Nous n'avons pas à rechercher ici quelle est la qualification qui lui convient le mieux. Mais la scène qui vient d'être citée nous rappelle qu'il y a quelque chose de changé dans le Midi de la France. Des événements importants s'y sont produits au début du XIIIe siècle. La croisade contre les Albigeois, avec ses conséquences politiques et religieuses, y a transformé bien des choses. Pour la poésie, c'est la décadence qui commence et qui arrive à grands pas.
Débuts de la décadence.—Les causes.—La croisade contre les Albigeois.—Raimon de Miraval.—La Chanson de la Croisade.—Bernard Sicard de Marvejols.—Peire Cardenal.—Ses attaques contre les femmes et l'amour.—La satire morale et sociale.—Satires contre les croisés et contre le clergé.—L'anticléricalisme de Peire Cardenal.—Satire contre la papauté: Guillem Figueira.—Défense de la papauté: Dame Gormonde, de Montpellier.
Diez place aux environs de 1250 le début de la dernière période de la poésie provençale, de la période de décadence. Cette date est trop tardive; la décadence a commencé plus tôt et les germes en sont de plus en plus visibles pendant la première moitié du XIIIe siècle.
La période la plus brillante pour la noblesse méridionale paraît avoir été le XIIe siècle: c'est aussi—du moins dans sa deuxième partie—la période de splendeur de la poésie des troubadours. Mais dès la fin du XIIe siècle plusieurs d'entre eux se plaignent—déjà!—de la transformation qui s'opère dans les mœurs. Le siècle est devenu grossier, les grands seigneurs, si larges et si généreux d'ordinaire, deviennent durs et avares; ils ne sont plus si accueillants au talent, à la poésie, point si disposés aux fêtes et amusements; leurs passe-temps sont la guerre et le pillage: telles sont les plaintes que fait entendre, un des premiers, Giraut de Bornelh. Supposerons-nous qu'il y a quelque exagération dans ces plaintes, qu'elles lui sont inspirées par les désordres dont il fut le témoin et même la victime? Non, il semble plutôt qu'elles soient fondées et qu'elles ne soient qu'un écho de la réalité. Les successeurs immédiats de Giraut de Bornelh les expriment à leur tour, elles se multiplient bientôt au point de devenir un thème conventionnel.
Un changement s'était produit en effet d'assez bonne heure dans la haute société méridionale. La noblesse y avait atteint un degré de culture que celle du Nord ne connaissait pas; l'histoire des troubadours en témoigne à tout instant. Mais la vie brillante et facile n'a qu'un temps, même dans les sociétés, et bientôt la décadence se faisait sentir: cette société s'en allait gaîment à sa ruine.
Elle s'appauvrit assez vite par ses goûts de luxe et ses prodigalités. On a vu plus haut quelles folies, suivant un chroniqueur, marquèrent la réunion des seigneurs méridionaux à Beaucaire. L'or y aurait été semé—et non pas au figuré—à pleines mains. Admettons la fausseté du récit, si l'on veut, au point de vue historique; mais on connaît par des documents de tout genre les goûts et les mœurs du temps, les uns et les autres rendent possibles des folies de ce genre.
Une autre cause contribua à l'appauvrissement de la noblesse: ce fut l'érection des consulats dans les grandes communes du Midi. Les premiers—importés sans doute d'Italie—datent de la fin du XIIe siècle. Leur institution marque l'avènement de la bourgeoisie à la vie politique; les bourgeois et les marchands, gens actifs et hardis au travail, s'enrichissent et se taillent une assez belle part d'influence dans la société. La situation sociale de la noblesse en est diminuée d'autant; sa puissance et son influence baissent rapidement dans les villes, surtout dans les villes marchandes comme Marseille, Arles, Avignon, Montpellier, Narbonne, Toulouse, où le XIIIe siècle voit le triomphe de la bourgeoisie.
Mais à ces causes d'appauvrissement de la noblesse vint s'en joindre, dès les premières années du XIIIe siècle, une autre bien plus grave. Au mois de juin 1209 une armée de croisés était concentrée à Lyon, non pas pour partir en Terre Sainte, mais pour marcher contre le Midi de la France. Il est à peine besoin de rappeler les faits qui avaient précédé ces événements. Le Midi avait vu naître depuis la fin du XIIe siècle des sectes hérétiques. Le berceau de l'hérésie était dans le pays Albigeois, mais elle s'était répandue dans tout le Languedoc, de Toulouse à Beaucaire. L'hérésie nouvelle n'était qu'une transformation de la grande hérésie manichéenne qui professait que le monde est livré à deux puissances, celle du bien et celle du mal: c'était le fond du dualisme manichéen, c'était la croyance des cathares albigeois. Une autre hérésie, celle des Vaudois, était née à Lyon—mais elle avait recruté de nombreux adeptes dans le Languedoc: Vaudois et Albigeois étaient confondus par l'Église dans une réprobation commune. On sait comment elle s'y prit pour extirper l'hérésie jusqu'en ses racines [1].
Les seigneurs du Midi étaient coupables non pas d'hérésie, mais de faiblesse et d'indulgence pour les hérétiques; ils étaient d'une tolérance rare pour le temps; le pape Innocent III appela contre eux les barons du Nord; ils accoururent en foule à cette nouvelle croisade, moins dangereuse en somme que les expéditions d'outre-mer et qui promettait des bénéfices plus immédiats.
L'armée des croisés marqua son passage par le siège et le pillage de Béziers et de Carcassonne. A Béziers sept mille personnes périrent dans la seule église de la Madeleine [2]. Toulouse fut d'abord épargnée, parce que Raimon VI et la bourgeoisie se soumirent en quelque manière aux croisés; mais les exigences de ces derniers devenant trop fortes, bourgeois et comte prirent les armes.
La guerre fut menée avec vigueur et unité du côté des croisés, avec mollesse, et avec peu d'entente du côté des seigneurs méridionaux. Simon de Montfort, comte de Leicester, ravagea le Languedoc sans trêve ni cesse; les principales forteresses tombèrent en son pouvoir et s'il éprouva quelques légers échecs, ils furent vite réparés. Les excès furent innombrables. L'historien officiel de la croisade, le moine de Vaux-Cernay, s'exprime en ces termes: «C'est avec une allégresse extrême que nos pèlerins brûlèrent encore une grande quantité d'hérétiques»; l'historien moderne auquel nous empruntons cette citation, M. Luchaire, dit à son tour: «Chaque pas en avant de l'armée d'invasion est marqué par une boucherie [3].» Les principaux événements de cette triste période furent le siège de Béziers et de Carcassonne (juillet 1209), l'excommunication de Raimon VI, comte de Toulouse (1211), la bataille de Muret où Raimon fut vaincu et où le roi Pierre d'Aragon, qui était venu à son secours, fut tué (1213), le concile de Latran (1215), le siège de Toulouse et la mort de Simon de Montfort (1218). Ajoutons-y l'établissement de l'Inquisition et la fondation de l'ordre des Frères-Prêcheurs par saint Dominique.
On devine sans peine ce que devenait la poésie courtoise au milieu du tumulte des armes. La plupart des protecteurs des troubadours, Raimon VI, comte de Toulouse, les comtes de Foix, de Comminges, de Béarn étaient en pleine lutte; les seigneurs de moindre importance y étaient entraînés de gré ou de force; les envahisseurs, suivant l'exemple de leur chef Simon de Montfort, étaient encore plus sensibles aux biens temporels qu'aux indulgences qu'ils gagnaient à la croisade. Il n'y avait plus de place dans cette société nouvelle pour la poésie, ou du moins pour la poésie courtoise. Un troubadour toulousain, Aimeric de Péguillan, exilé dans la Haute-Italie, exprime ainsi le contraste entre l'ancien temps et le nouveau: «Voici ce que je voyais avant mon exil: si par amour on vous donnait un ruban, aussitôt naissaient joyeuses réunions et invitations; il me semble qu'un mois dure deux fois plus que ne durait un an, au temps où la galanterie régnait; quel chagrin de voir la différence entre la société d'hier et celle d'aujourd'hui [4]!»
Cependant un autre troubadour d'origine languedocienne, Raimon de Miraval, petit chevalier de la région de l'Albigeois, ne paraît pas s'être aperçu qu'un changement profond s'opérait autour de lui. La plupart de ses chansons amoureuses semblent avoir été écrites pendant la période la plus tragique de la croisade contre les Albigeois. Marié avec une poétesse, Raimon de Miraval, qui avait des relations avec les principaux seigneurs du pays, de Narbonne à Toulouse, aurait mené une vie fort insouciante et fort joyeuse et la société pour laquelle il écrivait n'aurait pas vécu différemment. Bien plus, ce troubadour au calme olympien aurait écrit ses chansons les plus gaies en pleine vieillesse: double motif d'étonnement et belle occasion de dépeindre l'insouciance et la frivolité de cette société méridionale qui ne songeait qu'à s'amuser et à «s'esbaudir» au moment où la guerre faisait rage autour d'elle.
