«Nous te parlons là dans notre simplicité de barbares, rudement et sans l'éloquence que mériteraient de si grandes choses. Tu ajouteras à nos paroles ce qui leur manque, pesant dans ta sagesse les intérêts des Romains et ceux des Lombards. Tu songeras surtout à ceci: c'est qu'il est naturel que nous, Lombards et Romains, qui professons également le culte catholique, nous restions unis contre les Gépides, qui sont ariens, et par-là encore nos ennemis745.»
Après ce discours, qui peut donner une idée de l'éloquence germanique au VIe siècle, les ambassadeurs des Lombards furent congédiés, et ceux des Gépides ayant été introduits le lendemain, Justinien entendit la contre-partie de ce qu'il avait entendu la veille. Si le message des Lombards, rude, acerbe, mais adroit dans sa rusticité, avait eu pour but de piquer d'honneur les Romains et d'aiguillonner leurs rancunes, celui des Gépides, non moins adroit dans sa feinte modération, fut calculé pour mettre en contraste leur esprit de soumission et de paix avec l'orgueil sauvage de leurs rivaux. «Les Gépides, en adressant cette ambassade à l'empereur des Romains, venaient demander un juge plutôt qu'un allié, et il fallait bien qu'ils eussent été attaqués injustement, puisqu'ils cherchaient un arbitre: le provocateur d'une querelle se conduirait-il ainsi? Personne au reste ne s'aviserait d'attribuer une pareille démarche à la peur: on savait trop bien qu'en nombre comme en vaillance le Gépide était autre chose que le Lombard746. Si donc le premier invoquait dans la circonstance présente l'amitié de l'empereur, c'était par déférence et respect, et aussi pour lui offrir sa part d'un triomphe assuré.»--«O César, dirent encore les envoyés de Thorisin, les Lombards sont pour toi des amis d'hier: les Gépides sont de vieux alliés éprouvés par le temps. Les Lombards n'ont pour eux qu'une audace insensée qui les porte à se ruer sur tout ce qui les approche; les Gépides sont sages et puissants747. Vingt fois nous avons voulu te soumettre nos griefs, les Lombards s'y sont opposés, et maintenant qu'ils ont amené la guerre au point où ils voulaient, inquiets de leur faiblesse, ils espèrent t'armer contre tes amis. Ces voleurs prétendent qu'ils nous attaquent parce que nous occupons Sirmium, comme si les terres et les villes manquaient à ton empire, comme si tu n'avais pas tant de provinces dans le monde que tu cherches des peuples pour les habiter748. Nous-mêmes, nous aimons à le proclamer: le pays que nous possédons, nous le devons à la générosité des Romains. Or, le bienfaiteur doit appui et protection à celui qu'il a gratifié. Octroie-nous donc ton assistance contre les Lombards, ô empereur! ou du moins reste neutre entre eux et nous: ce faisant, tu aviseras convenablement aux intérêts de ton peuple, et tu obéiras à la justice749.»
Justinien délibéra longtemps en lui-même et avec son conseil sur ce qu'il convenait de faire dans la circonstance. Se mêlerait-on de la querelle ou laisserait-on les deux champions s'entre-détruire tout à leur aise, sans favoriser ni l'un ni l'autre? Si l'on se décidait à intervenir, il fallait évidemment assister les Lombards. D'excellentes raisons plaidaient pour chacun des deux partis, car, si d'un côté les Romains devaient désirer le prompt anéantissement des Gépides, d'un autre côté il y avait péril pour eux à fortifier outre mesure ces Lombards, d'une amitié déjà si incommode. Tout bien considéré, on éconduisit les premiers, et on promit aux seconds un secours de dix mille cavaliers romains et de quinze cents Hérules auxiliaires, sauf à examiner quand et comment la promesse serait remplie750. Un incident qui suivit de près la double ambassade fit reconnaître à Justinien qu'il avait pris le plus sage parti, et que l'apparente humilité des Gépides n'était qu'un leurre pour endormir sa prévoyance.
