franchi la palissade en même temps que lui.

C'est Bras-de-Fer.

--Place! lui dit Harthing, en armant son second pistolet.

Pierre a vu ce mouvement et se jette de côté au moment où le coup part. La balle effleure l'oreille du Canadien qui se précipite sur son ennemi. Celui-ci s'efforce de poignarder Bras-de-Fer.

Malheureusement pour ce dernier, l'étroit espace où a lieu la lutte étant inégal, il perd pied sur un accident du terrain et tombe à la renverse.

--Meurs donc, chien! crie l'Anglais qui porte un coup terrible à son adversaire.

Mais la rage aveugle de Harthing tourne au profit du Canadien; car le poignard mal dirigé ne fait que glisser sur ses côtes et labourer la chair qui les recouvre.

--Oh! satané gredin! s'écrie Bras-de-Fer, en renversant son ennemi sous lui; puis il le saisit d'une main par la nuque du cou, tandis que de l'autre il retient le bras droit de son ennemi, qui ne peut alors se servir de son arme. Et le Canadien se relève en tenant toujours Harthing au bout de ses bras puissants.

Celui-ci tente un dernier effort; il s'accroche les pieds à un tronc d'arbre et imprime une si violente secousse à son corps que le Canadien se sent glisser avec lui sur la pente rapide du cap.

Mais dans sa chute, Pierre rencontre le tronc d'arbre qui vient de servir à l'Anglais et s'y retient d'une main; ce qui le contraint pourtant de lâcher le bras armé du lieutenant, qui se tord à cent pieds au-dessus de l'abîme, écume et blasphème comme un démon.

Le feu d'un obus qui éclate au proche fait luire le poignard qui menace encore la poitrine de Bras-de-Fer, lorsque le géant, qui retient toujours Harthing par le cou, soulève son ennemi au-dessus de sa tête et le rejette en avant dans le gouffre béant à ses pieds.

L'Anglais tombe, rebondit et roule sur le flanc escarpé du roc.

Cette lutte avait été pourtant si courte, que les compagnons de Pierre qui franchirent les premiers le rempart de palissades, n'arrivèrent sur les lieux qu'au moment où Harthing tomba.

Un cri déchirant d'angoisse monta du fond des ténèbres qui baignaient la rue Sault-au-Matelot; on entendit le bruit produit par la chute d'un corps lourd sur des branches sèches, et ce fut tout.

Dent-de-Loup, plus prudent que Harthing, s'était tenu coi tout d'abord en sa cachette; mais quand il eut vu les soldats disparaître à la poursuite de son compagnon, il se glissa doucement le long de la clôture en descendant vers la basse ville. Arrivé près de la porte cochère du palais de l'évêque, il escalada la palissade, et, voyant que tous les Canadiens avaient sauté dans le jardin du séminaire, il se coula sans être aperçu vers l'endroit du cap qui lui était familier. Il se laissa glisser sur le flanc du roc et prit pied sans encombre dans la rue Sault-au-Matelot.

Ici l'attendait un sérieux obstacle; car les trente hommes chargés de défendre la barricade ayant été réveillés par le tintamarre des canons anglais et par les rumeurs et les détonations d'armes à feu qui leur venaient des remparts, au-dessus de leur tête, étaient sortis en toute hâte de leur corps de garde improvisé.

Ils viennent d'allumer des torches et examinent avec attention les bords escarpés du cap, éclairé sur ce seul point par la lumière rougeâtre des flambeaux.

Dent-de-Loup n'a qu'un seul parti à prendre, celui de sauter par-dessus la barricade, haute de six pieds, et de passer par surprise au beau milieu de ses ennemis. Il n'hésite pas, et prenant sa course, il arrive auprès du retranchement sans être entendu, grâce aux mocassins qui étouffent le bruit de ses pas. Lancé fortement par ses jarrets nerveux, il franchit l'obstacle, passe comme un éclair devant les yeux des soldats ébahis, et retombe sain et sauf de l'autre côté, en continuant de dévorer l'espace qui le sépare encore de son canot.

Celui-ci n'est plus à sa place.

Un cri rauque s'échappe du gosier de l'Iroquois, qui se jette alors tête baissée dans la rivière.

A peine a-t-il nagé quelques brasses, qu'il voit à dix pieds devant lui, une pirogue balancée par le flot dans l'ombre, tandis que la silhouette d'un homme qui la monte se dessine vaguement sur la surface de l'eau.

Craignant une surprise, le sauvage va plonger pour éviter un ennemi, lorsqu'une voix bien connue l'appelle par son nom.