Ne la calomnions pas trop; elle a fort à se faire pardonner sans doute. Si elle a eu l'intention de défendre son indépendance, elle n'a pas eu la volonté nécessaire; les efforts désordonnés, le manque d'union devant le danger, l'absence d'un chef capable et énergique ont rendu ses sacrifices inutiles; mais elle a su faire des sacrifices; et si, au siège de Toulouse, les femmes et les enfants portaient en chantant des pierres pour réparer les brèches, cela prouve qu'on y faisait gaîment son devoir.
Raimon de Miraval n'est pas une exception. Et d'abord il semble bien que l'on confonde sous le même nom deux personnes de la même famille, le fils et le père; et ce fils lui-même, qui n'aurait pas été un vieillard au moment où il composait ses poésies amoureuses, serait mort avant la croisade contre les Albigeois. Il resterait donc simplement qu'à la veille de la catastrophe la société méridionale, et principalement languedocienne, n'aurait rien perçu des signes avant-coureurs de l'orage et n'aurait rien fait pour le conjurer. Cette observation est plus juste et correspond mieux à la réalité [5].
Quant aux troubadours, ils ont témoigné assez souvent et avec éloquence les sentiments d'indignation ou de pitié que faisaient naître les massacres inutiles qui avaient marqué l'expédition des croisés. Si ces études ne portaient pas surtout sur la poésie lyrique, il y aurait lieu d'analyser et de commenter ici la Chanson de la Croisade, poème épique de plus de neuf mille vers (9578), écrit par deux auteurs différents; le premier était un clerc originaire de la Navarre, le second est inconnu. On y relèverait, surtout dans la partie anonyme, la grandeur épique du récit, la gravité du ton dans les discours et le souffle héroïque qui l'anime d'un bout à l'autre.
La poésie lyrique a également gardé l'écho des rancunes et des haines que la croisade a fait naître. On doit à un obscur troubadour, Bernard Sicard de Marvejols, une éloquente satire contre la croisade et surtout contre les pieux auxiliaires des croisés.
Je ne puis décrire ma tristesse et ma peine; je vois le monde confondu, les lois et les serments violés. Tout le long du jour je m'irrite, la nuit je soupire veillant ou dormant; de quelque côté que je me tourne, j'entends la gent courtoise qui crie humblement aux Français: «Sire»; les Français accordent leur pitié pourvu qu'ils voient le butin. Ah! Toulouse et Provence, terre d'Argence, Béziers et Carcassonne, comme je vous ai vues et comme je vous vois!
Les chevaliers de l'Hôpital ou de tout ordre que ce soit me sont odieux; je trouve en eux l'orgueil joint à la simonie et à l'amour des grands biens; pour être admis dans leurs rangs, il faut de grandes richesses, de bons héritages; ils ont l'abondance et le bien-être; la fourberie et la ruse, c'est là leur religion.
O noble clergé, quel grand bien je dois dire de vous! Si je le pouvais, je doublerais mes éloges. Vous tenez bien la droite route et vous nous l'enseignez; mais les bons guides auront de belles récompenses; vous êtes larges en aumônes, vous ne connaissez point la convoitise et vous menez une vie bien malheureuse... Mais que Dieu soit plutôt avec nous, car tout ce que je dis est mensonge [6].
C'est surtout chez un troubadour né à l'extrémité du Languedoc, chez Peire Cardenal, que ces sentiments se retrouvent, exprimés avec une éloquence âpre et rude. Peire Cardenal est le grand troubadour de cette période du début de la décadence. C'est un de ceux qui, par la noblesse et la sincérité des sentiments et surtout par ces «haines vigoureuses» que le spectacle du vice ou de l'injustice donne aux «âmes généreuses», mérite d'avoir une place à part, et par certains côtés, une place unique parmi les troubadours. Avec lui c'en est fait des chansons joyeuses ou légères; sa lyre est accordée sur un autre ton.
Il n'existe sur Peire Cardenal qu'une courte notice biographique du temps, écrite par un notaire de Nîmes, Michel de la Tour. Cardenal était du Puy-en-Velay; il était de bonne naissance, fils de chevalier; ceci est confirmé par des documents concernant la ville du Puy. Comme son compatriote Pierre d'Auvergne, il était destiné à l'état ecclésiastique. «Quand il était jeune, son père l'établit chanoine au chapitre du Puy; il y apprit ses lettres et sut bien réciter et bien chanter.» Et le biographe ajoute: «Quand il fut arrivé à l'âge d'homme, il s'éprit de la joie de ce monde, car il se sentait gai, beau et jeune»: trois qualités de tout premier ordre pour réussir dans la carrière de troubadour. «Il composa des chansons, mais peu; mais il écrivit maints sirventés beaux et bons... il y châtiait rudement les mauvais prêtres...» C'était un troubadour de haut étage, il se faisait accompagner d'un jongleur qui chantait ses compositions. «Il fut très honoré par le bon roi Jacme d'Aragon et autres barons.» Enfin le biographe certifie, foi de notaire, que Peire Cardenal atteignit presque l'âge de cent ans.
Plusieurs points sont dignes de remarque dans cette courte biographie; il y est dit en particulier que Peire Cardenal composa peu de chansons: elles sont rares en effet dans son œuvre et le peu qu'il en reste nous laisse voir que Peire Cardenal n'avait aucun goût pour la poésie amoureuse.
Peire Cardenal est en effet un «misogyne»; il continue dans la poésie provençale la tradition inaugurée par Marcabrun. Comme lui, il s'attaque à l'amour vénal et, avec son tempérament satirique, ne lui ménage pas ses traits, comme au début de la chanson suivante.
Les amoureuses, quand on les accuse, répondent gentiment. L'une a un amant parce qu'elle est de grande naissance, et l'autre parce que la pauvreté la tue; l'autre a un vieillard et dit qu'elle est jeune fille, l'autre est vieille et a pour amant un jeune homme; l'une se livre à l'amour parce qu'elle n'a pas de manteau d'étoffe brune, l'autre en a deux et s'y livre tout autant.
Celui-là a la guerre bien près qui l'a au milieu de sa terre; mais il l'a bien plus près encore quand elle est près de son coussin; quand la femme n'aime pas son mari, cette guerre est la pire de toutes. Si tel que je connais était au delà de Tolède, il n'y a sœur, femme, ni cousin qui ne s'écriât: «Que Dieu me le rende!»; mais quand il part, le plus triste est forcé de rire [7].
C'est là sans doute de la satire un peu facile; elle nous paraît telle du moins; mais elle est originale dans cette poésie idéaliste des troubadours. Il en est peu, très peu, au moins chez les plus grands, où l'on remarque un pareil sens de la vie. La plupart de leurs satires morales ne renferment que des généralités; elles portent peu de traces d'observation; c'est ce don d'observation que paraît avoir eu, plus que tout autre troubadour, Peire Cardenal. Aussi sa sincérité ne pouvait-elle s'accommoder des formules ordinaires, déjà vides de sens, de la poésie amoureuse. Il en a fait une piquante critique dans une de ses chansons. Il les a reprises à peu près toutes en une assez longue énumération; aucune partie importante du vocabulaire amoureux, aucune formule consacrée n'y est oubliée; et le tout forme la satire la plus juste qu'aucun troubadour ait jamais faite de la phraséologie amoureuse des troubadours.
Maintenant je puis me louer d'amour, car il ne m'enlève ni le manger, ni le dormir, je ne sens ni la froidure, ni la chaleur; il ne me fait pas soupirer, ni errer la nuit à l'aventure; je ne me déclare pas conquis ni vaincu; il ne me rend pas triste et affligé; je ne suis trahi ni trompé, je suis parti avec mes dés.
J'ai un plaisir meilleur, je ne trahis pas et je ne fais pas trahir—je ne crains ni traîtresse ni traître, ni féroce jaloux, je ne fais point de folie héroïque, je ne suis point frappé, je ne suis pris ni volé, je ne connais pas les longues attentes, je ne prétends pas être vaincu par amour.
