CHAPITRE XII

FAITS ET CANCANS.

Il fut de si courte durée le temps qui s'écoula entre la tentative désespérée de Harthing pour ressaisir Marie-Louise, et la chute de l'Anglais en bas du cap, que lorsque Mlle d'Orsy voulut entraîner son frère vers leur demeure pour prêter assistance à Bienville--cette pensée fut pourtant prompte à lui venir--Bras-de-Fer et les soldats étaient déjà de retour dans la rue Buade.

--Eh bien? demanda Louis.

Bras-de-Fer s'avança.

--Mon lieutenant, dit-il, il faut que le gaillard soit solidement bâti s'il en revient; car, voyant qu'il me voulait fouiller la poitrine avec son poignard, et ne pouvant pas l'en empêcher autrement, je lui ai fait descendre sa garde vers la rue Sault-au-Matelot.

--Tu l'as jeté en bas du cap!

--Oui, mon lieutenant.

--Il est mort!

--Ou il n'en vaut guère mieux.

--Cours au poste de la rue Sault-au-Matelot, et dis aux gardes d'examiner les abords du cap, afin de retrouver notre homme. S'il n'a pas été tué du coup, qu'on en ait le plus grand soin. Dis-leur en outre de bien veiller à ce que personne ne puisse tromper leur vigilance et prendre la fuite par la barricade; car Mlle d'Orsy vient de m'assurer que l'Anglais avait un sauvage pour compagnon.

Pierre s'éloignait déjà.

--Quand tu sauras à quoi t'en tenir sur le sort de ton homme, reviens m'en faire part.

--Comme de raison, mon lieutenant, répondit Pierre Martel qui, après avoir fait volte-face à la militaire, reprit le chemin de la basse ville au pas accéléré.

--Toi, dit d'Orsy à un autre soldat, cours au château, et dis ou fais dire à M. de Frontenac que je viens de constater la présence de deux ennemis dans la ville; de la sorte, il donnera ses ordres pour prévenir une surprise.

--Rentrons, je t'en supplie! dit à voix basse Marie-Louise à son frère. Peut-être se meurt-il en ce moment! Et c'est pour moi, c'est pour me sauver qu'il est ainsi venu tomber sous leurs coups! Mon Dieu! mon Dieu!

--Voyons, Louise, ne te désespère pas inutilement ainsi. As-tu vu Harthing ou le sauvage frapper ton fiancé?

--Non. Je me suis évanouie comme l'Iroquois garrottait M. de Bienville. Après cela, je n'ai rien vu, rien entendu. Je n'ai repris connaissance que dans la rue et juste assez tôt pour m'échapper d'entre les bras de ce monstre.

--Oh! s'ils ont pris la peine de lier François, tu peux être sûre qu'ils ne l'ont pas tué. Viens, mais tiens-toi près de moi.

Et, suivis des quelques hommes de la patrouille qui se trouvaient encore auprès d'eux,--quatre soldats transportaient en ce moment au prochain corps de garde les deux hommes tués par Harthing,--Louis et sa sœur firent les quelques pas qui les séparaient de leur maison. D'Orsy marchait en avant et l'épée au poing.

Quand il atteignit le seuil de son habitation, il ne fut pas peu surpris de mettre le pied sur le corps d'un homme étendu insensible au bas de la porte.

--Par ma foi! qu'est-ce que c'est que ça? s'écrie-t-il.

--Mon Dieu! c'est lui! ils l'ont tué! dit Marie-Louise.

--Eh non! repart Louis; c'est probablement l'homme qui courait si fort et sur lequel un des soldats a tiré.

--En effet, remarque quelqu'un de la patrouille, nous avions oublié ce particulier que l'absence de lumière nous a empêchés de reconnaître. Il est vrai qu'il était moins à craindre que l'autre qui nous a tué deux hommes.

--Je vais chercher une lumière à l'intérieur, reprend d'Orsy; nous verrons ensuite quel est cet individu. Ce doit être un complice de Harthing, car tous deux étaient blottis au même endroit, de l'autre côté de la rue. N'entre pas maintenant, Louise.

D'Orsy enjambe par-dessus l'homme qui obstrue le seuil, se heurte contre le baril de poudre, et, après avoir fait trois pas à tâtons dans la cuisine, met le pied sur un petit corps rond et mou. Il se baisse et rencontre sous sa main la chandelle éteinte et rejetée dans la maison par Dent-de-Loup. L'heureux âge des allumettes phosphoriques n'ayant pas encore lui sur la terre, Louis s'empresse de battre le briquet, allume la bougie, et revient vers la porte.

Il abaisse alors sa lumière et la déposant sur l'un des bouts du baril dont sa préoccupation l'empêche de remarquer d'abord la présence inusitée, il examine la figure de l'homme étendu en travers du seuil; tandis que Louise se penche avec anxiété, sans crainte du cadavre, pour constater si ce n'est point là Bienville.

--Eh! s'écrie d'Orsy, c'est bien l'hôtelier Boisdon! Mais quel est donc ce barillet qui sert d'oreiller à l'aubergiste! Par la corbleu! qu'est ceci? s'écrie-t-il en écartant vivement du baril la chandelle, de la poudre!

Après avoir éteint et arraché la mèche, Boisdon en se débattant avait secoué le baril, de sorte que plusieurs grains de poudre étaient sortis par le trou vide de sa fusée.

--Or çà! monsieur Harthing, vous en vouliez donc aussi à ma maison, continue d'Orsy qui soupçonne aussitôt la vérité. Prends cette lumière et éloigne-toi quelque peu, dit-il à un soldat.

Il saisit le baril, court vers l'endroit désert qui s'étendait alors depuis la rue Buade jusqu'à nos bâtisses actuelles du parlement, et là, dépose tranquillement le redoutable engin; puis il revient sur ses pas.

Louis, précédant ensuite les soldats et quelques curieux attirés par un bruit inusité dans la rue, entre dans la cuisine qu'il traverse, et se dirige vers la seconde chambre.

Quand ils ont pénétré dans la grande salle, la projection de la lumière que tient d'Orsy s'étendant jusqu'au fond de l'appartement, ils aperçoivent une femme et un homme qui, couchés par terre à quelque distance l'un de l'autre, ne donnent aucun signe de vie.

D'Orsy s'avance avec circonspection d'abord, puis se précipite vers l'homme étendu sur le plancher. Celui-ci remue vivement les yeux, mais sans pouvoir articuler un seul mot, vu qu'une poire d'angoisse lui distend violemment les mâchoires et lui obstrue la bouche. D'Orsy le débarrasse aussitôt de ce bâillon.

L'autre pousse alors un grand soupir et reprend haleine avec la même volupté qu'un plongeur revenant à la surface de l'eau.

--Ah! dis-moi, Louis, s'écrie Bienville, dois-je en croire mes oreilles? Il m'a semblé entendre la voix de Marie-Louise. Serait-il donc vrai qu'elle aussi fût sauvée?

--Tiens, regarde et que tes yeux persuadent tes oreilles.

--François! s'écrie Mlle d'Orsy, qui n'écoute que son amour et s'élance vers son fiancé.

--Marie-Louise! Oh! merci, mon Dieu! dit Bienville, et il fait un effort inutile pour se relever, garrotté qu'il est encore.

Ses liens tombent en un moment sous des mains empressées.

Cependant l'une des personnes présentes laisse échapper un cri d'horreur après s'être approchée de la vieille Marthe. On se retourne, on accourt, et la pauvre femme apparaît affreusement mutilée: l'os de son crâne est nu et sanglant.

Chacun ressent un frisson d'horreur.

