Note 194: (retour) Auxiliariis Sclavenorum copiis signum dederat, ut cum accensas faces ex Blachernarum munitione conspexissent, statim actuariis lembis irrumperent, et remigio ad urbem subvecti... Niceph., p. 13.
Note 195: (retour) Facibus erectis signum dari jubet. Niceph., p. 13.

La nuit était sombre, et la lueur des feux qui brillèrent sur l'église put arriver au fond du golfe sans trahir les galères romaines qui stationnaient en avant. Les Slaves, prenant ce signal pour celui qu'ils attendaient, commencèrent à ramer avec leurs canots pleins de soldats, et gagnèrent bientôt le large. Ce fut alors que les vaisseaux romains se démasquèrent, et, rapprochant leurs lignes, culbutèrent ou coulèrent bas tout ce qui se trouvait dans l'intervalle. Il y eut là un affreux pêle-mêle de canots chavirés, brisés, d'hommes nageant dans les ténèbres, se heurtant les uns les autres, assommés du haut des navires à coups de javelots, d'avirons ou de crocs196. Ceux qui purent traverser la ligne des galères se dirigèrent vers Blakhernes où ils voyaient luire des feux et où ils pensaient trouver les Avars; mais au lieu des Avars, c'étaient les Arméniens, qui les tuèrent à mesure qu'ils se présentaient. Quelques-uns qui se crurent plus heureux, ayant abordé au fond du golfe, parvinrent jusqu'au kha-kan; mais le cruel se vengea de sa déconvenue en les faisant massacrer197. La défaite avait suivi l'attaque de si près, que les Avars n'eurent pas le temps d'essayer l'escalade par terre, ou, s'ils l'essayèrent, ils y renoncèrent aussitôt.

Note 196: (retour) Sclavis omnibus qui in trabariis inventi sunt, vel in mare præcipitatis, vel a nostris interfectis... Chron. Pasch., p. 396.
Note 197: (retour) Pauci ex Sclavis natatu evadentes, cum ad impii Chagani castra pervenissent, illius jussu trucidati sunt. Chron. Pasch., p. 396.

Le soleil en se levant éclaira une épouvantable scène. Sur les eaux du golfe toutes rougies de sang flottaient des milliers de cadavres mêlés à des débris de barques et d'avirons; on remarqua les corps de plusieurs femmes slavonnes qui avaient fait office de soldats ou de matelots pendant le combat198. Une vigoureuse sortie des assiégés compléta la déroute des Avare, en forçant leur armée de terre à reculer. Cette armée était tellement dominée par la peur, qu'elle laissa envahir son camp, où pénétrèrent jusqu'à des femmes et des enfants, et qui fut mis au pillage. Le kha-kan, posté sur une hauteur avec sa cavalerie de réserve, s'abandonnait pendant ce temps à ses transports de fureur accoutumés; toutefois, il dut suivre le mouvement de retraite opéré par les siens et se retirer à quelque distance.

Note 198: (retour) Inter cæsorum cadavera, Sclavenæ quoque mulieres inventæ sunt. Niceph., p. 13.

Il revint le lendemain, mais pour reprendre ses bagages, dégarnir ses machines des peaux qui les recouvraient, les démonter et y mettre le feu; tout fut brûlé sous ses yeux199. Néanmoins, pour enlever à son départ l'apparence d'une fuite, il fit crier par des hérauts, près des murs et des portes de la ville, ces paroles qu'il adressait aux assiégés: «Ne pensez pas, Romains, que la crainte me chasse d'ici; je pars parce que je manque de vivres et que j'ai mal pris mon temps pour vous attaquer; mais nous nous reverrons bientôt, et vous me paierez alors au centuple les maux que vous m'avez faits200.» Son arrière-garde resta encore en vue de Constantinople jusqu'au vendredi soir, afin de couvrir la retraite, et elle acheva de dévaster le peu d'édifices de la banlieue que les autres avaient épargnés. Le chef de cette troupe, on ne sait pourquoi, voulut avoir une conférence avec Bonus, ou du moins avec quelques personnages romains de distinction, au nom du kha-kan; mais Bonus s'y refusa. «Le pouvoir dont j'ai usé jusqu'à ce jour de traiter de la paix, lui fit-il dire, m'est enlevé aujourd'hui, annonce-le à ton kha-kan. Le frère de notre auguste empereur arrive avec une armée qu'il va faire passer en Europe, et il se propose de vous reconduire lui-même dans votre pays, où vous pourrez traiter ensemble, si cela vous convient201.» Théodore, chargé par Héraclius du commandement de l'armée romaine en Mésopotamie, venait de remporter une grande victoire sur les Perses dans les plaines de la Petite-Arménie, et les Avars ne l'ignoraient point: son nom suffit pour précipiter leur retraite.