Je ne dis pas que je meurs pour la plus belle, ni que la plus belle me fait languir, je ne la prie ni ne l'adore, je ne la demande ni la désire, je ne lui rends pas hommage. Je ne me donne pas, je ne me mets pas en son pouvoir, je ne lui suis point soumis, elle n'a pas mon cœur en gage, je ne suis pas son prisonnier. Mais je dis que je me suis échappé (de ses liens).
A dire vrai, on doit mieux aimer le vainqueur que le vaincu; car le vainqueur remporte le prix, tandis qu'on va ensevelir le vaincu; et qui purifie son cœur des mauvais désirs, cette victoire l'honore plus que la conquête de cent cités [8].
Voici, sous une forme différente, une autre attaque contre l'amour.
Je tiens pour fou l'homme qui fait alliance avec Amour; car plus on s'y fie, plus on est malheureux. On pense se chauffer, on se brûle; les biens d'amour viennent tard, les maux tous les jours. Les fous, les traîtres, les trompeurs, ceux-là, oui, sont bien en sa compagnie; aussi n'y vais-je pas...
Pour moi je traiterai ma mie comme elle me traitera; si elle me trompe, elle me trouvera infidèle; et si elle va son droit chemin, je marcherai droit.
Jamais je n'ai tant gagné comme quand je perdis ma mie; car en la perdant je me gagnai moi-même que j'avais perdu. On gagne peu quand on se perd soi-même; mais quand on perd ce qui vous cause du dommage, c'est bien un gain, n'est-ce pas?... Ah! la douceur pleine de venin! comme l'amour aveugle et dévoie l'homme qui place mal son amour et qui néglige ce qu'il devrait aimer [9]!
De cette chanson on pourrait rapprocher une autre où il nous livre peut-être le secret de ses sentiments hostiles à l'amour. «Si j'étais aimé ou si j'aimais, je chanterais quelquefois; mais comme ce n'est pas le cas, je ne sais sur quel sujet chanter. Cependant je voudrais essayer une fois de voir comment je pourrais chanter mon amie, si j'en avais une. Je serais l'amant le plus parfait qui soit jamais né. J'ai aimé une fois et je sais comment vont les choses d'amour et comment j'aimerais encore [10].» C'est la même évocation rapide et un peu mélancolique du passé qui fait à dire La Fontaine dans un mouvement semblable: «J'ai quelquefois aimé.»
Mais n'accordons pas aux chansons de Peire Cardenal plus d'attention qu'elles ne méritent; c'est dans la satire morale et politique qu'il est vraiment supérieur. La satire n'était pas inconnue dans la poésie des troubadours et Giraut de Bornelh avait un des premiers cultivé ce genre. Mais elle prend chez Peire Cardenal plus de variété et plus d'ampleur.
Il juge avec une grande élévation de pensée, mais avec une sévérité extrême, la société de son temps; il n'est point de vice, si grave soit-il, qu'il n'y reconnaisse. L'amour des richesses, la soif des jouissances, le triomphe de l'injustice, de la convoitise, de la fausseté, du mensonge, le relâchement des mœurs, sont ses thèmes favoris. Il les développe avec vigueur, souvent avec passion. Les grands seigneurs méridionaux qui se volaient et se pillaient mutuellement avec entrain au temps de Bertran de Born et de Giraut de Bornelh avaient par certains côtés des âmes de voleurs de grand chemin, de «routiers»; mais ceux qui arrivèrent d'un peu partout, à la suite de Simon de Montfort, et qui prirent part à la curée finale valaient encore moins. On pense bien qu'ils n'ont pas échappé aux satires vengeresses de Peire Cardenal. La suivante donnera une idée du ton de ces satires.
On plaint son fils, son père ou son ami, quand la mort vous l'a enlevé; mais moi je regrette les vivants qui restent en ce monde... quand ils sont menteurs, misérables, voleurs, larrons, parjures, traîtres que le diable mène et qu'il enseigne comme on ferait un enfant...
Je regrette qu'un homme soit voleur, mais je regrette bien plus qu'il jouisse trop longtemps de ses vols et qu'on ne l'ait pas pendu... je ne regrette pas que ces gens-là meurent, mais je regrette qu'ils vivent et qu'ils aient des héritiers pires qu'eux...
Je plains le monde, où il y a tant de fripons; les hommes y sont dans une telle erreur et perversité qu'ils regardent les vices comme des vertus et les maux comme des biens; les preux sont blâmés, les lâches estimés, les mauvais deviennent bons, les torts sont des bienfaits et la honte est un honneur...
Il semble que mon chant ne vaut rien, car je l'ai ourdi et tissu de satires; mais d'un méchant arbre on ne cueille pas facilement de bons fruits—et je ne sais pas faire un beau discours sur de mauvaises actions [11].
Jusqu'à quel point cette satire et tant d'autres du même genre correspondent-elles à la réalité? Il est difficile de le dire. L'exagération, la violence, et un fonds inguérissable de pessimisme caractérisent les satiriques dans toutes les littératures. Mais d'autre part on sait comment les périodes de troubles et de violences déchaînent vite la bête humaine et Peire Cardenal, comme Agrippa d'Aubigné, par exemple, auquel il ressemble par certains côtés, a vécu dans un temps et dans un milieu où les mauvais instincts ont eu de belles occasions de se donner libre carrière.
Ce qui le choque le plus, dans cette société, c'est l'orgueil et la méchanceté des parvenus; c'est encore là un de ses thèmes favoris; le voici simplement indiqué, mais sous une forme imagée. «Quand un homme puissant est en chemin, il a comme compagnon—devant, à côté, derrière lui—le Crime; la Convoitise est du cortège, le Tort porte la bannière et l'Orgueil le guidon [12].»
La sympathie du satirique est acquise aux victimes de ces grands criminels, aux pauvres gens qui ont si souvent pâti, au moyen âge, des crimes des grands. Il les console, comme le ferait un prédicateur: «Comme l'argent s'affine dans le feu ardent, ainsi s'affine et s'améliore le bon pauvre qui garde sa patience au milieu des durs travaux; quant au mauvais riche, plus il cherche son bien-être, plus il gagne de douleur, de peine et de chagrin [13].»
Notre troubadour a exposé une fois sous une forme originale sa conception du monde; voici le récit qu'il a imaginé.
Il existait une cité, je ne sais où; il y tomba une pluie de telle nature que tous ceux qui en furent atteints devinrent fous: tous, à l'exception d'un seul... il se trouvait dans sa maison et dormait quand la pluie tombait. Quand la pluie eut cessé, il se leva et vint parmi le public; il vit faire toutes sortes de folies: l'un lançait des pierres, l'autre des bâtons, l'autre déchirait son manteau; celui-ci frappe son voisin, celui-là pense être roi, l'autre saute à travers les bancs... Celui qui avait son bon sens fut fort étonné de ce spectacle, mais les autres manifestaient encore plus d'étonnement; ils pensent qu'il a perdu son bon sens, car ils ne lui voient pas faire ce qu'ils font; il leur semble que ce sont eux qui sont sages et sensés et que c'est lui le fou [14].
Bref ils lui tombent dessus à bras raccourcis et il s'enfuit à demi mort. C'est l'image du monde, dit Peire Cardenal; les hommes sont les fous, mais ils regardent comme fou celui qui ne leur ressemble pas, parce qu'il a le «sens de Dieu» et non celui du «monde». C'est en somme un véritable sermon que cette fable, mais sous une forme imagée et en quelque sorte populaire. Peire Cardenal a un tempérament de sermonnaire et de prêcheur; ce côté de son talent sera étudié ailleurs, dans le chapitre suivant consacré à la poésie religieuse.
Quittons la satire générale pour étudier un autre côté important de l'œuvre de Peire Cardenal: ce sont ses satires contre les croisés et contre le clergé. Les premières—contre les Français—sont les moins développées; Cardenal reproche aux croisés leur intempérance (reproche ordinaire adressé aux hommes du Nord) et leur cruauté. «Les Italiens (Apuliens), les Lombards et les Allemands sont fous, dit-il, s'ils veulent avoir les Français et les Picards pour maîtres et alliés; car leur plaisir consiste à tuer des innocents [15].» «Les Français buveurs ne vous font pas plus peur, dit-il ailleurs au comte de Toulouse, Raimon VI, que la perdrix à l'autour [16].»
Tels sont à peu près les seuls traits de satire contre les hommes du Nord; une allusion à Simon de Montfort est un éloge de sa vaillance.
C'est au clergé [17] qu'il réserve ses satires les plus hardies et les plus vigoureuses. Ce troubadour est un anticlérical enragé. Peire Cardenal est un croyant sincère, comme on le verra plus loin; mais il a contre le clergé séculier ou régulier de son temps une haine profonde. Il n'est pas de vice qu'il ne lui reconnaisse: la simonie, la débauche, la soif des richesses sont les plus communs. Quelques extraits de ses satires—et il en est de si violentes qu'on ne peut les citer—donneront une idée de cette haine et des motifs qui paraissent l'avoir provoquée chez Peire Cardenal.