--Mais elle est morte! dit Marie-Louise, qui s'est penchée sur la vieille femme qu'elle regarde avec une douloureuse sympathie.

En effet la pauvre vieille n'avait pu résister au supplice atroce qui l'avait tuée.

--Oh! les monstres! s'écrie la jeune fille en fondant en larmes.

A cette époque, si les serviteurs aimaient leurs maîtres avec dévouement, ces derniers s'attachaient en proportion à leurs vieux domestiques, qu'ils considéraient toujours comme faisant partie de la maison (domus) et non comme des valets.

Les curieux qui remplissaient la chambre s'écartèrent en ce moment avec respect devant un nouveau venu.

--Monseigneur le gouverneur, se disait-on à voix basse.

C'était le comte.

Il s'approcha d'abord de Mlle d'Orsy, devant laquelle il s'inclina en disant:

--Permettez-moi, mademoiselle, de vous féliciter d'avoir échappé presque miraculeusement au péril qui vous a menacée de si près. Si j'avais pu prévoir que vous courriez un tel danger ici, je vous aurais tout d'abord offert l'hospitalité au château. Mais, grâce au ciel, il en est temps encore; aussi veuillez bien vouloir accepter l'offre de la chambre que j'avais fait meubler pour madame la comtesse, et qui, hélas! n'a jamais été habitée, fit le vieillard avec un long soupir.50

Note 50: (retour) On sait que Mme de Frontenac n'aimait pas son mari, qu'elle ne voulut jamais suivre au Canada. La cour offrait en effet plus de jouissance à la coquette que la pauvre colonie.

Le comte, qui se vit entouré d'une foule de curieux indiscrets, se tourna vers eux avec hauteur et dit:

--Nous désirons être seuls.

Ce qui fit disparaître les importuns comme par enchantement.

--Mais vous, monsieur de Bienville, où étiez-vous donc pendant qu'on enlevait mademoiselle? demanda le gouverneur au jeune homme.

--Dans une position bien gênante, monsieur le comte.

Et François lui raconta l'inutilité de son intervention et comment elle avait failli lui devenir funeste. Il ajouta qu'au moment où la mèche de la mine allait, mangée par la flamme, l'exterminer en embrasant la poudre, il avait entendu des cris et un coup de feu près de la maison; et qu'un homme était venu, en s'abattant sur le cratère, éteindre la fusée.

--Si je vis encore, dit-il en terminant, après Dieu, c'est à cet homme que je le dois. Aussi....

--Ne t'empresse pas, dit d'Orsy, de vouer une reconnaissance inutile à un individu qui est, je crois, un peu cause de ta mésaventure et de celle de ma sœur.

--Que veux-tu dire?

--Je le soupçonne fort d'avoir aidé à l'accomplissement des projets sataniques de John Harthing. Un boulet dirigé par Dieu est venu déloger Boisdon du pied de la muraille près de laquelle il s'était blotti, et du même endroit d'où j'ai vu s'élancer Marie-Louise et son ravisseur.

--Et c'est sur Boisdon qu'a tiré l'un des soldats de la patrouille avec laquelle vous reveniez de la basse ville? demanda le gouverneur.

--Oui, monsieur le comte.

--Cet homme est-il mort?

--Je ne sais pas; mais il est facile de s'en assurer, vu qu'il est encore dans la pièce voisine où j'ai eu soin de le faire transporter.

Un gémissement prolongé se fit entendre de la cuisine.

--Le voilà qui donne signe de vie, dit le comte à voix basse. Il faut essayer de le faire un peu parler. Tandis que je resterai dans l'ombre, interrogez-le, de manière à ce qu'il fasse des aveux.

Jean Boisdon gisait près de la porte d'entrée; une mare de sang fraîchement répandu et qui tachait le plancher auprès de son corps, témoignait de la gravité de sa blessure.

A peine Bienville et d'Orsy se furent-ils approchés du blessé, que ce dernier ouvrit des yeux grands de terreur, se souleva sur le coude et les regarda fixement. Se laissant ensuite retomber en arrière, tandis que ce mouvement lui arrachait un cri de douleur, il joignit les mains et s'écria:

--Pardon! messieurs, pardon! ne me tuez pas! ne me dénoncez pas et je vous avouerai tout!

Louis et François échangèrent un regard.

Boisdon, qui suivait leurs mouvements, saisit ce geste et redoubla ses supplications.

--Grâce! monsieur d'Orsy! pitié, monsieur de Bienville! J'ai de grands torts envers la jeune demoiselle et vous deux; je le sais, je le confesse. Mais pardonnez-moi, car j'en suis bien puni!

--Hein! fit Louis à François, que penses-tu maintenant de ton sauveur?

--Misérable! dit Bienville à Boisdon, la Providence, qui s'est chargée de déjouer les complots tramés par nos ennemis et toi, n'a pas voulu que tu échappasses au châtiment que tu mérites. Ecoute, nous te tenons en notre pouvoir; tu as comploté notre perte; en retour, nous avons le droit de te sacrifier à une vengeance légitime. Mais comme nous dédaignons de descendre au rôle de bourreau, nous n'avons qu'un mot à dire aux autorités. Déjà nous avons des preuves assez convaincantes de ta culpabilité pour que ta mort soit certaine.

--Mes bons messieurs!....

--Ecoute-moi donc! Il ne te reste plus qu'à tâcher de mériter notre clémence par des aveux sincères. Dis-nous tout ce qui concerne l'enlèvement de Mlle d'Orsy; et ne va pas mentir! Tu sais que je suis le fiancé et M. d'Orsy le frère de cette demoiselle, et que nous serons inexorables. Dis donc la vérité; car, pour ma part, je suis homme à te faire rentrer dans la gorge, avec la pointe de cette épée, le premier mensonge que tu voudras nous faire.

--Ah! je vous dirai tout, s'écrie l'hôtelier.

Sans attendre aucune interrogation, il se mit à raconter la part active qu'il avait prise à l'évasion de Dent-de-Loup, et fit le récit de ses machinations avec l'Iroquois, puis de sa participation au complot tramé contre la famille d'Orsy. De temps à autre, un gémissement, un cri de douleur causé par sa blessure, entrecoupait sa narration.

Quand il eut fini, d'Orsy lui dit d'une voix brève:

--Et qui nous assure qu'il n'y avait entre Harthing et toi aucune entente pour introduire les Anglais dans la place?

--Sur ce qu'il y a de plus sacré! sur mon âme! sur ma part du paradis! par mon saint patron! par le Dieu qui m'entend! je vous jure que jamais il ne s'est agi d'une telle chose entre nous!

--Reste à savoir, dit Bienville, si l'on peut se fier à la parole et même au serment d'un homme qui n'a pas hésité à nous sacrifier pour quelques onces d'or.

--Oh! je ne mens pas! croyez-moi! repartit l'hôtelier avec véhémence et de ce ton sincère qui émane de la vérité. Franchement, je ne croyais servir l'Anglais que pour une simple amourette, laquelle se serait terminée par un bon mariage que vous auriez fini par reconnaître. Quant à vendre mon pays, je ne suis encore, Dieu merci, ni assez lâche, ni assez avare.... pour y avoir jamais songé.

--C'est bien! fit M. de Frontenac en s'avançant; nous saurons constater la vérité quand tu seras traduit devant le conseil de guerre.

--Ah! je suis perdu! s'écria Boisdon qui s'évanouit de nouveau, épuisé qu'il était par la violence des sentiments, ainsi que par ses efforts pour faire parler sa bouche plus haut que sa douleur.

La porte s'ouvrit alors, et Bras-de-Fer entra.