Note 199: (retour) Turribus castellatis ac testudinibus corio prius nudatis, incensis... Id. loc. cit.
Note 200: (retour) Nolite existimare præ metu me recedere... Proficiscor annonæ comparandæ operam daturus, ac postmodum rediturus... Chron. Pasch., p. 397.
Note 201: (retour) Hactenus quidem data mihi fuit potestas, ut tecum agerem, ac tractarem de pace, nunc vero nostri imperatoris frater... Id., ub. sup.

La première pensée des assiégés, dès qu'ils purent sortir de leurs murs, fut d'aller rendre grâce à leur patronne, la Toute-Sainte, dans son église de Sainte-Marie de Blakhernes, et de déposer à ses pieds leur palme de victoire. Parmi tous ces héros chez qui l'antique vertu romaine avait refleuri au souffle du christianisme, pas un ne se glorifiait, pas un ne rapportait à lui-même son propre salut ou le salut de la ville; tous disaient: «Qui nous a sauvés, sinon la Panagia?» Son intervention dans les diverses péripéties du siége avait été visible pour tout le monde, et dans de pieuses confidences on se racontait mutuellement ses merveilles. On l'avait vue couvrir la ville d'un bouclier, foudroyer les Avars, briser leurs machines; on l'avait reconnue dans le combat naval de Chelæ, quand les flots s'étaient agités d'eux-mêmes sous un ciel serein pour engloutir les impies202: le calme et la tempête, disait-on, n'obéissent-ils pas à l'étoile des mers? La croyance en l'intervention directe de la Vierge dans les événements du siége avait passé jusque dans le camp barbare: tandis que les Romains lui attribuaient leur victoire, les Avars l'accusaient de leur défaite. Un jour que le kha-kan examinait en compagnie de ses officiers l'état des murailles de la ville, on l'entendit s'écrier tout à coup: «J'aperçois là-bas une femme qui parcourt le rempart; elle est seule et en habits magnifiques203.» Une autre fois, ses soldats virent approcher de leurs retranchements une dame romaine d'une beauté admirable, qui portait le costume d'impératrice, et que suivait un cortége d'eunuques et d'officiers richement vêtus204. Les sentinelles, la prenant pour la sœur d'Héraclius qui venait proposer la paix au nom de son frère, lui ouvrirent les barrières du camp205; mais à peine eut-elle franchi le fossé qu'elle disparut, et que les Avars, comme frappés de frénésie, tournèrent leurs épées les uns contre les autres206. Ces contes couraient de bouche en bouche, et sont restés dans l'histoire, où ils jettent quelque lumière sur l'esprit du temps et sur le mobile qui produisait au monde romain ses derniers héros. Une circonstance bizarre et qui semblait donner aux fables l'appui de la réalité, c'est que de toutes les églises de Blakhernes, la seule église de Sainte-Marie ne fut ni pillée ni incendiée, comme si un bras puissant en eût écarté la flamme et les Barbares207. Le jour anniversaire de la délivrance de Constantinople fut consacré par une fête religieuse qui se célébrait le samedi de la cinquième semaine de carême.

Note 202: (retour) Georg. Pisid., Niceph.--Cedren., etc.
Note 203: (retour) Feminam ego conspicio egregie vestitam absque ullo comitatu per mœnia discurrentem... Chron. Pasch., p. 397.
Note 204: (retour) Viderunt barbari prima luce, cum sol oriretur, mulierem quamdam illustrem, eunuchis comitatam, porta Blachernarum exeuntem... Cedren. t. i, p. 415, 416.
Note 205: (retour) Quam cum opinarentur Heraclii uxorem esse... transitum ei concesserunt. Id., ibid.
Note 206: (retour) Illa cum suis ex oculis et conspectu eorum, evanuit... Ipsi autem tumultu concitato inter se congressi, ad vesperam usque mutuo strages ediderunt. Id. ub. sup.
Note 207: (retour) Ecclesiam Dominæ nostræ deiparæ... ingressi hostes, nihil omnino evertere vel labefactare potuerunt. Chron. Pasch., p. 397.

