CHAPITRE XV

LE BLESSÉ.

Pâle était le dernier reflet du jour mourant qui venait éclairer la chambre de Louis d'Orsy; mais plus pâle encore était ce dernier, qui gisait tout sanglant sur son lit une heure après le combat.

Il était là, défait, brisé, vaincu par le mal, ce vaillant jeune homme si plein de courage et de vie quelques heures auparavant.

Près de Louis assoupi se tenait un chirurgien, dont l'air préoccupé laissait voir combien l'état du blessé l'inquiétait. Dans l'ombre se mouvait discrètement Marie-Louise, qui paraissait voler plutôt que marcher, tant elle effleurait légèrement le parquet.

Elle avait aussi bien pâli, la pauvre enfant. Les terribles événements de l'avant-veille avaient tellement agi sur sa constitution, que ses belles et vives couleurs d'autrefois avaient fui ses joues veloutées, tandis qu'un léger cercle de bistre, apparaissant sur les paupières inférieures, y indiquait la trace de l'insomnie et des larmes.

Inquiète et tremblante, elle allait par la chambre, prompte à obéir à chacune des prescriptions du chirurgien, qu'elle interrogeait d'un regard anxieux.

L'homme de l'art se préparait à extraire la balle de la poitrine du jeune baron.

En ce moment, Bienville entra. Il s'approcha du chirurgien en marchant sur la pointe du pied.

--Eh bien? lui demanda-t-il à voix basse.

L'opérateur ne répondit pas; mais se tournant vers Marie-Louise:

--Veuillez donc, s'il vous plaît, mademoiselle, me procurer une lumière.

Aussitôt que la jeune fille fut sortie de la chambre, le chirurgien se pencha vers Bienville et lui dit rapidement à l'oreille:

--Je crains bien que la blessure ne soit empoisonnée, ainsi que vous m'en avez prévenu; car votre ami n'a pas assez perdu de sang pour être faible et insensible comme il l'est en ce moment. Grâce à l'épais baudrier de buffle que la balle a dû percer avant de pénétrer dans la poitrine, le projectile n'est pas entré bien avant et n'a pu atteindre aucun organe vital. Cependant voyez combien le blessé est engourdi et somnolent. Cet état presque apoplectique ne provient certainement pas de la blessure, mais bien plutôt d'un poison dont l'action est surtout narcotique. Aussitôt la balle extraite, je tâcherai de combattre les effets du venin.

Le chirurgien, voyant que Marie-Louise revenait, changea le sujet de la conversation en disant:

--Et M. de Sainte-Hélène, comment va-t-il?

--Sa blessure n'offre aucune gravité,62 répondit Bienville, qui arrivait de l'Hôtel-Dieu où il venait d'assister au premier pansement de son frère, qu'on y avait transporté.

Note 62: (retour) Au dire de Charlevoix, la blessure de Sainte-Hélène ne parut pas d'abord sérieuse.

Quelques instants plus tard, le chirurgien, par une adroite et prompte opération, fit sortir la balle des lèvres saignantes de la blessure. Et après avoir rougi au feu un instrument, il s'empressa de cautériser les bords de la plaie, afin de prévenir, s'il en était temps encore, l'absorption du poison déposé par le projectile.

Tiré de sa léthargie par la douleur que lui causa cette dernière opération, le jeune homme ouvrit enfin les yeux. Mais, outre que les pupilles étaient extrêmement dilatées, son regard avait quelque chose d'étrange, et c'est à peine s'il parut reconnaître ceux qui entouraient son lit. Quant aux organes de la voix, ils semblèrent paralysés d'abord; car plusieurs fois on le vit faire, pour parler, d'inutiles efforts.

Bientôt ses membres s'agitèrent de mouvements convulsifs qui laissaient voir que si le blessé recouvrait sa sensibilité, ce n'était que pour souffrir. Puis la douleur augmentant, il poussa quelques cris gutturaux, s'agita sur sa couche et finit par prononcer des paroles sans suite.

Le chirurgien hocha la tête et prit entre les doigts de sa main droite le poignet du blessé. Pendant quelques minutes, il parut absorbé dans ses réflexions. Enfin il se pencha vers Bienville, qui, douloureusement ému, contemplait cette terrible scène d'un homme jeune et robuste luttant corps à corps avec la mort, et lui dit à voix basse:

--Remarquez-vous, monsieur, comme les symptômes se contredisent maintenant? D'abord le cerveau surtout semblait affecté; car il y avait somnolence, puis vertige et enfin léthargie. Et tout à coup, après la cautérisation, se sont manifestés des phénomènes opposés: douleurs légères d'abord, puis intolérables; mouvements convulsifs généraux, soubresauts des tendons et délire enfin. Avant l'opération, le pouls était rare, petit, filiforme; il est maintenant précipité, dur et redoublé. C'est qu'il y a, je crois, deux ou trois poisons dont les effets divers ont chacun leur action et se manifestent par des symptômes variés, sans que, pourtant, les influences particulières à chaque venin soient assez opposées pour se neutraliser les unes les autres. Quel art infernal a dû présider à leur confection!

--Mais ne voyez-vous aucun remède à leur opposer?

Le chirurgien haussa les épaules en signe d'indécision manifeste.

--O monsieur! sauvez mon frère! s'écria Marie-Louise, qui s'était approchée après avoir entendu.

--J'ai bien peur, mademoiselle, que mon art ne soit impuissant. C'est plutôt Dieu que moi qu'il vous faut prier; car lui seul sait faire des miracles.

Cette désolante réponse amena sur les lèvres de Marie-Louise un sanglot, que, par une grande force d'âme, elle étouffa pourtant, de crainte qu'il n'alarmât le blessé, si celui-ci le pouvait entendre.

Il y avait dans la grande salle, à côté, un beau crucifix d'ivoire suspendu au-dessus de l'âtre de la cheminée et que l'on apercevait du lit du blessé. Ce pieux objet d'art était l'un des quelques débris qui restaient encore à la famille d'Orsy de son antique splendeur. L'on y conservait d'autant plus précieusement ce crucifix, que les traditions de la famille le disaient être l'œuvre d'un grand artiste français contemporain de Benvenuto Cellini.

Avec cette foi vive et ardente que les femmes savent apporter dans leurs prières, Marie-Louise alla se jeter aux pieds du divin Crucifié.

Qu'elle était ravissante ainsi, avec ses mains croisées sur sa poitrine, que de muets sanglots soulevaient. Ses yeux, noyés dans les larmes et perdus dans l'extase de la prière, arrêtaient leur regard suppliant sur la face auguste du Christ, tandis que ses lèvres semblaient baiser avec amour les pieds divins essuyés autrefois par les cheveux de Madeleine.

Son corps se trouvant intercepter une partie de la lumière produite par la lueur du feu de l'âtre, qui rougissait le foyer et les murs de la chambre, une vive auréole entourait sa tête, comme celle d'une madone, tandis que des reflets d'or se jouaient sur sa chevelure blonde. On aurait dit que la jeune fille était soulevée sur un nuage de feu, et ravie dans une de ces extases mystiques telles qu'en avaient autrefois les saints.