Dans cette grande presqu'île qui termine la Mer-Noire au nord et la sépare des Palus-Méotides, presqu'île appelée autrefois Cimmérienne et maintenant Crimée, habitait le peuple des Goths Tétraxites, humble débris du vaste empire d'Ermanaric751. Quand cet empire tomba, en 375, sous les coups des Huns de Balamir, des Goths fugitifs vinrent chercher la liberté dans le groupe de montagnes qui couronne la péninsule au midi, et qui portait encore au VIe siècle de notre ère l'antique dénomination gauloise de Dor ou Tor, c'est-à-dire de haut pays752. Ils y occupaient des vallées fertiles et bien arrosées, propres au labourage ainsi qu'à l'éducation des troupeaux, et avec le temps ils formèrent un petit peuple aussi connu par ses mœurs hospitalières et pacifiques que par sa bravoure quand il était provoqué. On ne trouvait chez lui ni villes ni fortifications d'aucune sorte, ces fils des vieux Germains ayant conservé religieusement l'aversion de leurs ancêtres pour les murailles et les clôtures, qu'ils regardaient comme des prisons. Leur petite république, aussi sage que guerrière, se maintenait presque toujours en paix, malgré le voisinage des Huns outigours, établis dans le nord de la presqu'île et dans les steppes à l'est du Bosphore cimmérien, et celui des Huns coutrigours, qui possédaient le pays à l'ouest des Palus-Méotides, tant ces tribus indomptables avaient appris à respecter le bouclier quadrangulaire et la longue épée des Goths Tétraxites753. Les villes romaines qui bordaient la côte méridionale, où se faisait un grand commerce, Cherson, Sébastopol, Théodosie et Bosphore, gardiennes du détroit, trouvaient dans la petite république gothique une honnête et utile alliée, et un échange mutuel de bons offices faisait que cette alliance n'éprouvait jamais de mécomptes. Les Goths Tétraxites étaient chrétiens. De quelle église? Appartenaient-ils à celle qui admettait le symbole de Nicée et la consubstantialité des deux premières personnes divines dans le mystère de la sainte Trinité, ou bien partageaient-ils les erreurs d'Arius avec les autres nations de leur sang disséminées en Europe? On l'ignorait à Constantinople, et ils ne le savaient pas eux-mêmes, si nous en devons croire un contemporain: rudes et ignorants en doctrine, mais bons chrétiens dans la naïveté de leur foi754. Or leur évêque venait de mourir, et ils se demandaient avec inquiétude comment ils pourraient s'en procurer un autre, quand le bruit se répandit que les Abasges, peuple du Caucase nouvellement converti au christianisme, en avaient reçu un de Constantinople755. Ce fut pour eux un trait de lumière, et une députation partit sans perdre de temps pour aller solliciter du grand empereur des Romains l'octroi d'un évêque à ses fidèles amis les Goths Tétraxites756.
Note 752: (retour) Dory maritima regio, ubi ab antiquo Gothi habitant. Procop., Ædif., III, 7.--C'est de là que la partie méridionale de la péninsule cimmérienne avait reçu dans les fables grecques le nom de Tauride. Les noms où entre le radical dor sont très-fréquents dans les pays habités autrefois par les races gauloises, témoin les Tauriskes, les Taurini et les nombreux monts Dor, d'Or et Tor qui existent en Gaule et dans les Alpes, soit orientales, soit occidentales. On sait d'ailleurs que les Cimmiériens (Kimri) furent une des souches d'où sortirent les nations gauloises. Voir mon Hist. des Gaulois, t. I. Introd.
Ces gens simples, admis à l'audience de Justinien, exposèrent en peu de mots l'objet de leur voyage, et l'évêque qu'ils demandaient leur fut gracieusement promis. Ils semblèrent ensuite vouloir reprendre la parole comme s'ils avaient quelque chose d'important à ajouter; mais, en promenant leurs regards sur le cortége nombreux et brillant dont le prince aimait à s'entourer, ils s'arrêtèrent tout interdits. L'empereur, qui vit leur trouble, les invita à une autre conférence, secrète et intime cette fois. Les honnêtes ambassadeurs avaient voulu payer leur bien-venue à l'empereur et à l'empire en révélant certaines choses qui intéressaient grandement la politique romaine, et comme il s'agissait des Huns leurs voisins, ces Goths avaient craint d'amener, en parlant devant tant de monde, des indiscrétions dont ils auraient plus tard à se repentir757. Ouvrant alors leur cœur librement, ils peignirent à Justinien l'état des Coutrigours et des Outigours, leurs agitations intérieures, leur soif de l'or et les rivalités de leurs chefs, et firent sentir combien il serait facile et utile à l'empire romain de jeter la division parmi ces barbares, afin de les empêcher de se réunir contre lui758. Justinien se croyait sûr des Coutrigours, qui touchaient de sa munificence une gratification annuelle, et il n'apprit pas sans dépit que ces faux alliés avaient promis d'assister les Gépides dans leur campagne contre les Lombards, et que le marché se concluait à l'époque même où les ambassadeurs de Thorisin sollicitaient si modestement sa neutralité. Les Goths Tétraxites ne se bornèrent point à des révélations: ils offrirent les bons offices de leur république contre les Coutrigours dans la guerre, qui pouvait éclater au gré des Romains; après quoi ils se retirèrent.