Il est sauvé; John Harthing est l'homme du canot. Protégé par je ne sais quelle puissance occulte, l'Anglais avait roulé, roulé, puis rencontré un petit arbre qui, tout en cassant sous le poids de son corps, avait amorti la violence de sa chute.

Arrêté de nouveau par un second arbuste, il s'était enfin retenu à des racines qu'il avait empoignées d'une main désespérée. Bien que contusionné en plusieurs endroits, Harthing n'avait cependant aucune fracture, aucune blessure dangereuse. Se laissant donc descendre tranquillement jusqu'à la rue, il rejoignit sans peine le canot de Dent-de-Loup; car il était tombé en dehors de la barricade.

Le bruit de sa chute avait cependant attiré l'attention des gardes du retranchement de la rue Sault-au-Matelot; ce fut alors qu'ils allumèrent des torches pour examiner les abords du cap.

Craignant d'être découvert, Harthing avait traîné jusqu'à l'eau la pirogue, et donnant quelques coups d'aviron, il s'était arrêté à vingt pieds du rivage afin d'attendre Dent-de-Loup.

Lorsque ce dernier eut pris position dans son canot, il était temps de songer à la fuite; car les soldats du guet, bientôt revenus de l'étonnement où le brusque passage du Chat-Rusé les avait d'abord jetés, s'étaient lancés à sa poursuite.

--Vite! au large! dit Harthing à son compagnon, en les entendant accourir vers la grève.

Les deux avirons plongent dans la rivière et lancent en avant la légère pirogue.

Plusieurs coups de feu partent du rivage à leur adresse, et quelques balles passent non loin des deux fugitifs; ceux-ci répondent à cette décharge par un cri de défi qui roule sinistre sur les eaux noires, et ils disparaissent aux yeux des Canadiens dans l'épaisse nuit.

Mais il n'ont pas encore atteint le milieu de la rivière que Harthing sent ses pieds tremper dans l'eau.

--Que diable est ceci? dit-il à Dent-de-Loup.

--Oah! fit le sauvage en éprouvant la même sensation d'humidité.

L'eau envahit l'embarcation et les deux hommes en ont bientôt par-dessus la cheville du pied.

--Ces chiens de faces pâles auront envoyé quelque balle dans l'écorce de la pirogue et sous l'eau, dit l'Iroquois en se baissant pour trouver la fissure.

Mais il y a déjà trop d'eau dans le canot pour qu'il soit facile, à tâtons, de découvrir l'avarie. Aussi Dent-de-Loup se relève en disant:

--Pagayons vers la gauche, là où mon frère peut voir un îlot à cent pieds de nous. Si nous pouvons l'atteindre avant que la pirogue s'enfonce, nous réparerons peut-être le dommage causé par les visages pâles.

Mais, par suite des efforts qu'ils font pour ramer avec plus d'énergie, le canot, enfoncé déjà jusqu'au bordage, vacille fortement. Aussi dans une de ces oscillations, le flot y entre-t-il tout d'un coup par-dessus le bord, et la pirogue de disparaître en s'enfonçant sous la vague.

Harthing et Dent-de-Loup se mettent à nager aussitôt et gagnent cette petite île de sable et de vase que le reflux laissait à découvert près de l'embouchure de la rivière Saint-Charles, avant la construction du bassin de radoub.

Une fois là, pourtant, leur position n'est guère plus enviable, car la marée qui monte va bientôt recouvrir l'îlot sur lequel ils ont pris pied; sans compter qu'il leur reste encore plusieurs arpents à franchir à la nage, avant d'atteindre la rive nord.

A peine se sont-ils reposés quelques minutes que le flux envahisseur vient les forcer de quitter leur lieu de refuge momentané.

Alors ils entrent de nouveau dans la rivière et se dirigent en nageant vers la rive opposée à celle de la ville.

Harthing n'est cependant pas aussi bon nageur que Dent-de-Loup; et, brisé déjà par la chute extraordinaire qu'il a faite du haut en bas du cap, il sent bientôt venir la fatigue. Mais il n'en dit rien et continue d'avancer.

Peu à peu ses membres s'engourdissent, ses muscles sont rebelles à sa volonté, et il enfonce graduellement.

L'eau se met à lui battre les tempes, il fait un dernier effort, et fouettant vivement la lame de ses bras, il rejette la tête en arrière en poussant un cri.

Puis il se sent submergé, et perd connaissance au moment où le flot victorieux va triompher à jamais de lui.