Longtemps elle pria de la sorte, sans paraître ressentir aucune des influences extérieures qui l'entouraient. C'est que, exaltée par l'élan de sa foi, elle parlait directement à Dieu.

Elle parut enfin revenir sur la terre, lorsque, détournant les yeux de la croix, elle les promena tour à tour de son fiancé à son frère et de son frère à son fiancé.

A ce moment, une indicible expression d'angoisse passa sur sa figure, comme si deux sentiments divers s'étaient heurtés tout à coup pour lutter en elle.

Mais cela n'eut que la durée d'un éclair, et Marie-Louise releva ses beaux yeux sur le Christ. Cet instant avait pourtant suffi pour changer l'expression de sa physionomie, où se lisait surtout maintenant un sentiment de sacrifice et de résignation extrêmes.

Qu'avait-elle donc promis à Dieu en échange de la guérison de son frère?

Celui-ci se tordait sous l'étreinte du mal. Sa figure devenait livide, tandis que la peau en était sèche et brûlante. Une chaleur âcre le dévorait, ce qui lui desséchait la bouche en lui causant une soif inextinguible.

François, désespéré, retenait dans les siennes la main brûlante de son ami.

Quant au chirurgien, accoudé sur l'une des colonnes torses du lit du patient, la tête appuyée sur sa main droite, il était comme courbé sous le poids de l'impuissance, que toute la science des hommes ne saurait soulever quand Dieu les terrasse.

Marie-Louise se relevait, lorsque la porte d'entrée s'ouvrit.



CHAPITRE XVI

LE VŒ.

Bras-de-Fer entra, portant sous son bras un paquet d'herbes et de plantes que l'automne avait desséchées.

Lorsque Pierre avait appris de Bienville que la blessure de Louis d'Orsy était empoisonnée, et que M. de Sainte-Hélène avait eu la jambe cassée d'une balle tirée par Harthing, il avait immédiatement quitté, sans rien dire, le champ de bataille où l'on combattait encore, pour herboriser à travers les bois.

Les Canadiens avaient regagné la ville quand Bras-de-Fer trouva, malgré l'obscurité naissante, la dernière plante qu'il lui fallait. Alors seulement il revint à la cité.

Quand Pierre arriva à l'Hôtel-Dieu, Bienville venait d'en partir pour se rendre chez Louis d'Orsy. Le Canadien se fit conduire auprès de M. de Sainte-Hélène, qu'il trouva pansé et dans un état très satisfaisant. Bras-de-Fer se dirigea tout de suite vers la demeure du jeune baron, où nous venons de le voir entrer.

Pierre alla droit au lit du jeune homme, que les crampes venait de saisir.

Après avoir examiné le blessé:

--Je suis, dit-il, arrivé à temps, Dieu merci. Avez-vous de l'eau chaude sous la main, mademoiselle?

Marie-Louise et Bienville regardèrent avec étonnement le nouveau venu, tandis que le chirurgien le toisait avec dédain des pieds à la tête.

--Vous ne comprenez donc pas? ajouta Bras-de-Fer. Je vous demande de l'eau chaude, afin d'y faire infuser ces herbages pour guérir M. le baron. Le poison des sauvages et moi, voyez-vous, nous nous connaissons depuis longtemps. Quand je chassais dans les pays d'en haut, j'ai vu guérir bien des gens avec ces ingrédients que je vous apporte. J'en ai fait l'épreuve sur moi-même.

--Oh! puisses-tu dire vrai! s'écria Bienville.

--Mon Dieu! c'est vous qui nous l'avez envoyé! dit Marie-Louise en levant au ciel des yeux reconnaissants.

Un sourire incrédule passa sur les lèvres du médecin, dont les idées scientifiques se trouvaient subitement heurtées par les paroles et le ton confiant de l'ignorant Pierre Martel.

--Prétendriez-vous, dit le chirurgien, guérir M. d'Orsy avec vos simples?

--Je ne voudrais pas en répondre, répliqua Bras-de-Fer, mais j'ai bonne espérance.

--Et vous croyez pouvoir réussir dans un cas où la science est impuissante!

--Le bon Dieu est tout-puissant, lui, monsieur le docteur; et bien souvent il se sert d'un homme ignorant et simple comme moi pour faire un miracle.

Déjà Marie-Louise mettait à la disposition de Pierre Martel un vase rempli d'eau bouillante.

--Je n'ai plus rien à faire ici du moment qu'on m'y oppose un charlatan! repartit le chirurgien, qui prit son chapeau.

--Monsieur! lui dit Bienville en l'arrêtant par le bras, vous auriez tort de vous fâcher. Cet homme est un vieux chasseur, qui doit être à même de connaître les antidotes que les sauvages emploient contre les blessures empoisonnées. Vous venez de pays civilisés où la science n'a pas à s'occuper de cas semblables et où l'homme le plus savant dans votre art doit nécessairement ignorer un remède connu en Amérique par le dernier des sauvages.

--Je reviendrai dans une heure, reprit le chirurgien, qui se dirigea vers la porte et sortit.

--A la grâce de Dieu! fit Marie-Louise avec un soupir.

Deux heures plus tard, d'Orsy reposait tranquillement. Les crampes et les tiraillements dans la région de l'épigastre avaient cessé, la transpiration se faisait maintenant abondante là où la peau était sèche et brûlante une heure auparavant. De pénible qu'elle était d'abord, la respiration était devenue facile. Enfin le délire avait disparu pour faire place à une entière tranquillité du cerveau.

Pierre Martel avait appliqué sur la blessure du baron une compresse fortement imbibée de l'infusion des plantes qu'il avait apportées de la Canardière. Il lui avait aussi fait boire plusieurs potions de ce même remède dont la vertu se montrait si efficace.

Marie-Louise, Bienville et Bras-de-Fer, la joie peinte sur le visage, se pressaient autour du blessé, qui venait de s'éveiller après une heure de sommeil paisible, lorsque le chirurgien entra.

--Eh bien! comment va monsieur le baron? demanda-t-il en s'approchant du lit.

--Assez bien, merci, comme vous voyez, répondit d'Orsy.

Surpris d'un changement aussi prompt, le chirurgien tâta le pouls du patient en hochant la tête.

--Oui, sauvé! dit-il.... La force de la jeunesse et de la constitution... la nature enfin... Je m'en doutais!

Quand le chirurgien fut parti, Marie-Louise s'en alla dans sa chambre, où elle s'enferma. Puis s'affaissant sur son lit, ce lit de jeune fille, muet témoin de ses rêveries et de ses premiers pensers d'amour, elle fondit en larmes.