Le conseil fut trouvé bon, et tandis que les ambassadeurs goths regagnaient leurs montagnes de Tauride, des émissaires intelligents partirent de Constantinople pour les steppes où campaient les Outigours, au delà du Caucase. Cette horde avait alors pour roi un certain Sandilkh759, personnage envieux et cupide, chez qui la bassesse le disputait à la vanité. La seule idée que les Romains le dédaignaient, tandis que leurs caresses ainsi que leur argent allaient chercher le roi des Coutrigours, qui ne le valait pas, faisait sécher Sandilkh de colère, et dans ses retours amers sur lui-même il ne savait ce qu'il devait le plus haïr du rival heureux qui l'effaçait, ou de l'empereur Justinien, si mauvais juge du mérite. A la vue des émissaires romains arrivés dans son camp, son front s'épanouit, et il songea à prendre sa revanche. Les propositions qu'apportaient ceux-ci étaient nettes et sans ambages: ils offraient au chef des Outigours la subvention qu'avait touchée jusqu'alors celui des Coutrigours, à la condition que le premier se constituerait le gardien du second, et que chaque fois que les Coutrigours enverraient quelque expédition du côté du Danube, Sandilkh en ferait une dans leurs campements, qu'il traiterait de façon à ramener les troupes coutrigoures sur leurs pas; autrement il ne ménagerait rien pour les châtier760. Ces propositions fort claires, comme on voit, parurent d'abord révolter Sandilkh. Du ton d'un homme longtemps méconnu et qui sent qu'on a besoin de lui, il s'écria avec emphase: «Vous êtes vraiment injustes, ô Romains, quand vous exigez que j'extermine des compatriotes et des frères, car sachez que non-seulement les Coutrigours parlent la même langue que nous, s'habillent comme nous, ont les mêmes mœurs et les mêmes lois, mais qu'ils sont du même sang que les Outigours, quoique les deux peuples soient gouvernés par des chefs différents761. Voici cependant ce que je puis faire pour rendre service à votre empereur. J'irai surprendre les campements des Coutrigours, et je ferai main-basse sur leurs chevaux que j'emmènerai avec moi. Il en résultera que vos ennemis, n'ayant plus de montures, ne pourront de longtemps vous faire la guerre, et alors vous dormirez en paix762.» Les envoyés romains auraient pu rire de l'offre de Sandilkh, si elle n'eût eu par trop l'air d'une moquerie insolente; mais ils sentirent l'intention, et l'un deux, retournant dans le cœur du barbare l'aiguillon de la jalousie, lui demanda ironiquement si ses compatriotes et frères les Coutrigours, dont il montrait tant de souci, partageaient avec lui l'argent que les Romains leur donnaient, et si lui-même comptait sur une part de leur butin quand ils viendraient piller les terres de l'empire763. Le coup portait juste: Sandilkh, hors de lui, jeta le masque, reçut les présents, et jura de faire aveuglément tout ce qu'on lui commandait.
Note 761: (retour) Minime sibi pium aut decens fore, omnes suos contribules ad internecionem usque delere... Quippe qui, inquiebat, non solum eadem lingua, atque nos utuntur, eadem habitatione, eodem vestitu, atque eadem vivendi ratione, sed etiam sunt nostri consanguinei, quamvis aliis ducibus pareant. Id., ibid.
Tandis que les deux politiques gépide et romaine travaillaient ainsi par des mines et des contre-mines les barbares de la Mer-Noire et les tiraillaient en sens contraire, le jour fixé pour le grand duel des Gépides et des Lombards arriva. Les champions se trouvèrent pris au dépourvu, les secours qu'ils attendaient de part et d'autre leur ayant fait défaut; toutefois le point d'honneur germanique n'en exigeait pas moins qu'ils répondissent à un engagement si solennel. Leurs armées se rendirent donc sur le terrain; mais, à peine en présence, elles tournèrent le dos et s'enfuirent à toutes jambes chacune de son côté, comme frappées d'une terreur panique764. Les deux rois assistaient à cette étrange déroute sans pouvoir l'arrêter. En vain Thorisin, qui crut avoir l'avantage, se jetait au-devant de ses Gépides, les menaçant et les suppliant tour à tour; en vain Aldoïn, confiant dans sa force, criait à ses Lombards de demeurer: le champ de bataille fut vide en un moment; il n'y restait que les deux rois seuls ou presque seuls765. Force leur fut de reconnaître dans cet événement un arrêt du ciel qui mettait, leur honneur à couvert, et sous l'impression involontaire de la frayeur qu'ils ressentaient eux-mêmes, ils conclurent une trêve de deux ans, pendant lesquels ils comptaient arranger leurs différends à l'amiable, ou prendre mieux leurs mesures pour les trancher armes en main766.
Rupture de la trêve entre les Gépides et les Lombards.--Kinialkh amène aux Gépides une armée de Huns coutrigours; ceux-ci s'en débarrassent en les jetant sur la Mésie.--Lettre de Justinien à Sandilkh.--Les Huns outigours grossis des Goths Tétraxites attaquent les Coutrigours.--Horrible massacre; des prisonniers romains rompent leurs fers et se sauvent en Mésie.--Kinialkh marche au secours de son pays.--Deux mille Coutrigours obtiennent des terres en Thrace.--Lettre de Sandilkh à Justinien.--Fin du duel des Gépides et des Lombards: les Lombards vainqueurs accusent Justinien do leur avoir manqué de foi.--Vieillesse de Justinien; son gouvernement décline.--Désorganisation de l'armée romaine; corruption des magistrats.--La peste et les tremblements de terre désolent l'empire.--Nouvelle guerre des Huns coutrigours, des Slaves et des Bulgares sous la conduite de Zabergan.--Trois armées envahissent la Thessalie, la Chersonèse de Thrace et le territoire de Constantinople.--Terreur des Romains; faiblesse de la milice palatine.--Le vieux Bélisaire défend Constantinople avec une poignée d'hommes.--Sa tactique prudente devant l'ennemi.--Embuscade qu'il dresse à Zabergan; les Huns sont mis en déroute.--Bélisaire vainqueur est privé de son commandement par Justinien.--Mauvais succès des deux autres armées hunniques.--Belle défense de la Chersonèse de Thrace par Germain; combat naval; mort de ce général.--Zabergan repasse le Danube.--La guerre recommence entre les Coutrigours et les Outigours; arrivée des Avars qui les pacifient en les asservissant.