--Eh! demanda d'Orsy à Pierre qui regardait Boisdon avec étonnement, as-tu retrouvé ton homme? est-il mort?

--Que je sois brûlé vif si ce n'est pas le diable en personne que ce goddam-là.

--Comment?

--C'est qu'on n'a pas pu le retrouver. Il a dû s'enfuir ou s'envoler sur les ailes de Satan!

--Palsambleu! il nous faut en finir avec cet homme! s'écria François.

--Ecoutez, Bienville, dit le comte. Si l'amiral continue à nous faire aussi peu de dommage avec son artillerie que la nôtre lui a déjà causé d'avaries, il cessera dès demain le bombardement pour se retirer avec ses vaisseaux. Le service de votre batterie devenant inutile, vous pourrez aisément vous joindre à ceux que j'enverrai tenir en échec l'ennemi campé à la Canardière. Alors, si vous rencontrez votre Anglais dans la mêlée....

--Ah! pour le coup, nous verrons jusqu'où peut aller la chance diabolique qui semble le protéger!

--Pierre, dit le comte.

--Monseigneur?

Bras-de-Fer se redressa.

--Va dire au lieutenant de ma compagnie des gardes, qui m'attend à la porte avec ses carabins, de venir avec eux pour emmener Boisdon. L'hôtelier logera dans la prison du château, jusqu'à ce que sa blessure lui permette de subir son procès.

Pierre obéit, et M. de Frontenac se tournant vers les deux jeunes gens:

--Maintenant, messieurs, vous allez venir tous deux coucher au château, ainsi que Mlle d'Orsy, qui voudra bien y rester jusqu'à la levée du siège. Des voisines se chargeront d'ensevelir la vieille Marthe en votre absence. Allons.

Une foule curieuse encombrait la rue quand ils sortirent. La nouvelle des événements de la soirée s'était rapidement répandue; et partant, comme dans la fable de la femme et du secret, dame rumeur avait amplifié les faits d'une incroyable manière.

Les commentaires allaient bon train parmi les bourgeois et mesdames leurs épouses, qui ne craignaient pas de rester dans la rue, la canonnade ayant de nouveau cessé.

--Est-il donc vrai, demandait M. Pelletier, marchand de fourrures, que la place a manqué d'être emportée d'emblée?

--Mais certainement, répondait M. Poisson, brave épicier qui n'avait pas eu le temps de remplacer son bonnet de nuit par le chapeau pointu alors en usage. Dans sa précipitation à s'habiller, il avait mis ses chausses sens devant derrière et sans remarquer la peine qu'il avait eue à les boutonner.--Mais certainement, et sans mon cousin Pierre Martel, dit Bras-de-Fer, qui, lui seul, a jeté du haut en bas du cap les trois premiers Anglais qui montaient à l'assaut, et a ensuite donné l'alarme, c'en était fait de nous.

--Ah! ma bonne Sainte-Anne! s'écriait une commère dont la courte jupe de droguet laissait voir une forte paire de mollets charnus.--Sait-on s'ils étaient nombreux?

--Nombreux! la mère, lui dit pour s'amuser un soldat qui passait; il y en avait déjà deux cents dans la rue Sault-au-Matelot.

--Pétronille! Pétronille! courut dire la femme à une amie. Sais-tu combien il y avait d'ennemis dans la rue Buade, lorsqu'on les a mis en fuite?

--Non.

--Cinq cents, ma bonne! Nous l'avons paré belle, hein!

Plus loin, monsieur le premier bedeau de la paroisse racontait, au grand ébahissement des badauds qui l'écoutaient en grelottant, les pieds nus dans leurs souliers, comment la place avait failli sauter; l'ennemi ayant, disait-il avec effroi, creusé une mine épouvantable sous la haute ville. Et il était en train de leur expliquer comment un boulet, parti de la flotte anglaise, était venu miraculeusement couper et éteindre la mèche allumée sur la mine, quand les gardes du gouverneur, portant Boisdon sur un brancard, sortirent de la maison de Louis d'Orsy.

En ce moment, monsieur le bedeau reçut un violent coup de coude au creux de l'estomac, ce qui lui fit perdre la respiration et coupa le fil de son discours.

--Rangez-vous! criait la jalouse Boisdon, qui bousculait ainsi ceux qui arrêtaient sa marche. Je veux voir mon homme, moi! Est-il vrai qu'on l'a surpris avec une femme dont le mari l'a blessé à mort? Ah! gredin! sans cœur! s'écria-t-elle en apercevant Boisdon. C'est ainsi que le ciel punit les hommes qui veulent abandonner femme et enfants!

--Allons! laissez-nous passer, dirent à dame Javotte les soldats qui emmenaient l'hôtelier et prenaient le chemin du château.

--Comment! mais où le portez-vous, comme ça?

--A la prison militaire, où votre mari restera jusqu'à ce qu'il ait subi son procès pour trahison; car il a voulu livrer la ville aux Anglais.

--Bon! il ne lui manquait plus que ça: traître à son pays comme à sa femme!

Et fondant en pleurs:

--Ah! Jean, ne t'avais-je pas dit que tes fréquentes sorties nocturnes ne te conduiraient à rien de bon!



CHAPITRE XIII

LE DIEU DU MAL.

Quand vous remontez la rivière Montmorency, vous apercevez, à quinze arpents en amont des chutes, une succession de marches que la nature a taillées dans la pierre calcaire qui borde le parcours de la rivière. Ces marches naturelles que l'on croirait être l'œuvre d'un génie d'humeur fantastique, règnent sur la rive droite dans l'espace de quatre ou cinq arpents. Ce singulier travail de la nature doit remonter à une époque bien reculée; car les couches horizontales de calcaire dont il est composé, renferment beaucoup de petits fossiles de la famille des ammonites, des corallites, des tribolites et autres.51

Note 51: (retour) Voyez "Hawkin's Picture of Quebec," p. 449. Au dire des savants, ce site géologique est un des plus intéressants du monde entier.

La hauteur des rives, près des Marches-Naturelles, est à peu près de trente pieds au-dessus des eaux de la rivière, qui se resserre en cet endroit où elle n'a guère plus de cinquante pieds de largeur, et, devenant torrent, passe en mugissant entre ses deux digues de pierre qu'elle essaie d'ébranler dans sa course furibonde.

Si l'on s'était aventuré dans cet endroit sauvage et désert, le soir qui suivit celui où nous avons vu John Harthing et Dent-de-Loup échouer dans leurs entreprises, on aurait pu voir un homme de haute taille se livrer à d'étranges occupations, à l'endroit même que nous venons de décrire.

Il était onze heures, et sombre était la nuit. De gros nuages noirs qui roulaient au ciel avaient caché peu à peu quelques rares étoiles dont la dernière venait de s'éteindre derrière un écran de vapeurs sombres.

Le vent soufflait avec force. Tantôt il rasait la cime des grands arbres qu'il semblait alors effleurer comme d'une caresse de titan; tantôt il descendait sur eux avec furie, et, les étreignant comme à bras-le-corps, il secouait avec frénésie les vastes troncs, qui gémissaient sur leurs racines et dont les branches semblaient haleter dans cette lutte formidable.

L'effet que le vent produit, en automne, sur les arbres dépouillés de leurs feuilles, a quelque chose de lugubre, quand surtout la nuit y ajoute son horreur. Les branches dégarnies sont comme autant de bras gigantesques dont les os dénudés se croisent et s'entre-choquent dans une ronde échevelée. On dirait une danse macabre composée de ces gigantesques enfants du Ciel et de la Terre, revenant dans les nuits d'orage lancer de vains défis à la divinité qui les a vaincus.