--O mon Dieu! dit-elle, soyez mille fois béni d'avoir exaucé ma prière, et ne vous irritez pas d'un chagrin dont ma faiblesse est seule cause. Ce n'est pas mon sacrifice même qui m'arrache ce tribut de pleurs payé à la nature, mais bien plutôt la soudaineté qui m'a fait l'accomplir... Oui! vous êtes témoin, Seigneur, que pour conserver la vie à mon frère, je suis encore prête à immoler mon amour. Et pourtant vous seul pouvez savoir ce qu'il m'en a coûté, ce qu'il m'en coûte encore pour rompre avec ce bonheur dont j'avais tant souhaité la venue!... Ah! mon Dieu! je ne croyais pas l'aimer autant!... Mais loin de moi ces pensées. Puisque j'ai eu la force de songer au sacrifice, il me faut avoir, en outre, celle d'en braver l'accomplissement!

Alors, elle se laissa glisser les deux genoux en terre, et levant vers le ciel des yeux où les pleurs semblaient protester contre ses paroles:

--Mère de douleurs, veuillez donner à mon pauvre fiancé...--mon Dieu! c'est la dernière fois que je lui prête ce nom si doux!--veuillez lui donner la résignation que je vous demande pour moi-même. Que tout le poids de la douleur retombe sur moi seule! Et lui, qu'il soit heureux avec une autre... comme j'aurais pu l'être avec lui!.......................... .............................................................

Quand elle revint dans la chambre de son frère, Bienville s'approcha de la jeune fille d'un air joyeux.

--Marie-Louise! dit-il en s'emparant d'une main qui se retira doucement de la sienne, Marie-Louise, ce nuage de malheur qui a paru plusieurs fois devoir crever sur nos têtes, disparaît enfin à l'horizon. Les desseins pervers de nos ennemis sont anéantis avec eux. Plus de craintes ni de larmes! A nous la joie, car l'avenir est à nous!

--L'avenir n'est qu'à Dieu seul! répondit Marie-Louise, dont le cœur se serra comme sous l'étreinte de la mort.



CHAPITRE XVII

JOIE ET DEUIL.

--Où courez-vous donc de si grand matin, mon compère? disait M. Pelletier, le maigre mais riche marchand de fourrures de la rue Sault-au-Matelot.

La tête encore couverte de son bonnet de nuit, et ses bretelles négligemment attachées en guise de ceinture autour de son haut-de-chausses, il ouvrait en ce moment la porte de son magasin.

--Eh! par la corbleu! répondit M. Poisson qui passait en courant, ne savez-vous donc point la nouvelle qui court les rues?

--Comment saurais-je ce que mon épouse ignore encore?

Madame Pelletier passait à bon droit pour avoir l'oreille toujours à l'affût des nouvelles.

--Il paraît que la flotte de l'amiral Philippe63 a quitté le port et redescend vers le golfe, répondit l'épicier, qui continua sa course après s'être arrêté quelque peu pour reprendre haleine.

Note 63: (retour) C'est ainsi que nos Canadiens appelaient Phipps.

--Quoi? qu'est-ce? dit à cet instant une voix criarde partant de l'intérieur de la maison.

C'était madame Pelletier qui venait de s'éveiller.

Au même instant, la grosse cloche de la cathédrale fit entendre sa voix de basse, tandis que celles de toutes les communautés de la ville lançaient leurs notes d'alto ou de soprano à travers les couches de la brume matinale.

--Assurément que ce n'est point là l'Angelus, dit M. Pelletier en entrant dans sa chambre à coucher, car on l'a sonné il n'y a pas plus d'une demi-heure.

Comme il apparaissait, une salve d'artillerie, partie soudainement de la haute ville, fit faire un bond prodigieux à madame Pelletier. Celle-ci, perdant son centre de gravité, vint s'abattre lourdement entre les bras de son époux, qui gémit et plia sous le fardeau.

--Mon Sauveur! qu'est-ce que c'est? s'écria la bonne dame. Le bombardement recommencerait-il? On disait pourtant qu'il était fini.

--Je vas aller voir ce qui se passe à la haute ville, fit le mari, qui sortit après avoir endossé son pourpoint.

Ceci avait lieu le matin du 23 octobre.

Quand le digne marchand arriva à la haute ville, tout y semblait en mouvement. Officiers et soldats, militaires et bourgeois, tous couraient par les rues, s'appelant les uns les autres, se serrant les mains et riant aux éclats. Les femmes, en toilette des plus matinales, allaient d'une maison à l'autre, le teint très animé, la langue aussi. Il n'était pas jusqu'aux chiens qui n'aboyassent à l'envi, excités qu'ils étaient par cette joie bruyante qu'une bonne fée semblait avoir secouée durant la nuit sur cette ville si sombre et si peu riante depuis le commencement du siège.

Au château, M. de Frontenac se tenait sur la terrasse, entouré d'un groupe d'officiers non moins joyeux que les bourgeois de Québec.

--Le voilà donc qui s'enfuit, cet arrogant amiral, disait un officier gascon. Sont-ce là les résultats de ces grands airs de croque-*mitaine que trahissait sa sommation?

Le gouverneur regardait les dernières voiles des vaisseaux anglais. Elles s'éloignaient entre la Pointe-Lévis et l'île d'Orléans, et disparaissaient graduellement dans les derniers flocons de brume qui remontaient dans l'espace, aspirés par le soleil.

C'était sur l'ordre du comte qu'on avait tiré le canon et sonné les cloches en signe de réjouissance.

Et certes, il y avait bien lieu d'être content de la prompte retraite des Anglais. Car outre le danger qu'on avait couru d'être conquis par un ennemi bien supérieur en nombre, la famine sévissait déjà dans la ville depuis quelques jours, lorsque les Anglais se décidèrent à lever le siège.

Mais pour expliquer le départ précipité de la flotte anglaise, il faut d'abord raconter en quelques mots les événements qui avaient eu lieu durant les deux jours précédents.

Pendant la nuit qui suivit le combat où Harthing trouva la mort et où MM. d'Orsy et de Sainte-Hélène, ainsi que Dent-de-Loup, furent tous trois blessés, Whalley fit approcher ses troupes de l'endroit où elles avaient débarqué. Mais ceux qui montaient les chaloupes s'y prirent avec tant de lenteur, que les Anglais durent renoncer à s'embarquer pendant cette nuit.

Le jour suivant, ils furent attaqués par quelques volontaires que commandaient les sieurs de Vilieu, de Cabanac, Duclos et de Beaumanoir, ainsi que par les miliciens de l'île d'Orléans, de Beauport et de la côte Beaupré. On se battit avec acharnement jusqu'à la nuit, et bien que les Anglais fussent de beaucoup supérieurs en nombre, ils ne purent jamais déloger les Canadiens d'une maison entourée de palissades où ceux-ci s'étaient retranchés. Nous n'eûmes en cette occasion qu'un écolier tué et un sauvage blessé.

Les ennemis au contraire y perdirent beaucoup de monde, ce qui leur fit hâter l'embarquement qu'ils effectuèrent dans la nuit du 21 au 22. Mais ils le firent avec tant de précipitation qu'ils laissèrent sur le rivage "cinq canons avec leurs affûts, cent livres de poudre et quarante à cinquante boulets." Vers le matin, Whalley, s'étant aperçu de cet oubli, envoya plusieurs compagnies pour reprendre les pièces dont les volontaires de Beauport et de Beaupré s'étaient saisis. Nos miliciens, auxquels s'étaient joints quarante écoliers du séminaire de Saint-Joachim, défendirent si vaillamment leur prise, qu'ils forcèrent les Anglais à regagner la flotte sans leur canon. C'était le sieur Carré, brave cultivateur de Sainte-Anne du Petit-Cap, qui commandait les volontaires en cette occasion; il y montra tant de courage et d'habileté, que M. de Frontenac lui donna, pour le récompenser de sa belle conduite, l'un des canons pris à l'ennemi.