548--560.
La réconciliation fut de courte durée, et bientôt Gépides et Lombards ne songèrent plus qu'à leurs préparatifs de guerre. Les Gépides devaient recevoir des Coutrigours, à un jour fixé, un secours de douze mille cavaliers d'élite, mais il y avait encore une année à passer avant l'expiration de la trêve quand le secours arriva, conduit par un chef de grand renom appelé Kinialkh767. Cet incident troubla fort le roi Thorisin768; que ferait-il de ses hôtes en attendant la guerre? Les renvoyer chez eux, ce serait les mécontenter et s'en priver peut-être pour une autre fois: en tout cas, fallait-il les payer d'avance. Les recevoir en Gépidie, les héberger, les nourrir toute une année et encourir les inconvénients inséparables d'une pareille hospitalité, c'était un autre parti presque aussi dangereux que le premier. Thorisin était en proie à ces incertitudes, quand une idée lumineuse traversa son esprit. Montrant à Kinialkh les grasses campagnes de la Mésie qui s'étendaient en amphithéâtre sur la rive droite du Danube, il lui proposa de l'y transporter avec tout son monde, qui trouverait là du butin et des vivres en abondance, ce qu'ils n'auraient pas chez les Gépides769. Kinialkh ébahi agréa la proposition, et les douze mille cavaliers coutrigours, après avoir franchi sans encombre le Danube et ensuite la Save, pénétrèrent au cœur de la Mésie, hors de l'atteinte des postes romains qu'ils avaient tournés770. Justinien, averti de ces faits, fit expédier sur-le-champ au roi Sandilkh une dépêche ainsi conçue:
«Si, connaissant ce qui se passe et pouvant agir, tu restes tranquille chez toi, nous admirons ta perfidie non moins que l'erreur où nous sommes tombé le jour où nous te donnâmes la préférence sur ton rival le roi des Coutrigours771. Si au contraire tu ignores ce qui se passe, tu es excusable, mais nous attendons pour le croire que tu te sois mis en devoir d'agir. Les Coutrigours viennent chez nous, moins pour ravager nos États (ce qu'ils ne feront pas longtemps) que pour nous prouver qu'ils valent mieux que les Outigours772. Nous leur avons remis l'argent que nous te destinions: avise maintenant au moyen de le leur reprendre773. Écoute, Sandilkh: si après un tel affront tu n'es pas bientôt vengé, c'est que tu ne le peux ou ne l'oses pas, et nous alors, changeant de conduite, nous reviendrons à ceux que tu crains, et auxquels, en ami, nous te conseillerons de te soumettre. Nous serions fou de vouloir partager l'humiliation du faible quand il ne tient qu'à nous d'avoir l'alliance du fort774.»
La dépêche de la chancellerie impériale fit bondir de colère l'orgueilleux Sandilkh, qui, pour bien prouver qu'il savait gagner son argent quand il le voulait, se mit en route avec toute son armée pour le campement des Coutrigours. Les Goths Tétraxites, qui avaient le mot, l'attendaient avec un contingent de deux mille fantassins bien armés au passage du Tanaïs, et se joignirent à lui775. Les Coutrigours, quoique pris à l'improviste et privés d'ailleurs de leur meilleure cavalerie, envoyée sur le Danube, firent bonne contenance et marchèrent au-devant de Sandilkh; mais la fortune leur fut contraire. Un grand massacre suivit leur défaite; leur camp fut pillé, leurs femmes enlevées, leurs enfants traînés en servitude776, l'épée des Goths Tétraxites et la flèche des Huns outigours rivalisèrent à qui mieux mieux pour le service des Romains. Il y avait dans le camp saccagé plusieurs milliers de captifs mésiens ou thraces777 que les Coutrigours détenaient pour en tirer rançon. Ils étaient étroitement gardés et chargés de fers. Le tumulte de la bataille ayant dispersé leurs gardes, ces captifs brisèrent leurs fers et se cachèrent, puis des chevaux qui leur tomberait sous la main leur permirent de fuir. Arrivés avec toute la précipitation de la crainte et de l'espérance au bord du Danube778, ils y racontèrent les événements dont ils venaient d'être témoins.
Kinialkh cependant manœuvrait dans les plaines de la Mésie contre Aratius, qui cherchait à le cerner, mais le cherchait assez mollement, se souciant peu de compromettre sa petite armée, et comptant sur un dénoûment pacifique au moyen des nouvelles qu'on attendait des campagnes du Don. Sitôt que ces nouvelles arrivèrent, l'empereur les lui fit tenir avec ordre de les communiquer à Kinialkh. On devine aisément quel en fut l'effet: Kinialkh et ses cavaliers n'eurent plus qu'un désir, aller défendre ou venger leurs familles; ils n'eurent plus qu'un cri de colère contre les infâmes Outigours, leurs frères dénaturés. Aratius profita de ces bonnes dispositions pour négocier avec eux leur retraite, et ils s'engagèrent à ne toucher à la tête ni à la propriété d'aucun Romain, si on ne les inquiétait point, jurant en outre de ne plus porter les armes contre l'empereur779. Kinialkh dit alors adieu aux Gépides, qui virent s'envoler avec lui tout espoir de secours contre les Lombards. A quelque temps de là, une bande de deux mille Coutrigours, femmes, enfants, guerriers, échappés aux flèches de Sandilkh, vint ranger ses chariots en face du Danube780. Elle demandait avec instance la permission de passer le fleuve et quelque coin de terre à cultiver dans les provinces romaines. Le chef qui la conduisait, nommé Sinio, avait servi sous Bélisaire en Afrique781, et réclamait cette faveur comme prix de son sang versé pour l'empire: Justinien accorda tout, et Sinio fut interné ainsi que sa bande dans un canton de la Thrace qui manquait d'habitants782.