CHAPITRE QUATRIÈME

Campagne d'Héraclius en Assyrie.--Bataille de Ninive.--Fin malheureuse de Chosroès; son fils Siroès lui succède: Héraclius devient l'arbitre de la paix.--Son entrée triomphale à Constantinople.--Des envoyés viennent le féliciter de la part de Dagobert, roi des Franks.--Invasion de l'islamisme sur le territoire de l'empire.--Conquêtes des khalifes Abou-Bekr, Omar et Khaled.--Perte de la Syrie.--Héraclius rapporte la sainte Croix de Jérusalem à Constantinople; changement opéré en lui par le malheur.--Politique d'Héraclius vis-à-vis des Avars: Affaires intérieures de la Hunnie.--Révolte des Slaves; un marchand frank nommé Samo les conduit au combat; ils le prennent pour roi.--Alliance d'Héraclius avec lui.--Les sujets de Samo attaquent une caravane de marchands franks.--Réclamations de Dagobert; sotte conduite de son envoyé Sicharius.--Victoire des Vendes-Carinthiens sur les Franks à Vogastiburg.--Mort du kha-kan des Avars; prétention de Cubrat, roi de Bulgarie, à lui succéder; scission entre les Avars et les Bulgares.--Cubrat sollicite l'alliance des Romains.--Héraclius appelle des colonies slaves au midi du Danube; fondation des deux royaumes de Croatie et de Servie.--Les Avars confinés dans leur territoire se livrent à un luxe grossier.--Apologue de Crumn, roi des Bulgares.--Décadence du second empire hunnique; ses dernières relations avec le roi des Lombards.

626--662.

Héraclius apprit ces bonnes nouvelles au fond de l'Assyrie, où il faisait une guerre ruineuse pour les Perses; mais ses alliés khazars l'abandonnèrent quand ils furent repus de butin. Réduit à une poignée d'hommes et n'ayant plus qu'une seule ressource, celle d'aller rejoindre son frère, il se jeta dans les montagnes des Kurdes, où une armée persane se mit à le suivre, tandis qu'une autre le guettait au débouché des montagnes. Dans ce danger pressant, il prévint la jonction des armées ennemies en attaquant celle qui le suivait à la fameuse bataille de Ninive, qu'il gagna, et qui lui valut la soumission de l'Assyrie. Jamais il ne s'était montré plus héroïque; trois cavaliers étaient morts de sa main dans la mêlée; il avait reçu deux coups de lance, l'un au visage, l'autre au talon, et son cheval Phalbas avait été tué sous lui208. Il marcha alors sur Ctésiphon en côtoyant le Tigre et détruisant sur sa route les célèbres palais des rois de Perse dont le fleuve était bordé, ces paradis magnifiques réservés aux chasses royales, et qui fournirent une nourriture abondante au soldat romain. Chosroès fuyait de palais en palais avec ses troupeaux d'enfants et de femmes, n'osant approcher de Ctésiphon et craignant l'indignation de ses sujets. Le fier roi n'eut bientôt plus d'asile que les cabanes des paysans. Pour compléter sa ruine, l'aîné de ses enfants, Siroès, qu'il voulait déshériter du trône, se révolta, et Chosroès mourut dans un cachot, sous la main d'assassins payés par son fils209. Au milieu de cette défaite des armées, de ces révoltes civiles, de ces attentats domestiques, Héraclius devint l'arbitre de la Perse. Aussi modéré après le succès que hardi dans la lutte, il laissa la couronne à Siroès, épargna Ctésiphon, et signa la paix; mais Siroès ne fut qu'un vassal de l'empire romain. Crassus et Valérien étaient vengés: le grand roi n'était plus.

Note 208: (retour) Imperatoris equus cui Phalbas cognomentum, accepto hastæ ictu in femore... Theophan., Chronogr., p. 266.
Note 209: (retour) Chosroëm compedibus toto corpore circumligatum, in tenebrarum ædem... includunt... Id., p. 272.