Durant toute la journée suivante, un dimanche, les Anglais se tinrent cois sur la flotte, et levèrent enfin l'ancre le lendemain matin.64

Note 64: (retour) Tous les détails qui précèdent sont strictement historiques.

Mais le malheur sembla vouloir rivaliser avec l'inexpérience65 de sir William Phipps. Son vaisseau, si maltraité par nos boulets, faillit périr au-dessous de l'île d'Orléans. Une violente tempête assaillit la flotte dans le bas du fleuve, où neuf bâtiments périrent avec leurs équipages. Quelques-uns des navires furent enfin poussés jusqu'aux Antilles par les vents du nord. Phipps n'arriva à Boston avec les débris de sa flotte et de son armée que le 19 de novembre, après avoir perdu, tant devant Québec que par les naufrages, près de neuf cents hommes.66

Note 65: (retour) "Si les Anglais ne réussirent pas, remarque La Hontan (Nouveaux voyages, vol. I), c'est qu'ils ne connaissaient aucune discipline militaire... et que le chevalier William Phipps manqua tellement de conduite en cette entreprise, qu'il n'aurait pu mieux faire s'il eût été d'intelligence avec nous pour demeurer les bras croisés."
Note 66: (retour) M. Ferland, pages 229 et 231.--M. Garneau dit que les Anglais perdirent plus de mille hommes dans cette expédition. 3e édit. vol. I, p. 323.

Cet insuccès discrédita Phipps auprès de ses concitoyens. Nommé pourtant, trois ans plus tard, gouverneur du Massachusetts, il accrut encore son impopularité par le superstitieux aveuglement qui lui fit condamner au feu, avec l'aide de son âme damnée Mather, un grand nombre de personnes légèrement accusées de sorcellerie. Il mourut en 1695, négligé par la cour et peu estimé de ses compatriotes.

C'est ainsi que se dissipa ce noir orage qui avait menacé tout d'abord d'écraser la petite colonie française du Canada. Notre pays, qui ne comptait que onze mille habitants, venait de repousser l'invasion des colonies anglaises peuplées dès lors de plus de deux cent mille âmes.

La Nouvelle-France était dans la période ascendante de sa gloire. Dieu, qui veillait sur la destinée de cette colonie, voyait que le vivace élément français n'y était pas encore assez enraciné pour pouvoir y lutter, comme il le sut faire avec succès par la suite, contre les prétentions des races environnantes. Et si plus tard nos pères durent courber un moment la tête sous l'orage, pour la relever ensuite avec fierté, c'est que la Providence voulait nous sauver des plus grands dangers de la révolution française, que Louis XV et sa voluptueuse cour attiraient déjà sur la France au moment de la conquête du Canada par l'Angleterre. Ce n'était que justice, car, tandis que la société française irritait là-bas le ciel par son luxe et sa démoralisation sous Henri IV, Louis XIII et Louis XIV, les colons de la Nouvelle-France arrosaient de leur sang le sol de leur patrie d'adoption; les Jogue, les Brebœuf, les Daniel et les Lalemant rachetaient abondamment par leur martyre la petite part de ces fautes qui incombaient à nos ancêtres, par suite de leurs rapports de parenté avec la mère patrie.

La joie des Québecquois fut bien grande quand ils se virent ainsi débarrassés de leurs ennemis. Ils firent, le 5 novembre, une procession où l'on porta en triomphe le tableau de la sainte Vierge que l'on avait suspendu au clocher de la cathédrale, et le pavillon de l'amiral anglais; tandis que les églises et les communautés de la ville exhalaient en chœur de longs cantiques d'actions de grâces.

Pour perpétuer le souvenir de la délivrance de Québec, les citoyens instituèrent une fête sous le nom de Notre-Dame de la Victoire;67 et l'église commencée à la basse ville quelques années avant le siège de 1690 fut destinée à être un mémorial de la protection du ciel.68

De son côté, Louis XIV fit frapper une médaille commémorative pour conserver le souvenir de ce nouveau triomphe de la France sur l'Angleterre.69

Note 67: (retour) Ce nom fut changé en celui de Notre-Dame des Victoires en 1711, en souvenir du nouveau danger auquel Québec venait d'échapper, la flotte anglaise qui remontait le fleuve pour s'emparer de cette ville ayant été obligée de rebrousser chemin après avoir perdu huit transports et neuf cents hommes sur les récifs de la côte du nord.
Note 68: (retour) Lettre de Monseignat.
Note 69: (retour) On peut voir une vignette représentant cette médaille, au commencement du second volume de l'œuvre de Charlevoix.

Si vous aviez pu voir François de Bienville descendre du château vers la rue Buade, dans l'après-midi qui suivit le départ de la flotte anglaise, sa mine superbe et joyeuse vous eût certainement frappés. Sa toilette était irréprochable. Il portait un justaucorps de velours cramoisi, brodé d'une bande d'or dite à la bourgogne, qu'ombrageait un large chapeau de feutre à la mousquetaire, sur lequel se balançait au vent une grande plume fraîchement frisée.70 Sa nouvelle épée d'enseigne de la marine frappait gaillardement, à chacun des pas qu'il faisait, sa jambe, que dessinait avec avantage un bas de soie bien tiré.

Quant à son air, il était fier et conquérant, notre gentilhomme portant haut le regard et la moustache qui se relevait crânement aux coins de sa bouche souriante.

Comme il débouchait dans la rue Buade, il se trouva face à face avec le sieur d'Hertel, que le gouverneur faisait mander en son château pour le féliciter de sa belle conduite durant le siège.71

Note 70: (retour) Le goût des riches habit était très en vogue en Canada dès l'époque dont nous parlons. Voyez ce que La Hontan dit à ce propos. Nos gentilshommes s'efforçaient de copier les grands seigneurs de France, dont le luxe à ce sujet allait jusqu'à la folie. Ne vit-on pas, par exemple, le vaniteux et beau Bassompierre donner cent mille francs pour un seul habit à l'occasion du baptême de Louis XIII?
Note 71: (retour) "Deux des chefs canadiens furent anoblis pour leur bravoure: M. Hertel, qui s'était distingué à la tête des miliciens des Trois-Rivières, et M. Juchereau de Saint-Denis." (M. Garneau.)

--Eh! sur mon âme! cher Bienville, dit celui-là, comme vous voici superbe! Est-ce qu'Amour vous tend les bras? comme dirait là-bas M. de La Fontaine.

--Ce doit être quelque chose d'approchant, répondit Bienville, confiant comme on l'est à son âge. Car vous savez, mon cher, qu'un militaire se fait beau pour sa maîtresse72 ou pour la bataille. Or, comme la guerre est finie......