Tout allait bien jusque-là: l'orage qu'on avait pu craindre du côté du nord se trouvait dissipé, et les Gépides, dans leur isolement, n'étaient plus en face des Lombards un ennemi assez redoutable pour que l'empire eût besoin de se mêler de leurs querelles: mais la politique à double visage a ses déboires et ses retours quelquefois amers. Peu de mois après le départ de Kinialkh et l'admission de Sinio en Thrace, l'empereur reçut un message de Sandilkh. Ce message n'était point écrit, car les Huns n'avaient aucune connaissance de l'alphabet, suivant la remarque d'un historien du temps, et leur oreille ne saisissait pas même la valeur des lettres: leurs envoyés apprenaient par cœur les missives dont ils étaient chargés, et les récitaient ensuite mot pour mot à celui ou ceux qu'elles concernaient783. C'est ainsi que la chose se passa vis-à-vis de Justinien. Admis à l'audience impériale, l'ambassadeur outigour, représentant et truchement du roi Sandilkh, s'exprima en ces termes:
«J'ai appris dans mon enfance un proverbe dont on vantait la sagesse et qui m'est resté dans la mémoire. Le voici, s'il m'en souvient bien: «Le loup, animal féroce, changera peut-être son poil; mais ses instincts, il ne les changera jamais, parce que la nature ne lui a pas donné le pouvoir de s'amender784.» Tel est le proverbe que moi, Sandilkh, j'ai appris de la bouche des vieillards, qui m'enseignaient par là indirectement comment il faut juger les hommes. Je tiens également cette autre chose de l'expérience, laquelle est bien naturelle à un barbare comme moi, vivant au milieu des champs785. Les bergers prennent des chiens qui tettent encore, ils les élèvent, les nourrissent soigneusement dans leurs maisons, et l'on voit en retour les chiens, devenus grands, s'attacher par reconnaissance à la main qui les a nourris. Si les bergers agissent ainsi à l'égard des chiens, c'est afin que ceux-ci gardent et protégent leur troupeau, et qu'ils repoussent le loup quand le loup arrive. Cela se pratique ainsi partout, à ce que je crois, et nulle part on n'a vu les chiens dresser des embûches aux moutons et les loups les garder786. C'est une espèce de loi que la nature a dictée aux chiens, aux moutons et aux loups. Je ne suppose pas qu'il en soit autrement chez toi, quoique ton empire abonde en toute sorte de choses même très-éloignées du sens commun787. Dans le cas où je me tromperais, fais-le savoir à mes ambassadeurs, afin qu'à la veille de devenir vieux, j'apprenne encore quelque chose de nouveau788.
Note 786: (retour) Lactentes catulos assumunt pastores ac domi diligenter nutriunt. Hæc eo consilio pastores agunt, ut, si quando lupi ingruerint, eorum impetum canes repellant: id quod ubique terrarum fieri arbitror: nam gregi nec insidiari canes, nec lupos unquam opitulari quisque vidit. Procop., loc. cit.
«Or, si telle est la loi de nature, tu as eu tort, suivant moi, en recevant dans ta compagnie les Coutrigours, dont le voisinage ne te valait déjà rien, et en donnant place en deçà de tes frontières à ceux que tu ne pouvais contenir au delà. Sois sûr qu'ils te montreront bientôt quel est leur naturel. Si le Coutrigour est vraiment ton ennemi, il travaillera sans relâche à ta ruine dans l'espoir d'améliorer sa condition, nonobstant ses défaites. Il ne s'opposera jamais à ce qu'on vienne ravager tes terres, de peur qu'en battant tes ennemis il ne te les rende plus chers, et que tu n'y voies une raison de les traiter plus favorablement que lui-même789. Effectivement qu'est-il arrivé entre nous? Nous autres Outigours nous habitons des déserts stériles, tandis que les Coutrigours ont reçu de vous, ô Romains, des terres fécondes, produisant des vivres en abondance. Ils n'ont que le choix parmi les mets qui leur plaisent et s'enivrent dans vos celliers; vous leur accordez même l'entrée de vos bains790. Ces fugitifs que nous avons chassés pour vous servir se promènent chez vous tout brillants d'or, vêtus d'étoffes fines et magnifiques, après qu'ils ont traîné dans leurs campements une foule innombrable de captifs romains791, exigeant d'eux les plus rudes travaux de l'esclavage et les faisant mourir sous le bâton lorsqu'ils étaient en faute. Nous au contraire, par des fatigues et des dangers infinis, nous avons arraché les captifs romains à ces maîtres féroces, et grâce à nous ils ont pu revoir leurs familles. Voilà ce qu'ont fait les Outigours et les Coutrigours; puis chaque peuple a reçu sa récompense, comme tu le sais, ô empereur: les premiers habitent encore des steppes où la terre ne suffit pas à les nourrir; les seconds partagent le patrimoine de ceux qu'ils avaient faits esclaves, et qui nous doivent la liberté792.»