La Perce était abattue, la croix relevée et reconquise; Héraclius avait accompli un des plus grands actes de l'histoire romaine et de l'histoire chrétienne. Son passage par l'Arménie et l'Asie-Mineure pour retourner à Constantinople ne fut qu'un long triomphe qui devait s'achever dans l'église de Sainte-Sophie. Le sénat, le clergé, la ville entière vinrent au-devant de lui, à travers le Bosphore, jusqu'à Chrysopolis, dans des milliers de barques pavoisées. Il alla débarquer au faubourg de Sykes le 14 septembre 628, et s'achemina de là vers la Porte d'Or et la rue des Triomphateurs. Il était monté sur un char que traînaient quatre éléphants blancs, et on portait respectueusement devant lui la sainte croix à l'ombre de laquelle il avait voulu triompher. Constantinople ne fut jamais ni si belle ni si joyeuse; ce n'étaient partout que tapis magnifiques, cierges allumés, verdure et fleurs. Chaque habitant tenait dans sa main une branche d'olivier ou une palme, et le chant des hymnes et des psaumes, mêlé aux instruments de musique, n'était interrompu que par les acclamations de la foule210. Dieu voulut qu'une angoisse mortelle vînt serrer le cœur du triomphateur au milieu des enivrements de sa gloire. Quand il revit sa famille, deux fils et deux filles qu'il avait laissés pleins de vie manquèrent à ses embrassements: il le savait, mais sa douleur en fut renouvelée. Voulant restituer lui-même aux saints lieux leur plus vénérable trésor, il partit pour Jérusalem aux premiers jours du printemps. Là, au milieu du concours de tous les chrétiens de la Syrie et de l'Égypte, il monta le Calvaire, portant la croix sur ses épaules211 et suivant le chemin qu'avait parcouru le Sauveur dans sa passion. Avant de déposer de nouveau à l'église de la Résurrection la sainte relique recouvrée, l'évêque de Jérusalem constata qu'elle était intacte, que l'étui d'argent, dont il avait gardé la clé, ne présentait aucune fracture, que le sceau épiscopal avait même été respecté212. L'admiration pour Héraclius s'éleva à un tel point, que les poëtes grecs, ne trouvant aucun homme à lui comparer, le comparèrent à Dieu, qui, après avoir manifesté sa puissance créatrice dans l'œuvre des six jours, s'était reposé le septième, de même qu'Héraclius, après six campagnes glorieuses, venait se reposer dans son triomphe213; un tel rapprochement, qu'en tout autre temps on eût justement taxé d'impiété, fit la matière d'un poëme grec alors fort applaudi214. La chrétienté jusqu'à ses limites les plus reculées ressentit quelque chose de cet entraînement des âmes pour Héraclius. Le roi des Franks, Dagobert, fils de Clotaire II, qui était aussi un grand roi et un fervent chrétien, voulut le féliciter de ses victoires, et lui envoya une ambassade solennelle215.

Note 210: (retour) Prælatis olivarum ramis et lampadibus, lætitiæ vocibus... Theophan., p. 273.
Note 211: (retour) Ipse vivifica ligna deferens... Niceph., p. 15.
Note 212: (retour) Tum patriarcha clavem, quæ apud se remanserat, domo deferens, adorantibus universis loculum aperit. Niceph., p. 15.
Note 213: (retour) Per sex dies, cum creaturam omnem Deus absolvisset, septimum quieti consecravit diem: sic iste... Theophan., Chronogr., p. 273.
Note 214: (retour) Voir l'Hexameron de George Pisidès...
Note 215: (retour) Fredeg. c. 65.--Aimoin., iv, 21.

Héraclius avait trop de bonheur et de gloire; la philosophie païenne l'eût averti de trembler, et en effet le malheur et la honte étaient à sa porte. Mahomet fondait alors parmi les siens cette religion des jouissances matérielles et du sabre, qui de l'Arabie, dont elle achevait la conquête, devait déborder sur l'univers. Dès 622, le prophète s'était essayé contre l'Arabie romaine, mais sans succès; vint ensuite la lutte d'Héraclius et de Chosroès, dont il attendit patiemment la fin, ne souhaitant la victoire à aucun et tout prêt à se jeter sur le vaincu. Aussi, voyant la Perse plus qu'à moitié ruinée, il projetait une expédition contre elle lorsqu'il mourut en 632. Ce fut son successeur qui la fit: Abou-Bekr soumit l'Irac arabique et prépara la conquête de tout l'empire des Perses. En même temps il attaquait l'empire romain par les mains de Khaled, son général avant d'être celui d'Omar, et Khaled enleva Bostra en 632, Damas en 634, Émèse en 636, et eut bientôt réduit sous le joug de l'islamisme la Syrie, la Mésopotamie et la Palestine. En 637 Jérusalem était prise, en 639 Memphis et Alexandrie. Rien ne résistait aux armes des khalifes; tout cédait, tout courbait la tête devant les terribles exécuteurs de cette fatalité dont ils avaient fait leur dogme religieux. Les légions d'Héraclius, si héroïques en Perse, lâchèrent pied devant les musulmans; son frère Théodore et ses autres généraux furent battus; lui-même vit échouer contre eux et les combinaisons de sa science militaire et l'impétuosité de son courage. Quand il apprit la reddition de Damas, il s'écria: «La Syrie est perdue!»216 et voulut sauver au moins des mains de ces autres infidèles la sainte croix, dont la délivrance lui avait tant coûté.