Cet homme dont la présence à pareille heure et dans un endroit si écarté devait cacher quelque mystère, avait, durant la dernière moitié du jour, parcouru et examiné avec soin la rive sud de la rivière, depuis les chutes jusqu'aux Marches. Bien qu'il eût herborisé pendant toute l'après-midi, il n'avait apparemment trouvé que le soir la principale plante qu'il cherchait; car, au moment où le soleil disparaissait derrière les grands arbres qui bordent la rivière Montmorency, un cri de joie et d'attente satisfaite lui était échappé.

Ayant arraché une touffe de plantes ombellifères vers laquelle il s'était penché vivement en la reconnaissant pour ce qu'il désirait, il était venu aux Marches-Naturelles, emportant sa trouvaille avec lui.

Quand le sauvage, car son teint, le tatouage qui ornait singulièrement sa figure, et son costume primitif, laissaient voir de suite à quelle race il appartenait, quand le sauvage atteignit l'endroit des Marches où la rivière n'a pas plus de cinquante pieds de large, il s'arrêta près d'une petite chaudière en cuivre qu'il avait cachée là dès le matin, et y jeta les herbes qu'il avait apportées.

Ensuite il décrocha de sa ceinture un petit sac d'où sa main superstitieuse tira doucement trois crapauds et une couleuvre, tous vivants, qu'il mit dans la chaudière et à côté des plantes. Après quoi il recouvrit le vase de cuivre, près duquel il se coucha nonchalamment.

En attendant la nuit, Dent-de-Loup, qu'on a dû reconnaître, employa le temps à mâcher des balles de plomb dont était rempli un sac en peau de daim qui pendait à sa ceinture à côté d'une corne de buffle pleine de poudre. La nuit était arrivée quand il eut ainsi rendu rugueuse la dernière de ses balles, longue opération qu'il eut soin d'entrecouper en fumant de temps à autre dans un calumet qu'il avait creusé et ciselé de ses propres mains.

Le sauvage se mit alors à amasser des branches sèches, dont il alluma bientôt un feu sur le bord du torrent, dans l'anfractuosité d'un rocher. Les larges assises du roc devaient, en surplombant, garantir la flamme contre les atteintes de la pluie qui, à l'estimation de l'homme des bois, ne tarderait pas beaucoup à tomber.

Mais Dent-de-Loup attendit encore, et se recoucha dans l'ombre pour ne point donner de point de mire au projectile du rôdeur nocturne que le hasard ou la lueur du feu pourrait amener en cet endroit désert. Il eut soin aussi de placer son mousquet à portée de main.

Enfin, sur les onze heures, Dent-de-Loup se leva. Après avoir jeté quelques brassées de bois sec sur le feu, dont la flamme ainsi activée jetait des clartés fauves sur la rive d'en face, il prit une coupe d'étain qu'il avait apportée du camp anglais et se rapprocha de la rivière.

Celle-ci mugissait à plus de vingt pieds au-dessous de lui, et ses abruptes bords semblaient rendre impossible l'approche de tout profane. Mais l'Iroquois, qui ne faisait rien sans réfléchir, avait remarqué qu'un grand pin nouvellement tombé en travers du torrent, pouvait servir de pont d'une rive à l'autre, tandis que ses longues branches, encore vertes et très solides, descendaient jusqu'au fond du gouffre.

--A cette heure des ténèbres, murmura le sauvage, l'eau vive du torrent doit avoir plus de force pour distiller les poisons.

Et il s'élança sur le tronc d'arbre. Avisant une très forte branche qui descendait jusqu'à l'eau, dont le brusque passage la faisait osciller, le Chat-Rusé s'y cramponna d'une main et se laissa glisser vers l'abîme. C'était comme un de ces rêves fantastiques que le conteur allemand Hoffmann écrivait entre les vapeurs d'un broc de bière et d'une grosse pipe culottée.

Un torrent qui mugit, bouillonne, s'enfuit et se perd dans la nuit, entre les déchirures de lourds quartiers de roc; un homme assez hardi pour affronter la mort certaine, si l'appui que tiennent ses doigts crispés vient à se rompre sous le poids de son corps; et, pour éclairer ce bizarre tableau, la lueur vacillante d'un feu qui vient tomber en plein sur le sauvage et fait étinceler comme autant de diamants les gouttelettes d'eau qui jaillissent sur les parois humides du rocher de la rive nord.

Lentement l'Iroquois descendit, et lorsqu'enfin sa main gauche fut au niveau de la rivière, il cueillit dans sa coupe d'étain la crête d'une vague écumeuse qui, en grondant, s'éleva jusqu'à lui. Et retenant entre ses dents la coupe ainsi remplie, il s'aida des deux mains pour remonter.

Lorsqu'il eut repris pied sur le sol, il revint vers le feu, sur lequel il plaça la chaudière de cuivre, après y avoir glissé toutefois, pour y tenir compagnie aux trois crapauds, à la couleuvre et aux herbes vénéneuses, l'eau de sa coupe et les balles mâchées. Enfin le superstitieux sauvage fit trois fois le tour du feu, et revint trois fois sur ses pas en murmurant ces paroles:

--O toi! dieu du mal, mauvais génie, sois propice à cette opération. Fais que le poison dont mes projectiles vont s'imprégner porte à mes ennemis une mort atroce, quand même la balle de mon mousquet les frapperait ailleurs qu'au siège de la vie. Et vous, plantes, mêlez votre suc mortel avec le venin du crapaud et la bave visqueuse de la couleuvre!

Un miaulement sinistre partit alors de la cime d'un arbre, au-dessus de la tête du sauvage qui se redressa vivement.

Comme il saisissait son mousquet, un corps opaque effleura sa joue gauche avec un rapide bruissement d'ailes, traversa le petit nuage de fumée qui planait au-dessus du feu, et remonta vers la cime de l'arbre d'où il était descendu. Trois fois ce hibou plongea ainsi vers Dent-de-Loup et trois fois il jeta son lugubre cri dont les ondulations se mêlèrent au hurlement du vent.

--Tu m'as donc entendu, Atahensic!52 s'écria le sauvage, et tu viens à moi sous la forme de l'oiseau des nuits. Mais pourquoi voler ainsi à ma gauche? Est-ce qu'en préparant la mort d'autrui j'avancerais aussi la mienne?

Note 52: (retour) Atahensic était le dieu du mal chez les Iroquois.

Le vent faisait rage et redoublait à chaque instant de fureur, quand un livide éclair rompit soudain la nue, tandis qu'un éclat de foudre atteignait, de l'autre côté du torrent, un arbre qu'il tordit, broya comme un brin d'herbe et dont quelques fragments vinrent tomber aux pieds du sauvage.

Et un immense ouragan sembla vouloir écraser la forêt. Les coups de tonnerre se suivaient avec tant de rapidité, qu'on aurait dit cent pièces de canon tirant à l'envi l'une de l'autre. Quant aux éclairs, ils illuminaient constamment le ciel, qui paraissait rouge comme de la fonte ardente dans une vaste fournaise.

Cette furie des forces de la nature déchaînée dura quelque temps, puis le fracas de la foudre diminua, s'éloigna et finit par se perdre dans l'espace, après avoir encore jeté de sourds grondements. Enfin, ainsi que les lueurs mourantes d'un feu qui va s'éteindre, peu à peu se fondirent les éclairs dans les ténèbres, non sans avoir auparavant zébré l'horizon de quelques bandes lumineuses mais furtives.

La cuisson de son poison terminée, Dent-de-Loup remit dans sa ceinture les balles pénétrées du venin dont la blessure devait causer la mort, et revint au camp de Whalley.