Telle fut la verte réprimande que, dans son style oriental, Sandilkh adressait à Justinien; celui-ci n'y répondit que par des caresses et des présents dont il combla les ambassadeurs et leur roi. L'or aplanissait tout chez ces barbares avides, et le mécontentement de Sandilkh fut apaisé. Bientôt il eut à se garder lui-même contre les attaques désespérées des Coutrigours, et le sang coula par torrents dans les steppes du Tanaïs et du Caucase, avec des alternatives de fortune. Quant aux Gépides, réduits à leurs seules forces, ils auraient peut-être voulu éviter la guerre avec les Lombards; mais ceux-ci tinrent ferme, et il fallut au jour marqué reparaître sur le champ de bataille. Aldoïn avait compté sur les secours promis par Justinien, lesquels n'arrivèrent pas à temps, de façon qu'il ne dut se fier qu'à son épée. Elle prévalut: les Gépides, après une lutte meurtrière, furent mis en déroute793, et les Lombards vainqueurs eurent le droit de dire que l'empereur des Romains leur avait manqué de parole794. C'étaient au reste des alliés bien peu honorables pour un état civilisé que ces féroces Lombards, étrangers à toute loi divine et humaine. Vers ce temps-là même, ceux qui servaient comme auxiliaires de l'empire en Italie se rendirent coupables d'excès tellement abominables, que Narsès aima mieux les licencier, malgré leur bravoure, que de laisser ainsi déshonorer son drapeau795.
Une tranquillité profonde suivit ces troubles passagers. Les Huns ne reparurent plus, et la querelle des Lombards et des Gépides continua de marcher sans que l'empire s'en mêlât autrement que pour la rendre plus implacable. Tandis que les provinces du nord respiraient, la conquête de l'Italie s'achevait par les mains de Narsès, dont le bonheur égalait le génie, et le mauvais vouloir des Franks austrasiens ainsi que leurs essais de coalitions barbares s'évanouissaient devant ses victoires. Dans l'extrême Orient, le roi de Perse consentant à une nouvelle paix, Justinien put se dire avec vérité le pacificateur en même temps que le reconstructeur du monde romain, restitutor orbis. Il atteignit ainsi l'année 558, trente-deuxième de son règne et soixante-dix-septième de son âge. A ce comble de gloire, il sembla s'affaisser sur lui-même. Les hésitations et la torpeur succédèrent à l'activité dévorante et à la foi en soi-même, ce double et invincible instrument de sa grandeur796. Il se mit à craindre la guerre, parce que la guerre entraîne après elle des chances de fortune et le mouvement; il la craignit aussi parce qu'elle crée des généraux, et que dans un état électif un général glorieux et populaire est une menace vivante pour un prince vieilli: ce trône où il était assis ne le lui enseignait que trop. C'est là la vraie raison qui le rendit ingrat pour Bélisaire et le laissa juste pour Narsès, en qui il lui était défendu de voir un rival. L'histoire nous dit aussi que les nobles conquêtes par lesquelles Justinien honorait et agrandissait l'empire en avaient épuisé les ressources. Les réserves accumulées par Anastase, dont la mauvaise administration coûtait à l'empire plus de pleurs que d'argent, n'avaient pas tardé à s'écouler, et Justinien avait dû augmenter les impôts pour faire face aux dépenses de la guerre. Maintenant qu'il croyait avoir assez fait pour son règne, il trouvait l'armée lourde, et il la licencia en partie comme inutile désormais. La paie des soldats fut diminuée; ils se dégoûtèrent, et on ne les remplaça pas; les auxiliaires barbares, dont on réduisit les capitulations, se retirèrent aussi en grand nombre du service romain797. Si l'on ajoute à cette désorganisation des diverses milices leur mauvaise administration et l'improbité trop générale de leurs chefs, on se figurera le pitoyable état où dut tomber l'armée sous un prince qui lui devait tout. La corruption administrative est résumée en ce peu de mots d'un auteur contemporain: «Le trésor militaire était devenu la caisse privée des généraux798.» Le même historien nous apprend que, par un résultat de ces désordres, l'effectif des troupes, qui était en temps normal de six cent quarante-cinq mille hommes, tomba vers cette époque à cent cinquante mille seulement, et encore étaient-ils dispersés en Italie, en Afrique, en Espagne, en Arménie et sur les frontières de l'Euphrate, du Caucase et du Danube799. Quant aux Huns et aux Slaves, Justinien s'en préoccupait à peine: on eût dit que le vainqueur des Vandales et des Goths eût rougi d'employer ses soldats contre des sauvages qui s'entre-détruisaient au moindre signal pour un peu d'or800.
Note 799: (retour) Cum enim universæ Romanorum vires sexcentis quadraginta quinque bellatorum millibus constare deberent, ægre tum temporis centum quinquaginta millibus constabant, atque harum quidem copiarum aliæ in Italia erant collocatæ, aliæ in Africa, aliæ in Hispania, aliæ... Agath., Hist., V, p. 157.