Note 216: (retour) Chron. arab., p. 113.--Eutych., t. ii, p. 280.

Il alla la chercher à Jérusalem217 pour la mettre à l'abri dans sa métropole, la reçut des mains du patriarche Sophronius, qui fondait en larmes ainsi que tout le peuple, et s'achemina vers Constantinople par la voie de terre, accompagné de l'impératrice, qui ne le quittait plus218. Cet esprit si ferme et si prompt s'était affaissé sous le malheur; ce génie s'était obscurci. Le vainqueur de Ninive était devenu pusillanime comme un enfant; la vue de la mer lui donnait le vertige. Arrivé sur la côte d'Asie, en face de sa ville impériale, il s'arrêta dans le palais d'Hérée, où il séjourna longtemps, n'osant pas affronter, tout couvert d'humiliations et de défaites, les regards de cette foule qui pourtant l'aimait toujours. Lorsque, sur les instances du sénat, il se décida à partir, on dut construire pour son passage à travers le Bosphore un pont de bateaux, dont le plancher, revêtu de sable, simulait une route, et dont les côtés, garnis de branchages et de verdure, formaient comme deux grandes haies qui dérobaient l'aspect des flots. C'est ainsi que l'ombre d'Héraclius rentra dans Constantinople219.

Note 217: (retour) Venerandis lignis Hierosolyma asportatis, Constantinopolim recessit. Theophan., Chronogr., p. 280.
Note 218: (retour) Cedren., t. i, p. 426.--Hist. Miscel., xviii, ap. Murat., t. i, part. 2, p. 133.
Note 219: (retour) Præfectus urbis, multis in unum coactis navibus et invicem alligatis, freto velut pontem injungit, ac ramis arborum et foliis utrinque latera prætendit. Niceph., p. 18.

Le génie d'Héraclius, brisé pour la guerre, ne l'était point pour la politique. La situation de l'empire ne permettant plus l'emploi des armes contre les Avars, ou pour châtier leurs dernières perfidies, ou pour en prévenir de nouvelles, Héraclius dut chercher dans la politique le moyen de les réprimer. Il interposa entre eux et lui, sur les bords du Danube, une barrière de petits États, indépendants sous son autorité souveraine, qui mirent la Thrace et Constantinople à l'abri des invasions du nord. Plus durable que ses conquêtes, cette création de sa politique est encore debout dans les principautés slaves de Croatie et de Servie, qu'il organisa, et dans la principauté hunno-slave de Bulgarie, dont il ne fit que jeter les fondements. Ce sont les établissements d'Héraclius, destinés à couvrir la métropole de l'empire romain d'Orient, qui protégent encore de nos jours cette reine tombée, et c'est d'eux que dépend en grande partie le sort de la Grèce. Leur histoire intéresse l'Europe à plus d'un titre, et je ne m'écarterai point de mon sujet en exposant, sommairement du moins, les circonstances qui précédèrent ou accompagnèrent cette fondation.

On a pu voir dans les récits précédents avec quelle prodigieuse dureté les Avars traitaient leurs vassaux, et particulièrement les Slaves, sur qui ils épuisaient comme à plaisir tout ce que le mépris de l'humanité, le délire de la puissance et le libertinage peuvent enfanter d'oppression. A la guerre, cette chasse aux hommes des nations hunniques, le Slave était le chien du Hun; c'était lui qui battait la campagne, qui dépistait, qui traquait l'ennemi220. Placé en première ligne pendant l'action, c'était encore lui qui soutenait et amortissait le choc, pendant que l'Avar formait la réserve. Était-il vainqueur? l'Avar prenait seul le butin; était-il vaincu ou repoussé? l'Avar le ramenait au combat la lance aux reins, et le forçait à se battre encore ou le tuait. Cette position critique du Slave à la guerre lui avait valu de la part des Pannoniens le sobriquet de Bifulcus221, «poussé devant et derrière,» ou Bifurcus, «qui se trouve entre deux fourches.» Pourtant les traitements de la paix dépassaient pour lui, en humiliations et en souffrances, ceux du champ de bataille. Quand des Avars allaient prendre leurs quartiers d'hiver dans un village vende ou slovène, ils s'y conduisaient en maîtres absolus: le Slave était chassé de sa maison; sa femme et sa fille servaient aux plaisirs de ses hôtes, son troupeau et son grain à leur nourriture, et il fallait qu'après tout cela il payât un fort tribut au kha-kan sous peine des plus grands supplices222. Le Slave supportait sa misère sans se plaindre ou du moins sans se révolter; mais l'excès de la dégradation en amena le remède. Il était sorti du mélange volontaire ou forcé des Huns avec les femmes des Vendes une race de métis qui hérita de la turbulence et de la fierté de ses pères, et finit par être très-nombreuse.