Note 72: (retour) On sait par nos chansons populaires que le mot maîtresse était alors en Canada le synonyme de fiancée.

--J'avais raison! n'est-ce pas? Allons! bonne chance, mon amoureux!

--Et vous de même, mon ami.

Toujours leste et pimpant, Bienville dévora la courte distance qui le séparait de la demeure de Louis d'Orsy, où il entra le cœur à rire, ainsi qu'il est dit dans "La claire fontaine."

D'Orsy, convalescent mais pâle et faible encore, était assis dans son lit lorsque Bienville arriva chez le jeune baron.

--Sois le bienvenu, mon cher François, lui dit Louis en tendant sa main amaigrie à Bienville.

--Merci, mon cher. Et comment va cette précieuse santé qui nous a causé tant d'inquiétude.

--De mieux en mieux, grâce au ciel.

--Ah! mademoiselle, mille pardons! je ne vous ai pas vue en entrant, dit François à Marie-Louise, qui était assise à l'écart et se livrait à un travail d'aiguille.

--Oh! ce n'est rien, monsieur, fit celle-ci, qui rendit à Bienville un salut gracieux mais quelque peu contraint.

François remarquait, depuis deux jours, que sa fiancée n'était plus la même à son égard. Elle ne montrait pas, à son arrivée, le même empressement ni le même plaisir à le recevoir. Elle paraissait embarrassée, triste et souffrante en la présence du jeune homme, qui avait plus d'une fois cru voir, à la dérobée, rouler une larme dans les yeux de son amie. Il n'était pas jusqu'à Louis qui n'eût l'air gêné.

Aussi Bienville s'était-il bien promis d'en savoir le dernier mot ce jour-là même.

--Eh bien! dit-il à d'Orsy, nous voici donc encore une fois débarrassés des Anglais.

--Oui, pour cette année, du moins; car je pense qu'il ne leur prendra pas fantaisie de revenir avant l'été prochain, l'hiver du Canada n'étant point propice aux expéditions militaires.

--Leur départ me remet quelque chose en mémoire, dit François à Marie-Louise. Avez-vous souvenance, mademoiselle, de cette bien douce conversation que nous avions entamée, lorsque l'apparition de l'Iroquois y vint mettre un terme? C'était, je crois, le soir de mon arrivée de Montréal.

--Oui, monsieur, répondit Marie-Louise, mais à voix si basse, que cette réponse effleura ses lèvres comme un souffle.

Et le sang lui afflua si vite à la figure, qu'elle se pencha vivement sur son ouvrage pour cacher sa rougeur.

Bienville prit cette émotion subite pour l'effet que devait produire la demande suprême qu'il allait faire. Aussi continua-t-il, mais d'une voix légèrement émue:

--Je vois bien, Marie-Louise, que votre mémoire est aussi bonne que la mienne, mais que votre bouche, seulement, est trop timide pour en oser traduire les impressions; je répéterai donc ce que je vous dis alors. Ecoutez-moi bien et dites-moi si ce ne sont pas les mêmes paroles? "Je désire vous voir porter mon nom, aussitôt que nous aurons repoussé l'Anglais." Est-ce bien cela?

Au lieu de la réponse, ou du moins de l'aveu tacite qu'il attendait de sa fiancée, il vit la jeune fille pâlir, tandis que deux grosses larmes jaillissaient de ses yeux.

Un chaud rayon de soleil qui pénétrait en ce moment par la fenêtre, se joua sur ces larmes qui brillèrent comme deux diamants.

La surprise de Bienville augmenta pourtant encore, lorsque Marie-Louise cacha sa tête entre ses deux mains, et que des sanglots redoublés agitèrent son sein de mouvements convulsifs.

--Est-ce donc là l'effet qu'une demande en mariage a coutume de produire sur les jeunes filles? dit-il en se tournant vers d'Orsy.

Celui-ci baissa la tête et ne répondit pas.

--Je vous en prie, continua Bienville au comble de l'étonnement, dites-moi, l'un ou l'autre, ce que signifient ce silence et ces pleurs?

Puis se frappant tout d'un coup le front, signe qu'une nouvelle idée venait d'y éclore:

--Oh! dis-moi, Louis, ma prétention à la main de mademoiselle serait-elle donc trop ambitieuse? Mais n'as-tu pas toujours encouragé cet amour, que, loin de te cacher, je t'ai confié depuis deux ans? Ah! c'est vrai! j'aurais dû m'en douter, la naissance ne m'a pas fait baron, moi!

--Arrête! s'écria Louis, et ne te livre pas à des suppositions absurdes et offensantes à la fois. Tu sais que je t'ai toujours considéré comme le futur beau-frère que me devait donner ma sœur. Ce n'est donc pas une vaine disparité de titre qui pourrait maintenant mettre obstacle à votre mariage. Tu es gentilhomme, et cela m'a suffi; car, à mes yeux, la récente noblesse léguée par ton père à ses dignes enfants, et que lui ont value sa bravoure et ses services en la Nouvelle-France, je la considère autant et plus encore que celle d'un descendant des croisés qui passe à la cour une vie rampante et oisive.

--Mais enfin, tu viens de le trahir, il y a des obstacles à notre union? Ah! Marie-Louise! auriez-vous si tôt oublié vos promesses? Ne m'aimez-vous donc plus?

--A mon tour je vous arrête, monsieur de Bienville! dit enfin Mlle d'Orsy en essuyant les larmes qui humectaient ses joues. Prenez garde de froisser aussi mes sentiments, que vous devez si bien connaître. Ah! c'est bien plutôt vous qui ne m'aimez plus, puisque vous ne m'estimez pas assez pour supposer que, s'il me faut renoncer à une union si chère à mon cœur, j'y dois être forcée par des circonstances extraordinaires. Attendez, pour me juger, que je vous aie d'abord exposé les motifs de ma conduite; et, si étrange qu'elle vous puisse sembler maintenant, vous conviendrez sans doute ensuite que, loin de mériter vos reproches, j'ai plus que jamais droit à votre entière sympathie.

L'attitude de Marie-Louise était si douloureuse et si noble à la fois, que Bienville se sentit malgré lui subjugué. Il est aussi vrai de dire qu'il s'attendait si peu à rencontrer des obstacles, qu'il demeura comme anéanti sur son siège, et incapable de faire un mouvement ni de dire un seul mot.