Il ne faut pas s'étonner de ce que l'Iroquois connût si bien les environs de Beauport; il avait déjà séjourné sur les bords de la rivière Montmorency quelques années auparavant, lors d'une expédition que les guerriers de sa tribu avaient poussée jusqu'à Québec, qu'ils n'avaient pas osé attaquer en voyant les habitants sur leurs gardes.

Le soir qui avait vu sa tentative infructueuse pour enlever Mlle d'Orsy, Harthing n'avait cependant pas trouvé le châtiment que lui méritaient ses forfaits; car Dent-de-Loup avait retenu le lieutenant par les cheveux au moment où celui-ci allait être submergé, et l'avait amené à terre où Harthing avait repris ses sens.

De retour au camp, l'officier répondit à Whalley qui l'interrogea, que la surveillance des assiégés serait d'autant plus difficile à tromper par la suite, qu'on s'était aperçu de sa présence dans la ville. Et il ajouta que ce n'était qu'au très grand péril de ses jours qu'il avait pu s'échapper. Mais il se garda bien de faire aucune allusion à sa tentative d'enlèvement.

Le major hocha la tête d'un air mécontent lorsqu'il apprit ainsi le peu de résultat des démarches de Harthing et de Dent-de-Loup, et dit au lieutenant:

--Dorénavant, monsieur, vous voudrez bien, ainsi que l'Iroquois, ne plus vous exposer. Nous avons trop besoin de toutes nos forces pour risquer de les affaiblir en les disséminant ainsi.

Harthing, qui maintenant comptait sur le succès d'un prochain assaut pour réaliser ses désirs, ne s'inquiéta pas beaucoup de cet ordre impératif qui le condamnait à l'inaction.

--Je l'ai trop échappé belle, se dit-il en quittant Whalley, pour regretter qu'on me ferme tout secret accès dans la ville; et je dois m'estimer aussi très heureux de ce que le major ne pourra jamais soupçonner le motif personnel qui m'a fait risquer ainsi ma vie.

Sur ce dernier point il comptait mal; car un prisonnier que les gens de Whalley firent le lendemain, dit au major que les Québecquois veilleraient désormais à leur sûreté avec une prudence excessive. Et il raconta à Whalley l'attentat contre Mlle d'Orsy par un Anglais dont il ignorait le nom, et qui avait la veille au soir pénétré dans la ville.

--Tiens! se dit le major, Harthing ne m'a point parlé de cette circonstance!

Or Whalley, qui était de Boston, avait eu vent de la passion de John Harthing pour Mlle d'Orsy quand elle avait quitté cette dernière ville.

Il manda son lieutenant.

Celui-ci qui n'était pas préparé à cet interrogatoire, nia tout formellement lorsque Whalley lui demanda s'il n'avait pas essayé d'enlever une femme lors de son expédition de la veille.

Le major, surpris de ces dénégations que semblait démentir le trouble involontaire de Harthing, le renvoya sans rien dire; ce qui n'empêcha pas que le lieutenant fut sommé de comparaître devant le conseil de guerre lorsque vint le soir. Au moment où Harthing paraissait devant Whalley et son état-major, Dent-de-Loup quittait la rivière Montmorency pour revenir au camp.

Le chef de l'accusation portée contre Harthing était que, sous le fallacieux prétexte d'aider à la prise de la place, il ne s'y était introduit qu'avec l'intention de revoir et d'enlever une jeune Française qu'il avait autrefois connue à Boston, ce qui indiquait des rapports secrets avec l'ennemi, et que de ce premier pas à la trahison il n'y avait pas loin.

--Maudite affaire! pensa Harthing. Je m'en serais peut-être mieux tiré en confessant le fait de prime abord; mais puisque nous avons commencé, continuons à tout nier.

Il prétendit ne pas comprendre ce que l'on voulait dire en l'accusant de sacrifier son devoir, son honneur et son pays à une pareille intrigue; qu'il trouvait singulier qu'on aimât mieux croire un prisonnier qu'un loyal sujet anglais qui avait toujours bien servi sa patrie et son roi; que si quelqu'un avait réellement tenté d'enlever cette demoiselle d'Orsy, laquelle il avait en effet connue à Boston, ce pouvait bien être quelque autre officier qui se serait introduit en même temps que lui dans la ville; car d'Orsy en donnant des leçons d'escrime à Boston s'était trouvé rencontrer un assez grand nombre de jeunes gens qui avaient pu facilement connaître la sœur du jeune baron. Il termina en disant qu'il serait impossible de prouver l'accusation gratuite qui pesait sur lui, par tout autre que ce prisonnier français; et que, d'ailleurs, celui-ci ignorait le nom de cet Anglais qui avait ainsi tenté d'enlever une Québecquoise.

--Nous n'avons pas, il est vrai, répliqua Whalley, de preuves directes de votre culpabilité; mais avouez pourtant que beaucoup de faits témoignent contre vous. D'abord, vous avez, je le sais, connu et aimé Mlle d'Orsy à Boston. Ensuite, quand nous avons quitté cette dernière ville, vous avez, sous prétexte de lui faire servir les intérêts communs, amené un sauvage dont la conduite me paraît quelque peu suspecte; car il est toujours absent du camp. Il n'y a qu'un moment encore, je l'ai fait chercher partout sans qu'on l'ait pu trouver. Pourriez-vous me dire où il est?

--Non, monsieur, mais je crois qu'il serait injuste de me rendre responsable des absences d'un sauvage qui ne saurait s'astreindre à une discipline aussi sévère que la nôtre.

--Bien, bien, reprit Whalley; mais dans quel but avez-vous sollicité si vivement d'être envoyé comme parlementaire au comte de Frontenac? Pourquoi tant d'ardeur à briguer une mission qui aurait pu vous devenir plus périlleuse que profitable, si l'ennemi avait voulu vous faire un mauvais parti?

--Il m'est facile, monsieur, de vous répondre d'une manière satisfaisante. Mon but étant de me distinguer dans la carrière que j'ai embrassée de préférence à toute autre, je désire prendre une très grande part à la conquête de Québec. A cet effet, je me suis d'abord allié le sauvage Dent-de-Loup, pour me servir d'espion et trouver par son entremise un lieu d'escalade facile. Voilà donc qui vous explique mon intimité avec l'Iroquois. Quant à mon empressement à être envoyé comme parlementaire, il n'était causé que par le désir que j'avais d'examiner moi-même, et en plein jour, la place que je voudrais prendre à moi seul pour me signaler davantage. Pouvez-vous donc blâmer une aussi noble ambition?

--Hum! Non, monsieur Harthing; certainement non. Mais en fin de compte, ne trouvez-vous pas singulière la coïncidence de votre présence dans la ville hier au soir, avec cette tentative d'enlèvement d'une jeune Française que vous avez autrefois aimée, par un Anglais dont notre prisonnier, malheureusement ou heureusement pour vous, ne connaît pas le nom? Ne vous semble-t-il pas que tous les faits que je vous ai auparavant exposés, réunis à ce dernier, contribuent à vous compromettre étrangement?

--J'avoue que la coïncidence est assez curieuse en effet; mais, vous ayant répondu d'une manière satisfaisante sur tous les autres points, je crois que vous ne pouvez me juger sur ce seul dernier fait qui, directement, ne prouve rien contre moi.

--Le conseil en décidera, monsieur Harthing; car veuillez bien croire que je n'ai contre vous aucun sentiment d'animosité personnelle. Je crois vous rendre plutôt service en vous mettant à même de vous disculper des accusations de trahison qui courent déjà contre vous par tout le camp.