Note 220: (retour) Chunni pro castris adunato stabant exercitu: Winidi vero pugnabant. Fredeg., chron. 48.
Note 221: (retour) Winidi Bifulci... Fredeg., 48.--Unde dicti Bifulci, eo quod duplici, in congressione certaminis, vestitu prælia facientes, Chunnos præcederent. Paul. Diac., iv, 40.
Note 222: (retour) Chunni ad hiemandum annis singulis in Sclavos venientes, uxores et filias eorum stratu sumebant, tributa super alias oppressiones eis solvebant. Fredeg., 48.

Les Avars ayant voulu la traiter exactement comme les autres Slaves, sans se rappeler qu'elle était de leur sang, ces métis prirent les armes, chassèrent les Avars de leurs maisons et refusèrent le tribut au kha-kan223, Entraînés par leur exemple, les Slaves purs firent la même chose, et tout ce qu'il y avait de tribus vendes à l'orient des Bavarois, dans les vallées de la Carinthie, se sépara de l'empire des Avars.

Note 223: (retour) Non sufferentes malitiam ferre... cœperunt rebellare. Fredeg., chron. 48.

C'était bien jusque-là; mais quand les Vendes se furent révoltés, ils ne surent plus que devenir; ils manquaient d'armes, ils manquaient d'un chef capable de les exercer et de les conduire: le hasard leur procura tout cela. Les Vendes carinthiens recevaient périodiquement la visite d'un marchand nommé Samo, qui leur apportait à dos de chevaux ou de mulets les marchandises de l'Occident224: cet homme était de race franke, né à Sens, dans les Gaules, et avait longtemps fait la guerre. Il arriva juste à ce moment, et, trouvant ses amis les Vendes dans l'embarras, il ne songea qu'à les servir. Toutes les armes qu'il avait dans ses bagages leur furent d'abord distribuées; puis il leur enseigna l'art d'en fabriquer de nouvelles, de les manier, de marcher en troupe, d'avancer, de reculer, de se former en bataille. Les Avars se présentèrent sur ces entrefaites sans plus de précautions qu'ils n'en mettaient ordinairement envers des ennemis que leur fouet seul faisait trembler; mais Samo les attaqua avec ses recrues, les battit et les contraignit à la retraite. Ils revinrent en force et furent encore battus. Samo décida ce succès des Vendes par sa prévoyance et son intrépidité. Ravi d'avoir repris son ancien métier de soldat, il oubliait son commerce, quand les Vendes, rendus par lui à l'indépendance, lui proposèrent d'être leur roi225. L'aventurier frank ne se fit pas prier: il devint roi barbare dans toute l'étendue du mot, et si complétement Vende, qu'il se donna douze femmes, dont il eut trente-sept enfants226, et qu'il abjura le christianisme pour adorer les dieux blancs et noirs des Slaves. Du reste il ne s'endormit point sur son trône, et les Avars ayant cessé de l'attaquer, il les poursuivit chez les autres Vendes, qu'il appela à la révolte. Une propagande active, dont il était l'âme, travailla bientôt toutes les tribus vendiques, et passa de là chez les Slovènes. Héraclius la favorisa pour nuire aux Avars, et s'allia avec Samo; mais peu s'en fallut que ces germes de liberté ne fussent étouffés sous une autre main plus puissante que celle des Avars, la main de Dagobert, aidé des Franks-Austrasiens et des Bavarois.

Note 224: (retour) Homo, nomine Samo, natione Francus, negotians... Id. ibid.
Note 225: (retour) Cernentes utilitatem Samonis, eum super se eligunt regem. Fredeg., chron. 48.
Note 226: (retour) Samo duodecim uxores ex genere Vinidorum habebat, de quibus xxii filios et xv filias. Id., ub. sup.