Marie-Louise continua donc, mais avec des accents déchirants dans la voix et des larmes dans les yeux:

--Rappelez-vous, monsieur, les lugubres événements qui se passaient, il y a trois jours, dans cette même chambre où nous sommes. Vous veniez de me ramener mon frère presque mourant de sa blessure. Il était là, traîtreusement frappé, luttant pour sa vie contre un mal atroce et mystérieux. Le médecin venait de se croiser les bras, impuissant qu'il se sentait à intervenir en ce combat suprême. Il avait même prononcé: Louis devait mourir. Vous vous souvenez qu'alors j'allai me jeter au pied de ce crucifix et que j'y priai longtemps. Cet affreux malheur qui planait sur moi, me rappela les scènes horribles des jours précédents, et, comme un éclair, cette pensée terrible traversa mon âme quand je tombai à genoux: n'étais-je pas la cause de la mort de mon frère? N'était-ce pas moi que ce misérable Harthing avait voulu frapper par la main de son agent?... Moi la cause de la perte de Louis? Cette idée brûla mon cœur. Le dernier rejeton des barons d'Orsy expirant, sinon par la faute, du moins à cause de sa sœur, qui n'attendrait peut-être pas pour se marier la fin du deuil fraternel! Oh! non, cela ne pouvait pas être!--C'est moi, mon Dieu! qu'il vous faut frapper, lui dis-je en ma prière. Rendez la vie à mon frère, pour continuer une lignée de preux qui s'éteindrait sans lui; et je vous promets d'entrer en religion à l'Hôtel-Dieu pour y passer mes jours au chevet des malades!

--Ah! mon Dieu! dit Bienville qui se trouva machinalement debout.

--Je te jure, mon cher François, dit Louis à celui-ci, que j'ai tout fait pour détourner ma sœur d'un dessein si funeste; mais rien n'a pu ébranler sa résolution; car elle prétend qu'il en résulterait un malheur pour nous tous si elle allait manquer au vœu que Dieu a bien voulu accepter, dit-elle, puisqu'il a fait un miracle en ma faveur.

--Oui, c'est vrai, reprit Marie-Louise; d'ailleurs, mon amour semble fatal à ceux qu'il touche. Harthing en est mort, et si M. de Bienville et toi, mon bon Louis, ne l'êtes pas déjà, c'est parce que Dieu prévoyait que je me devais dévouer pour vous. Il n'est pas jusqu'à Marthe et à l'Iroquois73 dont je n'aie, bien qu'involontairement, causé la perte.

Note 73: (retour) Elle devait croire avec Bienville, d'Orsy et Bras-de-Fer que Dent-de-Loup était mort.

--Monsieur de Bienville, dit-elle en finissant, je comprends votre douleur. Elle doit vous être d'autant plus amère qu'elle était imprévue. Soyez cependant certain que vous ne souffrirez pas en cinquante ans de vie les tortures que j'ai subies depuis trois jours. Mais ceci doit rester entre Dieu seul et moi. Au cloître où je vais désormais vivre pour mourir, je prierai Dieu pour vous. Il voudra bien m'entendre et vous consoler sans doute; et, bientôt vous m'oublierez pour en aimer une autre qui saura vous rendre heureux. Adieu! mon ami, adieu! pour cette vie du moins!

Les sanglots couvrirent ici sa voix, et elle tendit la main à Bienville.

Mais de la poitrine haletante du jeune homme sortit un cri de désespoir, et il chancela comme un homme ivre.

Si grande était pourtant sa force, qu'il contint cette mer immense de douleur qui venait de se déborder dans son âme.

Mais il n'essaya point de parler, et d'un pied lourd, incertain, il sortit.

Lorsque le dernier des pas de son fiancé vint résonner à son oreille, lugubre comme le bruit de la pelle du fossoyeur sur une tombe aimée, Marie-Louise s'évanouit.



CHAPITRE XVIII

DEUX DOULEURS EN REGARD.

Quinze jours durant, Bienville resta renfermé, sans vouloir en sortir, dans la chambre que M. de Frontenac lui avait assignée au château. Là, tout entier à sa douleur, il passa les jours et les nuits courbé sur sa souffrance, comme pour sonder le gouffre que le malheur venait de creuser en son âme.

Ainsi replié sans distraction sur son mal, il meurtrit plus encore son cœur déjà si rudement froissé par la main de fer de l'infortune. Si sombre lui paraissait l'avenir, qu'il fermait d'effroi les yeux quand la noire image du présent tendait à s'effacer un peu devant eux. Et lorsque le vol de sa pensée, lasse de se heurter à chacun des traits de ce navrant tableau, se retournait vers le passé, le contraste des joies d'autrefois faisait si violemment ressortir les peines du présent, que sa blessure s'ouvrait plus grande et plus cuisante encore.

Si douces étaient pourtant les chansons de ces fauvettes qui venaient voleter sur le champ de mort de ses espérances et moduler les concerts passés de son premier amour, qu'il n'avait pas le courage de les chasser.

--Pauvres oiseaux de remémoration d'un temps qui n'est plus, disait-il alors, je ne saurais vous donner traîtreusement du plomb sous l'aile, quand vous m'apportez de si douces souvenances. Venez, petits, revenez encore gazouiller sur le nid de mémoire, et que le duvet de vos plumes réchauffe mes idées qui se glacent au vent froid de la réalité.

Mais soudain venait s'abattre sur eux l'oiseau de proie du malheur. Oh! comme ils fuyaient alors à tire-d'aile, en poussant des cris plaintifs, ces pauvres oisillons tout meurtris par la serre du vautour.

Ce qu'il souffrait en ces moments, le triste délaissé, ne saurait être dit; car tout ce que ses souvenirs avaient de charme dans le passé, n'en rendait que plus poignantes les angoisses du présent.

Deux semaines se passèrent ainsi sans qu'on pût pénétrer jusqu'à Bienville.

Comme on avait pu constater, pendant ce temps, que les Anglais étaient réellement partis et qu'il n'y avait plus de crainte de les voir revenir, la saison étant trop avancée, le gouverneur se résolut à renvoyer les troupes de Montréal.

Le soir qui précéda leur départ, M. de Frontenac donna un grand dîner à ses officiers. Bienville, qui s'était fait excuser auprès du Comte, put entendre de sa chambre la joie et les rires de ses compagnons d'armes durant tout le repas qui se prolongea bien avant dans la nuit. Le cliquetis des verres et les éclats de voix des convives lui causèrent un supplice indicible; car la souffrance a pour effet de rendre misanthrope, et dans nos heures sombres, le plaisir d'autrui nous irrite et nous rend nos maux encore plus insupportables.

Enfin les paroles d'une santé portée à la belle France par le gouverneur lui-même, vinrent retentir à son oreille. Les convives y répondirent par un énergique bravo qui gronda comme un tonnerre dans les grands corridors du château; et le son plus rapproché des voix, le bruit des portes qui s'ouvraient et se refermaient çà et là dans le vaste édifice, lui indiquèrent que les conviés venaient de se séparer.

Le silence se fit bientôt partout, et Bienville n'entendit plus que les pas de la sentinelle qui marchait au dehors sur la terrasse.

Après avoir éteint sa bougie, Bienville, appuyé sur le bord de sa fenêtre qui donnait sur le Saint-Laurent, regardait, pensif, les rayonnements de la lune qui zébrait de remuantes lames d'argent les eaux du fleuve assoupi. Tantôt son œil s'arrêtait sur les falaises de la Pointe-Lévis, qu'une lumière pâle éclairait en grandissant l'ombre des sapins accrochés aux flancs du roc. A distance, ces arbres semblaient autant de fantômes d'une race géante, qui seraient venus s'accouder sur la rive du grand fleuve pour y rêver en regardant couler les flots.