Les clercs se font bergers et semblent des saints, mais ce sont des criminels; quand je les vois habiller, il me souvient d'Isengrin qui, un jour, voulut venir dans l'enclos des brebis; mais par peur des chiens il se vêtit d'une peau de mouton, puis mangea tous ceux qu'il voulut.
Rois, empereurs, ducs, comtes et chevaliers gouvernent d'ordinaire le monde; maintenant ce sont les clercs qui ont le pouvoir, ils l'ont gagné en volant ou en trahissant, par l'hypocrisie, les sermons ou la force... je parle des faux prêtres qui ont toujours été les plus grands ennemis de Dieu [18].
Les rois, comtes, baillis ou sénéchaux, est-il dit dans une autre satire, s'emparent des villes et des châteaux; l'Église imite leur exemple.
Ses hauts prélats accroissent leurs dettes sans mesure; si vous tenez d'eux un beau fief, ils le convoiteront et ne vous le rendront pas facilement, à moins que vous ne leur donniez de l'argent et que vous ne fassiez avec eux une convention plus dure.
Si Dieu veut que les moines noirs (bénédictins) se sauvent par la bonne chère, les moines blancs par leur refus de payer, les chevaliers du Temple et de l'Hôpital par leur orgueil, et les chanoines par leurs prêts à usure, je tiens pour fous saint Pierre et saint Andrien qui souffrirent pour Dieu grand tourment, si ces gens-là parviennent à leur salut [19].
Voici d'autres traits satiriques du même genre: «Un seigneur avide n'aime pas voir son pareil; les clercs ont la même convoitise; ils ne voudraient voir dans le monde aucune autre classe d'hommes qui détienne le pouvoir; ils ont fait des lois pour obtenir des terres, pour les accroître, non pour les diminuer, car un peu de puissance ne gêne pas.
«Je vois les clercs essayer de toutes leurs forces de mettre le monde en leur puissance... et ils y arrivent en prenant ou en donnant, par hypocrisie ou pardon, par le boire ou le manger, avec l'aide de Dieu ou avec l'aide du diable [20].»
Moines blancs ou moines noirs, prêtres de toute robe et de tout ordre sont compris dans ces satires. Mais parmi les ordres nouveaux un paraît exciter plus que tout autre la verve satirique de Peire Cardenal, ce sont les Jacobins; si le portrait qu'il en trace est exact—et d'autres documents nous renseignent sur l'état des ordres religieux fondés après la croisade—on peut voir quels étranges serviteurs soutenaient au milieu des populations méridionales la cause de la religion pour laquelle ces populations avaient été frappées.
Avec une voix angélique, d'une langue déliée, avec des mots subtils, avec de purs sanglots, ils montrent la voie du Christ que chacun devrait suivre, comme il la suivit pour nous... La religion fut d'abord honorée par des hommes ennemis du bruit; mais les Jacobins ne se taisent pas après leur repas; ils discutent sur les vins pour savoir quels sont les meilleurs; querelles et procès sont leur vie ordinaire et ils traitent de Vaudois qui les en détourne; ils cherchent à connaître les secrets pour mieux se faire craindre...
Leur pauvreté n'est pas une pauvreté spirituelle; tout en gardant leurs biens ils prennent celui des autres; ils laissent pour de belles robes tissées en laine anglaise le cilice qui leur est trop rude; ils ne partagent pas leur manteau comme faisait saint Martin—ils convoitent les aumônes destinées aux pauvres [21].
Voici dans la même satire le portrait en pied du jacobin.
Vêtus de vêtements fins et souples, amples, légers en été, épais en hiver, avec de bonnes chaussures, semelles à la française, et quand il fait grand froid en bon cuir de Marseille bien cousu, ils vont prêchant et disent qu'au service de Dieu ils mettent leur cœur et leur avoir...
Cette vie inspire à notre troubadour une réflexion toute rabelaisienne: vivons gaîment, dit-il, plus de jeûne ni de pénitence, bons «coulis et bonne sauces bien grasses», des vins de choix, suivons le bon exemple: «si les bons vins, la bonne chère et la bonne vie mènent à Dieu, nous irons sûrement», aussi sûrement qu'eux.
Cette dernière réflexion ne doit pas nous cacher ce qu'il y a de grave et de hardi dans ces satires. On y trouve en raccourci les arguments les plus redoutables qu'on ait invoqués sinon contre l'Église et contre la religion, du moins contre ses serviteurs. La recherche de la puissance politique, la mainmise sur les cœurs, dans un ordre moins relevé l'amour des richesses en désaccord si parfait avec la pauvreté de l'Église primitive, ce sont là des attaques qui ne lui ont pas été ménagées dans la polémique moderne; elles datent de loin; parmi les ordres qui se forment pendant le XIIIe siècle celui des Frères Mineurs, rival de celui des Dominicains, a pour règle et pour principes le mépris des richesses et ce principe engendrera avec Bernard Délicieux des querelles et des hérésies.
Les attaques suivantes ne sont pas moins graves.
Les moines sont si cupides, si pleins d'orgueil et de mauvais désirs, qu'ils connaissent cent fois plus de ruses que voleurs et malfaiteurs; s'ils peuvent causer avec vous de vos secrets vous ne pourrez pas plus vous en défaire que s'ils étaient vos frères.
Voilà comment ils bâtissent leurs maisons et créent leurs beaux vergers; mais ce ne sont pas leurs sermons qui convertiront Turcs ou Persans, car ils ont trop peur de passer la mer et d'y mourir; ils aiment mieux bâtir ici que se battre là-bas (en Terre Sainte).
Pour de l'argent vous obtiendrez d'eux votre pardon, quelque mal que vous ayez fait; pour de l'argent ils sont tellement ingénieux qu'ils donnent la sépulture aux usuriers; mais ils ne visitent, ni n'accueillent ni n'ensevelissent le pauvre.
Ils ne font que quêter toute l'année; puis ils s'achètent de bons poissons, beau pain blanc, bons vins savoureux, bons vêtements chauds contre le froid; plût à Dieu que je fusse de tel ordre, si je pouvais être sauvé [22]!
Et voici enfin contre les ordres religieux un dernier trait plus violent que les autres.
Les vautours ne sentent pas plus vite la chair puante que les clercs et les frères Prêcheurs ne sentent où est la richesse; aussitôt ils deviennent l'ami du riche et si la maladie l'accable, ils se font faire des donations... Mais savez-vous que devient la richesse mal acquise? il viendra un fort voleur qui ne leur laissera rien; c'est la Mort qui les abat et, avec quatre aunes de drap, les envoie dans une demeure où les maux ne leur manqueront pas [23]...
Cependant l'homme qui a écrit ces violentes satires et bien d'autres que nous ne pouvons citer fut un croyant sincère. Cela ressort de l'ensemble de son œuvre et aussi d'un bel acte de foi qui forme la première partie d'une de ses satires, et dont voici la traduction.
Avec des mots nouveaux, avec art et sur un sujet divin, je ferai un poème magistralement composé: car je crois que Dieu naquit d'une mère sainte par qui le monde fut sauvé; il est Père, Fils et Sainte Trinité et il est un en trois personnes.
Je crois qu'il entr'ouvrit le ciel et qu'il en fit choir les anges quand il vit qu'ils étaient damnés. Je crois que saint Jean le tint entre ses bras et le baptisa dans l'eau du fleuve...
Je crois à Rome et à saint Pierre, à qui il fut ordonné d'être juge de pénitence, de sens et de folie [24].
Il n'est pas sans intérêt de comparer à cet acte de foi le «credo» que Dante exprime au chant XXIV du Paradis.
Je crois en un seul Dieu, seul et éternel, qui fait mouvoir le Ciel et qui n'est agité ni par l'amour ni par le désir... je crois en trois personnes éternelles et je crois qu'elles sont d'une seule et d'une triple essence... Pour cette croyance je n'ai pas les seules preuves physiques et métaphysiques, mais j'ai encore comme preuve la vérité qui s'est manifestée sur terre par Moïse, par les Prophètes, par les Psaumes et par l'Évangile...