Les Franks-Austrasiens avaient dans leur dépendance effective ou nominale une assez grande portion des tribus vendes et slovènes qui avoisinaient la Thuringe, la Saxe et les provinces du Norique; ils prétendaient même posséder un droit de suzeraineté sur les Vendes de la Carinthie. Vers l'an 630 ou 631, époque des événements que nous racontons, arriva dans les domaines de Samo une caravane de marchands franks, composée peut-être d'anciens rivaux du roi carinthien; elle fut attaquée et volée, et, dans la lutte qui s'engagea à cette occasion, plusieurs des marchands furent tués227. Une plainte vint de la part de Dagobert, qui envoyait réclamer, avec les marchandises enlevées, la compensation due, suivant la loi des Franks, pour le meurtre des marchands mis à mort. L'ambassade chargée de ce message avait à sa tête un certain Sicharius, homme malhabile, emporté et orgueilleux. Samo, fort embarrassé sans doute d'avoir à punir le vol chez ses sujets, et ne voulant point, d'autre part, rompre directement avec Dagobert, jugea plus commode de ne point entendre l'ambassadeur que de lui répondre par un refus. Sicharius fit tout ce qu'il put pour obtenir audience; il demanda, il vint lui-même, mais inutilement; le roi était toujours invisible. Que faire? Ne voulant pas partir sans rapporter une réponse, Sicharius s'avisa du stratagème le plus étrange qu'ait jamais imaginé un ambassadeur: il acheta des habillements slaves pour lui et sa suite, et quand ils s'en furent tous affublés, ils se présentèrent à la porte du roi, qui les reçut sans difficulté, les prenant pour des Slaves228.

Note 227: (retour) Negotiatores Francorum interficiunt, et rebus exspoliant. Gest. Dag., 27.--Paul. Diac., iv, 40.--Aimon. Gest. Franc., iv, 23.
Note 228: (retour) Vestibus quibus Sclavi utebantur, ne agnosceretur, indutus. Aimon., Gest. Franc., iv, 23.

L'entrevue, on le devine aisément, fut peu amicale: Samo, comme un marchand et un païen, nous dit l'auteur naïf où nous puisons cette histoire, refusa toute satisfaction, et Sicharius, comme un sot ambassadeur229, répondit au refus par des invectives. Il s'écria dans la discussion que Samo et son peuple devaient obéissance à Dagobert. «Volontiers, reprit Samo; le pays que nous possédons est à Dagobert et nous sommes à lui, à la condition qu'il voudra bien vivre en amitié avec nous.» Sur quoi Sicharius rétorqua aigrement qu'il n'était pas possible à des chrétiens serviteurs de Dieu de vivre en amitié avec des chiens230. «Eh bien donc! dit Samo tout hors de lui, si vous êtes les serviteurs de Dieu et si nous sommes des chiens, nous avons reçu la permission de vous mordre, car vous êtes de mauvais serviteurs qui ne cessez d'offenser votre maître231.» Là-dessus il chassa Sicharius de sa présence. La guerre s'ouvrit donc entre les Vendes de Carinthie et les Franks; trois armées descendirent successivement d'Austrasie et de Bavière dans les vallées des Slaves, et furent battues; puis le marchand, prenant l'offensive à son tour, remporta une victoire signalée sur les meilleures troupes des Franks, près du château de Wogastiburg ou Woitsberg. Samo devint, par suite de cette victoire, un roi avec qui Héraclius put s'allier sans honte, et le peuple des Vendes carinthiens une sentinelle avancée de l'empire romain sur le Haut-Danube.

Note 229: (retour) Sicut stultus legatus... Fredeg., chron., 48.
Note 230: (retour) Non est possibile ut christiani Dei servi, cum canibus amicitias conlocare possint. Gest. Dag., 27.
Note 231: (retour) Si vos estis servi Dei, et nos sumus Dei canes, dum vos assidue contra ipsum agitis, nos permissum accepimus vos morsibus lacerare. Fredeg., Chron., 48.--Gest. Dag., 27.--Aimon., iv, 23.