Tantôt son regard se perdait au loin dans la brume qui voilait à demi les côtes boisées de Beauport et de l'île d'Orléans.

Il en était à comparer ce calme grandiose de la nature au bouillonnement des passions qui embrasaient son sein, quand on heurta du doigt sa porte.

Etonné de recevoir une visite à une heure aussi avancée, Bienville, qui, du reste, n'avait voulu recevoir personne depuis deux semaines, ne répondit pas et ne se dérangea point d'abord. Mais une voix qui ne lui était pas inconnue lui dit bientôt du dehors:

--Ouvrez-moi donc, monsieur de Bienville.

Celui-ci tira le verrou de sa porte et recula d'étonnement quand il aperçut M. de Frontenac.

Le comte portait une lanterne sourde, qu'il déposa près du bougeoir d'argent qui était sur la table de nuit de son hôte. Puis il fit signe à Bienville de refermer la porte.

Lorsque François se fut approché du comte, celui-ci dit au jeune LeMoyne:

--Mon cher Bienville, ce n'est que ce soir, et à la fin du dîner seulement, que j'ai appris votre malheur. Soyez certain, mon ami, que la nouvelle m'en a vivement affecté, et que je compatis à votre juste chagrin.

Le comte, en disant ces mots, prit affectueusement la main du jeune homme.

Au seul contact de cette main, Bienville, le fier guerrier qui n'avait pas voulu verser une larme depuis sa fatale entrevue avec Marie-Louise, sentit un frisson glacial courir par tous ses membres, et il se prit à pleurer.

Sachant bien qu'il valait mieux ne pas arrêter cette effusion, M. de Frontenac garda quelques instants le silence, qu'interrompaient seuls les sanglots de Bienville. Et quand cette pluie de larmes eut diminué, le comte reprit:

--Je sais d'autant mieux comprendre les peines de l'âme que j'ai moi-même bien souffert. Votre cœur est tout endolori par ce coup imprévu du sort qui rejette à jamais loin de vous une jeune fille que vous aimez. Mais que serait-ce donc, mon ami, si vous étiez l'époux d'une femme que vous aimeriez autant que Mlle d'Orsy vous est chère, et que cette femme, foulant aux pieds votre amour, eût cessé de vous donner la moindre marque de tendresse dès les premiers jours de votre mariage? Bienville, je vous ai toujours considéré comme un fils--hélas! j'en avais un autrefois, mais le ciel m'a même enlevé ce dernier sujet de consolation74--écoutez donc cette confidence qui devra mourir avec vous.

Note 74: (retour) "Anne et le comte eurent un fils, enfant unique qui périt dans la fleur de la jeunesse. Les uns rapportent qu'il fut tué à la tête d'un régiment qu'il commandait, au service de l'évêque de Munster, allié de la France; les autres disent qu'il périt misérablement dans un duel." (Alfred Garneau, "Les Seigneurs de Frontenac," Revue Canadienne de 1867.)

De l'autre côté des mers, là-bas, dans ma chère France, vit une femme aussi belle qu'indifférente. En la faisant si parfaite de sa personne, Dieu voulut la dédommager, sans doute, du peu de sentiment dont il la voulait gratifier. Un jour, que j'ai cent fois maudit, ma fatale destinée me jeta sur sa voie. En la voyant, je l'aimai. Nul doute que je lui plus aussi d'abord, car elle répondit à mes vœux et consentit à m'épouser en secret. Son père, M. de la Grange-Trianon, ignorait encore notre mariage, lorsqu'il s'avisa tout à coup de s'opposer à nos amours, qu'il avait paru favoriser jusqu'alors. Madame de Frontenac répondit qu'elle n'aurait jamais d'autre époux que moi. Irrité, M. de la Grange-Trianon la força d'entrer au couvent. C'était le premier échec à mon bonheur. On la rendit pourtant bientôt à mes désirs lorsqu'elle eut avoué notre union. J'aurais dû m'attendre, n'est-ce pas? que cette séparation augmenterait l'ardeur de son attachement pour moi. Il n'en fut rien. Quelques mois à peine s'étaient écoulés depuis qu'on avait accepté notre mariage, que déjà l'indifférence de la comtesse ne se déguisait plus à mes yeux. Et cependant, Dieu m'est témoin que je ne l'ai jamais provoquée. Auprès d'elle toujours empressé, je ne m'étudiais qu'à lui plaire; et mon amour pour madame de Frontenac n'avait fait que grandir quand je m'aperçus que le sien avait diminué d'autant. C'est alors que je souffris des tortures d'autant plus fortes que je savais ne les avoir pas méritées. Bientôt même l'inconstante ne fit un mystère à personne de l'éloignement qu'elle ressentait pour moi.75 Depuis lors, jamais un mot, pas même un regard d'elle ne sont venus dérider mon front dans l'amer délaissement où elle m'a jeté. Dégoûté d'une vie si pénible, j'allai chercher la mort sur maints champs de bataille, en Flandre, en Allemagne, en Piémont, jusqu'en Orient, mais sans pouvoir l'y trouver nulle part.

Note 75: (retour) Je renvoie le lecteur curieux de connaître les détails de la vie intime du comte et de la comtesse de Frontenac, aux mémoires de Mlle de Montpensier, dont madame de Frontenac était dame d'honneur. Il y est rapporté, entre autres choses, une très curieuse anecdote qui donne une idée de ce qu'était la vie conjugale en France au XVIIe siècle. (Voir les mémoires de Mlle de Montpensier, à la page 164 et suivante du vingt-septième tome de la "Nouvelle collection de mémoires pour servir à l'histoire de France.")

Lorsqu'en 1672 je fus nommé pour la première fois gouverneur du Canada, ma femme refusa de m'y accompagner. Même, dix ans après, le roi m'ayant rappelé en France, la comtesse me reçut aussi froidement que si je l'avais seulement quittée de la veille; et, durant les sept années qui suivirent, je lui fus pis qu'un étranger. L'an dernier enfin, préposé une seconde fois au gouvernement de la Nouvelle-France, je dus quitter de nouveau ma femme, sans qu'une larme vînt mouiller sa paupière. Maintenant je sens bien que je ne la reverrai plus.76 Tant que je me sentis jeune encore, je pus conserver quelque espoir de fléchir un esprit injustement dédaigneux. A présent que le chagrin, plus encore que la vieillesse, a sourdement miné ma vie, aujourd'hui que je suis vieux et souffreteux, je sens bien que la brillante comtesse ne voudra jamais quitter les délices dont elle a su s'entourer à la cour, pour venir en cette pauvre colonie s'enterrer vivante auprès d'un sexagénaire. Et pourtant, Bienville, mon cœur bat d'espoir--j'ai honte de l'avouer--quand une voile de France m'apparaît à l'horizon. Ne peut-elle pas m'apporter cette femme que je saurais si bien aimer encore! Vaine illusion, et fugitive comme ces flots qui lavent en passant les pieds du roc où l'on creusera bientôt ma tombe.