Comme on peut très bien le penser, Harthing ne put être trouvé coupable; mais il sortit dans une grande rage de se voir ainsi compromis. La fureur le dominait complètement quand il revint dans sa tente où il se jeta, rugissant, sur une botte de paille qui lui servait de lit.

--Ah! puisque c'en est fait de mon amour et de ma réputation, s'écria-t-il, je ne veux plus songer qu'à la vengeance! O ma vengeance! je te veux implacable et terrible!

--La voici, dit Dent-de-Loup qui se dressa soudain devant Harthing. Et, comme un démon tentateur, il offrit au lieutenant quelques balles mâchées dont les déchiquetures étaient remplies d'un suc noirâtre.

--La moindre atteinte de l'un de ces projectiles tuera ceux que tu hais, dit le sauvage: ces balles sont empoisonnées.

--Oh! donne-les moi.

Et Harthing, se levant d'un bond, mit la main sur ces engins perfides.

Un éclair de satisfaction illumina l'œil de Dent-de-Loup.

Mais au moment où Harthing allait serrer les balles, il les rejeta tout à coup loin de lui en s'écriant:

--Non! ce serait trop lâche!

Et il se laissa tomber sur son lit de camp. Les sanglots l'étouffaient.

Un amer sourire de dédain plissa les lèvres du sauvage.

--Les faces pâles ne seront toujours que des femmes! dit-il en ramassant avec soin les balles rejetées par Harthing.

Et il quitta la tente aussi furtivement qu'il y était entré.



CHAPITRE XIV

LE COMBAT.

La place d'armes présentait le lendemain matin un bien beau spectacle. Il y avait là, assemblés devant le château, plus de trois mille hommes, tant de troupes régulières que de milices.

Les rayons du soleil levant se jouaient sur les armures,53 les mousquets, les baïonnettes et les épées nues, et jetaient par toute la place mille scintillations rayonnant en gerbes lumineuses, qui tranchaient vivement sur les riches costumes aux couleurs variées des officiers, et sur les belles plumes blanches qui ombrageaient quelques chapeaux fièrement galonnés d'or. On aurait dit de grosses gouttes de rosée dormant sur de grandes fleurs tropicales balancées par la brise et reflétant, avant de remonter absorbées dans l'air, les premiers feu du matin. Or pour quelques-uns qui portaient ces armes dans l'attente du combat, n'était-ce pas leur dernière rosée de vie qu'éclairait alors ce beau soleil?

Note 53: (retour) On en portait quelquefois encore à cette époque, moins pour se garantir des balles qui les perçaient bel et bien, que pour résister aux coups d'armes blanches.

L'habillement des miliciens paraissait terne à côté du costume des troupes de ligne. A cette époque, au Canada comme en France, les milices n'avaient point d'uniforme. Loin de faire tache cependant, leurs habits d'étoffe grise ne servaient que de repoussoir ou de contraste au brillant fond de ce tableau vivant.

Que de nobles cœurs battaient sous les riches justaucorps de tant de braves officiers qui parcouraient tous les rangs des soldats alignés, ici recevant des ordres et les transmettant plus loin! Et les grands noms qu'ils portaient, ces galants hommes!

Oh! la belle vision qui passe devant mes yeux ravis par la splendeur de ces souvenirs du passé! Dites-moi, ne la voyez-vous pas comme moi?

N'est-ce pas lui que j'aperçois là-bas, au-dessus de tous, le noble vieillard? Oui, c'est le comte de Frontenac. Il m'apparaît près du château dictant ses ordres au baron LeMoyne de Longueuil, surnommé le Machabée de Montréal, et à MM. LeMoyne de Sainte-Hélène et de Bienville. Ces trois frères vont commander un détachement de deux cents Canadiens chargés d'aller, sur-le-champ, tenir en échec les deux mille Anglais commandés par Whalley.

Salut à toi! illustre gouverneur qui réussis à faire rejaillir sur notre pays un rayon de la gloire dont ton maître, Louis XIV, inonda la France du grand siècle.

Près de lui se tient M. de Callières, le gouverneur de Montréal. Fièrement appuyé sur son épée, on dirait qu'il veut déjà prendre les airs magnifiques du comte, auquel il succédera, huit ans plus tard, dans le gouvernement de la Nouvelle-France.

Le chevalier et colonel de Vaudreuil se tient tout à côté de celui-ci, prêt sans doute, car il en est digne en tous points, à le remplacer à Montréal.

Puis viennent M. d'Ailleboust de Musseau, et son digne frère, le sieur d'Ailleboust de Mantet, qui s'est illustré à la prise de Corlar.

Enfin le sieur d'Hertel qui, à la tête de cinquante-deux Canadiens et sauvages, a pris Salmon-Falls, dans l'hiver de 1690, après avoir défait les deux cents hommes qui défendaient ce poste. Et, comme noblesse oblige, on le voit encore, durant le siège de cette même année, cueillir de nouveaux lauriers à la tête des milices des Trois-Rivières.

Plus loin, je vois le sieur Jacques LeBer du Chêne qui assistait, aux côtés de Sainte-Hélène et de d'Iberville, à la prise de Corlar. Aussi Louis XIV lui donnera-t-il, en 1696, des lettres d'anoblissement à cause de ses nombreux services.

Ensuite vient le fils du baron de Bécancourt, M. de Portneuf, le même qui fit taire, l'hiver précédent, les huit canons défendant Casco, qui se rendit à lui. Puis encore MM. Boucher de Boucherville et de Niverville, les sieurs de Beaujeu, de Saint-Ours et M. de Montigny, qui fut blessé à l'attaque de Corlar.

Enfin, disséminés par toute la place d'armes, et excitant l'ardeur belliqueuse des soldats qu'ils commandent, ce sont les Baby de Ranville, les Aubert de Gaspé, les de Lanaudière, les Deschambault et les Chartier de Lotbinière.

Ici se croisent le chevalier de Crisasy, descendant d'une grande famille sicilienne, et M. de Martigny, cousin germain d'Iberville.

Là, le sieur de Valrennes donne des ordres à son lieutenant M. Dupuy.

Plus loin, M. de Saint-Cirque s'en va causant avec M. Boisberthelot de Beaucourt; et tous deux, en passant, saluent Augustin Le Gardeur de Courtemanche.

Mais, éblouis par cette revue qui passe radieuse devant eux, mes yeux ne voient plus, quand il leur faudrait encore compter tant de noms aussi beaux que tous ceux-là!

MM. de Longueuil, de Sainte-Hélène et de Bienville, après avoir reçu les instructions du gouverneur, venaient de rejoindre les deux cents Canadiens qu'ils allaient mener à l'attaque, lorsqu'ils virent arriver Louis d'Orsy.

--Tiens! dit Bienville à ce dernier, serais-tu donc de la partie?

--Eh! oui, mon cher. M. de Maricourt m'a permis de vous accompagner. Comme les vaisseaux ont retraité de devant la ville, et qu'ils n'ont pas l'air d'avoir envie de revenir essuyer notre feu,54 le capitaine prétend n'avoir besoin que de quelques hommes pour la garde de sa batterie. Il vous envoie aussi Bras-de-Fer, pensant bien qu'il pourra nous être utile. Tiens, le voici.

Note 54: (retour) "Les vaisseaux de sir William Phipps furent tellement maltraités que, le dix-neuf octobre, deux d'entre eux rejoignirent le gros de la flotte, tandis que deux autres se mirent à l'abri des boulets, en remontant à l'anse des Mères. Là encore, ils furent attaqués et forcés de se retirer vers les autres." (M. Ferland.)

--Présent, mon commandant, dit Pierre Martel, qui fit le salut militaire.

--Nous allons donc escarmoucher à la Canardière? dit d'Orsy à M. de Longueuil.