Sans doute ce sont là des formules bien connues des catholiques, mais chez ces deux poètes, Peire Cardenal et Dante, elles prennent un éclat nouveau par la place qui leur est donnée. Dante, en plaçant sa déclaration presque à la fin de son grand poème, a voulu donner la preuve, la marque de son orthodoxie et il l'a fait en vers magnifiques. Peire Cardenal a eu aussi la même intention. Un acte de foi de ce genre n'était pas chose inutile en ce temps-là; mais celui-ci prend encore plus de valeur par le contraste qu'il forme avec la fin de la composition; le tempérament satirique du poète reparaît; voilà ce que je crois, dit Peire Cardenal, mais voilà ce que ne croient pas les mauvais prêtres, «larges en convoitises mais chiches de bonté; ils sont beaux de visage, mais leur âme criminelle fait horreur; Caïphe et Pilate obtiendront grâce plutôt qu'eux».
On a remarqué sans doute le passage où Peire Cardenal affirme sa croyance à Rome et à saint Pierre [25]. Il s'en prend en effet aux faux prêtres, aux ordres religieux nouvellement institués, mais ne s'attaque pas à la papauté, seule responsable cependant des malheurs et des misères dont il est le témoin. Est-ce par prudence ou plus probablement par scrupule de croyant? Quoi qu'il en soit, ces scrupules n'ont pas arrêté un de ses contemporains, le troubadour Guillem Figueira [26]. Il était originaire de Toulouse et paraît avoir séjourné dans la Haute-Italie, à la cour de l'empereur Frédéric II. Le milieu où il était né et celui où il vécut n'étaient pas faits pour développer ses sentiments de respect envers la papauté. On lui doit en effet la satire la plus violente et la plus hardie que le moyen âge se soit permise contre cette puissance. On en jugera par les extraits suivants.
Je ne m'étonne pas, Rome, si le monde est dans l'erreur, car c'est vous qui avez déchaîné dans le siècle les maux de la guerre... Rome trompeuse, la convoitise vous trompe aussi, car à vos brebis vous tondez trop de laine...
Rome, aux hommes simples vous rongez la chair et les os et vous menez les aveugles avec vous dans la fosse; vous foulez aux pieds les commandements de Dieu, et votre convoitise est trop grande, car vous pardonnez les péchés pour de l'argent. Rome, vous vous chargez d'un grand fardeau de crimes. Puisse Dieu vous abattre et vous faire déchoir, car vous régnez pour l'argent... Rome, vous tenez votre griffe si serrée que ce que vous pouvez tenir vous échappe difficilement...
Et voici le trait final de cette série d'invectives:
Rome, vous avez l'allure simple de l'agneau, mais au fond vous avez la rapacité du loup; vous êtes un serpent couronné, engendré de vipère, et le diable vous aime comme son intime ami [27].
Cette attaque ne resta pas sans réponse; le champion de la papauté fut une poétesse, une dame de Montpellier, dame Gormonde. Elle répond strophe par strophe à la pièce de Guillem Figueira; elle souhaite à Toulouse, la patrie du mécréant, et au comte Raimon tous les malheurs possibles. Mêmes vœux pour Frédéric II, ennemi de la papauté et protecteur du troubadour; elle termine par la charitable prière suivante. «Rome, que le Roi glorieux qui pardonna à Madeleine fasse périr le fou enragé qui répand de telles calomnies et qu'il le fasse mourir de la mort des hérétiques.» Le souvenir du pardon accordé à Marie-Madeleine n'a pas adouci le cœur de la dévote poétesse [28].
La riposte est d'ailleurs loin d'avoir l'allure violente et par moments si éloquente de l'attaque. Le fait qu'une femme écrit une poésie religieuse pour défendre la papauté est un nouveau signe des temps. Nous voilà loin, bien loin de la comtesse de Die. Il s'est produit dans les mœurs une transformation profonde. La ruine de la noblesse méridionale, la destruction de ces foyers intellectuels et surtout poétiques que furent la plupart des petites cours du Midi a porté à la poésie des troubadours une atteinte dont elle ne se relèvera pas; l'établissement de l'Inquisition, la création des ordres religieux, la transformation qui s'opère dans les mœurs amènent le développement d'une poésie nouvelle: c'est la poésie religieuse.
Le paganisme de la poésie des troubadours.—La morale.—La conception de la Divinité.—Chants de repentir: Guillaume de Poitiers.—Pierre d'Auvergne.—Les chansons de croisade.—Les plaintes funèbres.—Folquet de Marseille.—Les poésies religieuses de Peire Cardenal.—Ses poésies à la Vierge.—Saint Dominique et les Frères Prêcheurs.—Développement des poésies à la Vierge.—Transformation de la lyrique courtoise en lyrique religieuse: Lanfranc Cigala, Guiraut Riquier, Folquet de Lunel.
Un fonds ineffable de paganisme caractérise les origines de la poésie des troubadours et la première période de la littérature provençale. Le premier troubadour, Guillaume de Poitiers, part pour la Terre Sainte et y fait vaillamment son devoir, mais il s'y amuse encore davantage et surtout amuse ses compagnons de route et de bataille par des facéties de tout genre, par des paris ou des propositions fantastiques, où l'esprit religieux n'a aucune part: ce croisé de marque a par plus d'un côté l'âme d'un païen. Sa muse est aussi païenne que celle d'un Grec ou d'un Latin; s'il invoque Dieu ou quelque saint, c'est pour les mettre en assez mauvaise compagnie, et il leur rend, en les nommant, à peu près le même hommage qu'il leur rendrait par un juron.
Le sentiment religieux n'apparaît pas davantage chez les troubadours de la première période; il est également à peu près absent de la période «classique». Jaufre Rudel, Bernard de Ventadour, Arnaut Daniel, Bertran de Born, Arnaut de Mareuil n'ont composé aucune poésie religieuse.
C'est que la religion tenait peu de place dans la société où ils ont vécu. Il y avait peu de mécréants sans doute; mais il semble bien que les sentiments religieux y furent assez tièdes et que la religion y fut une affaire privée, la vie extérieure étant tournée vers des sujets plus profanes. Si nous jugeons de cette société du XIIe siècle par la littérature des troubadours, les doctrines de l'amour courtois paraissent avoir tenu plus de place dans ses occupations et ses préoccupations que l'étude de l'Évangile et celle plus austère de la théologie.
L'amour chanté par les troubadours était sans doute doué d'un pouvoir ennoblissant, il purifiait l'âme, en même temps qu'il élevait le cœur et l'esprit. Mais, d'abord, quelques troubadours—et non des moindres—concevaient l'amour sous une forme moins idéale et moins pure [1]. De plus l'amour ainsi conçu, comme on l'a vu dans un précédent chapitre, ne pouvait s'adresser qu'à la femme mariée. Certes cette conception paraissait moins immorale dans la société du temps qu'elle ne le serait aujourd'hui. La condition de la femme mariée n'était pas en réalité aussi bonne que l'aspect brillant de cette société le laisserait supposer. Le mariage était pour le grand seigneur une occasion d'accroître son domaine, simple seigneurie ou empire; le bon mariage était celui qui lui permettait d'arrondir rapidement ce domaine.
Les divorces sont innombrables et scandaleux. On trouvait facilement des prétextes, mais le vrai motif était à peu près toujours le même: se débarrasser d'un premier lien pour une union nouvelle plus profitable, plus utile. On a cité l'étrange aventure de la fille de l'empereur de Constantinople qui trouva son royal fiancé, le roi d'Aragon, marié, en arrivant dans le Midi de la France, et que le seigneur de Montpellier épousa, non par amour, mais pour la perspective des droits qu'elle pourrait lui donner sur l'empire grec. On conçoit que ces unions d'intérêts, où le cœur ne paraît avoir eu aucune part, se dissolvaient rapidement quand les motifs qui les avaient fait naître disparaissaient ou s'affaiblissaient. Aussi les liens du mariage étaient-ils très relâchés et fort fragiles [2].
Cependant ils existaient, et quelque excusable que fût aux yeux de cette société la conception que les troubadours se faisaient de l'amour, elle n'était pas moins contraire à la morale et même au dogme chrétiens. Qu'on ne s'étonne donc pas de ne pas voir fleurir la poésie religieuse pendant la période la plus brillante de la poésie des troubadours.
Les chefs de l'Église étaient eux-mêmes d'une remarquable tolérance et aussi indulgents que la société laïque pour la poésie profane. On se souvient que le Moine de Montaudon avait la permission de parcourir les contrées voisines de son couvent, à condition d'y rapporter les présents qu'il récoltait dans ses tournées poétiques. Encore au début du XIIIe siècle un chanoine de Maguelone (où paraît avoir existé une sorte d'abbaye de Thélème) charmait les loisirs de la solitude claustrale en écrivant des chansons dignes du chantre de Lisette.