Encore si l'économie irréfléchie provenant de l'affaiblissement de l'armée avait profité au public, elle n'eût été qu'un demi-mal; mais elle vint alimenter le goût toujours croissant de Justinien pour les constructions. C'était la seule activité qui survivait dans son intelligence amortie. On prétend qu'il bâtit ou répara à lui seul autant d'édifices et de villes que tous ses prédécesseurs à la fois. Cette exagération montre du moins combien sa part fut grande. Beaucoup de ces entreprises furent magnifiques, la plupart furent utiles801; mais la gêne créée par des dépenses hors de proportion avec les ressources fit maudire jusqu'à l'utilité même. On se vengea des impôts par des injures. Ce fut un déchaînement misérable de calomnies et d'absurdités telles que celles dont Procope s'est fait l'écho, et que la haine prenait peut-être pour vraies, se souciant peu de la vraisemblance, pourvu que la malignité fût satisfaite. On exhumait les souvenirs de Théodora, alors au cercueil, pour en accabler Justinien. Ses inspirations les plus patriotiques, ces conquêtes et ces travaux législatifs qui lui ont valu l'immortalité, étaient ravalés, flétris par des interprétations sans bonne foi et présentés même comme des crimes. Il ne manquait pas de gens qui prenaient parti pour les Vandales et les Goths contre l'empereur: Procope serait là au besoin pour nous le prouver. Une injure facile, et qu'on ne s'épargnait guère dans les conciliabules des mécontents consistait à refuser à Justinien son nom romain et ses titres. Il n'était plus là, comme au préambule de ses lois ou de ses inscriptions, Justinien l'Invincible, le Vandalique, le Gothique, le Persique, le Francique, l'Alanique, etc., mais tout simplement Uprauda, fils du bouvier Istok et de la paysanne Béglénitza. Seulement on oubliait d'ajouter que le fils du bouvier illyrien avait donné un code à l'empire d'Auguste et replacé la statue de Jules-César au Capitole. Tels étaient les tristes retours que la vieillesse amenait à la gloire de Justinien: elle en réservait de pareils à sa fortune.
Note 801: (retour) On peut consulter là-dessus, mais avec réserve Procope, flatteur impudent de ce prince, quand il n'en est pas le détracteur plus impudent encore. Mais sans s'arrêter aux éloges dé cet écrivain, il suffit de connaître la nature des travaux faits par Justinien pour en comprendre l'utilité.
Les années 557 et 558 effrayèrent le monde romain par une accumulation de calamités qui put faire croire à la fin du monde. Le bouleversement des saisons, la peste, les tremblements de terre semblèrent s'être donné rendez-vous pour frapper à coups redoublés la malheureuse population de l'empire. La peste, après avoir désolé les côtes de l'Asie et de la Grèce, s'abattit sur Constantinople avec une telle violence, que les cadavres restèrent longtemps entassés dans les rues, faute de bras, de litières ou de barques pour les enlever802. Les tremblements de terre ne firent pas moins de victimes; on entendait la nuit, sous le sol des rues, un grondement sourd, et chaque secousse laissait échapper des exhalaisons de vapeurs noires qui empoisonnaient l'air803. Le bruit des maisons croulant se mêlait de moments en moments à ce tonnerre souterrain. Le dôme de l'église de Sainte-Sophie, merveille de ce siècle, se fendit en deux; et l'on raconta que des colonnes arrachées à leurs bases, lancées en l'air comme par l'impulsion d'une baliste, allèrent à de grandes distances écraser les habitations804. Un quartier voisin de la mer s'abîma presque sous les flots. Enfin, ce qui eut des suites plus funestes encore, la longue muraille bâtie par Anastase en travers de l'isthme de Constantinople fut ruinée sur plusieurs points805. Il ne manquait que la guerre pour combler la mesure des maux, et la guerre, une guerre sauvage, éclata pendant l'hiver de 558 à 559.