Note 76: (retour) Nous avons puisé le fond de tous les détails qui précèdent dans l'article de M. Alfred Garneau sur les seigneurs de Frontenac, et dans les mémoires de la cousine de Louis XIV, la grande Demoiselle. Voici maintenant de précieux détails qui me sont fournis par mon ami, M. l'abbé H.-R. Casgrain.

Frontenac, comme chacun sait, mourut en 1698 et fut enterré dans l'église des Récollets. Lors de l'incendie de cette église, le six septembre 1796, on releva les corps qui y avaient été inhumés. Ceux des personnages importants, entre autres celui de M. de Frontenac, furent inhumés dans la cathédrale et, dit-on, sous la chapelle de N.-D. de Pitié. Les cercueils en plomb qui, paraît-il, étaient placés sur des barres de fer dans l'église des Récollets, avaient été en partie fondus par le feu. On retrouva dans celui de M. de Frontenac une petite boîte en plomb qui contenait le cœur de l'ancien gouverneur. D'après une tradition conservée par le frère Louis, récollet, le cœur du comte de Frontenac fut envoyé, après sa mort, à sa veuve. Mais l'altière comtesse ne voulut pas le recevoir, disant qu'elle ne voulait pas d'un cœur mort qui, vivant, ne lui avait pas appartenu. La boîte qui le renfermait fut renvoyée au Canada et replacée dans le cercueil du comte, où on la retrouva après l'incendie du couvent des Récollets.

Ici le comte s'arrêta, dominé par l'émotion que lui causaient ces tristes souvenirs. D'un côté la blafarde lueur de la lanterne sourde et de l'autre la lumière pâle de la lune qui pénétrait par la croisée, éclairaient ses traits mâles. Bienville put voir une larme tomber de son œil, et se perdre dans les sillons que la souffrance avait creusés sur la grande figure du comte de Frontenac.

Après quelques instants de silence, le gouverneur reprit d'une voix ferme:

--Vous voyez donc, mon cher Bienville, que la fortune m'a traité plus durement que vous encore. Vous êtes jeune et libre, et puisque Mlle d'Orsy entre en religion, vous pourrez en aimer une autre que Dieu destine à vous rendre heureux. Ah! n'allez pas vous récrier! Je sais bien que vous n'y songez pas maintenant; mais enfin, je crois que vous en viendrez naturellement là. Dussiez-vous cependant renoncer à tout jamais au mariage, il ne faudrait pas même, en ce cas, vous désespérer inutilement. Vous avez un grand cœur, je le sais; eh bien! sachez vous proposer une idée, un but qui le remplisse en quelque sorte. Croyez-vous que je n'aurais pas succombé depuis longtemps sous les coups du sort, si je n'avais une pensée dominante propre à me distraire dans mes peines? Chargé par le roi mon maître de veiller à la destinée de cette colonie, j'use les derniers jours de ma vie à son agrandissement. Plus la tâche est ardue, plus la fin est difficile à atteindre, plus satisfaisante est la joie que nous cause le succès. Vous êtes militaire, intelligent et brave; remplie d'émotions, la carrière des armes offre un vaste champ à de nobles aspirations. Continuez donc à vous distinguer et soyez certain que mon amitié pour vous ne nuira pas à votre avancement. Mais il est tard, et vous avez besoin de sommeil. Tâchez de reposer aujourd'hui, pour être plus fort que la peine de demain.

--Comment vous remercier de l'intérêt que vous me portez, monseigneur, balbutia Bienville, et comment pourrai-je jamais reconnaître vos bontés pour moi?

--D'abord en quittant bientôt cet air sombre qui n'est pas de nature à égayer ceux qui vous fréquentent, et en voulant bien oublier les aveux que ma seule tendresse pour vous m'a conduit à vous faire. Allons! bonne nuit.

Le comte reprit sa lanterne et quitta la chambre.

Bienville entendit, tout pensif, le bruit de ses pas s'éteindre au détour du corridor, où l'ombre du comte, projetée derrière lui par la lumière qu'il portait, s'évanouit aussi.

Consolé par la comparaison de cette grande mais calme douleur que M. de Frontenac venait d'opposer à la sienne, et soulagé par les pleurs qu'il avait versés, Bienville parvint à s'endormir.

Mais des rêves étranges et fatigants troublèrent son sommeil. Il lui semblait passer près du couvent de l'Hôtel-Dieu, lorsqu'une voix de femme qui chantait le fit se rapprocher du cloître. Alors il lui parut que les murailles du couvent se trouvaient assises au milieu d'un vaste cimetière jonché d'os desséchés jusqu'à perte de vue. Chacun des pas qu'il faisait heurtait un ossement humain qui craquait sous ses pieds. Il parvint enfin au-dessous de la fenêtre d'où sortait la voix. Quand il leva la tête, il aperçut Marie-Louise vêtue en novice, et qui le regardait du haut de la croisée d'un second étage. S'accrochant alors à chacune des aspérités du mur, il tenta de l'escalader. Déjà sa main allait toucher celle que lui tendait sa fiancée, quand il tomba lourdement sur la terre, où les os des squelettes rendirent un craquement funèbre, ce qui le fit s'éveiller en sursaut. Comme il faisait déjà grand jour, il s'habilla vite et sortit.

Lorsqu'il descendit le monticule que dominait le château, des feuilles desséchées, tombées des quelques arbres de la place d'armes, tourbillonnaient au vent sur la terre durcie par la gelée.

Pour éviter de passer devant la maison de Louis d'Orsy, il traversa la place d'armes et s'engagea dans la rue Sainte-Anne, qu'il tourna, pour descendre sur la grande place, en longeant l'église des Jésuites.

Il allait y déboucher quand il s'arrêta et pâlit. Il venait de voir Marie-Louise et son frère qui descendaient la rue de la Fabrique en compagnie de quelques amies de Mlle d'Orsy. Voyant le petit groupe disparaître au bas de la rue de la Fabrique et à l'angle du collège des Jésuites, il suivit de loin Marie-Louise. La peine atroce qu'il ressentit ne fut pourtant pas sans charmes, puisqu'il continua d'avancer derrière la jeune fille.

Celle-ci tourna le coin de la rue "des Pauvres" ou du Palais, dans laquelle elle s'engagea. Toujours à distance, François vit que sa fiancée se dirigeait vers la porte du parloir de l'Hôtel-Dieu.77

Note 77: (retour) Cette porte ouvrait alors sur la rue du Palais et dans l'enfoncement de "la cour de la ménagerie," comme on le peut voir sur un plan du terrain et des bâtisses de l'Hôtel-Dieu, tiré en 1748 par M. Noël Levasseur, arpenteur.

Caché, comme un malfaiteur, par l'angle du mur, Bienville vit s'ouvrir la lourde porte du cloître. Un instant le gracieux profil de Marie-Louise se dessina sur la pénombre de l'intérieur, et puis la jeune fille disparut pour toujours à ses yeux.

Il entendit la porte se refermer avec un bruit sourd qui parvint à son âme, funèbre comme le dernier tintement du glas d'un mort aimé.

Marie-Louise allait célébrer avec Dieu ses éternelles fiançailles.