--Oui, car il paraît que l'ennemi se tient sous les armes depuis le matin et semble se préparer, d'après les rapports de nos éclaireurs, à marcher sur la ville.

--Pardon, mon commandant, dit Bras-de-Fer, à qui sa qualité d'ancien domestique de la famille permettait certaines libertés qu'on n'aurait point tolérées chez un autre soldat; pardon, mais je crois que c'est un bien mauvais jour pour s'en aller attaquer ainsi l'Anglais dans ses retranchements.

--Et pourquoi, maître Pierre?

--N'est-ce pas aujourd'hui vendredi?55

Note 55: (retour) Le 20 octobre 1690 était un vendredi.

--Ah! ah!

--Ne riez pas, monsieur, le vendredi, voyez-vous, est jour de malheur.

--Bah! histoire de vieille femme, dit Sainte-Hélène.

--Que nous chantes-tu donc là, sinistre corbeau? repartit Louis d'Orsy.

--Ce bon Pierre! dit Bienville en riant comme les autres.

--Prenez garde! messieurs, prenez garde!

--Allons! allons! un homme comme toi, Pierre, ne devrait pas croire à ces choses-là. Mais nous perdons notre temps. Attention! serrez les rangs! dit à sa petite troupe M. de Longueuil.

Pierre Martel alla s'aligner, non sans avoir secoué plusieurs fois la tête en signe de désapprobation.

Vers dix heures, toute cette belle et vaillante jeunesse s'ébranla au son des tambours et des fifres. Le détachement de deux cents hommes, commandé par MM. de Longueuil, Sainte-Hélène, d'Orsy et Bienville, prit les devants; car il avait à traverser la rivière Saint-Charles pour rejoindre les Anglais, tandis que M. de Frontenac restait, à la tête de trois bataillons, de ce côté-ci de la rivière, au cas où les ennemis parviendraient à la traverser à gué.56

Note 56: (retour) Voyez Charlevoix.

Whalley n'était pas à la tête des troupes de terre. Il se trouvait en ce moment à bord du vaisseau amiral, où il était allé le matin, de bonne heure, "communiquer à Phipps le résultat du conseil de guerre tenu la veille par les officiers de l'armée de terre; car ces derniers regardaient l'entreprise comme trop hasardeuse, et concluaient qu'il valait mieux l'abandonner à cause de l'état avancé de la saison."57

Note 57: (retour) Voir aussi le journal du major Whalley.

Nonobstant l'absence de leur commandant, les ennemis voulurent tenter une dernière attaque; et après avoir crié durant toute la matinée: Vive le roi Guillaume! sans doute pour se remonter un peu le moral, ils se mirent en marche et se rapprochèrent de la rivière Saint-Charles, vers deux heures de l'après-midi.

Les Anglais, au nombre d'au moins douze cents, longeaient la rivière en toute sécurité, lorsque soudain, au détour d'un petit bois qui se trouvait sur leur droite et à l'endroit même où est aujourd'hui la ferme de Maizerets, deux cents coups de feu partirent en crépitant du fourré où les hommes de M. de Longueuil s'étaient postés en embuscade.

--Forward! crie le commandant ennemi.

--Feu! ordonne M. de Longueuil, quand les Anglais ne sont plus qu'à cinquante pas.

Et cette seconde décharge, plus meurtrière que l'autre, s'en va semer la confusion et la mort dans les rangs des ennemis, qui commencent à se débander.

Harthing, désirant dissiper les soupçons qui planent sur lui, se tient en avant de sa compagnie, qu'il encourage de l'exemple et de la voix. Quand il s'aperçoit que ses soldats commencent à plier, il se retourne tranquillement vers eux; et là, exposé au feu des Canadiens, calme comme sur un champ de parade, il reçoit trois balles dans ses habits, tandis qu'il s'efforce de rallier ses gens.

C'est qu'il était aussi brave que violent.

Dent-de-Loup se tient à côté de lui, le mousquet en joue et prêt à faire feu sur le premier des Canadiens qu'il verra; car ces derniers sont restés couchés dans les broussailles.

--Oh! Louis! je le vois! il est là! dit Bienville à d'Orsy.

Et arrachant un mousquet d'entre les mains d'un soldat, François l'épaule et tire sur John Harthing. Mais sa précipitation nuit à la justesse de son coup de feu et la balle perce seulement le chapeau de l'Anglais.

M. de Longueuil a remarqué l'hésitation de l'ennemi.

--Debout! chargeons! crie-t-il.

Et donnant le signal avec l'exemple, il se lève.

Sainte-Hélène, Bienville et d'Orsy l'ont imité.

Au même instant, une balle vient frapper en pleine poitrine Louis d'Orsy, qui tombe à la renverse entre les bras de Bienville.

--Bien tiré! Dent-de-Loup, dit Harthing au sauvage qui recharge son arme.

--Quarante mille démons! c'est encore ce maudit Iroquois, s'écrie Bras-de-Fer qui aide Bienville à transporter d'Orsy à l'écart. Après avoir remis son ami entre les mains de quelques hommes préposés aux soins des blessés, Bienville se penche vers son ami qui vient de s'évanouir:

--Frère, dit-il, en étendant la main sur ce corps sanglant, dors en paix ton dernier sommeil! Je cours te venger!

Quand il revint sur la lisière du bois qui regardait le rivage, M. de Longueuil chargeait l'ennemi à la tête de sa petite troupe.

Bienville bondit au premier rang qui n'est plus qu'à vingt pas de la compagnie de Harthing, lorsque M. de Longueuil crie d'une voix tonnante:

--A plat ventre tout le monde!

Il a vu les Anglais coucher en joue les siens.

Un ouragan de flamme et de plomb passe au-dessus des Canadiens, dont aucun n'est touché, grâce au sang-froid du commandant.

A peine le nuage de fumée que vient de faire cette décharge s'est-il dissipé, que les trois frères LeMoyne se sont relevés en criant:

--En avant!

Qu'il était beau de voir ces deux cents braves chargeant douze cents ennemis!

Dent-de-Loup, qui peut croire que l'heure de la vengeance a sonné enfin pour lui, ne tue pas au hasard; c'est sur les officiers que son mousquet se braque de préférence. Loin de tirer avec les Anglais, quand ceux-ci ont fait leur décharge inutile, le sauvage a réservé son coup de feu; et quand les Français se relèvent, il ajuste froidement M. de Longueuil.

Celui-ci, qui court à la tête de son bataillon, n'est plus qu'à dix pas, lorsque la balle de Dent-de-Loup vient le frapper au côté gauche, où il porte la main en chancelant.

Un hurlement de rage parcourt les rangs de ses soldats; mais quelle n'est pas la joie de tous quand ils voient leur capitaine se relever sain et sauf et leur dire:

--Ce n'est rien, mes enfants! sus à l'Anglais!

La corne à poudre de M. de Longueuil a reçu et amorti le coup, puis fait dévier la balle.58

Note 58: (retour) "Le sieur de Longueuil fut frappé au côté, et aurait été tué, si sa corne à poudre n'eût amorti le coup." (M. Ferland.)

--Damné sauvage! s'écrie Bras-de-Fer, il faut en finir avec toi!

Et trois énormes enjambées le mettent en face de l'Iroquois. Ce dernier lui porte un furieux coup de casse-tête. Bras-de-Fer, dont le mousquet est aussi déchargé, s'en sert pour parer le coup, et, prenant son arme par le canon, il fait décrire un terrible moulinet à la crosse qui s'abat violemment sur la poitrine nue du sauvage. Celui-ci pousse un râle qui lui sort de la gorge avec des flots de sang. Il tombe.