On ne saurait reprocher aux troubadours de ne pas avoir été plus religieux que les religieux eux-mêmes. Ils ont eu évidemment une conception de la vie différente de celle qu'en a d'ordinaire l'Église. Ils ne l'ont pas considérée comme une triste «vallée de larmes», mais comme un gracieux jardin de joie dont ils ont respiré sans remords la plupart des parfums. Cette littérature est une littérature gaie, au moins pendant sa période de splendeur. Les esprits chagrins et boudeurs, comme Cercamon et surtout son disciple Marcabrun, y sont une exception. On y sent la joie de vivre, d'une vie heureuse, parfois délicate, rarement grossière. La sensualité y est chose rare; et si quelques troubadours s'expriment parfois avec brutalité, c'est là en somme une exception. Leur conception de la vie est saine et leur poésie élève l'âme et le cœur.
Les troubadours conçoivent la Divinité, comme la vie, d'une façon un peu particulière. Dieu ne leur est pas apparu au milieu des tonnerres et des éclairs, armé du «glaive de la Loi». Ils le considèrent comme une sorte d'ami très haut placé, très puissant et très pitoyable aux poètes, surtout aux poètes d'amour. Ils l'invoquent avec beaucoup de familiarité et souvent avec quelque inconscience. Une aube célèbre de Giraut de Bornelh commence par une invocation d'un ton élevé et grandiose: «Roi glorieux, vraie lumière et vraie clarté, seigneur tout-puissant...» Et que demande-t-il à ce Dieu ainsi invoqué? tout simplement de veiller sur un rendez-vous amoureux; et c'est pour la tranquillité des deux amants que lui-même n'a cessé de prier toute la nuit «à deux genoux».
Par suite de cette conception il n'est pas rare qu'un troubadour demande à Dieu de fléchir le cœur d'une amante trop rigoureuse; c'est par exemple dans cette intention qu'Arnaut Daniel fait brûler des cierges et fait dire et entend «mille messes» [3]. Même quelques troubadours, comme le comte d'Orange ou Peire Vidal, vont jusqu'à demander à Dieu aide et protection pour l'accomplissement de leurs désirs les plus sensuels.
Comme aux temps du Paganisme, la divinité n'est pas seulement indulgente aux faiblesses (dans la plupart des religions, à tout péché miséricorde), mais elle est complice de ces faiblesses. Nous connaissons même la conception que les troubadours se sont faite du Paradis; ils se le sont représenté comme un lieu de délices, où des poètes toujours jeunes et toujours inspirés chanteraient sans fin, à côté de leur dame, un amour éternel.
Le milieu où naissaient des conceptions de ce genre n'était pas tout à fait propre au développement et à la floraison de cette poésie un peu spéciale, un peu délicate aussi et difficile à s'acclimater, qu'est la poésie religieuse.
Cependant on a déjà relevé le nombre des troubadours qui ont fini leur vie dans un cloître; il est considérable [4]. Le sentiment religieux n'était pas tout à fait mort dans cette société; il sommeillait dans l'âme de plus d'un troubadour et s'y éveillait sous l'influence de circonstances spéciales ou par suite des leçons de la vie. Aussi n'est-il pas rare, même dès le XIIe siècle, de rencontrer quelques poésies religieuses perdues parmi les chansons profanes. Ce sont ordinairement des chants de repentir, d'inspiration sincère et touchante. Le poète, au déclin de la vie, examine s'il a bien employé le temps qui lui a été accordé et il demande grâce sinon pour le mal qu'il a fait, au moins pour le bien qu'il a négligé.
Une des plus anciennes pièces de ce genre est du premier troubadour, Guillaume de Poitiers. On ne s'attendrait pas à trouver une poésie religieuse parmi ses joyeuses chansons; et cependant il y en a une, simple et touchante. Il l'a sans doute écrite avant d'entreprendre un lointain pèlerinage, ou plus probablement aux approches de la mort. Il y exprime ses inquiétudes sur la succession qu'il laisse à son fils encore jeune, mais la partie la plus intéressante pour nous est celle où il dit adieu au monde: le gai compagnon qu'il fut trouve les accents les plus justes pour chanter cette séparation.
Je demande pardon à mon compagnon; si jamais je lui ai fait du tort qu'il me pardonne... J'ai été l'ami de «Prouesse» et de «Joie»; maintenant je me sépare de l'une et de l'autre; et je m'en vais vers celui où tous les pécheurs trouvent la paix. J'ai été très jovial et très gai, mais notre Seigneur ne le veut plus; maintenant je ne puis plus supporter le fardeau (de la vie?), tellement je suis proche de la fin. J'ai quitté tout ce que j'aime, la vie chevaleresque et brillante; mais puisqu'il plaît à Dieu, je me résigne et je le prie de me retenir parmi les siens [5].
C'est à peu près dans les mêmes termes, mais avec plus de grâce mélancolique, qu'un troubadour de la première période, Pierre d'Auvergne, prend congé du monde, du «siècle». «Amour, vous auriez bien sujet de vous plaindre, si un autre que le Juge juste m'éloignait de vous, car c'est à vous que je dois les honneurs et la gloire. Mais ceci ne peut durer, Amour courtois; je cesse d'être votre ami, je suis trop heureux d'aller où le Saint-Esprit me guide; c'est lui qui me mène; ne vous fâchez pas si je ne reviens pas vers vous [6].» On croirait entendre comme un écho de la gracieuse composition où le même poète fait du rossignol un si habile messager d'amour.
Il semble que cet adieu de Pierre d'Auvergne à l'amour ait été définitif. Il reste de lui une série de pièces consacrées uniquement à exprimer les louanges de Dieu et le mépris des biens terrestres. Voici le début d'une véritable «hymne pour le Seigneur», en l'honneur de la Trinité.
Loué soit Emmanuel, le Dieu du Ciel et de la Terre, qui est un en trois personnes, saint-esprit, fils, et père accompli... C'est celui qui voulut venir au monde pour effacer nos péchés et par qui les quatre éléments furent séparés... C'est Dieu, qui était hier et qui sera demain, car il n'eut jamais de commencement... Il se sacrifia lui-même pour que le premier péché fût effacé; et ce fut une grande peine de voir que celui qui n'avait jamais péché a souffert les maux des hommes, a subi la mort sous Ponce Pilate et est ressuscité de son linceul... C'est en ce Dieu que je crois, c'est par lui que j'existe... je lui donne mon âme et mon cœur [7].
Cette poésie ressemble fort à une hymne de l'Église en l'honneur de la Trinité; ce sont les mêmes thèmes, le même développement. Mais les souvenirs de la vie miraculeuse du Christ y sont trop nombreux; ceci aussi appartient au cercle d'idées dans lequel se meuvent les hymnes et les poésies religieuses de toute sorte écrites en latin. En somme les poésies de ce genre ont peu d'originalité; les épopées françaises sont remplies de tirades où, sous prétexte d'invocation à Dieu, le poète rappelle les principaux événements de l'ancien et du nouveau Testament. C'est aussi un abus d'énumérations de ce genre qui gâte une autre poésie religieuse du même Pierre d'Auvergne.
C'est vous, dit-il à Dieu, qui avez sauvé Sidrac de la flamme ardente, qui avez tiré Daniel de la fosse, Jonas de la baleine et qui avez protégé Suzanne contre les faux témoins; vous avez nourri la multitude, seigneur souverain, de cinq pains et de deux poissons... vous avez fait la terre et d'un seul signe le soleil et le ciel; vous avez détruit Pharaon et donné aux fils d'Israël le miel, la manne et le lait [8]...
Cette énumération, que nous abrégeons, est longue et monotone; la poésie dont elle fait partie est froide et peu intéressante. Plus poétiques sont quelques autres compositions religieuses du même auteur où la pensée n'est pas remplacée comme ici par une longue série d'allusions bibliques.
Pierre d'Auvergne y insiste avec quelque bonheur d'expression sur le thème de la mort, de l'inanité des richesses qu'il faudra abandonner sans retour. Il s'étonne que l'homme ne pense pas plus souvent à ce dernier acte de la vie; «il faudra mourir, dit-il, et passer par le chemin où sont passés nos pères»; «nous mourrons tous, dit-il ailleurs, les richesses ne nous sauveront pas... contre la mort ne peuvent se défendre ni comtes, ni ducs, ni rois, ni marquis...» Ce sont là des thèmes lyriques par excellence; d'autres poètes, même parmi les troubadours, les ont développés avec plus de bonheur; mais Pierre d'Auvergne est un des premiers à les traiter; cette priorité d'abord et ensuite une certaine originalité dans l'expression de sentiments que la poésie des troubadours ne connaissait guère encore justifient l'attention que l'on doit donner dans l'histoire de la littérature provençale à ces poésies religieuses.