Tandis que ces choses se passaient à l'occident de la Hunnie, la dureté insensée des Avars leur attirait à l'orient des adversaires non moins redoutables. Le kha-kan qui s'était si odieusement signalé par ses perfidies envers l'empire romain en 622 et 626, le Réprouvé, comme disent les écrivains grecs232, mourut dans cette même année 630, époque de la résurrection des Slaves. Les Bulgares avaient toujours servi les Avars plutôt en frères qu'en vassaux; ils repoussaient même le titre de vassaux et prétendaient à celui d'alliés. Cette prétention semblait d'autant plus juste, que non-seulement ils étaient de race hunnique comme les Avars, mais qu'ils étaient puissants, leur roi Cubrat ou Kouvrat233, qui occupait sur le Volga Bulgaris, siége de la nation, ayant lui-même de nombreux vassaux, soit en Asie, soit en Europe; et des colonies bulgares importantes, échelonnées dans les plaines pontiques et jusqu'en Pannonie, faisant, par leur situation, partie intégrante du territoire avar proprement dit. Forts de ces raisons, les Bulgares demandèrent que le chef de l'empire fût désormais choisi à tour de rôle parmi les Avars et parmi eux, et que d'abord la vacance actuelle leur fût dévolue234. Le mépris avec lequel les Avars accueillirent cette réclamation indigna les sujets de Kouvrat, qui prirent les armes dans leurs colonies du Danube, mais qui furent vaincus.

Note 232: (retour) Abominandus Chaganus, Deo invisus, odiosus... Πανάθεος χαγάνος, θεομισής. Chron. Pasch., et alibi.
Note 233: (retour) Cubratus, Curatus, Crobatus.
Note 234: (retour) Inter Avares cognomento Hunnos, et eos qui Bulgari dicuntur magna surrexit contentio, cui deberetur regni successio; utrum ex Bulgaris orto, an ex Avarum semine procreato... Aimon. Gest. Franc., iv, 24.

Plutôt que de se résigner au joug, dix mille de ceux de Pannonie préférèrent s'expatrier et cherchèrent un asile chez les Franks-Austrasiens235. C'était une bien faible troupe qu'un aussi grand royaume que l'Austrasie n'eût pas dû craindre, composée qu'elle était en majeure partie d'enfants, de femmes et de vieillards; toutefois les Bulgares avaient si mauvais renom, on se souciait si peu de pareils hôtes ou de pareils voisins, que Dagobert, avant de les admettre, voulut consulter ses leudes, et envoya les émigrants hiverner en Bavière, où on leur fournit des maisons et des vivres236. Le conseil des leudes ayant décidé qu'on devait se défaire au plus tôt de ces étrangers dangereux, Dagobert expédia l'ordre secret de les égorger tous dans la même nuit237. Il n'en échappa que sept cents, qui se réfugièrent chez les Vendes de Carinthie. Kouvrat fit retomber avec raison la responsabilité de ce désastre sur les Avars et sur leur tyrannie, et pour commencer à se venger d'eux, il envoya une ambassade à Constantinople, sollicitant l'amitié de l'empereur. Héraclius répondit à ces ouvertures par l'envoi d'une autre ambassade chargée de remettre au roi bulgare le titre de patrice, qui le constituait officier romain, et l'empire avar se trouva limité à l'est par la puissance de Kouvrat, comme il l'était an sud-ouest par celle de Samo.

Note 235: (retour) Dagobertum expetunt regem Francorum, poscentes vacantem tellurem sibi concedi. Id., loc. cit.
Note 236: (retour) Cum amicis deliberat quid de eis agendum sit. Aimon. Gest. Franc., iv, 24.
Note 237: (retour) Sapienti consilio Francorum rex Bajuvariis jubet ut Bulgares illos cum uxoribus et liberis, unusquisque unumquemque in domo sua in una nocte interficeret. Gest. Dagobert., 28.

Ce n'était encore là qu'un préliminaire aux plans politiques d'Héraclius. L'empereur entra en pourparlers avec une confédération de Vendes et de Slovènes qui habitait, sur le revers septentrional des Carpathes, les bords de l'Oder supérieur et de la Vistule, la confédération des Khorwates, Khrobates ou Croates, dont le nom signifiait montagnards238, et lui offrit, si elle voulait émigrer au midi du Danube, une portion des terres que les Avars y avaient usurpées. Une des plus puissantes tribus de cette confédération se laissa séduire, et partit sous la conduite de cinq frères, Cloucas, Lobel, Cosentzès, Mouclo et Chrobate, et de leurs deux sœurs, Touga et Bouga: Héraclius les lança sur la Dalmatie239. Les Avars, maîtres de cette belle province depuis soixante ans, en avaient fait presque un désert, et Salone, si célèbre jadis par sa splendeur, s'était transformée sous leurs mains en un monceau de débris. En concédant la Dalmatie aux Croates, l'empereur leur donnait une conquête à faire, et ils n'en vinrent pas à bout sans beaucoup de peine et de temps. Quelques restes de la nation avare réussirent même à se maintenir çà et là dans le pays240.