--Et de deux! fait Bras-de-Fer en assommant de même le premier Anglais qui se trouve à portée de son arme.

Cependant Bienville a voulu s'élancer pour croiser le fer avec Harthing, qu'il a vu combattre au premier rang; mais la force répulsive de la charge opérée par les Canadiens a rejeté l'Anglais au milieu de sa compagnie et porté Bienville contre d'autres adversaires.

M. de Sainte-Hélène, au contraire, s'est trouvé lancé dans la direction du lieutenant, sur lequel il fond l'épée au poing, après avoir fendu la tête d'un soldat ennemi qui lui barrait le passage.

--Rendez-vous, monsieur, ou vous êtes mort, crie Sainte-Hélène à Harthing qu'il ajuste d'un pistolet.

Harthing lui répond par un ricanement et baisse la tête quand le coup part.

La balle de Sainte-Hélène effleure le crâne du lieutenant. L'Anglais saisit à son tour le seul pistolet chargé qui lui reste et tire à bout portant sur Sainte-Hélène, qui s'affaisse, la jambe droite cassée par le coup de feu.59

Note 59: (retour) "Sainte-Hélène, voulant avoir un prisonnier, reçut un coup de feu à la jambe." (Charlevoix, tome II, page 85.)

--En veux-tu donc à tous les miens? rugit Bienville, qui a pu percer enfin jusqu'à lui. Oh! nous allons voir!.........

Et, furieux, il court l'épée haute sur Harthing qui tombe en garde. Leurs pistolets à tous deux sont déchargés; c'est donc un duel à l'arme blanche qui va décider de leur sort.

En ce moment les ennemis cèdent sous la vigoureuse charge des Canadiens et se replient sur leur arrière-garde, suivis par nos intrépides volontaires, qui les chassent devant eux, la baïonnette dans les reins.

Harthing et Bienville se trouvent isolés des autres combattants.

A voir la furie avec laquelle Bienville presse Harthing, on peut croire qu'il perdra bientôt l'avantage avec le sang-froid qui, dans un combat de ce genre, donne beaucoup plus de chance à celui qui se tient froidement sur la défensive, comme Harthing le semble faire.

Aussi rapide que l'éclair, l'épée de Bienville enveloppe l'Anglais de cercles rapides, et sans relâche le frappe d'estoc et de taille. Leurs lames, violemment heurtées, rendent un sinistre cliquetis, entrecoupé par les seuls râlements saccadés qui soulèvent la poitrine des deux combattants.

Entre deux parades, Harthing porte une estocade de prime à Bienville qu'il atteint à l'épaule droite. Mais cette blessure, peu grave du reste, rend toute sa prudence à Bienville, qui se couvre avec soin de son épée tout en pressant Harthing.

On dirait que ce dernier faiblit. Sa main semble arriver plus lentement à la parade. Plusieurs fois l'épée de Bienville effleure la poitrine du lieutenant, dont la respiration devient plus rapide.

Est-ce la lassitude qui saisit l'officier anglais? Est-ce la vision funeste du spectre de la mort planant au-dessus des combattants pour choisir sa victime, qui paralyse ainsi ses forces?

Bienville a remarqué cette hésitation, et portant plusieurs bottes à son adversaire, il fouette soudain du plat de son arme celle de Harthing, se glisse au-dessous comme un trait et enfonce son épée jusqu'à la garde dans le cœur de son rival abhorré.

Harthing s'abat sur la terre et ouvre démesurément les yeux. Il sent la mort venir, et sa haine semble s'envoler avec sa vie. Aussi tend-il au vainqueur sa main désarmée, en lui disant d'une voix mourante:

--Me pardonnez-vous... Bienville?... Dieu m'a puni... Si d'Orsy... n'est pas mort... sa blessure... balle empoisonnée... par l'Iroquois ... Cherchez... contrepoison... Elle... adieu.

Et il expire entre les bras de Bienville, presque peiné de sa mort.

Durant ce combat singulier qui avait duré seulement cinq minutes, les Canadiens avaient mené l'ennemi tambour battant jusqu'à un petit bois situé à demi-portée de mousquet du bouquet d'arbres où nos volontaires s'étaient placés d'abord en embuscade.

Mais là, les ennemis ont fait volte-face, et, appuyés par quelques pièces de canon, ils ont ouvert un feu terrible sur nos miliciens. Ces derniers, considérant le désavantage du nombre et de la situation, retraitent vers leur premier retranchement, la face tournée vers l'ennemi et combattant toujours.60

Note 60: (retour) "Les Anglais côtoyèrent quelque temps la rivière en bon ordre; mais MM. de Longueuil et de Sainte-Hélène, à la tête de deux cents volontaires, leur coupèrent le chemin, et escarmouchant de la même manière qu'on avait fait le dix-huit, firent sur eux des décharges si continuelles, qu'ils les contraignirent à gagner un petit bois, d'où ils firent un très grand feu." (Charlevoix, tome II, p. 85.)

Bienville a jeté un regard autour de lui, et, n'apercevant que Harthing, Dent-de-Loup et quelques soldats anglais couchés sur le sol, il voit que son frère Sainte-Hélène a été emmené hors de la mêlée; aussi s'empresse-t-il de rejoindre les siens.

Pendant quelque temps encore, on escarmoucha de part et d'autre, tant qu'enfin les premières ombres de la nuit firent cesser le feu des deux côtés. Alors les Anglais, renonçant à toute velléité d'assaut, battirent en retraite vers leur camp, tandis que nos volontaires revenaient vers la ville, où M. de Frontenac se tenait encore en personne à la tête de ses troupes, résolu de traverser la rivière si les Canadiens avaient été trop pressés par l'ennemi. Mais, au dire de Charlevoix, ces derniers ne lui donnèrent pas lieu de faire autre chose que d'être spectateur du combat.61

Note 61: (retour) "Nous eûmes dans cette seconde action deux hommes tués et quatre blessés...... La perte des ennemis fut ce jour-là pour le moins aussi grande que la première fois." (Charlevoix, tome II, p. 85.)

Sur les sept heures du soir, alors que les ténèbres enveloppaient le champ de bataille comme d'un vaste linceul, un des hommes laissés pour morts sur le lieu du combat, se souleva péniblement et poussa un soupir rauque, ce qui mit en fuite une bande de corbeaux avides qui déjà faisaient curée des cadavres. Tandis que les voraces oiseaux s'allaient percher sur l'arbre le plus voisin en jetant leurs croassements sinistres aux échos de la nuit, cet homme parvint, après mille efforts dont chacun lui arrachait un cri de douleur, à se mettre sur son séant.

Après s'être reposé, il s'orienta; et, se sentant incapable de marcher, il se traîna vers le camp des Anglais, en s'aidant des genoux et des mains. Ce blessé dut souffrir mille agonies pendant le trajet d'un demi-mille qu'il lui fallut ainsi faire pour arriver au camp. Si le soleil eût éclairé sa marche douloureuse, on eût pu voir une longue traînée de sang qu'il laissait derrière lui.

La première sentinelle qui le reconnut, appela quatre camarades pour transporter le blessé sous une tente, où le chirurgien et ses aides faisaient les premiers pansements.

Quand on l'eut déposé sur un matelas, cet homme poussa un immense soupir de satisfaction et murmura ces mots:

--Le bras des visages pâles est faible comme celui des femmes, qui ne saurait frapper le guerrier d'un coup mortel. Dent-de-Loup pourra bientôt chasser encore le caribou rapide, et orner sa ceinture de maints nouveaux scalps que la fumée de son feu desséchera dans le ouigouam du chef.