Les mêmes thèmes forment le fond de certaines poésies morales et religieuses de Giraut de Bornelh. Elles n'ont pas l'allure épique des poésies religieuses de Pierre d'Auvergne; les énumérations bibliques en sont absentes. Mais Giraut de Bornelh insiste également sur la nécessité de la mort et sur le mépris des richesses qu'il faudra abandonner sans retour. Ces thèmes appartiennent aux poètes lyriques aussi bien qu'aux sermonnaires; Giraut de Bornelh lui-même appelle une fois une de ces compositions un «sermon», mais ce sont en général des sermons un peu spéciaux, destinés à réveiller l'ardeur des chrétiens pour les croisades. Quoique l'élément religieux y soit assez développé, on peut les considérer comme un genre à part.
En effet les chants de croisade sont plutôt, ou sont tout autant des poésies historiques que des poésies religieuses. Les thèmes qui y sont développés n'ont rien d'original; ce qui y domine d'ordinaire, c'est la critique plus ou moins vive, suivant les tempéraments, de ceux qui, par lâcheté ou par négligence, laissent le «saint pays» aux mains des infidèles. Cette partie historique, et souvent satirique, a plus d'importance que l'autre, la partie religieuse. Le «chant de croisade» est devenu de bonne heure un genre, lui aussi un peu conventionnel et factice. Qu'il s'agisse des Sarrasins d'Espagne ou des Turcs de Syrie, c'est par les mêmes arguments que les troubadours cherchent à exciter contre eux les chefs de la chrétienté.
Ces arguments ressemblent fort à ceux que les prédicateurs du temps devaient développer; comme eux les troubadours rappellent le lieu où le Christ fut mis en croix; ils font miroiter l'espoir des récompenses futures et aussi celui de récompenses plus immédiates. Ces chants ne sont pas à proprement parler des poésies religieuses; l'amour de la religion, sincère ou fictif, les inspire; mais ce n'est pas la seule source d'inspiration; dans leur ensemble ils appartiennent plutôt à la catégorie des sirventés politiques qu'à celle des poésies religieuses.
On peut en dire autant des «planns» ou plaintes funèbres. C'est là un genre où l'absence de sentiments religieux ne se comprendrait guère, surtout au moyen âge. En effet la plupart se terminent par une prière. Quelques-unes de ces pièces sont touchantes de naïveté ou de sincérité, mais beaucoup d'entre elles prennent de bonne heure l'apparence de formules toutes faites. Dans la plupart des cas la partie laudative occupe la première place; l'élément religieux y est accessoire. Laissons donc de côté «chants de croisade» et «plaintes funèbres» en abordant la période de floraison de la poésie religieuse.
Mais auparavant nous citerons encore une poésie religieuse de cette première période; c'est une aube de Folquet de Marseille, le futur évêque de Toulouse et persécuteur des Albigeois. On remarquera la gravité et l'élévation de cette sorte de prière du matin.
Vrai Dieu, je m'éveillerai aujourd'hui en vous invoquant vous et Sainte Marie; car l'étoile du ciel vient de vers Jérusalem et me fait dire: Debout, hommes qui aimez Dieu; le jour est proche et la nuit tient sa route; Dieu soit loué et adoré par nous; prions-le de nous donner la paix pendant toute notre vie. La nuit va et le jour vient dans le ciel clair et serein; l'aube paraît, belle et parfaite.
Seigneur Dieu qui naquis de la Vierge Marie pour nous sauver de la mort et restaurer la vie et pour détruire l'enfer que le Diable tenait, toi qui fus levé en croix, couronné d'épines, abreuvé de fiel, Seigneur, ce bon peuple vous demande grâce pour que votre pitié lui pardonne ses péchés. La nuit va et le jour vient, etc.
Dieu, donnez-moi le savoir et l'intelligence, pour que j'apprenne vos saints commandements, que je les entende et les comprenne; que votre piété me protège et me défende pour que ce monde terrestre ne m'emporte pas avec lui; car je vous adore, Seigneur, et je crois en vous, je m'offre à vous, moi et ma foi; je vous demande grâce et pardon de mes péchés.
Je prie ce Dieu glorieux, qui se sacrifia pour nous sauver tous, de répandre sur nous le Saint Esprit; qu'il nous garde du mal, nous donne la joie et nous conduise parmi les siens, là-haut, dans son royaume... La nuit s'en va et le jour vient, dans le ciel clair et serein; l'aube paraît, belle et parfaite [9].
Les troubadours que nous avons précédemment cités, Pierre d'Auvergne et Giraut de Bornelh, appartiennent à la première période de la poésie provençale: Pierre d'Auvergne est un des plus anciens troubadours; Giraut de Bornelh est de la fin du XIIe et du début du XIIIe siècle. Les poésies religieuses forment une exception dans leur œuvre, et même dans la littérature du temps.. C'est surtout au XIIIe siècle que ces poésies se développent de plus en plus.
Le poète qui a le plus contribué à ce développement est le satirique Peire Cardenal auquel a été consacrée une partie du dernier chapitre. On y a vu sa haine des mauvais prêtres, mais en même temps son attachement aux dogmes de l'Église. Sans doute il est surtout un satirique et son «Credo» n'est qu'une introduction à une satire des plus violentes et des plus crues contre une catégorie de religieux. Mais ses poésies morales et religieuses sont par beaucoup de côtés de vrais «sermons» et c'est le titre que quelques manuscrits leur donnent. On n'a pas de peine à concevoir quels en sont les thèmes principaux; ce sont: la nécessité de se préparer à la dernière heure, dont nous ne sommes pas les maîtres, la crainte de Dieu le souverain juge, le jugement dernier; ce dernier thème en particulier, qui a toujours inspiré sermonnaires, peintres ou poètes, a été traité d'une manière fort hardie par Peire Cardenal. La traduction suivante fera juger de l'originalité de cette conception; ce sont des accents qu'on n'avait pas encore entendus dans la langue des troubadours.
Je veux commencer un nouveau sirventés que je réciterai au jour du jugement, à celui qui me créa et me forma du néant; s'il veut m'accuser de quelque faute et me mettre parmi les damnés, je lui dirai: Seigneur, pitié, arrêtez; j'ai combattu (pour vous) toute ma vie les méchants, gardez-moi, s'il vous plaît, des tourments de l'enfer.
Je ferai émerveiller toute sa cour, quand on entendra mon plaidoyer; car je dis que Dieu est injuste envers les siens, s'il pense les détruire et les mettre en enfer; car il est juste que celui qui perd ce qu'il pourrait gagner au lieu d'abondance gagne la disette; Dieu doit être doux et libéral pour retenir à la mort les âmes (de ses créatures).
Sa porte ne devrait pas se fermer... pourvu que toute âme qui voudrait y entrer y passât joyeusement, car jamais cour ne sera parfaite si une partie pleure pendant que l'autre rit; et quoique Dieu soit souverain et tout-puissant, s'il ne nous ouvre pas sa porte, on lui en demandera raison.
Il devrait bien anéantir les diables; il en aurait plus d'âmes et plus souvent; cette exécution plairait à tout le monde et il pourrait s'en absoudre lui-même...
Beau seigneur Dieu, je ne veux pas désespérer de vous; au contraire j'ai en vous le ferme espoir que vous m'assisterez à l'heure de ma mort, parce que vous devez sauver mon corps et mon âme. Et je vous ferai une belle proposition: renvoyez-moi où j'étais avant de naître, ou bien pardonnez-moi tous mes péchés; car je ne les aurais pas commis, si je n'avais pas existé.
Si, ayant souffert en ce monde, j'allais brûler en enfer, ce serait tort et péché; car je puis vous reprocher que pour un bien vous m'avez donné mille maux. Par pitié je vous prie, dame Sainte Marie, qu'auprès de votre fils vous nous serviez de guide [10].
«Il ne faut pas se méprendre sur le caractère de cette étrange prière, dit Fauriel; il ne faut y voir ni plaisanterie ni ironie... sa pensée est grave et sérieuse... On entrevoit qu'il [Peire Cardenal] imagine l'existence du mal comme la conséquence d'une espèce de dualisme, mais d'un dualisme, pour ainsi dire, accidentel, qu'il dépendrait de Dieu de ramener à l'unité [11].» La question se pose de savoir si le dualisme imaginé par Peire Cardenal ne porte pas la marque des croyances hérétiques du temps, qui admettaient l'existence d'un principe du bien et d'un principe du mal dans le monde. La hardiesse de Peire Cardenal dans cette conception n'est égalée que par celle d'un troubadour obscur de la décadence qui, dans une tenson avec Dieu, discute en toute liberté le problème du mal [12].