Elle venait des Coutrigours, qui, vainqueurs des Outigours après six ans de lutte acharnée, demandaient compte au gouvernement romain de sa complicité avec leurs ennemis. Il faut dire que c'était moins l'immoralité des actes en eux-mêmes qui excitait les Coutrigours et leur mettait les armes à la main que le regret de leur ancienne subvention passée aux Outigours; dans leur roi Zabergan806, il y avait le fiel de l'orgueil blessé et le désir de montrer sa force à ceux qui lui préféraient Sandilkh. Il proclamait hautement que c'était là surtout la cause de la guerre807. Ce barbare intelligent, hardi, comparable à Denghizikh, dont il était le successeur, n'ignorait point qu'il trouverait les Romains décimés par les plus épouvantables fléaux et la rive droite du Danube à peu près sans défense. Avec l'autorité qui accompagne toujours la victoire chez les nomades de l'Asie, il fit un appel aux Bulgares et aux Slaves, qui s'empressèrent d'accourir sous ses drapeau, et Zabergan se mit en route, à la tête d'une armée formidable. Le Danube, gelé jusqu'au fond de son lit dès le début de l'hiver, semblait de moitié dans l'entreprise des Huns808: aussi leur marche fut-elle facile à travers la petite Scythie et la Mésie inférieure, qu'ils ne s'amusèrent point à piller; et après avoir franchi non moins rapidement les gorges de l'Hémus, ils firent halte dans les environs d'Andrinople. C'est là, à vrai dire, que commença la campagne809. Au sud de cette métropole de la Thrace se croisaient trois grandes voies dirigées vers des points importants de la Grèce et de l'Asie: à droite, la route de la Grèce proprement dite, qui, contournant la mer Egée, gagnait les défilés de l'Olympe et celui des Thermopyles; à gauche, la chaussée de Constantinople, et entre les deux, dans la direction du sud-est, le chemin de la Chersonèse de Thrace conduisant en Asie par l'Hellespont. Zabergan partagea son armée en trois corps qu'il envoya par chacune de ces routes ravager le cœur de la Grèce, les riches cités de la Chersonèse, la côte d'Asie et enfin Constantinople elle-même, si on pouvait l'enlever par un coup de main. Il se chargea de cette dernière expédition, qui ne paraissait pas la plus aisée, et, prenant avec lui sept mille hommes810, l'élite de son innombrable cavalerie, il partit à toute vitesse par la chaussée de Constantinople. Assurément son entreprise eût été folle, s'il avait projeté avec ses sept mille cavaliers l'attaque en règle d'une ville si bien fortifiée; mais il voulait tenter une surprise, piller la banlieue, et en tout cas opérer une diversion favorable aux expéditions de la Chersonèse et de l'Achaïe.
Note 807: (retour) Causa hujus expeditionis potissima verissimaque erat barbarica violentia, et plus habendi cupiditas, cui tamen prætextum hostilitatis adversus Utiguros obtendebat... despecti et manifesto contemptu provacati, hanc sibi expeditionem suscipiendam censuerunt, ut et ipsi terribiles dignique, quoram ratio haberetur, viderentur. Agath., Hist., V, p. 156.
Il fallait que des rapports certains eussent fait connaître à Zabergan le mauvais état du mur d'Anastase et l'abandon des postes de défense, car il poussa droit aux brèches faites par les derniers tremblements de terre et entra hardiment dans la campagne de Constantinople811. Quand on pense qu'il existait en Thrace une colonie de Coutrigours, celle de Sinio, à qui Justinien avait donné des terres six ou sept ans auparavant, on se rappelle involontairement le message du roi des Outigours et le bon sens de son apologue prophétique. Les treize lieues qui séparaient la longue muraille des abords de la ville impériale furent bientôt franchies par la légère cavalerie de Zabergan, qui vint dresser son camp près du fleuve Athyras, dans le bourg de Mélanthiade, à cinq lieues seulement des remparts812.
Cette apparition inattendue jeta Constantinople dans un trouble extrême. On savait l'ennemi en deçà de la longue muraille, mais on ne le savait pas si près, aux portes mêmes de la métropole, et la terreur fut aussi grande que si la ville eût été prise. Les habitants désertèrent leurs maisons pour aller s'entasser sur les places et dans les églises les plus éloignées de Mélanthiade, comme s'ils eussent senti déjà l'atteinte des flèches ennemies; encore la foule ne s'y croyait-elle pas en sûreté: au moindre incident, à quelque clameur lointaine, au bruit d'une porte violemment poussée, l'épouvante la prenait, et elle se dispersait à droite ou à gauche comme un essaim d'oiseaux effarouchés. La peur n'épargnait pas plus les grands que les petits; nul ne commandait, et l'on ne disposait rien pour la défense. La première pensée de l'empereur avait été une pensée pieuse; pour garantir de la profanation et du pillage les églises des faubourgs, dont les approches étaient encore libres, entre Blakhernes et la Mer-Noire, il avait ordonné d'en retirer l'argenterie, les reliquaires, les étoffes précieuses, et de les mettre à couvert soit dans les murs, soit de l'autre côté du Bosphore813. La campagne et le port se couvrirent donc de chariots ou de barques qui se croisaient en tout sens: c'était le seul mouvement qu'on aperçût au nord et à l'est de la ville. Enfin une troupe de braves citadins vint s'offrir d'elle-même pour aller reconnaître l'ennemi conjointement avec les gardes du palais; ils partirent ensemble, mais on les vit bientôt revenir dans le plus grand désordre, laissant derrière eux une partie de leurs gens. Quelques charges de la cavalerie ennemie les avaient dispersés. La milice palatine n'était plus alors ce qu'on l'avait vue autrefois, quand les empereurs la choisissaient dans l'armée entière, dont elle était l'élite et l'orgueil814. Zenon avait commencé à l'abâtardir en y introduisant, pour sa sûreté personnelle, des Isauriens, qui n'avaient point ou qui avaient mal fait la guerre815. Anastase la désorganisa encore davantage en laissant vendre les places de gardes, auxquelles de nombreux priviléges, des exemptions et une forte solde étaient attachés. De riches bourgeois s'en emparèrent à prix d'argent, et il n'y eut bientôt plus de soldats dans la garde palatine816. Ainsi le siége de l'empire et la vie de l'empereur se trouvèrent confiés à une milice couverte d'or, mais qui ne savait pas manier le fer: troupe de parade, faite pour orner un triomphe, et non pour le procurer817.