Mais les poésies de ce genre sont en somme rares: les deux que nous venons de rappeler sont les plus hardies. D'ordinaire les troubadours ne traitaient pas des sujets aussi relevés; d'abord ils n'en avaient pas le goût et puis le jeu était dangereux. L'Église s'est toujours défiée des auxiliaires qui, en dehors des rangs du clergé, ont voulu l'aider dans les querelles et les discussions théologiques et métaphysiques; au moment où l'Inquisition fonctionnait dans le Midi de la France, il y avait quelque imprudence pour les poètes à traiter des sujets qui touchaient au dogme; plus d'un qui en eut peut-être l'idée en fut retenu par la «crainte du Seigneur» et surtout des représentants plutôt rudes qui jugeaient en son nom.
La poésie de Peire Cardenal se terminait par une invocation à la Vierge. Ceci est quelque chose de nouveau dans la lyrique provençale. Cette simple mention permet de juger la différence qui existe entre l'époque de Jaufre Rudel et de Bernard de Ventadour et celle de Peire Cardenal. Une autre poésie du même troubadour marquera mieux cette différence: c'est une chanson en l'honneur de la Vierge.
Vraie Vierge Marie, véritable vie et véritable foi, vraie mère et véritable amie, vrai amour et vraie pitié, que par ta pitié il arrive que je sois aimé de ton fils. Traite la paix avec ton fils, s'il te plaît, dame, réconcilie-nous avec lui.
Tu réparas la folie qui s'empara d'Adam; tu es l'étoile qui guide les passants au saint pays; tu es l'aube du jour dont ton fils est le soleil, car il chauffe et il éclaire, ce fils sincère plein de droiture.
Tu naquis en Syrie, de bonne naissance, mais pauvre d'avoir, douce, pure et pieuse, en actes, en paroles et en pensées, formée en toute perfection, sans aucune tache, ornée de tous les biens; et tu parus si douce que Dieu descendit en toi.
Celui qui en toi se fie n'a pas besoin d'autre défense; si tout le monde périssait, celui-là ne périrait pas; car à tes prières s'adoucit le Très-Haut et ton fils ne contrarie jamais tes volontés.
David en sa prophétie dit en un psaume qu'il fit qu'à droite de Dieu, du Roi promis par la Loi, était assise une Reine vêtue de vair et d'orfroi; c'était toi, sans aucun doute. Traite la paix avec ton fils, dame, réconcilie-nous avec lui [13].
Cette pièce est imitée en partie des hymnes de l'Église ou plutôt des litanies. Les images en sont empruntées au style biblique; mais il semble que notre troubadour ait choisi les plus belles et les plus gracieuses et sa prière donne l'impression d'une poésie naïve et originale et ne sent pas l'imitation. Cette poésie en forme de litanie n'est pas d'ailleurs la seule dans la poésie provençale. Un troubadour de la décadence, le même dont nous citions tout à l'heure la hardie tenson avec Dieu, a composé une «aube», en l'honneur de la Vierge; en voici la première strophe où les images les plus connues des litanies à la Vierge se trouvent réunies.
Espérance de tous les vrais croyants, fleuve de plaisir, source de vraie pitié, maison de Dieu, jardin où naissent tous les biens, repos sans fin, refuge des orphelins, consolation des parfaits affligés, fruit de joie, assurance de paix, port de salut, joie sans tristesse, fleur de vie sans mort, mère de Dieu, reine du firmament, lumière, clarté et aube du paradis [14].
On voit tout ce qui manque à cette énumération pour être poétique; la longueur, la monotonie, l'incohérence en sont les moindres défauts; le reste de la pièce est digne de cette froide introduction. Si les chansons à la Vierge ont été une des dernières grâces de la littérature provençale en décadence elles le doivent à tout autre chose qu'à l'imitation des litanies de l'Église. Nous allons étudier la transformation qu'elles subirent. Mais auparavant il faut rappeler succinctement quelques faits historiques importants.
Les événements qui ont suivi la croisade contre les Albigeois et qui en ont été, pour ainsi dire, le complément, ont exercé sur les mœurs, et, par suite sur la poésie une influence décisive. Aussitôt après la conquête, saint Dominique institue ses Frères Prêcheurs et, dans l'espace de quelques années, la congrégation possède dans le Midi de la France quarante-quatre couvents. La plupart sont, comme il convient, fondés dans des villes où l'orthodoxie avait le plus souffert; Toulouse, Béziers sont des premières à en avoir. D'autres ordres religieux, Franciscains, Jacobins, s'établissent à la même époque dans le Midi. L'influence de ces différents ordres, concourant à une fin commune, a transformé les mœurs. Si elle n'a pas renouvelé le goût des choses de la religion, qui avait même été la cause de l'hérésie, elle l'a dirigé dans la voie régulière de l'orthodoxie [15].
D'autre part la création de ce redoutable tribunal d'exception que fut l'Inquisition y contribua par des moyens plus rudes. Le sentiment religieux s'est développé et le domaine de la poésie religieuse s'est agrandi du même coup. Cent ans ou même un quart de siècle auparavant elle aurait trouvé peu d'écho dans la société. Les poésies religieuses de la période qui précède la croisade contre les Albigeois s'expliquent par des raisons particulières à chaque poète plutôt que par des causes générales. Il n'en est plus de même maintenant. Les poètes suivent le goût du jour; aussi le nombre des poésies religieuses est-il grand pendant cette période de décadence.
Mais on a remarqué que parmi les poésies lyriques consacrées à louer «Dieu, la Vierge et les Saints», les chansons à la Vierge devenaient de plus en plus nombreuses pendant le XIIIe siècle. Le nom de la Vierge n'apparaissait pas chez les troubadours de la période précédente.
Peire Cardenal est un des premiers à écrire en son honneur; mais sa poésie (comme une autre du troubadour Perdigon) est dans le ton des prières de l'Église. Après lui le nombre de ces poésies va en augmentant pendant le XIIIe siècle [16].
Ce fait est une preuve de l'influence exercée par saint Dominique et ses disciples. Les confréries du Rosaire avaient été fondées en même temps que l'Inquisition, et le culte de la Vierge, qui n'existait pas auparavant d'une manière indépendante, s'était rapidement développé. Ce culte se présentait avec un charme et une grâce que celui de la Trinité ou même du Christ, Rédempteur des hommes, n'offrait pas au même degré. La Vierge était l'avocate des pécheurs, elle était l'intermédiaire indulgente entre les hommes et son fils.
«La Vierge, dit Pierre de Blois, est la seule médiatrice entre l'homme et le Christ. Nous étions des pécheurs et nous redoutions de faire appel au Père, car il est terrible; mais nous avons la Vierge en qui il n'y a rien de terrible, car en elle est la plénitude de la grâce et de la pureté.» «En fait s'écrie le même théologien, si Marie était exclue du Ciel, il ne resterait plus au genre humain que la noirceur des ténèbres.»
Son culte se répandit rapidement dans le Midi de la France. Les poésies à la Vierge se multiplièrent sous l'œil bienveillant de l'Église, jusqu'au jour où elles furent les seules poésies permises, ou du moins les seules qui eussent des chances de plaire.
Seulement la littérature provençale n'avait déjà plus la vie nécessaire pour créer les formes nouvelles qui convenaient à ce genre nouveau; la lyrique religieuse prit la forme de la lyrique profane, toute la forme même, métrique, mélodies peut-être, en tout cas idées et expressions.
La transformation ne fut pas difficile; déjà Pierre d'Auvergne avait chanté l'amour céleste dans des termes qui prêtent à l'équivoque. Il était plus facile encore de chanter la Vierge, la dame, dona, par excellence. La lyrique courtoise, si raffinée, n'eut pas de peine à s'accommoder à cette direction nouvelle. La conception que les troubadours s'étaient faite de l'amour s'y prêtait à merveille. N'en avaient-ils pas fait un principe de vertu et de pureté? Sans effort, sans violence, les mêmes images, les mêmes termes qui leur avaient servi à chanter l'amour terrestre servirent à la description de leur nouvel idéal. La Vierge fut la plus aimable, la plus gracieuse, la plus belle des femmes; on se déclara son amant parfait, on se soumit à ses volontés; on lui reconnut tous les dons et toutes les vertus, une fidélité sans bornes, une douceur ineffable pour ses soupirants; tels sont les principaux traits par lesquels se manifesta ce nouveau culte poétique.